2002
Travailler
Dossier : Le Travail dans les fictions littéraires
Utopie et travail dans Que ma joie demeure de Jean Giono
Jacques Noiray
Professeur de littérature française à la Sorbonne-Paris iv
Parcours littéraire d’une tentative de réorganisation du travail à la campagne, en valorisant la qualité de la vie et en limitant la productivité juste à la satisfaction des besoins. Essai utopique qui s’attarde sur les caractères et sur les possibilités investis mis à mal dans une entreprise qui échoue.
A literary overview of an attempt of rural labor reorganization by valorizing life quality and by limiting productivity to the precise satisfaction of needs. An epical essay that concentrates on characters and on the overstressed psychic possibilities within a failing enterprise.
Recorrido literario de un ensayo de reorganización laboral en el campo, a través de la valorización de la calidad de vida y limitando la productividad a la justa satisfacción de necesidades. Los caracteres y las posibilidades psíquicas se abren y se quiebran así como la empresa fracasa.
Après les premiers chefs-d’Å“uvre de la Trilogie de Pan – Colline, Un de Baumugnes, Regain – en 1929-1930, après le succès, en 1934, de l’épopée du Chant du monde, Giono travaille à un roman de plus grande ampleur, qui satisfera son goût pour les vastes espaces et les drames cosmiques et qui combinera le récit d’une régénération paysanne à la manière de Regain avec une réflexion plus générale, morale, sociale, économique et même politique, sur la place de la paysannerie dans la société moderne et sur le rôle de modèle qu’elle peut jouer pour l’humanité future : ce sera, en 1935, Que ma joie demeure. C’est le moment où Giono, fort de son audience nouvelle, se laisse aller à conseiller et à prophétiser. Un instant proche du Parti communiste vers 1934, il s’en est assez vite séparé, et son roman portera la marque de cette rupture. Ses principaux essais, Les Vraies Richesses (1937), Le Poids du ciel (1938), Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix (1938) et, plus tard, Triomphe de la vie (1942), méditations lyriques sur la condition paysanne et les rapports de l’homme avec la nature, témoigneront bientôt de cette tendance nouvelle, sinon à théoriser – Giono n’a jamais été un homme d’idées, mais d’images et d’imagination –, du moins à élargir sous forme poétique le champ de la pensée morale et sociale. Bientôt, à la bergerie du Contadour, entouré d’amis et de disciples, il organisera des rencontres, des sessions de réflexion qui feront de lui, dans les dernières années de l’avant-guerre, un « maître à penser » de la jeune génération en quête de valeurs nouvelles.
Que ma joie demeure, roman-somme, roman-bilan, se ressent de cette orientation. Giono y a mis, avec beaucoup de son expérience personnelle – il vient d’avoir quarante ans –, l’essentiel de sa conception de l’homme et du monde. Le titre choisi, emprunté à la cantate de Bach
Jésus, que ma joie demeure, souligne l’intention religieuse et même mystique sous-jacente à l’entreprise romanesque, et lui donne la valeur d’une parabole. Mais la disparition du nom de Jésus oriente nettement la signification du roman du côté de la mystique païenne et de ce que l’on pourrait appeler, avec Luce Ricatte, un « contre-évangile
[1] ». Bobi, le Christ acrobate apparu par une belle nuit étoilée dans la vie des paysans du plateau Grémone, s’apparente à un messie venu apporter aux hommes malades de la « lèpre » – l’ennui, l’égoïsme, la solitude – la force d’une parole nouvelle. Ce qu’il leur propose, c’est une quête collective de la « joie », conçue comme un idéal, un accomplissement de la vie individuelle et sociale dans l’équilibre naturel et dans la paix. Cette tentative se heurtera aux forces de la passion charnelle, incarnées par l’ardente Joséphine, mais aussi par l’innocente Aurore. Elle aboutira, après le suicide d’Aurore, à la fuite et à la mort de Bobi, foudroyé dans un immense orage. Mais les paysans, ignorants de cette mort, continueront l’
Å“uvre commencée, dans l’espérance du retour de celui qu’ils considèrent inconsciemment comme leur messie. C’est sur cette attente que se termine le roman : « Il reviendra, se dit-elle, j’en suis sûre. Elle se répéta longtemps en elle-même : J’en suis sûre, j’en suis sûre, j’en suis sûre. Ses lèvres bougeaient sans faire de bruit
[2]. » Cette prière n’est pas seulement celle de Joséphine, la femme amoureuse, elle pourrait être aussi celle de tous les habitants du plateau, entrés, à la fin du roman, dans le cycle de l’attente. Ainsi, l’échec de Bobi n’est pas nécessairement celui de son
Å“uvre. Sa parole, son exemple, l’espoir de son retour maintiendront les habitants du plateau dans la voie difficile de la quête de joie.
