2002
Travailler
Dossier : Le Travail dans les fictions littéraires
Le travail dans les fictions littéraires d’Émile Zola
Adolfo Fernandez-Zoïla
Médecin des hôpitaux psychiatriquesDocteur ès lettres et sciences humaines
Rappel de la méthode zolienne du naturalisme avec nécessité pour cet auteur de reproduire des comportements et des parlers propres à l’époque et aux groupes d’individus mis en scène. Présentation des scènes de travail de quatre métiers décrits dans L’Assommoir (1877). Apparition de la description clinique, chez Coupeau, d’une névrose posttraumatique en liaison avec une rupture brusque en relation avec un événement temporel. Analyse de l’utopie romanesque de Travail (1901) où Zola propose une organisation du travail et de la vie socio-familiale nouvelle tout à fait fictionnelle qui tranche avec le système en vigueur à l’époque. Cette inspiration de Fourier pourrait trouver un écho dans certains phalanstères qui ont existé (Godin). Le fictionnel épique est porté par Zola à son comble, mais il n’ignore pas l’éclosion de composantes psychiques neuves au sein d’une éventuelle organisation autre.
Introduction to Zola’s naturalist method, who requires an updating of the behavior and speech proper to the epoch and to the groups of individuals staged therein. Presentation of work scenes associated to the four occupations described in L’Assommoir (1877). Appearance at Coupeau’s place of a post-traumatic neurosis linked to a brutal rupture and related to a temporary event. Analysis of Travail’s (1901) novelistic utopia, where Zola proposes a new organization of labor and of social and family life, that deeply contrasts with the time’s system. This inspiration, owing to Fourier, can also be related to certain communities that actually existed (Godin). Zola takes the genre of epical fiction to its maximal expression, even though he does not ignore the appearance of new psychic components within an eventual reorganization.
Presentación del método naturalista zoliano que necesita una actualización de comportamientos y hablares de la época y de los grupos humanos puestos en escena. Presentación de ciertos trabajos descritos en L’Assommoir (1877) y de una neurosis post-traumatica inédita, clínicamente ligada a una ruptura brusca de un evento temporal. Análisis de la utopía novelesca de Travail (1901) donde Zola presenta una organización del trabajo y de la vida socio-familiar nueva, que tanja con lo habitual en la época. Inspiración épica e imaginaria muy próxima de las teorías de Fourier. Los cuadros literarios ficcionales podrían evocar algunos de los falansterios que han realmente existido, tal como el de Godin.
« La vie est la vie elle-même, la vie est un continuel travail des forces chimiques et mécaniques. »
Le réalisme battait son plein lorsque le jeune Émile Zola (1840-1902) débarque à Paris, vers 1858, y poursuivre ses études. Il est en seconde. Double échec au baccalauréat ; ironie du sort : à cause du français. Il doit se mettre à la recherche d’un emploi. Orphelin de père, doté d’une mère désargentée et procédurière, il faut qu’il apprenne à gagner sa vie. Bientôt Hachette l’accueille, pour ficeler les paquets de livres expédiés aux auteurs. Le milieu l’attire, surtout dans la fascination du littéraire. Zola lit beaucoup, écrit des vers, se tient au courant de la vie littéraire et artistique parisienne. Bientôt, il propose à un directeur de journal de rédiger des chroniques d’expositions, puis de spectacles et de livres. Il devient journaliste. Voilà Zola lancé dans la défense de la nouvelle peinture, d’Édouard Manet surtout, qui arrive dans la suite déjà glorieuse d’un Courbet et d’un Corot, au seuil d’un courant encore inconnu, l’impressionnisme.
Zola s’ouvre à l’écriture. Il a toujours fait des vers et il vivait dans l’admiration des romantiques, de Victor Hugo à Alfred de Musset qu’il chérit, intimement, très fort. Il ose, et, de La confession de Claude (1865) à Thérèse Raquin (1867), il a le temps de réunir les meilleurs de ses articles dans Mes haines (1866) et les textes dédiés à la peinture et à la défense de Manet dans Mon salon et Édouard Manet (1867). Zola est connu. Il entreprend un grand projet, la série romanesque des Rougon-Macquart, Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire. Il prévoit dix romans. Il y en aura vingt. D’emblée il opte pour le « naturalisme » et pour « la science et le discours scientifique ». Telle est la mode du temps.
Zola admire Balzac et son Å“uvre. Il veut faire du nouveau, plus « naturel », et anticiper sur le « pas encore là ». Il réunit, en 1880, ses articles théoriques autour d’un titre évocateur, Le Roman expérimental. Mais il est déjà sur la brèche pour faire « vrai », pour transcrire les acquis de la science, médicale surtout, innover en familiarisant le public avec « la folie » et les lois de « l’hérédité ». La littérature scientifico-médicale atteignait un sommet avec Les Folies lucides d’Ulysse Trélat, une approche de nos actuelles névroses. Zola emprunte et invente, il se révèle un superbe clinicien. Il inventorie et archive. Il prête aux démarches de ses personnages et aux situations une allure de réalité, alors qu’il invente, transpose et arrange selon le filon romanesque qui est le sien. Il soumet les personnages et les situations romanesques à des distorsions fictionnelles qui prennent le semblant d’une « expérimentation ». L’Å“uvre et la personne de Claude Bernard l’ont beaucoup impressionné. Zola va s’emparer de la science, s’abriter derrière elle « pour que personne ne l’ennuie » et aussi pour faire vrai. Il pense que l’historicité du moment l’exige. Il voit juste. Car Zola ne s’est toujours voulu que romancier, constructeur d’une série de fictions littéraires, où les folies comme les à-peu-près de l’hérédité vont figurer tels des personnages à part entière, évoluant en pleine fiction fantaisiste prenant l’allure de la « vérité vraie ». Une audace. Malheur à qui se laisserait prendre et croirait naïvement que le « naturalisme » est une copie, voire une photocopie du réel et du naturel. Tout est artifice, au meilleur sens du mot, c’est-à-dire art romanesque, chez cet inventeur qui a anticipé, dès son époque, sur le cinéma et sur les reportages d’un nouveau genre.
