2001
Travailler
Hommage à Claude Veil
Travail et intrasubjectivité
Adolfo Fernandez-Zoïla
« Car il ne faut pas oublier que le vrai problème, ce n’est point de savoir comment l’homme produit l’humain, mais de quelle façon l’humain vient s’intégrer à l’homme. C’est toujours une erreur que de vouloir faire tenir ce qui est plus vaste dans ce qui est plus limité. »
[1]
Minkowski, Vers une cosmologie.
Claude Veil, dans le commentaire qu’il a bien voulu nous proposer pour actualiser son ancien texte tel qu’il est publié dans le dossier de 1999, revient sur son article et se demande : « S’agit-il bien dans ce texte de phénoménologie au sens où l’on emploie aujourd’hui ce terme ? J’y vois surtout la concentration de l’intérêt sur le vécu du sujet – pourvu d’une histoire individuelle, d’une configuration relationnelle et d’une orientation pulsionnelle – dans une situation professionnelle et sociale à la fois unique et commune avec d’autres sujets » (p. 39). Rassurons-nous immédiatement, l’approche de Veil est tout à fait dans la perspective phénoménologique. Aujourd’hui, la phénoménologie a éclaté et s’est diversifiée, comme nous l’indiquions déjà dans la présentation du dossier de 1999. Dans cette voie inaugurale, Veil s’est montré, en clinicien chevronné qu’il était, tout à fait ouvert à une approche phénoménologique de l’individu en situation de travail et du sujet dans l’apparaître de ses particularités. Nous tenons à lui rendre hommage, en prolongeant ce propos par quelques remarques orientées vers une analyse de l’intrasubjectivité, ce qui pourrait correspondre à une exploration de l’historialité de l’individu liée à une herméneutique du soi.
Le vécu du sujet, l’expérience, le sentir, l’incarnation
Reprenons la notion aujourd’hui classique du « vécu du sujet ». Husserl, en fondant la phénoménologie éidétique, a fait appel à une conscience pure et transcendantale. Loin de toute expérience, le vécu –
Erlebnis – renvoyait alors à l’activité noétique et noématique de la conscience transcendantale. Avec Minkowski, dès le
Temps vécu (1933), ce terme s’entoure d’un halo affectif et s’enrichit, en français, de l’utilisation du verbe « vivre », au sens de « vivre sa vie ». Mais la phénoménologie n’a cessé de se transformer avec Heidegger, Merleau-Ponty, Maldiney – pour nous limiter. L’ouverture la plus forte et qui nous intéresse au premier chef, en tant que clinicien en psychiatrie, consiste dans l’importance accordée au corps, à la chair du corps, à l’incarnation. Précisons que, pour nous, le grand artisan de cette modernité est plutôt Nietzsche dont les textes, tous écrits avant 1889, n’avaient pas beaucoup émergé – même en allemand, les éditions étant incomplètes et incorrectes – au moment où Merleau-Ponty publiait sa
Phénoménologie de la perception (1945). Seul Heidegger (1889-1976), très tôt, dès avant 1920, s’était suffisamment nourri des écrits de Nietzsche pour assurer l’originalité de cet « être au monde affecté », considéré comme un
existential, c’est-à-dire, en français, comme une des fondations du
Dasein. Heidegger, toujours dans
Sein und Zeit (1927), souligne l’importance de la
Stimmung – mot maladroitement traduit par « tonalité affective », alors qu’il s’agit d’une des pièces maîtresses du sentir humain, soit de l’être affecté, dans sa manière de se sentir, de sentir le monde et de se sentir au monde –, ce qui ouvre sur l’incarnation nécessaire de tout ce qui touche l’humain dans sa chair vive. Husserl va greffer son éidétisme sur le
Lebenswelt – ou monde de la vie – où le corps de chair devient aussi un passage obligé de toute « prise de conscience », selon le vocabulaire français courant. Il ne s’agit pas ici, pour nous, d’une querelle d’école, mais d’essayer d’affiner les méthodes d’approche phénoménologiques pour que la pratique psychiatrique, dans son exploration du psychopathologique, ait affaire « aux choses elles-mêmes », c’est-à-dire aux souffrances de l’activité psychique saisie dans la diversité de ses manifestations cliniques. Il en découle que cette notion de « vécu » va s’éloigner du sens premier – éidétique – décrit par Husserl pour atteindre dans le propos du « vécu du sujet » une extension considérable dans les champs de l’expérience, du sentir, de la chair, de l’incarnation, en tenant compte du faire et de l’agir des hommes et des mots. Cette orientation, aussi proche que possible de celle indiquée par Veil, essaie de trouver ou de retrouver l’expression de l’intrasubjectivité de l’humain, en tant qu’objectivation apparente des divers stades du parcours historique du « sujet », au cours de sa « subjectivation »
[2]. Historicité où le travail et les situations de travail jouent une part différente selon les individus.
