Travailler
Martin Média

I.S.B.N.sans
200 pages

p. 225 à 234
doi: en cours

Veille sur la revue
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Notes de lecture

n° 5 2001/1

Laurence Roulleau-Berger, Le travail en friche. Les mondes de la petite production urbaine, Éditions de l’Aube, 1999, 245 p.

Ce livre est consacré à l’analyse de la vie sociale dans les interstices urbains, là où se développent « des stratégies de survie » bien différentes des modes de vie ordinaires de la société industrielle organisée.
Cet ouvrage est intéressant pour le lecteur de la revue Travailler, parce qu’il visite un monde que l’on connaît mal, ou que l’on ne connaît pas du tout, en tout cas un monde qui n’est pas facile à appréhender, à partir de l’expérience du monde du travail, quand on est psychologue du travail, médecin du travail, inspecteur du travail, ingénieur de sécurité ou ergonome. Ce monde ne peut pas être déduit de la connaissance du monde du travail. La privation d’emploi salarié stable obère la possibilité de profiter du travail comme condition d’accès à la protection sociale ou comme moyen d’apporter une contribution à la société et d’en recevoir, en retour, une reconnaissance. Il s’agit là d’une des dimensions de la fameuse thèse de la centralité du travail. La privation d’emploi stable condamne-t-elle les demandeurs d’emploi à la crise d’identité et à la psychopathologie ? Ce n’est pas le point de vue développé par la psychodynamique du travail. La privation du rapport à un travail stable retire au sujet un moyen important de lutte pour construire et défendre son identité. L’individu n’est pas pour autant condamné à la crise d’identité et à la maladie, mais sa lutte devient plus difficile et l’issue de celle-ci plus incertaine.
Même avec ces nuances, la tendance est, pour le spécialiste du travail, à se faire une représentation imaginaire et, de ce fait, souvent caricaturale, de l’autre monde où les destinées ne sont peut-être pas toujours aussi catastrophiques que ce que donne à supposer la référence à la psychodynamique de la reconnaissance.
Laurence Roulleau-Berger a passé beaucoup de temps dans ce monde de la précarité pour mettre au jour la façon dont on y vit. Elle focalise son analyse sur l’économie – dite de proximité –, mais ce livre est aussi bien une enquête ethnographique et sociologique. L’intérêt qu’elle accorde à la « petite production », on l’aura deviné, implique inévitablement de parler du travail. C’est bien sûr sur ce point particulier que le lecteur de Travailler portera plus spécifiquement son attention. Il y a, dans l’économie de proximité, du travail, beaucoup de travail, même. Aux formes concrètes de l’activité mises au jour dans le texte s’articule une analyse de la reconnaissance, et aussi de la méconnaissance et du déni de ce travail – et de ses dynamiques complexes, ainsi que des cadres de cette expérience – par « les autres » – entendons par là ceux qui appartiennent à l’autre secteur de la société.
Ce qui sollicitera aussi l’attention du clinicien, c’est l’analyse des rapports entre travail, production, reconnaissance, construction de compétences et « identités blessées ».
Ce livre, qui commence par des récits sur la vie dans les mondes de la petite production, est aussi un livre théorique. Et même un livre très structuré théoriquement. Toute une série de concepts sont, au fur et à mesure, discutés par l’auteur, dans la suite de ses premières recherches (cf. La ville intervalle : jeunes entre centre et banlieue, Méridiens Klienksieck, 1991-1993) : interstices urbains, stratégies économiques de survie, économie de proximité, économie symbolique, petite production, culture de l’aléatoire, socialisation transitionnelle, espace intermédiaire, société en archipel, production de nouvelles compétences…
L’idée directrice de cet ouvrage consiste à mettre en évidence et à caractériser les nouvelles formes de socialisation qui se tissent dans les espaces informels, à l’écart du secteur central de l’activité économique. Ces espaces se situent au centre et à la périphérie des villes, dans les friches industrielles désaffectées, dans les espaces précaires au cÅ“ur des cités ouvrières. « Les mondes de la “petite” production naissent de la rencontre entre une économie de proximité, une économie de la débrouille [et l’activité économique centrale]. » Ils s’organisent autour d’activités culturelles, périscolaires, sportives, informatiques, de petite restauration, de coiffure, d’insertion. Loin d’être de simples curiosités plus ou moins factices et folkloriques, ces activités apparaissent, sous la loupe de l’auteur, comme significatives, tant du point de vue de l’efficacité que de la reconnaissance. Ainsi les populations en situation précaire inventent-elles des formes de socialisation nouvelles et spécifiques. La production de biens et de services ne serait pas possible, selon l’auteur, si elle ne se doublait d’une production symbolique et d’une « production d’un bien moral » : l’estime de soi. Au-delà, elle montre comment se constituent des normes communes permettant des engagements interindividuels et l’invention de compétences collectives.
