2001
Travailler
Débat
Repenser la coopération.
Les modèles sociologiques en question ?
Valérie Reicher-Brouard
Centre de sociologie des organisations, Cso/Cnrs, Upr 710
L’élucidation de l’énigme de la coopération humaine reste tributaire, dans le pôle de la sociologie française qui la désigne comme objet, de modèles interprétatifs accordant un primat à la rationalité instrumentale de l’action au travail. L’apport de la psychodynamique du travail pour faire entendre l’irréductibilité de la rationalité pathique, intersubjective et morale-pratique de l’action ne saurait pourtant être ignoré plus longtemps par les concepteurs et les utilisateurs des modèles sociologiques sans que ces derniers n’encourent le risque d’y perdre de leur pertinence et d’entacher l’éthique de leur engagement intellectuel. Cet article propose de refonder l’analyse compréhensive de la coopération dans une articulation inédite entre le paradigme de l’organisation et celui du travail.
The solution of the puzzle of the human cooperation is tributary – within the French sociology that conceives it as an object – to the interpreting models. They show a priority to the instrumental reasoning of action at work. The contribution of work psychodynamics to make understand the irreductibility of pathic reasoning – intersubjective and moral-practice – of action, could not be any longer ignored by designers and users of sociological models. The users run the risk of loosing their patience and the ethics of their intellectual engagement. This article suggests to revisit the basis of comprehensive analyses of cooperation within a genuine articulation between the paradigm of organization and the one of work.
La elucidación del enigma de la cooperación humana sigue siendo tributaria – en el marco de la sociología francesa que la designa como objeto – de modelos interpretativos que dan prioridad a la racionalidad instrumental de la acción en el trabajo. Los conceptores y los usuarios de los modelos sociológicos no pueden ignorar el aporte de la psicodinámica del trabajo – para que se comprenda la irreductibilidad de la racionalidad, intersubjetiva y moral de la acción – sin correr el riesgo de perder la pertinencia y la ética de su compromiso intelectual. Este artículo propone volver a plantear las bases del análisis comprensivo de la cooperación como una articulación inédita entre el paradigma de la organización y el del trabajo.
À l’heure où débats et controverses semblent bien engagés entre sociologues et psychodynamiciens du travail, les enjeux théoriques, cliniques et éthiques de la réhabilitation du sujet du travail et leur impact sur le renouvellement des questionnements, voire des objets scientifiques
[1], deviennent plus visibles. Si les interprétations concernant les ressorts de la construction sociale de la souffrance au travail divergent, un intérêt commun émerge autour d’interrogations qui visent à mieux comprendre ce qui relève aujourd’hui de la soumission, de l’aliénation, de la domination ou de la coopération
[2]. C’est dans ce mouvement d’idées que s’inscrivent les éléments de réflexion proposés ici. Ils plaident pour l’intérêt d’une articulation nouvelle entre les paradigmes de l’organisation et ceux du travail et, plus précisément, entre les modèles sociologiques de la coopération et l’analyse psychodynamique des situations de travail. C’est à ce titre que le sens et l’actualité des concepts de coopération et d’autonomie se trouvent réinterrogés.
L’élucidation de ce qui, au cours de l’expérience vécue du travail, favorise ou entrave l’accomplissement des sujets et l’heureux destin de leur santé conduit la psychodynamique du travail à aborder la question de la coopération comme centrale. Désignée comme ce moment crucial où les sujets opèrent, de façon volontaire, la synthèse entre les finalités et le sens de leurs activités en vue de la réalisation de l’Å“uvre commune, la coopération, ou plutôt son idéal, n’adviendrait que sous certaines conditions intersubjectives et éthiques. La mise en visibilité des « trouvailles des intelligences pratiques » en passe nécessairement par le dévoilement des actions et, par là, des sujets eux-mêmes. Seules la reconnaissance des intelligences mobilisées et l’élaboration de règles et de valeurs partagées seraient à même de préserver les bases, fragiles, de la confiance et du désir de coopérer.
Les choix épistémologiques des modèles sociologiques d’analyse de la coopération
La conceptualisation d’un tel idéal pourrait constituer un point d’appui précieux par l’importance qu’elle accorde aux croyances, aux valeurs et à l’irréductibilité de la mobilisation des sujets engagés dans l’action de coopération. Son apport reste néanmoins peu mis en visibilité, discuté et intégré par les concepteurs et les utilisateurs des modèles français d’analyse de la coopération, qu’il s’agisse de la sociologie des organisations, de celle des entreprises ou de celle de la régulation et de la négociation.
Inscrite dans la tradition de la sociologie du travail
[3] et ancrée dans l’héritage des travaux anglo-saxons consacrés à la théorie des organisations, en particulier ceux du choix rationnel, la sociologie des organisations propose une modélisation de la coopération humaine qui s’est imposée, à partir des années 1960, comme un référent majeur et est devenue un classique dans le champ de la sociologie française. Dans ce paradigme, l’élucidation de l’énigme de la coopération est rapportée à l’identification des interdépendances, intérêts et échanges entre les individus et les groupes d’individus engagés dans l’accomplissement d’une production commune. L’objectivation du lien entre action, production et organisation se trouve résolue dans l’hypothèse que la structure des interdépendances et des échanges assure le minimum d’intégration, de régulation et d’organisation des conduites humaines à la base de tout construit de coopération (Crozier, Friedberg, 1977 ; Friedberg, 1993).
