Travailler
Martin Média

I.S.B.N.sans
200 pages

p. 101 à 117
doi: en cours

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Dossier : Organisation du travail et santé mentale – approches épidémiologiques

n° 5 2001/1

2001 Travailler Dossier : Organisation du travail et santé mentale – approches épidémiologiques

L’impact de l’organisation du travail sur l’isolement social

Michel Vézina Centre de Santé publique – 2400, rue d’Estemauville – G1E7G9 Beauport – Canada Francis Derriennic Inserm U170 – 16, av. Paul-Vaillant-Couturier – 94807 Villejuif Cedex Christine Monfort Inserm U170 – Villejuif
Les facteurs psychosociaux au travail : demande psychologique, latitude décisionnelle et tension au travail, définis comme des proxis des facteurs en jeu dans le modèle de Karasek, sont analysés du point de vue de leur rôle possible sur l’isolement social, tel qu’il est évalué à partir de l’indicateur de santé perçue de Nottingham. L’étude s’appuie sur les données recueillies dans l’enquête prospective longitudinale Estev portant sur un échantillon représentatif de plus de 20 000 salariés enquêtés deux fois, en 1990 et 1995. Les résultats montrent que les facteurs psychosociaux au travail relatifs à la situation professionnelle des salariés en 1990, en particulier l’absence de latitude décisionnelle, sont reliés d’une façon pronostique à un risque plus élevé d’isolement social en 1995. Les auteurs suggèrent qu’on ne saurait s’attendre à un développement de la participation à la vie sociale chez les salariés si par ailleurs leur travail ne leur permet pas de développer des capacités et limite les possibilités de créativité. Psychosocial factors at work : job demand, decisional latitude and job strain – defined as proxis of factors under the model of Karasek – are analysed from the point of view of their importance on social disconnection, such as it is evaluated according to the health indicator of Nottingham. The study lays on the data gathered by the longitudinal prospective survey Estev dealing with a random sample of more than 20 000 wage earners asked twice in 1990 and 1995. The results show that the psychosocial factors at work as far as the professional situation of wage earners was in 1990 – mainly the lack of decisional latitude –, are connected prognostically to a higher risk of social disconnection in 1995. The authors suggest that wage earners are not expected to develop their participation in social life unless their work does not permit them to develop their abilities and reduces their possibilities of creation. Los factores psicosociales en el trabajo: exigencia piscológica, libertad de decisión y tensión en el trabajo definidos como proxis de los factores en juego en el modelo de Karasek, se analizan desde el punto de visto de su posible rol en el aislamiento social, tal como fue evaluado a partir del indicador de salud analizado en Nottingham. El estudio se apoya en datos recogidos en la encuesta prospectiva Estev sobre una muestra representativa de más de 20 000 empleados entrevistados dos veces – en 1990 y 1995. Los resultados muestran que los factores psicosociales en el trabajo, relativos a la situación profesional de los empleados en 1990, en particular la ausencia de libertad decisional, se pueden relacionar de manera pronóstica, a un riesgo más elevado del aislamiento social en 1995. Los autores sufieren que no puede esperarse un desarrollo de la participación a la vida social de un empleado si por otra parte su trabajo le impide desarrollar sus capacidades y limita sus posibilidades de creatividad.
Le travail est reconnu comme un lieu fondamental d’intégration sociale. Il permet en effet de partager des expériences avec d’autres et de s’impliquer dans des activités dont les finalités dépassent l’intérêt individuel. Au-delà de sa dimension économique liée à l’emploi, le travail permet d’acquérir un statut social qui détermine la place occupée dans la société, son identité sociale. Enfin, il est une activité structurante de l’identité et de réalisation de soi, ce qui conforte l’estime de soi et la confiance en ses capacités (De Bandt et al., 1995). Être privé d’un lien d’emploi influence le regard que l’on porte sur soi et celui que les autres portent sur nous (Dejours, 1993).
L’intégration sociale par l’emploi permet également d’augmenter les probabilités d’une participation sociale plus grande. L’emploi permet en effet, par rapport à ceux et celles qui en sont privés, de participer à un plus grand nombre de réseaux sociaux, de groupes ou d’associations diverses qui multiplient les interactions entre les individus. Les personnes qui sont plus actives socialement ont une plus grande confiance en autrui et ont davantage l’impression d’exercer un certain contrôle sur leur environnement, autant d’éléments qui renforcent le capital social d’une communauté (Bélanger et al., 2000).