Pour ajouter de la force à cette parabole, l’écrivain lui a donné une forme particulière, celle de l’utopie. Le lieu où se déroule l’action a toutes les caractéristiques du lieu utopique. D’abord, l’isolement, loin de toute terre habitée, dans un vaste désert de montagnes : le plateau Grémone, comme tout espace utopique, est un territoire
secret, séparé radicalement du reste du monde et des hommes par une barrière de falaises et de forêts. Ensuite, l’indétermination géographique, hors de toute localisation réaliste possible, puisque aucun des toponymes du roman, à part celui de la rivière Ouvèze et quelques dénominations plus lointaines, ne correspond à une appellation réelle, et que les distances, démesurément élargies (il faut huit jours de marche pour traverser le plateau et les fermes, perdues dans l’immensité, sont très éloignées les unes des autres), donnent à l’espace romanesque une dimension indéfinie, presque fantastique. Enfin, une structuration symbolique de l’espace qui oppose le haut – le plateau – et le bas – la plaine de Roume – en termes de valeur, comme la qualité s’oppose à la quantité, le petit nombre à la masse, la nature sauvage à la « civilisation », la campagne à la ville, la liberté à l’assujettissement, l’éternité à la modernité, etc. C’est donc dans ce lieu indéterminé, antérieur, semblerait-il, à toute socialisation – il n’y a pas de village sur le plateau, seulement des habitations dispersées, et les hommes, au début du roman, y vivent dans un grand isolement –, que va se développer, à l’instigation de Bobi, le poète (l’homme de la parole efficace), l’acrobate (l’homme du retournement, du monde à l’envers), une tentative radicale de révolution individuelle et sociale. Comme l’annonce Bobi aux habitants du plateau, « il faut changer aussi la semence de nous-mêmes
[3] ».
Ce qu’il y a de proprement utopique dans cette entreprise, c’est sa totalité. Pour parvenir au but qu’elle s’est fixé – créer et faire demeurer la « joie » –, elle ne tend à rien de moins qu’à changer la nature profonde (la « semence ») de l’homme. Mais, par là même, elle établit des relations entièrement nouvelles entre l’individu, les autres et le monde. Elle commence par l’individu, mais elle ne prend son sens et ne peut s’accomplir que dans une perspective collective. Changer l’homme, ce sera nécessairement changer aussi la société des hommes. Plus largement encore, il faudra repenser la place que cette société occupe dans la nature, rétablir des rapports harmonieux entre l’homme, les plantes, les animaux, les éléments. Projet gigantesque, impraticable sur le grand nombre, et qui ne peut se concevoir que dans une communauté minuscule comme celle du plateau Grémone qui ne compte qu’une vingtaine de personnes : « On ne peut pas le faire pour tout le monde, mais on va le faire pour nous. On servira peut-être d’exemple
[4]. » L’expérience utopique de Bobi suppose donc une remise en cause radicale de la mentalité paysanne traditionnelle. Mais cette révolution ne sera ni théorique, ni systématique. Ce qu’il s’agit de changer, ce ne sont pas des idées, ce sont des
pratiques. C’est ainsi que la question du travail se trouvera nécessairement posée d’abord, puisque le travail est au centre de l’univers paysan et qu’il conditionne l’ensemble des relations que l’individu y entretient avec les autres et avec la nature. On verra donc Bobi, en l’espace de deux ans, modifier peu à peu l’ensemble des modalités du travail sur le plateau Grémone, réorganisant sur des bases nouvelles l’économie générale de cette microsociété agricole. Ce sont les étapes de cette méthode, sa logique, ses résultats qu’il peut être intéressant d’examiner ici.