Une telle modélisation se fonde sur une théorie politique de l’action. L’allocation foncièrement asymétrique des ressources entre individus et groupes d’individus, qui préexiste à tout contexte d’action collective, induit un déséquilibre structurel des échanges résultant des interdépendances objectives entre les individus et les groupes d’individus. C’est au cÅ“ur de ces déséquilibres que le pouvoir émerge comme capacité de négociation de possibilités d’action entre les partenaires des échanges. Les déséquilibres n’invalident jamais, du point de vue des concepteurs du modèle, la réciprocité des interdépendances et, partant, la possibilité pour chaque partenaire de négocier et de jouer, bien que de façon inégale, avec les règles formelles ou informelles instituées au cours des échanges pour s’assurer du maintien ou de l’élargissement de ses zones d’autonomie au travail.
Une telle conceptualisation de la coopération ne va pas sans un certain nombre d’hypothèses, qui ont valeur de postulats, sur l’auteur de l’action et sur sa rationalité. Le choix épistémologique majeur repose sur la prémisse d’un acteur stratégique, opportuniste, poursuivant des intérêts au sens large, capable de calcul et disposant d’une marge de liberté inaliénable, bien que parfois très limitée. Cette posture aboutit à imputer, de façon préférentielle, à l’action individuelle une rationalité en fin et à privilégier un certain traitement de la subjectivité humaine. Pour dépasser l’opposition classique entre affectivité et rationalité, Crozier et Friedberg empruntent en effet aux travaux de March et Simon (1958) le concept de « rationalité limitée ». C’est dans le cadre de ses limites culturelles, contextuelles, affectives et cognitives que la rationalité des conduites humaines est appréhendée. La subjectivité humaine est prise en compte en tant qu’elle constitue une limite à la rationalité absolue de l’acteur.
La portée heuristique d’une telle modélisation pour accéder à ce qui, dans les processus d’organisation et de coopération, procède effectivement de construits collectifs finalisés, rationnels, contingents et opportunistes est réelle et importante. Les travaux devenus classiques de la sociologie des organisations et, dans son prolongement, ceux de la régulation et des entreprises en attestent. Il semble, néanmoins, qu’elle comporte des limites au plan théorique et clinique, qu’il convient d’élucider et de tenter de dépasser au regard de l’exigence de compréhension et d’analyse des évolutions actuelles du travail, des organisations et de leur mode de gouvernement.
L’impasse sur la rationalité pathique
Une de ces limites, majeure à mon sens, réside dans l’euphémisation, voire la scotomisation, de la rationalité subjective entendue comme mobile en soi de l’action humaine au travail. Le primat accordé à la rationalité stratégique, aussi méthodologique
[4] que soit l’utilitarisme dans lequel il s’ancre, procède d’une réduction de la subjectivité humaine qui interroge, tant elle aboutit à opposer à la dimension pathique du travail une impressionnante surdité.
La posture peut conduire, en effet, à interpréter la souffrance humaine au travail et son expression, telle que la plainte lancinante liée à un déficit chronique de reconnaissance, comme une feinte, c’est-à-dire comme une stratégie visant un gain, anticipé ou attendu, de ce que la plainte serait susceptible de « rapporter » à celui qui l’émet (Crozier, Friedberg, 1977). Lorsque la question de la construction de l’identité ou celle de la reconnaissance au travail sont abordées, comme dans les travaux de sociologie d’entreprise
[5], elles ne sont pas entendues et comprises jusque dans leur résonance pathique.
Un tel traitement de la subjectivité humaine me semble comporter un double risque. Celui, tout d’abord, de faire l’impasse sur ce qu’il en coûte authentiquement aux sujets de coopérer et d’Å“uvrer dans le cadre des contraintes qui pèsent sur leur action. Celui, ensuite, d’entacher l’éthique du ou de la sociologue. L’impasse sur la rationalité pathique ne peut qu’en cacher une autre : celle qui concerne les réquisits intersubjectifs et éthiques de la coopération. Le ou la sociologue ne peut s’extraire de la responsabilité de les mettre en visibilité sans encourir le risque d’y perdre son éthique et, par là, une part de lui-même ou d’elle-même.
Une autre voie possible : la mise en visibilité du conflit de rationalités dans l’action
Pour s’extraire de ces risques, une autre voie est possible, qui consiste à produire une intelligibilité sur le conflit des rationalités dans l’action tel qu’il est introduit et problématisé par la psychodynamique du travail. Il s’agit de chercher à mieux comprendre comment et pourquoi les compromis élaborés par les sujets entre rationalité instrumentale, rationalité morale-pratique et rationalité pathique peuvent se trouver fragilisés du fait de l’évolution des organisations du travail et des choix managériaux qui les sous-tendent.
Grâce à cet effort dans la démarche d’analyse, il semble que la rationalité pathique et le sens de la souffrance au travail puissent être réhabilités comme ayant aussi à voir avec le travail d’interprétation sociologique des modes de coopération. La mise en visibilité des compromis élaborés devient possible. Surtout, le destin des subjectivités au travail n’est plus écarté du champ de l’investigation. J’aimerais témoigner ici de la possibilité d’emprunter une telle voie en prenant appui sur les résultats d’une recherche que j’ai consacrée à l’analyse de la transformation de l’organisation du travail du personnel responsable de la conduite des centrales nucléaires
[6].
L’envers de la rationalisation du travail à la conduite nucléaire : éclairer et s’éteindre ?
L’industrie nucléaire constitue un terrain d’investigation précieux pour tout clinicien ou toute clinicienne soucieux de produire une connaissance sur le travail humain et l’action collective dans des univers dont il est peu dire qu’ils comportent des risques importants pour la préservation de l’intégrité physique et de la santé mentale. L’ergonomie, la médecine du travail (Huez et Forest, 1991 ; Doniol-Shaw, Huez, Sandret, 1995) et la psychodynamique du travail en rendent compte sous des angles différents.