Le capital social réfère en effet à la qualité du tissu social et à la coopération qui existent dans une communauté. Selon Putman (1993), ce capital correspond aux « caractéristiques de l’organisation sociale comme les réseaux, les normes et la confiance qui facilitent la coordination et la coopération pour le bénéfice commun ». Le capital social, tel que mesuré par la vitalité associative dans une communauté et par la confiance en autrui, a une influence importante sur l’état de santé perçu (Kawachi et al., 1999). De plus, son appauvrissement permettrait d’expliquer 80 % des écarts de mortalité liés aux inégalités socio-économiques aux États-Unis (Kawachi et al., 1997).
En somme, une part importante de l’état de santé d’un individu tient à son degré d’intégration dans la communauté. Les individus sans liens sociaux ont une espérance de vie plus faible que ceux qui ont davantage de relations sociales (Corin, 1996). Il devient donc important, dans une perspective de santé publique, de travailler au développement d’une cohésion sociale et d’une participation politique et civile accrue (Lomas, 1998). Dans ce contexte, le développement de l’emploi par lui-même apparaît comme une mesure génératrice de santé dans une population.
Or, le travail a connu, au cours des dernières décennies, de profondes mutations qui se sont traduites notamment par une intensification du travail et une précarisation de l’emploi (Gollac et Volkoff, 1996 ; Fondation européenne, 1998 ; Dares, 1998 ; Kauppinen, 1999 ; Bélanger et al., 2000). Dans ce contexte, on peut se demander si ces nouvelles contraintes n’ont pas pour effet d’appauvrir la vie sociale des individus et, du même coup, leur état de santé. Si tel était le cas, il n’y aurait pas que l’emploi à prendre en compte ; il faudrait aussi considérer les contraintes de l’organisation du travail.
Parmi les modèles disponibles pour apprécier ces dernières, le modèle de Karasek « demande-autonomie » au travail paraît d’une grande utilité. Il repose sur l’hypothèse qu’une situation de travail qui se caractérise par une combinaison d’une demande psychologique élevée et d’une autonomie décisionnelle faible peut augmenter le risque de développer un problème de santé physique ou mentale (Karasek, 1979 ; Karasek et Theorell, 1990). La demande psychologique fait référence à la quantité de travail à accomplir, de même qu’aux exigences mentales et aux contraintes de temps liées au travail. L’autonomie décisionnelle réfère à la capacité de prendre des décisions dans la conduite de son travail, mais surtout à la possibilité d’être créatif et d’utiliser et de développer ses habiletés.
La combinaison d’une faible autonomie et d’une forte demande mentale est appelée « tension au travail » (job-strain). Il s’agit d’une réalité qui a connu une croissance en Europe, de 1991 à 1996, où elle est passée de près de 25 % à 30 %, selon les résultats des enquêtes de la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail (European Foundation, 1997). Au Québec, en 1998, 62 % des femmes et 51 % des hommes avaient un faible niveau d’autonomie décisionnelle au travail comparativement à 50 % et à 40 % en 1992-1993 (Bourbonnais et al., 2000).
En plus des maladies cardio-vasculaires et des problèmes musculosquelettiques (Vézina, 1999), la « tension au travail » telle qu’elle est définie par le modèle de Karasek a également été associée à des problèmes de santé mentale, notamment la dépression, la détresse psychologique, l’épuisement professionnel et la consommation accrue de médicaments à visée psychoactive (Karasek, 1979 ; Bourbonnais et al., 1996 ; Braun et Hollander, 1988 ; Landsbergis et al., 1992 ; Landsbergis, 1988 ; Bourbonnais et al., 1998 ; Stansfeld et al., 1995 ; Moisan et al., 1999 ; Sauter et al., 1990). L’autonomie décisionnelle telle que définie dans le modèle de Karasek explique plus de la moitié du gradient de bien-être et de dépression lié au statut hiérarchique chez les fonctionnaires londoniens de l’étude de Whitehall ii (Stansfeld et al., 1998). De plus, une faible autonomie au travail a été associée à une plus grande tendance à être davantage contrôlant à l’égard de son conjoint (Stets, 1995).
Enfin, le lien entre les éléments de l’organisation du travail caractéristiques de la tension au travail et les réactions émotionnelles a été démontré à partir des données collectées au sein d’une cohorte représentative des salariés français (enquête Estev : Derriennic et al., 1996) comprenant plus de 20 000 sujets suivis longitudinalement entre 1990 et 1995 (Derriennic et al., 2001). C’est pourquoi il a paru intéressant d’examiner les données de cette même enquête pour se demander dans quelle mesure l’organisation du travail pouvait être mise en cause dans l’implication sociale des individus ou, plus globalement, pour analyser les liens entre vie au travail et isolement social perçu.
 