Et le travail, les ateliers, les mines, le chemin de fer, les occupations autour de la bourse, le travail de l’argent, le travail de la terre, le travail dans les grands magasins, le travail des putains, le travail des curés, le travail des politiques, le travail des soldats dans la guerre, le travail des écrivains et des peintres… Le travail, sous toutes ses coutures, va devenir la scène et l’usine où se forgent les fictions littéraires les plus inattendues. Le succès populaire va être certain. Les ouvriers, les travailleurs, les artisans et tous ceux qui Å“uvrent se reconnaîtront dans ces descriptions. Les journalistes, les politiques, les représentants du peuple ou qui s’en réclament seront plus partagés.
En 1877, le roman L’Assommoir déclenche une polémique. Il y a ceux qui s’accordent avec la nécessité de dénoncer les méfaits de l’alcoolisme et ceux qui Å“uvrent dans la sensiblerie et qui trouvent, soit que ce roman dessert les travailleurs en montrant « leurs vices », soit que le vocabulaire est trop cru, et traitent Zola de pornographe. Le naturalisme a affronté de durs combats pour laisser être la simple vérité des faits. L’Assommoir va ouvrir la danse et gagner la triple gloire pour son auteur : le nombre d’exemplaires vendus, l’argent, la puissance d’attraction parmi les écrivains prêts à le suivre. Les jalousies et la haine aussi. Ainsi vont les humains. Essayons de nous concentrer sur quelques épisodes de ce roman, pour accorder ensuite une attention particulière à Travail, publié en 1901 et dont nous fêtons ici, discrètement, le centenaire.
L’Assommoir : le travail au centre d’un monde social
L’Assommoir est le roman du peuple, des travailleurs et de certains de leurs travers apparents dont l’emprise de ces « tournées de vitriol » consommées dans les « assommoirs », ces estaminets dont le terrible alambic est l’arrière-symbole, destinés à la vente de ce « cric » qui assommait tout un chacun. Mais c’est aussi le roman qui prend le temps de décrire des scènes de travail, les gestes minutieux de certaines tâches. Nous retiendrons quatre descriptions, concernant les métiers de blanchisseuse, de fabricant de chaînettes en or, d’ouvrier zingueur, de travailleurs forgerons attachés au façonnage d’un rivet. Zola décrit aussi un « cas de névrose posttraumatique » avec une fine analyse de la mise en récit, dans l’après de la chute du zingueur Coupeau. Nous citons le texte pour que nos lecteurs, à leur tour, aient envie d’aller se documenter de plus près.
Gervaise se rend au lavoir avec son linge, celui de ses deux enfants et de Lantier, leur père, avec qui elle vit.
« C’était un immense hangar, à plafond plat, à poutres apparentes, monté sur des piliers de fonte, fermé par de larges fenêtres claires… Mettez-vous là, je vous ai gardé votre place… (lui indique Mme Boche). Gervaise défaisait son paquet, étalait les chemises des petits […] Elle avait trié le linge, mis à part les quelques pièces de couleur. Puis après avoir rempli son baquet de quatre seaux d’eau froide, pris au robinet, derrière elle, elle plongea le tas du linge blanc ; et, relevant sa jupe, la tirant entre ses cuisses, elle entra dans une boîte, posée debout, qui lui arrivait au ventre. “Ça vous connaît, hein ? répétait Mme Boche. Vous étiez blanchisseuse dans votre pays, n’est-ce pas ma petite ?” Gervaise, […] commençait à décrasser son linge. Elle venait d’étaler une chemise sur la planche étroite de la batterie, mangée et blanchie par l’usure de l’eau ; elle la frottait de savon, la retournait, la frottait de l’autre côté […] “ Oui, oui, blanchisseuse… À dix ans… Il y a douze ans de ça” […] Tout le linge blanc fut battu, et ferme ! Gervaise le replongea dans le baquet, le reprit pièce par pièce pour le frotter de savon une seconde fois et le brosser. D’une main, elle fixait la pièce sur la batterie ; de l’autre main, qui tenait la courte brosse de chiendent, elle tirait du linge une mousse salie, qui, par longues bavures, tombait. Alors, dans le petit bruit de la brosse, elles se rapprochèrent, elles causèrent d’une façon plus intime […] [Gervaise] avait fini de brosser son linge. “Il faut que j’aille chercher mon eau chaude” […] Elle versa l’eau chaude dans le baquet, et savonna le linge une dernière fois, avec les mains, se ployant au-dessus de la batterie, au milieu d’une vapeur qui accrochait des filets de fumée grise dans ses cheveux blonds. “Tenez, mettez donc des cristaux, j’en ai là”, dit obligeamment la concierge. Et elle vida dans le baquet de Gervaise le fond d’un sac de carbonate de soude, qu’elle avait apporté. Elle lui offrit aussi de l’eau de javel ; mais la jeune femme refusa ; c’était bon pour les taches de graisse et les taches de vin […] Gervaise s’essuya le front de sa main mouillée. Puis, elle tira de l’eau une autre pièce de linge, en hochant de nouveau la tête […] Gervaise lavait son linge de couleur dans l’eau chaude, grasse de savon, qu’elle avait conservée. Quand elle eut fini, elle approcha un tréteau, jeta en travers toutes les pièces, qui faisaient par terre des mares bleuâtres. Et elle commença à rincer. Derrière elle, le robinet d’eau froide coulait au-dessus d’un vaste baquet, fixé au sol, et que traversaient deux barres de bois, pour soutenir le linge. Au-dessus, en l’air, deux autres barres passaient, où le linge achevait de s’égoutter [2]. »