L’incidence des modes d’organisation du travail sur la santé est, en revanche, beaucoup moins explorée par les travaux sociologiques consacrés à l’analyse des modes de coopération au sein des industries à hauts risques (Llory, 1996). La compréhension de l’impact des processus d’organisation et des choix managériaux qui les sous-tendent sur le destin de la mobilisation des sujets au travail et de leur santé n’en est pas moins cruciale. Comment justifier, en effet, de dissocier l’étude des organisations de la prise en compte de leurs effets sur la mobilisation des sujets, lorsque ces deux phénomènes apparaissent intimement liés et que leur devenir n’est pas sans conséquence sur la maîtrise de risques potentiellement catastrophiques ? C’est de la nécessité et de l’intérêt de produire une visibilité sur ces liens qu’il s’agit de rendre compte ici à partir du cas de la conduite nucléaire.
La rationalisation de l’organisation du travail comme outil politique
La décision de l’état-major d’initier, au début des années 1990, la transformation de l’organisation du travail de la conduite nucléaire fut le produit d’enjeux pluriels, mais le mobile politique et managérial prima sur les enjeux de sûreté et économiques. Le métier de conduite est en effet l’un des plus « stratégiques » des métiers de l’exploitation du parc nucléaire. Les équipes de conduite assurent, seules, une bonne partie du temps, le week-end et la nuit, l’exploitation et la surveillance du process de production d’électricité. Elles détiennent ainsi la capacité de « bloquer le système » et de plonger « la France dans le noir », événement particulièrement redouté par l’état-major. C’est précisément à la suite des grèves, longues et suivies, des équipes de conduite à l’automne 1988, que les membres de la direction du parc s’engagèrent dans une « réflexion organisationnelle » visant à modifier les rapports de force entre les directions et les équipes afin de les rendre plus favorables aux directions.
Le projet politique fut traduit dans une nouvelle organisation dont la responsabilité de la mise en
Å“uvre fut décentralisée et déléguée aux directeurs des vingt sites nucléaires du parc. Celle-ci était fondée sur le pari de l’état-major quant aux « bienfaits » d’un management intermédiaire rénové et « remusclé », positionné en « artisan » de la rationalisation. Une nouvelle fonction de chef d’équipe fut conçue et « mandatée » pour exercer un contrôle plus serré des modes de fonctionnement collectifs des équipes dans le but d’en réduire les zones d’autonomie, jugées trop coûteuses et opaques par les membres de l’état-major
[7].
La politique du contrôle, instrument de la rationalisation et de son management
La rationalisation progressive de la conduite nucléaire induisit une transformation effective des équilibres sur lesquels reposaient la coopération, la construction et le maintien de l’autonomie au travail et les compromis cognitifs à la base des savoirs de sûreté. En raison de l’antagonisme des intérêts en jeu, cette transformation se produisit dans le cadre d’interactions très conflictuelles entre les directions, l’encadrement de proximité et le personnel des équipes de conduite situé au plus près des installations.
La doctrine managériale utilisée par l’état-major pour « cadrer » cette transformation fut un événement majeur dans le processus de rationalisation. La systématisation de la politique de contrôle en fut le levier central. Deux temps peuvent être distingués.
La première phase, de 1990 à 1995, consista dans la légitimation et l’introduction, par les directions du parc puis des sites et des services, d’une rationalité gestionnaire au sein des équipes de conduite. La responsabilisation individuelle et l’évaluation des agents à l’égard des objectifs de production, de sûreté et de qualité d’exploitation en furent les maîtres mots. Des outils de gestion furent conçus et utilisés comme « appuis » et « relais » pour mettre en Å“uvre les nouveaux modes de contrôle portant sur l’organisation du travail des agents des équipes, leurs pratiques, leurs gestes et leurs savoirs de sûreté.
À partir de 1995, une seconde phase s’amorça. Une constellation d’événements internes et externes contribuèrent à mettre en question la capacité de l’état-major du parc de garantir la qualité de l’exploitation, le respect de l’environnement et de la santé publique. En réponse à la fragilisation de son image et de sa légitimité, l’état-major du parc s’engagea dans la quête et la démonstration de l’« excellence » de ses résultats de sûreté et de qualité d’exploitation. La politique managériale fut infléchie vers l’intensification du contrôle et la systématisation de nouvelles exigences de formalisation des pratiques professionnelles au plus près du terrain et, notamment, au sein des équipes de conduite.
La responsabilité de la systématisation et de l’intensification du contrôle fut déléguée à l’encadrement intermédiaire. Les chefs d’équipe « héritèrent » ainsi d’une mission cristallisant toutes les tensions liées aux contradictions de la nouvelle organisation et de la politique managériale. Celle-ci devait permettre de « faire tenir ensemble » l’intensification de la rationalisation et du contrôle du travail d’une part et le maintien de zones d’« autonomie locale » indispensables à la coopération du personnel des équipes d’autre part
[8].
Un tel « mandat » exigeait des chefs d’équipe une capacité cognitive et relationnelle considérable. L’intensité de leur mobilisation explique, en partie, l’amélioration, effective bien que limitée, des résultats de sûreté et de qualité d’exploitation. Cette performance s’est notamment traduite, de 1996 à 1998, par une légère diminution du nombre d’incidents courants et une augmentation de leur taux de déclaration. Toutefois, cette évolution ne s’est pas confirmée au cours de l’année 1999.
Tristes destins pour les sujets, leur mobilisation et leur santé
Mais l’atteinte de ces performances relatives se fit aux prix de souffrances considérables et favorisa l’émergence, voire la stabilisation, de nouvelles formes de violences, induisant un processus de fragilisation des modes de coopération.
