Travailler
Martin Média

I.S.B.N.sans
200 pages

p. 7 à 22
doi: en cours

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Dossier : Organisation du travail et santé mentale – approches épidémiologiques

n° 5 2001/1

2001 Travailler Dossier : Organisation du travail et santé mentale – approches épidémiologiques

Organisation du travail et santé mentale : approches épidémiologiques

Francis Derriennic Inserm U170 – 16, av. Paul-Vaillant-Couturier – 94807 Villejuif Cedex Michel Vézina Centre de santé publique – 2400, rue d’Estemauville – G1E7G9 Beauport – Canada
Le comité de rédaction de la revue Travailler souhaitait, depuis quelque temps déjà, ouvrir un de ses dossiers à des études épidémiologiques. C’est aujourd’hui chose faite avec les quatre articles qui figurent au sommaire du présent dossier.
La démarche n’est pas banale et peut même sembler paradoxale à première vue dans une revue dédiée à la psychodynamique et à la psychopathologie du travail (ppt) où les recherches et travaux procèdent d’outils d’investigation fort différents de ceux utilisés par les épidémiologistes.
Ce paradoxe n’est qu’une apparence et celle-ci ne résulte pas d’un nouvel avatar d’une réflexion sur la multidisciplinarité, mêlant ou juxtaposant des travaux issus de disciplines distinctes que tout esprit un peu savant devrait connaître pour relativiser les explications possibles permettant de comprendre les objets soumis à observation, ici les relations entre la santé et le travail.
En fait, diverses équipes de recherche et même, pourrait-on dire, divers collectifs de recherche rassemblant des compétences variées en clinique médicale et psychiatrique, en ergonomie, en analyse statistique, etc., bien que partant de disciplines différentes, Å“uvraient depuis quelques années dans le même champ de la santé au travail avec des intentions similaires : voir en quoi les approches épidémiologiques et en ppt apportent des arguments complémentaires pour rendre évidente la pertinence de prendre en compte ce qui relève de l’organisation du travail dès lors qu’on veut s’intéresser aux effets du travail sur la santé, et aussi pour comprendre comment la santé peut se construire et se détruire au travail.
Il ne s’agit donc pas d’une tentative d’élaborer une nouvelle multidisciplinarité ni de se livrer à une justification des hypothèses et des résultats de chacune des approches. Bref, ce n’est pas une question de rapports entre disciplines qui est au cÅ“ur de la démarche, mais le souci d’être utile, tant en termes de connaissances que de mise en avant de réflexions pour des actions possibles en vue, en définitive, d’améliorer les conditions de travail.
Ce mouvement de rapprochement ne peut pas se comprendre si l’on ne considère pas le point de départ ni les obstacles qui se présentaient aux uns et aux autres.
D’un côté, la ppt place au centre de ses préoccupations l’articulation entre la souffrance psychique et l’organisation du travail et met en évidence des mécanismes puissants permettant de comprendre l’origine de cette souffrance (Dejours, 1993 ; Dessors et Jayet, 1990). Mais la généralisation des résultats et, pour tout dire, l’imputation causale se heurtent soit à la spécificité des situations de travail étudiées, soit à la non-représentativité des échantillons et à leur taille trop réduite pour étudier les effets spécifiques de telle ou telle caractéristique de l’organisation du travail indépendamment d’autres facteurs de risque.
D’un autre côté, les études épidémiologiques permettent de découvrir, petit à petit et dans différents domaines de la santé, notamment cardio-vasculaire (Marmot et al., 1997), musculosquelettique (Bongers et al., 1993) et mentale (Stansfeld et al., 1999) que les fréquences de certains types d’atteintes à la santé peuvent dépendre non seulement de facteurs physiques, chimiques ou de contraintes objectivables – horaires, cadences, etc. – du travail, mais aussi de facteurs dits psychosociaux du travail qui réfèrent à l’organisation du travail, tels la latitude décisionnelle, la demande psychologique, le support social et les possibilités d’entraide dans le travail. Mais de l’association statistiquement significative, même après ajustement, à l’interprétation en termes de causalité possible, il y a un pas : celui de l’inférence à des mécanismes sous-jacents, soit biophysiologiques, soit de l’économie psychique, qui peuvent rendre plausible la causalité.
On comprend dès lors que le paradoxe évoqué plus haut n’en est pas un et que, pour citer Christophe Dejours, « c’est bien de congruence entre résultats de démarches scientifiques opérant avec des outils différents dont il est question et non pas de fusion entre disciplines ».
Cependant, il faut d’emblée reconnaître que la littérature épidémiologique n’est pas abondante dans le domaine de la santé mentale au travail et que les difficultés méthodologiques pour évaluer des critères de santé mentale et des critères relatifs à l’organisation du travail sont considérables. À cela s’ajoute, pour l’épidémiologiste, le formidable défi qui consiste à introduire la subjectivité, c’est-à-dire ici le rapport du sujet à son travail, dans des études quantitatives portant sur de grands échantillons.
C’est ce que l’on pourra apprécier à la lecture des articles proposés et pour lesquels, avant présentation, il convient de rappeler quelques préliminaires épidémiologiques.
 
