Travailler
Martin Média

I.S.B.N.2911616944
200 pages

p. 167 à 188
doi: en cours

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Théorie

n° 7 2002/1

2002 Travailler Théorie

Les courages : variantes d’un processus d’androsexuation de la vertu

Éric Hamraoui Directeur de programme au Collège international de philosophie
Le présent article a pour but d’expliciter la nature des liens rapprochant les concepts de courage et de virilité dans la tradition philosophique occidentale, tout en procédant à quelques incursions dans les domaines de l’histoire de la physiologie et de la médecine. Viril, rationnel et corporel (humoral ou sensible), le courage présente en effet de nombreux aspects, figures ou champs de manifestation. L’approche généalogique ici retenue a pour but de servir de cadre à tout recentrement ultérieur possible d’une analyse de ce que les courages occultent en s’affirmant virilement, à savoir : la souffrance – infligée à soi-même ou à autrui. The goal of this article is to explicitly describe the nature of the links between the concepts of courage and virility within western philosophical tradition, while performing certain advances in the fields of history, physiology and medicine. Virile, rational and corporal (humoral or sensitive), courage presents indeed several aspects, figures and domains of manifestation. The genealogical approach proposed here is intended to serve as a framework for all possible future re-centering of an analysis of suffering, inflicted to self or to others, which is concealed by courage through the manifestation of virility. El objetivo del presente artículo consiste en explicar la naturaleza de los vínculos entre los conceptos de valentía y de virilidad en la tradición filosófica occidental, al tiempo que hace incursiones a los campos de la historia, de la fisiología y de la medicina. Viril, racional y corporal (humoral o sensible) : el coraje presenta, de hecho, numerosos aspectos, símbolos o campos de manifestación. El enfoque genealógico que aquí se introduce tiene por objetivo servir de marco de referencia para el recentramiento de un análisis posterior, que trate sobre el sufrimiento (infligido a sí mismo o a los demás) que la valentía oculta por medio de la afirmación viril.
« En faisant de tous sans exception, y compris des prétendus sujets,
ses objets, le principe masculin de la domination
à l’état pur tourne à la passivité totale. »
Théodore Adorno, Minima moralia, § 24
En dépit de quelques analyses lui étant spécifiquement consacrées [1], le courage est un objet, sinon délaissé, du moins abordé de manière indirecte par la réflexion philosophique contemporaine. Est-ce à dire que l’« éclat particulier » qu’il semble tirer de lui-même et de la « noble élévation qui en est inséparable [2] », qui fascina jadis les philosophes, suscite aujourd’hui davantage le soupçon [3] que l’admiration ? Ce désintérêt est-il uniquement interprétable comme conséquence de l’affirmation nietzschéenne de l’origine « animale », instinctuelle, des vertus socratiques que sont la justice, la sagesse et le courage [4] ? Ne découle-t-il pas également du fait que l’aspect esthétique du courage, son caractère « admirable », rend confus le motif de l’action du sujet ? Celui-ci ne risque-t-il pas d’idéaliser celle-là pour elle-même [5] ? Cette méfiance, certes en elle-même justifiée, explique sans doute, pour une part, l’absence de désir de résister à l’ordre des choses actuel, qui transparaît dans le discours de nombreux intellectuels ou philosophes contemporains. D’où l’absence d’un décalage critique ou onirique, de lieux de résistance et de création symbolique pour combattre ou transcender l’évidence de ce qui s’impose à nous. Une telle situation, outre la résignation, la passivité et la lâcheté devant l’inacceptable qu’elle engendre, laisse en suspens toute réflexion sur le courage, ou, plus exactement, sur les courages, considérés tant du point de vue de leur caractère propre [6] que de celui de la variation de leurs significations historiques et éidétiques. Cette suspension de la réflexion ne saurait aucunement être interprétée comme « mise entre parenthèses » ou epoche philosophiquement nécessaire pour le progrès de la connaissance. Elle n’est pas anodine. Ses conséquences sont, en effet, spéculativement dommageables et humainement meurtrières. Ira-t-on, comme autrefois François de La Mothe Le Vayer, jusqu’à chanter les vertus de la peur, « ni si honteuse, ni si fort à redouter qu’on le dit [7] », car capable, par la froideur qu’elle suscite, d’accorder et d’unir les ennemis mêmes contre ce qui les épouvante ?
Le renoncement à toute attitude de résistance peut signifier aujourd’hui au moins deux choses : la crainte de s’affronter à un adversaire plus fort que soi et l’absence de remise en cause de l’un des aspects les plus fondamentaux de la domination politique – des hommes entre eux – et masculine – de l’homme à l’égard de la femme – à savoir, l’androsexuation de la vertu ou définition de celle-ci au moyen des catégories du logos philosophique déployant une économie de sens qui sert à l’autoaffection du sujet masculin [8] par la médiation du féminin discursivement approprié [9], dévalorisé [10] ou considéré comme menace [11]. Notre propos consistera tout d’abord à analyser les principales représentations qui expliquent la force persuasive de cette « aberration spéculative [12] » et le pouvoir de séduction [13] que celle-ci exerce paradoxalement sur les victimes de la vision tronquée et mutilée de la réalité et de la vie [14] qu’elle engendre. La définition du lieu d’interrogation philosophique à partir duquel concevoir les modalités d’une déstabilisation critique du pouvoir de ces représentations fera l’objet des derniers développements de notre réflexion.
 
