2001
Travailler
Dossier : Organisation du travail et santé mentale – approches épidémiologiques
Souffrance psychique, âge et conditions de travail
Chantal Bertin
Centre de prévention médicale France Télécom – 110, rue du Château-d’Orgemont – 49043 Angers Cedex 01
Francis Derriennic
Inserm U170 – 16, av. Paul-Vaillant-Couturier – 94807 Villejuif CedexGroupe Estev-Psychopathologie des Pays-de-LoireCollectif de recherche médecine du travail, psychiatrie et recherche épidémiologique dans le cadre de l’enquête Estev, Angers Collectif de recherche médecine du travail, psychiatrie et recherche épidémiologique dans le cadre de l’enquête Estev, Angers
Quatre modalités de la souffrance psychique ont été évaluées à partir des réponses des salariés au questionnaire de l’indicateur de santé perçue de Nottingham, au sein d’une cohorte professionnelle de plus de 20 000 sujets enquêtés en 1990 et 1995 (enquête Estev). Après avoir pris en compte de nombreux facteurs – notamment âge, sexe, catégorie socioprofessionnelle, conditions et horaires de travail –, les résultats montrent que chaque modalité de la souffrance psychique reste associée à l’exposition à des facteurs psychosociaux au travail. En particulier, les variations de l’incidence des différentes modalités de la souffrance psychique en fonction des changements sur les facteurs psychosociaux entre 1990 et 1995 sont conformes à l’hypothèse que ces facteurs pourraient être des facteurs de risque de la souffrance psychique.
Four manners of psychical sufferings were analysed according to the answers given by the wage earners at the questionnaire of the Nottingham Health Profile within a professional random sample of more than 20 000 subjects tested between 1990 and 1995 (Estev survey). After having analysed several factors – especially age, sex, socioprofessional groups, work conditions and schedules –, the results show that each manner of psychical suffering remains associated with the exposure to psychosocial factors at work. The variations of the incidence of different manners of psychical suffering – according to the modifications of psychosocial factors between 1990 and 1995 – are especially sustaining the possibility that these factors might be the risk factors of psychical suffering.
Se ha evaluado -a partir de la respuesta de los empleados a un cuestionario del indicador de salud de Nottingham – en el seno del grupo profesional de más de 20 000 sujetos encuestados en 1990 y 1995 (encuesta Estev) – cuatro modalidades de sufrimiento psíquico. Tras haber tomado en cuenta numerosos factores – especialmente edad, sexo, categoría socio-profesional, condiciones y horarios de trabajo – los resultados muestran que cada modalidad de sufrimiento psíquico está asociado a la exposición de los factores psicosociales en el trabajo. En particular, las variaciones de la incidencia de las diferentes modalidades de sufrimiento psíquico en función de los cambios sobre los factores psicosociales entre en 1990 y 1995, son conformes a la hipótesis de que esos factores podrían ser los factores de riesgo del sufrimiento psíquico.
Au cours de leurs entretiens avec les salariés, les médecins du travail sont souvent confrontés à des problèmes de santé mentale. Si, parfois, il s’agit de décompensations psychiatriques en partie liées au travail, ce qui est exprimé de plus en plus fréquemment est une souffrance psychique dont l’origine est attribuée à la situation vécue par les salariés sur leur lieu de travail, en rapport avec l’organisation du travail ou ses transformations. Sans que l’on puisse parler de troubles mentaux, cette souffrance, qui s’inscrit dans le domaine de l’« infrapathologie », est difficile à appréhender au niveau individuel et encore plus difficile à mettre en évidence au niveau collectif, notamment quand il s’agit de distinguer ce qui peut être attribué au travail ou à la vie hors travail.
Il existe peu de travaux dans le champ de la recherche qui rendent compte des articulations travail/âge/souffrance psychique. Les études épidémiologiques, indispensables à la détection des facteurs de risque professionnels des atteintes à la santé mentale, sont peu nombreuses (Jenkins, 1993). La majorité des études disponibles utilisent le modèle de Karasek – basé sur les effets nocifs de la combinaison d’une faible autonomie et d’une forte demande mentale, appelée
job-strain ou « tension au travail ». Elles ont le plus souvent montré l’existence d’une association entre les composantes du modèle de Karasek et les maladies cardio-vasculaires
[1]. La tension au travail a également été associée à des problèmes de santé mentale comme la dépression, la détresse psychologique, l’épuisement professionnel et la consommation accrue de médicaments à visée psychoactive
[2].
Il s’agit par ailleurs d’études essentiellement transversales, les quelques études longitudinales n’ayant pas excédé trois ans de suivi (Van der Doeff, Maes, 1999). De sorte que la double question de l’identification des signes de souffrance psychique, d’une part, et de leurs facteurs de risque, d’autre part, est peu documentée dans la littérature épidémiologique. Elle implique la prise en considération de nombreux paramètres dans des échantillons suffisamment grands pour assurer un minimum de puissance statistique. C’est pourquoi il a paru intéressant d’analyser les données de l’enquête Estev (Derriennic, Touranchet, Volkoff, 1996) qui répond à ces critères pour apporter un éclairage original à cette question. Cette enquête comporte en effet une description assez détaillée du travail des salariés et son protocole longitudinal permet de mieux discuter des liens de causalité possibles entre le travail et la souffrance psychique.
Une des originalités de l’enquête Estev est d’avoir collecté des informations sur des symptômes qui s’inscrivent dans le domaine de l’infrapathologie. Le choix des items caractérisant la souffrance psychique a d’ailleurs été fait dans le but de ne pas prendre en compte les pathologies mentales avérées ni les troubles de la personnalité dont on connaît la résonance particulière avec certaines situations de travail (Dejours, 1993).
Le but de cet article est de présenter des résultats transversaux et longitudinaux concernant les liens entre la souffrance psychique, l’âge et les facteurs professionnels et extraprofessionnels évalués dans l’enquête Estev.
Enquête et paramètres étudiés
Il s’agit d’une enquête longitudinale, réalisée dans sept régions françaises en 1990 et en 1995 sur un échantillon aléatoire de la population salariée composé de 12 450 hommes et de 8 928 femmes nés en 1938, 1943, 1948 et 1953. Les données ont été collectées aux deux dates selon le même protocole, au moyen d’un questionnaire médical rempli par le médecin du travail au cours de la consultation médicale et de deux autoquestionnaires, l’un portant sur le travail et l’autre sur la santé perçue.
L’évaluation de la souffrance psychique a été faite à partir des réponses des salariés au questionnaire de santé perçue de Nottingham – Ispn (Hunt, McEwen, McKenna, 1986) dans sa version française (Bucquet, Condon, 1992). Treize des trente-huit items du questionnaire ont été retenus, renvoyant à deux des six dimensions de la santé perçue explorées par l’Ispn : isolement social et réactions émotionnelles. Des regroupements de ces items ont paru possibles selon quatre modalités de souffrance psychique : sentiment de solitude, sentiment de lassitude – absence, diminution ou perte de plaisir –, inhibition – difficulté ou incapacité d’agir – et propension à l’agressivité. Quatre variables types, une pour chaque lignée d’expression de souffrance psychique, ont été choisies pour leur force descriptive des quatre affects mentionnés, soit :
- pour sentiment de lassitude : « je me rends compte que plus rien ne me fait plaisir » ;
- pour sentiment de solitude : « je me sens seul » ;
- pour inhibition : « j’ai du mal à faire face aux événements » ;
- pour agressivité : « je me mets facilement en colère ces temps-ci ».
