Travailler
Martin Média

I.S.B.N.2911616944
200 pages

p. 13 à 36
doi: en cours

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Dossier : Le Travail dans les fictions littéraires

n° 7 2002/1

2002 Travailler Dossier : Le Travail dans les fictions littéraires

Le travail dans les fictions littéraires

Adolfo Fernandez-Zoïla Médecin des hôpitaux psychiatriquesDocteur ès lettres et sciences humaines
Exposé des motivations – centenaire de la publication du roman de Zola Travail (1901/2001) – appel aux imaginaires romanesques – essai sur les formes artistiques de la littérature. Ce panorama des fictions littéraires sollicite des extraits de textes de plusieurs auteurs dont : Ronsard, La Bruyère, La Fontaine, Voltaire, Rousseau, Balzac, J. et E. de Goncourt, Céline, Giono et d’auteurs contemporains : Bleys, Tertiaux, Wenzel. Souci de mettre en évidence les relations liées à la présence à soi : apport du roman à la psychologie (I. Meyerson). Motivations associated to the centenary of the publication of Zola’s novel Work (1901-2001) but also to novelistic imaginaries and to the role of literature’s artistic forms. An overview of diverse fragments from classic French literature follows (Ronsard, La Bruyère, La Fontaine, Voltaire, Rousseau, Balzac, J. et E. de Goncourt, Céline, Giono) and from more recent authors such as Bleys, Tertiaux, Wenzel, according to the importance conceded to each work. An attempt is made to illustrate the possible relations between the novelistic imaginary, labor and man’s presence with himself by means of the interactions between psychology and the novel (I. Meyerson). Motivaciones asociadas al centenario de la publicación de la novela de Zola Trabajo (1901-2001) así como a los imaginarios novelescos y al papel jugado por las formas artísticas de la literatura. Sigue una vista general de extractos de diversos textos de la literatura francesa y de tres autores recientes: Bleys, Tertiaux, Wenzel, según la importancia acordada al trabajo. Se trata de poner en evidencia las posibles relaciones del imaginario novelesco respecto à lo laboral y de la presencia del hombre a sí mismo, à través de las interacciones entre novela y psicología (I. Meyerson).
« Découvrir ce que le seul roman peut découvrir,
c’est la seule raison d’être d’un roman [1]. »
Milan Kundera
Pourquoi ce dossier sur le travail dans les fictions littéraires ? Il y a plusieurs raisons à cela. D’abord, ce fut la volonté de rendre hommage à Émile Zola, à propos du centenaire de la parution du roman Travail en 1901. D’autant que nous avions été intrigués par la publication de la première partie de ce roman par « les ouvriers de Lip », « les Lip » comme disait la presse. Pendant les années 1979-1980, les ouvriers de Lip, pour soutenir leur lutte et mieux se faire connaître, avaient entrepris de mettre sur le marché cette publication partielle. C’était un geste sympathique qui réclame aujourd’hui un meilleur éclairage sur ce roman.
Puis, ce dossier fut proposé aussi pour essayer de tracer un panorama des diverses descriptions concernant les scènes de travail dans la littérature mondiale et française en particulier. Disons tout de suite qu’il ne pourra s’agir que d’un aperçu, d’un minidossier, sorte de ballon d’essai testant l’intérêt et la fertilité d’une telle entreprise. Il va s’agir d’un panorama d’ensemble, certes fragmentaire. Une initiation au sujet. D’ailleurs, le travail en tant que tel n’a été décrit et mis en scène qu’avec le réalisme et, mieux, avec le naturalisme, à partir des romans de Zola. Nous essaierons d’en dire le pourquoi.
D’autre part, dans une perspective tout autre, il s’agissait d’examiner la part du littéraire et de la fiction dans l’élaboration des conduites humaines autour des tâches de travail et dans les relations qui se tissent autour de ces tâches entre les hommes qui y participent. Il est évident que les composantes sociologiques et psychosociales ont été et sont importantes. Certains chercheurs s’en sont préoccupés. De manière beaucoup plus flagrante, le travail a été mis en scène pour marquer les positions de l’évolution de l’homme, selon qu’il se sentait agrandi par ses tâches ou au contraire écrasé. Les sentences morales, moralisatrices, idéologiques n’ont pas manqué. Voilà les trois motivations principales qui ont présidé à la mise en place de ce dossier sur le travail transposé dans le littéraire. Mais le roman moderne proprement dit est d’apparition récente ; il date du xixe siècle, moment où, simultanément ou presque, les littérateurs russes et les littérateurs français entreprenaient la création de ce genre nouveau, envisagé dans une perspective imaginative, ce qui est important : nous ne devons jamais oublier la structuration fictionnelle des récits romanesques qui nous sont donnés à lire.
Pourquoi ce roman intitulé Travail ? Émile Zola (1840-1902) a entrepris, après avoir terminé sa célèbre série des Rougon-Macquart, deux cycles de romans envisagés dans une direction différente : c’est « le troisième Zola ». Ces romans, rédigés dans une écriture différente, n’étaient plus placés sous la bannière du « naturalisme ». Zola ne cherchait plus à faire vrai, à se tenir au plus près des données admises par la science, même si, à propos de ces données, Zola a toujours joué d’une grande liberté d’imagination. Il ne faut pas prendre au pied de la lettre les déclarations faites au préalable par Zola lui-même. Il n’y a de vrai que ce qui est romanesque. La science, c’est un faire-valoir. Les aspects scientifiques de son époque sont repris par lui en tant que véritables personnages ou en tant que situations romanesques et sont soumis, en tant que tels, aux variations « expérimentales » de ses imaginaires. Dans tous ses romans, nous n’avons affaire qu’à des fictions, même si, souvent, la fiction semble plus vraie que la réalité apparente. En tout cas, avec ces deux derniers cycles, Zola envisage de proposer aux lecteurs une exploration plus vaste et générale des organisations sociales, politiques et religieuses, comme il ne l’avait jamais fait auparavant. Dans un style plus facile, plus proche des descriptions racontées, il situe ses personnages et ses situations dans une perspective épique, où ce qu’il souhaite l’emporte sur ce qui est.
Le premier cycle comprend trois romans. Lourdes (1894) nous transporte dans le cours des fréquentations de ce lieu de pèlerinage, dans un éventail de croyances et de pratiques où les composantes psychiques des émotions individuelles sont fortement analysées. Rome (1896) nous amène dans le labyrinthe du Vatican, pour essayer de démonter certains des mécanismes du pouvoir ecclésial et leurs retombées sur les consciences individuelles, sur les marquages des organisations familiales et collectives, et surtout pour mettre en évidence les pouvoirs de l’Église catholique sur les établissements d’enseignement. Paris (1897) montre un tableau pittoresque et très « romanesque » des courants anarchiques qui tentent d’introduire des troubles dans la capitale. Dans ces trois romans, on note une très grande générosité qui s’inscrit dans les envolées optimistes de Victor Hugo, auteur pour lequel Zola nourrit une vive admiration, bien qu’au cours de sa grande Å“uvre des Rougon-Macquart il ait essayé de se tenir à l’écart des envolées épico-romantiques du poète. Puis, début 1898 s’annonce l’affaire Dreyfus, ce qui va bouleverser la programmation littéraire du romancier qui va se consacrer à la défense de la vérité et de la justice.
Zola poursuit son dernier cycle romanesque : il envisage les Quatre Évangiles. Fécondité paraît en 1899, puis Zola est obligé de s’exiler pendant un an en Angleterre et il publie Travail en feuilleton dans L’Aurore dès décembre 1900, suivi du volume en librairie en mai 1901. Zola avait l’habitude de faire paraître sous forme de feuilleton les romans qu’il était en train d’écrire, puis de lancer la parution en librairie. L’affaire Dreyfus et l’exil marquent une pause dans la production zolienne. D’autre part, la presse s’était déchaînée contre cet homme et contre ses ouvrages traînés dans la boue. On sait que « l’Affaire » a contribué à diviser la population française en deux camps ; les déchirements ont persisté longtemps et persistent encore, avivés par les persécutions antisémites des nazis au cours de la dernière guerre. Fécondité et Travail obtiennent un premier tirage de 77 000 exemplaires chacun, ce qui reste, tant pour l’époque que pour aujourd’hui, un beau chiffre. Zola entreprend le récit romanesque de l’affaire Dreyfus et des situations singulières dans lesquelles se débattent les enseignants de l’école laïque face aux pouvoirs de l’Église, dans le roman Vérité qui paraît en 1902. Zola s’adonne à la rédaction de son dernier évangile social ; sa mort accidentelle, le 29 septembre 1902, l’empêche de le terminer. Il aurait eu pour titre Justice : il n’en reste que les ébauches.
