Travail, genre et sociétés 2006/1
Travail, genre et sociétés
2006/1 (N° 15)
238 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782200921545
DOI 10.3917/tgs.015.0176
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Vous consultezLa condition fœtale n’est pas la condition humaine

AuteursNathalie Bajos du même auteur

Nathalie Bajos est socio-démographe, chercheure à l’Inserm. Elle travaille depuis plusieurs années sur la sexualité, l’avortement et la contraception. Elle a dirigé plusieurs enquêtes nationales sur ces thématiques et dirige actuellement une recherche européenne sur la contraception d’urgence dans quatre pays d’Afrique, ainsi qu’en collaboration avec Michel Bozon, une nouvelle enquête nationale sur le contexte de la sexualité en France. Elle est responsable de l’équipe « Santé sexuelle et reproductive », dans le laboratoire associé Inserm-Ined U569. Elle a notamment publié : « L’analyse des comportements face au risque : enjeux théoriques et préventifs des différentes approches en santé publique. L’exemple du risque de contamination par voie sexuelle du vih », Médecine Science, 1999, 15, pp. 725-30 ; (avec Bozon M.), « La sexualité à l’épreuve de la médicalisation », Actes de la recherche en Sciences Sociales, 1999, 128, pp. 34-37 ; (avec Ferrand M. et l’équipe Giné), De la contraception à l’avortement, sociologie des grossesses non prévues, éditions Inserm, 2002-2004 ; (avec Sihvo S., Ducot B., Kaminski M. et the Cocon Group, "Women’s life cycle and abortion decision in unintended pregnancies", Journal of Epidemiology and Community Health Care 2003, 57(8), pp. 601-605 ; (avec Moreau C., Leridon H., Ferrand M.), « Pourquoi le nombre d’avortements n’a-t-il pas baissé en France depuis 30 ans ? », Populations et sociétés, 2004, n˚ 407 ; (avec Guillaume A., Kontula O.), Reproducitve Health behaviour of young europeans. Population studies, 2003, n˚ 42, Council of Europe Publishing.
Adresse professionnelle :
Inserm U569 - 82 rue du Général Leclerc – 94276 Le Kremlin Bicêtre Cedex
Adresse mèl : bajos@vjf.inserm.fr

Michèle Ferrand du même auteur

Michèle Ferrand est sociologue, directrice de recherche à l’umr 7112 (cnrs-Paris 8), Cultures et Sociétés Urbaines et associée à l’Unité Démographie, genre et sociétés de l’Ined. Elle travaille sur l’avortement et la contraception depuis plusieurs années, en collaboration avec Nathalie Bajos. L’ensemble de ses objets de recherche s’articule autour de la problématique des rapports sociaux de sexe dans différents domaines (famille, école, travail, sexualité). Elle a dernièrement publié : « Du droit des pères aux pouvoirs des mères », in J. Laufer, C. Marry, M. Maruani (dir.), Masculin-féminin ; questions pour les sciences de l’homme, puf, 2001, pp. 187-210 ; « Médicalisation et contrôle social de l’avortement : derrière la loi, les enjeux », Revue française de sociologie, xxii, 3, 1982, pp. 383-396 ; « L’État, les lois du sexe et le genre », in J. Mossuz-Lavau (dir.), Genre et politiques, Éditions La Martinière, 2004, pp. 238-254 ; « La maîtrise de la contraception, une révolution inachevée ? », Sciences Humaines, numéro spécial : La société française, septembre 2005, pp. 45-53. Elle a également publié : L’interruption volontaire de grossesse, puf, Coll. « Que sais-je ? », 1987 (en collaboration avec M. Jaspard) ; Féminin, masculin, La Découverte, collection "Repères", Paris, 2004. Michèle Ferrand et Nathalie Bajos préparent actuellement un dossier sur « l’avortement ici et là-bas », à paraître dans la revue Sociétés Contemporaines en 2006.
Adresse professionnelle : cnrs-csu, 59 rue Pouchet, 75017 Paris
Adresse mèl : michele.ferrand@csu.cnrs.fr

