2001
Travailler
Éditorial
Pascale Molinier
Ce numéro de Travailler est contrasté, ouvert à la confrontation interdisciplinaire, à la controverse et à la discussion. Découvrir un dossier consacré à l’épidémiologie pourra surprendre. En effet, la confrontation entre approches qualitatives et quantitatives reste habituellement discrète, pratiquée dans l’intimité des séminaires « pointus » et des rencontres entre chercheurs. En coordonnant ce dossier, Francis Derriennic et Michel Vézina ont souhaité proposer aux cliniciens des travaux et questionnements qui ne leur sont pas forcément familiers – dialogue qui sera poursuivi au 3e Cippt où une table ronde sera consacrée à « la place des approches quantitatives de la souffrance au travail dans la rhétorique de l’action ».
Autre confrontation, Valérie Reicher-Brouard discute deux approches compréhensives : la sociologie des organisations et la psychodynamique du travail. Ainsi que le défend l’auteur, l’enjeu d’une telle discussion n’est pas seulement théorique, mais vise aussi l’éthique des interventions en entreprise et la responsabilité des consultants vis-à-vis de la subjectivité et de la santé mentale au travail – question qui fera aussi l’objet de débats lors du 3e Cippt (cf. programme p. 239).
Tandis qu’épidémiologues et sociologues font état de questions que la psychodynamique du travail est susceptible de soulever dans leur propre champ, l’article de Liliana Saranovic, consacré aux travailleuses sociales d’un centre d’accueil pour femmes battues, propose, en quelque sorte, l’exercice inverse. L’auteur montre que l’analyse psychodynamique des situations de travail ne peut guère faire l’impasse sur les apports de la sociologie des rapports sociaux de sexe. Sur cette voie, nous progressons certes lentement, mais voici qui constitue un excellent témoignage de l’importance de cet axe de recherche.
Quant à l’article de Marie-France Maranda et coll., qui atteste la vitalité de la psychodynamique du travail au Québec, il offre une vision décapante de la concurrence et des nouvelles formes d’organisation du travail dans les médias : on y mesure le prix, pour les travailleurs, de l’exigence de rapidité – aux dépens de la justesse de l’information.
« Quel est ton métier ? » Leda Leal Ferreira rappelle que, voici trois cents ans, Ramazzini souhaitait que les médecins du travail intègrent cette question à l’anamnèse des patients. Il faut lire en regard la lettre de Bernadette Berneron pour saisir à quel point la médecine du travail peut s’avérer délicate : comment ne pas se soustraire à l’exigence de la question quand les salariés se taisent parce qu’ils ont honte de ce qu’ils font ?
Enfin, nous rendons hommage à Claude Veil qui fut, jusqu’à sa disparition en novembre 1999, l’un des membres les plus actifs des comités de
Travailler et des
cippt. Ceux qui le connaissaient savent à quel point lui rendre hommage est difficile : comment ne pas trahir sa modestie ? Discret, voire secret, il répugnait à se mettre en avant. Ce qu’il voulait, me semble-t-il, c’était… travailler. La curiosité, chez lui, était une vertu. Il semblait toujours prêt à s’embarquer dans de nouvelles aventures intellectuelles et humaines, pourvu que l’
Ĺ“uvre soit commune. Car il aimait travailler avec d’autres et pour d’autres
[1]. J’ai eu le privilège d’être son étudiante à l’
Ehess. Je lui dois mon admission dans le monde de la recherche, la découverte de la psychopathologie du travail et, au sein de son séminaire – lieu de confrontations non dogmatiques comme il en est peu –, la rencontre de certains de mes meilleurs amis. Aussi, je m’associe à Adolfo Fernandez-Zoïla, Isabelle Billiard et Claude Wacjman pour honorer la mémoire de celui qui félicitait ses étudiants d’un amical « peut mieux faire ». Il me plaît de penser que notre persévérance est l’hommage qui lui siérait le mieux.
[1]
En témoigne la publication posthume de son dernier ouvrage collectif, coordonné avec Dominique Lhuillier :
La prison en changement (Érès). Claude Veil travailla jusqu’à la veille de sa mort à cet ouvrage qui prolonge ses séminaires sur le milieu carcéral et traduit son engagement lié à son expérience personnelle – il avait été incarcéré à la maison d’arrêt des Baumettes durant l’Occupation.