Matériels et méthodes
 
 
L’enquête Estev a pour but d’étudier l’évolution des principales conditions de santé en rapport avec le vieillissement et de mettre en évidence le rôle des conditions de travail sur ces évolutions.
Il s’agit d’une enquête longitudinale, réalisée dans sept régions françaises en 1990 et 1995 sur un échantillon aléatoire de la population salariée. Afin de contrôler l’effet génération, l’échantillon a été construit par tirage au sort sur la base des listes exhaustives des salariés nés en 1938, 1943, 1948, 1953, parmi les salariés suivis par environ quatre cents médecins du travail volontaires pour mener l’enquête.
En 1990, comme en 1995, l’enquête s’est déroulée lors de la visite médicale annuelle du travail ou par invitation au cabinet médical pour ceux qui n’étaient plus au travail en 1995. Les données ont été collectées aux deux dates selon le même protocole, au moyen d’un questionnaire médical rempli par le médecin au cours de l’examen clinique et de deux autoquestionnaires, l’un portant sur le travail, l’autre sur la santé perçue, remplis par le sujet avant la visite médicale.
Le tableau 1 ci-après décrit les effectifs de sujets examinés dans l’enquête Estev entre 1990 et 1995 selon leur statut par rapport à l’enquête et à l’emploi. Au total, 21 378 salariés ont été enquêtés en 1990, soit 88 % de l’échantillon ciblé, avec une participation pratiquement identique selon l’âge, le sexe et la région. Parmi eux, 8 998 étaient des femmes. En 1995, la deuxième enquête a permis de revoir 18 695 salariés – 87 % des sujets vus la première fois.
L’étude présentée porte uniquement sur les 16 950 sujets au travail aux deux dates, afin de pouvoir mettre en relation les évolutions concernant les facteurs psychosociaux au travail et les évolutions de l’isolement social.

Tableau 1
Effectifs des sujets examinés dans l’enquête Estev selon leur situation en 1990 et 1995
Agrandir l'image Sujets enquêtés en 1990 1 	Sujets pe...
Sujets enquêtés en 1990 1 Sujets perdus de vue en 1995 Sujets enquêtés deux fois Salariés en 1990 et 1995 Salariés en 1990 et hors travail en 1995 % % % n1 n2 (n2/n1) n3 (n3/n3+ n4) n4 (n4/n3 +n4) Hommes 12 450 1 661 13,3 9 787 90,7 1 002 9,3 Femmes 8 928 1 022 11,4 7 163 90,6 743 9,4 Total 21 378 2 683 12,6 16 950 90,7 1 745 9,3 1. En 1990, les sujets étaient tous salariés en activité professionnelle.