Le projet de Bobi se fonde sur deux principes d’égale importance qu’il est facile de reconnaître : d’abord la création d’une communauté paysanne, ensuite la diminution, dans cette communauté, du rôle et du pouvoir de l’argent. Le premier remède proposé sera donc la mise en commun progressive des biens, des terres et du travail. La réalisation de l’utopie commence par la réunion des hommes jadis séparés. Il faut réapprendre aux habitants du plateau à se retrouver, à se parler, à se prêter leurs bêtes et leurs outils, à échanger le produit de leur travail. Le premier acte de Bobi, dès le lendemain de son arrivée, est de rendre visite à toutes les fermes. Pour tous, sa parole imagée et mystérieuse est un stimulant nouveau. Elle provoque la surprise, attire la sympathie, enseigne la solidarité. Le cerf apprivoisé qu’il ramène sur le plateau pour le rendre à la liberté devient le centre de la curiosité universelle, pousse les paysans à se réunir et à s’entraider. Peu à peu, ils vont se rassembler pour des réjouissances collectives – repas pris en commun, capture des biches pour le cerf, réunion autour du métier à tisser –, et se mettront à travailler ensemble, par exemple pour faucher le grand pré de Carle, alors que le temps presse, ou pour moissonner : « Ils n’avaient même pas fait une réflexion. Ils étaient tous venus avec leurs faux toutes prêtes et ils étaient là alignés
[5]. » À la fin du roman, Bobi prévoit pour l’année suivante « un grand champ de blé pour tous que nous sèmerions ensemble et que nous faucherions ensemble ». Il n’y aura plus alors qu’un domaine commun, pour le profit de tous : « Le plus raisonnable, c’est de choisir la meilleure terre, qu’elle soit à toi ou à toi, qu’est-ce que ça fait puisque nous travaillons tous ensemble
[6]. » La disparition même de Bobi ne semble pas devoir interrompre le processus engagé. La principale conséquence de cette mise en commun, c’est la disparition de la propriété. Lorsque tout devient à tous, plus rien n’est à personne, il n’y a plus de propriétaire. C’est ce que finit par admettre Jourdan, même s’il a donné tout l’argent pour acheter le cerf qui deviendra l’animal totémique du plateau Grémone. De même, lorsque les paysans auront ramené, pour leur cerf, les biches qu’ils sont allés chercher tous ensemble dans la montagne, ces biches « seront à tous, c’est-à-dire à personne
[7] ». À la fin du roman, quand ils décident de se regrouper en une « association », une « commune », une étape décisive semble franchie : « Nous mettrons le grain dans une seule grange. Il ne sera ni à l’un ni à l’autre ; comme le cerf. Il sera à tous
[8]. »
En même temps qu’il travaille à réunir les habitants du plateau dans une véritable communauté, Bobi va chercher à fonder cette communauté sur des principes économiques nouveaux, en s’attaquant au premier moteur, à l’âme même de l’économie traditionnelle : l’argent. On pourrait même dire que la lutte contre l’argent représente l’essentiel de son action et qu’elle conditionne tout le reste. Une métaphore domine le début du roman, celle de la « lèpre », qui touche tous les habitants du plateau et qui pousse les plus malades au suicide. Cette lèpre, c’est sans doute l’effet rongeur de l’isolement, l’angoisse du désert, cet ennui né de la solitude dont Giono fera plus tard le sujet d’
Un roi sans divertissement. Mais c’est surtout ce que Bobi appelle de « l’amour sans emploi
[9] » : c’est l’égoïsme qui sépare les hommes, le goût de la possession vaine, de la propriété stérile, tout ce que l’argent apporte et fortifie. L’argent, contraire de l’amour, est donc le germe de la maladie, et c’est pourquoi Jourdan, le paysan chez qui Bobi s’est installé, avoue qu’il est « beaucoup malade » parce qu’il a « beaucoup d’argent
[10] ». Il s’agira donc d’abord, non de supprimer l’argent, ce qui serait impossible, mais de réduire son rôle au minimum : « Il faut encore de l’argent. Mais, moins on pensera à lui, mieux ça vaudra
[11]. »Pour cesser de « penser à lui », Bobi propose plusieurs remèdes. Le premier est de limiter l’argent au strict nécessaire en supprimant « la partie [du] travail qui est perdue
[12] », c’est-à-dire celle qui n’est pas nécessaire à la subsistance immédiate – le pain –, ni à la sécurité du lendemain – les semences pour les prochaines semailles. Ce qui reste, c’est le travail en trop, le travail perdu, converti en argent stérile, celui qui est « en papier sous les chemises pliées » et qui dort, inutile, néfaste même, puisqu’il isole et détruit celui qui l’amasse. À cet égoïsme de l’accaparement, Bobi oppose une morale de l’amour et du don : « Moi je dis que c’est ce que vous donnez qui vous fait riche. » Tout son enseignement va chercher à combattre, chez les paysans, les forces de l’avarice et de l’intérêt, à leur faire comprendre que « tout ce [qu’ils] entasse[nt] hors de [leur] c
œur est perdu
[13]. » Au petit profit, entendu au sens habituel du terme, ils devront préférer « le grand profit
[14] », celui qui crée et fait demeurer la joie. Ils devront apprendre à donner et même à perdre. Ce sera, plus tard, le secret des personnages qui, dans l’
Å“uvre de Giono, s’approchent au plus près du bonheur, Mme Tim dans
Un roi sans divertissement, Mme Numance dans
Les Âmes fortes, Tringlot dans
L’Iris de Suse.