Avec La Condition fœtale, Luc Boltanski s’intéresse aujourd’hui à un domaine des pratiques sociales apparemment bien éloigné de ses préoccupations habituelles et toute personne travaillant sur la thématique de l’avortement ne peut que se réjouir de la sortie de cet ouvrage. Toutefois, malgré l’ambition et la culture de l’auteur, la richesse des matériaux, la volonté interdisciplinaire (anthropologie, histoire, phénoménologie, sociologie et psychologie sont tour à tour convoquées), sa lecture laisse quelque peu perplexe, voire carrément critique. Étant donné la longueur et la densité de l’ouvrage, il est difficile d’en rendre compte d’une façon globale, c’est donc essentiellement sur le plan de la « sociologie de l’avortement » (qui est d’ailleurs l’un des sous-titres de l’ouvrage) que nous allons développer notre propos.

2 Si l’avortement, comme le constatent historiens et anthropologues, est une pratique qui semble universellement connue, il demeure en même temps l’objet d’une forte réprobation morale et sociale. Dans cette mesure, sa pratique se doit de rester « discrète » (pour les sociétés qui l’autorisent), voire « secrète » (pour celles qui l’interdisent). Selon l’auteur, cette réprobation morale et sociale imposerait le silence des acteurs et ferait de l’avortement un objet difficile à étudier sociologiquement. À nos yeux, ce n’est pas parce que l’avortement « se parle peu », notamment parce qu’il fait l’objet d’une certaine sous-déclaration (Moreau, Bajos et al., 2004), qu’il est particulièrement difficile de le construire en tant qu’objet sociologique. Les difficultés du terrain et du recueil de l’information ne se confondent pas avec celles de l’analyse et de la construction d’une problématique de recherche. D’ailleurs, la richesse des matériaux présentés dans l’ouvrage en donne la preuve : les femmes parlent[1] [1] C’est même pour certains analystes la principale chose...
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3 Depuis la loi Veil[2] [2] Confirmée et améliorée par la loi Pelletier de 1979,...
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de 1975, la législation française, comme celle de nombreux pays occidentaux, reconnaît à la seule femme le droit de décider d’interrompre une grossesse. Cette formulation a d’ailleurs suscité, au cours des années 1970, débats et polémiques, dans la mesure où avec la contraception moderne et le recours possible à l’avortement, les femmes détiendraient un pouvoir « exorbitant » sur la procréation dont seraient privés les hommes (Sullerot, 1992 ; Iacub, 2003 et 2004).

4 Cet aspect politique est peu développé par Luc Boltanski, qui voit moins dans la reconnaissance de ce nouveau droit le résultat des luttes des femmes que l’évolution « quasi obligée » de la législation sous l’effet de la modernisation sociale. Pour l’auteur, cette évolution rend compte d’une construction sociohistorique d’« arrangements », permettant que s’effectue une pratique non légitime, mais nécessaire au maintien de l’ordre social. Étudier la condition fœtale[3] [3] Luc Boltanski retient le seul terme de fœtus, quel que...
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permet de souligner comment la possibilité et la pratique de l’avortement mettent en évidence le caractère « remplaçable » du produit de la conception ; or ce caractère entre en contradiction avec ce qu’il appelle la « singularité humaine ». Selon lui, l’« arrangement » consiste à « décider qui décide » de ce caractère unique ou remplaçable du fœtus, de son appartenance ou non à l’humanité.

5 Se sont ainsi succédé l’arrangement avec le Créateur, celui avec la parenté et avec l’État industriel. Ces arrangements prévoyaient un système de gestion des conflits entre celui qui décide et les individu-e-s concerné-e-s par une grossesse dont ils-elles ne voulaient pas selon le « principe du moindre mal »[4] [4] Ce modèle n’est pas sans rappeler celui élaboré par...
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. Aujourd’hui, ce qui présiderait à la confirmation de l’humanité du fœtus, en liaison avec le développement de l’individualisme et la reconnaissance du libre choix des individus – fussent-ils des femmes – dans la sphère privée, c’est le « projet parental ». Ce qui confirme le caractère humain d’un produit de la conception, c’est le désir, la volonté d’une femme et d’un homme de devenir parents.