Le travail est-il un existential pour l’homme ?
Poursuivons ces rapides remarques en considérant la situation de travail en elle-même. Veil n’utilise pas le terme « existential », mais il fait allusion au rôle fondationnel du travail pour l’homme dans l’ensemble des définitions qu’il produit à propos de la valeur qu’il accorde aux actes de travail, et cela de plusieurs points de vue. « Le travail nous est apparu comme activité humaine fondamentale. Il pose le problème des rapports entre la vie et la matière, entre la pensée et l’action – des rapports entre moi et le monde, l’individu et la société. Toute éducation est préparation au travail. L’échec professionnel débouche sur toute la psychopathologie » (p. 34).
Ne nous attardons pas, mais nous savons qu’aujourd’hui, on a tendance à relier le travail, les composantes appartenant au poste opérationnel et l’ensemble des conditions socio-économiques et relationnelles qui s’y rattachent. Pourquoi pas. Le contexte relationnel, les divers aspects de l’organisation du travail sont aussi importants pour le travailleur que la tâche qu’il est appelé à exécuter. Disons donc que le travail, en tant que fonction et conduite – au sens de Meyerson –, a pu remplir et peut continuer à remplir un rôle de fondation – ou d’existential – dans l’édifice humain au cours de son historicité
[3]. C’est-à-dire qu’à travers les échanges et les changements que l’homme parvient à introduire dans les matériaux – au sens large, même s’il ne s’agit que de chiffres ou de sigles électroniques –, des métamorphoses personnalisantes ont pu et peuvent encore apparaître, que l’individu a pu et peut s’approprier de manière directe ou indirecte et dont il va porter la marque – positive ou négative, dans l’agir ou dans le subir –, parfois sans s’en apercevoir. L’histoire anthropologique nous enseigne que les occupations de travail ont représenté la plus grande part du temps lié à l’historicité de l’homme, et qu’à cette composante quantitative a pu ou peut s’ajouter toute une série de retombées qualitatives. Celles-ci sont susceptibles d’amener une meilleure présence à soi ou des amputations et des incomplétudes du soi qui peuvent susciter, précisément, l’intervention de notre discipline et la pertinence des approches dans une recherche psycho-phénoménologique des objectivations psychopathologiques.
On pourrait suggérer des différenciations sous forme de quelques hypothèses. Est-ce que le champ de l’ergonomie serait concerné par la pluralité des examens qui président à la meilleure adaptation possible – optimale – entre les postes de travail et les opérateurs qui sont chargés de réaliser ce travail ? Est-ce que la psychologie du travail aurait pour mission de veiller à ce que la subjectivation des opérateurs soit la meilleure possible en accordant une attention plus précise à l’adéquation propre à chaque travailleur au cours de son historicité ? Est-ce que la psychopathologie du travail serait la discipline qui est venue s’ouvrir davantage sur le versant de l’intrasubjectif dans ce qui se constitue comme l’historialité intime d’un sujet en ce qui concerne les relations élaborées – agies ou subies, agréables ou désagréables – avec les divers champs opérationnels qu’il a traversés dans sa subjectivation ? Hypothèses purement érotétiques ou interrogatives qui pourraient viser à mieux cerner ce territoire des souffrances psychiques humaines « apparaissant » dans les agencements liés au travail, au-delà de tout exclusivisme. Nous voudrions cependant introduire quelques avancées dans l’approche d’une microphénoménologie de l’humain dans cette historialité intrasubjective beaucoup plus concernée qu’il n’y paraît par le champ du non-conceptuel psychique et intrapsychique.
