2002
Travailler
Dossier : Le Travail dans les fictions littéraires
La figure de l’employé de bureau
Sylvie Thorel-Cailleteau
Professeur de littérature française à l’université Lille iii
L’employé de bureau est présenté dans une série de textes empruntés à Gogol, Hoffmann, Grillparzer, Huysmans et Melville. Les tâches très répétitives font apparaître ces humains agrippés à leurs plumes, toujours penchés sur des feuillets à noircir à l’encre et limitent leurs fonctions à celles d’un simple copiste. Cette présence comparative selon plusieurs fictions littéraires permet de mieux comprendre certaines odyssées de l’évolution humaine.
The office employee is the main character in various works by Gogol, Hoffmann, Grillparzer, Huysmans, et Melville. Repetitive labor reveals human beings gripping their pens, always poised over sheets of paper which they fill with black ink, reducing work to Copts-style labor. The comparative presence of these various literary works allows a better understanding of certain odysseys of human evolution.
El empleado de oficina ocupa la escena en varios textos de Gogol, Hoffmann, Grillparzer, Huysmans, et Melville. La labor repetitiva da la impresión de humanos acogidos à sus plumas para rellenar las hojas de papel con tinta negra, reduciendo las ocupaciones a labores de copista. Presencia literaria comparativa que permite de apreciar plenamente ciertas odiseas de la evolución humana.
Dans une manière de dissertation écrite en 1866 et intitulée
Deux définitions du roman
[1], Zola caractérisait l’art moderne, crépusculaire, par opposition aux éclats méridiens de l’art antique, en méditant sur les circonstances où il se déploie :
« […] me voici dans Paris, la cité moderne, fiévreuse et savante. Sous le ciel gris et pâle, l’immense cité frissonne. Un peuple inquiet emplit les rues, muet, grelottant, pressé. Chaque maison est devenue un petit monde, les passions se sont enfermées entre quatre murs ; l’homme moderne ne vit pas librement et simplement au soleil, il s’est cloîtré dans ses souffrances et dans ses joies, cherchant l’ombre et le silence [2]. »
Le romanesque à la manière d’Héliodore, où des héros merveilleux parcourent le monde avant de découvrir leur ascendance solaire, a fait son temps : une nouvelle littérature vient à naître, accordée à l’univers étroit où se meuvent désormais les hommes, c’est-à-dire en quelque manière désolée : consacrée à des existences où « rien n’arrive », que le renouvellement des appétits et le recommencement des mêmes besognes.
Un nouveau personnage apparaît alors, en qui semblent se recueillir toutes les vicissitudes de la vie moderne : c’est l’employé de bureau, humble et malheureux, qui consacre sa vie à l’exécution mécanique de travaux dissociés de toute finalité. Le propre du scribe moderne est de se tenir confiné dans un bureau, assis – c’est à peu près sa définition
[3] – à une table, penché sur des chiffres ou des lettres et soumis aux ordres qui lui viennent de plus haut. L’employé de bureau s’inscrit dans un système fortement hiérarchisé, ce qui suppose délégation des tâches et dissociation entre tâches et responsabilités – des néants s’emboîtent
[4] : il prend place dans une chaîne et ne maîtrise rien des buts auxquels il
Å“uvre cependant ; il est voué à ne connaître jamais que des moyens et se trouve asservi à des intérêts qu’il ne maîtrise pas du tout. Enfin il souffre, et cette souffrance a fait l’objet, au
xixe siècle déjà, de quelques récits, spécialement des nouvelles. On pourrait s’arrêter au
Manteau de Gogol (1842), au
Pauvre Musicien de Franz Grillparzer (1848), à
Bartleby de Melville (1853), au petit texte de Huysmans intitulé
À vau-l’eau (1882) : quatre histoires assez brèves, tantôt fantastiques, tantôt réalistes, et échelonnées dans le siècle.