Les quatre variables types ont été étudiées au regard :
- de facteurs socio-démographiques : l’âge, le sexe, le statut socioprofessionnel – être cadre ou non-cadre – ;
- de facteurs de la sphère sociale : dynamisme social – avoir des activités sportives, participer à la vie associative ou syndicale, participer à des activités culturelles ou artistiques –, vivre seul ou non ;
- de facteurs professionnels : contraintes organisationnelles objectives comprenant :
- horaires atypiques – être obligé, au moins cinquante jours par an, de se lever avant cinq heures du matin, de se coucher après minuit, de travailler la nuit ou de travailler en horaires alternés – ;
- travail répétitif sous contrainte de temps ;
- être obligé de faire plusieurs choses à la fois ;
- ne pas pouvoir quitter son travail des yeux ;
- devoir détecter des détails très fins ou lire des textes mal écrits ;
- être soumis aux exigences du public ;
- du fait d’avoir choisi ou non sa dernière profession ;
- de la perception du contenu du travail – facteurs psychosociaux – caractérisée par les réponses aux questions suivantes : « Diriez-vous que votre travail actuel… :
- vous permet d’apprendre des choses ;
- qu’il est varié ;
- vous permet de choisir vous-même la façon de procéder ;
- vous procure les moyens (matériel, informations, temps, etc.) pour faire un travail de bonne qualité ? »
Dans un premier temps, on présentera les prévalences en 1990 pour les trois sous-groupes fondamentaux de l’enquête : ceux qui ont été enquêtés en 1990 et pas en 1995 – les « perdus de vue » –, ceux qui ont été enquêtés deux fois en étant au travail les deux fois et ceux qui, enquêtés deux fois, étaient au travail en 1990 et plus en 1995.
Puis, pour des raisons de comparabilité, mais aussi pour éviter les effets de confusion possibles avec des facteurs liés à la cessation d’activité professionnelle – perte d’emploi, retraite, hospitalisation, etc. –, les résultats détaillés, soit transversaux – 1990 puis 1995 –, soit longitudinaux, seront donnés uniquement pour les salariés vus deux fois au travail.
Les analyses transversales portent sur les prévalences, en 1990 puis en 1995, de chaque modalité de la souffrance psychique en relation avec les facteurs de chacune des deux années. Globalement, il s’agit des mêmes sujets qui, entre-temps, ont vieilli de cinq ans et ont pu voir leurs conditions de travail modifiées. L’intérêt de la comparaison porte sur l’évolution des prévalences au cours du temps et sur la stabilité des associations entre la souffrance psychique et les différents facteurs.
Les analyses longitudinales ont pour but d’examiner l’hypothèse d’un risque direct de souffrance psychique attribuable à certains facteurs. Pour cela, dans un premier temps, on a cherché le rôle pronostique possible des facteurs sur la souffrance psychique en analysant les relations entre l’incidence de la souffrance psychique à l’issue de l’enquête en fonction des facteurs professionnels ou non concernant les sujets en 1990.
Dans un deuxième temps, les liens entre les changements professionnels survenus entre 1990 et 1995 et l’incidence de la souffrance psychique ont été étudiés afin d’étayer la plausibilité d’un rôle causal de certains facteurs professionnels.
Dans l’ensemble du texte, quand on parlera d’une liaison statistiquement significative entre un facteur et une modalité de la souffrance psychique, il s’agira toujours d’une liaison ajustée sur l’âge au moyen du test du χ2 de Mantel-Haenszel. Le seuil de significativité est fixé à 5 %. Les analyses multifactorielles reposent sur des modèles de régression logistique où la variable dépendante à expliquer est la prévalence ou l’incidence d’une modalité de la souffrance psychique et où toutes les variables représentatives des facteurs sont forcées. Les analyses ont toutes été menées pour chaque sexe séparément.
Prévalence de la souffrance psychique en 1990 selon le statut des salariés en 1995
Sur les 21 378 salariés enquêtés en 1990, 13 % n’ont pas été revus en 1995. Parmi les sujets revus, 9,4 % n’étaient plus au travail en 1995.
Les graphiques suivants illustrent la prévalence de la souffrance psychique en 1990, selon le statut des salariés en 1995.
Pour les deux sexes, les salariés revus au travail en 1995 sont ceux qui avaient la plus faible prévalence de lassitude en 1990 – excepté pour les hommes les plus âgés pour qui il y a peu de différence entre les trois groupes. Pour les hommes âgés de 37, 42 et 47 ans en 1990, la prévalence de la lassitude est nettement plus forte dans le groupe des « hors-travail en 1995 » que dans celui des « non-revus en 1995 ». Cette constatation s’applique également aux femmes de 42 ans, mais, dans les autres générations féminines, la prévalence de la lassitude est plus élevée chez celles qui n’ont pas été revues.
Dans les trois générations les plus jeunes, la prévalence du sentiment de solitude est plus faible chez les salariés, hommes et femmes, qui sont au travail en 1995. Pour les hommes de 42 et 47 ans, le sentiment de solitude est plus marqué chez ceux qui ne travaillent plus en 1995. Au contraire, chez les femmes salariées aux mêmes âges, ce sont les perdues de vue en 1995 qui exprimaient le plus de solitude en 1990.
Ce qui caractérise remarquablement cette variable type, c’est la forte prévalence du sentiment d’inhibition décrit en 1990, surtout chez les hommes de 37 et de 42 ans – les plus jeunes – et chez les femmes de 42 et 47 ans, parmi ceux qui sont sans emploi en 1995.
La propension à la colère en 1990 est moins marquée chez celles et ceux qui ont été revus au travail en 1995. Le plus souvent, c’est parmi les salariés – hommes et femmes – qui sont hors travail en 1995 que le sentiment de colère est le plus marqué en 1990.
Ainsi, dans l’ensemble, il apparaît que la situation des sujets en 1995, notamment par rapport à l’emploi, dépend de chacune des quatre modalités de la souffrance psychique au temps initial de l’enquête. Sans parler de pouvoir prédictif des réponses des sujets sur leur maintien dans l’emploi, on peut retenir l’hypothèse qu’il ne s’agit pas de réponses aléatoires, ce qui renforce l’intérêt de savoir comment elles sont associées aux différents paramètres professionnels ou non caractérisant les sujets. Ceci illustre aussi pourquoi, par la suite, l’étude a été limitée aux sujets au travail à la fois en 1990 et 1995.
Relations entre l’âge, le sexe et la souffrance psychique
Dans l’ensemble de l’échantillon enquêté, en 1990 comme en 1995, le pourcentage de sujets exprimant un sentiment de solitude, un sentiment de lassitude et un sentiment d’inhibition augmente de façon statistiquement significative avec l’âge et les femmes salariées sont plus souvent concernées que les hommes.
Contrairement aux autres formes de souffrance psychique, la propension à la colère diminue avec l’âge, chez les hommes et chez les femmes. Les prévalences, aux deux dates, restent toujours plus élevées chez les femmes.
Ces schémas transversaux pour ce qui concerne la relation avec l’âge se retrouvent d’une façon longitudinale (cf. tableau 1 ci-après) pour le sentiment de lassitude qui augmente globalement et pour chaque génération entre 1990 et 1995, chez les hommes comme chez les femmes. De la même façon, globalement et par génération, on observe une baisse statistiquement significative de la propension à la colère pour les deux sexes.
Par contre, on ne note pas d’évolution dans le temps des sentiments de solitude et d’inhibition chez les femmes. Chez les hommes, le sentiment de solitude augmente légèrement, tandis que celui de lassitude diminue, également légèrement, sans interaction avec l’année de naissance.