La démarche épidémiologique
 
 
L’épidémiologie peut être définie comme une science ayant pour objet la recherche des causes des atteintes à la santé au moyen de l’étude statistique de la répartition de ces atteintes au sein des populations en fonction des caractéristiques des individus et de leur environnement (Bernard et Lapointe, 1987).
Les outils utilisés sont de deux sortes, ce qui permet, d’une part, d’évaluer la fréquence des atteintes et donc de repérer les sujets atteints dans un laps de temps donné dans un groupe de sujets donné, et, d’autre part, de comparer les fréquences de plusieurs groupes. Dans les techniques de comparaison, on peut distinguer ce qui relève du protocole d’analyse – type d’enquête – pour produire la situation de comparaison et ce qui relève du calcul probabiliste pour quantifier le jugement de comparaison – analyse statistique – (Bouyer et al., 1994).
C’est en ayant présent à l’esprit l’ensemble de la démarche, c’est-à-dire la définition de la question – quelle(s) cause(s) cherche-t-on à identifier pour quelle atteinte à la santé ? – et l’arsenal pratique – protocole d’enquête, évaluation des fréquences, comparaison des fréquences, au besoin estimation d’un risque relatif – qu’on peut parler d’une démarche quantitative pour étudier les troubles de la santé. La « normalisation » de cette démarche trouve son fondement dans le fait qu’il est impossible, à partir d’une observation particulière dans une enquête donnée, de pouvoir généraliser sans garde-fous, puisque les observations, à protocoles d’enquête rigoureusement identiques, peuvent changer d’une enquête à l’autre, du simple fait des fluctuations d’échantillonnage.
Il faut, du coup, se rendre compte que l’épidémiologie « manipule » des probabilités et non des lois mécaniques comme dans la physique classique. Autrement dit, il s’agit de repérer, en comparant deux groupes de sujets, si les différences de santé résultent du hasard ou peuvent être attribuées à une caractéristique particulière, génétique, physiologique ou environnementale.
Finalement, en pratique, les épidémiologistes passent leur temps et consacrent toute leur énergie à élaborer des conditions de comparaison permettant de discuter de la vraisemblance d’une hypothèse : tel trouble de la santé est-il attribuable, au moins en partie – et dans presque tous les cas en probabilité –, à telle caractéristique ? Le modèle est celui, classique, du facteur de risque, comme l’amiante pour les cancers pulmonaires, les charges lourdes pour les lombalgies, les horaires décalés pour les troubles du sommeil, etc.
 
