2001
Travailler
À la rédaction
Est-ce le poulet ou le salarié qu’on plume ?
Bernadette Berneron
Médecin du travail
« Noël, pour nous, c’est pas la fête ! On embauche le matin à cinq heures, mais on ne sait pas quand on finit, à dix-huit heures ou plus. Quand on a des enfants jeunes, je vous le dis, c’est pas marrant, pour les faire récupérer au dernier moment à la garderie. En plus, à cette période, on fait les canards et les dindes ; les douleurs, c’est dingue ! On souffre toute la nuit, ça nous empêche de dormir... »
C’est un abattoir de volailles de quarante salariés, une entreprise familiale, sans représentant du personnel, dont les conditions de travail sont – ont toujours été – pénibles. Je surveille la santé de ces salariés depuis trois ans. Ce sont des salariés sans histoire, au sens où ils font partie de ceux dont on n’entend jamais parler ; eux-mêmes ne parlent guère. Dans ce bref aperçu, il s’agit moins de leur donner la parole que d’en remplir les blancs, en montrant ce que la honte maquille, camoufle, dissimule au médecin du travail lors des consultations, mais que celui-ci prend en pleine figure, pourtant, lorsqu’il sort de son bureau pour se rendre dans l’atelier.
Le travail commence par le ramassage des volailles dans les élevages industriels des trois départements limitrophes. Le chauffeur part de l’entreprise pour charger entre vingt heures et vingt-deux heures ; le retour s’effectue entre quatre heures et demie et six heures et demie du matin. Le ramassage des volailles se fait à la main, dans les poulaillers, avec les éleveurs. Bien sûr, il n’entre pas dans les attributions des chauffeurs d’attraper les volailles, mais, comme ils disent, « quand le gars est seul, il faut bien l’aider, sinon on prend du retard… » Le chargement s’effectue par caisses de six à quinze bêtes, suivant la taille, les caisses étant empilées sur sept étages, en montant pour finir sur un escabeau, à bout de bras.
Le camion de retour à quai, le « ballet » de la chaîne débute par l’accrochage des volailles. Le poste est occupé par un ou deux hommes. Il leur faut prendre dans les cages les volatiles qui se débattent, les porter à bout de bras, un dans chaque main, pour éviter de se faire blesser, les accrocher par les pattes à la chaîne qui défile. Tout ceci dans le froid, les cris des volailles, le bruit de la chaîne, la poussière et les plumes qui volent en piquant les yeux, irritant le nez et la gorge. Les volailles sont ensuite électrocutées, saignées et plumées automatiquement pour passer directement dans l’atelier de vidage. Elles défilent alors, suspendues à un rail situé très haut pour tenir compte de la taille des plus grandes – oies, dindes –, rail non réglable. Le travail se fait le plus souvent sur de petites volailles, debout sur un tabouret, bras en l’air pour fendre le cou et dégaver au couteau, pour couper le cou et les ailes des dindes au sécateur pneumatique, pour éviscérer les oies à la fourchette et les poulets avec les doigts, l’index droit crochetant tripes et boyaux en tirant vers le bas. Évidemment, les blessures de l’index sont nombreuses, les ongles décollés aussi, les gants, que les salariés achètent eux-mêmes, ne résistent pas aux piqûres du bréchet. L’atmosphère est chaude, humide, malodorante et bruyante – 94 dba : dans de telles conditions, on ne peut pas se parler. Avec pas mal de courage et de persévérance, les salariés ont obtenu récemment une pause de cinq minutes après cinq ou six heures en continu. « C’est rien pour prendre un café, disent-ils, mais c’est notre victoire. »
Ici, l’on fait du mille deux cents poulets et du mille dindons à l’heure !