Tableau 1
Prévalence en 1990 et 1995 des différentes souffrances psychiques
Sentiment de lassitude Sentiment de solitude Sentiment d’inhibition Propension à la colère % Tendance 1 % Tendance % Tendance % Tendance Hommes 1990 3,6 *** 4,8 * 7,2 * 18,7 *** 1995 4,8 5,4 6,5 15,9 Femmes 1990 5,5 *** 10,5 ns 13,5 ns 23,1 *** 1995 7,2 10,2 13,1 18,6 1. Tendance testée par un χ2 apparié. « * » : p < 0,05 ; « *** » : p < 0,001 ; « ns » : non statistiquement significatif.
Relations entre la souffrance psychique, les facteurs professionnels et les facteurs extraprofessionnels
On observe une diminution statistiquement significative des quatre modalités de la souffrance psychique avec :
- le dynamisme social ;
- le fait d’apprendre dans son travail, d’avoir les moyens de faire un travail de bonne qualité, d’avoir un travail varié et de pouvoir choisir la façon de procéder dans son travail ;
- le fait d’avoir choisi sa dernière profession.
Parallèlement, la fréquence de la souffrance psychique augmente de façon statistiquement significative avec :
- le fait de vivre seul – sauf dans le cas de la propension à la colère où la relation est inverse – ;
- le fait d’être non-cadre, d’être soumis au travail répétitif sous contrainte de temps – en 1990 ou dans le passé professionnel –, de ne pas pouvoir quitter son travail des yeux et d’être obligé de se dépêcher dans son travail.
Il existe le même type de relation, mais seulement en ce qui concerne le sentiment de lassitude et l’agressivité, quand les sujets sont soumis à des horaires atypiques – en 1990 ou dans le passé professionnel.
Afin de mettre en évidence le rôle propre des différents facteurs dans la souffrance psychique, un modèle multifactoriel de régression logistique a été élaboré pour chaque sexe, aux deux temps de l’enquête. Dans ce modèle, on a pris en compte l’ensemble des facteurs pour lesquels un lien statistiquement significatif avec chaque modalité de souffrance psychique avait été mis en évidence au cours de l’étape précédente – chaque facteur étant pris séparément. Cette analyse a été effectuée de façon indépendante pour chaque modalité de la souffrance psychique sur les sujets vus deux fois au travail.
Le tableau 2 ci-après présente les résultats de ces analyses en 1990 et en 1995 pour le sexe masculin.
Tableau 2
Relations entre la souffrance psychique, l’âge et les différents facteurs en 1990 et en 1995 pour le sexe masculin (odds ratios et intervalles de confiance par régression logistique)
Modalités de la souffrance psychique Facteurs (référence) Lassitude Solitude Inhibition Agressivité 1990 1995 1990 1995 1990 1995 1990 1995 Âge en 1990 (37 ans) 42 ans 1,2 1,1 1,1 1,2 1,1 1,3 0,9 0,9 [0,9-1,6] [0,8-1,5] [0,8-1,5] [0,9-1,6] [0,9-1,4] ]1,0-1,7] [0,8-1,0[ [0,7-1,0] 47 ans 1,1 1,1 1,1 1,2 0,9 1,3 0,8 0,9 [0,8-1,6] [0,8-1,4] [0,8-1,4] [0,9-1,6] [0,8-1,2] [1,0-1,6] [0,7-0,9] [0,8-1,1] 52 ans 1,6 1,2 1,5 1,2 1,1 1,1 0,8 0,9 [1,1-2,2] [0,9-1,7] [1,1-2,0] [0,8-1,6] [0,8-1,4] [0,8-1,5] [0,7-1,0[ [0,8-1,1] Non cadre (cadre) 1,1 1,2 0,8 0,9 1,5 1,4 1,1 1,0 [0,8-1,5] [0,9-1,5] [0,6-1,1] [0,7-1,2] [1,2-1,9] [1,1-1,7] [0,9-1,2] [0,9-1,1] Horaires décalés 0,9 1,1 1,0 1,2 0,9 1,0 1,2 1,2 actuels (non) [0,7-1,2] [0,9-1,4] [0,8-1,4] [0,9-1,6] [0,7-1,1] [0,8-1,2] [1,1-1,4] [1,1-1,4] Horaires décalés dans 0,9 1,0 1,3 1,0 1,1 1,1 1,3 1,1 le passé (non) [0,7-1,3] [0,8-1,3] [1,0-1,7] [0,8-1,3] [0,9-1,3] [0,9-1,4] [1,1-1,4] [0,9-1,2] TRCT 1 actuel (non) 1,1 1,0 1,1 1,5 1,0 0,9 1,1 1,5 [0,7-1,6] [0,7-1,4] [0,7-1,5] [1,1-2,0] [0,8-1,4] [0,7-1,2] [0,9-1,3] [1,2-1,8] TRCT passé (non) 1,2 1,1 1,0 0,9 1,3 0,9 1,1 1,3 [0,9-1,7] [0,7-1,5] [0,7-1,4] [0,7-1,3] [1,0-1,6] [0,7-1,3] [1,0-1,3] [1,1-1,6] Apprendre dans son 0,7 0,9 0,9 1,0 1,0 1,1 0,9 0,9 travail (non) [0,6-1,0[ [0,7-1,1] [0,7-1,2] [0,8-1,3] [0,8-1,3] [0,9-1,4] [0,8-1,1] [0,8-1,1] Avoir un travail varié 1,0 0,9 0,8 0,7 0,9 1,0 0,9 0,9 (non) [0,7-1,4] [0,7-1,2] [0,6-1,1] [0,5-0,9] [0,7-1,1] [0,8-1,2] [0,8-1,1] [0,8-1,0] Choix de la façon de 1,0 0,8 0,7 0,8 0,8 0,7 0,9 0,9 procéder (non) [0,8-1,3] [0,6-1,0[ [0,6-0,9] [0,7-1,1] [0,6-1,0[ [0,6-0,8] [0,8-1,0] [0,8-1,0] Moyens pour faire un travail de bonne qualité (non) 0,7 [0,6-0,9] 0,7 [0,6-0,9] 0,9 [0,7-1,1] 0,9 [0,7-1,1] 0,7 [0,6-0,9] 0,6 [0,5-0,8] 0,7 [0,6-0,8] 0,7 [0,6-0,8] Être soumis aux exi- 1,1 1,2 0,8 1,2 0,9 1,2 1,1 1,3 gences du public (non) [0,8-1,4] [1,0-1,5] [0,7-1,1] [1,0-1,5] [0,8-1,1] [0,9-1,4] ]1,0-1,3] [1,1-1,4] Faire plusieurs choses 1,0 1,6 1,1 1,2 1,2 1,3 1,5 1,5 à la fois (non) [0,8-1,4] [1,3-2,0] [0,9-1,3] [1,0-1,5] ]1,0-1,5] [1,1-1,6] [1,3-1,6] [1,3-1,7] Ne pas quitter son 1,2 1,2 1,0 1,4 1,3 1,5 1,1 1,2 travail des yeux (non) [0,9-1,7] [0,8-1,6] [0,7-1,4] ]1,0-1,9] ]1,0-1,7] [1,2-2,0] [0,9-1,3] [1,0-1,4] Avoir choisi sa dernière 0,8 0,8 0,8 0,8 0,8 0,7 0,9 0,8 profession (non) [0,6-1,0] [0,6-1,0[ [0,7-1,0] [0,6-1,0[ [0,7-1,0[ [0,6-0,8] [0,8-1,0[ [0,7-0,9] Vivre seul (non) 1,9 1,2 15 15 1,3 1,4 0,7 0,8 [1,3-2,6] [1,3-2,3] [12-19] [12-19] [1,0-1,7] ]1,0-1,8] [0,6-0,9] [0,7-1,0] Dynamisme social 0,8 0,7 0,8 0,7 0,7 0,7 0,9 1,0 (non) [0,6-1,0] [0,5-0,8] [0,6-1,0[ [0,6-0,9] [0,6-0,8] [0,6-0,9] [0,8-1,0[ [0,8-1,1] 1. « TRCT » : travail répétitif sous contrainte de temps. Sous chaque odds ratio figure l’intervalle de confiance. Les odds ratios significatifs sont en caractères gras.