Consacrer une
Å“uvre à un personnage aussi insignifiant et ingrat que l’employé de bureau relève d’un parti assurément singulier, celui d’écrire quasiment sur
rien. La nullité de son sujet forme l’argument des premières pages du
Manteau : dans
un ministère, «
un fonctionnaire pas bien remarquable », « conseiller titulaire perpétuel » – au plus bas de la hiérarchie –, affublé par l’ironie du sort d’un nom et d’un prénom aussi dénués de sens. L’histoire que raconte Grillparzer est celle du fils du conseiller aulique, renié par son père, tombé à l’état de copiste, et puis devenu le pauvre musicien qui racle son violon discordant parmi les rues de Vienne : un homme dont tous se détournent. Le narrateur de
Bartleby cherche, quant à lui, à combler une lacune de la littérature en se consacrant généralement à un type humain « dont nul, à [sa] connaissance, n’a jusqu’à ce jour relaté l’existence » et spécialement à un individu en quelque sorte invisible et « dont on ne peut rien dire de certain », soit Bartleby.
À vau-l’eau s’ouvre sur l’évocation d’un personnage également triste, fatigué par « le vide de sa vie murée
[5] », qui est M. Folantin. Chaque fois se renouvelle ainsi le défi d’écrire l’histoire d’un homme que rien ne distingue, comme pour attester avec Zola, encore, que désormais « le premier homme qui passe est un héros suffisant
[6] » – cela n’empêche pas la tragédie, mais la tragédie alors est devenue ordinaire et la représentation d’un ordre social atroce va de pair avec l’évocation pathétique d’êtres humains agités par des espoirs et des chagrins dont rien, absolument, ne peut consoler.
On peut trouver à ces terribles histoires aussi une origine, au moins une référence, littéraire, qui se trouverait dans Le Vase d’or de Hoffmann (1819) par exemple : car l’éternelle victime autour de laquelle s’organisent ces récits est l’héritière d’un type familier au romantisme allemand, celui du malchanceux aux tribulations nombreuses dont se souviendra Théophile Gautier lorsqu’il écrira l’histoire d’Onuphrius. L’étudiant Anselme se plaint à bon droit :
« Je suis né pour toutes les croix, toutes les misères possibles ! Je n’ai jamais pu tirer la fève des Rois ; à pile ou face, j’ai toujours parié de travers ; et quand ma tartine tombe, c’est toujours du côté du beurre ! [7] »
Il se trouve que, dans ce conte, l’étudiant Anselme est bientôt employé comme copiste par l’archiviste Lindhorst et qu’il a pour double un autre personnage, Heerbrant, qui est greffier et qui rêve parfois – on y reviendra – que les lettres s’animent et dansent sous sa plume : la figure de l’employé de bureau n’est pas si loin. Il semble que Gogol, en particulier, soit assez proche de cette tradition lorsqu’il imagine Akaki Akakiévitch :
« Il y avait toujours quelque chose de collé à son uniforme : tantôt un fétu de paille, tantôt un fil. En outre, lorsqu’il marchait dans la rue, il possédait un art particulier de se retrouver sous une fenêtre juste au moment où l’on en jetait toutes sortes d’immondices, et c’est pourquoi il transportait sempiternellement sur son chapeau des écorces de pastèque ou de melon et d’autres babioles encore [8]. »
M. Folantin semble pareillement condamné aux épluchures et autres rebuts, rebuts de l’amour et rebuts des basses cuisines ; la guigne le poursuit encore lorsqu’il rentre chez lui :
« Les pieds gelés, comprimés dans des bottines racornies par l’ondée et par les flaques, le crâne chauffé à blanc par le bec de gaz qui sifflait au-dessus de sa tête, M. Folantin avait à peine mangé et maintenant la guigne ne le lâchait point ; son feu hésitait, sa lampe charbonnait, son tabac était humide et s’éteignait, mouillant le papier à cigarette de jus jaune [9]. »
Jakob est raillé par tous, par son père, par le boucher, la fille du boucher, ses collègues de bureau, il est comme un clown triste, comique à force de pathétique. Quant à Bartleby, le narrateur découvrira après sa mort qu’il avait travaillé à Washington, au département des lettres au rebut – ce qui sonne comme êtres au rebut.