6 Son analyse historique s’avère très convaincante. Toutefois, il aurait été important de rappeler que les « arrangements » antérieurs perdurent, soit sous forme d’opposition dans les sociétés ayant opté pour la libéralisation (par exemple, la religion catholique punit d’excommunication tout catholique qui participe à un avortement), soit sous forme d’interdit dans d’autres sociétés, du Nord et du Sud[5] [5] Il est d’ailleurs notable de constater que l’interdiction...
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. Luc Bolstanski ne fait pas non plus la liaison entre les intérêts de l’Église, ceux du patriarcat et ceux de l’état industriel, alors qu’ils sont profondément intriqués et qu’ils ont essentiellement pour point commun la non-reconnaissance du droit des femmes de décider de leur descendance. Or ce nouvel arrangement donne justement ce droit aux femmes… Le fait de laisser à la seule femme la décision de l’ivg résulte d’un compromis complexe entre le Conseil de l’ordre des médecins et les politiques, mais la loi de 1975 avait prévu en même temps un encadrement très rigoureux de cette « liberté » : entretien pré-ivg, accord par signature, délai de réflexion, deux consultations médicales, etc.[6] [6] Voir Michèle Ferrand (1982). ...
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7 Pour l’auteur, le « projet parental » permet la distinction entre un « fœtus authentique » et un « fœtus tumoral », au moment même où il dresse le constat paradoxal de la difficulté de l’émergence de ce projet parental, face à la déstabilisation amoureuse et professionnelle que connaît notre société. Comme en témoigne le maintien d’un taux d’ivg relativement élevé depuis la dépénalisation de 1975, alors même que se diffuse massivement la pratique d’une contraception théoriquement de plus en plus efficace. Il s’appuie, pour construire son argumentation, sur une série d’entretiens qualitatifs effectués auprès de femmes ayant avorté. Ses principaux résultats recoupent ceux des travaux français et étrangers (pas aussi rares qu’il le prétend[7] [7] Un des gros problèmes de l’ouvrage est l’absence de...
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) existant sur le thème. En effet, notre propre analyse du recours à l’ivg montre que si, grâce à la diffusion de la contraception, le nombre de grossesses non prévues diminue, en revanche, les femmes recourent davantage à l’avortement aujourd’hui que dans les années 1970 (Bajos, Moreau et al., 2004). Une telle évolution traduit la rigidification de la norme procréatrice (un enfant doit être programmé dans le cadre d’un couple stable, au bon moment des trajectoires familiales et professionnelles des futurs parents) tout autant que la fragilisation des engagements affectifs ou les nouveaux rapports à la filiation (Théry, 1998). La légalisation a quasiment fait disparaître la mortalité et la morbidité féminine associée à l’avortement clandestin (point que Luc Boltanski ne développe guère), mais n’a aucunement induit une banalisation de cette pratique et l’avortement n’est que très rarement considéré par les femmes comme un moyen contraceptif. De plus, cet acte reste, pour les femmes, un acte difficile à vivre et dont elles ont toujours des difficultés à parler. Enfin, c’est l’absence de « projet parental » qui explique la très grande majorité des avortements aujourd’hui effectués.