 
Indicateurs utilisés
 
 
La dimension isolement social (is) de l’indicateur de santé perçue de Nottingham (Ispn) a été retenue pour les fins de l’étude. L’Ispn est une batterie de trente-huit items dichotomiques auxquels doivent répondre les sujets (Bucquet et al., 1990). Ces items sont regroupés en six dimensions distinctes dont celle de l’is qui comprend quatre des items de la batterie. Ces items réfèrent au sentiment de solitude, à la difficulté d’entrer en contact avec les autres, à l’absence de personne proche à qui parler, ou encore à la difficulté de s’entendre avec les autres. On a considéré qu’un sujet présentait une situation d’isolement social dès lors qu’il avait déclaré au moins deux items parmi les quatre de la dimension is. Deux items correspondent à la valeur entière immédiatement supérieure au nombre moyen d’items déclarés par les hommes et les femmes en 1990 lors de la première enquête parmi ceux et celles qui en avaient déclarés.
Pour évaluer l’apparition ou l’incidence de nouveaux cas d’isolement social en 1995 chez ceux et celles qui ne se disaient pas isolés en 1990, on a rapporté le nombre de sujets ayant répondu positivement à au moins deux items en 1995 parmi ceux ayant répondu positivement à zéro ou un item en 1990.
Concernant l’organisation du travail, l’autoquestionnaire sur le travail permettait d’évaluer des proxis des deux facteurs psychosociaux de base entrant dans le modèle de Karasek : la latitude décisionnelle et la demande mentale.
Ainsi, la latitude décisionnelle a été définie comme forte dès le moment où le sujet a répondu « oui » à au moins deux des trois items suivants : « mon travail me permet d’apprendre », « mon travail est varié », « je peux choisir moi-même la façon de procéder dans mon travail ». Dans le cas contraire, la latitude décisionnelle a été codée comme faible. D’une façon analogue, la demande mentale a été définie comme forte dès le moment où le sujet a répondu « oui » à au moins deux des trois items suivants : « dans mon travail, je suis obligé de me dépêcher », « dans mon travail, je suis obligé de faire plusieurs choses à la fois », « dans mon travail, je suis souvent interrompu ».
Dans le questionnaire de Karasek, les deux dimensions de base sont évaluées chacune à partir de neuf items, eux-mêmes regroupables en trois groupes de trois items correspondant à des sous-dimensions spécifiques. Il est important de noter que les proxis utilisés dans notre étude comprennent un item dans chacune de ces sous-dimensions. De sorte que la construction de nos indicateurs et celle développée à partir du questionnaire de Karasek sont homogènes. On remarquera qu’il s’agit bien d’une appréciation du sujet sur la présence ou l’absence de certaines caractéristiques de la tâche de travail et non de celle de la satisfaction de trouver ou non ces caractéristiques dans le travail, ni de celle du caractère tolérable ou non de ces caractéristiques.
Parallèlement à ces deux facteurs psychosociaux, dans les analyses multifactorielles, on a tenu compte et contrôlé l’effet des facteurs de confusion suivants : la pénibilité physique au travail – indicateur construit en rassemblant le port de charges lourdes, l’exposition à des postures pénibles, aux vibrations et à la nécessité d’efforts sur outil – et le fait de travailler en horaires décalés – devoir travailler, au moins cinquante jours par an, tôt le matin, tard le soir, de nuit ou en travail alterné. À ces facteurs de confusion, on a ajouté l’année de naissance ainsi que le niveau de scolarité et le statut marital pour prendre en compte les caractéristiques individuelles qui peuvent intervenir sur les déclarations des sujets. Pour tenir compte des problèmes de santé personnels qui peuvent influencer la réduction des activités sociales, nous avons contrôlé l’effet de la présence de douleur – Nhp 8 items – et d’une réduction de la mobilité physique – Nhp 8 items –, évaluées par le sujet, de même que la présence de problèmes de santé évalués par le médecin – les maladies étaient répertoriées selon les dix-sept chapitres de la Classification internationale des maladies (Cim 9).
Enfin, les analyses ont systématiquement été conduites pour chacun des deux sexes, car les mêmes facteurs peuvent recouvrir des réalités différentes selon le sexe.
Les analyses descriptives et bivariées ont été réalisées avec le logiciel Sas et les analyses multifactorielles ont été menées au moyen de modèles de régression logistique – logiciel Bmdp –, cherchant à expliquer la fréquence de l’isolement social en 1995 – prévalence, incidence – comme variable dépendante en fonction des différents facteurs de 1990, professionnels ou non, comme variables binomiales indépendantes.
 