Le rôle de l’âge apparaît plus marqué en 1990 qu’en 1995 : en effet, lors de la première enquête, l’expression de la lassitude et de la solitude est plus importante à 52 ans ; par ailleurs, la propension à la colère diminue avec l’âge. En 1995, le seul lien avec l’âge concerne le sentiment d’inhibition, plus marqué chez les hommes de 42 ans.
Aux deux temps de l’enquête, le fait d’être non-cadre est lié à une augmentation de la prévalence du sentiment d’inhibition.
Les contraintes horaires et temporelles sont surtout liées à la propension à la colère qui augmente de façon statistiquement significative aux deux dates quand les salariés sont confrontés à des problèmes d’horaires actuels. Quand les hommes ont eu des problèmes d’horaires dans leur passé professionnel – avant 1990 –, ils sont également plus sujets au sentiment de colère. L’analyse faite en 1995 révèle aussi des liens statistiquement significatifs entre le fait d’être soumis à un travail répétitif sous contrainte de temps – ou de l’avoir été dans son passé professionnel – et la propension à la colère. Le même lien existe entre le sentiment de solitude et le fait d’être soumis au travail répétitif sous contrainte de temps en 1995.
Les liens entre la souffrance psychique et les variables caractérisant le vécu au travail sont homogènes et stables entre les deux étapes de l’enquête, dans le sens d’une tendance à la diminution de la souffrance quand le vécu du travail est positif. Deux variables ont plus souvent des liens statistiquement significatifs avec la souffrance psychique : avoir le choix de la façon de procéder et avoir les moyens de faire un travail de bonne qualité. Cette dernière variable est liée à une diminution de la lassitude, de l’inhibition et de l’agressivité en 1990 et en 1995. Les hommes qui peuvent choisir la façon de procéder dans leur travail déclarent moins un sentiment d’inhibition aux deux dates, moins de lassitude et de solitude en 1995.
Les hommes soumis aux exigences du public disent plus facilement se mettre en colère aux deux temps de l’enquête. Le fait d’être obligé de faire plusieurs choses à la fois est lié, également aux deux temps de l’enquête, à une augmentation du risque d’inhibition et de colère, ainsi que de lassitude en 1995. Les hommes qui ne peuvent pas quitter leur travail des yeux sont toujours plus soumis au risque d’inhibition ; le lien avec l’augmentation du risque de solitude n’existe qu’en 1995.
Le choix de la dernière profession a toujours un effet protecteur, surtout significatif, aux deux dates, pour le risque d’inhibition et de colère. En 1995, cet effet est statistiquement significatif pour les quatre modalités de la souffrance psychique.
Parmi les facteurs extraprofessionnels, on note le rôle presque toujours péjoratif du fait de vivre seul et le rôle toujours protecteur du dynamisme social qui est particulièrement significatif pour le sentiment de solitude et d’inhibition aux deux dates de l’enquête.
Le tableau 3 ci-après donne les résultats des mêmes analyses dans la population des femmes salariées revues deux fois au travail.
Tableau 3
Relations entre la souffrance psychique, l’âge et les différents facteurs en 1990 et en 1995 pour le sexe féminin (odds ratios et intervalles de confiance par régression logistique)
Facteurs (référence) Modalités de la souffrance psychique Lassitude Solitude Inhibition Agressivité 1990 1995 1990 1995 1990 1995 1990 1995 Âge en 1990 (37 ans) 42 ans 1,0 0,8 1,1 1,1 0,9 0,9 0,7 0,8 [0,7-1,4] [0,6-1,1] [0,9-1,4] [0,8-1,4] [0,7-1,1] [0,7-1,1] [0,6-0,8] [0,7-1,0[ 47 ans 1,3 1,0 1,2 1,0 1,1 1,0 0,6 0,8 [0,9-1,7] [0,8-1,3] [0,9-1,5] [0,8-1,3] [0,9-1,4] [0,8-1,3] [0,5-0,7] [0,7-1,0] 52 ans 1,0 1,1 1,5 1,3 1,1 1,1 0,6 0,8 [0,7-1,4] [0,8-1,5] [1,2-1,9] [1,0-1,7] [0,9-1,4] [0,8-1,3] [0,5-0,7] [0,7-1,0[ Non-cadre (cadre) 1,4 1,0 1,2 1,1 1,4 1,1 1,3 1,2 [1,0-2,1] [0,8-1,4] [0,9-1,5] [0,8-1,3] [1,1-1,7] [0,9-1,4] [1,1-1,5] [1,0-1,4] Horaires décalés 1,0 0,9 1,1 0,8 1,0 0,9 1,1 1,0 actuels (non) [0,8-1,4] [0,7-1,2] [0,9-1,4] [0,6-1,0] [0,8-1,2] [0,7-1,1] [0,9-1,3] [0,8-1,2] Horaires décalés dans 1,2 1,0 1,3 1,0 0,9 0,7 1,2 1,1 le passé (non) [0,9-1,6] [0,7-1,4] [1,0-1,7] [0,8-1,4] [0,7-1,1] [0,5-0,9] [1,0-1,4] [0,9-1,4] TRCT 1 actuel (non) 1,3 1,4 0,8 0,7 0,8 1,2 1,4 1,1 [0,9-1,8] ]1,0-2,0] [0,6-1,1] [0,6-1,0] [0,6-1,1] [0,9-1,5] [1,1-1,7] [0,9-1,4] TRCT passé (non) 1,4 1,5 0,9 1,1 1,0 1,2 1,2 1,1 ]1,0-1,9] ]1,0-2,0] [0,7-1,1] [0,8-1,5] [0,8-1,3] [0,9-1,5] ]1,0-1,5] [0,9-1,4] Apprendre dans son 0,8 0,7 0,9 0,8 0,8 1,1 0,9 0,9 travail (non) [0,6-1,0] [0,5-0,9] [0,7-1,1] [0,7-1,0] [0,7-1,0] [0,9-1,3] [0,8-1,0] [0,7-1,0] Avoir un travail varié 0,8 0,7 0,8 0,9 0,9 0,8 0,9 0,8 (non) [0,6-1,1] [0,5-0,9] [0,6-0,9] [0,7-1,1] [0,8-1,1] [0,7-1,0[ [0,8-1,1] [0,7-1,0[ Choix de la façon de 0,9 1,1 0,8 0,8 0,8 0,8 0,9 1,0 procéder (non) [0,7-1,1] [0,9-1,4] [0,7-1,0[ [0,7-1,0] [0,7-0,9] [0,6-0,9] [0,8-1,0] [0,9-1,2] Moyens pour faire un travail de bonne qualité (non) 0,8 [0,6-1,0[ 0,9 [0,7-1,1] 0,9 [0,7-1,1] 0,8 [0,7-1,0] 0,8 [0,7-0,9] 0,8 [0,7-1,0] 0,8 [0,7-0,9] 0,7 [0,6-0,8] Être soumis aux exi- 1,0 1,0 1,3 1,0 1,0 1,1 0,9 1,1 gences du public (non) [0,8-1,3] [0,8-1,3] [1,1-1,5] [0,8-1,2] [0,9-1,2] [0,9-1,3] [0,8-1,0] [1,0-1,3] Faire plusieurs choses 1,0 1,3 0,9 1,3 1,0 1,1 1,3 1,2 à la fois (non) [0,8-1,2] ]1,0-1,6] [0,8-1,1] [1,1-1,6] [0,8-1,1] [1,0-1,3] [1,1-1,4] ]1,0-1,4] Ne pas quitter son 1,4 1,1 1,1 1,1 1,0 1,0 0,9 1,0 travail des yeux (non) [1,0-1,9] [0,8-1,5] [0,8-1,4] [0,8-1,5] [0,8-1,2] [0,8-1,3] [0,8-1,1] [0,8-1,3] Avoir choisi sa dernière 1,0 1,0 1,0 0,9 0,9 0,8 1,0 0,9 profession (non) [0,8-1,3] [0,8-1,3] [0,8-1,2] [0,8-1,1] [0,8-1,0] [0,7-1,0[ [0,9-1,2] [0,8-1,0] Vivre seul (non) 1,2 1,3 6,5 7,4 1,2 1,0 0,8 0,8 [0,9-1,6] [1,0-1,6] [5,4-7,8] [6,1-8,9] [1,0-1,5] [0,8-1,2] [0,6-0,9] [0,7-0,9] Dynamisme social 0,7 0,7 0,9 0,9 0,8 0,8 0,9 0,9 (non) [0,5-0,8] [0,6-0,9] [0,7-1,1] [0,7-1,1] [0,7-1,0[ [0,7-0,9] [0,8-1,0[ [0,8-1,0[ 1. « TRCT » : travail répétitif sous contrainte de temps.