Pour supprimer cette part stérile de soi-même, il faut réduire la quantité de travail fournie. Il faudra « rétrécir [les] champs
[15] », semer moins, récolter moins. Le deuxième été, sur tout le plateau, il n’y aura plus que vingt-quatre meules au lieu de soixante, et plus petites qu’avant
[16] : le strict nécessaire pour subsister en autarcie, le blé n’étant plus vendu au-dehors. Cette diminution des surfaces cultivées s’accompagne d’une réduction de l’effort nécessaire. Le travail devient moins pénible. Les soirs de moisson, les paysans sont étonnés de ne pas être fatigués, comme ils l’étaient d’habitude. Pour souligner cet allègement, Giono oppose symboliquement le « bon » travail des paysans du plateau et le travail « mauvais » imposé aux ouvriers agricoles dans les grands domaines de la plaine de Roume. Ce tableau contrasté revient à deux reprises dans le roman, à l’époque des semailles (chap.
xiii) et à celle des moissons (chap.
xxii). En haut, un travail lent, libre, à la mesure de l’homme, accordé à ses besoins, à ses forces. En bas, pour la foule des ouvriers venus louer leurs bras, sous la surveillance du propriétaire et des contremaîtres, la peine, la douleur, l’humiliation, l’inhumanité d’un travail forcené, soumis aux impératifs du rendement et de la concurrence. Sur le plateau, les paysans sèment pour eux. Dans la plaine, au contraire, « ils ne semaient pas pour eux. On aurait même pu dire qu’ils semaient contre eux
[17]. » Il faudrait aller plus loin encore et dire qu’ils sèment doublement contre eux, d’abord parce que leur travail est un enfer, ensuite parce que l’agriculture industrielle fait baisser les prix, et que ces ouvriers, qui ont aussi leurs propres terres, travaillent dans l’intérêt d’un autre contre leur propre intérêt en faisant baisser le prix de leur propre blé. C’est aussi contre l’absurdité – l’immoralité – d’un système économique fondé sur l’accaparement des richesses par un petit nombre, forçant les plus nombreux et les plus faibles à travailler « contre eux », que s’élèveront la méthode et la morale nouvelles apportées par Bobi aux derniers hommes libres du plateau Grémone.
Il faudra aussi, pour réduire le rôle de l’argent dans la nouvelle communauté, favoriser toutes les formes d’échange direct de produits agricoles entre les fermiers. Une économie du troc remplacera l’ancien commerce fondé sur l’argent. Ceux qui n’ont pas de blé, comme Randoulet qui élève des moutons, fourniront leur laine et recevront en échange la farine dont ils ont besoin et qu’ils étaient auparavant obligés d’acheter
[18]. Ainsi se met en place un système aussi proche que possible du don, une économie du c
Å“ur animée par une générosité mutuelle, obéissant au principe du « tous pour tous
[19] » qui deviendra le fondement de la loi sociale. En même temps, le remplacement de l’argent, valeur abstraite, par le produit concret lui-même, blé, farine, laine, bois, etc., ramène à une économie naturelle, sans thésaurisation, sans spéculation possibles : « Il faudrait qu’on se serve du blé comme on se sert de l’air. Il faudrait qu’on s’en serve sans faire attention, machinalement, obligatoirement comme d’une chose sans valeur
[20]. » Il n’y a plus de signes, il n’y a plus de valeurs, il n’y a que des biens réels, sensibles, immédiatement accessibles et consommables. On pourrait dire, avec les économistes, que Bobi supprime la valeur d’échange de l’objet pour ne conserver que sa valeur d’usage, la plus naturelle, la plus vitale, celle qui lui confère un statut concret de chose nécessaire et unique, une utilité particulière, une personnalité pour ainsi dire, et qui lui retire sa valeur marchande conventionnelle. Dans ce nouveau régime économique, l’objet est, dans tous les sens du terme, sans prix : il est inestimable et il ne vaut rien. Ainsi du métier à tisser, enfoncé dans le sol de la maison de Jourdan et que l’on ne pourra jamais déplacer, donc jamais vendre.