Répression, stigmatisation et maniement de la menace de sanction
Dans le cadre de l’élévation continue du niveau d’exigences de formalisation du travail, l’usage des outils de traçabilité par les directions de service et l’encadrement de proximité devint, au fil du temps, plus
répressif. Le traitement des écarts aux règles et des erreurs, plus accusatoire que fonctionnel, dériva vers un processus de culpabilisation et de stigmatisation des opérateurs. Ces derniers furent plus systématiquement désignés comme des agents d’infiabilité et leur capacité d’initiative fut appréhendée, dans certains cas, comme une menace pour la sûreté du système (Faverge, 1970). Cette dérive répressive s’incarna, sur un site observé
[9], par des pratiques proches du harcèlement réglementaire, exercées au sein des équipes par certains membres de l’encadrement de proximité, mais aussi des directions de service. Le maniement de la menace de sanction fut également utilisé, scellant la propagation d’un climat de peur de l’erreur particulièrement délétère au sein de certaines équipes.
La guerre des nerfs entre pairs
La décision des directions de site et de service de corréler de façon systématique, à partir de 1995, l’avancement des agents à leur participation dans la mise en
Å“uvre des règles et des dispositifs de contrôle fut, par ailleurs, décisive. Elle induisit la formation de clivages et d’affrontements au sein des équipes de conduite entre les « partisans » et les « opposants » à la politique managériale. Ces conflits débouchèrent sur une véritable guerre des nerfs et d’usure, qui fit des « victimes » de part et d’autre et initia un processus d’effritement de la solidarité entre pairs, faisant peser des risques de rupture cognitive
[10] et de précarisation de la coopération ordinaire.
L’accroissement continu des contraintes de 1993 à 1998 et la recherche de l’excellence des résultats exigèrent une forte mobilisation de l’ensemble du personnel des services de conduite. Mais la politique managériale et ses dérives répressives entravèrent largement les possibilités de reconnaissance, matérielle et symbolique, de cette mobilisation. Le déficit de reconnaissance généralisé déboucha sur un mal de vivre à la conduite et sur des phénomènes de repli moins délibérés que subis. L’ensemble de ces phénomènes créèrent les conditions d’une perte de sens au travail qui s’exprima dans la survenue d’actes de violence tels que des sabotages et des vols d’objets sans valeur
[11].
Des cadres de proximité maltraitants et maltraités : une autre figure de la souffrance morale-pratique
Mais le drame vécu par l’encadrement de proximité constitue, à mon sens, le phénomène le plus marquant et le plus emblématique des vécus de souffrance supportés par les individus dans le cadre de cette rationalisation, et ce, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la charge de travail des chefs d’équipe s’avéra, au fil du temps, démesurée et irréalisable
[12], bien qu’elle constituât – et constitue toujours – une base en référence de laquelle ils étaient évalués. Surtout, leur « mandat » gestionnaire et managérial les confronta, dès leur prise de poste et de façon systématique, à des épreuves au cours desquelles certains y sacrifièrent leur santé.
Vecteurs de l’intensification du contrôle et des choix managériaux des directions, les chefs d’équipe furent, à ce titre, les « relais » des dérives répressives et « individualisantes » de la politique managériale des directions. C’est ainsi qu’ils manièrent de plus en plus systématiquement la menace de sanction et le chantage à la carrière à l’encontre de ceux qu’ils étaient chargés d’encadrer et de contrôler.
Exercer ces violences au quotidien devint, sous la pression des cadres de direction de site et de service, constitutif de leur travail. Une telle évolution ne fut pas sans effet sur leur santé mentale. Elle favorisa le déclenchement de crises et de conflits internes
[13] témoignant de la formation d’une souffrance morale-pratique telle qu’elle est décrite et analysée dans certains travaux de psychologie clinique du travail (Torrente, 2000). Causée par le conflit entre la morale agie et quotidienne du sujet au travail et son engagement dans des actions immorales ordinaires, cette souffrance y est désignée comme foncièrement paradoxale. Les défenses élaborées par le sujet pour surmonter ce conflit aboutissent au maintien de sa mobilisation dans l’accomplissement des actions immorales, pérennisant ces dernières dans une forme de « soumission défensive »
[14]. Engagés dans des actions que leur morale désapprouve mais auxquelles ils ne peuvent se soustraire, les chefs d’équipe souffrent bien d’avoir à « faire souffrir autrui tout en persévérant dans leurs conduites immorales qu’ils condamnent pourtant par de vers soi ».
Cette souffrance, invisible, fut – et continue d’être – vécue dans la solitude et la clandestinité. Les chefs d’équipe choisissent de la taire par peur de mesures de rétorsion sur leur carrière ou de décrédibilisation auprès de leurs collègues ou de leurs responsables hiérarchiques. Ces conduites collectives d’euphémisation, de mise sous silence et de banalisation du mal peuvent être interprétées comme des idéologies défensives visant à surmonter le conflit moral-pratique. Elles rendent compte, en ce sens, d’une forme de soumission de l’encadrement intermédiaire.