Évaluation de la santé mentale
 
 
Puisque l’on veut pouvoir comparer, il s’agit de définir clairement – et ultérieurement d’évaluer sans erreur – ce que l’on veut comparer. Ici commencent les difficultés.
La focalisation sur une atteinte particulière de la santé a le mérite de la simplification et de la production de connaissances spécifiques, surtout dans le domaine de la santé physique, mais, revers, cette focalisation induit une mobilisation quasi exclusive sur des objets se prêtant à une identification neutre et universelle, c’est-à-dire sur des objets susceptibles d’expérimentation et d’interprétation à travers le paradigme des sciences exactes. Mais que dire dans le domaine de la santé mentale, en particulier pour ce qui lui correspond dans la définition Oms de la santé représentée comme un état complet de bien-être physique, psychique et social.
L’irruption du concept de bien-être, comme de celui de la souffrance physique ou psychique, implique de s’intéresser non plus au corps objet, mais au corps sujet, c’est-à-dire, en pratique, au discours du sujet sur son propre état physique, psychique et social, si l’on admet, bien entendu, que le bien-être et la souffrance ne sont pas des états « normalisables » et prédéfinissables.
Serions-nous alors confrontés à une impossibilité absolue de saisir certains objets par la voie épidémiologique, si l’on pense que l’irréduc- tibilité de toute personnalité empêche de remonter plus avant dans la recherche de déterminants donnant prise à une réflexion permettant compréhension et action ? Par exemple, doit-on penser que les processus de vieillissement, mis à part le substrat biologique, resteront inintelligibles en dehors de la monographie d’un cursus de vie ?
Doit-on penser que la souffrance, expérience éminemment individuelle, subjective, au cÅ“ur du rapport de l’individu à son environnement, à son corps, à son histoire, n’est pas susceptible d’être interrogée et comparée d’un sujet à l’autre, d’un groupe de sujets à l’autre ?
La réponse est, bien entendu, négative – l’inégale espérance de vie au cours de l’histoire, selon la géographie et les classes sociales, n’est pas inscrite dans les chromosomes. Les études ethnographiques et sociologiques font apparaître des comportements, certes diversifiés, mais néanmoins collectifs par rapport à la vieillesse, à la douleur et aux atteintes du corps.
La souffrance psychique – mais aussi physique, comme les douleurs musculosquelettiques –, qui peut dépendre d’altérations physiques, engendre des attitudes ou comportements qui sont liés à l’environnement et en particulier du travail.
Bref, ce qui est « subjectif » ne manque pas de « régularité » dans le rapport avec l’environnement – au sens large, physique et humain.
 
Évaluation des paramètres professionnels
 
 
De la même façon que pour la santé, l’entité « travail » peut être abordée en décortiquant ce qui est visible et mesurable a priori de façon neutre et universelle. Il en est ainsi des taux d’empoussièrement, des niveaux sonores, des contacts avec des produits divers, des expositions aux radiations, des contraintes physiques : port de charges lourdes, postures pénibles. À côté de ces aspects strictement physiques ou chimiques, on s’est intéressé aux aspects temporels : durée hebdomadaire ou quotidienne du travail, amplitude quotidienne des horaires, segmentation du temps de travail – travail en horaires alternés, de nuit –, mais aussi aux rythmes et contraintes de rythme – cadences, travail à la chaîne, aux pièces – et, par voie de conséquence, aux gestes répétitifs sous contrainte de temps.
Toutefois, si l’énoncé de ces caractéristiques est clair, si la mesure des caractéristiques apparaît quantifiable, c’est souvent au mieux dans une gamme de classes de doses avec une quantification par la durée d’exposition. D’où, pour un problème donné – par exemple : horaires alternés et troubles du sommeil, gestes répétitifs sous contrainte de temps et troubles musculosquelettiques, exposition au disulfure de carbone et maladies cardio-vasculaires, etc. –, un nécessaire luxe d’études pour envisager les différents biais de mesure, de sélection et de confusion avant d’aboutir à la conviction que tel facteur est bien un facteur de risque pour telle atteinte à la santé – en général une maladie.
Nous devons à un tel mode d’approche des éléments indiscutables justifiant la prévention primaire sur les lieux de travail – valeurs limites d’exposition, soustraction aux risques, etc. –, ce qui ne veut pas dire que les mesures de prévention sont systématiquement appliquées ou applicables, encore moins que les causes professionnelles de telle ou telle maladie sont reconnues au niveau individuel (Thébaud-Mony, 1991). Mais il est certain que les méthodes quantitatives servent ici de levier de premier ordre pour les différents acteurs de la prévention.
Cependant, le travail ne se réduit pas à une liste de descripteurs du visible, pas plus que la santé à la panoplie des désordres organiques. L’analyse ergonomique du travail a bien montré que la complexité des tâches et que l’équilibre âge/exigences des postes avaient un rôle, ne serait-ce qu’à travers la possibilité de se maintenir sur les postes de travail (Teiger, 1989).
Nombreux sont aussi les travaux épidémiologiques portant sur les facteurs dits psychosociaux du travail, relatifs à la monotonie, au degré d’autonomie dans son travail, à l’intérêt trouvé dans son travail, aux relations interpersonnelles avec les collègues et/ou l’encadrement qui suggèrent fortement un rôle de ces facteurs sur l’incidence de certaines pathologies, notamment dans le champ de la santé mentale (Niedhammer et al., 1998 ; Van der Doeff et Maes, 1999) et du côté des troubles musculosquelettiques, en particulier concernant les rachialgies (Feyer et al., 1992 ; Bigos et al., 1993 ; Burdoff et Soroch, 1997). Ces études ont permis la reconnaissance, dans le champ de la santé au travail, de facteurs qui ressortissent à l’homme-sujet – intérêt du travail –, à l’homme confronté à sa situation de travail – rapport aux autres sur les lieux de travail, caractéristiques de l’autonomie dans le processus de travail. Elle a montré qu’en définitive, la santé ne se joue pas uniquement en termes d’abscence/présence de caractéristiques « nocives » dans l’environnement physico-chimique du poste de travail (Davezies, 1993) – c’est-à-dire relevant du modèle implicite d’une machine biologique dans des milieux dédiés à la production d’objets, de biens ou de services.
Mais, dans leur démarche de rationalisation, qui suppose presque toujours une simplification des descripteurs de la réalité, les épidémiologistes sont à la peine : comment quantifier ces parts d’humanité que l’analyse qualitative clinique permet d’exhiber à l’écoute du discours du sujet sur son état, sa trajectoire de vie et ses désirs dans le cadre de son travail ?
D’un côté des situations de travail qui ne se résument pas à un catalogue de descripteurs, de l’autre la santé qui n’est pas le silence des organes : le couple travail-santé est-il, en définitive, inabordable par la voie épidémiologique, dès lors qu’il ne s’agit pas de l’organe ou de la fonction en face d’un excès ou d’un manque par rapport à un facteur spécifique dans l’environnement du travail ?
 