On comprend la sympathie qui s’est emparée « des Lip » pour entreprendre une republication partielle du roman Travail. À cette époque, faire appel à une valeur républicaine telle que l’était l’écrivain Émile Zola correspondait à une tentative pour mieux incarner cet imaginaire de renouveau qui soutenait les cÅ“urs au combat pour tenter de reconquérir l’outil de travail dont ils avaient été frustrés. En dehors d’un lyrisme épique mesuré, Zola ne propose pas, dans cette fiction, des miracles. Il croit aux progrès de la science et propose des applications concrètes – toutes imaginatives – pour remplacer, dans le travail métallurgique, les vieux hauts-fourneaux par de véritables « joujoux » de maniement facile, de jolie apparence, élégants, réclamant un travail certes très spécialisé, mais propre. Par ailleurs, il imagine une organisation des humains tout à fait éthique, basée sur le respect mutuel des uns pour les autres. Société non faussement moralisatrice, mais plutôt structurée par une liberté acceptée, voulue, concertée. On est idéaliste ou on ne l’est pas. Une sorte d’anticipation imaginaire d’une autogestion bien gérée. Les idéaux, les conceptualisations pouvaient permettre toutes les utopies romanesques – le seul endroit où elles soient à leur place. Une telle perspective permet de surseoir à l’exigence de nouvelles conduites psychiques, à la fois mieux élaborées et mieux senties, sinon plus rationalisées. Lors d’une lecture rapide, on pourrait penser que nous sommes, dans ce roman, face à un avant-goût des Montagnes et des hommes d’Illine, où celui-ci s’essaiera à aplanir toutes les aspérités du globe terrestre qui pourraient gêner le bonheur simple et direct des humains. La grande fièvre romantico-révolutionnaire pourrait le faire croire. On sait, depuis, que chaque démarche réclame beaucoup d’attention pour ne pas être écrasée par les décombres. C’est ce que Zola essaie cependant, à sa manière, de faire comprendre. Il reste très prudent dans ses avancées utopiques, inspirées par la lecture de Fourier. Zola ne se veut que romancier ; il fait appel à un fictionnel qui s’exerce sur l’interhumain plutôt que sur le fantastique avec ses anticipations les plus folles. Aussi l’organisation interhumaine qui est appelée à s’objectiver dans le roman Travail prévoit-elle l’apparition de composantes psychiques qui n’apparaissaient pas encore au moment où se situe l’histoire ou la rédaction du texte. C’est là un des points qui a retenu notre intérêt, en vue de comparaisons autres. Nous le verrons plus loin.
Mais d’abord, peut-être vaut-il mieux marquer les possibles liens qui interfèrent entre le roman, l’humain et certains aspects du travail tel qu’il est repris dans les textes littéraires. Ignace Meyerson a fait partie des psychologues qui ont accordé au travail une place fondationnelle. Il a parlé d’abord de conduite, puis de fonction psychologique. On sait que, pour Meyerson, les « fonctions psychologiques » sont des construits qui impliquent les divers fonctionnements objectivés des activités psychiques. Le niveau du psychologique est une distanciation, une étude secondaire qui s’organise à partir du psychique. Meyerson a pensé que, dans la création de l’homme par lui-même, le travail avait pu être un acquis. Par ailleurs, il a consacré une étude à la notion de personne dans le roman, où il fait une place aux romans de la littérature russe du siècle passé dans lesquels le thème porte sur le travail. Nous voudrions mieux marquer ces approches psychologiques proprement dites, selon les perspectives ouvertes par Meyerson. Puis, il nous faudra permettre un rapide accueil du domaine social, ou plutôt du psychosocial, pour envisager ensuite d’ouvrir quelques fenêtres sur les approches qui furent accordées par les littérateurs au jardin du travail, avant de nous pencher sur quelques exemples mieux décrits au xxe siècle. Pouvons-nous suggérer que la littérature sera d’autant plus fertile qu’elle nous permettra de compléter nos connaissances psychologiques et psychopathologiques ? Milan Kundera nous éclaire encore ici : « Le romancier n’est ni historien ni prophète : il est explorateur de l’existence [2] ».
« Nous retrouvons les problèmes du moi dans ses rapports avec les autres, de l’échange et de la participation, dans le roman russe contemporain […] Le thème du travail va se trouver placé au premier plan : le travail, les métiers de la ville et de la campagne avec toute leur diversité, l’efficacité de l’effort producteur, l’invention pendant le travail, la communication de l’invention aux camarades, l’émulation, la notion qu’on édifie ensemble une grande Å“uvre, le sentiment que cette édification est importante. Et c’est bien toute la gamme et toute la masse des travaux qui va entrer dans la littérature, le quotidien à côté de l’exceptionnel : la traite des vaches dans un sovkhoze (Clair rivage) et l’édification accélérée d’un pipe-line en Extrême-Orient par un hiver sévère (Loin de Moscou) [3]. ».
Faut-il sourire ? Meyerson cite des romans où la thématique est fictionnelle. Les déductions qu’il en tire en 1951 – date à laquelle cet article fut publié dans un numéro très important du Journal de psychologie intitulé « Formes de l’art, formes de l’esprit » – cherchent à attirer l’attention des psychologues sur le littéraire, en affirmant que le roman peut être un document à explorer. À la fin de son texte, Meyerson indique : « La forme de la réponse seule diffère : celle de l’écrivain est imagée, dramatique, synthétique ; elle montre au lieu de démontrer. Est-il besoin d’insister encore sur la valeur de semblables documents ? La psychologie commence seulement à exploiter ces richesses [4] ».
Il est vrai que Meyerson donne l’impression de réduire la personne aux actes extérieurs, ici les actes de travail, et de croire que l’échange avec les autres compagnons du même travail suffit. N’a-t-il pas eu trop horreur des confidences, de l’intimité, des figures affectives et, plus simplement, du sentir ? À cette période-là, peut-être. Aussi feint-il de croire que le milieu social, la périphérie psychosociale de l’individu est la seule zone de l’humain qui réclame un examen attentif ; en tout cas, elle est la seule qui soit abordée par lui. « La participation de l’homme aux hommes sera, du fait de cette orientation de la pensée littéraire russe, traitée non abstraitement, mais dans le cadre du travail. On est heureux ensemble, non seulement parce qu’on est normalement fraternel, mais aussi et surtout parce qu’on réussit ensemble […] Le sentiment de participation s’étend souvent au-delà du cercle des camarades de l’effort [5]. » « Parmi les actions, les tâches professionnelles sont peut-être les plus précieuses humainement ; toutes les tâches unissent : aimer c’est regarder dans le même sens [propos de Saint-Exupéry, dont Meyerson analyse ici même plusieurs romans] ; mais les tâches précises, réglées, efficaces où on vainc l’obstacle unissent le plus [6]. »
Meyerson a accordé aux discontinuités de l’esprit assez de valeur pour savoir que le « tout-de-l’homme » ne peut pas se tenir dans les seuls actes de travail, même si le fait de la participation avec les autres joue une place fondationnelle. D’ailleurs, ne dira-t-il pas, juste à la fin de cet article de 1951 : « L’histoire de la disparité et de la dispersion du moi est plus complexe et moins délimitée dans le temps que celle du rapport avec les autres [7]. » Il reste que ces récits de vie de travail, même s’ils sont envisagés de manière partielle, accordent une lumière psychologique au travail en tant que conduites contribuant à la construction de l’humain. Et cela, au-delà des souffrances, y compris dans le domaine, non immédiatement évident, du psychique, qui pourront se présenter aux humains, quels que soient la période considérée et le type d’organisation sociale en vigueur. Nous essaierons d’être plus clairs.
Entre littérature et observation du social, les liens sont plusieurs. Récemment, Wolf Lepennies a développé longuement l’aboutissement de ses recherches sur l’apparition des sciences sociales au xixe siècle en relation avec le développement, en France, de la littérature réaliste et naturaliste. Il a proposé deux approches différentes selon les deux grands auteurs qui se sont prétendus « sociologues », Balzac et Zola. Il pense que l’opposition entre les sciences de la nature et les sciences de l’homme, constituant en quelque sorte « deux cultures », a été favorisée par les publications littéraires qui ont ainsi donné naissance aux sciences sociales. Peut-être ne s’agit-il que de courants culturels, soutenus par les affirmations des deux écrivains mentionnés et par l’adhésion, plutôt forte, qu’idéologues et économistes ont accordée à ces présentations littéraires. Il laisse entrevoir qu’en Allemagne, la distinction, au sein même de la littérature, entre « création poétique » et description romanesque a davantage contribué à mettre le littéraire dans son ensemble du côté de l’art ; l’apparition des premiers mouvements romantiques dès la fin du xviiie siècle pourrait confirmer ce point de vue de W. Lepennies. Prenons-en note et contentons-nous de constater avec cet auteur « que l’on peut qualifier de “troisième culture” les sciences sociales qui, dès leur naissance, ont été le lieu d’un affrontement entre orientations scientifiques et orientations littéraires [8] ».