Mais le drame vécu par les chefs d’équipe ne s’est pas limité à l’épreuve que constitue en soi leur souffrance morale-pratique. La violence infligée aux membres de leur équipe suscita en effet les représailles de ces derniers au cours d’affrontements durs dont certains durèrent plusieurs années. Maltraitants, les chefs d’équipe furent aussi maltraités de différentes façons, cibles d’exclusions
[15], de mises en quarantaine, d’humiliations, d’agressions verbales et, dans certains cas extrêmes, de brutalité physique. Durement éprouvés, ils s’usèrent vite. Parmi les deux « générations » de chefs d’équipe observés et écoutés tout au long de cette recherche, plus de la moitié d’entre eux furent atteints de façon plus ou moins grave
[16]. Le symptôme le plus courant fut celui de la dépression. Des cas d’ulcère, beaucoup plus minoritaires mais récurrents au sein de cette population, se déclarèrent aussi. Le caractère longitudinal de l’étude a permis d’établir le lien entre la rationalisation, les choix managériaux qui la sous-tendaient et le processus de fragilisation de la santé des chefs d’équipe
[17]. L’apparition de ces symptômes survint en effet pendant ou juste après les phases les plus dures des affrontements, dans l’après-coup
[18].
Éclairer et s’éteindre…
La délégation par l’état-major aux cadres intermédiaires de la responsabilité de surmonter les contradictions, voire les impossibilités, du système a donc progressivement saturé la capacité corporelle et psychique de ces derniers, les laissant plus ou moins souffrants et usés selon la capacité de résistance de leurs défenses à l’
Å“uvre. Ce drame s’exacerbe lorsque de la destruction délibérée
[19] de certains modes de fonctionnement collectifs et de la « mise en solitude » des individus, devenus les « réceptacles » des contradictions des décisions « prises au sommet » et les ultimes « recours » pour en corriger les effets destructeurs, résulte une amélioration, même très limitée, des résultats de sûreté qui légitiment la poursuite de la politique managériale et l’intensification de la rationalisation.
Le sens de l’action : coopération vs soumission
L’analyse des processus organisationnels induits par la rationalisation de la conduite nucléaire n’est donc pas incompatible avec la mise en visibilité des vécus de souffrance endurés par ceux qui Å“uvrent, au plus près des installations, pour que la lumière de cesse pas de nous parvenir. Elle peut, au contraire, contribuer à produire une intelligibilité sur les ressorts de la construction sociale de la souffrance au travail et les pièges collectifs qui lui sont sous-jacents. Elle permet de rendre compte de l’impact des processus organisationnels et du mode de gouvernement des organisations sur le destin des sujets au travail et de leur santé.
Assumer ces résultats au plan clinique et théorique ne peut que conduire à interroger le sens, l’usage et l’actualité des concepts de coopération et d’autonomie. Le phénomène de « soumission défensive » de l’encadrement intermédiaire appelle en effet à s’engager sur la voie, peu explorée dans le cadre d’une perspective sociologique, de ce qui, dans les conduites humaines au travail, relève de la coopération ou de la soumission.
Faire l’hypothèse d’une action collective soumise et pas seulement contrainte constitue un saut épistémologique de taille au regard des postulats de la sociologie des organisations.
La modélisation de la coopération humaine qui y est proposée repose, en effet, sur le postulat de l’irréductibilité de l’autonomie humaine et sur l’affirmation que rien de ce qui se construit au cours de toute action collective, organisée et finalisée par l’atteinte d’un but commun, ne peut être compris ni expliqué sans cette marge de liberté inaliénable (Bernoux, 1999).
Le constat du coût de la coopération, individuel ou collectif, n’invalide jamais la possibilité qu’a un individu de négocier et de jouer avec les contraintes qui pèsent sur son action. Cette posture semble donc exclure d’emblée l’hypothèse d’une action soumise.
La clinique de la conduite nucléaire plaide pourtant, comme beaucoup d’autres je crois, pour l’intérêt de se décaler par rapport à un paradigme aussi optimiste de la coopération. Le constat de la formation de souffrances considérables révélant des formes de soumission oblige à une relativisation radicale de l’autonomie postulée et à la recherche de nouvelles voies conceptuelles à même d’ajuster le travail d’interprétation aux faits observés.
Organisations et sujets du travail : de nouveaux enjeux pour l’interprétation ?
Une de ces voies peut consister, à mon sens, à articuler de façon plus systématique l’étude des processus organisationnels à l’écoute du destin des sujets et de leur santé au travail. Il s’agit d’amorcer ainsi de nouveaux liens entre le paradigme de l’organisation et celui du travail.
L’apport de la psychodynamique du travail
La connaissance produite par la psychodynamique du travail constitue, dans le cadre de ce projet, un apport théorique et clinique particulièrement précieux. En restituant au travail son épaisseur intrasubjective, corporelle et psychique, mais aussi intersubjective et, par là, éthique, elle rend possible la prise en compte de la rationalité pathique et morale-pratique au cours du travail d’analyse et d’interprétation de la coopération.
Penser et comprendre où, comment et pourquoi se construit collectivement le basculement de la coopération à la soumission devient possible. La problématisation du « mal au travail » ou du « travail du mal », introduite par la psychodynamique du travail en dialogue avec la sociologie de l’éthique, peut être saisie comme un nouvel axe d’élaboration par les sociologues du travail, des organisations et des entreprises. L’« éthique de responsabilité » des acteurs et des dirigeants (Courpasson, 1999) et, de façon plus réflexive et peut-être moins faussement naïve, celle du ou de la sociologue clinicien(ne) se trouvent ainsi mises au cÅ“ur de l’investigation.