Gervaise, sollicitée par Coupeau, accepte le mariage, mais il convient qu’elle vienne, avec lui, rendre visite à la sÅ“ur de Coupeau, mariée, chez qui il prenait pension pour ses repas. M. et Mme Lorilleux travaillaient chez eux à la fabrication de chaînes en or. Gervaise, intimidée, s’attendait à entrer dans un lieu prestigieux où l’or brillerait partout…
« “Et puis, si vous n’avez jamais vu faire des chaînes d’or, ça vous amusera à regarder. Ils ont justement une commande pressée pour lundi. – Ils ont de l’or chez eux ? demanda Gervaise. – Je crois bien ! il y en a sur les murs, il y en a par terre, il y en a partout” […] Ils entrèrent […] Dans le second compartiment se trouvait installé l’atelier : au fond, une étroite forge avec son soufflet ; à droite, un étau scellé au mur, sous une étagère où traînaient des ferrailles ; à gauche, auprès de la fenêtre, un établi tout petit, encombré de pinces, de cisailles, de scies microscopiques, grasses et très sales […] La grande clarté, une lampe brûlant sur l’établi, un brasier de charbon flambant dans la forge, accroissait encore son trouble. Elle [Gervaise] finit pourtant par voir Mme Lorilleux, petite, rousse, assez forte, tirant de toute la vigueur de ses bras courts, à l’aide d’une grosse tenaille, un fil de métal noir, qu’elle passait dans les trous d’une filière, fixée à l’étau. Devant l’établi, Lorilleux, aussi petit de taille, mais d’épaules plus grêles, travaillait, du bout de ses pinces, avec une vivacité de singe, à un travail si menu, qu’il se perdait entre ses doigts noueux. [Lorilleux dit] “N’entrez pas dans l’atelier, ça nous gênerait” […] Et il reprit son travail menu, la face de nouveau dans le reflet verdâtre d’une boule d’eau, à travers laquelle la lampe envoyait sur son ouvrage un rond de vive lumière. “Prends les chaises !” cria à son tour Mme Lorilleux […] Elle avait roulé le fil ; elle le porta à la forge, et là, activant le brasier avec un large éventail de bois, elle le mit à recuire, avant de le passer dans les derniers trous de la filière […] “Et l’or ?” demanda Gervaise à demi-voix […] “L’or ? dit-il ; tenez en voilà, en voilà encore, et en voilà à vos pieds !” Il avait indiqué successivement le fil aminci que travaillait sa sÅ“ur, et un autre paquet de fil, pareil à une liasse de fil de fer, accroché au mur, près de l’étau ; puis, se mettant à quatre pattes, il venait de ramasser par terre, sous la claie de bois qui recouvrait le carreau de l’atelier, un déchet, un brin semblable à la pointe d’une aiguille rouillée. Gervaise se récriait. Ce n’était pas de l’or, peut-être, ce métal noirâtre, vilain comme du fer ! Il dut mordre le déchet, lui montrer l’entaille luisante de ses dents. Et il reprenait ses explications : les patrons fournissaient l’or en fil, tout allié ; les ouvriers le passaient d’abord par la filière pour l’obtenir à la grosseur voulue, en ayant soin de le faire recuire cinq ou six fois pendant l’opération, afin qu’il ne cassât pas. Oh ! il fallait une bonne poigne et de l’habitude ! Sa sÅ“ur empêchait son mari de toucher aux filières, parce qu’il toussait. Elle avait de fameux bras, il lui avait vu tirer l’or aussi mince qu’un cheveu. Cependant, Lorilleux, pris d’un accès de toux, se pliait sur son tabouret […] “Moi, je fais la colonne”. Coupeau força Gervaise à se lever. Elle pouvait bien s’approcher, elle verrait. Le chaîniste consentit d’un grognement. Il enroulait le fil, préparé par sa femme autour d’un mandrin, une baguette d’acier très mince. Puis, il donna un léger coup de scie, qui tout le long du mandrin coupa le fil, dont chaque tour forma un maillon. Ensuite, il souda. Les maillons étaient posés sur un gros morceau de charbon de bois. Il les mouillait d’une goutte de borax, prise dans le cul d’un verre cassé, à côté de lui ; et, rapidement, il les rougissait à la lampe, sous la flamme horizontale du chalumeau. Alors, quand il eut une centaine de maillons, il se remit une fois encore à son travail menu, appuyé au bord de la cheville, un bout de planchette que le frottement de ses mains avait poli. Il ployait la maille à la pince, la serrait d’un côté, l’introduisait dans la maille supérieure déjà en place, la rouvrait à l’aide d’une pointe ; cela avait une régularité continue, les mailles succédant aux mailles, si vivement, que la chaîne s’allongeait peu à peu sous les yeux de Gervaise, sans lui permettre de suivre et de bien comprendre. “C’est la colonne, dit Coupeau. Il y a le jaseron, le forçat, la gourmette, la corde. Mais ça, c’est la colonne. Lorilleux ne fait que la colonne.” [3] »
Abordons maintenant Coupeau dans son métier de zingueur. Gervaise, décidée à devenir blanchisseuse à son compte, veut visiter un magasin qu’elle a déjà presque arrêté et vient vers six heures chercher son époux sur le lieu de travail, pour aller ensemble arrêter l’affaire.