Une vertu virile
 
 
L’andreia, mot grec le plus courant pour signifier le courage, est la qualité de l’anèr, du mâle [15]. Ce terme est issu de l’indo-européen ner, à l’origine du mot neuron : la fibre nerveuse. Celle-ci indique donc métonymiquement la qualité essentielle de l’individu de sexe mâle : la nervosité [16]. « Soyez des hommes (aneres este), ne laissez pas mollir votre valeur ardente ! », lit-on ainsi chez Homère [17]. La virilité constitue donc le « nerf » du courage héroïque qui s’impose comme modèle constant dans la Grèce de l’époque classique [18]. Ce courage constitue le signe distinctif des hommes bons (andres agathoi), prêts à sacrifier leur vie pour la cité. Il est aussi défini comme propriété des meilleurs, les aristoi.
Le modèle héroïque du courage sera également celui de la conduite du philosophe. Ainsi, tout comme Achille, Socrate accepte sereinement l’éventualité de sa propre mort. Un homme de quelque valeur ne saurait, selon lui, « calculer ses chances de vie et de mort [19] ». Cet homme se doit de « considérer uniquement, lorsqu’il agit, si ce qu’il fait est juste ou non, s’il se conduit en homme de cÅ“ur (andros agathou) ou en lâche [20] ».
Comme nous le verrons, ce modèle héroïque du courage servira encore de référence à la philosophie des Lumières (Kant). De même verra- t-on Samuel-Auguste Tissot, figure illustre de la médecine du xviiie siècle, condamner l’abattement et l’énervation provenant de « l’augmentation de l’angoisse à l’infini » qui se manifeste chez les sujets s’adonnant à l’onanisme [21]. Cette pratique est en effet cause physiologique du dérèglement des lois de l’économie animale, entraînant le déclin physique et moral de l’individu, devenu indolent, sans plus aucun courage. Plus près de nous, et pour de tout autres motifs que Tissot, Lawrence dénoncera la mort du « nerf » des hommes de l’ère industrielle « transformés en insectes de travail, privés de toute virilité et de toute vraie vie [22] ».
Le « cÅ“ur » et la « raison » du courage
La détermination des critères de l’action bonne et juste accomplie par l’homme de cÅ“ur s’opère non seulement, selon Platon, dans l’entendement du philosophe, mais encore dans la partie supérieure de l’âme mortelle dont l’action régulatrice permet de faire appliquer les ordres que la raison donne au corps. Le cÅ“ur, organe central (kardia) doué de la plus grande puissance (kratia) [23] et siège de la « partie irascible » de l’âme (thumoiédès), sert d’agent de transmission de ces injonctions : « Quant au cÅ“ur, nÅ“ud des vaisseaux et source du sang [les dieux] l’ont placé pour ainsi dire au poste des sentinelles. De la sorte, si l’âme irascible s’irrite, lorsque la raison signale qu’à l’endroit des membres un acte d’injustice est accompli de l’extérieur ou encore de la part des appétits qui sont à l’intérieur, vivement par les plus étroits vaisseaux, tout ce qui dans le corps est capable de sensation perçoit avertissements et menaces, y devient docile et obéissant en tous points, permettant aussi au meilleur d’exercer par tout le corps son hégémonie [24]. » La vigilance du « cÅ“ur-sentinelle », principe du maintien de la souveraineté du meilleur dans chacune des parties du corps, capable par ses menaces d’intimider l’adversaire, s’apparente ainsi simultanément au courage du guerrier, à celui du sage préconisant la tempérance et à celui du législateur Å“uvrant à l’élaboration de lois capables de faire régner la justice.
Une science des fins
L’ancrage profond du courage dans la rationalité conduit Platon à définir celui-ci à la fois comme vertu cardinale et comme science. Dans l’ordre des vertus, le courage (andreia) suit la sagesse (sophia). Il précède la tempérance (aidos) et la justice (dikè).
Également défini par Platon comme « opinion droite et juste » que la loi fait naître en nous par l’éducation [25] et « science des choses qui sont à craindre ou, au contraire, à désirer [26] », le courage ne peut être dissocié des trois autres vertus, et plus particulièrement de la sagesse. La science impliquée en lui s’affirme non seulement comme choix des moyens – techniques – adéquats, mais encore comme « science des valeurs, science de ce qu’il est digne ou injuste d’entreprendre, sagesse morale ou science de ce qui vaut la peine de risquer sa vie [27] ».
Cependant, s’interroge Socrate, la définition du courage comme science de ce qu’il faut craindre ou espérer est-elle exempte de toute contradiction ? En effet, science jugeant aussi bien du passé, du présent et de l’avenir, le courage ne devrait-il pas être « la science de tous les biens et de tous les maux en tous temps [28] », donc s’apparenter à la vertu tout entière ? Ce que le courage ne saurait être.
Aporie et ambivalence
Une seconde contradiction surgit lorsque l’on tente de définir le courage en essayant de rendre compte de toutes les formes de courage. À cette question Lachès tente de répondre en définissant le courage comme « une certaine force d’âme ». Mais, objecte Socrate, la force d’âme se rencontre également chez les insensés. Le courage sera donc une « force d’âme intelligente ». Cependant, dans la mesure même où l’intelligence est aussi prudence, n’est-elle pas réductrice du courage ? Dans ce cas, ne serait-il pas préférable de définir le courage comme « force d’âme insensée » ? La non-vérité de cette seconde définition et le caractère insurmontable de la contradiction soulevée peuvent, selon nous, être simultanément interprétés comme aporie et comme ambivalence. Ambivalence aujourd’hui caractéristique du courage associé à la virilité, qui se traduit par l’exercice combiné de la rationalité pathique, comme impuissance rationnellement consentie devant le non-sens de la souffrance et de l’injustice infligées à autrui, et de la rationalité logique inspirée par la secrète vénération de la force [29] suscitant la crainte et reposant sur le pouvoir de la persuasion, à laquelle il manque la légitimité d’une autorité [30].
Un courage paradoxal
En dépit de l’ambivalence caractérisant la manifestation du courage, celui-ci est défini par Platon comme vertu de « l’être bon [31] », capable de dominer ses affects, comme capacité de résistance à la crainte, à la douleur, au désir et au plaisir « dont les caresses transforment les cÅ“urs les plus austères en cire [32] ». Le courage est ainsi une vertu susceptible de renforcement sous l’effet de l’entraînement. Ainsi l’homme courageux sait-il, par exemple, faire preuve de retenue en cas d’absorption de drogues. Ce « courage paradoxal » consiste, plus précisément, à savoir persister dans la crainte au lieu de lui résister pour ne pas présumer de ses forces et, par là, faire preuve d’une assurance excessive. Cette crainte positive ou aidos (retenue), mesure de la rapidité plus ou moins grande de l’action d’une drogue désinhibante comme l’alcool – vin –, sert de critère d’évaluation du courage de l’individu. Elle s’oppose à la phobia ou crainte des ennemis. Plus, croit-on, l’individu saura faire preuve de retenue, plus il lui sera possible de résister à la crainte de l’ennemi.
 