L’apport de l’analyse organisationnelle à la compréhension de l’élaboration des compromis dans l’action
Inversement, un certain usage de l’investigation organisationnelle peut contribuer à produire une intelligibilité sur les compromis élaborés par les sujets au cours du travail quotidien de « synthèse » entre leurs intérêts et ceux d’autrui. La clinique de la conduite nucléaire, comme bien d’autres, rend compte de l’irréductibilité des processus de négociation et de leur caractère extrêmement structurant sur le destin des actions collectives finalisées et contraintes par l’atteinte d’exigences productives, quelles qu’elles soient. Restituer aux conduites humaines leur part d’opportunisme et repérer ce qui, dans les construits collectifs, relève des intérêts à l’Å“uvre permet d’accéder au « travail quotidien du compromis » constitutif de l’action elle-même. L’analyse organisationnelle peut alors être saisie comme un outil pour cerner les construits politiques et organisationnels qui favorisent ou, au contraire, entravent l’élaboration de compromis heureux entre rationalité pathique, rationalité instrumentale et rationalité morale-pratique.
C’est ainsi qu’un pont entre l’analyse psychodynamique du travail et les modèles sociologiques d’analyse de la coopération me semble envisageable. Celui-ci reste néanmoins largement conditionné à un usage de l’analyse organisationnelle fondé sur le renoncement, dans le travail d’interprétation, au primat de la rationalité instrumentale sur la rationalité pathique et morale-pratique à l’Å“uvre dans l’action.
Penser l’organisation et le sujet du travail : un choix risqué
Penser la coopération dans le cadre d’une perspective sociologique et organisationnelle sans sacrifier au sujet du travail procède donc d’un choix clinique et théorique. Mais la posture est aussi politique et morale. Choisir de produire une visibilité sur les vécus de souffrance causés par les rationalisations du travail ne peut que conduire à interroger les modèles de gouvernance des entreprises et des organisations. Tenir la question de la subjectivité et, par là, celle des réquisits intersubjectifs et éthiques de la coopération, dans le cadre d’une analyse organisationnelle, est une posture morale. Ces choix n’auront pas été nécessairement pris d’emblée. Ils se seront progressivement imposés au cours du processus de recherche, dans l’entremêlement énigmatique de l’écoute, de la découverte et du doute.
Pour autant justifiés qu’ils soient, ils ne manqueront pas de confronter le ou la sociologue à une épreuve difficile, voire dangereuse, comparable sur bien des points aux drames vécus qu’il ou elle aura observés, cherché à comprendre et à interpréter. Par le choix d’une écoute solidaire et empathique des sujets et de leur souffrance au travail, la décision aura été prise, en effet, de renoncer au confort qu’assure le maintien des défenses individuelles et collectives élaborées par ceux qui cherchent à surmonter leur conflit moral-pratique et à se protéger de la souffrance d’avoir à faire souffrir autrui ou « à assister à » la souffrance d’autrui. En choisissant de rompre avec les conduites d’euphémisation et de banalisation du mal, le ou la sociologue ne manquera pas de s’exposer aux actes de représailles de ceux – commanditaires de la recherche, acteurs de l’intensification de la rationalisation, pairs en colère, etc. – qui n’auront pu trouver d’autre issue que celle de se positionner en « gardiens » du déni, du clivage et de l’idéalisation (Molinier, 1998). Au cours de cette épreuve, intellectuelle, psychique, morale et sociale, le ou la sociologue aura sans doute à endurer et à tenter de surmonter le processus de fragilisation de sa propre santé…
Mais, de cette épreuve l’exigence et le désir d’élaborer sa souffrance au travail en lien avec celle d’autrui auront peut-être surgi, dessinant les contours d’un autre destin. Celui de se mobiliser pour préserver son autonomie morale. Celui, aussi, d’élaborer et de perlaborer sa propre subjectivité au travail et d’en éprouver du plaisir. Celui, enfin, d’Å“uvrer pour rendre plus incarné l’espoir d’une « thérapeutique du lien social et civil » (Pharo, 1993) ancrée dans le souci de la compréhension d’autrui.
·
Baszanger I., 2000, « À propos de Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale », Sociologie du travail, 42 : 322-329.
·
Bernoux P., 1998, « Contrainte et domination sans autonomie ni acteurs ? », Sociologie du travail, 3 : 393-405.
·
Boltanski L., Chiapello E., 2000, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard.
·
Courpasson D., 1999, « Régulation et gouvernement des organisations. Pour une sociologie de l’action managériale », Sociologie du travail, 1 : 39-61.
·
Crozier M., Friedberg E., 1977, L’acteur et le système, Paris, Seuil.
·
Dejours C., 1992, « Pathologie de la communication. Situation de travail et espace public : le cas du nucléaire », in Cottereau A., Ladrière P., Pouvoir et légitimités. Figures de l’espace public, coll. Raisons pratiques, 3 : 177-201.
·
Dejours C., 1995, « Théorie et doctrine en psychosomatique », Revue française de psychosomatique, 7 : 59-80.
·
Dodier N., 1999, « La condition des opérateurs dans les nouvelles organisations », Travailler, 2 : 149-181.
·
Doniol-Shaw G., Huez D., Sandret N., 1995, Les intermittents du nucléaire, Toulouse, Octarès.
·
Faverge J.-M., 1970, « L’homme agent de fiabilité et d’infiabilité du processus industriel », Ergonomics, 13, 3 : 301-327.
·
Friedberg E., 1993, Le pouvoir et la règle. Dynamiques de l’action organisée, Paris, Seuil.
·
Huez D., Forest H., 1991, « Approche psychopathologique du travail des équipes de conduite des centrales nucléaires de Chinon », rapport de médecine du travail, 69 p.
·
Llory M., 1996, Accidents industriels : le coût du silence. Opérateurs privés de paroles et cadres introuvables, Paris, L’Harmattan.
·
March J. G., Simon H. A., 1958, Organizations, New York, Wiley (trad. fr. : Les organisations, Paris, Dunod, 1965).