« Coupeau terminait alors la toiture d’une maison neuve, à trois étages. Ce jour-là, il devait justement poser les dernières feuilles de zinc. Comme le toit était presque plat, il y avait installé son établi, un large volet sur deux plateaux. Un beau soleil de mai se couchait, dorant les cheminées. Et, tout là-haut, dans le ciel clair, l’ouvrier taillait tranquillement son zinc à coups de cisaille, penché sur l’établi, pareil à un tailleur coupant, chez lui, une paire de culottes. Contre le mur de la maison voisine, son aide, un gamin de dix-sept ans, fluet et blond, entretenait le feu du réchaud en manÅ“uvrant un énorme soufflet, dont chaque haleine faisait envoler un pétillement d’étincelles. “Hé ! Zidore, mets les fers !” cria Coupeau. L’aide enfonça les fers à souder au milieu de la braise, d’un rose pâle dans le plein jour. Puis, il se remit à souffler. Coupeau tenait la dernière feuille de zinc. Elle restait à poser au bord du toit, près de la gouttière ; là, il y avait une brusque pente, et le trou béant de la rue se creusait. Le zingueur, comme chez lui, en chaussons de lisières, s’avança, traînant les pieds, sifflotant l’air d’Ohé ! les p’tits agneaux. Arrivé devant le trou, il se laissa couler, s’arc-bouta d’un genou contre la maçonnerie d’une cheminée, resta à moitié chemin du pavé. Une de ses jambes pendait. Quand il se renversait pour appeler cette couleuvre de Zidore, il se rattrapait à un coin de la maçonnerie, à cause du trottoir, là-bas, sous lui. »
« Mais Zidore ne se pressait pas. Il s’intéressait aux toits voisins, à une grosse fumée qui montait au fond de Paris, du côté de Grenelle ; ça pouvait bien être un incendie. Pourtant, il vint se mettre à plat ventre, la tête au-dessus du trou ; et il passa les fers à Coupeau. Alors, celui-ci commença à souder la feuille. Il s’accroupissait, s’allongeait, trouvant toujours son équilibre, assis d’une fesse, perché sur la pointe d’un pied, retenu par un doigt. Il avait un sacré aplomb, un toupet du tonnerre, familier, bravant le danger. Ça le connaissait. C’était la rue qui avait peur de lui. Comme il ne lâchait pas sa pipe, il se tournait de temps à autre, il crachait paisiblement dans la rue […] Maintenant, penché sur son établi, il coupait son zinc en artiste. D’un tour de compas, il avait tracé une ligne, et il détachait un large éventail, à l’aide d’une paire de cisailles cintrées ; puis, légèrement, au marteau, il ployait cet éventail en forme de champignon pointu. Zidore s’était remis à souffler la braise du réchaud […] “Veux-tu me donner les fers, sacrée andouille !” Il souda, il cria à Gervaise [qu’il avait aperçue en train de l’attendre, comme convenu] : “Voilà, c’est fini… je descends.” Le tuyau auquel il devait adapter le chapiteau, se trouvait au milieu du toit […] le zingueur voulut se pencher, mais son pied glissa. Alors, brusquement, bêtement, comme un chat dont les pattes s’embrouillent, il roula, il descendit la pente légère de la toiture, sans pouvoir se rattraper. “Nom de Dieu !” dit-il d’une voix étouffée. Et il tomba. Son corps décrivit une courbe molle, tourna deux fois sur lui-même, vint s’écraser au milieu de la rue avec le coup sourd d’un paquet de linge jeté de haut [4]. »
Description fine d’un métier qui se double ici d’un intérêt majeur pour nous, psychopathologues du travail. Nous assistons à un accident. L’observation montre l’absence de protection de l’époque. Le texte, dans sa rédaction, ajoute les propos que Gervaise adresse à Coupeau et ceux que Nana, leur petite fille, crie à son père. L’auteur tend la discursivité en faisant ressortir les risques du métier compensés par l’adresse des gestes et fait jaillir l’imminence du danger, afin de créer chez le lecteur la tension psychique indispensable pour le vivre tel un minidrame. Un atout de Zola, il met le lecteur dans le coup, l’attire dans le vif du texte, lui faisant connaître les péripéties que les actants ne perçoivent pas encore. Un maître du suspense, dont Hitchcock est un digne héritier – à supposer que celui-ci l’ait lu !
Et l’événement traumatique sera aussi un événement temporel introduisant une rupture dans la ligne de vie. Coupeau récupéré par Gervaise qui se dévoue pour payer les soins à la maison. Lorsque Gervaise, sans hésiter, décide de ramener son mari chez eux, les voisins approuvent : « Bien sûr, elle sauverait son homme, tandis qu’à l’hôpital les médecins faisaient passer l’arme à gauche aux malades trop détériorés
[5]. »
« Pendant huit jours Coupeau fut très bas […] Seule, Gervaise, pâlie par les veilles, sérieuse, résolue, haussait les épaules. Son homme avait la jambe droite cassée ; ça, tout le monde le savait ; on la lui remettrait, voilà tout. Quant au reste, au cÅ“ur décroché, ce n’était rien. Elle le lui raccrocherait, son cÅ“ur. Elle savait comment les cÅ“urs se raccrochent, avec des soins, de la propreté, une amitié solide. Et elle montrait une conviction superbe, certaine de le guérir, rien qu’à rester autour de lui et à le toucher de ses mains, dans les heures de fièvre. Elle ne douta pas une minute [6]. »
Zola, à travers la métaphore du « cÅ“ur décroché », fait allusion au choc psychique subi, au mécontentement de soi qui a pu intervenir, à une faille dont Gervaise ne peut, à cet instant, mesurer les méfaits. Elle est sûre d’elle ; elle ne sait pas encore qu’elle ne peut « être » en lui, à sa place, pour lui, Coupeau. Les histoires de vie sont individuelles, surtout dans leur versant intime, l’historialité, là où la discursivité à petits mots, à peine murmurés, élabore une temporalité propre à soi, dont la ligne, une fois cassée, risque d’être éjectée hors de soi, dans un ailleurs propice aux éclatements du psychopathologique. Et c’est bien ce qui arriva. Coupeau produisait un discours extérieur monotone et répétitif où il s’indignait de rester cloué là, sur le lit, à regarder toujours le même plafond. Il racontait « son » accident à ceux qui venaient le voir, assommant par cette répétition les plus dévoués, ceux qui se croyaient obligés de lui « tenir la jambe » – ! Et, en même temps, Coupeau s’enfonçait dans cette discursivité languissante et gémis-sante qui ne produisait plus rien d’original, n’assurait plus la temporalisation endogène aux monstrations psychiques. Temporalité qui se coupait intérieurement, se fendillait, se « schizait » irrémédiablement. Et l’alcool fit le reste. Coupeau, paresseux et criblé par la peur, ne voulut plus retravailler ni monter sur les toits, et surtout bientôt il passera toutes ses journées vautré dans l’alcool, dépensant jusqu’au dernier sou les économies et les gains de Gervaise.
On pourrait dire « Perrette et le pot au lait ». Adieu, à la boutique et à la blanchisserie désirées par Gervaise. Mais le roman se poursuit. Un amoureux secret veille, Goujet, dit « Gueule-d’or », qui va lui prêter l’argent nécessaire… Gervaise prenait soin du linge de Goujet et de Mme Goujet mère. Un jour, Gervaise va rendre visite à Goujet à la fabrique de boulons et de rivets, ce qui va nous permettre d’observer les gestes et les comportements des ouvriers autour de la forge.
