2002
Travailler
Autre regard
Eichmann, travailleur insupportable
À propos du film Un spécialiste
[*]
Rony Brauman
Président de Médecins sans frontières de 1982 à 1994Professeur associé à l’EP-ParisAuteur de livres et documentaires sur les questions éthiques et politiques soulevées par l’action humanitaire
A travers le procès d’Eichmann, auquel l’auteur a consacré un film, est interrogé le défi conceptuel que représente le crime bureaucratique. Eichmann n’était pas un forcené raciste, mais un travailleur modèle. Cependant, la thèse du travailleur zélé au service de la « banalité du mal » demeure aujourd’hui encore insupportable, ainsi que la réflexion sur le rôle joué, au nom du « moindre mal », par les conseils juifs. Au-delà est soulevée la question de la modernité et du décalage entre nos actes et leurs conséquences dans notre propre travail.
The challenging concept of bureaucratic crime is questioned throughout the Eichman trial, on which the author has adapted a film. Eichman was not a racist fanatic, but rather a model employee. Notwithstanding, the idea of the diligent worker who serves the “banality of evil”, as well as the thought of the Jewish council’s role in the name of the “lesser of evils”, still remain unbearable in our days. Moreover, the questions concerning modernity and the discrepancy between our actions and their consequences at our own occupations are posed.
A partir del proceso de Eichmann, al cual el autor dedicó una película, se interroga el desafío conceptual que representa el crimen burocrático. Eichmann no era un racista fanático sino un trabajador modelo. Sin embargo, la tesis del trabajador consagrado al servicio de la “banalidad del mal” continua aún siendo insoportable, así como la reflexión sobre el papel de los consejos judíos en nombre del “menor mal posible”. Posteriormente, el autor se interroga sobre la modernidad y el desfase entre nuestros actos y sus consecuencias en nuestro propio trabajo.
Aujourd’hui, ce dont je voudrais d’abord parler, ce sont des difficultés que nous avons rencontrées pour produire un tel travail, le financer, trouver des partenaires et ultérieurement des diffuseurs, c’est-à-dire d’abord des diffuseurs qui acceptent de prendre le film en salle, puis des diffuseurs qui acceptent de le relayer à la télévision. Si nous avons eu ces difficultés, ce n’est pas à cause du sujet lui-même, car les téléspectateurs que nous sommes savons bien que la Shoah, la Deuxième Guerre mondiale, le IIIe Reich, les déluges de violence et de souffrance de cette époque sont un terreau quasi inépuisable pour la production audiovisuelle. Alors, pourquoi ce film-là ne serait-il pas dans le lot ? Eh bien, c’est qu’il se démarquait de la plupart des autres films, dans la mesure où nous ne reprenions pas l’antienne de « l’indicible », de « l’impensable », de « l’irreprésentable ». Nous avions, bien au contraire, l’intention de dire, de représenter et de montrer. Mais pas de dire, de représenter et de montrer un forcené raciste, un serial killer, un malade mental, un idéologue de la mort ; bien au contraire, nous voulions montrer un travailleur dont les valeurs suprêmes sont l’ouvrage bien fait, l’obéissance, la conformité à ses collègues, le respect de sa hiérarchie, la fidélité sans faille à son serment d’obéissance. Bref, nous voulions montrer ce qui ressortait de ce procès et qu’Hannah Arendt avait décrit dans Eichmann à Jérusalem : un manager modèle, dur à la tâche, capable d’améliorer les procédures, de déployer un savoir-faire organisationnel remarquable pour résoudre les innombrables problèmes qui se posent sur son chemin et qui l’empêchent d’atteindre son but. En somme, un travailleur modèle, zélé, un citoyen subordonné à la loi, au-dessus de tout soupçon comme le disait de façon provocatrice Arendt dans son livre.
Eichmann était insupportable en tant que travailleur. Aussi insupportable dans ce personnage qu’il pouvait être attirant dans celui du forcené. Cependant, ce n’est pas le forcené, qu’il n’était pas et qu’il n’a jamais été, mais bien le travailleur que nous avons voulu mettre en scène. Cela nous a causé de grandes difficultés, du fait de la privation de moyens dans laquelle nous nous sommes trouvés pendant un certain temps. Privation qui, d’ailleurs, je dois le dire, a malgré tout été compensée ensuite. À force d’obstination, nous avons finalement trouvé les moyens de réaliser ce film exactement comme nous le voulions.
Le deuxième point qui faisait problème, c’est celui des conseils juifs, ces organismes mis en place par la Gestapo à partir de l’invasion de la Pologne, au tout début de la guerre, et qui avaient la charge d’administrer – dans une sorte d’autogouvernement – les ghettos dans les pays conquis par le Reich. Constitués autour d’une poignée de notables juifs, la plupart de ces organisations sont très rapidement devenues les relais de la Gestapo, ce qui était naturellement le but des nazis : il s’agissait d’installer et de faire fonctionner un décor, le simulacre d’une vie, non pas normale – car qui pouvait prétendre que la vie dans les ghettos du IIIe Reich était normale ? –, mais d’un « moindre mal ». L’entretien de ce décor, fait d’activités sociales – écoles, dispensaires, Å“uvres charitables –, économiques, religieuses, s’est rapidement avéré être la construction d’une illusion destinée à apaiser les inquiétudes et à établir l’ordre que la Gestapo voulait installer dans les ghettos. Ce nom de « conseils juifs », je le signale au passage, est devenu en Israël une insulte, à peu près au même titre qu’en France on peut se traiter de temps en temps de « collabo », de « pétainiste » ou que sais-je encore. Au parlement israélien, quand on a un sérieux désaccord – c’est généralement l’extrême droite qui utilise cet argument à l’encontre de tous ceux qui veulent négocier avec les Palestiniens –, on se jette à la figure le nom de Judenrat, c’est-à-dire de collabo, histoire de pimenter un peu le débat. Donc, ces organismes, justifiés aux yeux des victimes par la volonté d’adoucir le mal et d’entretenir l’espoir d’une issue possible, ont été en fait un relais puissant de la propagande et de l’action même des bourreaux.