·
Molinier P., 1998, « Autonomie morale subjective, théorie psychanalytique et psychodynamique du travail », Travailler, 1 : 55-70.
·
Pharo P., 1993, Le sens de l’action et la compréhension d’autrui, Paris, L’Harmattan.
·
Reynaud J.-D., 1988, « Les régulations dans l’entreprise. Régulation de contrôle et régulation autonome », Revue française de sociologie, 20 : 367-376.
·
Sainsaulieu R., 1977, L’identité au travail, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques.
·
Segrestin D., 1992, Sociologie de l’entreprise, Paris, Armand Colin.
·
Torrente J., 2000, « De la souffrance morale-pratique et de son paradoxe », Connexions, 74 : 159-170.
[1]
Un des apports et mérites de la psychodynamique du travail réside dans ses efforts à interroger les choix épistémologiques des disciplines ayant pour objet l’analyse des conduites humaines au travail et à mettre en question les postures éthiques qui les fondent. En retour, les critiques formulées par ces mêmes disciplines constituent de nouveaux axes d’interrogations pour la psychodynamique du travail. Pour prendre unexemple dans la champ de la sociologie, les commentaires critiques récemment adressés à C. Dejours, dans le cadre du Symposium de sociologie du travail autour de
Souffrance en France, sur la question de l’« historicisation » des formes de souffrance et des défenses collectives à l’
Å“uvre au cours des processus de rationalisation du travail, appellent à de nouvelles élaborations sur la problématisation du « mal » au travail (Dodier, 1999) et à une différenciation plus fine entre l’histoire présente et passée – comme le nazisme (Baszanger, 2000).
[2]
Cf. Bernoux, 1999 ; Courpasson, 1999.
[3]
Si les travaux pionniers de Crozier s’inscrivent, entre autres, dans l’héritage des travaux de Friedmann, la sociologie des organisations est née de la volonté de s’en démarquer et de rompre avec la théorie de la domination, de l’aliénation et de son déterminisme sous-jacent considéré comme incapable de rendre compte de l’énigme de la coopération.
[4]
Il convient de rappeler ici que l’utilitarisme sur lequel se fonde l’interprétation stratégique est entendu, dans la doctrine, comme méthodologique, c’est-à-dire comme une précaution dans le mode de raisonnement, qui revendique sa portée heuristique dans un usage très élargi du concept d’intérêt. L’intelligibilité et le sens de l’action individuelle sont indexés, de façon première mais non nécessairement définitive, à l’identification des mobiles que poursuit l’acteur.
[5]
La sociologie d’entreprise a pris ses distances avec la sociologie des organisations en relativisant le primat accordé à la rationalité instrumentale dans la modélisation de la coopération et en introduisant la question de l’identité et de la reconnaissance au travail (Sainsaulieu, 1977), marquant ainsi une avancée dans la prise en compte et le traitement de la subjectivité au travail par les sociologues.
[6]
La sociologie des organisations a été le point de départ et reste le socle conceptuel, clinique et méthodologique de cette recherche. La fécondité de l’heuristique qu’elle propose pour comprendre la coopération humaine ne s’est jamais trouvée démentie au cours de ma longue fréquentation du terrain. Toutefois, les événements que j’ai observés et vécus m’ont confrontée aux limites de ce paradigme, lequel ne me permettait pas de comprendre ni d’interpréter les mécanismes sous-jacents de la construction organisationnelle d’une souffrance de plus en plus massive à la conduite nucléaire. C’est pour ajuster le travail d’interprétation à ce phénomène que je me suis engagée dans la construction d’une articulation entre la théorie des organisations et l’analyse psychodynamique du travail.
[7]
L’autonomie des membres des équipes à l’égard des règles de sûreté s’exprimait notamment par l’accomplissement d’arbitrages entre les impératifs de production et ceux de sûreté situés en marge des procédures et des consignes d’exploitation. Ces pratiques semblaient justifiées du point de vue des agents parce qu’elles visaient à optimiser la production ou à récupérer l’état dégradé des tranches. Elles furent jugées trop risquées et de moins en moins légitimes par les membres de l’état-major au regard des nouvelles contraintes pesant sur l’avenir de l’exploitation du parc et des exigences de formalisation du travail qui en découlaient. De même, les arrangements informels passés entre les agents concernant la gestion de leur temps libre et de leur volume d’heures supplémentaires furent une cible de la rationalisation.
[8]
Les choix managériaux qui ont sous-tendu la rationalisation de la conduite nucléaire illustrent le point de vue défendu par D. Courpasson concernant l’évolution du gouvernement des entreprises. Il en définit trois caractéristiques essentielles : l’existence de principes dominants faiblement discutables et légitimés par la menace de la contrainte de marché, leur « mise en musique »
via des instrumentations de gestion et, en troisième lieu, le contrôle social de l’application des principes dont la responsabilité est déléguée à l’encadrement intermédiaire (Courpasson, 1999).
[9]
Sur ce site, le management de la sûreté fut particulièrement coercitif. Au moment de l’observation, le climat de peur dans lequel les agents travaillaient fut systématiquement évoqué dans les entretiens. Nombreux furent les agents des équipes qui demandèrent à consulter la médecine du travail à plusieurs reprises pour sortir du quart et obtenir des arrêts de travail. Les chefs d’équipe et la direction de service s’y opposèrent. Les entretiens réalisés auprès des médecins du travail du site révèlent que le pourcentage des agents déstabilisés et atteints par la dégradation du climat représentait environ un tiers d’entre eux.