La perspective du réalisme balzacien et celle du naturalisme zolien furent accompagnées de plusieurs tentatives de recherche dans ce domaine social, en quête d’un concret touchant la position même des emplois et du travail. D’ailleurs, Zola lui-même a eu l’idée d’entreprendre des observations et un examen direct sur les lieux où il voulait placer ses récits. En cela il fut précédé ou accompagné ; il n’y a aucune donnée permettant d’établir des liens entre le romancier-observateur et celui qui a entrepris de réunir une documentation sur la vie ouvrière et sur les métiers.
Signalons aussi l’entreprise contemporaine d’un ingénieur métallurgiste, Frédéric Le Play (1806-1882), qui a consacré beaucoup d’efforts à réunir des chroniques sur les métiers en deux ouvrages : Les ouvriers européens (1855-1879) et le deuxième, posthume, Les ouvriers des deux mondes [9]. Voici, selon cet auteur, une description du métier de « porteur d’eau de Paris » :
« La famille habite le quartier de la Sorbonne, situé dans le onzième arrondissement de Paris, sur la rive gauche de la Seine. Le choix de cette habitation a été déterminé par la proximité de la fontaine de la place Saint-Michel, qui fournit à l’ouvrier la matière première de son industrie. Cette fontaine est du petit nombre de celles où il est encore permis de puiser de l’eau gratuitement […] Ainsi que la majeure partie des porteurs d’eau de Paris, celui qui fait l’objet de la présente monographie est un émigrant de l’Auvergne. Cette classe d’ouvriers s’est adonnée à cette industrie parce que celle-ci ne réclame que la force physique dont ils sont généralement doués, et aussi parce qu’elle n’exige qu’une première mise de fonds peu considérable et en rapport avec leurs modestes ressources. Un porteur d’eau peut, moyennant la somme de 25 F, se procurer tout le matériel nécessaire à son exploitation […] Les porteurs d’eau dits à la bretelle effectuent le transport de l’eau à la voie, dans deux seaux soutenus à l’aide d’un appareil reposant sur les épaules… [10] ».
Lorsque Zola a décidé d’entreprendre de décrire le milieu de travail dans le détail des tâches, il a commencé par s’informer et par réunir tous les documents qui pouvaient fournir à ce sujet son cachet de vérité. Mais il n’a été satisfait que lorsqu’il a pu se rendre sur les lieux et observer par lui-même, même si cela a été fait de manière très brève et très sommaire. C’est à partir de L’Assommoir (1877) que les descriptions littéraires des emplois débutent. Nous avons réuni à la fin du dossier ces mises en scène. Zola avait pris l’habitude de réunir ses notes d’observation et de documentation dans un dossier, tout en sachant que, dans son propre travail littéraire, la rédaction romanesque ne tenait pas toujours compte des données observées et, même, s’en éloignait pour ce qui est du tissu narratif de l’histoire qui enveloppait les situations de travail et les personnages qui y étaient liés. Ces dossiers, déposés à la Bibliothèque nationale, ont permis les recherches génétiques modernes qui placent le roman dans le préconstruit des notes et des ébauches. Ces enquêtes ont pu être réunies et présentées par Henri Mitterand comme « une ethnographie inédite de la France [11] ».
Le travail, tel qu’il est repris dans les fictions littéraires, permet des études au deuxième degré : psychologiques et sociologiques. L’important, selon notre point de vue, est de conserver au roman son originalité propre, strictement romanesque, en ayant soin de mettre l’accent sur ce qui accroît ou sur ce qui diminue la présence à soi dans la relation entre champ opérationnel de travail et individualité, par-delà l’ensemble des gestes et des comportements qui permettent à l’ouvrier d’orienter utilement son action sur le monde où il l’exerce, tout en préservant l’intégrité de son propre monde à lui. On pourrait, dans notre exploration, suivre le vÅ“u de Milan Kundera : « Le roman n’examine pas la réalité mais l’existence. Et l’existence n’est pas ce qui s’est passé, l’existence est le champ des possibilités humaines, tout ce que l’homme peut devenir, tout ce dont il est capable [12]. »
Entrons mieux dans le vif du sujet et brossons une suite rapide de ces transpositions littéraires qui ont une visée plus artistique que psychologique ou psychopathologique. Rappelons cette question de Milan Kundera : « Si la raison d’être du roman est de tenir le «monde de la vie» sous un éclairage perpétuel et de nous protéger contre «l’oubli de l’être», l’existence du roman n’est-elle pas aujourd’hui plus nécessaire que jamais [13] ? »Dans notre perspective, le romanesque vient ajouter à l’humain et met mieux en évidence cette dimension propre au soi dont l’intégrité appelle non seulement à être préservée, mais encore à un développement toujours à venir. C’est ce que permet la lecture si, au-delà du panorama descriptif, chacun s’essaie, comme le suggérait Voltaire, à « cultiver [son] jardin ».
Que nous apprennent les fictions littéraires qui se sont intéressées au travail ?
Pour proposer ce parcours à la fois schématique et bref, nous allons évoquer quelques textes ayant trait au travail. Disons immédiatement qu’il en existe très peu. La description des tâches n’apparaît véritablement qu’au xixe siècle. Répétons que c’est Émile Zola qui va les aborder au mieux. Ensuite, au xxe siècle, vont fleurir beaucoup d’ouvrages de mémoires, de souvenirs, et pas tellement de romans, mis à part les romans politiquement engagés.
Les préoccupations littéraires sont mêlées à des remarques morales et sociales. Il s’agit de situer les personnages, de caractériser leurs appartenances dans un site donné, à une époque donnée. La place que prend le travail renforce ou amoindrit la position sociale des humains. Nous savons que le travail, s’il est lié à la condition « humaine » telle une nécessité, fut diversement apprécié aux différents moments de l’histoire. Nous n’allons évoquer cette histoire que de manière très modeste, en suivant seulement quelques-uns des repères apparus dans le littéraire lui-même [14].
Jusqu’au xvie siècle, la littérature accorde une place – récits, mémoires, poésies épiques, légendes, etc. – aux faits et gestes qui paraissent les plus « nobles », dignes d’entrer dans l’histoire. Les activités guerrières, les dates et les descriptions plus ou moins imaginées des batailles dominent [15]. Les images concernant les gens au travail ou les métiers ne sont là que pour mettre en valeur « le pittoresque » et essayer de définir la condition sociale. On trouve trace des activités marchandes et des activités de paysans dans Le roman de Renart ou dans La farce de maître Patelin ; de même, dans les écrits de Rabelais, quelques remarques plus ou moins drôles concernent les humains dans leurs conditions de vie. N’évoquons pas Montaigne, qui propose des études non fictionnelles et pourra nous retenir lors d’un autre type d’approche du travail. Citons cependant ces vers de Ronsard sur « le vanneur » :
« Et le vanneur mi-nu, ayant beaucoup secoux
le blé deçà delà desur les deux genoux,
Le tourne et le revire, et d’une plume épaisse
Sépare les bourriers du sein de la Déesse :
Puis du dos et des bras efforcés par ahan,
Fait sauter le froment bien haut desur le van :
Lors les bourriers volants, comme poudre menue
Sans ordre çà et là se perdent en la nue,
Et font sur le vanneur maint tour et maint retour :
L’aire est blanche de poudre, et les granges d’autour… »
Au xviie siècle, Molière nous rappelle bien des situations de soubrettes, de valets, de garçons d’écurie, mais sans proposer de mise en scène des conduites de travail à proprement parler. Madame de Sévigné raconte, dans ses Lettres, les travaux des champs de manière succincte et plaisante :
« … vous savez qu’on fait les foins ; je n’avais pas d’ouvriers ; j’envoie dans cette prairie, que les poètes ont célébrée, prendre tous ceux qui travaillaient pour venir nettoyer ici : vous n’y voyez encore goutte ? Et, en leur place, j’envoie tous mes gens faner. Savez-vous ce que c’est que faner ? Il faut que je vous l’explique : faner est la plus jolie chose du monde, c’est retourner du foin en batifolant dans une prairie ; dès qu’on en sait tant, on sait faner. »
Au xviie siècle apparaît le thème de la « dignité » du travail, dont les retentissements positifs vont contribuer à une présence à soi accrue. Retenons La Fontaine et La Bruyère. Ce dernier pourrait rejoindre les avis de Boileau (1636-1711), un des premiers à valoriser le travail psychique autour des mots et de la langue :
« Sans la langue, en un mot, l’auteur le plus divin / Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain. / Travailler à loisir, quelque ordre qui vous presse / […] / Hâtez-vous lentement ; et, sans perdre courage, / Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ; […] »
De La Fontaine (1621-1695), retenons encore ces conseils tirés de la fable Le Laboureur et ses enfants :
« Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’oût.