Se trace, par ce jeu, l’esquisse de modes de socialisation originaux que l’auteur qualifie de socialisation transitionnelle et qu’elle distingue de la socialisation secondaire. « En effet, si la socialisation secondaire est l’intériorisation des “sous-mondes” institutionnels ou basés sur des institutions, si son étendue et ses caractéristiques sont déterminées par la complexité de la division du travail et de la distribution sociale de la connaissance qui lui est rattachée – d’après Berger et Lückman –, la socialisation transitionnelle se construit dans des mondes non institutionnels où se définissent des rôles non directement liés à la division du travail, où se construisent des significations attribuées aux pratiques dans des interactions directes et multiples produites par un effet de précarisation et de paupérisation. »
Les compétences créatives qui émergent de l’expérience de la précarité ont, selon l’auteur, une réelle efficacité. D’abord du point de vue économique, dans la mesure où toute une série d’échanges se font hors du marché officiel. Ensuite parce que nombre de productions dépassent les frontières des espaces intermédiaires et pénètrent dans le circuit marchand organisé. Enfin parce que les compétences acquises in situ peuvent devenir de nouvelles compétences professionnelles, donnant effectivement accès à des emplois statutaires. Ainsi, et c’est l’un des points clés de l’analyse, existeraient des porosités entre les deux mondes, beaucoup plus importantes qu’on ne le croit couramment. Nombre de jeunes accèdent à des statuts professionnels stables et savent profiter des opportunités dès qu’elles se présentent.
Laurence Roulleau-Berger montre comment, de ces nouvelles compétences et de cette expérience, naissent aussi des conduites sociales vis-à-vis des emplois conventionnels. En particulier des conduites de résistance, de refus vis-à-vis de la subordination, de l’obéissance et de la soumission, que d’autres jeunes, issus de milieux plus traditionnels, acceptent sans protester.
Il faut aussi attirer l’attention du lecteur sur un point de discussion original : Laurence Roulleau-Berger n’en reste pas à la description de ces formes inédites de travail. Elle remonte, en s’étayant sur son matériel empirique, à une critique du concept de travail qui mérite d’être étudiée : les nouvelles compétences qui naissent dans les cultures de l’aléatoire sont, pour une bonne part, rendues invisibles – on pourra reconnaître ici une forme spécifique de déni de réalité – « du fait qu’elles ne s’inscrivent pas dans les catégories communes du jugement sur ce qui qualifie une compétence, un savoir-faire, une habileté. Cette qualification commune repose aussi sur la conceptualisation scientifique du concept de travail. La démarche qui consiste à rechercher une mesure universelle caractéristique du travail conduit presque inmanquablement à disqualifier ou à faire une discrimination parmi les compétences, au détriment de celles qui sont inventées ailleurs que dans le monde ordinaire et qui ne sont pas garanties par – ou indexées à – des formations scolaires, parce qu’elles ne s’acquièrent pas à l’école ni dans les apprentissages conventionnels ». « Les notions d’espace intermédiaire, de compétences créatrices interrogent directement la conception légitime, “normale”, de la catégorie de travail. Elles permettent d’éviter une traduction misérabiliste du chômage ou de la précarité, parce que des individus sont ici reconnus actifs socialement et économiquement là où ils sont [habituellement] qualifiés de “sans-ressources”. »
Et il est vrai qu’on est loin de pouvoir, par exemple, verser au débat sur le concept de travail, qui agite la communauté scientifique, des analyses ergonomiques de l’activité dans les espaces intermédiaires comparables aux analyses faites dans les secteurs industriels de pointe.