Résultats
 
 
Du point de vue des facteurs psychosociaux au travail, le pourcentage global de salariés ayant déclaré une faible latitude décisionnelle montre un écart important – 33 % –, en défaveur des femmes et à peu près constant entre 1990 et 1995, autour de 18 % chez les hommes et 24 % chez les femmes. On observe une légère tendance à l’augmentation avec l’ancienneté de la génération, chez les hommes comme chez les femmes.
Parallèlement, les déclarations de forte demande mentale sont restées stables entre 1990 et 1995, autour de 54 % chez les hommes et de 57 % chez les femmes, avec toutefois une tendance à l’augmentation pour les sujets nés en 1938, c’est-à-dire passant de 52 ans à 57 ans.
Comme le montrent les tableaux 2 et 3 ci-après, la prévalence et l’incidence de l’isolement social en 1995 sont en général deux fois plus élevées chez les femmes que chez les hommes et, sauf pour la prévalence de l’is en cas d’exposition durable à la tension, ceci s’observe quelles que soient les variations des contraintes psychosociales entre 1990 et 1995. Par ailleurs, tant chez les hommes que chez les femmes, les prévalences et les incidences de l’is sont principalement liées, après ajustement sur l’âge, à la présence ou non de latitude décisionnelle en 1990 et en 1995 : les prévalences et les incidences diminuent quand la latitude décisionnelle est présente, alors qu’elles varient peu en fonction de la demande dans le travail.
On peut remarquer que la distribution des prévalences de l’is, chez les hommes comme chez les femmes, s’ordonne dans le sens attendu avec la tension au travail : l’absence de tension – demande faible, latitude forte – s’accompagne de moins d’isolement social. Ainsi, l’apparition – incidence – de l’isolement social est non seulement liée aux caractéristiques de l’organisation du travail en 1990 mais aussi à leur changement entre 1990 et 1995. On peut constater également, principalement chez les femmes, que même en regagnant de la latitude décisionnelle au travail en 1995, ne pas en avoir bénéficié en 1990 semble avoir un effet relativement durable en termes d’isolement social.
Concernant l’incidence (tableau 3), on constate aussi des écarts très importants entre les différentes combinaisons de tension au travail entre 1990 et 1995. Ainsi, pour l’incidence, le risque relatif d’isolement social entre la situation de forte tension au travail en 1990 et 1995 et la faible tension au travail aux deux dates est de 2,7 chez les hommes et de 2,6 chez les femmes. Ceci permet de comprendre les résultats présentés dans le tableau 2 où il apparaît que les prévalences dépendent du passé – la tension au travail en 1990 – et du présent – la tension au travail en 1995.

Tableau 2
Prévalences de l’isolement social en 1995 et contraintes psychosociales au travail en 1990 et 19951
Agrandir l'image Contraintes psychosociales 2 	Isolem...
Contraintes psychosociales 2 Isolement social (%) 1990 1995 Hommes Femmes % p 3 % p 3 Demande – – 3,4 8,3 + – 4,2 ns 7,4 ns – + 3,9 8,2 + + 4,5 7,1 Latitude + + 3,0 6,1 – + 5,8 *** 9,5 *** + – 6,3 11,1 – – 7,9 10,9 Tension – – 2,4 *** 5,1 *** – + 7,4 7,9 + – 7,1 9,7 + + 11,2 12,8 1. Le risque relatif mesure le rapport entre la probabilité d’avoir un problème spécifique en cas d’exposition à une situation donnée et celle d’avoir le même problème en cas de nonexposition à cette situation. C’est donc dire qu’un risque relatif égal à 1 signifie une absence de risque lié à une exposition donnée. 2. « + » : présence de la contrainte ; « – » : absence de la contrainte. 3. Test du │2 de Mentel-Haenszel ajusté sur l’âge ; « *** » : p < 0,001 ; « ns » : non statistiquement significatif.


Tableau 3
Incidence de l’isolement social en 1995 et contraintes psychosociales au travail en 1990 et 1995
Agrandir l'image Contraintes psychosociales 1 	Isolem...
Contraintes psychosociales 1 Isolement social (%) 1990 1995 Hommes Femmes % p 2 % p 2 Demande – – 2,5 5,7 + – 2,7 ns 4,7 ns – + 2,8 5,7 + + 2,9 4,5 Latitude + + 2,3 4,1 – + 3,3 *** 6,7 *** + – 3,8 7,1 – – 5,1 7,0 Tension – – 1,9 *** 3,7 *** – + 2,7 7,1 + – 2,6 7,9 + + 5,2 9,7 1. « + » : présence de la contrainte ; « – » : absence de la contrainte. 2. Test du │2 de Mentel-Haenszel ajusté sur l’âge ; « *** » : p < 0,001 ; « ns » : non statistiquement significatif.