Creusez, fouillez, bêchez, ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse. »
Le père mort, les fils vous retournent le champ,
Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an
Il en rapporta davantage.
D’argent point de caché. Mais le père fut sage
De leur montrer, avant sa mort,
Que le travail est un trésor. »
Nous voudrions accorder un peu plus d’audience à La Bruyère (1645-1696) qui valorise aussi la dignité du travail. Nietzsche l’avait en grande estime, de même que ces écrivains français qu’il appelait « moralistes » ; une manière de dire que La Bruyère est déjà un psychologue qui tient compte de l’importance, pour l’homme, d’accroître sa présence à lui-même en exploitant au mieux sa condition de départ et les circonstances qui l’environnent. De cette peinture de la société de xviie siècle, retenons :
« Il faut en France beaucoup de fermeté et une grande étendue d’esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi et à ne rien faire. Personne presque n’a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fond pour remplir le vide du temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires. Il ne manque cependant à l’oisiveté du sage qu’un meilleur nom, et que méditer, parler, lire, et être tranquille s’appelât travailler. […] Je loue donc le travail de l’ouvrier. […] L’ennui est entré dans le monde par la paresse, elle a beaucoup de part dans la recherche que font les hommes des plaisirs, du jeu, de la société ; celui qui aime le travail a assez de soi-même. »
Et encore ces lignes sur les travailleurs de la terre :
« L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes ; ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé. »
La multiplication des divers types de travaux, des commerces, des corporations, des petites industries locales a été considérable tout au long du Moyen Âge. « Dieu, en donnant à l’homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et cette propriété est la première, la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes » écrira Turgot. Pourtant, la conquête de ce droit au travail ne fut pas simple, et ne l’est toujours pas, surtout dans une perspective « mondiale ». Mais, pour nous en tenir à la littérature, disons qu’au xviiie siècle, les nouvelles tâches qui annoncent déjà la mécanisation des exploitations textiles et la préparation d’une grande industrie métallurgique ne semblent pas avoir gagné, ni en extension ni en approfondissement, dans le domaine d’une mise en scène dans les arts du langage. La valorisation du travail, surtout celui de la campagne, se poursuit, chez Jean-Jacques Rousseau notamment. De même qu’une accentuation du déclin de l’oisiveté, par exemple avec Voltaire. Nous nous en tiendrons à deux courtes citations. Bien sûr l’Encyclopédie, Diderot, Condorcet vont intégrer ces aspects dans les mutations qui s’annoncent au sein de l’ensemble de la société. L’Émile, Le contrat social… y contribuent à leur manière en prônant la nécessité d’un métier manuel pour former l’homme. Ces attitudes constructrices seront reprises par les vraies luttes réellement organisées dans l’espoir de modifications plus profondes, telles que nous les signalions plus haut à propos du texte de Meyerson sur le thème de l’homme et du travail.
Candide ou l’optimisme (1759) se termine sur un tel éloge :
« Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique Terre ? – Je n’ai que vingt arpents, répondit le Turc ; je les cultive avec mes enfants ; le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice, le besoin. […] Je sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin. – Vous avez raison, dit Pangloss : car, quand l’homme fut mis dans le jardin d’Eden, il y fut mis ut operaretur eum, pour qu’il travaillât ; ce qui prouve que l’homme n’est pas né pour le repos. – Travaillons sans raisonner, dit Martin ; c’est le seul moyen de rendre la vie supportable. »
Voltaire (1694-1778) a donné à ces aperçus anthropologiques un développement indirect plus large dans le Dictionnaire philosophique (1764) ; il avait très tôt approché la question avec les Lettres philosophiques (1734).
De J.-J. Rousseau (1712-1778) retenons deux documents importants : un essai, l’Émile (1762), et un roman, Julie ou La Nouvelle Héloïse (1761). Dans la seule perspective littéraire, retenons ces passages du roman qui évoquent la poésie de la vie rustique. Le fragment consacré aux « Vendanges » est un hymne au travail des champs, célébré comme étant pour l’homme la source des meilleures joies et des plus nobles sentiments. Ces vendanges sont envisagées comme une fête, un poème épique à la sainte nature. Au-delà d’une apparente naïveté, un tel tableau, comme bien d’autres, fera partie de ce noyau idéologique dit le « rousseauisme », où le sentiment renouvelé de la nature demeure une reprise psychique, pleine de nostalgie peut-être, mais nécessaire, croyons-nous, pour rendre la vie de tous les jours plus agréable, permettre aussi des sortes d’évasions mentales et conforter un sentiment enraciné dans « les bienfaits de la vie aux champs », même si cela devient, dans la vie des cités, beaucoup plus rare. Les plus sages parviennent à conserver ce regard en eux, en lui fournissant des échappées réelles, de temps en temps ; les moins sages tombent dans une nostalgie triste, parfois encouragée de manière excessive par des propos qui se voudraient « militants ». Il est vrai que l’appréciation des amplitudes prises, dans la vie des hommes, par le temps chronologique s’est considérablement modifiée. Rousseau chante un véritable hymne au travail de la « nature » dont on voudrait ignorer les véritables exigences et difficultés. Le charme accordé aux travaux champêtres ne peut prendre en compte la réalité des peines et le relatif esclavage de ces mêmes paysans et des travailleurs de la terre. Ne nous privons pas pour autant de l’attrait invocateur de ces beautés :
« Depuis un mois les chaleurs de l’automne apprêtaient d’heureuses vendanges […] Toutes les vignes chargées de ce fruit bienfaisant que le ciel offre aux infortunés pour leur faire oublier leur misère ; le bruit des tonneaux, des cuves, des légréfass qu’on relie de toutes parts ; le chant des vendangeuses dont ces coteaux retentissent ; la marche continuelle de ceux qui portent la vendange au pressoir ; le son rauque des instruments rustiques qui les anime au travail ; l’aimable et touchant tableau d’une allégresse générale qui semble en ce moment étendue sur la surface de la terre ; enfin le voile de brouillard que le soleil élève au matin comme une toile de théâtre pour découvrir à l’Å“il un si charmant spectacle ; tout conspire à lui donner un air de fête… »
Rousseau, un classique du paysage, nous propose le déroulement d’un travail qui ne peut que développer l’intelligence et les meilleures qualités de l’homme… L’accent est mis sur « le sain et le naturel », à forte prégnance sensible. Passons sur les naïvetés indispensables et conservons un culte mesuré, qu’il convient d’étayer à la fois dans le domaine de la sensibilité et dans celui des mots, pour ce que, dans la nature et dans les paysages, l’homme peut trouver en tant que sources d’élargissement en lui-même et parfois d’épanouissement.
Au xixe siècle, on continuera à chanter les bienfaits de la nature et la glorification du travail rural se poursuit. S’affirme encore « le roman social » qui décrit plus en profondeur la vie même des laboureurs et des ouvriers agricoles. Ce roman s’intéresse aussi à la vie dans les villes où s’est concentrée l’activité qui sera de plus en plus industrielle, avec ses promiscuités et ses misères. Les romans s’y épanchent avec délectation. Pensons aux Mystères de Paris (1842-1843) d’Eugène Sue, où les petites et grandes misères du peuple de Paris, plutôt que le travail, donnent lieu à des tableaux édifiants. Charles Dickens, en Angleterre, évoque ces situations très précaires du travail et la vie des gens dans les industries naissantes. La littérature russe s’illustre avec Gogol, conteur laconique et déjà lyrique (1809-1852) – cf. Nouvelles diverses ou Le revizor – qui met en scène les labyrinthes psychologiques qui s’établissent dans les hiérarchies des emplois de bureau et les tensions qui s’instituent dans les échanges des diverses administrations, jalouses chacune de ses prérogatives. Le premier Dostoïevski (1821-1881), dans Les pauvres gens (1846), avance dans le sillon de Gogol et met l’accent sur l’évolution de cette société de Saint-Pétersbourg autour de la création des bureaux administratifs. Un avant-goût un peu sombre, mais juste, de ce que vont nous montrer, sur un mode satyrique et drôle, nos auteurs dramatico-comiques de la fin du xixe siècle et du début du xxe en France. Mais restons-en, pour l’instant, aux tableaux rustiques, plus agrestes et plus attrayants. Les textes de George Sand et de Lamartine pourront mettre en valeur cette permanence du rural et des travaux de la terre. Les citations seront brèves.