Microphénomènes et intrasubjectivité
« Le malade mental est un homme comme les autres, mais n’est pas un malade comme les autres » rappelle Veil
[4]. Au-delà de la spécificité des maladies mentales lorsqu’elles surviennent, nous devons, dans notre discipline, tenir compte des souffrances de l’activité psychique qui s’inscrivent et se produisent beaucoup plus dans l’historialité – ou intrasubjectivité – des sujets qu’à la périphérie du soi. Freud, avec bonheur, a entrepris de faire parler l’inconscient. En tenant compte de tous les acquis et en englobant la pluralité des démarches psychanalytiques, l’exploration phénoménologique peut ouvrir d’autres horizons dans la mise en évidence de ce qui, inapparent, pourrait venir à apparaître. Ce domaine de l’inapparent, beaucoup moins quadrillé que l’inconscient symbolique déjà très répertorié tel que la psychanalyse nous a appris à le connaître, répond à une pluralité de microphénomènes évoluant au sein de « l’inconscient phénoménologique ».
Les approches phénoménologiques d’aujourd’hui exigeraient, pour avancer vers les originalités propres à l’homme historiquement construit du présent, de fouiller à travers les objectivations déjà apparentes en direction de ce qui n’apparaît pas encore. Les situations de travail se sont révélées un lieu de choix pour saisir dans leur vivacité ces mouvances. Il ne s’agit pas de négliger ce qui apparaît déjà, les oppositions, les mécontentements, les conflits, les divers problèmes déjà intégrés dans une discursivité descriptive ou qui se sont coagulés autour des diverses « stratégies de défense » aujourd’hui connues grâce aux efforts de recherche des divers actants de notre discipline – et de Christophe Dejours en tout premier. Le déjà-connu semble bien exploré par tous ceux qui Å“uvrent dans les sphères du social, de l’historique, de l’économique, de la jurisprudence et par tous ceux qui s’occupent des questions sociales et psychosociales autour du travail. Ces activités peuvent et doivent se développer encore, cela est certain.
Plus spécifiquement, dans notre discipline touchant simultanément à la psychopathologie et à la psychodynamique concernant les humains pris dans leurs activités de travail, ces explorations sont déjà très avancées. Elles peuvent bénéficier, dans cette perspective microphénoménologique, d’une avancée vers les zones de l’intrasubjectif. La phénoménologie a proposé une mise en évidence du « vécu du sujet », comme l’a proposé Veil. Au-delà des souffrances plus ou moins clairement exposées, on pourrait aussi, une fois ces symptômes retenus et codifiés en syndromes, continuer à se pencher vers ce qui, à un moment donné, demeure encore dans le virtuel et dans l’inapparent, pour pousser l’exploration psychologique vers cette intrasubjectivité de chacun qui poursuit ses bouillonnements dans les zones du soi apparemment calmes ou déjà maîtrisées. C’est à ce niveau que l’approche phénoménologique serait à même, en se greffant sur le déjà-acquis, d’introduire quelques éclairages autres, non seulement pour explorer ce qui s’abrite dans le déjà-là d’une intrasubjectivité en perpétuel remaniement, mais encore à partir des éléments non conceptuels – voire non apparemment significatifs – saisis dans les métamorphoses de l’apparaître qui chemine dans l’inapparent.
Nous ne pouvons pas ici nous étendre sur les recherches en ce domaine du non-conceptuel. Disons, rapidement, que la psychiatrie, la psychologie – et les autres sciences humaines – ont mis en concepts les actes des humains dont elles s’occupent. Et cela est nécessaire. Les actes de travail ont une ou des significations ; ils peuvent se conceptualiser et être théorisés. Or, les hommes au travail « ne vivent pas que dans les concepts ». Ces humains sont concernés aussi par les figures concrètes de leur affectivité, par les formes énergétiques de leur sentir, par le faire impliqué dans leurs tâches, par l’agir qui pourrait les toucher de plus près pour assumer leur propre élaboration ou subjectivation. Les humains, en cette fin de siècle, sont devenus – d’après nous, en nous inspirant des positions d’Ignace Meyerson – plus complexes dans leurs activités psychiques et éventuellement spirituelles. Ces activités possèdent un versant exogène, celui des conduites dont le fonctionnement et les significations doivent continuer à éveiller notre attention, et un versant endogène, celui d’autres univers inapparents à première vue – univers de l’éprouvé des aimances, univers des expériences diversifiées des formes énergétiques du sentir –, appartenant à cette intrasubjectivité dont il nous appartiendra d’entreprendre l’historialité
[5].