« Alors, Gervaise reconnut Goujet devant la forge, à sa belle barbe jaune. Étienne tirait le soufflet […] La forge flambait, avec des fusées d’étincelles ; d’autant plus que le petit, pour montrer sa poigne à sa mère, déchaînait une haleine énorme d’ouragan. Goujet debout, surveillant une barre de fer qui chauffait, attendait, les pinces à la main. La grande clarté l’éclairait violemment, sans une ombre […] Quand la barre fut blanche, il la saisit avec les pinces et la coupa au marteau sur une enclume, par bouts réguliers, comme s’il avait abattu des bouts de verre, à légers coups. Puis, il remit les morceaux au feu, où il les reprit un à un, pour les façonner. Il forgeait des rivets à six pans. Il posait les bouts dans une clouière, écrasait le fer qui formait la tête, aplatissait les six pans, jetait les rivets terminés, rouges encore, dont la tache vive s’éteignait sur le sol noir ; et cela d’un martèlement continu, balançant dans sa main droite un marteau de cinq livres, achevant un détail à chaque coup, tournant et travaillant son fer avec une telle adresse, qu’il pouvait causer et regarder le monde. L’enclume avait une sonnerie argentine. Lui, sans une goutte de sueur, très à l’aise, tapait d’un air bonhomme, sans paraître faire plus d’efforts que les soirs où il découpait des images chez lui […] Le forgeron voulait parler d’une commande de gros boulons qui nécessitaient deux frappeurs à l’enclume […] Ils se défiaient [Goujet-Gueule-d’or et Bec-Salé dit Boit-sans-soif], allumés par la présence de Gervaise. Goujet mit au feu les bouts de fer coupés à l’avance ; puis, il fixa sur une enclume une clouière de fort calibre. Le camarade avait pris contre le mur deux masses de vingt livres… “Alors, nous frappons ensemble ? – Pas du tout ! chacun son boulon, mon brave !” […] Des boulons de quarante millimètres établis par un seul homme, ça ne s’était jamais vu ; d’autant plus que les boulons devaient être à tête ronde, un ouvrage d’une fichue difficulté, un vrai chef-d’Å“uvre à faire […] En trente coups, Bec-Salé, dit Boit-sans-soif, avait façonné la tête de son boulon […] Lorsqu’il le retira de la clouière, le boulon, déformé, avait la tête mal plantée d’un bossu […] C’était le tour de la Gueule-d’or […], il ne se pressa pas, il prit sa distance, lança le marteau de haut, à grandes volées régulières. Il avait le jeu classique, correct, balancé et souple […] Les talons [de la masse] s’enfonçaient dans le fer rouge, sur la tête du boulon, avec une science réfléchie, d’abord écrasant le métal au milieu, puis le modelant par une série de coups d’une précision rythmée […] La tête du boulon était polie, nette, sans une bavure, un vrai travail de bijouterie, une rondeur de bille faite au moule [7]. »
Ensuite, Goujet conduisit Gervaise vers « un autre hangar, où son patron installait toute une fabrication mécanique… Goujet s’était arrêté devant une des machines à rivets. Il resta là, songeur, la tête basse, les regards fixes. La machine forgeait des rivets de quarante millimètres, avec une aisance tranquille de géante… En douze heures, cette sacrée mécanique en fabriquait des centaines de kilogrammes… Un jour, bien sûr, la machine tuerait l’ouvrier… »
Zola connaît la situation ouvrière, les conditions de vie et de travail… Nous voulions donner l’occasion, à nos collègues psychologues, de lire quelques descriptions d’un romancier psychologue, axées ici sur certains aspects du travail qui ont un peu évolué, et de noter ces ruptures brusques éventuelles, thème qui nous est cher. Je souhaiterais que Zola devienne un classique pour ces descriptions psychologiques concernant les manières de travailler.
D’autres scènes pourraient être empruntées à Germinal, à La Terre ou à La Bête humaine avec le travail autour de la Lison, une locomotive à vapeur…
Lisons ici quelques pages de Travail, dernier roman publié du vivant de Zola.
Travail et le possible surgissement de sentiments autres
« Chacun a le droit et le devoir de se faire lui-même
[8]. »
Émile Zola
Zola entreprend, à la suite des Rougon-Macquart (20 vol.), deux séries romanesques qui constitueront, pour Henri Mitterand et pour les universitaires d’aujourd’hui, le « troisième Zola ». Le « premier Zola » comprend toutes les fictions publiées avant La Fortune des Rougon (1870), premier volume des Rougon-Macquart. Ce troisième Zola s’étale dans le cycle des Villes et dans celui des Évangiles, avec une interruption liée à l’affaire Dreyfus : J’accuse est paru le 13 janvier 1898.
Dans les derniers ouvrages, Zola se lance dans une écriture romanesque de fabulation où le réalisme et le naturalisme sont moins présents. L’imagination prend, seule, le pouvoir, avec des envolées dans les domaines de l’utopie. Ce que l’on ne saurait reprocher au romancier ; son imagination a évolué depuis la mise en chantier de l’écriture, il y a presque quarante ans. Après les implications dans un lyrisme sensoriel et sensuel inédit qui a frappé par son éveil et par sa force, dans les vingt volumes des Rougon-Macquart, le « deuxième Zola ». Le seul témoignage de Mallarmé suffirait à le mettre au plus haut. Le romancier s’est donné tout entier à une entreprise moralisatrice concernant les liens sociaux, qu’il souhaitait fraternels, pleins de bienveillance, bien organisés pour le bonheur de chacun. Zola n’est pas naïf. On sait aujourd’hui que la naïveté avait plutôt fleuri chez ceux qui croyaient aux promesses fallacieuses des idéologues et des hérauts du socialisme dit « scientifique ». Zola pense profond et veut proposer de nouveaux rapports sociaux et de nouveaux types d’organisation humaine autour du travail, aptes à faire surgir de nouvelles composantes de l’activité psychique. Il n’a jamais cru aux sermons des Églises et il a de bonnes raisons de penser que les idéologues ont mené – et vont mener – le peuple à la tuerie. Zola a toujours eu des réserves à l’égard de la Commune de Paris et surtout à l’égard des conséquences qui s’ensuivirent, qui auraient pu être prévues.