Andreia et tlèmosuné
 
 
« Le courage est la lumière de l’adversité. »
Vauvenargues, Réflexions et maximes
Dès la cité grecque classique, le courage héroïque (andreia) s’oppose au courage civique et discipliné du citoyen hoplite : la tlèmosuné, ténacité ou endurance [33]. Le courage « physique » et guerrier se distingue d’un courage dont les manifestations sont plus intériorisées, un courage « moral » qui consiste à résister à un ennemi interne : les passions, la souffrance, les aléas du destin, etc. [34]. La figure d’Ulysse l’endurant (tlemon), modèle de la patience active du héros en proie aux malheurs, qui sut transformer sa faiblesse en force [35], s’oppose ainsi à celle d’Achille. Le courage non guerrier dont fait preuve Ulysse exige, dira Cicéron, « plus de travail et d’activité » que le courage militaire [36].
Une « juste moyenne »
Tout en rappelant la dimension passionnelle du courage, autrement dit, son impossible dissociation de la vie de nos affects, Aristote en affirme la nature intrinsèquement rationnelle. Ainsi, dans l’Éthique à Nicomaque, le courage est-il défini comme « juste moyenne entre la crainte et la hardiesse [37] ». D’où le déni du fait que l’ardeur guerrière ou la colère conduisant à braver le danger puissent constituer la source du courage. Celui-ci requiert, en effet, l’intervention du discernement, « d’un choix réfléchi et de la conscience du but », autrement dit, de la prudence (phronesis), comme « disposition pratique accompagnée de règle vraie concernant ce qui est bon ou mauvais pour l’homme [38] ». De même l’objet du courage n’est-il pas indifférent, car « l’homme courageux ne saurait avoir du courage contre tous les maux [39] » : il doit savoir craindre tous les maux résultant du vice.
L’association du courage et de la lucidité explique, enfin, que l’espérance demeure un sentiment étranger à l’homme courageux qui ne craint jamais d’éprouver tristesse et affliction [40].
Sage courage
« La faiblesse est plus opposée à la vertu que le vice. »
La Rochefoucauld, Maximes
Avec la pensée stoïcienne, la passion cesse d’être consubstantielle au courage ; elle en constitue au contraire l’adversaire premier. Le courage est ataraxie. Il ne saurait, par conséquent, avoir pour aiguillon la colère ou la partie irascible de l’âme, mais la seule raison : il est la condition de la vie raisonnable, selon la nature (secundum naturam), que mène le sage [41]. Les caractéristiques de l’âme courageuse (fortis animus), définies par Cicéron dans le Traité des devoirs, sont : le détachement conduisant à déprécier ce qui est tenu en estime par le commun des mortels ; la capacité de supporter les nombreuses tristesses de la vie – selon Diogène Laërce, autre penseur stoïcien, l’objet particulier du courage est « ce qui est à supporter [42] » – ; la contenance devant les aléas du destin ; la recherche des actions pleines de difficulté et de labeur mettant en danger la vie elle-même ; enfin, le déni du caractère négatif des événements qui constituent la trame accidentelle et contingente de l’existence, sur laquelle l’homme demeure sans pouvoir [43].
Notons que Cicéron énonce ces nobles préceptes dans une langue qui dérive de la racine vir le nom virtus, qui désigne à la fois la virilité et le courage caractérisant l’homme – par opposition à la femme – dont l’âme tendue s’efforce d’atteindre un bien désiré [44].
Ce courage viril pensé en termes d’effort et de tendance vers le bien est non seulement associé à la vertu, mais encore se confond avec elle : « Les hommes courageux et d’âme forte [doivent être] aussi bons et simples ; des amis de la vérité et non des trompeurs, toutes qualités qui font le mérite de l’homme juste. [45] » L’homme courageux est donc d’abord celui qui combat l’injustice. Cette dernière conception se situe ainsi aux antipodes de la représentation actuelle du courage comme capacité d’infliger malheur et injustice à autrui sans broncher, d’anesthésier en soi tout remords lié au tort ainsi subi par autrui en invoquant l’impitoyable exigence de la rationalité stratégico-logique, comme le montre Christophe Dejours à partir de l’exemple de l’univers du travail [46].
Néanmoins, avertit Cicéron, la noblesse du courage est axiologiquement réversible. Elle peut aisément inspirer vanité et ambition : dans l’âme grande et élevée de l’homme courageux naît facilement le désir d’accéder au premier rang. Il devient alors difficile, chez l’homme animé du désir passionné d’être au-dessus de tous, « d’observer l’équité qui est, par excellence, le propre de la justice ». La tentation est ainsi forte pour l’homme courageux de devenir « supérieur aux autres en force plutôt que leur égal en justice ». Cette remarque est à considérer avec la plus grande attention. Elle revient sur l’une des ambiguïtés de la notion de courage relevée par Protagoras et éludée par Socrate. Protagoras faisait en effet l’objection suivante à Socrate : « Tu trouveras […] Socrate, des hommes qui sont très impies, très injustes et très ignorants, mais très braves [47]. » Protagoras en conclut la nécessité de distinguer le courage des autres parties de la vertu. Le courage serait, en effet, à la fois vertu et défaillance. D’où la faiblesse affectant intrinsèquement sa dynamique. Faiblesse que la pensée philosophique n’a jamais su ou voulu prendre véritablement au sérieux, laissant se creuser un préjudiciable déficit de pensée dont résulte l’exaltation du « courage viril » par le discours philosophique.
 
Humeurs, chaleur et physiologie
 
 
« [Le] courage du cÅ“ur [dépend] de la complexion
du corps [et] de l’imagination échauffée. »
L’Encyclopédie, art. « Courage » [48].
Dans L’Homme de génie et la mélancolie, Aristote définit le courage comme résultat d’un équilibre dans la composition des humeurs du corps humain : « L’amorce d’un péril, si elle rencontre un état particulièrement froid du mélange [des humeurs [49]], rend lâche. Car ce dernier [mélange] a frayé un chemin de la peur [qui] refroidit. » Mais si le mélange est plus chaud, la peur rétablit l’individu dans un état moyen entre peur et absence de trouble. Le cÅ“ur, organe principal de l’âme sensible [50], est, selon Aristote, le principe de la chaleur corporelle au moyen de laquelle s’accomplissent les fonctions de la vie [51] et s’éprouvent les sentiments ou passions les plus nobles comme le courage.
William Harvey, auteur de la démonstration de la circulation du sang à travers les parties du corps [52], en 1628, et adepte de l’aristotélisme renaissant, définira également le cÅ“ur comme foyer d’« une chaleur naturelle puissante, qui est le trésor de la vie [53] ». En effet, « en nourrissant, réchauffant et animant le sang, ce divin organe sert tout le corps ». Comme Aristote, Harvey considère le cÅ“ur comme principe (principium) de la vie et organe souverain (princeps) : « Avec son organisation, disposée en vue du mouvement, le cÅ“ur est comme un être intérieur qui préexiste à tous les organes. Une fois qu’il existe, l’animal tout entier peut être créé, nourri, conservé et perfectionné par lui, comme si la nature avait voulu qu’il fût à la fois l’Å“uvre et le réceptacle du cÅ“ur. Ainsi, le cÅ“ur est comme le chef de l’État, a le souverain pouvoir et gouverne partout. C’est de lui que naît l’être ; c’est de lui que dépend et que dérive le principe de toute puissance [54]. » La représentation du cÅ“ur ici en jeu est, selon nous, non simple métaphore ou modèle du fonctionnement du corps politique dans la société monarchique, ni uniquement suggestive de la place singulière occupée par le cÅ“ur dans la chronologie de la formation des parties du corps. Premier vivant (primum vivens) à braver le néant de la non-vie, le cÅ“ur préexiste à la constitution des parties du corps, de même que le courage guerrier du prince, inspiré par la puissante chaleur de son cÅ“ur, fonde sa domination sur la cité ou l’État dont il est appelé à devenir le maître. Tout monarque serait, en ce sens, cardiocrate…
 