George Sand (1804-1876) propose une Å“uvre riche et luxuriante, à la fois intimiste et sociale. L’auteur est très sensible aux mouvements sociaux et aux courants idéologiques. Dans Le meunier d’Angibault (1845), elle oriente le roman romantique dans la veine humanitaire. Dans le sillage de Lamennais ou de Pierre Leroux, elle se veut « socialiste » et Å“uvre pour le nivellement des écarts sociaux entre les riches et les pauvres. En 1846, La mare au diable propose un roman champêtre où les préoccupations humanitaires restent présentes. G. Sand se place souvent parmi les paysans du Berry qu’elle connaît bien :
« Je marchais sur la lisière d’un champ que des paysans étaient en train de préparer pour la semaille prochaine. […] Dans le haut du champ, un vieillard, dont les vêtements n’annonçaient pas la misère, poussait gravement son areau de forme antique, traîné par deux bÅ“ufs tranquilles […] Le vieux laboureur travaillait lentement, en silence, sans efforts inutiles. Son docile attelage ne se pressait pas plus que lui ; mais grâce à la continuité d’un labeur sans distraction, et d’une dépense de forces éprouvées et soutenues, son sillon était aussi vite creusé que celui de son fils […] [L’auteur se tourne ensuite vers l’autre bout du champ où] un jeune homme de bonne mine conduisait un attelage magnifique […] [il] avait à défricher un coin naguère abandonné au pâturage et rempli de souches séculaires, travail d’athlète auquel suffisaient à peine son énergie et sa jeunesse, et ses huit animaux indomptés… »
Lamartine (1790-1869) aurait pu nous montrer, en plein romantisme, une autre scène de labour dans Jocelyn (1836).
Victor Hugo (1802-1885), qui a dominé ce siècle en tant qu’écrivain majeur de la poésie et du roman, stigmatise le travail d’esclaves qu’on imposait aux enfants :
« Où vont tous ces enfants dont pas un ne rit? […]
Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules ;
Ils vont, de l’aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement,
Accroupis sous les dents d’une machine sombre, […]
Ils travaillent. Tout est d’airain, tout est de fer.
Jamais on ne s’arrête, et jamais on ne joue. »
(Les Contemplations, 1856)
Ses nombreux romans, dont Les Travailleurs de la mer (1866), et certains poèmes se penchent – non dans le détail des tâches – sur les travaux des pêcheurs. Hugo, poète épique, décrit, dans l’humanitaire le plus souvent, avec amour et une charité conviviale à l’égard des humains.
Ce siècle est aussi celui d’un roman d’un type nouveau, orienté vers les modalités de la vie sociale dans les villes et dans les campagnes, prenant soin de transcrire dans les pages imprimées les faits observés, les va-et-vient des individus et, surtout, les fonctionnements des petits ou des plus grands groupes d’humains autour d’un intérêt, tantôt commun, beaucoup plus souvent divergent. Aussi, le dramatisme de ces descriptions entre en jeu pour animer les intrigues et faire avancer le roman. Nous pensons à Honoré de Balzac (1799-1850) qui a proposé une véritable série de tableaux sur la vie de province, sur la vie privée, sur la vie des affaires, sur les paysans, sur les splendeurs et misères des courtisanes… Il a fouillé des replis plus secrets de l’humain et réuni ces Å“uvres dans La Physiologie du mariage : orientation de l’écriture vers l’importance des corps et vers certains aspects de la chair et des incarnations intra-humaines. Balzac a proposé un tableau très vaste des comportements humains, dans des descriptions larges, insufflées par une certaine fabulation : il a imaginé plus qu’il n’a observé. Ce roman réaliste s’est-il intéressé au travail ? Pas particulièrement. Nous ne trouvons pas de détails sur la finesse et l’enchaînement des tâches. Les motivations, les attraits du gain, les perspectives morales et politiques permettent des grilles plus larges dans lesquelles peuvent émerger les histoires romanesques proprement dites. C’est à peine s’il ébauche une approche du travail des imprimeurs dans les Illusions perdues (1837). Par contre, il attache de l’importance à un métier, celui de bonne et, par-delà sa situation au travail, à la place que celle-ci prend dans une organisation familiale, ce qui va beaucoup intéresser certains psychiatres de notre modernité ouverts aux analyses de ce carrefour des conduites, entre la condition professionnelle, le vécu des individus et un éventuel retentissement sur l’ensemble de la personnalité. Je pense aux travaux de Le Guillant sur « les bonnes bretonnes », à la mémoire duquel nous dédions cet extrait littéraire d’Eugénie Grandet (1833) :
« La Grande Nanon était peut-être la seule créature humaine capable d’accepter le despotisme de son maître. Toute la ville l’enviait à monsieur et à madame Grandet. […] À l’âge de vingt-deux ans, la pauvre fille n’avait pu se placer chez personne, tant sa figure paraissait repoussante […] Forcée de quitter une ferme incendiée où elle gardait les vaches, elle vint à Saumur, où elle chercha du service, animée de ce robuste courage qui ne se refuse à rien. Le père Grandet pensait alors à se marier et voulait déjà monter son ménage. Il avisa cette fille rebutée de porte en porte. Juge de la force corporelle en sa qualité de tonnelier, il devina le parti qu’on pouvait tirer d’une créature femelle taillée en Hercule, plantée sur ses pieds comme un chêne de soixante ans sur ses racines, forte des hanches, carrée du dos, ayant des mains de charretier et une probité vigoureuse comme l’était son intacte vertu. […] Il vêtit alors, chaussa, nourrit la pauvre fille, lui donna des gages, et l’employa sans trop la rudoyer. En se voyant ainsi accueillie, la Grande Nanon pleura secrètement de joie et s’attacha sincèrement au tonnelier, qui d’ailleurs l’exploita féodalement. Nanon faisait tout : elle faisait la cuisine, elle faisait les buées, elle allait laver le linge à la Loire, le rapportait sur ses épaules ; elle se levait au jour, se couchait tard ; faisait à manger pour tous les vendangeurs pendant les récoltes, surveillait les hallebotteurs ; défendait comme un chien fidèle le bien de son maître ; enfin, pleine d’une confiance aveugle en lui, elle obéissait à ses fantaisies les plus saugrenues. »
Cette entrée de la femme dans le monde des occupations de maison ou des collectivités est déjà ancienne, mais ce n’est qu’au xixe siècle que des descriptions littéraires lui font écho. Ce métier va prendre une extension considérable, avec d’autres perspectives qui demanderaient la reprise de nombreux textes, au cours du xxe siècle.