Rappelons que Zola lit énormément de journaux, au moins cinq chaque jour, et que ceux-ci multiplient les nouvelles autour des mouvements politico-syndicaux et politico-sociaux, tout en accordant une grande place aux nouvelles dites « scientifiques ». Ça remue en France. Et Zola veut en être, mais à sa façon. Qui ne plaît pas à tout le monde, même aujourd’hui. Rappelons que Zola entreprend ce cycle des trois villes : Lourdes (1894), un magnifique roman, une étude des émotions humaines d’une analyse psychologique raffinée ; Rome (1896), roman plus ouvert à la fantaisie ; Paris (1898) où Zola fait écho aux mouvements anarchistes qui pullulaient alors dans la capitale. Puis, il entreprend ces textes plus ouverts à un imaginaire d’un romantisme épique, social, syndical, touchant les liens civils et les liens sociaux. Fécondité (1899), dédié aux vertus de la germination : le blé et les enfants naissent et prospèrent. Une idylle de ce qui « devrait » être, si « le Sauveur » avait été efficace, avec simplicité et pour tous. Encore une fois, Zola n’est pas naïf, il règle ses comptes, avec l’institution religieuse, avec le bon Dieu, avec les mille et une façons de berner le peuple, y compris par le tissu d’utopies non romanesques, elles, dont on a abreuvé ceux qui attendent « la terre promise ». Et ajoutons que Zola n’avait encore rien vu !
Puis, enfin, arrive Travail (1901), pensé et écrit avec un réalisme nouveau, celui accordé aux liens humains pris dans les organisations du travail et d’où pourraient jaillir des sentiments encore inédits, longtemps prêtés aux humains mais qui ne peuvent germer à cause des enchaînements routiniers qui tenaillent les activités psychiques ou encore les mentalités.
Jamais on a montré une telle interaction, dans le détail, en s’attachant à figurer et à inventer de manière romanesque ce vers quoi les humains peuvent s’orienter, en prenant le plus grand soin de leurs démarches de chaque jour, dans le détail des conduites quotidiennes. Et non dans les envolées du « il n’y a qu’à » ou dans les processions-manifestations qui réclament « la terre promise ». Rappelons que ni Marx – disparu en 1883 – ni Engels n’ont su apprécier Zola ; ils l’ont rejeté et tenu en laisse : trop dangereux, avec son souci de faire vrai et de le dire à tout un chacun ; souvent dans l’efficace, pour ceux qui ont appris à le lire.
Après Travail, Zola s’attelle à Vérité (1903), roman posthume. Zola est mort dans la nuit du 28 au 29 septembre 1902, par asphyxie accidentelle.
Vérité avait commencé à paraître en feuilleton dès le 7 août 1902. Ce roman reprenait, dans une dimension non journalistique mais romanesque, les plis et les replis de l’affaire Dreyfus, mêlés de savante façon aux détails imaginaires, mais réels et non excessifs, du combat pour la laïcité de l’enseignement, face aux pouvoirs exorbitants d’une Église qui avait pris l’habitude d’imposer la foi, avec l’apprentissage de l’orthographe.
On a reproché à Travail son versant dit « utopique » ; on a parlé de science-fiction. Faut-il dire, aujourd’hui, douze ans après la chute du mur de Berlin et l’inventaire douloureux de ces derniers cent ans qui n’a pas fini d’être exploré, que l’utopie était ailleurs ? Faut-il mettre des limites à l’imagination d’un romancier qui écrit « roman » au frontispice des fictions littéraires qu’il donne à lire ? Forgés que nous avons été par les idéologues de tous bords, on a cru que ce roman était « pauvre », une simple balade dans l’imaginaire fouriériste. Gardons aujourd’hui une lecture calme, orientée uniquement vers le romanesque. Et ne faisons pas de procès inutile à un écrivain qui est resté, en dépit de tout, un pratiquant du naturalisme. Il a su nous rapporter, çà et là, les manières de dire ou les manières de faire qui étaient le propre de certaines organisations, de certains groupes bien installés en eux-mêmes, fussent-ils ceux des « mentalités ouvrières » d’une époque. Lorsqu’il reprend leurs propos, qui sont aujourd’hui plus délicats à entendre par nos oreilles devenues plus attentives, n’identifions pas l’écrivain avec les propos qu’il restitue, qu’il reproduit ou qu’il invente dans la bouche de ses personnages. Accordons-lui la possibilité d’utilisation de cette dimension imaginative du romancier, sans vouloir y coller les faits de sa vie personnelle, ou encore sans vouloir y voir les effets de telle ou telle attitude personnelle. Il est devenu difficile, depuis le règne impérialiste du signifiant et de certaines lectures psychanalytiques, d’accorder aux imaginaires une autonomie. À entendre certains, la création artistique est un simple vomissement, une déjection de ce qui est profondément enfoui chez l’auteur. Et l’on veut retrouver les petits faits et gestes de l’auteur dans les projections romanesques. Les romans ne seraient-ils plus l’apanage de l’imagination ? Or, le romancier emprunte au réel et travaille avec son outil de choix, l’imaginaire et l’imagination, il produit ses Å“uvres avec et dans les mots. Ici aussi, l’inventivité est certaine.