Le sexe du courage
 
 
Un peu plus d’un demi-siècle avant la parution du De motu cordis (1628) de William Harvey, marquant l’avènement d’une physiologie cardiocentriste [55], le galéniste [56] Juan Huarte de San Juan soutenait dans son Examen de ingenios para las ciencias (Examen des esprits pour les sciences), édité en 1575, que le courage provient d’une force de tempérament naissant non dans le cÅ“ur, mais dans les testicules, parties du corps « témoignant », au sens littéral du terme, de la virilité de l’homme : « Pour faire comprendre la vertu essentielle des testicules de l’homme qui consiste à donner tempérament et fermeté à toutes les parties du corps, [Galien] affirme qu’ils jouent un rôle encore plus considérable que le cÅ“ur. La raison qu’il invoque est que le cÅ“ur est le principe de la vie, sans plus ; tandis que les testicules sont le principe d’une vie saine et dépourvue d’infirmités [57]. »
Les testicules communiquent leur tempérament à tout le reste du corps et, plus particulièrement, au cerveau, organe froid et humide qui sert à tempérer la chaleur du cÅ“ur, quelquefois de manière excessive lorsque l’individu s’adonne à la sagesse. Juan Huarte ajoute en effet : « Tout compte fait, toutes les facultés qui gouvernent l’homme dégradent l’âme raisonnable dans la mesure où elles sont très fortes. Il s’ensuit que si un homme est très sage, il est de ce fait poltron ; il a peu de forces corporelles, peu d’appétit, peu de puissance pour la génération. Et la raison en est que les mêmes qualités qui font de lui un être sage, à savoir le froid et la sécheresse [du cerveau], affaiblissent en lui les autres puissances. C’est ce qui apparaît nettement chez les vieillards : ils n’ont plus de force ni de courage que pour donner des conseils et Å“uvrer selon la prudence [58]. »Notons le renversement de l’association platonicienne du courage et de la sagesse opéré dans ce dernier passage. La sagesse, désormais interprétée comme signe de faiblesse organiquement sensible, sera peu à peu dissociée de la philosophie comme effort de rationalisation et donc d’« arraisonnement » du réel. Cette mutation de sens déjà à l’Å“uvre dans la Physique d’Aristote, dans le traité De l’utilité des parties du corps humain de Galien et achevée dans le Discours de la méthode de Descartes, où la pensée se trouve définie à la fois comme faculté et instrument de la « maîtrise » et de la « possession » de la nature rend, selon nous, erronée la définition de la philosophie comme « amour de la sagesse », qui, dans la « légende significatrice de la philosophie [59] », signifie « la distance de la sagesse, le désir de tendre vers elle dans la conscience intellectuelle et morale de l’impossibilité de l’atteindre et de la réaliser hic et nunc [60] ».
 
Les ressorts du courage
 
 
La force, la volonté, l’espérance et le désir constituent les principales déterminations supposées de la dynamique du courage chez les philosophes de la tradition occidentale, de Thomas d’Aquin à Spinoza. Nous résumerons ici, en les inscrivant dans une autre perspective, les analyses contenues dans l’article de Sylvain Matton « [Le courage] De Socrate à Nietzsche », déjà cité par nous.
Une vertu cardinale
Thomas d’Aquin, dont la pensée synthétise la conception chrétienne et celle des philosophies antiques – l’aristotélisme et le stoïcisme transmis par Cicéron et Sénèque [61] –, considère la force – subordonnée à la prudence et à la justice et subordinatrice de la tempérance – comme vertu cardinale car se réclamant de la fermeté, condition de toute vertu [62], et, par conséquent, de la manifestation du courage. Le moteur de celui-ci, dont Dieu constitue la fin et la force vive [63], est, selon saint Thomas, une espèce de colère réglée par la raison [64]. Le courage se définit ainsi comme « énergie », comme « appétit » de l’âme soumis au contrôle de la raison. Aussi consiste-t-il davantage, comme chez Cicéron et Diogène Laërce, dans la capacité de supporter que dans celle d’affronter et de vaincre le danger [65]. « Supporter » est à entendre ici dans le sens de « résister », donc de s’opposer à un adversaire plus fort que soi.
Désespoir et espérance
Lorsque, nous dit Descartes, le courage n’est pas simple « habitude » ou « inclination naturelle » mais passion, il est « une certaine chaleur ou agitation qui dispose l’âme à se porter puissamment à l’exécution des choses qu’elle veut faire [66] ». Cette chaleur et cette agitation ont leur siège dans le cÅ“ur. La lâcheté est, au contraire, langueur ou froideur détournant la volonté des activités utiles [67].
L’usage de notre libre-arbitre, l’empire que nous avons sur nos volontés et l’espérance constituent, selon Descartes, le triple fondement de l’exercice du courage et de la hardiesse, cette « espèce de courage qui dispose l’âme à l’exécution des choses qui sont les plus dangereuses [68] ». Dans Les Ppassions de l’âme, Descartes montre que la cohabitation du désespoir et de l’espérance, dont les motifs diffèrent mais non l’objet, constituent la dynamique interne du courage : « […] bien que l’objet de la hardiesse soit la difficulté, de laquelle suit ordinairement la crainte ou même le désespoir, en sorte que c’est dans les affaires les plus dangereuses et les plus désespérées qu’on emploie le plus de hardiesse et de courage, il est besoin néanmoins qu’on espère ou même qu’on soit assuré que la fin qu’on se propose réussira pour s’opposer avec vigueur aux difficultés qu’on rencontre [69]. »Lorsque la hardiesse nous pousse à affronter le danger, elle dissipe la froideur, le trouble et l’étonnement de l’âme, caractéristiques de la peur [70].
Aucun courage ne saurait, selon Descartes, se manifester ou être entretenu sans être inspiré par la passion de générosité, définissable, d’une part, comme connaissance du fait que la seule chose qui nous appartienne véritablement est la libre disposition de nos volontés, d’autre part, comme « sentiment en soi d’une ferme et constante résolution de bien user de celles-ci, c’est-à-dire, de ne manquer jamais de volonté pour entreprendre et exécuter toutes les choses [que l’homme généreux [71]] jugera estre les meilleures [72] ». Cette double détermination de la générosité explique sa fonction de « clef de toutes les autres vertus et [de] remède général contre tous les dérèglements des passions [73]. »
La clé du courage
Comme Descartes, Spinoza pose la générosité comme partie essentielle du courage ou « force d’âme », sans toutefois placer sa source dans une libre volonté – tenue pour illusoire – mais dans le désir (conatus) de persévérer dans l’être – persévérance qui est elle-même condition de l’accroissement de notre puissance d’agir. En effet, tout sentiment se rapportant à l’esprit en tant qu’il est actif se rapporte à la joie ou au désir [74]. Spinoza définit ensuite le courage comme source des actions qui découlent de ces deux derniers sentiments. Ses deux composantes sont la fermeté et la générosité : « Toutes les actions qui suivent des sentiments qui se rapportent à l’esprit en tant qu’il comprend, je les rapporte à la Force d’âme (fortitudinem) que je divise en Fermeté (animositatem) et en Générosité (generositatem). Car par Fermeté, j’entends le Désir par lequel chacun s’efforce de conserver son être d’après le seul commandement de la Raison. Et par Générosité, j’entends le Désir par lequel chacun s’efforce d’après le seul commandement de la Raison, d’aider les autres hommes et de se lier avec eux d’amitié [75]. »La compréhension du courage comme force d’âme implique, enfin, que celui-ci tire son origine de la puissance de l’âme et dépende de l’usage de la raison [76]. La crainte tire, au contraire, son origine de l’impuissance de l’âme et n’appartient pas à l’usage de la raison [77].
 