8 On ne peut qu’adhérer à ce constat global, mais l’interprétation que l’auteur en fait nous semble plus contestable, l’utilisation de ses matériaux apparaît davantage comme l’illustration de sa thèse que comme une véritable démonstration. En effet, une lecture (voire des lectures) bien différente peut être faite des nombreux extraits qu’il propose dans l’ouvrage. On peut s’accorder avec Luc Boltanski pour voir, dans nombre de naissances actuelles, l’importance d’un projet parental. Mais pas toujours. Aujourd’hui, près d’une grossesse sur trois est qualifiée de non prévue (Bajos, Leridon et al., 2003). Rappelons que 40 % de ces femmes vont poursuivre leur grossesse. Le projet parental peut donc se construire également lors de la décision de ne pas interrompre cette grossesse, ainsi que l’expriment par exemple les femmes que nous avons interrogées (Bajos, Ferrand et équipe Gine, 2002). Le principal reproche que l’on puisse faire à l’auteur est le « flou » qui entoure justement cette notion de « projet parental ». Certes, il en décline quelques composantes : stabilité de la relation, âge de la femme, conditions matérielles, mais alors qu’il en fait le cœur de son modèle, l’articulation des déterminants de ce qui peut permettre de construire ce fameux « projet parental » n’est pas suffisamment mise en évidence. Si notre enquête a bien montré que l’absence de projet parental conduisait le plus souvent les femmes à opter pour l’avortement, cette absence de projet se module sous des formes spécifiques : pas de désir de maternité, pas de père possible (relation occasionnelle, éphémère ou non investie) ou partenaire qui refuse d’avoir un enfant ; ces trois modalités se déclinent différemment selon le moment de la trajectoire de chacune des femmes, ainsi qu’en fonction du passé affectif, sexuel et familial. Derrière le terme global de « projet parental », sont donc occultées des configurations très différentes où le social – les normes, les représentations et les pratiques – doit être prioritairement pris en compte.

9 Car renvoyer la question de l’avortement à un « projet parental » permet d’évacuer les rapports sociaux, et notamment les rapports sociaux de sexe, qui rendent compte des enjeux autour d’une naissance. Concrètement, ce n’est pas le couple parental qui avorte (même s’il est évident que certains hommes peuvent le percevoir ainsi), pas plus que ce n’est le couple qui accouche, allaite et même élève. Sur ce dernier point, les travaux analysant le (non) partage des tâches parentales dans les couples, notamment quand ils ont des enfants (Devreux, 2005) le prouvent suffisamment. Et s’il n’est pas sans intérêt de tenir compte de ce qui se joue psychologiquement dans le vécu corporel de la grossesse, il nous semble que l’analyse sociologique ne peut s’en contenter. Ce qui est en jeu dans la décision d’avortement, ce n’est pas seulement l’expérience de la grossesse et de l’accouchement, c’est l’ensemble de la vie (et notamment l’activité professionnelle) de la future mère, projet parental ou non, qui va être bouleversé par l’arrivée de l’enfant. Rappelons à ce propos que de nombreux travaux (Barrère-Maurisson, 2003 ; Gadéa et Marry, 2000) montrent clairement que l’entrée en parentalité a généralement un effet négatif sur les trajectoires professionnelles des femmes et positif sur celles des hommes.

10 En revanche, la conscience du poids de l’enfant, notamment quand son arrivée entre en contradiction avec leur projet personnel et plus particulièrement professionnel, de la double journée qu’il implique, et de l’investissement maternel qu’il suppose, peut être à l’origine du refus d’une naissance de la part des femmes, même si le père, lui, y est favorable. Mais aujourd’hui comme hier, le refus « égoïste » de la maternité est mal accepté. Et ce que les femmes mettent en avant c’est alors l’absence de disponibilité maternelle, le fait de ne pas pouvoir assurer le bon épanouissement de cet enfant dont elles seraient d’autant plus responsables qu’elles l’auraient mis au monde volontairement (Bajos, Ferrand, 2006).

11 Luc Boltanski propose une analyse finalement très psychologisante de la décision d’ivg, sans l’appréhender comme le résultat de processus ancrés dans le social. On estime, en effet, que près de 40 % des femmes auront, au moins une fois au cours de leur vie reproductive, recours à l’ivg (Shivo, Bajos et al., 2003). L’importance quantitative de cet événement dans la vie des femmes, et des hommes, n’est guère évoquée, alors qu’il révèle justement l’importance des difficultés rencontrées par les femmes pour planifier l’arrivée d’un enfant.