En 1979, les ouvriers de Lip, « les Lip », en lutte pour tenter de récupérer leur outil de travail, ont réédité la première partie de ce roman, car « À un détour du chemin, une rencontre, celle du “chantre” inconnu de ce socialisme : Émile Zola » était venu renforcer leur combat. Les Lip avaient vu juste. Ce socialisme – dit « utopique » par les « chantres » du socialisme dit « scientifique » – reposait dans le roman sur une organisation minutieuse des comportements de travail autour des produits à façonner. Loin des sonneries de trompette des discours enflammés, appelant à « changer la société », ici, deux envoyés du ciel romanesque – d’autres d’Artagnan… – venaient, l’un apporter son argent et son savoir, l’autre ses qualités savamment apprises dans la pratique industrielle, pour proposer une entreprise organisée sur un type nouveau. C’est une avancée sur une structuration tout autre des liens sociaux, des petits et des plus grands groupes, jouissant d’une chance, celle d’essayer de faire apparaître, avec calme et persévérance, les éléments psychiques nouveaux, inédits, susceptibles, à leur tour, de laisser pousser les fragments de nouvelles manières de se parler, de s’entretenir, de se conduire les uns avec les autres, de s’aimer aussi. Rien ne jaillit spontanément, naturellement, comme on le croit naïvement. Zola savait, lui, ce qu’il lui en avait coûté d’apprendre à écrire et à inventer dans le romanesque, de même que d’apprendre, ce qui est plus subtil, les secrets des liens sociaux. Les mutations sont et vont être microscopiques. Laisser être et laisser pousser n’est pas facile. Que l’on ne se méprenne pas, le romancier peut brosser, çà et là, des avancées surprenantes ; ce stratagème apparaît pour calmer l’impatience du lecteur – et peut-être de l’écrivain. Mais, si on prend le temps de relire – chaque roman de Zola exige, selon moi, au moins trois lectures avant de commencer à saisir tout ce qui appelle à être dans ces pages d’imagination –, on s’aperçoit que les métamorphoses sont minimes ; elles anticipent sur ce qui a guidé l’auteur. Une nouvelle association pondérée, minutieusement pratiquée dans le détail des résultats des expériences constatées, dans la répartition des divers temps de travail – de plusieurs types de travail –, du temps de loisir, du temps pour la culture, du temps associatif, basés sur une interaction entre le capital, le travail et le savoir, peuvent faire germer des façons de s’aimer et de s’approcher, intersubjectivement, tout autres. Utopie ? Non, invitation, en transposant chacun en ce qui le concerne, à entreprendre ces mutations auprès de soi, dans son petit cercle et déjà dans son propre couple ou dans sa propre famille. Mais, et Zola le montre, les vieux sentiments – de haine, de jalousie, de rivalité, de rejet, d’exclusion… – ne disparaissent pas d’un coup de baguette magique… Une patience neuve, elle aussi, est requise. L’homme peut l’imaginer, la souhaiter ; peut-être pourra-t-il, un jour, y parvenir, en passant par ce travail minutieux auprès de soi, en accordant une attention nouvelle à ce qui pourrait apparaître, à condition de savoir attendre. Les hommes n’ont-ils pas appris à faire pousser le blé et à le transformer ? Nietzsche – contemporain de Zola – ne répète-t-il pas : « Devenons bons voisins des choses les plus proches, de ce que nous ne sommes pas encore. »
On ne peut résumer un tel roman. Donnons à lire deux fragments, l’un consacré au vieux haut-fourneau et aux tâches qui l’entourent, l’autre à cette inventivité d’un travail « propre », auprès des nouveaux fours électriques. La fée électricité brillait déjà de tous ses feux.
Comme Jordan est l’ingénieur-savant qui fournit l’argent pour faire fonctionner la nouvelle cité dite « la Crêcherie » et qui passe ses journées, plongé dans ses inventivités, dans l’espoir de trouver les utilisations de l’électricité susceptibles d’établir la nouvelle batterie des fours électriques pour assurer la fonte du minerai avec moins de travail pour les ouvriers, tout en introduisant un meilleur rendement pour l’industrie… Jordan a une sÅ“ur dite « SÅ“urette », amoureuse en secret de Luc, l’ingénieur généreux sollicité par Jordan pour assurer le fonctionnement de la nouvelle organisation des machines, du travail, des liens civils, des liens sociaux, et pour veiller sur l’avenir de l’ensemble…
« Comme Jordan l’avait dit, les Morfain étaient de père en fils maîtres fondeurs à la Crêcherie. Le grand-père avait aidé à la fondation, le petit-fils surveillait encore les coulées, après plus de quatre-vingts ans de règne ininterrompu ; et cela lui donnait une fierté, ainsi qu’un titre irrécusable de noblesse […] Luc, surpris, regardait ce colosse, un des Vulcains d’autrefois, vainqueurs du feu […] [Morfain était secondé par son fils Petit-Da et par sa fille Ma-Blue, qui tenait le ménage dans cette grotte, en pleine roche, où ils habitaient…] C’était pour Luc un émerveillement que ces trois héros, cette famille où il sentait le long labeur écrasant de l’humanité en marche, l’orgueil de l’effort douloureux et sans cesse repris, l’antique noblesse du travail meurtrier […] [Morfain raconte qu’ils viennent de vivre une vilaine histoire…] “Une vilaine histoire, Morfain, comment cela ? – Oui, monsieur Jordan, une des tuyères s’était engorgée. Pendant deux jours, j’ai bien cru que nous allions avoir un malheur, et je n’en ai pas dormi, tant j’avais du chagrin qu’une telle chose pût m’arriver, à moi, pendant votre absence… Ça vaudra mieux d’aller voir, si vous avez le temps. On va juste couler tout à l’heure” […] Bientôt la masse noire du haut-fourneau se dressa. Il était de très antique modèle, il n’avait guère que quinze mètres de hauteur, lourd et trapu. Mais, peu à peu, on l’avait entouré de perfectionnements successifs, d’organes nouveaux qui finissaient par faire, autour de lui, comme un petit village. Récemment reconstruite, la halle de coulée, au sol de sable fin, était d’une légèreté élégante, avec ses fermes de fer, recouvertes de tuiles. Puis, c’était, à gauche, sous