Et puis le troisième point que nous voulions aborder – ou du moins que nous avons abordé sans en avoir tout à fait conscience et que nous avons peu à peu élaboré en cours de la fabrication de ce film –, c’est la question du décalage entre les actes et leurs conséquences. Je dirais que c’est la question du fossé creusé par la modernité entre la capacité de fabrication et la capacité de représentation. Eichmann le bureaucrate est le prototype même du criminel moderne. Ses armes étaient le stylo, le formulaire administratif, le télégramme et le téléphone. Son mobile, je l’ai déjà dit, c’était le respect de la hiérarchie, l’obéissance. Les conditions de possibilité de son crime, du crime bureaucratique, enfin du crime administré plus exactement, c’était les codes de langage : on parlait, par exemple, d’«évacuation », de « transfert », de « solution finale ». Aujourd’hui, la « solution finale », ça fait frémir ; à l’époque, c’était simplement un terme administratif. On parlait de « traitement spécial », de « matériau biologique ». Ces formules neutres permettaient d’aplanir la difficulté, d’araser les éventuels obstacles moraux et les difficultés de conscience qui pouvaient se poser. Enfin, la deuxième de ces conditions de possibilité, au-delà des codes de langage, était l’extrême segmentation du travail, une division des tâches qui permettait à chacun de s’absorber dans le caractère ordinaire du labeur quotidien, en oubliant ce qu’il en était à son terme. Et c’est en cela, d’ailleurs, que l’on peut dire que tout employé de ce système d’anéantissement a été moins un acteur qu’un travailleur. Ils n’ont pas agi au sens où la loi permet de juger celui qui a agi par rapport à celui qui a été contraint de faire quelque chose ; ils ont simplement travaillé, d’un bout à l’autre de la chaîne, du haut en bas de la hiérarchie. Et c’est sans doute l’une des plus grandes difficultés sur le plan conceptuel, car c’est ce qui amène à rendre l’acte de juger très difficile. Je veux dire au plan judiciaire, naturellement, puisque c’était un procès. Or, les juges du tribunal de Jérusalem, tout en voulant vraiment s’obliger à faire un travail de justice, ont cherché de façon récurrente, presque obsédante, à montrer comment Eichmann avait fait plus que ce qu’il avait fait. C’est-à-dire que derrière les actes d’Eichmann, dont celui-ci convenait d’ailleurs, car il n’a jamais caché ce qu’il avait fait, il s’agissait de dévoiler un rôle de stratège, un poste éminent dans la hiérarchie du IIIe Reich, une fonction d’idéologue, de conseiller d’Hitler, fonction qu’il n’a jamais occupée, qu’aucun historien n’a jamais été capable de montrer, ce qui fait que, jusqu’à présent, on est bien obligé de s’en tenir à sa version. Mais le véritable travail d’Eichmann – identifier, rassembler, dépouiller et transporter les Juifs vers les camps – ne suffisait pas, semble-t-il, pour le déclarer coupable.
Pour finir, et non pas pour conclure, je voudrais dire qu’à travers ce travail est remis en cause (derrière bien d’autres) un espoir qu’on peut dater, je crois, du xixe siècle, et qui n’a cessé d’opérer au xxe siècle. Cet espoir nous disait en substance que l’homme est éclairé et libéré par le développement de la technique. Or, c’est précisément le développement de la technique et son corollaire, la division infinie des tâches, qui allongent la distance séparant le processus de fabrication du résultat de cette fabrication et qui nous mettent dans une situation d’obscurcissement total. Un obscurcissement si grand que cette obscurité échappe elle-même à notre conscience et que nous nous trouvons dans l’illusion d’évoluer dans la lumière. Cette question de l’obscurcissement de la vie quotidienne n’était pas consciemment inscrite dans nos intentions de départ, mais elle s’est peu à peu affirmée jusqu’à devenir l’un des éléments clés de ce film. Il me semble que c’est l’autre point par lequel il se rapproche de votre travail et de vos réflexions dans ce colloque.
[*]
Documentaire de Rony Brauman et Eyal Siman, 128 min, 1999.
Un spécialiste, film réalisé intégralement à partir des archives vidéo du procès d’Eichmann, est une mise en scène de la « banalité du mal », inspirée du livre d’Hannah Arendt
Eichmann à Jérusalem. Rony Brauman et Eyal Sivan ont prolongé cette réflexion dans un livre,
Éloge de la désobéissance.
À propos d’« un spécialiste »,
Adolf Eichmann (Le Pommier, 1999). Le texte que nous publions ici reprend l’intervention orale de Rony Brauman au 3
e Cippt, février 2001. Nous le remercions d’en avoir autorisé la transcription.