Outre le matériel empirique abondant que présente le livre, outre les controverses conceptuelles et théoriques qu’il restitue, cet ouvrage donne des informations précises sur la méthode même de l’enquête. On peut donc comprendre en quoi consiste le travail, ou le « travailler », du sociologue sur ces terrains particulièrement difficiles d’accès, ce qui permettra à chacun d’apprécier la qualité et les limites des résultats et des conclusions de l’auteur.
Il est certain que Laurence Roulleau-Berger défend des positions inhabituelles dans la communauté scientifique, dans la mesure où elle inverse le regard porté sur les populations en situation précaire. Elle cherche délibérément à saisir l’interprétation, le sens qu’ont les situations concrètes pour les jeunes qui y vivent. Elle dégage toutes les possibilités d’agir et insiste sur les porosités entre les mondes, sur les passages qui permettent à nombre de jeunes d’avoir des trajectoires ascendantes vers le monde de la production officielle.
Certains y verront un optimisme exagéré, d’autres un irénisme excessif. On pourra reprocher à l’auteur de diriger l’objectif essentiellement sur la production symbolique sans que soient mis en contrepoint tous les processus qui vont dans le sens de la destruction symbolique. Mais sans présupposés assumés courageusement on ne parviendrait sans doute pas à rendre visibles tous les processus de réappropriation que Laurence Roulleau-Berger a su mettre en évidence. Si l’on veut tirer de son livre tout ce qu’il peut apporter à la discussion sur le travail et sur les rapports entre travail et subjectivité, il faut le lire prudemment, en tenant compte de nos propres présupposés sur le sort de la subjectivité dans le travail et le chômage ; il faut prendre le temps d’évaluer non seulement les conclusions, mais, dans l’après-coup, la fécondité des présupposés de l’auteur et leur cohérence avec la méthodologie d’enquête qu’ils ont rendue possible.
Cet ouvrage n’est pas un ouvrage de psychologie. Mais la finesse du matériel empirique et des analyses théoriques donne accès à une « clinique sociologique » suffisamment précise pour que le clinicien y circule librement. À prendre au sérieux ce que montre Laurence Roulleau-Berger, il faudra que le spécialiste en psychodynamique du travail renonce à des catégorisations simplificatrices, à moins qu’elles ne soient provisoires : il y a du travail hors du secteur conventionnel de l’emploi. Ce travail ne se réduit pas à toute cette activité que doivent mobiliser les sans-emploi pour parvenir à bénéficier des prestations auxquelles ils ont droit, et l’on sait que ce n’est pas une sinécure. Il y a, dans les populations en situation précaire, des jeunes qui travaillent, et ce travail n’est pas un sous-travail. C’est un autre travail, construit autrement, structuré par d’autres normes.
Un champ d’investigation clinique à part entière, qui requiert toutefois, pour être abordé, des aménagements spécifiques de la méthodologie d’enquête en psychodynamique du travail. À lire le livre de Laurence Roulleau-Berger, on trouvera un matériel utile pour frayer des voies nouvelles à la recherche clinique.
Christophe Dejours

Adolfo Fernandez-Zoïla, Récits de vie et crises d’existence. Une herméneutique métamorphique, L’Harmattan, 1999, 220 p.

Des hommes, des femmes disent au psychiatre leur mal à devenir soi, à trouver, à construire un équilibre entre des valences venues de la pluralité des engagements de leur vie. Ils exposent leur histoire selon ce qu’ils croient devoir dire pour que le médecin les aide à surmonter une souffrance dont ils ne parviennent pas à enrayer la marche qu’elle fait en eux, qui les possède. Ainsi de François, dépressif, anxieux : à quoi relier ce trouble, survenu un an après un accident de la circulation, dont il a apparemment surmonté les effets ? L’exposé qu’il fait de sa vie obéit aux normes du curriculum, tout en marquant ses réactions affectives aux événements – divorcé, mais il a la garde de sa fille ; motard de presse salarié, il parvient à devenir travailleur indépendant ; il réussit. Survient l’accident ; il perd ses clients, le soutien affectif que lui apportait une amie ; il est certain que l’accident a créé une rupture profonde, cassé – sans doute dans une rumination de sa malchance – l’élan qui le portait, dans lequel il pensait s’être trouvé lui-même, avoir construit son soi dans un « site » où se dépasser était possible.