Retenons une autre approche qui chemine déjà vers le « naturalisme », un réalisme autre, à la fois « artiste » pour certaines Å“uvres et volontairement plus fouillé. Nous pensons à Edmond (1822-1896) et à Jules (1830-1870) de Goncourt, dont nous citons un fragment d’écrit relatant le travail d’une bonne sÅ“ur dans une collectivité hospitalière, en tant qu’infirmière, disons, polyvalente. Il s’agit de SÅ“ur Philomène (1861) :
« C’était d’abord les bouillons que sÅ“ur Philomène portait de malade en malade. Agile, elle allait d’un pas rapide d’un lit à l’autre, tenant devant elle l’écuelle d’étain dont l’air lui chassait la fumée au visage. En une seconde, elle était à la tête du lit, à la droite de la femme couchée. À celles-ci, elle laissait le bouillon à boire ; à d’autres plus faibles, et qui se soulevaient péniblement à sa vue, elle le faisait boire, tenant d’une main leur tête penchée et appuyée sur elle, tandis que de l’autre, allongée et tendue, elle leur levait et leur soutenait aux lèvres l’écuelle tiède qui tremblait dans leurs doigts défaillants. Après les bouillons donnés, elle distribuait le pain plus vivement encore, avec une hâte empressée, plus légère, plus volante, qui enlevait son voile derrière elle et faisait battre sa robe contre les rideaux. Elle était à ce lit, et tout aussitôt à cet autre, ne faisant que passer. »
À titre comparatif, faisons appel à Zola dont le roman La Joie de vivre (1884) offre un personnage de bonne, envisagé dans un devenir plus lié à l’activité psychique et déjà ouverte vers le psychopathologique. Il s’agit de Véronique, « la bonne, une grande fille de trente-cinq ans, avec des mains d’homme et une face de gendarme ». Véronique est simple, lucide, elle sait tout faire à la maison des Chanteau et entretient même le potager. Elle participe depuis toujours à la vie de la maison, réglée dans ses gestes, très attachée aux habitudes qu’elle s’est créées, dont elle ne peut se détacher. Zola la décrit comme une typologie que nous aurions appelée anale et obsessionnelle avant de lire les ouvrages de Hubertus Tellenbach. Il est évident qu’elle correspond à ce qu’il a nommé un typus melancholicus, type humain dit « normal », c’est-à-dire sans troubles dépressifs évidents, caractérisé par l’assiduité et la régularité au travail et dans les comportements liés aux rites du quotidien : lever, coucher, heures des repas, manières d’exercer les diverses tâches de la journée… Ces habitudes semblent se prendre comme une sorte de corset invisible qui tient dans ses mailles les articulations des divers espaces humains ou les architectonisations temporelles, ce dont les perturbations feront surgir des rémanences – moments où l’espace des occupations recule, en quelque sorte, en arrière de l’espace présent – et des includences – périodes temporelles lacunaires qui s’incluent et s’engluent dans le cours du temps, donnant une impression de monotonie, de toujours pareil, de répétition vide, où l’efficacité habituelle n’est plus sollicitée. Ces phases d’includence/rémanence s’incrustent dans l’architecture de la personnalité qui se trouve comme prise en tenaille, faisant apparaître des chutes dépressives de grand silence et de quasi-inhibition qui appellent à se fendiller… Véronique finira par aller se pendre dans un arbre du jardin.
Zola a décrit dans ses Å“uvres romanesques, à côté des modalités psychiatriques qui lui étaient signalées par les journaux, par les ouvrages savants qu’il consultait et aussi par des médecins amis avec qui il s’entretenait souvent, des manières plus inattendues de nous amener à constater l’apparition de modalités psychiques non encore décrites et dont certaines, tel ce type de mélancolie monopolaire, ont pu être décelées à partir de la publication en France des travaux de Tellenbach [16].
Y a-t-il des relations d’interaction entre les organisations très ordonnées, voire rigides, de certaines exécutions des tâches de travail en atelier, en usine, au bureau, à la maison et ces participations des individualités ? Les hommes seraient-ils ainsi mis au bord de l’incomplétude, de la dissolution d’une présence à soi minimale ? On peut penser que, faute d’un redoublement en soi d’un discours auto-élaborateur venant modifier les distributions des figures affectives individuelles, on verrait apparaître les éclatements d’une souffrance plus vive, communément appelée « dépression ». Une telle hypothèse du jeu relationnel entre le soi intime et le monde qui se constitue au long d’une existence servirait à inaugurer d’autres formes d’approche des analyses psychopathologiques proprement dites.
Pour terminer les appels à ce xixe siècle sur une note purement littéraire consacrée au travail des pêcheurs, nous pouvons emprunter quelques phrases à Pierre Loti (1850-1923), dans Pêcheur d’Islande (1886) :
« Ces trois hommes qui se tenaient là, vivaient depuis leur enfance sur ces mers froides. […] Le navire se balançait lentement sur place, en rendant toujours sa même plainte, monotone comme une chanson de Bretagne répétée en rêve par un homme endormi. Yann et Sylvestre avaient préparé très vite leurs hameçons et leurs lignes, tandis que l’autre ouvrait un baril de sel et, aiguisant son grand couteau, s’asseyait derrière eux pour attendre. Ce ne fut pas long. À peine avaient-ils jeté leurs lignes dans cette eau tranquille et froide, ils les relevèrent avec des poissons lourds, d’un gris luisant d’acier. Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre ; c’était rapide et incessant cette pêche silencieuse. L’autre éventrait, avec son grand couteau, aplatissait, salait, comptait, et la saumure qui ferait leur fortune au retour s’empilait derrière eux, toute ruisselante et fraîche. »
Au cours de la deuxième moitié de ce xixe siècle, bien des mutations sont survenues dans les transports, le commerce, l’industrie et dans les opérations d’organisation bureaucratique qui s’y rattachent. On a assisté à une multiplication et à une variété d’emplois et de postes de travail, dans des villes progressivement créées, inimaginables un siècle auparavant. Les occupations des humains étaient dominées par les travaux de la terre et par les guerres. Les humains ont dû innover pour faire apparaître de nouvelles aptitudes adaptatives, pour effectuer ces déplacements et participer aux nouvelles tâches marquées par l’utilisation des machines et, bientôt, par la force électrique. Le machinisme va se généraliser, même dans les travaux ruraux. Allons-nous trouver un écho dans les mises en scène littéraires ? Les descriptions des travaux de la terre, de la vie près de la nature, ou encore des diverses formes d’artisanat restent dominantes dans la charnière intersiècle. Le début du xxe est déjà encombré par les préparatifs de la Première Guerre mondiale. Guerre qui va entraîner une accélération industrielle sans précédent. Les transformations sollicitées sur le plan humain sont considérables. Les populations des campagnes continuent à déserter progressivement leurs champs où les ouvriers agricoles et les manÅ“uvres non propriétaires ne parvenaient pas à gagner de quoi assurer tout simplement leurs vies. Les écrivains, les romanciers, participant à l’éveil des consciences politiques et morales, abordent ces thèmes avec des nostalgies, des regrets, des condamnations de ces glissements qui s’opèrent dans la condition humaine. Les tableaux calmes, marqués par la description directe et simple des tâches à accomplir sont de plus en plus rares. Quant au travail en usine, il sera davantage l’objet d’allusions et de condamnations rapides, sommaires sinon excessives, que de véritables descriptions qui seront surtout l’apanage des romans populistes et des romans politiques ; nous pensons à 325 000 francs de Roger Vaillant. Nul ne semble se rendre compte que tous les humains, ceux qui possèdent ou qui participent aux créations des applications techniques pratiques et ceux qui sont amenés à partager des occupations productives pour assurer leur nécessaire vital, tous ont été appelés à inventer des moyens psychiques non encore apparus antérieurement pour assurer les adéquations et les adaptations indispensables pour bâtir et participer à ces innovations. Avec une vertigineuse rapidité, disons-le aussi. Avec des accélérations après la Première Guerre et surtout après la Seconde. Nous nous contenterons, sur ce plan des fictions littéraires où paraissent les formes discursives plus artistiques que techniques ou éthiques, de présenter de brefs échantillons [17].
Retenons cependant quelques titres et quelques noms d’auteurs qui consacrent au travail des appréciations, valorisantes ou dévalorisantes, qui seraient à reprendre dans une perspective différente de celle que nous avions décidé de présenter ici. Parmi les mémoires et les témoignages, le livre de Georges Navel Travaux, paru en 1945, semble proposer un document capital pour étudier la condition de la vie ouvrière. Dans une perspective critique, il faudrait se pencher sur les textes de Simone Weil. La collection de la Vie quotidienne fournit des documents utiles ; on pourrait retenir celui sur La vie dans les chemins de fer selon Henri Vincenot. Parmi les récits, celui de Claire Etcherelli : Élise ou la vraie vie réunit les témoignages d’une ouvrière d’usine et d’un Algérien.
Dans le littéraire, le travail, surtout rural, occupe des plages plus ou moins larges de certains romans. Citons : Emile Guillaumin, La vie d’un simple ; Pierre Hamp, La vie des hommes ; Eugène Le Roy, Jacquou le Croquant ; André Chamson, Les hommes de la route ; P.-J. Helias, Cheval d’orgueil. Ajoutons quelques noms d’auteurs, sans mentionner le titre des Å“uvres : Louis Guilloux, Henri Pourrat, Henri Poulaille, A. de Saint-Exupéry, Charles Louis-Philippe, Jules Romains, Marguerite Audoux qui évoque le travail dans un atelier de couture : Marie-Claire… Les romans russes et soviétiques et ceux de bien des romanciers français édités surtout après 1945, tels André Wurmser, André Stil, Aragon, Pierre Gamarra… ont joui en leur temps d’une attention vive, peut-être trop marquée par l’espérance d’une anticipation un peu précipitée… Les poètes ont invoqué et chanté, à leur manière, le travail dans le cadre d’une présence de l’homme à lui-même qui peut leur sembler parfois incomplète, sinon écornée, et parfois selon une modalité globale et très générale, sinon anonyme. Retenons ces vers d’Apollinaire dans Alcools :
« J’ai vu ce matin une jolie rue dont j’ai oublié le nom
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent… »
Les extraits qui suivent sont volontairement limités.