La souffrance psychique au travail
 
 
Compte tenu des développements précédents, il n’est pas étonnant de trouver très peu de travaux épidémiologiques sur la question de la souffrance psychique au travail. Ce qui ne veut pas dire que l’on ne se soit pas intéressé au rôle possible du travail dans la santé mentale. Les travaux sur le stress en témoignent. C’est Hans Selye qui a décrit pour la première fois, en 1956, le stress comme un syndrome général d’adaptation qui gouvernerait toutes les réactions et adaptations du corps à son milieu. En s’appuyant sur la psychologie et la neurophysiologie, on a exploré ces réponses soit en cherchant des marqueurs biologiques, soit en construisant des échelles à partir d’une batterie de questions pour obtenir des indicateurs de résultats. Ces recherches sont dominées par le souci de se dégager le plus possible du vécu individuel, de la référence au groupe d’appartenance – social, ethnique, professionnel –, bref, par le souci d’être le plus « objectif » possible sur la mesure de l’effet (Amiel, 1986). Par voie de conséquence, on a développé ou utilisé des instruments susceptibles de capter les caractéristiques de personnalité pour, précisément, en tenir compte comme facteur de confusion, c’est-à-dire pour pouvoir parler de l’effet potentiel stressant d’un facteur donné, à caractéristiques de personnalité égales. Quand les situations de travail sont particulièrement contraignantes et sollicitantes pour le travailleur, une telle approche permet de cerner des phénomènes massifs comme le burn out dont l’appellation semble d’ailleurs se limiter aux seules professions impliquant une relation d’aide à autrui (Neveu, 1995).
Mais, dans l’ensemble, ces recherches n’abordent pas la subjec- tivité des hommes ni l’expression de leur vécu du travail, et encore moins leur trajectoire professionnelle, c’est-à-dire la dynamique du couple tra-vail-santé – physique et psychique – au cours de l’avancée en âge. Or, c’est précisément à travers ces éléments que l’approche clinique compréhensive en ppt montre que c’est la personnalité tout entière qui se mobilise dans l’activité de travail et non les seules compétences individuelles, physiques et cognitives : le travail n’est pas qu’un décor pour une action donnée où s’échangerait un labeur contre un salaire, certes nécessaire, mais il est une matrice où l’identité se produit, se conforte ou s’aliène (De Bandt et al., 1995). Ce qui est en jeu dans le travail n’est pas uniquement d’éviter de perdre de la santé – affections, traumatismes, usures, etc. –, mais aussi de gagner en reconnaissance, en utilité et en singularité dans la société. Ce qui se joue est de l’ordre de l’équilibre psychique entre des espoirs et des attentes, entre ce que le travail autorise et ce qu’il ne permet pas. C’est pourquoi ce qu’il s’agit alors d’évaluer n’est pas de l’ordre de l’objectif – description externe par un observateur – ; il s’agit de recueillir ce que le sujet dit et ressent vis-à-vis de sa situation de travail, des contraintes qu’il perçoit et de leur tolérabilité. En résumé, à travers la question de la souffrance psychique au travail, c’est l’organisation du travail qui est questionnée par le sujet – en quoi permet-elle ou ne permet-elle pas son équilibre psychique ?
En définitive, si l’épidémiologie comme outil d’observation du réel ne permet ni de dire ce qu’est la santé, ni ce qu’est le travail, elle offre un cadre indispensable pour définir, décrire, quantifier les relations entre deux paramètres et permet, à l’échelle des groupes de sujets, d’argumenter sur le sens de ces relations. L’apport, et par conséquent ce qui est ou doit être visé à travers les études épidémiologiques, n’est pas la description en soi des états du vivant, mais les rapports entre les caractéristiques qui parcourent et conditionnent les états du vivant.
D’où l’importance, toutes raisons confondues, de faire un effort de production scientifique en vue d’objectiver, c’est-à-dire d’apporter des résultats comparatifs, des liens entre des descripteurs – partiels – du travail et des descripteurs – partiels – de la souffrance psychique. Encore faut-il se poser la question, encore faut-il ne pas en nier la pertinence, encore faut-il construire les enquêtes épidémiologiques adéquates, et nous pouvons rendre hommage aux responsables de la revue Travailler de « bousculer » en ce sens les épidémiologistes.
 