On voit le paradoxe auquel aboutissent le dépérissement de l’argent et la réduction de la quantité de travail au minimum indispensable : travailler moins, c’est produire moins. Produire moins, c’est s’appauvrir. Ce que Bobi enseigne aux habitants du plateau, à l’inverse de toutes les théories économiques reçues – libérales, capitalistes ou même socialistes –, c’est à devenir plus pauvres. Son entreprise repose sur une sorte de
philosophie du moins, contraire en apparence à toutes les idéologies progressistes. Mais c’est sur ce renversement que repose la
qualité particulière de la vie utopique. Il faut cesser de raisonner en termes de quantité pour comprendre que cet appauvrissement apporte un enrichissement nouveau : « Il y avait maintenant une sorte de joie grave à se sentir plus pauvre de grain mais tellement riche de temps !
[21] » Bobi renverse l’adage bien connu pour affirmer que le temps n’est pas de l’argent, que c’est le contraire de l’argent, et, par conséquent, que le temps est la vraie richesse de la société future. Il fait sortir le temps du cercle de la productivité capitaliste, il cesse de le considérer comme une marchandise, pour le rendre à la gratuité qui est la condition première de la réalisation de la joie. Car cette gratuité n’est pas négative. En travaillant moins, les paysans n’accéderont pas seulement à un simple non-travail, un temps vide qui ne serait qu’une multiplication de l’ennui. Ils gagneront, au contraire, une disponibilité qui leur permettra de faire advenir tous les possibles de leur fantaisie. Ils auront, comme le dit Bobi, « un peu plus de temps pour [s’]occuper de ce qui est le volontiers
[22] ».
Cet épanouissement de la liberté créatrice, caractéristique de l’utopie, se manifeste ici de plusieurs manières. On le reconnaît d’abord dans le langage même de Bobi, langage de poète, plein de figures et d’images. Ainsi de la métaphore d’« Orion fleur de carotte », si souvent reprise dans le roman
[23] qu’elle en devient comme la formule emblématique : signe d’une parole utopique qui ne parle plus à la raison, mais au rêve et à l’imagination, qui ne sert pas à faire comprendre, mais à faire voir – « Tu comprends ? – Non. – Mais tu vois ? – Oui
[24]. » –, qui dépasse la simple fonction de communication utilitaire – ce que les linguistes appelleraient la dénotation – pour faire accéder celui qui l’écoute à une connaissance supérieure, plus profonde, plus intuitive, accordée aux grandes forces naturelles et aux mystères de l’univers, exprimée dans une langue plus obscure dont le ressort, comme pour le langage poétique, serait la fonction de connotation. Toutes les inventions de Bobi visent ainsi à faire perdre aux habitants du plateau Grémone ce que Giono appelle « le sens pauvrement humain de l’utile
[25] ». Le cerf apprivoisé qu’il ramène avec lui lors de sa seconde visite n’est pas seulement une curiosité destinée à rassembler les paysans dans le même étonnement, un animal de ménagerie – c’est pour « voir le cerf » qu’ils se retrouveront tous, sans s’être donné le mot, à la ferme de la Jourdane, et qu’il prendront ainsi leur premier repas en commun. Plus profondément, le cerf est le symbole de la passion vitale que Bobi cherche à réveiller dans le c
Å“ur des hommes et qu’il nomme « la passion de l’inutile
[26] ». Lorsque les paysans sont venus, il y a bien longtemps, s’installer sur le plateau, ils ont amené avec eux des animaux « utiles » : « des chèvres, une vache, des poules, des pigeons ». « Pas un de vous, demande Bobi, n’a pensé à amener des cerfs, des biches, des rossignols, des martins-pêcheurs ? – Non, répond Jourdan, toutes ces bêtes-là, c’est inutile
[27]. »C’est pourtant cette inutilité-là qui se révèlera la plus utile lorsque les hommes auront appris à raisonner, non plus en termes de profit, mais en termes de plaisir. C’est alors que le cerf au nom d’homme – il s’appelle Antoine – deviendra l’emblème de la vie libre sur le plateau, que les paysans « travailleront » en commun à lui procurer des biches, que Jourdan sculptera sur le linteau du métier à tisser l’image de l’animal-arbre et l’histoire de la chasse aux biches, et que toutes les « joies intérieures » que Bobi se donne à lui-même – fumer une pipe de tabac gris, « goûter le goût de l’hiver », « marcher dans la boue », etc. – apparaîtront comme autant d’équivalents particuliers de la grande joie générale symbolisée par le cerf
[28].