Pour mieux cerner l’effet spécifique des contraintes psychosociales étudiées sur l’isolement social, il importe de prendre en compte l’ensemble des facteurs qui peuvent l’influencer. Ainsi, l’analyse multivariée du rôle pronostique de ces différents facteurs au moyen d’une régression logistique indique, pour les deux sexes (cf. tableau 4 ci-après), que les prévalences et les incidences de l’is sont liées à la composante « autonomie décisionnelle » du modèle de Karasek, même après ajustement sur l’âge, la scolarité, les horaires décalés, la pénibilité physique, le statut marital, la présence de douleur, de troubles de la mobilité et de pathologies actuelles.
La composante « demande mentale » n’est associée à l’isolement social que chez les hommes. Ainsi, une faible latitude décisionnelle, tant chez les hommes que chez les femmes, et une forte demande mentale chez les hommes sont associées à un excès d’is, de l’ordre de 30 % à 70 % à la fois en termes de prévalence et en termes d’incidence. De plus, à partir du même type de modèle de régression logistique, mais en substituant le facteur « tension au travail » aux deux facteurs spécifiques « latitude décisionnelle » et « demande », l’odds ratio relatif à la forte tension au travail – référence : faible tension au travail – est, chez les hommes, de 3,0 pour la prévalence de l’is et de 2,0 pour son incidence. C’est donc dire que la présence de tension au travail en 1990 est associée chez les hommes à l’apparition de deux fois plus d’isolement social en 1995 que lorsqu’ils ne sont pas exposés à cette contrainte professionnelle. Chez les femmes, la tension élevée n’est pas associée à l’isolement social et l’association significative observée avec le travail passif – faible demande et faible autonomie – est du même ordre que celle observée avec la faible autonomie seule.

Tableau 4
Relations entre les facteurs professionnels en 1990 et les risques d’isolement social en 1995 pour chaque sexe (régression logistique)1
Agrandir l'image Facteurs en 1990 	Prévalence 	Incide...
Facteurs en 1990 Prévalence Incidence Hommes Femmes Hommes Femmes OR 2 IC 2 OR IC OR IC OR IC Demande Faible 1 – 1 – 1 – 1 – Forte 1,7 [1,4 - 2,1] 1,0 [0,8 - 1,2] 1,4 [1,1 - 1,9] 0,9 [0,7 - 1,2] Latitude Forte 1 – 1 – 1 – 1 – Faible 1,7 [1,4 - 2,2] 1,3 [1,1 - 1,6] 1,5 [1,1 - 2,0] 1,3 [1,0 - 1,7] Tension 3 Faible 1 – 1 – 1 – 1 – Élevée 3,0 [2,0 - 4,3] 1,2 [0,9 - 1,7] 2,0 [1,2 - 3,3] 1,1 [0,8 - 1,7] Passif 1,7 [1,2 - 2,4] 1,4 [1,1 - 1,8] 1,6 [1,1 - 2,4] 1,4 [1,0 - 1,9] Actif 1,7 [1.3 - 2,2] 1,0 [0,8 - 1,3] 1,5 [1,1 - 2,1] 100 [0,7 - 1.3] 1. Ajustée pour : l’âge, la scolarité, les horaires décalés, la pénibilité physique, le statut marital, la présence de douleurs, de troubles de la mobilité et de pathologies actuelles. 2. « OR » : odds ratio, indicateur utilisé comme mesure du risque relatif ; « IC » : intervalle de confiance à 95 % de l’odds ratio. Lorsque la borne inférieure de l’IC est supérieure à la valeur unitaire, nous sommes en présence d’un risque statistiquement significatif. 3. « Faible » : latitude forte et demande faible ; « élevée » : latitude faible et demande forte ; « passif » : latitude faible et demande faible ; « actif » : latitude forte et demande forte.