Les articles du dossier
 
 
Les quatre articles qui composent le dossier sont clairement de facture épidémiologique. Les problématiques soulevées sont abordées au moyen d’enquêtes sur des échantillons de grande taille. Pour trois d’entre eux, il s’agit d’enquêtes de type cohorte prospective avec un suivi longitudinal permettant de s’appuyer sur la temporalité des causes et des effets pour interpréter les résultats. Ils sont présentés dans l’ordre suivant :
  • « Catégorie socioprofessionnelle et exposition aux facteurs psychosociaux au travail dans une cohorte professionnelle » (Isabelle Niedhammer et al.), désigné plus bas par « étude A » ;
  • « Symptomatologie dépressive et travail en sous-traitance nucléaire en France : des facteurs professionnels sont-ils en cause ? » (Ghislaine Doniol-Shaw et al.), désigné plus bas par « étude B » ;
  • « Souffrances psychiques, âge et conditions de travail » (Chantal Bertin et al.), désigné plus bas par « étude C » ;
  • « L’impact de l’organisation du travail sur l’isolement social » (Michel Vézina et al.), désigné plus bas par « étude D ».
À propos du travail
L’énoncé même des titres de ces quatre articles montre que les réflexions portent sur l’organisation du travail. À la lecture des différentes parties méthodologiques, il apparaît que le paramétrage des dimensions explorées se situe directement dans le cadre du modèle de Karasek (Karasek et Theorell, 1990) pour l’étude A, s’en rapproche par l’intermédiaire de proxis – étude D – ou s’en inspire dans les interprétations – études B et C.
En fait, dans les études A et D, les indicateurs utilisés sont des regroupements d’items spécifiques pour évaluer la demande psychologique et la latitude décisionnelle, tandis que dans les études B et C, on a voulu examiner des effets propres aux items entrant dans la construction de ces indicateurs. En A, l’évaluation est quantitative avec un score sur une échelle ; en B, C et D, l’évaluation est qualitative, après avoir défini deux classes dites « forte exposition » versus « faible exposition ».
L’étude A a un fort caractère méthodologique avec la mise en parallèle des modèles de Karasek et Siegrist (Siegrist, 1996) et a l’immense mérite de mettre en évidence des différences macroscopiques entre les différents collèges professionnels auxquels appartiennent les salariés d’une entreprise donnée, en l’occurrence Edf-Gdf. Ce constat de base enrichit le potentiel d’hypothèses qui dérivent des inégalités de santé par catégorie socioprofessionnelle en pointant ce qui est relatif à l’organisation du travail et pas seulement au diplôme, au métier et aux caractéristiques générales attachées aux emplois et au niveau de qualification dans ces emplois qui composent les catégories socioprofessionnelles.
L’étude B peut être commentée du point de vue de deux aspects de l’organisation du travail. D’une part, l’organisation des tâches au sens classique et centrée sur le travail même qui est à produire, et, d’autre part, le travail en sous-traitance comme forme macroscopique de l’organisation du travail, qui est en pleine extension et qui met en jeu notamment un système de doubles commandes et de doubles contraintes pour les salariés, celles en provenance de l’entreprise donneuse d’ordres et celles en provenance de l’entreprise exécutante.
Malheureusement, comme les auteurs l’indiquent, il s’est avéré difficile de suivre prospectivement les différentes catégories de salariés travaillant en sous-traitance. En effet, une grande partie des travailleurs au statut précaire – cdd, contrat de chantiers, etc. – n’a pas été revue au bout de cinq ans, si bien que l’étude porte sur un « noyau stable » – cdi – de salariés d’entreprises impliquées dans la sous-traitance de la maintenance des installations nucléaires. Comme il n’y a pas non plus d’échantillon témoin de salariés réalisant les mêmes tâches mais ne travaillant pas en sous-traitance – ce qui s’avère d’ailleurs difficile à concevoir, puisque l’essentiel de ces tâches est exécuté en sous-traitance –, il est quasiment impossible d’évaluer, du point de vue des effets sur la santé, ce qui revient en propre au fait qu’il s’agit d’un travail en sous-traitance.