[10]
Certains opérateurs refusèrent en effet de faire part de leurs problèmes de sûreté à leur chef d’équipe, par peur d’être mal jugés et de compromettre leur avancement ou, tout simplement, par rejet. Au sein de certaines équipes observées, la rupture de communication entre les agents et leur chef d’équipe fut totale, y compris au cours de séances de simulation d’accidents graves. Ces affrontements se soldèrent, sur un des sites observés, par une dégradation de la transparence et une série d’incidents.
[11]
Ce phénomène illustre le cercle vicieux de la « pathologie de la communication » et le verrouillage des espaces de délibération collective caractéristiques de l’univers du nucléaire.
[12]
Pour illustrer le caractère disproportionné de la charge de travail confiée aux nouveaux chefs d’équipe désignés comme les véritables « hommes orchestre » de cette rationalisation, signalons simplement que leur référentiel métier se définit par quatre-vingt-cinqprescriptions ou injonctions définissant toutes les qualités et les missions qu’ils sont censés accomplir dans leur cadre de leur fonction. C’est ainsi que la durée hebdomadaire de travail des chefs d’exploitation varie entre cinquante et soixante heures par semaine. Ces horaires sont réalisés en quart mais aussi en journées, de sorte qu’ils réduisent significativement la part réglementaire de leur temps de repos.
[13]
L’émergence de ces conflits illustre le déplacement des « contraintes de l’extériorité des dispositifs organisationnels de contrôle vers l’intériorité des personnes », évoqué par L. Boltanski et E. Chiapello et identifié comme une des caractéristiques du management des entreprises des années 1990 (Boltanski, Chiapello, 2000, pp. 125-130).
[14]
Dans le cadre d’une recherche consacrée au travail du mal atroce et à partir du cas tragique, extrême et paradigmatique de la Shoah, J. Torrente identifie et analyse la souffrance morale-pratique des bourreaux nazis au cours de l’extermination des Juifs d’Europe de l’Est. Il démonte les processus intersubjectifs et défensifs par lesquels ces bourreaux, bien qu’éprouvant une souffrance à tuer et à faire souffrir les victimes infiniment, accomplissent les atrocités avec zèle. Il rend compte des stratégies collectives de défense élaborées par les nazis pour surmonter le conflit moral-pratique déclenché par l’accomplissement des meurtres et montre en quoi ces défenses pérennisent leur mobilisation dans le « travail de l’extermination ». Il suggère d’étendre le concept de conflit moral-pratique pour analyser et comprendre l’accomplissement d’actions immorales ordinaires au travail.
[15]
Une des formes de ces exclusions, particulièrement mal vécue par les chefs d’équipe, fut l’interdiction que leur adressèrent les membres de leur équipe de participer au repas rituel des quarts de nuit et de week-end, aussi appelé le « graillou », auquel ils participaient systématiquement avant la mise en
Å“uvre de la rationalisation de l’organisation de la conduite. Ce moment, hautement symbolique, ponctuait la vie des équipes la nuit et le week-end autour d’un repas souvent copieux et minutieusement choisi. Celui-ci leur permettait de suspendre provisoirement la pénibilité de la vie en quart à laquelle il donnait un « semblant » de vie familiale, remédiant ainsi au poids des sacrifices consentis.
[16]
Les difficultés liées à l’objectivation de l’augmentation des pathologies professionnelles ont été pointées par certains travaux d’épidémiologie (Derriennic, 1996). En ce qui concerne le cas de la conduite nucléaire, les seuls documents disponibles sont les bilans annuels de la médecine du travail, qui ne sont pas déclinés par fonction mais répondent à des codifications réglementaires peu adaptées à une mise en visibilité de ce phénomène. La transparence, ou plutôt la non-transparence, concernant ces faits se trouve en outre au c
Å“ur d’enjeux politiques entre les directions, les agents et la médecine du travail. Néanmoins, les recoupements entre les événements directement observés et relatés dans les entretiens, les rapports et les comptes rendus des médecins du travail permettent d’établir une base suffisamment fondée pour asseoir ce lien.
[17]
Ce « phénomène » a eu des incidences directes sur la méthodologie de l’enquête : certains chefs d’équipe sont ou ont été sortis du quart pour cause de dépression et n’ont donc pu être entendus, d’autres ne souhaitaient plus parler de leur travail afin de ne pas être remis en contact avec les souvenirs de cette expérience pénible, d’autres, enfin, en raison de leur état, écourtèrent l’entretien.
[18]
Sans être en mesure d’aller très loin dans la discussion concernant les pathologies professionnelles et en particulier les somatisations, il me semble toutefois important de souligner que les cas d’ulcère, apparus à partir de 1995, ont été systématiquement rapportés, au cours des entretiens et des discussions informelles avec les chefs d’équipe concernés et leurs collègues, aux agressions et à la violence quotidienne subies au travail. Ce cas illustre, à mon sens, le point de vue défendu par C. Dejours (1995) lorsqu’il met en question la causalité psychique des maladies psychosomatiques et fait l’hypothèse du primat du sens de la souffrance et de l’intersubjectivité sur la structure psychique. Rappelons que les mêmes chefs d’équipe interviewés en 1993 ne souffraient pas encore, alors, d’ulcère à l’estomac.
[19]
La destruction du collectif de l’équipe conduite en tant que collectif solidaire, autonome, capable de résister et de se mobiliser constitua et constitue toujours une cible de la rationalisation de la conduite nucléaire. Elle fut évoquée à de nombreuses reprises par les membres des directions du parc, des sites et des services qui tablèrent sur la descente de la gestion au sein des équipes pour diviser et briser les formes de solidarité internes aux équipes. Cette stratégie s’illustra notamment par les pratiques des directions consistant dans le « brassage systématique » des équipes.