 
Discussion
 
 
Les résultats de l’enquête Estev indiquent clairement qu’une situation de travail qui se caractérise par une faible autonomie s’accompagne, tant chez les hommes que chez les femmes, d’un risque accru d’isolement social, tel que mesuré par l’échelle du questionnaire du Nottingham Health Profile, indicateur dont la fiabilité et la validité sont reconnues (Hunt et al., 1980). Ces résultats sont cohérents avec ceux d’autres recherches réalisées en Europe, aux États-Unis et au Québec. En effet, une étude prospective réalisée auprès de 20 000 infirmières américaines de 1992 à 1996 a montré qu’une faible autonomie décisionnelle au travail – telle que mesurée par le questionnaire de Karasek – prédisait un déclin de moitié dans le fonctionnement social des participantes – tel qu’évalué par le questionnaire Sf-36 – et que cet effet était indépendant notamment de l’âge, des efforts physiques au travail, du statut d’emploi, de la consommation d’alcool ou de tabac, de l’activité physique, de l’indice de masse corporelle, de la présence de maladies chroniques, du statut marital et du niveau d’éducation (Cheng et al., 2000). Il importe de souligner que la composante « fonctionnement social » du questionnaire Sf-36 est bien corrélée avec la dimension « isolement social » du questionnaire du Nottingham Health Profile (Stansfeld, 1997).
Au Québec, dans le cadre d’une enquête nationale de santé, un lien significatif a également été établi entre une faible autonomie au travail d’une part et un plus faible niveau de soutien social, de même qu’un degré de satisfaction moins grand face à la vie sociale d’autre part (Bourbonnais et al., 2000). De plus, le lien établi par notre étude en France entre une faible latitude au travail et l’isolement social est conforme à celui établi par Karasek en Suède entre le travail passif – sans autonomie – et une réduction des loisirs sociaux (Karasek et Theorell, 1990). D’ailleurs, d’autres études ont montré une association significative, tant chez les hommes que chez les femmes, entre l’autonomie décisionnelle au travail et la fréquence de la pratique d’activités physiques (Hellerstedt et Jeffery, 1997). La sédentarité a également été associée, chez les hommes, à une faible autonomie au travail (Brisson et al., 2000).
Même si ces résultats sont cohérents et renforcent ceux d’autres études réalisées ailleurs auprès de diverses catégories de travailleurs et utilisant des indicateurs différents, il faut en délimiter la portée et signaler les biais possibles.
L’échantillon de l’enquête Estev ne porte que sur les salariés suivis par la médecine du travail, laquelle exclut certains régimes de sécurité sociale particuliers, comme ceux des agriculteurs et des fonctionnaires de la fonction publique d’État.
D’autre part, tous les âges des salariés ne sont pas représentés, puisque l’enquête ne concerne pas les sujets de plus de 37 ans ou de moins de 52 ans en 1990, ce qui limite la portée des résultats à la deuxième moitié de la vie professionnelle. Le taux de participation très élevé – 88 % en 1990 et 87 % en 1995 –, stable selon l’âge et le sexe, limite l’influence d’un biais possible dû à la non-participation.
Par contre, en procédant à une séparation temporelle des évaluations des facteurs professionnels – ceux de 1990 – et des effets – is en 1995 –, on peut estimer avoir minimisé les biais dus au facteur « sujet », notamment dans les analyses pronostiques ou dans celles portant sur l’incidence. En effet, il paraît peu vraisemblable que les sujets aient répondu aux items du Nhp en 1995 en fonction de leur réponse cinq ans auparavant aux items des variables professionnelles.
Même si nous avons pu contrôler l’effet de plusieurs caractéristiques individuelles dont l’âge, le niveau socio-économique et le statut marital, d’autres facteurs de confusion peuvent intervenir. Nous n’avons pas pu, par exemple, prendre en compte les différents types de personnalité qui peuvent influencer la vie sociale hors travail. D’autres études, cependant, ont contrôlé l’effet de ce type de caractéristiques individuelles et ont quand même noté une association entre l’autonomie au travail et la réduction des loisirs sociaux (Karasek, 1976). Par contre, les analyses statistiques utilisées dans notre étude ont permis d’exclure l’hypothèse de l’explication de l’isolement social par la présence de pathologies individuelles. Le contrôle de ces facteurs de confusion permet de mieux mettre en évidence le caractère pathogène des dimensions de l’organisation du travail étudiées.
Au total, les associations entre la latitude décisionnelle et l’isolement social ne paraissent pas être des artefacts et seraient même sous-évaluées si l’on considère que l’étude ne porte que sur les sujets vus deux fois au travail, c’est-à-dire ceux qui étaient en assez bonne santé pour se maintenir en emploi. Or, cet « effet du travailleur en bonne santé » (healthy worker effect) n’est pas négligeable si l’on prend en compte le fait que les sujets exclus du marché du travail ou perdus de vue en 1995 présentaient deux fois plus d’isolement social en 1990. Finalement, la force principale de cette étude qui, à notre connaissance, est la première étude française de cette nature à cette échelle, réside dans sa dimension longitudinale qui permet de mettre en évidence un lien possible de cause à effet entre l’évolution de l’exposition à la latitude décisionnelle, d’une part, et l’apparition de l’isolement social d’autre part, sur une période de cinq ans.
Par ailleurs, pour appuyer la démonstration de l’existence d’un lien de causalité entre une faible latitude décisionnelle et l’isolement social, il faut pouvoir se référer à des mécanismes sous-jacents qui expliqueraient la plausibilité psychologique ou sociologique d’une telle association.
La première explication peut venir des théories du stress qui stipulent qu’un état de stress peut engendrer une réduction de certaines habiletés cognitives. Ainsi, un sujet confronté à une situation de tension peut manifester des réactions telles que des difficultés à se concentrer et à apprendre de nouvelles choses, des troubles de mémorisation et une créativité réduite (Lévi, 1997).
Par ailleurs, les avancées de la psychodynamique du travail au sujet de la « répression psychique » nous paraissent ici importantes à considérer. Des enquêtes de psychopathologie du travail ont en effet bien montré comment les contraintes de l’organisation du travail taylorienne liées à la monotonie et aux contraintes de temps influencent le fonctionnement psychique et la vie sociale des travailleurs (Dejours, 1990). Le travailleur qui doit lutter contre l’émergence de sa pensée pour ne pas désorganiser la programmation de son activité ou perturber ses cadences de travail doit recourir à des stratégies défensives particulières. Celles-ci ont pour but de paralyser l’activité psychique spontanée et peuvent se traduire par l’auto-accélération qui a pour effet de saturer le champ de la conscience. En raison des difficultés à produire cette répression psychique, certains travailleurs préfèrent la maintenir durant les week-ends ou les congés pour ne pas devoir s’imposer les coûteux efforts de l’anesthésie psychique de retour au travail. Il en résulte un climat de torpeur et d’abrutissement où le travailleur se coupe de son conjoint et de ses amis, préférant la solitude à la vie sociale ordinaire.
L’explication de la moindre importance de l’effet de la demande sur l’isolement social chez les femmes que chez les hommes nécessiterait une analyse plus poussée de l’activité de travail. Au-delà des différences au chapitre de la charge domestique et familiale, on sait que la division sexuelle du travail amène les femmes à ne pas exercer les mêmes métiers que les hommes et, pour un même métier, à ne pas accomplir les mêmes tâches (Brisson, 2000). Dans ce contexte, la demande de travail, même si elle est mesurée ici avec le même questionnaire, couvre des réalités différentes chez les hommes et chez les femmes, réalités qui peuvent avoir des impacts différents sur l’isolement social.
 