Par contre, par-delà le statut des salariés et de leur emploi en sous-traitance, différents aspects de l’organisation des tâches effectuées restent clairement associés aux symptômes dépressifs. La force de l’étude consiste à montrer que les changements sur les critères de l’organisation du travail vécus par les salariés sur la période d’observation, positifs ou négatifs pour le salarié, ont un rôle pronostique possible sur la prévalence des symptômes dépressifs, avec une augmentation ou une diminution de la prévalence selon que les changements sont négatifs ou positifs. La lecture attentive de la discussion laisse percevoir néanmoins que le fait d’être en sous-traitance ne saurait être complètement éliminé de la réflexion, dans la mesure où certaines contraintes du travail explorées sont peut-être davantage présentes chez les salariés en sous-traitance.
Les études C et D portent sur un même matériel initial : les données collectées auprès d’un échantillon aléatoire de 20 000 salariés des deux sexes, âgés de 37 à 52 ans en 1990 et enquêtés deux fois, en 1990 et 1995 – enquête Estev (Derriennic et al., 1996).
La première de ces deux études montre des relations statistiques significatives entre divers aspects spécifiques de la souffrance psychique et divers aspects spécifiques de l’organisation du travail tels qu’ils sont rapportés par les sujets – travail qui permet d’apprendre, possibilité de choisir soi-même la façon de procéder dans son travail, etc. Là encore, comme dans l’étude B, les auteurs ont examiné la question de savoir si les changements vécus dans leur travail par les salariés entre les deux dates d’enquête étaient associés à des évolutions de la souffrance psychique d’une façon conforme à l’hypothèse que certains critères de l’organisation du travail sont des facteurs de risque de la souffrance psychique.
La force de cette étude a été de prendre l’incidence comme indicateur d’effet, c’est-à-dire de n’examiner que la survenue des nouveaux cas parmi ceux qui étaient indemnes initialement. Les auteurs rapportent une variation de l’incidence pour les quatre modalités étudiées de la souffrance psychique en accord avec l’hypothèse testée.
L’étude D, sur le même échantillon, apporte des résultats cohérents avec l’étude précédente en les prolongeant dans une autre direction. D’une part, les auteurs se sont attachés à se rapprocher des définitions classiques du modèle de la tension au travail – modèle « demande-latitude » de Karasek –, ce qui revient en partie à regrouper des items relatifs à l’organisation du travail utilisés dans C. Avec ces moyens décrits par I. Niedhammer en A, ils mettent en évidence la nécessité de prendre en compte la tension au travail pour comprendre un nouvel aspect de la santé mentale, appelé isolement social, qui comprend des éléments qui peuvent retentir non seulement sur l’état psychique des sujets mais aussi sur leur vie sociale et qui est plus large que le sentiment de solitude, une des modalités de la souffrance psychique explorées dans l’étude C.
Il est intéressant d’ailleurs de remarquer qu’indépendamment d’autres facteurs, en particulier ceux relatifs à l’organisation du travail, dans l’étude C, le dynamisme social apprécié par la participation ou non à des activités sportives, culturelles, sociales ou de loisirs apparaît comme un facteur de risque des différents aspects de la souffrance psychique explorés.
De sorte qu’il serait intéressant maintenant de savoir en quoi la tension au travail peut jouer un rôle sur le dynamisme social, même après ajustement sur l’isolement social. En effet, l’une des thèses sous-jacentes soutenues par les auteurs de l’étude D est qu’on ne saurait s’attendre à un développement de la participation active à la vie sociale chez les salariés si, par ailleurs, leur travail les confine à subir passivement ce qui est imposé, ou encore quand leur travail ne permet pas de développer les capacités et limite les possibilités de créativité.
À propos de la santé mentale