A. Fernandez-Zoïla entend les récits qui lui sont livrés, parfois dans le long temps, à partir de son savoir de psychiatre et de psychologue, d’une réflexion philosophique qui saisit l’être humain comme « un ensemble vivant complexe où le connaître et le penser, l’éprouver et l’aimer, les expériences de vie et le sentir, le faire et l’agir fleurissent de diverses façons » (p. 15), une philosophie qui, à partir des mots signifiants/mots valeurs, explore les modes et les strates de l’affectivité constitutifs de la subjectivité ; elle se déploie dans des avancées vers une éthique où la présence à soi se réalise dans les relations entre la dialogie interpersonnelle et les dialogues intrapersonnels. Ce livre demande : comment as-tu entrepris tes questionnements ? comment te penses-tu toi-même ? comment organises-tu les communications entre les diverses formes d’être ? Il nous met en face du parcours d’existence humain : l’avènement, dans l’enfance et l’adolescence, d’une espérance de libération des dépendances de sujet éduqué selon des normes sociales, la construction interpersonnelle d’un projet – je serai travailleur indépendant, je me marierai, je serai père…, « se » dit François à un certain niveau de son moi – ; un événement temporel, un fatum survient – l’accident, qui n’est pas seulement sur le versant négatif des réalisations des potentialités, qui peut aussi être stimulant – : il faut restructurer les visées d’avenir ; ce n’est pas possible sans une révision du passé, des représentations de soi dans ses milieux, des personnes, de la société et de son histoire. Cette reprise du je face au il immense du monde ne peut se faire que par la médiation du tu, non pas les autres mais « les autrui » auxquels je demande de lui donner l’image qu’ils ont de lui – car il se doute bien que celle qu’il a de soi, il l’a élaborée selon, avec, contre d’autres ; qu’il a été pris, son corps, ses conduites, ses représentations, ses désirs, ses croyances… dans les images que les autres lui ont tendues de lui. Dans ces « images » entrent sans doute plus que les données du langage informatif, celles des sensibilités, des affects livrés par les autres – « formes sensibles, figures concrètes de l’affectivité et variations intensives des forces en présence » (p. 71) – ; elles constituent un des versants du langage, face à celui des significations objectivantes du langage discursif.
La première partie du livre est consacrée à la mise au clair de l’enjeu des récits de vie que le médecin entend. Problèmes du langage : Benveniste dit que le langage « sert à vivre », Janet « que la parole est un extrait de l’action ». Mais A. Fernandez-Zoïla précise la complexité du message : la fonction vernaculaire, constituée avec la famille, où les mots sont tissés dans l’affectivité expressive, la fonction véhiculaire de communication d’information – sans qu’il soit possible de les séparer en mondes clos sur eux-mêmes : « la langue maternelle, vernaculaire et affective, émet des résonances durables dans la production des […] énonciations », résonances qui peuvent se transmettre des parents aux enfants (p. 28). La tâche du médecin ne peut, dès lors, consister dans une interprétation des discours des patients – sujets en voie d’une recherche sourde de soi – selon un code préélaboré ; l’herméneutique ne délivre pas la vérité, elle n’est pas la traduction en clair du sens qui était inclus dans les mots, elle « n’objective » pas la signification des signifiants, elle est attention portée à l’expression affective inhérente au discours, au processus transformationnel par lequel le discursif et le non-discursif sont en interaction. Les « mots-savoirs » sont aussi des « mots-valeurs », sont chargés des « particules concrètes de l’affectivité », mais ils se situent en des couches différentes ; la mise en forme du récit suppose l’intervention dans la référentialité d’une sui référence, sui référence qui est intriquée en elle, selon des circuits transformationnels originaux : le récit peut s’engluer, chez le névrotique en gémissements ressassés, chez le délirant en la réactualisation des objectivations délirantes, ou il peut s’orienter vers la reconnaissance de la présence de l’autre, « se densifier d’éléments interpersonnels ».