Conclusion
 
 
Les résultats de l’analyse des données de l’enquête Estev nous permettent d’appuyer, à travers une approche longitudinale sur cinq ans, le caractère pathogène, au plan social, d’une organisation du travail qui se caractérise par la monotonie – c’est-à-dire l’absence de possibilité d’apprentissage ou de variation dans le travail – ou encore qui ne permet pas de choisir soi-même sa façon de procéder au travail. Chez les hommes, ces conséquences néfastes sont d’autant plus importantes que le travailleur doit se dépêcher, faire plusieurs choses à la fois ou être souvent interrompu. Il s’agit d’une forme de « pollution sociétale » (Dejours, 1990) dont l’impact est majeur parce que ses répercussions se font sentir en termes de santé publique, en raison notamment de l’appauvrissement du capital social qu’il entraîne dans une communauté (Kawachi et al., 1997, 1999), et au plan politique en raison de la réduction de la participation à la vie démocratique dans la collectivité (Karasek et Theorell, 1990).
Ces conclusions sont particulièrement importantes dans un contexte d’aménagement et de réduction du temps de travail qui risque de s’accompagner d’une densification – réduction des pauses et des temps d’échanges informels – et d’une intensification du travail – faire la même chose en moins de temps –, principalement dans les petites et moyennes entreprises où il pourra s’avérer difficile de recruter, à temps très réduit, le personnel requis pour combler les réductions dans les emplois nécessitant des compétences spécifiques.
 
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