Entre éthique et esthétique, psychologie et politique
 
 
Comme Cicéron, Kant souligne le caractère axiologiquement réversible du courage, simultanément définissable comme « don de la nature » et « qualité du tempérament ». Le courage peut, en effet, devenir aussi extrêmement mauvais et funeste si la volonté qui doit en faire usage, et dont les dispositions propres s’appellent pour cela caractère, n’est pas bonne [78].
La puissance de l’infini
Bien que le courage, ainsi défini, puisse ne pas être l’instrument d’une volonté bonne, c’est-à-dire obéissant aux lois de la raison – obéissance garante de l’autonomie de la volonté –, il ouvre, selon Kant, la perspective de l’éclatement de la finitude, d’un accès à l’infini [79]. La représentation esthétique qui constitue cette perspective a pour nom le « sublime » : « Tout affect du genre “courageux” (qui nous fait prendre conscience de nos forces nous permettant de vaincre toute résistance) est esthétiquement sublime [80]. » Dans l’expérience du courage, commente Michel Klein, « l’âme s’ouvrirait [ainsi] à un au-delà du monde empirique, au-delà infini : dans le courage, nous éprouverions le pouvoir de rendre présent l’invisible, de nous y porter ; de nous élever, du monde qui nous contraint, vers celui que nous devons vouloir [81]. » Mais cette ouverture du fini à l’infini suffit-elle à spécifier qualitativement (moralement) le contenu de l’infini aperçu ? Pour prendre son sens positif, le courage « esthétique » ne se doit-il pas de demeurer vigilant, attentif au seuil qui l’ouvre à l’éthique [82] ? Vigilance, selon nous, d’autant plus nécessairement requise que le courage, défini par Kant comme « calme de l’âme pour assumer [un] danger de propos délibéré [83] », demeure pensé sur le modèle viril car s’opposant à la patience, définie comme « vertu féminine » : « La patience […] n’est pas courage. C’est une vertu féminine parce que, loin de mettre toutes ses forces en Å“uvre pour résister, elle espère par l’habitude rendre imperceptible la souffrance (au sens passif) [84]. » Quelques lignes plus loin, Kant compare la patience féminine à la « patience singulière » des Indiens d’Amérique « qui, une fois encerclés, jettent leurs armes et se laissent tranquillement massacrer sans demander grâce »… Osons ici une comparaison entre la conception kantienne de la patience – dont la double composante ici désignée est l’anesthésie de la souffrance chez la femme sous l’effet de l’habitude et l’impassibilité des « barbares » devant la menace d’une mort imminente – et la description du mécanisme de la répression en nous de la peur par la volonté, donnée par le chirurgien anglais John Hunter, contemporain de Kant. La peur, dit Hunter, « produit une contraction vibratoire de tous les muscles volontaires, en même temps que la volonté fait tout ce qu’elle peut pour les rendre immobiles, donc invisibles [85] ». Si l’on va jusqu’au bout de ce raisonnement, le courage serait moins l’effet d’une victoire momentanée ou prolongée sur la peur et ses manifestations physiologiques que la rupture d’une « accoutumance », cause d’« insensibilité », donc de diminution de la force des « impressions reçues [86] ». Mais l’accoutumance s’oppose-t-elle – ou contre-indique-t-elle – toujours la manifestation du courage ? N’existe-t-il pas un degré de proximité de nature entre celui-ci et celle-là ? Dans son Enquête sur l’entendement humain (1758), David Hume, auquel Kant sut gré de l’avoir réveillé de son « sommeil dogmatique », définissait en effet l’accoutumance à la fois comme « source de toutes les inférences tirées de l’expérience » et comme détermination anthropologique active sans laquelle « nous ne saurions jamais ajuster des moyens en vue d’une fin, ni comment employer nos pouvoirs naturels pour produire un effet ». Définition qui pourrait également servir à caractériser le ressort intentionnel du courage : son orientation vers un but idéal dont la représentation ne peut néanmoins se former sans les inférences tirées de l’expérience [87] et rendues possibles par le principe subjectif de l’habitude et de l’accoutumance.
Un courage résolu
Dans son traité De la guerre (1827), Carl von Clausewitz considère non plus la source empirico-anthropologique (Hume) ou la signification idéaliste (Kant), mais la nature psychologique du courage qu’il définit comme « résolution [88] » : « La résolution est le courage appliqué à un cas particulier ; s’il devient un trait de caractère, il est une habitude de l’esprit. Il ne s’agit pas ici du courage face au danger physique, mais du courage devant les responsabilités, c’est-à-dire en quelque sorte devant le danger moral. C’est ce qu’on a souvent appelé le courage de l’esprit parce qu’il provient de l’esprit, bien qu’il ne soit pas pour autant une démarche de l’esprit, mais du tempérament. L’intelligence pure et simple ne fait pas le courage, car les personnes les plus intelligentes sont souvent dépourvues de résolution. L’intelligence doit d’abord éveiller le sentiment du courage, maintenue et soutenue par lui, car au moment crucial l’homme obéit plutôt à ses sentiments qu’à ses pensées [89]. » Aussi, conclut Clausewitz, « les effets du danger se répercutent tous sur la sensibilité, soit directement, de manière instinctive, soit [indirectement] à travers l’intelligence [90] ».
Tout en soulignant en second lieu la parenté de nature rapprochant la crainte et le courage, Clausewitz distingue le principe – moral ou physique – auquel chacun de ces deux sentiments obéit ; il montre également en quoi consiste l’autonomie, la spécificité et la positivité du courage : « Mais le courage n’est pas une démarche de l’intelligence, c’est un sentiment, tout comme la crainte : celui-là relève de la préservation morale, celle-ci de la préservation physique. Le courage est un instinct noble. C’est justement pour cela qu’on ne peut l’utiliser comme un instrument inerte dont les effets s’exerceraient dans une mesure strictement prescrite. Le courage n’est donc pas un pur et simple contrepoids du danger destiné à neutraliser les effets de celui-ci, mais une grandeur spécifique [91]. »
Courage dialectique
« Sans l’activité formatrice [du travail] la peur reste
intérieure et muette. »
Hegel, Phénoménologie de l’esprit
La « noblesse » du courage guerrier constitue, dans la philosophie de Hegel, le principe généalogique de la domination du maître sur le serviteur. Le courage est le moment décisif de la lutte des consciences de soi opposées qu’est la dialectique du maître et du serviteur [92], exposée dans la Phénoménologie de l’esprit (1807). De la lutte qui oppose le maître au serviteur, le premier sort vainqueur parce qu’il n’a pas redouté de perdre la vie pour accéder à la reconnaissance de soi, but non vital, non biologique, mais idéal et spirituel [93]. En effet, dit Hegel, « c’est seulement par le risque de sa vie qu’on conserve la liberté, qu’on prouve que l’essence de la conscience n’est pas l’être, n’est pas le mode immédiat dans lequel la conscience de soi surgit d’abord, n’est pas son enfoncement dans l’expansion de la vie ; on prouve plutôt par ce risque que dans la conscience de soi il n’y a rien de présent qui ne soit pour elle un moment disparaissant, on prouve qu’elle est seulement un pur être-pour soi. L’individu qui n’a pas mis sa vie en jeu peut bien être reconnu comme personne ; mais il n’a pas atteint la vérité de cette reconnaissance comme reconnaissance d’une conscience de soi indépendante [94] ». Ainsi, à l’inverse de la conscience du maître, celle du serviteur « a éprouvé l’angoisse au sujet de l’intégralité de son essence, car elle a ressenti la peur de la mort, le maître absolu. Dans cette angoisse elle a été dissoute intimement, a tremblé dans les profondeurs de soi-même et tout ce qui était fixe a vacillé en elle [95] ». La crainte constitue ainsi la racine ontologique de la domination du maître sur le serviteur contraint de travailler pour répondre aux besoins et exigences du premier, dont l’activité guerrière continue d’être la principale occupation. Cependant, la conscience servile trouve dans le travail, comme « désir réfréné », « disparition retardée » du bien produit [96] – et non jouissance immédiate et destructrice de celui-ci (par le maître) –, et « où il semblait qu’elle était étrangère à soi [97] », la médiation constitutive de son sens propre [98], c’est-à-dire de « l’intuition de l’être indépendant comme intuition de soi-même ». La servitude, poursuit Hegel, devient ainsi, « dans son propre accomplissement le contraire de ce qu’elle est immédiatement ; elle ira en soi-même comme conscience refoulée en soi-même et se transformera, par un renversement [dialectique], en véritable indépendance [99] », inspiratrice d’un courage dialectisé de nature autre qu’héroïque.
 