Les quatre études présentées sont, bien entendu, très loin de couvrir l’ensemble du champ à explorer. Les études épidémiologiques s’y consacrant, en lien avec le travail, sont, comme on l’a déjà dit, rares, et c’est d’ailleurs surprenant quand on connaît l’importance des arrêts de travail, en fréquence comme en durée, pour une raison qui relève de la santé mentale (Stansfeld et al., 1995 ; Vézina et al., 1992). De plus, on observe une forte croissance, depuis le début des années 1990, des invalidités de courte et de longue durée liées à des troubles psychiatriques (Vézina, 1998 ; Karthumen, 1995). Enfin, compte tenu que les déclarations de telles maladies peuvent hypothéquer l’avenir professionnel – absence de promotion – et socio-économique – perte d’emploi – du travailleur, on peut considérer que la seule notion d’absentéisme ne représente qu’une partie de l’ampleur réelle des problèmes de santé mentale.
Tout récemment encore, parmi les sujets de la cohorte Gazel, cohorte décrite dans l’étude A, on pouvait constater en 1999 que le pourcentage des journées d’absence en fonction des pathologies psychiatriques – en dehors des arrêts pris en charge au titre de longue maladie –, indicateur qui combine à la fois la fréquence de la maladie et la gravité en termes de durée d’absence, arrivait en tête de toutes les pathologies chez les femmes avec 23 % de toutes les journées d’absence. Chez les hommes, ce pourcentage reste élevé – 14,1 % – à égalité avec les traumatismes – 14,2 % –, le premier poste étant occupé pour les maladies ostéo-articulaires (Bonenfant et al., 2000).
À l’inverse d’un indicateur aussi global, on peut faire état, comme cela est relevé dans l’étude C, des préoccupations exprimées par les médecins du travail qui décrivent qu’ils sont de plus en plus confrontés à des problèmes de santé mentale. En effet, en dehors des maladies mentales avérées ou des troubles psychiques aigus incompatibles, de façon momentanée ou définitive, avec un exercice professionnel et nécessitant un aménagement de poste ou un reclassement, ils font état d’une expression de plus en plus fréquente de plaintes « infrapathologiques » à comprendre comme des souffrances psychiques dont l’origine professionnelle leur paraît l’hypothèse la plus vraisemblable, sans pour autant que cela puisse être clairement démontré (Collectif Paroles, 1994).
Et c’est précisément sur cet aspect que les études épidémiologiques sont susceptibles d’apporter un grand service, en dégageant l’impact des problèmes mentaux, en cernant les facteurs de risque et en apportant des données analytiques pour discuter de la causalité possible. C’est ce à quoi s’attachent les études C et D en analysant les réponses détaillées des sujets à des items extraits du Nottingham Health Profile (Hunt et al., 1986 ; Derriennic et Monfort, 1996) et jugés interprétables en termes de souffrances psychiques – C – ou d’isolement social – D.
L’étude B se situe dans un cadre beaucoup plus classique, celui de la symptomatologie dépressive évaluée par un indicateur reconnu construit à partir des symptômes cliniques de la dépression : le Ces-D (Radloff, 1997 ; Fuhrer et Rouillon, 1989).
Si l’on admet, comme le propose C. Dejours dans une note pour le colloque « Travail : recherche et prospective » de 1992, que la souffrance psychique au travail non endiguée par des stratégies défensives – individuelles ou collectives – peut avoir des effets désastreux sur la productivité – démobilisation, désengagement, individualisme –, mais aussi des conséquences néfastes sur la santé mentale avec des atteintes avérées – dépressions, névroses, etc. –, les résultats des trois études B, C, D sont cohérents entre eux par rapport aux liens statistiques qui se manifestent entre les facteurs caractérisant l’organisation du travail et les atteintes à la santé mentale. En d’autres termes, ce qui ressortit à la coopération dans le travail – B –, à la latitude décisionnelle et à la demande psychologique – C et D – et à la tension au travail – D – apparaît comme des facteurs de risque pour la santé dans le domaine mental.
On n’est pas totalement surpris de l’existence de tels liens puisque dès 1957, Le Guillant et Bégoin décrivaient la névrose des mécanographes. Mais on peut espérer qu’il se passera moins de temps que dans bien d’autres domaines de la santé au travail pour accumuler suffisamment de résultats épidémiologiques probants pour considérer les questions d’organisation du travail comme une préoccupation qui devrait être majeure pour la prévention professionnelle.
 