12 Si l’avortement reste difficile à vivre pour les femmes aujourd’hui, ce n’est pas seulement – même si c’est aussi une dimension importante – parce qu’il est toujours considéré comme illégitime, mais parce qu’il renvoie les femmes à leurs propres défaillances (elles n’ont pas su maîtriser leur contraception) et à leurs difficultés de gérer des normes contradictoires (être mère au bon moment, réussir son couple, réussir sa vie professionnelle). Socialement, la maternité est encore extrêmement prégnante dans la définition du « féminin accompli » et la révolution que représente la dissociation réalisée entre sexualité et procréation grâce à la contraception moderne et au recours possible à l’avortement, reste une révolution largement inachevée (Bajos, Ferrand, 2004 ; Ferrand, 2001). La contraception au quotidien n’est pas chose facile, mais ce point intéresse peu Luc Boltanski, comme le laisse penser l’analyse qu’il fait du récit de Paulette dont le partenaire ne supporte pas le préservatif. Il ne s’interroge pas à un seul moment sur les raisons des échecs de contraception, ici dus au refus masculin ; ils parlent seulement d’une grossesse « dont l’évitement n’avait pas été recherché avec une grande fermeté… par la femme ! » (p. 160) ; on sait pourtant aujourd’hui qu’une majorité des grossesses non prévues surviennent alors que la femme utilisait une méthode de contraception et que les échecs ne se résument pas, loin s’en faut, à une « irresponsabilité » de la femme (Bajos, Moreau et al., 2004).

13 Mais la critique de fond que l’on peut adresser à La Condition fœtale, c’est la confusion qu’elle propose entre une sociologie de l’avortement et une sociologie de l’engendrement. Cette confusion ne tient pas seulement au fait que l’analyse proposée s’appuie uniquement sur des entretiens de femmes d’un certain milieu social, ayant décidé d’avorter, sans prendre en compte les femmes d’autres milieux, ni celles ayant choisi de poursuivre une grossesse qui ne correspondait initialement à aucun projet parental.

14 Il semble bien que cette confusion révèle un postulat de base très discutable, à savoir que toute conception est nécessairement pensée en termes de projet parental potentiel. Sociologiquement, c’est donc davantage l’injonction sociale à penser nécessairement une conception comme un enfant potentiel (manifestation symbolique de la domination masculine qui renvoie la femme avant toute chose à son rôle de mère) ainsi que le décalage entre cette injonction et le point de vue des – de certaines – femmes qu’il faut interroger. Notre hypothèse est que ce décalage rend compte pour partie du « secret » – nous préférerions plutôt le terme de silence -qui entoure encore l’avortement : les arrangements antérieurs n’ont pas disparu, et passée la période des luttes féministes, où les femmes affichaient sans réticence : « notre ventre nous appartient », il reste très difficile pour les femmes de notre société de revendiquer le droit d’interrompre une grossesse. La position morale qui considère l’avortement comme un crime est une position historiquement et socialement située (les exemples du Japon ou de la Chine en rendent compte), c’est aussi une position idéologique qui continue à opposer arbitrairement un « bon comportement », l’usage de la contraception, et un « comportement déviant », l’avortement, alors que leur finalité est identique : éviter une naissance.

15 Luc Boltanski fait sienne cette position ainsi que l’injonction évoquée plus haut : le vocabulaire utilisé dans sa démonstration en fait foi. Le fait de parler de fœtus, quel que soit le terme de la grossesse, ne permet pas, loin s’en faut, de s’affranchir d’un discours idéologisé. Le fait même que le terme soit identique quelles que soient la durée de la gestation et la situation concrète (grossesse prévue, non prévue, fœtus viable, non viable, etc.) inscrit la manière d’appréhender l’avortement et son analyse dans un processus linéaire qui conduit à considérer toute conception comme immédiatement équivalente à ce qu’on imagine être un individu. Comme en témoigne la dernière phrase de l’ouvrage « la condition fœtale, c’est la condition humaine »…

Bibliographie

Bibliographie

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Bajos Nathalie, Ferrand Michèle, 2004, « La contraception : levier réel ou symbolique de la domination masculine ? », Sciences sociales et Santé, 22(3), pp. 117-140.

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Bajos Nathalie, Moreau Caroline, Leridon Henri, Ferrand Michèle, 2004, « Pourquoi le nombre d’avortement n’a-t-il pas baissé en France depuis 30 ans ? », Population et sociétés, 407, pp. 1- 4.

Barrère-Maurisson Marie-Agnès, 2003, Travail, famille : Le nouveau contrat, Gallimard, Paris, coll. « Folio Actuel », avril.