En conclusion, l’homme nous apparaît, dans ses tentatives pour obtenir une adéquation à soi, tel une herméneutique vivante, ouverte, où les interprétations, les sens, les significations, ne nous éclairent que sur une infime partie de ce qu’il nous montre. La quête freudienne fut une avancée décisive, nous invitant à explorer le non-apparent de l’inconscient et l’articulation de la sexualité et de l’affectivité ; exploration inépuisable qui se renouvelle sans cesse dans ses actualisations. En l’intégrant au sein d’un inconscient phénoménologique, nous essayons de mieux faire apparaître ces parcelles de soi qui échappaient au connu et au repéré, pour octroyer aux formes du sentir et aux propriétés non évidentes des mots – propriétés pragmatiques inapparentes par lesquelles les vocables « font » tout en disant, produisent des variations intensives par leurs forces illocutoires et des effets perlocutoires aptes à induire l’éclosion des figures concrètes de l’affectivité et des formes énergétiques du sentir. Tout un programme.
La démarche phénoménologique de Claude Veil, en 1957, fut un éveil, fort et courageux, dont il a poursuivi l’exploration dans plusieurs domaines et dont les échos retentissent en nous et continueront à retentir en bien des chercheurs. Le meilleur hommage à lui rendre est d’Å“uvrer dans cette voie pour que l’inapparent continue d’apparaître, tout en sachant que les points de traversée sont devenus multiples et de plus en plus variés. Le monde et l’homme vont vite !
[1]
Minkowski est cité par Veil dans sa conférence à L’évolution psychiatrique du 29 janvier 1957, conférence portant sur la « Phénoménologie du travail », publiée par la revue
L’évolution psychiatrique (1957,
4 : 693-721) et republiée dans le dossier « Phénoménologie et travail » paru dans
Travailler (1999,
2). Cette intervention de Claude Veil sur la phénoménologie fut inaugurale dans notre discipline. Ce texte majeur traduit tout l’intérêt que Veil savait accorder simultanément au collectif et à l’individuel, tant à propos du travail que de la psychiatrie. Nous ferons ici allusion à quelques propos de l’auteur et à certaines des citations qu’il produit, pour mieux déployer nos développements. Les paginations proposées seront celles de la revue
Travailler où le texte initial est suivi d’un commentaire de l’auteur. La citation de Minkowski est donnée ici dans son entier pour faire écho au « fragment philosophique » – tel est le sous-titre proposé par Minkowski – qui porte sur « L’homme et ce qu’il y a d’humain en lui (biologie et anthropologie) » (pp. 142-153) venant compléter celui qui a pour intitulé « La portée structurale (cosmique) des phénomènes psychiques » (pp. 97-100). L’ouvrage
Vers une cosmologie est paru en 1936 ; il est ici cité d’après l’édition de 1967 (Paris, Aubier, pp. 151-152). Nous ne saurions trop conseiller à tous ceux qui s’intéressent à notre discipline de le lire, de le relire et de le méditer.
[2]
Au-delà de cette filière Nietzsche-Heidegger, précisons que la voie ouverte par Deleuze (1925-1995) en s’inspirant de Nietzsche et en intégrant Bergson – ce qui est un enrichissement considérable – pourrait s’inscrire dans une microphénoménologie de la chair, de l’incarnation et de l’intrasubjectivité. Nous développerons cette exploration dans un ouvrage en cours,
Le psychopathologique et le sentir. Nietzsche et l’intrasubjectivité.
[3]
Dans le dossier « Phénoménologie et travail » (
Travailler, 1999,
2), nous avons avancé l’hypothèse que le travail – parmi les diverses tâches qui incombent aujourd’hui à l’homme – et l’amour – parmi les aimances qui peuvent habiter l’humain – seraient les deux axes vivants – fondationnels, existentiaux – autour desquels gravitent les autres investissements de l’individu ou sujet. Ces approches ont été développées dans
Récits de vie et crises d’existence. Une herméneutique métamorphique (L’Harmattan, 1999).
[4]
Veil C., 1956, « Données pratiques sur le reclassement professionnel des malades mentaux »,
Annales médico-psychologiques, 2 : 273-280. Ce propos est évoqué par Isabelle Billiard dans le présent numéro.
[5]
Ces avancées s’appuient sur le déjà-entrepris dans quelques essais de psychopathologie productive dont :
La chair et les mots (1995),
Récits de vie et crises d’existence. Une herméneutique métamorphique (1999),
Psychopathologie du discours-délire. L’un sans l’autre (2000). Et vont se poursuivre dans
Le psychopathologique et le sentir. Nietzsche et l’intrasubjectivité. Ce texte s’articule dans ces avancées.