Écoutons d’abord Céline dans sa découverte du travail à la chaîne. Dans Voyage au bout de la nuit (1932), Bardamu, au cours de ses aventures, va en Amérique et réussit à se faire engager à Detroit aux usines Ford :
« Nous fûmes répartis en files traînardes, par groupes hésitants en renfort vers ces endroits d’où nous arrivaient les fracas énormes de la mécanique. Tout tremblait dans l’immense édifice et soi-même des pieds aux oreilles possédé par le tremblement, il en venait des vitres et du plancher et de la ferraille, des secousses, vibré du haut en bas. On en devenait machine aussi soi-même à force et de toute sa viande encore tremblotante dans ce bruit de rage énorme qui vous prenait le dedans et le tour de la tête et plus bas vous agitant les tripes et remontait aux yeux par petits coups précipités, infinis, inlassables […] On ne pouvait plus ni se parler ni s’entendre. Il en restait chaque fois trois ou quatre autour d’une machine. […] Les ouvriers penchés soucieux de faire tout le plaisir possible aux machines vous écÅ“urent, à leur passer les boulons au calibre et des boulons encore, au lieu d’en finir une fois pour toutes, avec cette odeur d’huile, cette buée qui brûle les tympans et le dedans des oreilles par la gorge. C’est pas la honte qui leur fait baisser la tête. On cède au bruit comme on cède à la guerre. »
En guise de contrepoint, nous proposons quelques lignes de Giono (1895-1970). Une puissance de description pastorale et rustique imprègne la plupart de ses romans. Hymnes à la nature et au travail de la terre, qui ont pu faire croire à une adhésion à un idéal de corporatisme considéré, à certains moments de notre histoire récente, comme une sorte de survivance médiévale. Dans Regain (1930), Panturle reste dans un hameau abandonné, Aubignane, et essaie de faire revivre la terre ; il emprunte du blé pour semer et rend visite au père Gaubert, le forgeron d’Aubignane qui habite désormais un autre village, pour obtenir une charrue… Le père Gaubert expose ce qu’il va lui donner :
« C’est un soc ; un soc nu comme un couteau. Un soc têtu, aiguisé, arrogant, avec le flanc creux des bêtes qui courent à travers la colline ; une belle peau sans un pli. On le tiendrait en équilibre sur le poing. Gaubert siffle entre ses dents : « … de garce ; il est de la bonne race, celui-là. Oui, il est de bonne race. C’est le dernier. Je l’ai encore fait à Aubignane. Prends-le, mets-le dans ton sac ; si la Belline entrait elle en ferait un malheur. Mets-le dans le sac puis écoute, parce que le soc, c’est beaucoup mais ce n’est pas tout.
« Tu iras à la forge là-haut. Tu sais que les derniers temps, je couchais en bas près de l’atelier. À cet endroit il y a un placard, un grand placard ; tu l’ouvriras.
« Tiens, prends la clef, là, dans la poche de mon gilet. Prends la clef ; après tu pourras la jeter ; elle ne te servira plus. Là, dans ce placard, tu trouveras un bois d’araire tout près, tout fini, tout tordu dans les règles. Un bois de race aussi ; le bois qu’il faut pour ce soc. Tu monteras le soc avec les vis et les boulons qui sont aussi dans le placard pliés dans un morceau de journal. Maintenant, si c’est pour labourer là où tu m’as dit, sur la pente de derrière le village, là où c’est dur, il faudra tordre encore un peu le bois, pas beaucoup, un peu, juste un peu tordu, comme une cuiller à café, tu sais ? Pour ça, tu mettras le bois à tremper trois jours au trou du cyprès. Trois jours, pas plus, et tords lentement, en pesant sur ta cuisse, mais avant, essaye la charrue telle qu’elle est. J’aimerais mieux que tu ne la touches pas. »
Il est bon de lire une telle précision détaillée des gestes à effectuer, liée à tant de poésie pastorale…
Dans des romans contemporains, choisissons deux fragments qui font revivre des tâches de métiers passés, gestes rares, sélectifs, pure évocation fictionnelle qui rejoint certains renouveaux dans l’actualisation qui cherche à redonner aux campagnes une nouvelle vitalité…
Bernard Tertiaux, dans Le Passeur de lumière (1993 [18]), a décidé d’assurer la renaissance des travaux de « Nivard de Chassepierre maître verrier ». Il s’agit de souffler le verre :
« Tout le monde est à son affaire et ne perd pas une seconde dans la manÅ“uvre, car le verre est capricieux et préfère se réduire en petits morceaux plutôt que de souffrir une hésitation de la part de l’artisan.
« Nivard est fasciné. Dans le râtelier, il saisit une canne, la soupèse et se rend sur la passerelle. Près du four, il fait une chaleur insupportable. Les hommes dégoulinent de sueur. Des enfants et des femmes montent de l’eau sans arrêt. Il faut abreuver et rafraîchir les verriers, refroidir les outils, humecter les formes de bois et le promenoir. Nivard plonge sa canne dans le brasier, sort un peu de cette pâte molle et la regarde couler. Il reprend du verre dans le creuset, mais cette fois il fait tourner l’instrument dans ses doigts et parvient à maintenir pendant un moment le verre en fusion sur le métal. Une femme arrose copieusement le plancher qui, à ses pieds, commence à flamber. Il ne s’en aperçoit même pas, tant la matière le subjugue. Il replonge l’outil, le ressort, se penche dans le vide comme les autres verriers et souffle. Rien ne se passe. Il s’entête de plus belle, tant et si bien qu’au bout du combat il tient à l’extrémité de sa canne une petite boule de verre de la grosseur d’une pomme… [19] »
Olivier Bleys, dans Pastel (2000 [20]), nous fait remonter au xve siècle, dans le Tarn, dans la zone actuelle de Magrin où des efforts sont réalisés pour obtenir ces plantations fournissant le « bleu pastel » unique pour assurer la teinture des étoffes de soie surtout. L’auteur s’essaie à faire apparaître les gestes d’un de ces métiers de teinturier très particulier…
« En un tournemain, Simon avait mis sa teinture en train. L’eau coupée d’urine, enrichie de genêt et de foin, bouillait dans la chaudière. Le pastel reposait dans la cuve sous un chapeau de son de froment. Quand il eut versé l’une sur l’autre, et dûment pallié le tout à l’aide d’un râble de bois, Simon couvrit la cuve d’un drap qui emprisonnait les vapeurs… [21] »
« Après le déjeuner commençait l’Å“uvre de teinture […] le règlement en effet défendait aux teinturiers d’exercer leur métier avant le jour, et c’était s’exposer grièvement que de passer outre. […] Rebrassant ses manches, mouillant ses paupières pour s’éclaircir la vue, le compagnon mettait ses cuves en train : les grands chaudrons, ronflants et fumants comme des vaisseaux de guerre, s’ébranlaient dans l’incendie de l’aube. De vivantes pelletées d’agranat, de cendre ou de son tombaient en pluie sur les bains. Autre part, à l’abri de la champagne (le drap-filet) retournée, dormait la toile à teindre. Elle était blanche et virginale, pareille à une jeune fille sous sa robe clochette […] Dans un moment, le pastel couvrirait la toile, l’épouserait dans ses replis intimes, précipitant la pucelle dans une petite mort, la fécondant enfin d’une semence azur… [22] »
J.-P. Wenzel (né en 1947), tourneur-fraiseur, devient comédien, metteur en scène, auteur dramatique rapidement remarqué dès sa première pièce, Loin de Hagondange, créée en Avignon en 1975 – en lecture publique – puis montée par Patrice Chéreau en 1977 en région parisienne [23]. Georges a travaillé toute sa vie à Hagondange, en Moselle, dans les aciéries. Parvenu à la retraite, que faire de son temps disponible ? Il a bien essayé de s’intéresser à d’autres occupations, de participer à d’autres activités plus ou moins ludiques. Mais retiré à la campagne dans une petite maison, avec sa femme, il a constaté que le travail d’autrefois demeurait présent en lui et que c’est encore ce qu’il sait faire de mieux… Il s’invente un atelier imaginaire et règle le temps de ses journées selon ses anciennes habitudes… Le fragment que nous allons lire coïncide avec la date de son anniversaire : sa femme pénètre dans l’atelier pour lui offrir un gâteau…
« – Marie : Joyeux anniversaire… Georges tu as oublié, soixante-neuf ans aujourd’hui. Fais-moi une petite place pour le gâteau… Je suis heureuse d’être avec toi.