Les volailles sont ensuite décrochées et arrivent sur un tapis pour être calibrées, pliées et bridées sur table. Le travail s’effectue debout, sinon il faudrait en permanence se lever pour ranger les volailles sur un chariot à sept étages avant de les mettre au frigo. Mais c’est quand même un peu moins dur que les postes précédents, car la chaîne y est interrompue. Pénétrons dans l’atelier de découpe, les poulets y sont enfilés sur des obus
[1] qui défilent devant les hommes, debout, couteau à la main, prêts à en découdre. Chacun joue sa partie avec des gestes précis, réglés au plus juste pour ne pas perdre la cadence et s’économiser. On est « ailier gauche » en désossant l’aile gauche, découpeur de filets, désosseur de cuisses droites, le poste le plus pénible pour les droitiers. Les hommes – ils sont bouchers de métier – ne souhaitent pas faire la rotation, car certains postes sont très pénibles et c’est « chacun pour soi ». Du coup, ils ne peuvent pas se faire remplacer et le responsable lui-même est obligé de tenir un poste en raison de l’impossibilité de garder un nouveau dans cet atelier. Les nouveaux ne tiennent pas plus de quinze jours et les candidats ne se bousculent pas. L’employeur se plaint : « Encore un jeune pas plus courageux que les autres, qui n’avait pas envie de travailler ! Docteur, on n’arrive pas à recruter ! »
Sur l’ensemble de ces ateliers, je constate un état d’épuisement chez la plupart, des mains abîmées, des jambes ravagées, déformées, 12 insuffisances veineuses, 19 tms, 4 surdités, d’autres pathologies… Dans de telles conditions, on vieillit vite, trop vite. Comment les jeunes ne remarqueraient-ils pas ce qui saute aux yeux, l’usure prématurée des corps, le désintérêt pour le corps et le laisser-aller vestimentaire qui l’accompagnent ? Sont-ils fainéants ? ou bien les jeunes sont-ils encore soucieux d’eux-mêmes ? de leur propre santé ? voire de leur dignité ?
Pourquoi cette longue description ? Parce que les salariés ne me disent pas tout. Si l’on se situe au niveau psychopathologique, la honte de faire un travail indigne semble la forme majeure de souffrance psychique. Quand on a honte, on se tait, on ne demande rien, on n’attend rien, ou presque rien, comme en témoigne la victoire de la pause qui nous paraît, à nous, à eux aussi sans doute, si dérisoire. De mon côté, j’ai alerté l’employeur des effets délétères de ces situations de travail sur la santé des salariés. Selon lui, les conditions de travail, cela ne relève pas de mon boulot. Mon rapport est resté sans réponse, depuis un an.
Sans l’observation du travail, je ne saurais rien du combat avec les bêtes, des coups de patte et de bec, des plumes, des déjections, du sang et des tripes dans les goulottes, de la saleté. Des nuisances, seule me parviendrait, envahissant mon bureau à chaque visite, l’odeur écÅ“urante de plumes mouillées et d’entrailles chaudes qui colle à la peau et dont certaines salariées s’excusent de l’amener avec elles. Du danger non plus, je n’aurais pas connaissance, les bouchers répugnant à utiliser le gant de protection en maille métallique : « Comme si l’on ne savait pas utiliser un couteau de boucherie et qu’on allait se couper : on est quand même des bouchers. » Comment, sans participation de l’employeur, contrevenir à ce qui demeure leur seule fierté ? Leur métier, leur virilité. La marge de manÅ“uvre du médecin est étroite et se réduit à l’accompagnement individuel. Un sentiment d’impuissance et de solitude en découle ; il faut alors se rapprocher des collègues. Dans certaines régions, dont la mienne, les médecins du travail se retrouvent pour réfléchir collectivement à leurs pratiques, discuter et élaborer leurs stratégies d’intervention.
M Alice X., 46 ans, travaille au poste de vidage depuis dix-huit ans. Les mains escoriées, les jambes couvertes de varices, j’apprends qu’elle fait des malaises au travail depuis six mois. Non, elle ne tombe pas, dit-elle. C’est « à l’intérieur, comme si je me vidais », ajoutant que cela la ralentit et qu’il faut ensuite qu’elle se dépêche, mais que « personne ne le voit ». Opérée à droite du canal carpien, il y a cinq ans, elle peine à se déshabiller et à s’allonger, le dos est douloureux, le coude droit est sensible à la palpation, l’épaule complètement bloquée. Elle sait bien que c’est dû au travail répétitif, mais : « Je ne veux pas faire la déclaration maintenant ; je n’ai pas envie qu’on m’embête. Je sais bien qu’on ne peut pas me licencier mais c’est des tracasseries et on finit par partir. C’est assez dur comme ça, je veux qu’on me laisse tranquille. Je ne peux pas partir, il me faut un salaire pour vivre, je reste pour ça. »
À la fin de la consultation, elle regarde sa montre : « Docteur, vous marquez sur mon papier que je suis partie à quinze heures trente, cela fait une heure que je suis là, il faut que j’y aille. On va me demander ce que j’ai fait pendant ce temps. »
J’ai laissé repartir une femme vieillie, usée par son travail, à qui j’ai donné une fiche d’aptitude, que j’ai repliée, sans doute par honte d’avoir cautionné le droit de l’exposer à des contraintes de travail qui « vident » le corps et la volonté. Comme si le corps et la volonté, ce n’était pas la même chose… Comme si le médecin du travail pouvait « surveiller » l’un sans « surveiller » l’autre.
[1]
Support métallique pour positionner la volaille debout.