Il ne s’agit donc pas seulement de malchance ; chacun n’est, en quelque manière,
personne et persiste à le rester : Jakob, au moment où grâce à la mort de son père il pourrait « devenir quelqu’un », perd maladroitement son héritage et avec cet argent tout possible bonheur ; Bartleby en « préférant ne pas » révéler quoi que ce soit de sa biographie et en refusant d’exister hors du bureau ; Akaki Akakiévitch par l’effet du destin – selon sa mère – qui veut l’affubler d’un nom grotesque et lui inspire, à son baptême, de grimacer comme s’il savait déjà qu’il serait conseiller titulaire ; et Jean Folantin, « dépoté » par une tante un peu sage-femme qui « le débarbouilla avec du beurre et, par économie, lui poudra les cuisses, en guise de lycopode, avec de la farine raclée sur la croûte d’un pain
[10] » – naissance qui semble déterminer, elle aussi, un destin modeste…
Qu’ils se trouvent aux confins de l’inexistence s’exprime encore par leur remarquable maigreur et leur pâleur – la mention de la farine, parfois, ferait songer à de tristes pierrots, au moins à des pitres. Voici le portrait d’Akaki Akakiévitch :
« Il ne songeait pas du tout à ses vêtements ; son uniforme, de vert qu’il était naguère, devint d’un roux farineux. Le col en était si étroit, si bas, que son cou, bien qu’il ne fût pas long paraissait extraordinairement haut, comme celui de ces chats en plâtre qui hochent la tête et que de jeunes étrangers offrent en vente par dizaines sur des plateaux de bois [11]. »
L’aspect du personnage s’altère encore par l’effet du régime rendu nécessaire par le besoin d’économiser de l’argent sur la nourriture afin d’acheter le nouveau manteau. Jakob – qui porte, lui aussi, une redingote usée jusqu’à la corde – est tout petit et menu ; il ne mange pas, à la chancellerie, les gâteaux qu’apporte Barbara. M. Folantin est boiteux et malingre, vieux de quarante ans, et lorsqu’une fille lui fait valoir l’intérêt à ne pas coucher seul : « Il lui désigna sa tête chauve, son teint plombé, ses vêtements qui n’appartenaient plus à aucune mode
[12] ». Il paraît s’exercer à disparaître, ce qui est le programme manifestement réalisé par Bartleby, « cette silhouette lividement nette, pitoyablement respectable, incurablement solitaire
[13] », ce « pâle copiste » qui toujours donne la même « réponse suavement cadavéreuse
[14] » aux questions qu’on lui pose. Bartleby, longtemps, ne se nourrit que de biscuits au gingembre qu’on ne lui voit pas même manger et, une fois interné, il cesse tout à fait, pour mourir comme on s’endort. Il y a du « champion de jeûne » en chacun de ces hommes.
Enfin, l’horizon de ces hommes est singulièrement proche et offusqué. Akaki Akakiévitch, une fois dans la rue, se croit toujours au milieu d’une ligne d’écriture. Folantin se voit muré dans l’existence et Bartleby s’absorbe des jours entiers dans la contemplation d’un mur sombre : celui de la cour du notaire, celui de la prison ensuite. L’univers de Jakob ne cesse de se rétrécir, de la grande maison de son père à sa chambre, bientôt à une petite pièce qu’il partage avec d’autres personnes.
L’ensemble produit une impression tout à la fois pathétique et terrible : des êtres faméliques et blafards flottent dans des vêtements devenus idéaux. Ils se préoccupent parfois de manger, en vain ; ils répètent au bureau quotidiennement les mêmes gestes, alignent des mots et des chiffres, empochent un tout petit peu de monnaie – que M. Folantin et Akaki Akakiévitch comptent soigneusement – et vont marcher dans des rues boueuses ou glaciales. De Bartleby, il est dit que toute l’existence se réduit aux heures de travail, et l’on apprend, peu à peu, qu’il a installé ses quartiers dans les offices du narrateur, qu’il évite absolument de s’exposer au dehors. Autant de fantômes : c’est en ces termes que souvent est désigné Bartleby, et Akaki Akakiévitch en deviendra un, un vrai fantôme.