– Georges : C’est gentil, mais il ne fallait gaspiller de l’argent pour ça… je travaille… ici c’est un lieu sacré… tu aurais dû m’appeler… tu ne venais pas me déranger à l’usine pour mon anniversaire… alors laisse-moi. C’est très gentil… je termine à sept heures… plus tard… je mangerai le gâteau… Il ne me reste que cinq plaques à usiner… je viendrai plus tard… laisse-moi finir… Ne sois pas triste… c’est important pour moi… Allez va.
– Marie : Je t’en prie, j’ai envie de te regarder travailler, je n’ai jamais eu l’occasion de le faire avant… je vais rester dans un coin comme ça si tu as envie de bavarder, un jour comme celui-là souffle au moins les bougies. (Marie chante…)
– Georges : Arrête, va-t’en, tu ne comprends rien à rien, tu n’as jamais rien compris… Le travail, c’est le travail et je l’ai toujours fait proprement. Ce n’est pas parce que je suis à la retraite que je vais m’arrêter…
– Marie : Non ! je resterai là. Je n’en peux plus… je m’ennuie… je veux te voir, te regarder, parler avec toi, tu ne m’empêcheras pas… C’est fini Hagondange… tu entends… FINI. Tu n’es plus à Hagondange, c’est la campagne partout ici… Viens on va se promener, ramasser des châtaignes… je ne sais pas…
– Georges : Fous le camp. Je ne peux pas m’arrêter, je ne peux pas m’arrêter… »
Georges finit par détruire son atelier et par tomber malade. Crise nerveuse, dépression ? Cassure, désarroi, désespoir ? Fallait-il l’extraire de cet imaginaire dans lequel il avait rebâti l’atelier où il avait passé la plus grande partie de sa vie ? Beaucoup de questions peuvent surgir. Les unes pour une condamnation évidente du système d’exploitation de l’homme, qui serait ainsi traité telle une marchandise dans le système industriel. Nous pensons que cette perspective éthique est trop générale. Si les hommes ont besoin du travail, il convient d’étudier de plus près son déroulement et les attitudes de chaque humain impliqué, et cela, avant tout du point de vue psychologique.
Pour une psychologie généalogique du travail, les procédures d’approche peuvent être différentes. La présence à soi-même dans ce personnage de Georges, tel qu’il est présenté, montre deux fragilités. L’une dans la manière même qui correspond aux relations verbales avec Marie, sa femme, qui se tiennent au sein d’une participation affective sans chaleur. Les habitudes engluées dans une sévérité liée au sérieux du travail à accomplir, par rapport aux conduites touchant l’expression affective, se manifestent dans ce propos autour de l’anniversaire. Marie est traitée comme une intruse, du fait que Georges est tout concentré sur la poursuite d’une tâche qui ne se produit que dans son imaginaire. Dans l’autre versant, tout se passe comme si Georges était resté prisonnier des habitudes contractées au cours de l’exécution des gestes nécessaires à son travail. La part du mal, comme aurait dit Georges Bataille. La mise en place de la personnalité, au cours des tranches de vie traversées et du développement des figures de la présence à soi qui s’imposent à tout humain pour être, est une évolution difficile à exécuter et à atteindre. Les hommes évoluent, les organisations du travail aussi, pas obligatoirement en harmonie.
Ces « prises de conscience » entraînent l’apparition de diverses failles qui seront mieux comblées dans les vies à venir, non par « un coup de baguette magique d’un il n’y a qu’à… », mais, du moins sur le plan individuel, par une valorisation progressive des composantes liées au développement des affectivités agissantes autour d’un « savoir-se-parler-à-soi » et aux autres qui a encore beaucoup à apprendre.
Les littéraires ont été, sont toujours, çà et là en avance, sinon pour eux-mêmes, du moins dans les mises en scène qu’ils nous proposent. Les imaginaires, l’imitation, la culture d’un nouveau sentir plus marqué par l’art, ont des conséquences positives sur les variations psychiques et ontiques de tout un chacun. Ce fut la raison qui a présidé à l’élaboration de ce minidossier sur le travail dans les fictions littéraires.
 
NOTES
 
[1]Kundera M., 1986, L’Art du roman, Gallimard, p. 20.
[2]Ibid., p. 63.
[3]Meyerson I., « Quelques aspects de la personne dans le roman », in Écrits 1920-1983. Pour une psychologie historique, Paris, Puf, 1987, p. 248. Meyerson cite les romans soviétiques qu’il a lus pour écrire cette partie de son texte : Ajaïev, Loin de Moscou ; Bourbennov, Le Bouleau argenté ; Erhenbourg, La Tempête ; Fadeïev, La Défaite ; Leberekht, La Lumière à Koordii ; Ostrovski, Et l’acier fut trempé ; Panova, Clair Rivage ; Polevoï, Un homme véritable.
[4]Ibid., p. 250.
[5]Ibid., p. 248.
[6]Ibid., p. 250.
[7]Ibid., p. 251.
[8]Lepennies W., 1990, Les trois cultures. Entre science et littérature, l’avènement de la sociologie, Paris, Éditions de la Maison de l’homme, p. 1.
[9]Nous empruntons à Henri Mitterand, qui nous a signalé ces recherches concernant un groupe d’écrivains dénommés « physiologistes » auquel peut être rattachée la figure de Frédéric Le Play, ces notes telles qu’elles sont rapportées dans son ouvrage Littérature. Textes et documents en cinq volumes (Paris, Nathan, 1988).
[10]Mitterand H., 1988, Littérature. Textes et documents. xixe siècle, Paris, Nathan. Ce texte figure au chapitre concernant « L’avènement des sciences sociales », à la page 324 ; il est extrait de l’ouvrage de Frédéric Le Play Les Ouvriers des deux mondes (1857-1913, posth.). Nous remercions tout particulièrement Henri Mitterand de nous avoir signalé ces études et de nous avoir permis d’en citer quelques brefs extraits.
[11]Mitterand H., 1986, Carnets d’enquêtes. Une ethnographie inédite de la France, introd. Jean Malaurie, Paris, Plon, coll. « Terre Humaine », 680 p.
[12]Kundera M., 1986, op. cit., p. 61.
[13]Ibid., p. 33.
[14]On pourra consulter les histoires du travail, telle L’Histoire du travail et de la civilisation, parue en 1938 au moment où le gouvernement du Front populaire avait décidé de fournir aux élèves une histoire de l’évolution des civilisations prenant en compte les faits matériels liés à l’apparition des techniques et des tâches depuis la préhistoire jusqu’en 1938. Nous faisons allusion au précis cité qui était destiné à assurer le programme scolaire de la phase primaire, exactement « Dernière année de scolarité primaire ». Cette « Histoire » est due à deux auteurs : C. Bouglé et G. Lefranc ; l’éditeur : Société universitaire d’éditions et de librairie (Paris, 1938).
[15]Pour ces renseignements, nous remercions notre ami Jean Olivier-Casse, agrégé de l’université, remarquable professeur de français, aujourd’hui en retraite, qui nous a fourni les documents à consulter.
[16]Nous avons consacré à ces « Folies de Zola » plusieurs articles parus dans les Annales médico-psychologiques. On pourra lire dans les volumes de janvier, février et mars 1985 un texte sur les « Interactions des folies dans La Joie de vivre ».
[17]Nous remercions M. Raymond Toraille, inspecteur général de l’Éducation nationale, pour ses renseignements littéraires. « Assez curieusement, dit-il, il semble que le travail ne soit pas vraiment matière littéraire, mais il est présent dans de très nombreux récits de vie, mémoires, autobiographies… »
[18]Tertiaux B., 1993, Le Passeur de lumière, Denoël ; Folio, 1995.
[19]Ibid., pp. 126-127.
[20]Bleys O., 2000, Pastel, Gallimard.
[21]Ibid., p. 91.
[22]Ibid., p. 171.
[23]Je remercie encore mon ami Jean Olivier-Casse de ses indications sur cette Å“uvre et de son apport réel, à travers ses textes et ses photocopies, à l’élaboration de notre étude.
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Ibid., p. 250. Suite de la note...
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Ibid., p. 251. Suite de la note...
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Bleys O., 2000, Pastel, Gallimard. Suite de la note...
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