Ce renversement proprement
poétique qui fait de l’inutilité apparente une utilité supérieure et nécessaire va se retrouver dans le domaine du travail. De même qu’on voit Jourdan, par un jour de grand gel, « gaspiller » un sac de blé pour le donner aux oiseaux, de même on apprendra peu après qu’il a semé des narcisses dans un champ « capable de porter cinq charges d’avoine » et qu’il s’apprête à semer aussi des pervenches, au grand étonnement de sa voisine, Mme Hélène : « Vous allez cultiver des fleurs, Jourdan ? – Oui, madame Hélène. – Ça se vend bien ? – Ça ne se vend pas, dit-il, c’est pour moi, vous pourrez en prendre tant que vous voudrez
[29]. » On voit ainsi apparaître, à côté du travail « utile », orienté vers la production et la marchandise, un travail « inutile », un travail pour le plaisir, qui n’a pas d’autre fin que lui-même, pas d’autre but qu’un « rien » plus plein et plus riche que tous les profits du monde « raisonnable ». Lorsque les narcisses seront fleuris, Mme Hélène, peut-être pas encore convaincue, reposera sa question : « Et qu’est-ce que vous allez en faire, Jourdan ? – Rien, dit-il, comme ça, pour le plaisir. J’en ai assez de faire du travail triste
[30]. » C’est aussi la réponse que fera Honoré, un des paysans du plateau, à un homme de la plaine qui l’interroge sur les biches : « Et qu’est-ce que vous en fere ? – Rien, j’ai dit. C’est tout. Ça nous contentera
[31]. » La tentative de Bobi vise donc à substituer au « travail triste » de l’ancien monde un « travail pour le plaisir », doué de caractères nouveaux, la liberté, la gratuité, la beauté, qui ne serait plus du côté « pauvrement humain » de l’utile, de l’utilitaire, de la machine – comme dans la plaine de Roume –, mais du côté de l’harmonie universelle. Un travail qui prendrait le parti de la nature, des plantes et des bêtes, au lieu de les exploiter et de les violenter.
Le couronnement de l’entreprise serait alors atteint quand le « travail triste » aurait disparu et que l’équation utopique travail-liberté-plaisir serait totalement réalisée. Il en existe dans le roman plusieurs exemples. Ainsi lorsque Randoulet fauche le blé, comme « l’hirondelle qui frotte d’un seul coup son ventre sur l’eau, et revole, et retombe, et revole sans jamais se mouiller le bout de l’aile… ». Alors, le travail devient « vraiment quelque chose de beau », un chef-d’
Å“uvre, une perfection du geste adapté à sa fonction : « Chaque fois les gestes nécessaires arrivaient juste et précisément à point pour que la faux soit sauvegardée et pour que le blé soit coupé ras de la terre. C’était une joie de regarder. Tout le monde regardait
[32]. » Ici, le travail s’abolit comme effort pour se sublimer comme
Å“uvre d’art et comme spectacle. Le plus bel exemple de cette réussite, c’est le travail de Barbe, la plus âgée des habitantes du plateau, sur le métier à tisser. Car la vieille femme retrouve là, avec les gestes de sa jeunesse, le « plaisir magnifique » d’un travail qui est aussi un pur objet de beauté, une musique, une harmonie de gestes, de rythmes, de bruits et de chants accordés dans une cérémonie totale qui attire et rassemble tous les membres de la collectivité, au point qu’ils ne forment plus qu’« un grand corps commun
[33] ». Le travail de Barbe se résume dans les seules paroles de sa chanson que l’on parvienne à comprendre, « aime joie, aime joie », et surtout dans « ce mot de joie, joie, joie, qui sonnait régulièrement dans le travail comme un bruit naturel
[34] ». Ce qui est atteint ici, c’est le stade suprême du travail-plaisir, l’harmonie réalisée entre l’individu, les autres et le monde, ce que Giono appelle la « joie ». Il ne s’agit plus ici simplement de bonheur, mais d’ordre, de calme et de paix. Comme l’affirme Bobi, « je dis qu’on est dans la joie quand tous les gestes habituels sont des gestes de joie, quand c’est une joie de travailler pour sa nourriture. Quand on est dans une nature qu’on apprécie et qu’on aime, quand chaque jour, à tous les moments, à toutes les minutes, tout est facile et paisible
[35] ». Voilà l’état de perfection que l’utopie voudrait non seulement atteindre mais fixer, que Bobi parviendra quelquefois à créer fugitivement, mais qu’il ne pourra pas faire « demeurer ». Et pourtant, il le sait bien, « la joie n’est rien et ne vaut pas la peine si elle ne demeure pas
[36] »…
C’est pourquoi, même si l’entreprise de Bobi semble parfois réussir, il faut parler, dans
Que ma joie demeure, d’un échec de l’utopie. Deux causes peuvent expliquer cet échec. La première vient des hommes eux-mêmes, de l’égoïsme du corps, de la part irréductible de passion charnelle qui vient détruire l’harmonie du moi et du monde. La femme, origine et support du désir charnel, représente pour l’utopie le plus grand danger : « Non, dit Bobi, ça ne viendra pas des femmes. Rien ne peut venir des femmes sauf le désir des femmes. Tout viendra de moi.