Vers un courage désaliéné ?
 
 
« L’humanisme occidental n’a jamais su douter des triomphes. »
E. Lévinas, Difficile Liberté
Marquées par l’empreinte de la « tyrannie des mâles [100] », y compris pour les plus séduisantes d’entre elles, les conceptions du courage que nous venons de décrire posent le problème de la définition des modalités d’un affranchissement de cette vertu du carcan de la virilité. Penser le « non-viril », en essayant d’éviter les pièges que le langage et les catégories de la réflexion philosophique elles-mêmes posent, fut le but poursuivi par Gilles Deleuze et Félix Guattari, promoteurs du concept de « devenir-femme », conçu comme production s’attaquant aux philosophies egocentrées et logocentriques et capable d’affecter aussi bien les hommes que les femmes [101]. Mais, constate Paulette Kayser dans Emmanuel Lévinas. La Trace du féminin (2000), malgré tous les efforts et bonnes intentions, « il s’avère difficile, voire impossible, de quitter ce même langage “phallocentrique”, “misogyne”, “viril” qu’on réfute. Dans le meilleur des cas, on pourra l’ébranler sans pour autant pouvoir le vaincre, étant donné que vaincre comme un “guerrier” représente […] encore un échec [102] ». Paulette Kayser pointe ainsi l’ambiguïté de la recherche commune à Deleuze et Guattari d’une « mécanique générale de l’autre métaphysique qui ne se suspend pas à un sujet comme foyer de toute vision évidente [103] ».
La tentative d’Emmanuel Lévinas qui, dans Autrement, tente de décrire un sujet renonçant à être son propre maître – et celui d’autrui – pour cesser de se dérober à sa vulnérabilité, paraît plus convaincante. Lévinas montre en quoi le féminin – à travers la rencontre érotique – et la mort entraînent la défaillance et constituent les limites du sujet viril dont le pouvoir est culturellement associé au présent [104] et à la lumière, par conséquent, au visible, au rationnel et au pouvoir. Défaire l’ordre hiérarchique sans toutefois entrer dans l’optique égalitariste reconduisant au même, au sujet philosophique viril [105], constitue à cet égard une priorité. Même si se réclamant de l’idéal humaniste, cet ordre hiérarchique entretient en effet la guerre et l’exploitation de l’humain par l’homme. D’où l’existence « de singulières inversions des projets raisonnables, disqualifiant la causalité humaine et, par là même, la subjectivité transcendantale comprise comme spontanéité et acte. Tout se passe comme si le Moi, identité par excellence, à laquelle remonterait toute identité identifiable, faisait défaut à lui-même, n’arrivait pas à coïncider avec lui-même [106]. »
La fascination exercée par l’imaginaire ordalique [107], conduisant à la confusion de la passion du risque avec le courage et récusant l’ancrage de celui-ci dans l’affectivité, peut être considérée comme l’une de ces « inversions des projets raisonnables » auxquelles vient de faire allusion Lévinas. L’origine de la fascination contemporaine pour la figure de l’ordalie, devenue rite individuel, est, selon David Le Breton, à rechercher dans le processus de désubjectivation provenant de la rupture concrète entre l’homme et son corps, dont le moment inaugural est l’entreprise iconoclaste des anatomistes de la Renaissance (Vésale, Fabrice d’Acquapendente, etc.) qui déchirèrent les limites de la peau pour mener la dissection à son terme, provoquant le démantèlement du sujet [108]. Ainsi s’affirme la conception du corps comme simple support de la personne qui favorisa le triomphe du dualisme de l’âme et du corps en philosophie. De nos jours, l’Occident rêve de l’avènement d’une époque postorganique, temps de l’adieu au corps [109]
Plus que jamais s’impose ainsi l’urgence de réhabiliter la subjectivité, « entendue comme pouvoir de sentir, d’éprouver la vie en soi, que nous tenons du corps lui-même et de son mode fondamental de pâtir : la souffrance, [comme] mode radical de révélation de la vie à elle-même [110] ». Souffrance que, comme le rappelle Lévinas, les philosophies occidentales n’ont jamais intégrée dans leurs systèmes, en raison de son « caractère réfractaire » à l’activité synthétique de la conscience [111] (l’aperception kantienne).
L’invention d’un langage autre, l’élaboration d’une poétique et d’un style nouveaux, sachant rompre avec l’économie de sens phallique autoréfléchissante [112], privilégiant le propre plutôt que le proche, découleront, selon nous, naturellement d’une attention nouvelle portée à la question de la souffrance par une philosophie s’exerçant comme « pensée aux yeux ouverts [113] ». La mimesis créatrice pourra alors donner sa mesure. Les philosophes des deux sexes récusant le « désir de totalité [114] » comme source d’inspiration de leur pensée admettront que « le réel est non ce qui est à signifier, mais ce qui heurte […] la signification [115] », tout en en rappelant sa préséance par rapport au virtuel. Aussi commenceront-ils par essayer de vivre harmonieusement tout ce qu’ils portent en eux « dans cette interaction de toutes les énergies qui préserve la beauté, la gaieté et la santé [116] ».
 