C’est l’une des caractéristiques des analyses qui nous sont livrées par A. Fernandez-Zoïla, sur la place du langage dans la construction de l’humain, de se signifier dans les recherches d’écrivains, de philosophes, de linguistes des derniers siècles – et de trouver en eux, plus encore que des arguments, des voies nouvelles de signification… Il s’agit d’une réinvention. « Les notions philosophiques ne sont pas transportables telles quelles dans le champ psychologique ou psychopathologique ; une transformation est nécessaire » (p. 186). On trouve une manifestation de cette méthode de fécondation critique des disciplines différentes dans la théorie du soi, de la présence à soi, que propose A. Fernandez-Zoïla, à partir d’une réflexion sur le premier romantisme allemand, sur Binswanger, sur Foucault. L’homme, dans ses relations avec les divers domaines de ses activités, se construit des sites multiples, dans lesquels les relations tissées entre les microsystèmes sont prises dans les communications langagières avec les autres. Dans les actes de langage, la dialogie extrait le vécu de son socle practico-affectif en le saisissant du point de vue de l’autre, dans une objectivation qui dépend de la signification qu’il prend dans l’altérocentration suscitée par le langage, sous ses deux aspects d’information et d’expressivité.
Deux points forts ressortent de cette exploration des dialogies inter- et intrapersonnelles : dans leurs relations se forme la subjectivité, les rapports aux autres et à soi sont liés, mais l’analyse des récits permet de saisir leurs jeux de distanciation et de rapprochement – il se produit des événements temporels, pour chacun de nous, qui peuvent perturber la présence à soi : on ne se retrouve plus soi ; le dialogue avec l’autre – le médecin par exemple – est important quand cet autre s’ouvre à l’histoire du sujet : double réfléchissement, en interaction avec les autres, proches ou lointains.
La deuxième partie porte sur des crises d’existence en situation de travail, en mettant en relation la situation dans l’espace du corps propre et la présence à soi, et les ruptures de vie liées à des événements dans le temps propre.
Être au travail, ce n’est pas simplement adapter ses conduites à l’outil et aux normes, c’est faire jouer dans les activités de la tâche ses inscriptions dans des sites divers, un style personnel de faire, sa forme d’homme. Six récits de crise dans le travail font entendre des modes divers de vide existentiel – à la suite de difficultés dans l’accomplissement de la tâche, dans les relations en milieu de travail et, plus largement, dans le cours de la vie sociale. Le travailleur ne s’implique pas dans ses activités ; elles ne lui appartiennent pas, il perd le besoin de les dire, aux autres, à soi. Beaucoup de ces récits pointent dans l’enfance un ou des événements annonciateurs de cette difficulté à situer le moi travailleur en son soi : en son temps vécu/à vivre, en ses strates affectives multiples, reprises dans les discours de soi à soi où se constitue le « temps opératif » de Gustave Guillaume.
À partir de là, A. Fernandez-Zoïla propose une théorie des modes d’être dans le temps – linéaire, intériorisé, représenté par le langage et travaillé dans les dialogies. Qu’un accident fracture l’engagement temporel, la chaîne des présences à soi, et survient l’événement temporel dans lequel le sujet se désimplique de son faire, se creuse une absence à soi qu’il remplit de ruminations répétitives. L’analyse existentiale réalisée avec une travailleuse accidentée révèle sa participation à la rupture qu’elle opère avec les autres, noyée qu’elle est dans un réseau de contrôles officiels où cette émigrée devient étrangère à ses rapports au monde – coupée de son avenir dans sa non-présence à soi.