[37] » Selon cette conception puritaine – et misogyne –, les forces du désir ne peuvent concourir à l’avènement de l’utopie que si elles se subliment et se fondent dans une sorte d’érotique universelle qui dépasse le désir étroitement humain et s’accorde au mouvement général de la vie. Aucune femme en particulier ne saurait confisquer à son usage cet élan d’énergie sans rompre l’harmonie naturelle. C’est à partir du moment où Bobi aura cédé aux avances de Joséphine qu’il prendra conscience de son échec : « Joséphine avait détruit l’ordre et la paix
[38]. » La recherche égoïste du plaisir corrompt la joie et l’empêche de demeurer. La deuxième cause de l’échec de Bobi vient de la nature. Car les hommes, au contraire des animaux et des plantes, ne sont pas accordés aux forces naturelles. Ils ont « perdu la joie des saisons et la gentillesse naïve
[39] ». L’entreprise utopique suppose donc qu’ils retrouvent cette relation originelle avec l’univers. Sous la conduite de Bobi, ils y parviendront en partie. Mais ils découvriront alors que cette relation n’engendre pas la joie, mais un sentiment angoissant, inhumain, qui ressemble à de la peur mêlée à de la tristesse. Seule Zulma, la gardienne de moutons, sorte de Cybèle monstrueuse et sublime, parviendra à cette fusion avec la nature, mais au prix d’une rupture avec l’humanité qui la rendra radicalement étrangère. C’est après une conversation avec Zulma que Marthe, la femme de Jourdan, comprendra qu’« on ne peut pas faire durer la joie » et, même, « qu’il ne faut pas le désirer
[40] ». L’échec – au moins partiel – de l’entreprise de Bobi est donc rendu inévitable par l’irréductible altérité de l’espèce humaine que l’égoïsme de son désir, de ses inquiétudes, de ses intérêts, sépare de l’ordre du monde. Il peut y avoir des moments de joie, il ne peut pas y avoir d’état permanent de joie.
Ainsi Bobi sera-t-il forcé, après le suicide d’Aurore, de fuir ce drame dont il se sent responsable. Mais, avant de partir, il va rendre visite à un personnage qui, tout au long du roman, a refusé de participer à l’entreprise utopique et s’est toujours tenu à l’écart de la communauté des habitants du plateau : le fermier de Mme Hélène, au domaine de Fra-Josépine. Ce personnage inconnu, négatif en quelque sorte, dont on ne sait rien, qui ne
s’avance pas, que l’on ne voit d’abord que de loin, est une sorte d’anti-Bobi. C’est un intellectuel, un théoricien que l’on voit lire dans un livre la première fois qu’il apparaît
[41] – Bobi, lui, est un poète, un homme du sensible et de l’image, non de l’idée. On comprendra vite, même si le titre du livre n’est pas cité, que l’« homme » – il n’est jamais nommé autrement – est un représentant de l’idéologie communiste. La première fois que Bobi lui rend visite, les deux hommes vont s’affronter dans une longue conversation qui définira leurs positions respectives
[42]. Le seul point sur lequel ils tombent d’accord, au début de l’entretien, c’est sur le fait que « le travail est devenu une puante saloperie ». Mais leurs avis divergent entièrement sur la manière de le réformer. Le fermier propose des moyens volontaristes, une politique de la force ; il exalte « le pouvoir des hommes ». Bobi, lui, se déclare « contre le pouvoir des hommes ». Le premier parle d’avenir, de progrès, de révolution : « Tu veux vivre sur la vieille terre. Je veux vivre sur la terre nouvelle. » Bobi parle de « redevenir ». Pour le fermier, « devenir c’est en avant, jamais en arrière » : « Tu as dit redevenir. Je dis devenir – on intervient. » C’est peut-être sur cette idée d’« intervention » que les deux hommes s’opposent le plus radicalement. Ce que propose Bobi, c’est de « vivre doucement », de réduire, en limitant le travail, le désordre causé par l’humanité dans l’ordre naturel, de retrouver l’harmonie édénique des commencements. Pour « l’homme », au contraire, le monde est « un endroit où on travaille ». Il ne s’agit ni de rêver, ni