un hangar vitré, la soufflerie, la machine à vapeur qui soufflait l’air ; tandis que se trouvaient, à droite les deux groupes de hauts cylindres, ceux où les gaz de la combustion venaient s’épurer des poussières, et ceux où ils servaient à chauffer l’air froid soufflé par la machine, afin qu’il arrivât brûlant dans le haut fourneau, pour activer la fonte. Il y avait encore des récipients d’eau, tout un tuyautage qui entretenait un courant continuel autour des flancs de briques, qui les rafraîchissait et diminuait l’usure de l’effroyable incendie intérieur. Et le monstre disparaissait ainsi sous la complication des aides qu’on lui donnait, un entassement de bâtisses, un hérissement de réservoirs de tôle, un enchevêtrement de gros boyaux métalliques, dont l’extraordinaire ensemble, la nuit surtout, prenait des silhouettes monstrueuses, d’une fantaisie barbare. En haut, on distinguait, dans le flanc même du roc, la passerelle qui amenait les wagons de minerais et de combustibles, au niveau du gueulard. La cuve, en dessous, dressait son cône noir, et c’était ensuite, dès le ventre jusqu’au bas des étalages, une puissante armature de métal soutenant le corps de briques, servant de support aux conduites d’eau et aux quatre tuyères. Puis, tout en bas, il n’y avait plus que le creuset, où le trou de coulée était bouché d’un tampon de terre réfractaire. Mais quel animal géant, à la forme inquiétante, effarante, et dont la digestion dévorait des cailloux et rendait du métal en fusion ! Pas un bruit, d’ailleurs, pas une clarté. Cette digestion formidable était muette et noire. On n’entendait qu’un petit ruissellement, les continuelles gouttes d’eau tombant des flancs de briques. Seule, à quelque distance, la machine soufflante ronflait sans arrêt. Et, pour tout éclairage, trois ou quatre fanaux brûlaient, dans la nuit épaissie par les ombres des constructions énormes. Aussi ne distinguait-on que de pâles formes, les quatre ouvriers fondeurs de l’équipe nocturne, errant dans l’attente de la coulée. En haut, sur la plate-forme du gueulard, on n’apercevait même pas les chargeurs, qui, silencieusement, obéissaient aux signaux venus d’en bas, en versant dans le four les quantités voulues de minerai et de charbon. Et pas un cri, pas un flamboiement, une obscure et calme besogne, quelque chose de démesuré et de sauvage, qui s’accomplissait secrètement, les séculaires et laborieuses couches de l’humanité en mal de l’avenir [9]. »
Précisons que, selon les éclaircissements fournis par Henri Mitterand : «
Travail fut écrit pendant l’année 1900. Cette année-là, l’Exposition universelle de Paris, qui coïncidait avec la mise en service du premier chemin de fer métropolitain, s’était placée sous le signe triomphant de l’électricité. Depuis une vingtaine d’années, les applications de l’électricité avaient fait de rapides progrès : piles, machines à courant alternatif et à courant continu, téléphone, éclairage électrique par arcs et par lampes à incandescence, distribution du travail mécanique, etc. On imaginait volontiers que l’électricité deviendrait, à brève échéance, la force motrice unique, d’un rendement sans commune mesure avec les autres sources de chaleur et d’énergie. Cette confiance prenait parfois – comme dans
Travail – des aspects mythiques
[10]. »
L’imagination du romancier ne fait qu’anticiper celle des autres actants. Le style, volontiers romantique et épique, ne fera qu’exagérer à peine ce que les idéologues scientistes de l’époque prônaient haut et fort… Lisons Zola dans cette aventure de l’industrie métallurgique… Et juste avant, écoutons encore Henri Mitterand dans ses fines annotations : « le transport électrique de la force n’était entré en application que depuis une douzaine d’années… Des fours électriques existaient en effet à la fin du
xixe siècle. Ils utilisaient la chaleur fournie par un arc électrique. Mais c’étaient des appareils relativement de petite taille et il était hors de question de leur faire remplacer les hauts-fourneaux
[11] ».
« “Eh bien ! mon brave Morfain, reprit Jordan, avec sa joie d’enfant heureux, qu’en dites-vous ?” Et il lui expliqua le rendement. Ces joujoux-là, à deux cents kilogrammes de fonte chacun, toutes les cinq minutes, arrivaient ensemble à un total de deux cent quarante tonnes par jour, en les faisant travailler seulement pendant dix heures. C’était un rendement prodigieux, surtout si l’on songeait que l’ancien haut fourneau, brûlant jour et nuit, n’atteignait pas le tiers de cette production. Aussi les fours électriques marchaient-ils rarement plus de trois ou quatre heures, et là était la commodité, de pouvoir les éteindre et les rallumer, selon les besoins, afin d’en obtenir à l’instant la quantité voulue de matière première. Et quelle aisance, quelle propreté, quelle simplicité ! [12] »
Qu’ajouter encore ? À regret nous allons laisser Zola, avec ses rêves de romancier, mais non sans conserver envers nous une forte gratitude pour cet homme qui s’est beaucoup battu pour la cause ouvrière et contre le cléricalisme qui détenait tous les pouvoirs. Sans compter l’exemple de son dur combat pour la justice, pour faire triompher l’innocence de Dreyfus, dans la perspective, généreuse, que les hommes peuvent modifier les liens sociaux et le monde, certes moins vite qu’on ne l’a imaginé, et que de fallacieuses promesses d’idéologues de toutes sortes l’ont fait croire.
[1]
Zola E., 1901,
Travail, in
Œuvres complètes, éd. Henri Mitterand, Paris, Cercle du livre précieux, 15 vol., 1968, t. VIII, p. 668.
[2]
Zola E., 1961,
Les Rougon-Macquart, éd. Henri Mitterand, Paris, Gallimard, La Pléiade, 5 vol., vol. II, pp. 386-391.
[3]
Ibid., pp. 422-426.
[4]
Ibid., pp. 478-482.
[5]
Ibid., p. 483.
[6]
Ibid., p. 484.
[7]
Ibid., pp. 528-534.
[8]
Zola E., 1901,
op. cit., p. 692.
Travail, roman publié en 1901, fut rédigé en 1900. Les citations de Zola seront indiquées par la simple pagination ; les citations de notes d’Henri Mitterand seront précédées de H. M.
[9]
Ibid., pp. 640-642.
[10]
Ibid., H. M. pp. 987-988.
[11]
Ibid., H. M. p. 991.