Devreux Anne-Marie, 2005, « Des hommes dans la famille, catégories de pensée et pratiques réelles », Actuel Marx Critique de la famille, 37, pp. 55-69.

Ferrand Michèle, 1982, « Médicalisation et contrôle social de l’avortement : derrière la loi, les enjeux », Revue française de sociologie, XXII, 3, pp. 383-396.

Ferrand Michèle, 2001, « Droit des pères, pouvoir des mères », in Jacqueline Laufer, Catherine Marry et Margaret Maruani (dir.), Masculin-Féminin : questions pour les sciences de l’homme, puf, Paris, pp. 187-210.

Gadéa Charles, Marry Catherine, 2000, « Les pères qui gagnent : descendance et réussite professionnelle chez les ingénieurs », Travail, genre et sociétés, n° 3, pp. 109-136.

Iacub Marcella, 2003, Qu’avez-vous fait de la révolution sexuelle ?, Flammarion, Paris.

Iacub Marcella, 2004, L’empire du ventre, Fayard, Paris.

Lefaucheur Nadine, 2003, "Fatherless Children and Accouchment sous X, From Marriage to Demarriage : a paradigmatic approach", Journal of Family History, vol. 28, 1, pp. 161-181.

Memmi Dominique, 2002, Faire vivre et laisser mourir, La Découverte, Paris.

Moreau Caroline, Bajos Nathalie, Bouyer Jean and the Cocon group, 2004, « De la confusion de langage à l’oubli : la sous-déclaration des ivg dans une enquête en population générale », Population, 59 (3-4), pp. 503-518.

Shivo Sinnika, Bajos Nathalie, Ducot Béatrice, Kaminski Monique and the Cocon Group, 2003, "Women’s life cycle and abortion decision in unintended pregnancies", Journal of Epidemiology and Community Health Care, 57(8), pp. 601-605.

Sullerot Evelyne, 1992, Quels pères, quels fils ?, Fayard, Paris.

Théry Irène, 1998, Couple, filiation, parenté aujourd’hui. Le droit face aux mutations de la famille et de la vie privée, Rapport à la ministre de l’Emploi et de la Solidarité et au garde des Sceaux, ministre de la Justice, Odile Jacob et La documentation Française, Paris.

 

Notes

[ 1] C’est même pour certains analystes la principale chose qu’on exige d’elles, si l’on reprend ici la thèse développée par Dominique Memmi, 2002.Retour

[ 2] Confirmée et améliorée par la loi Pelletier de 1979, la loi Roudy de 1982 et la loi Aubry de 2001 (relative à l’interruption volontaire de grossesse et à la contraception).Retour

[ 3] Luc Boltanski retient le seul terme de fœtus, quel que soit l’âge de la grossesse.Retour

[ 4] Ce modèle n’est pas sans rappeler celui élaboré par Nadine Lefaucheur (2003), à propos des enfants abandonnés, où elle distingue trois paradigmes : « angélique », « patriotique » et « démopatriotique ».Retour

[ 5] Il est d’ailleurs notable de constater que l’interdiction de l’avortement en Pologne ou en Irlande n’est guère un sujet de négociations dans l’Europe en train de se construire.Retour

[ 6] Voir Michèle Ferrand (1982).Retour

[ 7] Un des gros problèmes de l’ouvrage est l’absence de références françaises, ce qui est paradoxal en regard à l’analyse qui reste très hexagonale. Les lacunes les plus regrettables concernent les positions féministes, où seules sont présentées des références anglo-saxonnes, parfois très anciennes (comme La dialectique du sexe, de Shulamith Firestone, qui date de 1972) et toutes issues d’un courant spécifique du féminisme qui ne correspond pas du tout aux théories dominantes des féministes françaises.Retour


POUR CITER CET ARTICLE

Nathalie Bajos et Michèle Ferrand « La condition fœtale n'est pas la condition humaine », Travail, genre et sociétés 1/2006 (N° 15), p. 176-182.
URL :
www.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2006-1-page-176.htm.
DOI : 10.3917/tgs.015.0176.