de parler, mais d’agir : « Si on veut trouver la solution, il faut travailler avec le moins de mots possible. » Si une joie est possible dans le monde nouveau, elle ne pourra venir que du travail, ce sera la joie du travail, l’exaltation de l’effort, la glorification « des saints de la charpente, du labour et de la forge ». Le progrès de l’humanité sera dans « l’intervention », c’est-à-dire dans la maîtrise de la nature, dans le triomphe de la technique, dans la marque que l’homme saura, pour le bien de tous, imposer à l’ordre du monde. De là le curieux développement sur les hybrides qui termine le discours du fermier, et sa soudaine explosion de lyrisme lorsqu’il évoque l’immensité des vergers chargés d’espèces nouvelles : « On fera des fleurs qui résisteront à tout. Nous donnerons à la fleur notre obstination et notre désir. Tu la vois, la nouvelle terre toute couverte de vergers du Nord, du fond, du Sud. […] L’arbre acclimaté partout, dirigé, fait à notre désir, vergers, vergers sur toute la terre, vergers pour tous. »
C’est bien peu alors pour Bobi de dire qu’il « pense autrement », tant les positions des deux hommes sont radicalement opposées. C’est peu pour lui d’avouer que les moyens proposés par le fermier « ne sont pas ceux [qu’il] aime
[43] », tant il existe entre eux de menaces sous-jacentes. L’homme de Fra-Josépine, « avec son visage de moine et son corps bourré de muscles », réalise l’alliance inquiétante de la croyance aveugle et de la force brutale. Et pourtant c’est à lui que Bobi, au moment de son départ, va confier les habitants du plateau Grémone : « J’ai bien pensé que, puisque je partais […] ce serait toi qui chercherais la joie pour le compte de tous
[44]. » Après l’échec de la méthode « douce », ne resterait-il plus aux hommes qu’à essayer de l’organisation et de la violence révolutionnaires ? Si l’ordre et la paix sont impossibles, faut-il donc s’en remettre à une idéologie du « combat [qui] ne cesse jamais
[45] » ? Giono ne le pense sans doute pas. Pourtant, il a tenu à laisser à la réponse toute son ambiguïté. Bobi a répondu à l’attente des habitants du plateau en faisant naître en eux un espoir qui ne s’effacera pas, celui d’une vie plus heureuse, plus pleine, plus vivante, accordée aux secrets du corps et à la nature. Par là même, il a libéré les forces qui ont entraîné l’échec de son entreprise. Il faudra donc que des êtres de foi et d’action comme le fermier essaient aussi l’autre voie, celle de l’« intervention » sur les choses. Mais le désir que Bobi a laissé au c
Å“ur de ses semblables n’est pas de ceux qu’une théorie politique ou économique pourra satisfaire, même par la force. Le fermier de Fra-Josépine aura beau mettre les hommes au travail, il se heurtera, à son tour, aux vieux rêves, aux vieilles peurs, aux pesanteurs biologiques, à tout ce qui sommeille, immobile, dans l’arrière-fond ténébreux de l’âme humaine, à tout ce qui demeure, immuable, dans l’ordre cyclique de la nature. La limite de son action, comme le lui rappelle Bobi, est tout simplement celle-ci : « Je veux dire qu’on n’a pas encore inventé de machine à garder les moutons et qu’on n’en inventera jamais
[46]. » L’échec futur du fermier, le retour nécessaire d’autres Bobi – indéfiniment peut-être ? – sont en germe dans cette évidence.
[1]
Dans la « Notice » de l’édition de la Pléiade de
Que ma joie demeure : Giono J., 1972,
Œuvres romanesques complètes, Gallimard, t. II, p. 1332.
[2]
Giono J., 1998,
Que ma joie demeure, Le Livre de poche, n° 493, p. 414 (dernières phrases du roman).
[3]
Ibid., p. 78.
[4]
Ibid., p. 79.
[5]
Ibid., p. 251.
[6]
Ibid., p. 348.
[7]
Ibid., p. 167.
[8]
Ibid., pp. 352-353.
[9]
Ibid., p. 57.
[13]
Ibid., pp. 165-166.
[18]
Ibid., pp. 340-341.
[23]
Ibid., pp. 17, 32-33, 76, 164, 310, 396, etc.
[24]
Ibid., p. 28 (dialogue entre Bobi et Jourdan).
[29]
Ibid., pp. 73-74.
[33]
Ibid., p. 337-339 et 346-348.
[40]
Ibid., p. 298-299.
[42]
Ibid., pp. 215-224.