Pour conclure
 
 
On doit se garder de « surinterpréter » l’ensemble des résultats présentés, en gardant toujours présent à l’esprit que les échantillons étudiés, même s’ils sont aléatoires et de grande taille, ne sauraient permettre une extension directe et sans précaution des résultats à l’ensemble des salariés. Notamment, dans les échantillons étudiés, on peut arguer de divers facteurs de confusion potentielle qui n’ont pas été évalués et qui n’ont par conséquent pas pu être pris en compte.
Toutefois, il est remarquable de constater, à l’échelle épidémiologique, des résultats aussi directement en harmonie avec ceux apportés par les approches de la psychodynamique et de la psychopathologie du travail concernant l’importance et le sens des relations entre l’organisation du travail et l’équilibre psychique.
En définitive, il semble qu’on peut retenir, à condition de s’en donner les moyens comme dans les études présentées, qu’une démarche épidémiologique quantitative peut permettre d’aborder la question de la souffrance psychique au travail. Bien sûr, il faut faire aussi l’hypothèse que les études sur les rapports entre le travail et la santé, tout particulièrement quand il s’agit de la souffrance psychique, resteront incomplètes si elles ne s’interrogent pas sur le sens du travail et sur la place de l’investissement de la personnalité tout entière dans le travail, personnalité qui peut se détruire ou se construire dans le travail.
Si l’on peut penser que l’abord épidémiologique ne permet pas d’atteindre un degré de précision important sur ces questions, il n’en demeure pas moins qu’il n’y a aucune raison, a priori, pour qu’il ne soit pas possible d’ouvrir de façon pertinente, par des moyens épidémiologiques, des pistes de réflexion approfondie – et d’interrogation – sur la souffrance psychique au travail. Mais c’est aussi, et il s’agit d’un autre débat, celui du choix dans les investigations scientifiques et, par conséquent, des modèles dominants qui balisent les voies sur lesquelles les uns et les autres s’engagent. C’est aussi la question des coopérations/confrontations entre disciplines scientifiques pour établir des ponts entre leurs domaines et leurs méthodes d’investigation, non pas pour chercher une synthèse à tout prix, mais pour discuter de la congruence ou non de leurs résultats.
Ces questions ne concernent pas uniquement les disciplines scientifiques et, pour tout dire, ceux dont le métier est de produire des connaissances et une intelligibilité de ces connaissances. On peut reprendre mot pour mot ce qui figure en introduction de l’ouvrage Plaisir et souffrance, dualité de la santé mentale au travail (Vézina et al., 1995) : « sensibiliser les professionnels et les professionnelles de la santé au travail à la nécessité de dépasser la notion de facteurs de risque traditionnels, liés à l’approche trop réductionniste de la prévention des lésions professionnelles classiques, pour analyser, dans une perspective de santé publique, l’ensemble des éléments sur lesquels il faut agir dans le cadre d’une politique de santé et de bien-être de la population ».
 
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