Travailler
Martin Média

I.S.B.N.2911616944
200 pages

p. 5 à 7
doi: en cours

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n° 7 2002/1

2002 Travailler

Éditorial

Pascale MOLINIER
Soleils-Filament
« Au-dessus du désert gris-noir.
Une pensée haute comme un arbre
accroche le son de lumière : il y a
encore des chants à chanter au-delà
des hommes. »
Paul Celan [1]
En l’an 2000, le Laboratoire de psychologie du travail du Cnam est devenu Laboratoire Psychologie du travail et de l’action. Au début de l’année 2001, le 3e Cippt a fait de l’action son thème principal, auquel le numéro 7 de Travailler accorde à son tour une place prééminente. Les articles de Brauman, Hamraoui, Daniellou et Molinier sont d’ailleurs issus du colloque.
Traiter de la question de l’action, c’est opter pour une épistémologie et un modèle de l’homme susceptibles de prendre en compte la tension entre la liberté et le déterminisme. Introduire un concept politique, la liberté, dans le champ de la psychologie ne va pas de soi. Les courants les plus sophistiqués de cette discipline sont plutôt outillés pour analyser des déterminations extérieures à la volonté, qu’il s’agisse de révéler la puissance de l’inconscient sexuel ou, à l’instar de la psychologie sociale expérimentale, celle de la perception sociale. Les motifs pour lesquels l’homme agit ne sont pas totalement transparents pour lui-même. Certes, mais cette découverte fondamentale n’autorise pas la réduction de l’être humain à la somme de ses aveuglements ; ce serait faire fi de l’ensemble des situations où il s’avère capable d’une pensée singulière. En psychologie, la liberté est moins une liberté d’agir comme bon nous semble qu’une liberté de penser ce qui nous arrive. Aussi la question « qu’est-ce que la liberté ? » devient-elle en psychologie celle des vicissitudes de la pensée.
Pour la psychodynamique du travail, la pensée ne se développe pas en dehors du monde, elle est mobilisée par la rencontre avec le réel. Cette rencontre, aussi inévitable qu’inattendue, peut être assumée et prolongée comme une exigence de travail psychique, ou bien récusée dans l’adhésion aux stratégies collectives de défense. Ce qu’il s’agit alors d’oblitérer, dans l’intention de moins souffrir, ce sont les conséquences de ses propres actes sur sa propre intégrité physique ou mentale – cf. les analyses consacrées à la peur dans le travail –, mais aussi sur l’existence d’autrui. Estime de soi, sollicitude et sens de la justice : la pensée a toujours partie liée avec l’éthique. C’est ici que la psychodynamique du travail croise les intérêts de la sociologie de l’éthique dont l’appareillage conceptuel devient une ressource capitale. Soulignons particulièrement notre dette vis-à-vis de Paul Ladrière dont le dernier ouvrage est présenté dans ces pages par Patrick Pharo.
Les rapports entre le travail et l’action moralement juste sont pour le moins ambigus. Le zèle, l’amour du travail bien fait, la reconnaissance par les pairs et par la hiérarchie peuvent concourir au service du pire. Pas de solution finale sans la mobilisation conjuguée de tous les travailleurs « ordinaires » qui y ont contribué. Plus de soixante ans après, la thèse de la centralité du travail dans l’Ĺ“uvre d’anéantissement qui a conduit à l’extermination de six millions de personnes demeure, selon les termes de Rony Brauman, insupportable. Cet aveuglement collectif, cette éclipse tragique de l’imagination, parce qu’ils ont concerné, à différents niveaux de responsabilité, de nombreuses personnes, ne peuvent être externalisés hors de nous par le truchement d’un modèle de l’homme déviant ou dévoyé, régi par la perversion, la haine raciale ou l’endoctrinement. « Ils ont simplement travaillé, écrit Rony Brauman, d’un bout à l’autre de la chaîne, du haut en bas de la hiérarchie. » Si l’on admet la thèse de la centralité du travail dans la solution finale, on est conduit à renoncer à l’idée simpliste que le déploiement du mal à grande échelle reposerait seulement sur le recrutement d’authentiques pervers manipulant ou menaçant des subordonnés faibles ou influençables, laquelle idée contient toujours en arrière-plan la conviction que nous n’appartiendrions à aucune de ces deux catégories et que nous nous serions inévitablement trouvés du bon côté.
Le « devoir de mémoire » devrait plutôt être saisi à bras-le-corps pour se constituer en exigence éthique, dans un questionnement relatif à son propre travail et à ses conséquences vis-à-vis de soi comme d’autrui. Ainsi que le rappelle Rony Brauman – c’est aussi un thème récurrent dans l’Ĺ“uvre de Paul Ladrière –, notre autonomie de pensée est fortement contrariée par l’extension des médiations techniques et la distance entre nos actes et leurs conséquences. Il nous faut faire un effort constant d’imagination et d’ouverture en direction de l’expérience d’autrui, et un tel effort implique une volonté orientée authentiquement vers la communication. Concrètement, l’agir communicationnel ne se rapproche de son but qu’à partir du moment où il s’impose comme tâche la réduction des formes de l’oppression. En ce temps obscur, comment ne pas désespérer de cette volonté ? Précisément, en privilégiant l’exigence de penser. Peut-être l’occasion de s’élever contre ceux qui considèrent le travail de la pensée comme un luxe, voire comme une forme de désengagement ou de lâcheté.
Le courage est une vertu moralement neutre, affirmait Susan Sonntag au lendemain de l’attentat contre le World Trade Center, écrivant, au contraire du discours officiel, que « quoi qu’on puisse dire concernant les auteurs du massacre du mardi, ce n’était pas des lâches ». À quoi elle ajoutait qu’il fallait peut-être utiliser le mot « lâche » pour « désigner ceux qui tuent à l’abri de toutes représailles, de là-haut dans le ciel », allusion « aux bombardements continus sur l’Irak ». La tâche de refonder un nouvel humanisme s’impose. Elle implique un long travail critique, de déconstruction des catégories morales, pour les désemboîter de l’idéologie et de la sidération de la pensée par la violence. C’est ce à quoi s’attellent, chacun selon son style, Éric Hamraoui à propos du courage viril et Gérard Rabinovitch à propos du trafiquant mafieux.
 
NOTES
 
[1]Celan P., Choix de poèmes réunis par l’auteur, éd. bilingue, Gallimard, coll. « Poésie », p. 235.
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