La propension à la colère diminue avec l’âge aux deux temps de l’enquête. Les femmes âgées de 52 ans déclarent également plus de sentiment de solitude.
Le fait d’être non-cadre est globalement lié à un excès de souffrance psychique, mais seules les variables types inhibition et agressivité ont un lien statistiquement significatif avec le statut professionnel.
Les problèmes d’horaires ont peu de liens avec la souffrance psychique pour le sexe féminin – on note seulement une diminution significative de l’inhibition en 1995. Les femmes soumises au travail répétitif sous contrainte de temps sont plus sujettes à la lassitude et à la colère, la significativité de ces liens étant nette en 1990 pour la colère et en 1995 pour la lassitude.
Comme dans la population masculine, les liens entre la souffrance psychique et les variables caractérisant le vécu au travail vont dans le sens d’un effet protecteur d’un vécu positif au travail. En 1995, les femmes qui disent avoir un travail varié déclarent moins de lassitude, d’inhibition et de propension à la colère. Aux deux temps de l’enquête, le fait de pouvoir choisir la façon de procéder dans son travail est lié de façon statistiquement significative avec la baisse du sentiment d’inhibition et le fait d’avoir les moyens de faire un travail de bonne qualité avec une baisse significative de la propension à la colère.
Le fait d’être soumis aux exigences du public ne semble pas influencer la souffrance psychique chez les femmes.
De même que chez les hommes, les femmes obligées de faire plusieurs choses à la fois dans leur travail déclarent avoir plus tendance à se mettre en colère, en 1990 comme en 1995 ; en 1995, elles déclarent également plus de tendance à la lassitude et à la solitude. Contrairement à ce qui est observé pour le sexe masculin, on ne note pas de lien significatif entre la souffrance psychique et le fait de ne pas pouvoir quitter son travail des yeux.
Le choix de la dernière profession est lié uniquement à une diminution du sentiment d’inhibition, qui n’est toutefois statistiquement significative qu’en 1995.
Pour les variables extraprofessionnelles, le fait de vivre seule est lié à une diminution statistiquement significative du sentiment de colère et à une augmentation du sentiment de solitude. Le dynamisme social exerce de façon constante un effet protecteur sur la souffrance psychique, significatif aux deux dates de l’enquête sauf pour le sentiment de solitude dont la baisse n’est pas significative.
Incidence de la souffrance psychique en fonction des facteurs professionnels et extraprofessionnels de 1990
Cette analyse longitudinale a un caractère pronostique : on tient compte du processus temporel, puisque les facteurs sont évalués antérieurement aux critères de santé que sont les quatre modalités de souffrance psychique, ce qui renforce l’hypothèse d’une causalité entre les facteurs et la souffrance psychique en cas de relations statistiquement significatives. D’autre part, dans cette analyse, on atténue l’effet du facteur « sujet » qui doit être suspecté dans les analyses transversales, puisque, dans ce cas, les déclarations des sujets sur leur travail peuvent induire leurs déclarations sur la santé, ce qui est moins vraisemblable entre la santé rapportée en 1995 et le travail décrit en 1990. On notera que, dans cette analyse, l’incidence est étudiée comme la fréquence de l’apparition des nouveaux cas de souffrance psychique chez les sujets n’ayant pas exprimé de souffrance psychique en 1990 parmi les sujets au travail à la fois en 1990 et 1995. L’analyse des relations avec les mêmes facteurs a été faite au moyen de régressions logistiques (cf. tableau 4 ci-après).
Tableau 4
Relation entre l’incidence de la souffrance psychique, l’âge et les différents facteurs au temps initial de l’enquête (odds ratios et intervalles de confiance par régression logistique)
Facteurs (référence) Modalités de la souffrance psychique Lassitude Solitude Inhibition Agressivité 1990 1995 1990 1995 1990 1995 1990 1995 Âge en 1990 (37 ans) 42 ans 1,0 0,9 1,2 1,3 1,3 1,1 0,9 1,1 [0,7-1,3] [0,7-1,2] [0,9-1,6] [1,0-1,8] [1,0-1,7] [0,9-1,5] [0,8-1,1] [0,9-1,4] 47 ans 1,0 1,2 1,1 1,0 1,2 1,2 0,9 1,1 [0,8-1,4] [0,9-1,5] [0,8-1,5] [0,8-1,4] [0,9-1,6] [0,9-1,5] [0,8-1,1] [0,9-1,4] 52 ans 1,3 1,3 1,3 1,3 1,2 1,2 0,9 1,0 [1,0-1,8] [0,9-1,7] [0,9-1,7] [1,0-1,8] [0,9-1,6] [0,9-1,6] [0,7-1,2] [0,8-1,3] Non-cadre (cadre) 1,4 1,1 1,1 1,3 1,4 1,3 1,0 1,1 ]1,0-1,8] [0,8-1,5] [0,8-1,5] [1,0-1,8] [1,1-1,8] [1,0-1,6] [0,8-1,2] [0,9-1,4] Horaires décalés 1,1 1,1 1,2 0,9 1,1 1,1 1,4 1,4 actuels (non) [0,9-1,5] [0,8-1,4] [0,9-1,7] [0,7-1,3] [0,8-1,4] [0,9-1,5] [1,2-1,7] [1,1-1,7] Horaires décalés dans 1,1 1,1 1,0 1,1 0,9 0,8 1,2 1,4 le passé (non) [0,8-1,5] [0,8-1,5] [0,7-1,3] [0,8-1,5] [0,7-1,2] [0,6-1,1] [1,0-1,4] [1,1-1,8] TRCT 1 actuel (non) 1,3 1,5 1,4 0,7 1,0 1,2 1,2 1,1 [0,9-1,9] [1,1-2,1] [1,0-2,0] [0,4-1,0] [0,7-1,4] [0,9-1,6] [0,9-1,6] [0,8-1,5] TRCT passé (non) 0,8 1,1 0,9 1,0 0,9 0,9 1,1 0,8 [0,6-1,2] [0,8-1,5] [0,6-1,3] [0,7-1,3] [0,7-1,3] [0,6-1,2] [0,9-1,4] [0,6-1,1] Apprendre dans son 1,2 1,0 1,1 0,9 0,8 1,0 1,0 1,0 travail (non) [0,9-1,7] [0,7-1,2] [0,8-1,4] [0,7-1,2] [0,6-1,1] [0,8-1,3] [0,8-1,2] [0,8-1,2] Avoir un travail varié 0,7 0,9 0,7 0,9 1,0 0,8 0,8 0,9 (non) [0,5-1,0[ [0,7-1,1] [0,5-1,0[ [0,7-1,0] [0,7-1,3] [0,7-1,1] [0,6-1,0[ [0,7-1,2] Choix de la façon de 1,0 1,1 1,0 1,1 0,9 1,0 1,1 1,0 procéder (non) [0,8-1,3] [0,8-1,3] [0,8-1,4] [0,9-1,5] [0,7-1,1] [0,8-1,3] [0,9-1,3] [0,9-1,3] Moyens pour faire un travail de bonne qualité (non) 0,9 [0,7-1,1] 0,9 [0,7-1,1] 0,7 [0,6-0,9] 0,9 [0,7-1,2] 0,8 [0,6-1,0[ 0,8 [0,6-0,9] 0,9 [0,7-1,1] 0,9 [0,7-1,1] Être soumis aux exi- 0,9 1,1 1,1 1,0 1,2 1,0 1,2 0,9 gences du public (non) [0,7-1,2] [0,9-1,4] [0,9-1,4] [0,8-1,0] [0,9-1,5] [0,8-1,2] [1,1-1,5] [0,8-1,1] Faire plusieurs choses 1,3 0,9 1,3 1,3 1,2 1,2 1,3 1,0 à la fois (non) [1,1-1,7] [0,7-1,1] [1,0-1,6] [1,1-1,7] [1,0-1,5] [1,0-1,4] [1,1-1,5] [0,9-1,2] Ne pas quitter son 1,2 0,8 1,2 1,3 1,1 0,9 1,0 1,0 travail des yeux (non) [0,9-1,6] [0,6-1,2] [0,9-1,7] [0,9-1,8] [0,8-1,6] [0,7-1,2] [0,8-1,2] [0,7-1,3] Avoir choisi sa dernière 0,8 0,8 0,8 1,0 0,8 1,0 0,9 1,0 profession (non) [0,7-1,1] [0,6-1,0[ [0,6-1,0] [0,8-1,2] [0,7-1,0] [0,8-1,2] [0,8-1,1] [0,8-1,2] Vivre seul (non) 1,3 1,0 3,4 1,9 0,9 1,0 0,9 0,9 [0,9-1,8] [0,7-1,4] [2,3-5,0] [1,4-2,5] [0,6-1,3] [0,8-1,3] [0,7-1,2] [0,7-1,2] Dynamisme social 0,7 0,7 0,7 0,8 0,8 0,7 0,9 0,8 (non) [0,6-0,9] [0,6-0,9] [0,6-0,9] [0,6-1,0] [0,6-0,9] [0,6-0,8] [0,8-1,1] [0,7-1,0[ 1. « TRCT » : travail répétitif sous contrainte de temps.
Pour les deux sexes, l’âge n’est pas lié à l’incidence de la souffrance psychique. Le statut de non-cadre est lié, chez les hommes, à l’apparition de nouveaux cas de lassitude et d’inhibition.
De même, les contraintes horaires sont liées à l’augmentation de l’incidence de la propension à la colère pour les deux sexes, quand il s’agit de problèmes horaires en 1990 et pour le sexe féminin quand les problèmes horaires se situent dans le passé professionnel.
Le travail répétitif sous contrainte de temps est lié à une augmentation de l’incidence de la lassitude pour le sexe féminin.
Pour ce qui est des variables caractérisant le vécu du travail, on constate pour les deux sexes que le fait d’apprendre dans son travail et d’avoir le choix de la façon de procéder n’est pas lié à l’incidence de la souffrance psychique. Par contre, chez ceux et celles qui disent avoir les moyens de faire un travail de bonne qualité, l’incidence de l’inhibition diminue. Il en est de même pour l’incidence de la solitude, mais seulement chez les hommes. C’est aussi uniquement chez eux que le fait de juger son travail varié est associé à une diminution de l’incidence de la lassitude, de la solitude et de l’agressivité.
Les hommes soumis aux exigences du public ont un risque accru de développer une propension à la colère.
Le fait de faire plusieurs choses à la fois a un rôle pronostique défavorable, chez les femmes en lien avec une augmentation de l’incidence de la solitude et, chez les hommes, en lien avec une augmentation de l’incidence de la colère.
L’incidence de la lassitude est plus faible chez les femmes qui ont déclaré avoir choisi leur dernière profession.
Parmi les facteurs extraprofessionnels, on note encore une fois le rôle important du dynamisme social qui est lié, autant chez les hommes que chez les femmes, à une diminution de l’incidence de la lassitude, de la solitude et de l’inhibition. Chez ces dernières, le dynamisme social apparaît également protecteur vis-à-vis de l’incidence de la propension à la colère.
Étude des changements survenus entre 1990 et 1995 sur les facteurs professionnels liés à l’organisation du travail
L’ensemble des résultats précédents conduit à suspecter un rôle direct et relativement fort des facteurs professionnels liés à l’organisation du travail, du moins à travers le vécu des salariés. Si tel est le cas, on doit s’attendre à ce qu’une amélioration de ces facteurs professionnels entre 1990 et 1995 soit associée à une diminution de la souffrance psychique. Inversement, une détérioration de ces facteurs devrait s’accompagner d’une augmentation de cette souffrance. Ce sont ces hypothèses qui ont été explorées en examinant les liens entre les changements dans le travail et l’incidence des modalités de souffrance psychique.
Pour cela, les réponses des sujets en 1990 et 1995 sur les facteurs professionnels ont été appariées. On parlera d’une situation de travail devenue défavorable ou favorable selon que le changement s’est opéré dans le sens d’un vécu positif en 1990 vers un vécu négatif en 1995 et inversement.
Tableau 5
Incidence de la souffrance psychique en fonction des changements dans la situation de travail vécus comme négatifs (sexe masculin)
Vécu du travail Évolution de la situation de travail Lassitude Solitude Inhibition Agressivité Moyens pour faire un travail de bonne qualité Situation restée favorable Situation devenue défavorable 3,2 % 5,3 % *** 3,0 % 5,3 % *** 3,7 % 6,9 % *** 9,1 % 15,7 % *** Apprendre dans son travail Situation restée favorable Situation devenue défavorable 3,1 % 6,3 % *** 3,2 % 4,9 % ** 3,8 % 5,7 % ** 9,5 % 12,6 % ** Travail varié Situation restée favorable 3,2 % 2,9 % 4,1 % 9,5 % Situation devenue *** *** *** * défavorable 5,6 % 6,5 % 6,6 % 12,2 % Choix de la façon de procéder dans son travail Situation restée favorable Situation devenue défavorable 2,9 % 6,2 % *** 3,2 % 4,4 % ns 3,7 % 6,4 % *** 9,6 % 13,1 % ** « * » : p < 0,05 ; « ** » : p < 0,01 ; « *** » : p < 0,001 ; « ns » : non statistiquement significatif.