NOTES
 
[1]Cf. les travaux de V. Jankélévitch et de P. Tillich – en particulier Le courage d’être, trad. de l’américain par J.-P. Lemay, Presses universitaires de Laval, 1999.
[2]Hume D., 1751, Enquête sur les principes de la morale.
[3]Matton S., 1992, « [Le courage.] De Socrate à Nietzsche », Autrement, série Morales, n° 6 : « Le courage », Paris. Cf. aussi M. Klein : « À être captif de sa forme symbolique, le courage esquisserait, en même temps que son geste, l’éclipse de son sens. [Et] du côté du sens lui-même, l’intention vivante et animante de l’action courageuse peut aussi se constituer en facteur d’illusion » (« De la beauté du geste », Autrement, op. cit.). D’où la distinction entre deux types de courage : l’un « initial et déterminant » ; l’autre « final et vigilant », lié à la valeur : « … une personne ne serait véritablement courageuse qu’en associant l’un à l’autre, en affrontant la peur, mais en gardant la crainte de passer ce seuil où le courage bascule, quand le courage n’est plus perçu que du point de vue aveugle [de l’illusion fanatique consistant à donner à la cause défendue la valeur de sa vie] » (ibid.).
[4]Nietzsche, Aurore (1881), § 26 (cité par Matton S., op. cit.).
[5]Klein M., op. cit.
[6]Citons ici pour exemple la distinction opérée par Charles Duclos dans ses Considérations sur les mÅ“urs de ce siècle (1754) : « Le courage d’esprit suppose et exige souvent celui du cÅ“ur ; le courage du cÅ“ur n’a guère d’usage que dans les maux matériels, les dangers physiques, ou ceux qui y sont relatifs. Le courage d’esprit a son application dans les circonstances les plus délicates de la vie » (cité par Matton S., op. cit.). Les déterminations circonstancielles du courage sont non moins révélatrices de la nature ontologique de celui-ci. Dans son Introduction à la connaissance de l’esprit humain (1747), Vauvenargues disait ainsi : « Le vrai courage est une des qualités qui supposent le plus de grandeur d’âme. J’en remarque beaucoup de sortes : un courage contre la fortune qui est philosophie ; un courage contre la misère, qui est patience ; un courage à la guerre, qui est valeur ; un courage dans les entreprises, qui est hardiesse ; un courage fier et téméraire, qui est audace ; un courage contre l’injustice, qui est fermeté ; un courage contre le vice, qui est sévérité ; un courage de tempérament, de réflexion, etc. »
[7]Mothe Le Vayer F. de la, autour de 1650, De la hardiesse et de la crainte (opuscule).
[8]Irigaray L., 1977, Ce sexe qui n’en est pas un, Paris, Minuit, p. 122. Pour illustrer cette thèse de la réduction de l’autre dans l’économie du même, rappelons, parmi bien d’autres exemples possibles, l’affirmation comtienne selon laquelle le discours de la raison est celui de la virilité et la voie de la raison, la voie masculine (cf. Kofman S., 1975, Aberrations. Le devenir-femme d’Auguste Comte, Paris, Aubier/Flammarion, p. 41).
[9]Ibid., p. 156.
[10]Dans ses Principes de la philosophie du droit (1821), Hegel affirme, en effet, que la femme est uniquement capable d’agir selon des penchants ou opinions accidentelles, et non selon les exigences de l’universalité (op. cit., § 166, addition).
[11]Dans la Phénoménologie de l’esprit (1807), Hegel définit la femme comme « ennemi intérieur ».
[12]Résulte d’une « vision inexacte du monde, réfractée à travers un miroir déformant offusqué par les illusions conduisant le sujet à voir uniquement ce qu’il est disposé à voir » (Kofman S., op. cit., p. 92).
[13]Cf. Dejours C., 2000, « Différence anatomique et reconnaissance du réel dans le travail », Cahiers du genre, 29, in Variations sur le corps, Paris, L’Harmattan, pp. 119, 124.
[14]Adorno T., 1951, Minima moralia.
[15]Étymologie citée par Smoes E., « Du mythe à la raison », Autrement, op. cit.
[16]Klein M., op. cit.
[17]Homère, L’Iliade, VI, p. 112 (cité par Smoes E., op. cit.).
[18]Smoes E., ibid.
[19]Platon, Apologie de Socrate, 28 b-c, (cité par Smoes E. op. cit.).
[20]Ibid.
[21]Tissot S.-A., 1760, L’onanisme. Dissertation sur les maladies produites par la masturbation, Lausanne.
[22]Lawrence D. H., 1929, L’Amant de Lady Chatterley, chap. xv.
[23]Rappelons ici la proximité étymologique des termes kardia et kratia (Pigeaud J., 1989, La maladie de l’âme, Paris, Les belles lettres, p. 380).
[24]Platon, Timée, 70 b. Cf., plus précisément, concernant le rôle du cÅ“ur chez Platon, Joubaud C., 1991, Le corps humain dans la philosophie platonicienne. Étude à partir du Timée, Paris, Vrin.
[25]Platon, République, 429 c.
[26]Platon, Protagoras, 360 d.
[27]Smoes E., op. cit.
[28]Platon, Lachès.
[29]Cohen A., 1968, Belle du Seigneur.
[30]Arendt H., 1954, La crise de la culture, « Qu’est-ce que l’autorité ?», trad. de l’anglais sous la dir. de Patrick Lévy, Paris, Gallimard, 1972, p. 160 : « Le mot auctoritas dérive du verbe augere, “augmenter”, et ce que l’autorité augmente constamment, c’est la fondation. » C’est pourquoi, « s’il faut vraiment définir l’autorité, alors ce doit être en l’opposant à la fois à la contrainte par force et à la persuasion par arguments » (ibid., p. 123).
[31]Platon, Lois, 644 b.
[32]Ibid., 633 c / 633 d.
[33]Smoes E., op. cit.
[34]Ibid.
[35]Ibid.
[36]Cicéron, Traité des devoirs, xxii.
[37]Aristote, Éthique à Nicomaque, ii, vii ; iii, xi.
[38]Ibid., vi.
[39]Ibid., iii, xi.
[40]Ibid., iii, xii.
[41]Matton S., op. cit.
[42]Laërce D., Vies, vii, p. 126 (cité par Matton S., op. cit.).
[43]Cicéron, Traité des devoirs, xx.
[44]Klein M., op. cit.
[45]Cicéron, Traité des devoirs, i.
[46]Dejours C., 1998, Souffrance en France, Paris, Seuil.
[47]Platon, Protagoras, 349 c-350 b (cf. aussi en 329 d-330 c : « … l’on voit souvent des hommes courageux qui sont injustes »).
[48]Par le Chevalier de Jaucourt.
[49]Ici, la bile noire.
[50]Aristote, Les parties des animaux, 672 b 16. Cf., sur ce point, Vegetti M., « Quand la science parle à vide : procédés dialectiques et métaphoriques chez Aristote », in Rhétoriques de la science, Paris, Puf, 1994, pp. 7-33.