La troisième partie porte sur divers types de ruptures, mélancolie, dépressions réactionnelles, nostalgie, incertitudes. Le mélancolique réduit son champ spatial d’initiative, et dans le temps se trouve en retard de soi. Quatre observations, au-delà des analyses de Tellenbach, manifestent l’effet posttraumatique, dans l’après-temps, d’un événement perçu comme une agression ; le sujet se recroqueville, éventuellement se culpabilise, dans une fixation à des attitudes de soumission. Chez les transplantés, un éclatement de l’identité peut se manifester dans des états aigus – confusionnels, délirants, etc. –, des états dépressifs et des névroses de situation. Dans les nostalgies simples, le sentiment d’étouffement peut se doubler de l’autoressentiment d’avoir consenti au départ, ou d’avoir choisi un projet sans le vouloir, mini-névroses contre lesquelles il faut désirer le changement de vie, avec les autres. Le sensitif, souvent à partir du sentiment d’avoir été écrasé dans son enfance, toujours aux aguets d’une manifestation d’agressivité de la part des autres à son égard, se replie sur lui-même, alors même que – tel Rousseau – il est lié au mouvement social et peut y être reconnu en certains champs de vie : mais une incertitude de fond entraîne un délire de relations aux autres, développe l’attention « à l’obstacle plutôt qu’à l’objet à atteindre, l’irascibilité, la haine […] L’amour de soi, dit Jean-Jacques, qui est un sentiment bon et absolu, devient amour-propre. » A. Fernandez-Zoïla, dans un commentaire incisif du cas Rousseau confronté à des analyses de patients, relève la pertinence de cette remarque, montre comment il a pu, dans les Dialogues après les Rêveries et les Confessions, se faire « juge de Jean-Jacques », entrer en relation avec lui-même en prenant un tiers comme examinateur critique, se séparer quelque peu de l’emprise qu’avaient sur lui les attaques de ses adversaires. « La mise en forme du soi » passe par une distanciation autorisée par le croisement de la dialogie interpersonnelle et de la dialogie interne.
« L’affectivité partagée » : dans le dernier chapitre, A. Fernandez-Zoïla oriente vers une réflexion de moraliste ce que son livre nous semble avoir démontré : la construction indéfinie de l’homme-forme est une autocréation de ce « que nous appelons identité, permanence de soi, intégrité humaine autour des jeux de la chair et du corps » (p. 211), de ce que nous cherchons sous les préceptes d’autonomisation, responsabilisation, devenir personne. Quelle énergétique soutient ce dynamisme où « l’à peine émergé réclame de nouvelles transformations » ? L’auteur a prolongé dans un livre à paraître ce que celui-ci avance : il y a des affects, organisés en chaque sujet dans une singularité affective, qui à la fois orientent les significations des actes et sont réorientés par ceux-ci dans les dialogues « pratiques ». Élargissement de la conception psychanalytique, aussi bien du point de vue affectif que dans le champ des relations interpersonnelles, beaucoup plus complexes que ne l’a vu Freud ; rappel de la notion de désir selon Spinoza – citons l’Éthique iv : les conatus sont interrogés dans l’élaboration de la raison, dans les échanges entre hommes libres, tournés vers le futur et qui « désirent pour les autres les biens qu’ils désirent pour eux », pour tous, pour chacun. Deux récits sur la question du partage de l’affectivité, des analyses d’Å“uvres littéraires et musicales ouvrent la voie à la reconnaissance de la fonction que l’art peut remplir dans les réponses aux crises et ruptures de vie : ne sommes-nous pas témoins d’une nouvelle signification sociale de la forme esthétique en ce xxi siècle ?
Ce livre est important : par sa prise de position sur les affects et leur culture, par son insistance sur le langage de signification et de valorisation, sur les dialogies, sur les strates de pratiques et les difficultés qui surgissent des décalages dans la gestion qu’en fait chaque individu, selon son, ou plutôt ses histoires multiples. Il nous paraît présenter des potentialités de reprise à la clinique psychopathologique ; la psychologie des échanges affects/cognitions/socialisation chez l’enfant nous semble en harmonie avec les analyses de crises et de reprise de soi ici développées. Il y est indiqué aussi que la psychologie sociale ne peut faire l’impasse sur les subjectivités, plurales, situées à des niveaux divers, qui sont à l’Å“uvre dans les conflits et dans les contrats sociaux. Une épistémologie dialectique soutient ce travail où sont si fortement marquées les diverses formes d’être dans le temps avec lesquelles nous « jouons », nous cachant l’une derrière les autres, dans une innocence indispensable qui peut se révéler dangereuse quand se perd « la présence à soi », la présence à cette singularité de l’homme poursuivant l’évolution dans la construction extraordinaire de personnes. L’homme travail, l’homme aimances, l’homme créations – face à l’univers.
Philippe Malrieu
Professeur émérite de psychologie, université de Toulouse
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