De façon globale (tableau 5), l’incidence de la souffrance psychique est statistiquement plus élevée chez ceux qui ont estimé que la situation de travail était devenue défavorable entre 1990 et 1995. Ce lien est plus marqué pour la lassitude que pour les autres formes de souffrance ; il est aussi plus important quand les changements négatifs portent sur les moyens de faire un travail de bonne qualité.
Tableau 6
Incidence de la souffrance psychique en fonction des changements dans la situation de travail vécus comme négatifs (sexe féminin)
Vécu du travail Évolution de la situation de travail Lassitude Solitude Inhibition Agressivité Moyens pour faire un travail de bonne qualité Situation restée favorable Situation devenue défavorable 4,9 % 7,5 % ** 5,2 % 8,5 % *** 7,7 % 9,5 % ns 10,3 % 15,2 % *** Apprendre dans son travail Situation restée favorable Situation devenue défavorable 4,2 % 9,6 % *** 5,3 % 7,7 % ** 7,8 % 10,4 % * 10,4 % 14,8 % ** Travail varié Situation restée favorable Situation devenue défavorable 4,5 % 8,9 % *** 5,6 % 7,0 % ns 7,9 % 9,9 % ns 10,5 % 15,0 % Choix de la façon de procéder dans son travail Situation restée favorable Situation devenue défavorable 4,9 % 6,9 % * 5,5 % 8,8 % *** 7,4 % 13,0 % *** 10,8 % 13,6 % * « * » : p < 0,05 ; « ** » : p < 0,01 ; « *** » : p < 0,001 ; « ns » : non statistiquement significatif.
Chez les femmes (tableau 6), l’influence des changements négatifs dans le vécu du travail a globalement les mêmes liens avec la souffrance psychique que chez les hommes, à savoir une augmentation de l’incidence des quatre modalités de la souffrance psychique quand la situation se détériore. Ce phénomène est plus systématique quand les changements négatifs portent sur le fait d’apprendre dans son travail ou de pouvoir choisir la façon de procéder.
Tableau 7
Incidence de la souffrance psychique en fonction des changements dans la situation de travail vécus comme positifs pour le sexe masculin
Vécu du travail Évolution de la situation de travail Lassitude Solitude Inhibition Agressivité Moyens pour faire un travail de bonne qualité Situation restée défavorable Situation devenue favorable 7,5 % 3,3 % *** 5,9 % 5,0 % ns 8,3 % 4,9 % ** 15,8 % 9,8 % *** Apprendre dans son travail Situation restée défavorable Situation devenue favorable 4,8 % 4,4 % ns 6,1 % 3,4 % * 6,0 % 7,0 % ns 12,7 % 10,7 % ns Travail varié Situation restée défavorable Situation devenue favorable 6,2 % 4,8 % ns 6,1 % 5,8 % ns 5,7 % 6,3 % ns 14,9 % 11,2 % * Choix de la façon de procéder dans son travail Situation restée défavorable Situation devenue favorable 5,6 % 4,3 % ns 6,1 % 3,9 % * 7,6 % 4,9 % * 13,4 % 8,9 % ** « * » : p < 0,05 ; « ** » : p < 0,01 ; « *** » : p < 0,001 ; « ns » : non statistiquement significatif.
Chez les hommes revus deux fois au travail, un changement vécu comme positif dans la situation de travail (tableau 7) s’accompagne globalement d’une diminution de l’incidence de la souffrance psychique. Ces liens sont moins souvent significatifs que dans le cas des changements négatifs de la situation de travail. C’est lorsque les changements portent sur les moyens de faire un travail de bonne qualité que les liens avec l’incidence de la souffrance psychique sont le plus significatifs, en particulier avec l’incidence de la lassitude, de l’inhibition et de la propension à la colère. Un changement positif portant sur le choix de la façon de procéder a une influence significative sur la diminution de l’incidence de la solitude, de l’inhibition et de la propension à l’agressivité. Par ailleurs, un changement positif portant sur le fait d’apprendre dans son travail influence favorablement, mais de façon non significative, l’incidence de la propension à l’agressivité et, quand le travail devient varié alors qu’il ne l’était pas, l’incidence de la propension à la colère diminue de façon significative.
Tableau 8
Incidence de la souffrance psychique en fonction des changements dans la situation de travail vécus comme positifs pour le sexe féminin
Vécu du travail Évolution de la situation de travail Lassitude Solitude Inhibition Agressivité Moyens pour faire un travail de bonne qualité Situation restée défavorable Situation devenue favorable 8,1 % 5,9 % ns 7,2 % 6,5 % ns 12,5 % 9,7 % ns 15,8 % 11,4 % * Apprendre dans son travail Situation restée défavorable Situation devenue favorable 8,3 % 6,1 % ns 7,1 % 6,9 % ns 10,1 % 10,4 % ns 14,3 % 11,5 % ns Travail varié Situation restée défavorable Situation devenue favorable 9,1 % 5,9 % * 8,0 % 5,2 % * 11,9 % 9,0 % ns 15 % 11,6 % ns Choix de la façon de procéder dans son travail Situation restée défavorable Situation devenue favorable 7,3 % 5,8 % ns 6,1 % 3,9 % * 10,7 % 8,1 % ns 13,3 % 11,5 % ns « * » : p < 0,05 ; « ** » : p < 0,01 ; « *** » : p < 0,001 ; « ns » : non statistiquement significatif.
Dans la population féminine (tableau 8), les changements vécus comme positifs dans la situation de travail ont moins d’influence sur l’incidence de la souffrance psychique que chez les hommes. Même si l’on observe presque toujours une diminution de l’incidence de chaque modalité de souffrance, elle n’est significative que dans quelques cas : diminution de l’incidence de la colère dans le cas d’une évolution positive portant sur les moyens de faire un travail de bonne qualité, de l’incidence de la lassitude et de la solitude si le travail devient varié, de l’incidence de la solitude quand l’évolution porte sur le choix de la façon de procéder.
En définitive, notre étude met en évidence des liens multiples et importants entre des facteurs professionnels, plus particulièrement ceux qui dérivent de l’organisation du travail, et des caractéristiques de la souffrance psychique. Cependant, ces résultats méritent d’être discutés sur certains points.
Le choix délibéré de ne retenir que quatre variables types d’expression de la souffrance psychique, d’après leur sens clinique, a eu inévitablement pour effet d’écarter de l’étude des salariés dont la souffrance psychique s’exprimait autrement. Ainsi, les réponses positives à d’autres items de l’Ispn – sommeil, fatigue, douleur – n’ont pas été exploitées. Malgré la diversité étiologique possible pour ces items, qui a d’ailleurs été vérifiée dans les différentes études spécifiques sur les données de l’enquête Estev, une origine psychique liée au travail ne peut pas pour autant être exclue.
Par type de souffrance, le choix d’un seul item est également discutable, puisqu’il tend à spécifier un aspect donné alors que, peut-être, réunir plusieurs items en un indicateur aurait été une méthode plus sensible. Les informations collectées par les items de l’Ispn ne permettaient pas une telle démarche, dès lors que nous avions délibérément écartés les items ayant une consonance forte avec la santé somatique.
Toutefois, pour les trois types de souffrance sentiment de lassitude, sentiment de solitude et sentiment d’inhibition, il existait un item relativement voisin de celui retenu dans l’étude. Dans ces trois cas, nous avons refait les analyses en considérant la présence d’un signe de souffrance psychique dès qu’il y avait une réponse positive à au moins un des items. Les résultats obtenus – non présentés ici – sont similaires à ceux qui viennent d’être décrits. Ainsi, on peut penser que nos résultats sont relativement stables par rapport aux dimensions de la souffrance psychique examinées. Cependant, il est clair, du point de vue épidémiologique, que des travaux méthodologiques restent à mener pour s’assurer de la pertinence des choix retenus pour évaluer la souffrance psychique à partir d’indicateurs sur des échantillons de population.