[51]Aristote, Petits traités d’histoire naturelle, 474 a : « … la vie et la possession de l’âme s’accompagnent d’une certaine chaleur […]. C’est pourquoi dans le premier lieu du corps et dans la première partie de ce premier lieu (le cÅ“ur) où existe nécessairement un tel principe, là aussi se trouve nécessairement la première âme, l’âme nutritive. »
[52]Démonstration à l’origine de la « première révolution biologique » (Grmek M. D., 1990, La première révolution biologique, Paris, Payot).
[53]Harvey W., Exercitatio anatomica de motu cordis et sanguinis in animalibus (Dissertation anatomique sur le mouvement du cÅ“ur et du sang chez les animaux), chap. viii, trad., introd. et notes par Charles Richet (1869), Paris, Christian Bourgois éd., 1990, p. 109.
[54]Harvey W., De motu cordis, op. cit., chap. xvii, p. 173.
[55]Inspiration certes bientôt contestée, au nom de l’expérience, par Richard Lower (1631-1691), physiologiste de l’école d’Oxford.
[56]Le galénisme est le paradigme physiologique que l’Å“uvre de Harvey disqualifia, après quinze siècles de domination.
[57]San Juan J. H. de, 1575, Examen des esprits pour les sciences (éd. réformée 1594), trad. de l’espagnol en français moderne par J. B. Etcharren, Biarritz, Atlantica, 2000, p. 346.
[58]Ibid., pp. 381-382.
[59]Nancy J.-L., 1986, L’Oubli de la philosophie, Paris, Galilée, p. 57.
[60]Ibid.
[61]Matton S., op. cit.
[62]Aquin saint T. d’, 1266-1273, Somme théologique, art. 11.
[63]Selon saint Thomas, le courage parfait est grâce. Il est l’un des sept dons divins à côté de la crainte, de la piété, du conseil, de la science, de l’intelligence et de la sapience.
[64]Aquin saint T. d’, op. cit., art. 10.
[65]Ibid., art. 6.
[66]Descartes R., 1649, Les Passions de l’âme, art. 171.
[67]Ibid., art. 174 : « La Lascheté est directement opposée au Courage, & c’est une langueur ou froideur, qui empesche l’ame de se porter à l’exécution des choses qu’elle feroit, si elle étoit exempte de cette Passion. »
[68]Ibid., art. 171.
[69]Ibid., art. 173 (cité par Matton S., op. cit.).
[70]Ibid., art. 174.
[71]Homme n’estimant rien de plus grand que de faire du bien aux autres (Ibid., art. 156).
[72]Ibid., art. 153.
[73]Ibid.
[74]Spinoza, 1663-1675, Éthique, iii, prop. lix.
[75]Ibid., scolie.
[76]Ibid., iv.
[77]Ibid.
[78]Kant E., 1785, Fondements de la métaphysique des mÅ“urs, 1re section.
[79]Klein M., op. cit.
[80]Kant E., 1790, Critique de la faculté de juger, i, § 29 (cité par Klein M., op. cit.).
[81]Klein M., op. cit.
[82]Ibid.
[83]Kant E., 1798, Anthropologie d’un point de vue pragmatique, iii, § 77 : « De la poltronnerie et de la bravoure ».
[84]Ibid. « L’homme s’efforce en toute chose de dominer directement, soit par l’intelligence, soit par la force ; la femme, au contraire, est toujours partout réduite à une domination absolument indirecte », dira Schopenhauer dans son Essai sur les femmes (trad. de l’allemand par Jean Bourdeau, Paris, Actes Sud, 1989, p. 29).
[85]Hunter J., 1774-1787, Leçons sur les principes de la chirurgie, trad. de l’anglais par G. Richelot, Paris, Labé, 1839, t. premier, p. 411. (Le dernier terme de la citation est souligné par nous.)
[86]Ibid., p. 360.
[87]Hume identifie par là l’expérience à la raison – en l’occurrence, le courage de l’esprit.
[88]Clausewitz C. von, 1827, De la guerre, i, chap. 3, trad. De Denise Naville, Paris, Éditions de Minuit, 1955, p. 64.
[89]Ibid., p. 87.
[90]Ibid., ii, chap. 2, p. 131.
[91]Ibid.
[92]Le serviteur (de servus, esclave, serf) est étymologiquement celui qui a été épargné (servatus), à qui on a conservé la vie par grâce.
[93]Matton S., op. cit.
[94]Hegel G. W. F., 1807, Phénoménologie de l’esprit, trad. de Jean Hyppolite, Paris, Aubier Montaigne, 1947, t. premier, iv, A, p. 159.
[95]Ibid., p. 164.
[96]Ibid., p. 165.
[97]Ibid., p. 166.
[98]Ibid.
[99]Ibid., p. 163.
[100]Agrippa H. C., 1509, De la supériorité des femmes, trad. du latin, présenté et annoté par Bernard Duibourg, Paris, Dervy-Livres, 1986, p. 79.
[101]Cf. Capitalisme et schizophrénie. Mille plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980.
[102]Kayser P., 2000, Emmanuel Lévinas. La Trace du féminin, Paris, Puf, p. 117.
[103]Ibid., p. 123.
[104]« Le maintenant, c’est le fait que je suis maître, maître du possible, maître de saisir le possible. La mort n’est jamais maintenant. Quand la mort est là, je ne suis plus là, non point parce que je suis néant, mais parce que je ne suis pas à même de saisir. Ma maîtrise, ma virilité, mon héroïsme de sujet ne peut être virilité ni héroïsme par rapport à la mort. » (Lévinas E., Le Temps et l’Autre).
[105]Lévinas E., Totalité et infini.
[106]Lévinas E., « Sans identité », in L’Humanisme de l’autre homme (cité par Kayser P., op. cit., p. 202).
[107]Cf. Le Breton D., 2000, Les Passions du risque, Paris, Métaillé.
[108]Cf. Le Breton D., 1993, La Chair à vif, Paris, Métaillé.
[109]Cf. Le Breton D., 1999, L’Adieu au corps, Paris, Métaillé.
[110]Dejours C., 2001, Le Corps d’abord, Paris, Payot, p. 153.
[111]Lévinas E., 1994, « Une éthique de la souffrance. Entretien avec E. Lévinas », Autrement, série Mutations, 143 : « Souffrances », Paris.
[112]Irigaray L., op. cit., pp. 129-30.
[113]Rougemont D. de, 1938, Journal d’un intellectuel en chômage.
[114]Schlanger J., 1994, Gestes de philosophes, Paris, Aubier, p. 133 : « Philosopher c’est à la fois rechercher un savoir, préconiser un mode de vie, exprimer une manière d’être. Savoir, agir, sentir. »
[115]Nancy J.-L., op. cit., p. 106.
[116]Andreas-Salomé L., 1899-1917, Éros, trad. de l’allemand par Henri Plard, Paris, Éditions de Minuit, 1984, p. 25.
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Dans la Phénoménologie de l’esprit (1807), Hegel définit la...
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Résulte d’une « vision inexacte du monde, réfractée à trave...
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Cf. Dejours C., 2000, « Différence anatomique et reconnaiss...
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Adorno T., 1951, Minima moralia. Suite de la note...