L’indicateur global « réactions émotionnelles » de l’Ispn ne peut pas convenir, car il contient des items plus spécifiques de la dépression que de la souffrance psychique. Cet indicateur est surtout utile pour distinguer la composante mentale de la santé perçue des composantes somatiques. Il est sensible à la notion de catégorie socioprofessionnelle et des études en cours montrent qu’il l’est aux composantes du modèle de Karasek concernant la tension au travail (Derriennic, Vézina, Monfort, 2000). Mais il est peu spécifique, d’où l’intérêt des résultats présentés sur des signes non pathologiques relevant de la souffrance psychique en relation avec des effets possibles des facteurs professionnels relevant de l’organisation du travail et qui, à notre connaissance, n’ont jamais été décrits jusque-là sur de vastes échantillons professionnels.
Ces liens ont été observés pour le sous-groupe des salariés vus deux fois au travail, par conséquent dans une situation susceptible d’affaiblir la force statistique des liaisons dans la mesure où les sujets ayant quitté le travail avaient des prévalences plus élevées de souffrance psychique au temps initial de l’enquête. Des études sur la valeur prédictive de la souffrance psychique sur le maintien dans l’emploi paraissent même une piste intéressante à examiner.
Les analyses transversales montrent que les femmes sont sensiblement plus nombreuses que les hommes, dans des conditions de travail en apparence identiques, à exprimer une souffrance psychique, quel qu’en soit le mode. Les interprétations possibles privilégient, d’une part, l’existence d’un plus grand déni de la souffrance psychique chez les hommes, et, d’autre part, une plus grande difficulté pour les femmes à être reconnues dans leur travail. Ces hypothèses sont étayées par les travaux de P. Molinier (1995). Par ailleurs, les situations de travail des femmes sont souvent caractérisées par un travail moins qualifié, comme le mettent en évidence différents travaux démographiques et sociologiques (Hirata, Kergoat, 1988 ; Maruani, Raynaud,1993).
Que ce soit dans les analyses transversales ou longitudinales, le rôle de l’âge dans l’expression de la souffrance psychique est assez modeste, bien qu’une certaine tendance à l’aggravation de la souffrance psychique ne puisse être écartée au-delà de 52 ans. Cependant, l’âge n’apparaît pas comme un facteur pronostique de l’évolution de la souffrance psychique entre les deux phases de l’enquête.
Il est remarquable de constater qu’à tout âge, c’est la relation au travail, à travers le vécu subjectif du travail, qui apparaît la plus déterminante, pour les hommes et les femmes. Le poids important de la perception du travail, déjà noté lors des analyses transversales de 1990, se confirme dans les mêmes analyses menées en 1995 et « résiste » aux analyses longitudinales orientées vers la recherche de relations de causalité. Le fait d’avoir un travail varié et celui d’avoir les moyens de faire un travail de bonne qualité en 1990 associés à une baisse de l’incidence de la souffrance psychique paraissent avoir un effet protecteur. Ces caractéristiques du travail renvoient à des organisations de travail laissant aux salariés des espaces de liberté, des possibilités de choix organisationnels, d’investissement au travail respectant les singularités et offrant des perspectives gratifiantes.
Nous n’avons pas mis en évidence, ni dans les analyses transversales, ni dans les analyses longitudinales, de différences marquées entre hommes et femmes quant à la nature et la force des liens entre la souffrance psychique et les différents facteurs étudiés. Un point, cependant, attire l’attention : les hommes soumis aux exigences du public déclarent toujours être plus prompts à des réactions de colère alors que, dans la population féminine, on n’observe pas de lien entre ces paramètres. Ce résultat est retrouvé dans toutes les analyses multifactorielles réalisées. En l’absence de données bibliographiques précises sur ce sujet, on peut suggérer l’hypothèse qu’une différence liée au genre est à l’origine de ce résultat.
Par ailleurs, lorsque l’on examine les relations entre les changements dans la situation de travail et l’incidence de la souffrance psychique, il apparaît que les changements négatifs dans la perception du travail ont une influence plus importante sur la souffrance psychique – dans le sens d’une aggravation – que les changements positifs. Les effets négatifs sur la santé d’une dégradation de la situation de travail apparaissent assez clairement, mais il semble qu’une situation jugée défavorable en 1990 continue à avoir un effet délétère en 1995, même après amélioration de la situation. Y a-t-il seulement une persistance des répercussions en termes de santé psychique des « mauvaises conditions de travail » ou faut-il évoquer le fait qu’une amélioration de la situation de travail ne peut avoir des effets qu’après un délai plus long que les cinq ans de notre étude ? Des constatations de même nature peuvent être faites quand on étudie les liens entre les changements dans la situation de travail et la disparition de la souffrance psychique. Cependant, les liens entre facteurs professionnels et disparition des symptômes sont difficiles à mettre en évidence, car les effectifs des salariés concernés – ceux qui se plaignaient de souffrance psychique en 1990 – sont faibles, ce qui, outre la perte de puissance statistique, ne permet pas de prendre en compte simultanément tous les facteurs précédemment analysés.
D’autres analyses détaillées, non présentées ici, ont permis de constater que les liens entre la souffrance psychique et des contraintes professionnelles spécifiques – devoir faire plusieurs choses à la fois, ne pas pouvoir quitter son travail des yeux, etc. – dépendent de la façon dont ces dernières sont ressenties par les salariés. Les analyses d’incidence, en particulier, montrent que la situation la plus favorable pour les salariés – incidence de souffrance psychique entre 1990 et 1995 plus faible – est observée quand ils sont concernés par une contrainte en 1995 et la jugent facile à supporter – quelle que soit la situation en 1990. La situation la plus défavorable s’observe pour les salariés qui, placés dans les mêmes conditions de contrainte en 1995, les jugent difficiles à supporter et, dans ce cas, il reste un effet attribuable, dans le sens attendu, aux situations de travail initiales de 1990. Ces résultats incitent à ne pas s’en tenir à l’existence ou non d’une contrainte à un moment donné mais de prendre également en considération son histoire, ce qui permet de la rendre tolérable ou non, facile à supporter ou non.
Ces résultats sont globalement concordants avec ceux des autres études dans les liens retrouvés entre l’organisation du travail et la santé mentale. Alors que la plupart des études s’attachent à retrouver des liens de causalité entre des caractéristiques du travail et des pathologies bien identifiées, notre étude concerne des manifestations de souffrance psychique qui ne relèvent pas d’une entité nosologique précise, dans un domaine infraclinique où les études quantitatives sont peu nombreuses.
Grâce à la puissance statistique de l’enquête Estev, on a pu mettre en évidence des facteurs professionnels possiblement explicatifs de la souffrance psychique. Il faut souligner que nous avons introduit des caractéristiques très précises du travail, en particulier dans le domaine du vécu subjectif, plutôt que des indicateurs agrégés, ce qui augmente considérablement le degré de complexité quant à la compréhension des phénomènes. Mais il nous semble que cette complexité des liens entre les facteurs du travail et la santé mentale est plus conforme à la réalité telle qu’elle est approchée dans la pratique clinique des médecins du travail. Il nous semble également important, notamment pour les professions dédiées à l’amélioration des conditions de travail, d’examiner le travail non seulement du point de vue « environnemental » – nature des expositions, des contraintes et du cadre général dans lequel s’exerce l’emploi : horaires, contrats, rémunérations, etc. –, mais aussi à la lumière du rapport subjectif que les salariés établissent avec leur situation de travail.
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