On peut se croire loin, alors, de la référence évoquée plus haut à l’étudiant Anselme dans Le Vase d’or. Car, dans ce que Hoffmann appelait un « conte des temps modernes », le sort du copiste est indéniablement plus heureux. Sans doute, Anselme est poursuivi lui aussi par le guignon – la sorcière, en fait – et il subit quelques fâcheuses méprises. Sitôt devenu le scribe de l’archiviste Lindhorst, pourtant, il semble que commence de s’ouvrir un jardin merveilleux, avec un avenir possible qui serait bien heureux. Il est vrai qu’il est aidé dans sa besogne par la fille de l’archiviste, la délicieuse Serpentina, et que sa plume court toute seule sur le papier : une fois seulement, après qu’il a douté dans son amour, les plumes deviennent rétives, l’encre se répand, le malheur menace.
Or l’étudiant Anselme, qui bientôt arrivera en Atlantide, a sur la terre, dans la ville de Dresde, des doubles : d’abord le greffier Heerbrand, qui raconte, lors d’une scène extrêmement importante, ceci :
« Mais qu’est-ce qui empêche, chère mademoiselle, cher et inestimable vice-recteur, fit alors le greffier Heerbrand, que l’on puisse, même éveillé, tomber dans un certain état de rêve ? Cela m’est positivement arrivé une fois, à moi qui vous parle : une après-midi, à l’heure du café, comme j’étais dans un semblable état de torpeur, à ce moment particulier où le corps et même l’esprit s’abandonnent à l’Å“uvre de digestion, une inspiration subite me fit retrouver la place où j’avais égaré une pièce de mes dossiers ; et pas plus tard qu’hier, dans les mêmes conditions, j’ai vu une superbe page de latin calligraphié danser devant mes yeux grands ouverts [15]. »
C’est à peu près ce qui arrive à l’étudiant Anselme, dans le monde de Lindhorst où Serpentina l’aide à copier : le terme de serpentina évoquait alors la ligne serpentine, spécialement gracieuse, vantée par Hogarth, et désignait encore en ce temps une forme particulière, souple et sinueuse, dansante, de calligraphie. Anselme copie donc, et les lettres se métamorphosent par une sorte de magie sous sa plume.
L’autre double d’Anselme, hormis Heerbrand, est le narrateur, qui se représente lui-même dans la douzième veille
[16], dans l’état où se trouvait précédemment l’étudiant. On lit alors :
« Je constatais avec dépit la faiblesse de mes expressions ; je me sentais prisonnier des plates misères de la vie de tous les jours. Je me consumais dans une affreuse détresse, errant comme un songe-creux [17]. »
Quelques lignes plus loin, il se reconnaît sous les traits du greffier Heerbrand. Plus loin encore, presque à la fin du conte, l’archiviste le convoque et il prend alors littéralement, tandis qu’il raconte son histoire, la place d’Anselme en Atlantide. Et tout cela peut se transcrire en termes extrêmement simples : le narrateur du Vase d’or, dédoublé en Heerbrand – dans le monde terre-à-terre de Dresde – et en Anselme – désormais installé sur une terre merveilleuse, uni à Serpentina qui est la grâce même –, raconte le passage de l’un à l’autre monde, se consacre à l’art de faire danser les lettres, raconte par l’effet de quelle transformation alchimique le copiste devient poète.
Or, c’est peut-être ce qui est visé dans les tristes histoires que nous évoquions plus haut. Le copiste, voué aux plumes, au papier, condamné au mépris social et aux chagrins d’une existence solitaire, est une figure sinistre et bouffonne de l’écrivain lui-même qui ne se reconnaît plus d’autre place que celle-là dans le monde moderne, où l’on grelotte de froid sur des trottoirs mouillés parce que le soleil d’une transcendance s’est visiblement replié bien loin. Alors on peut tenir qu’il y a, dans la représentation de M. Folantin, de Bartleby et d’Akaki Akakiévitch, une part d’autoportrait grimaçant : la grimace tient aux effets de caricature auxquels on a pu être sensible déjà, grâce à quelques descriptions faites comme au trait
[18].
Ces
Å“uvres se consacrent à des êtres presque inexistants, confinés dans une misérable condition physiologique et économique, et dont la souffrance est l’expression inverse d’une élection malheureuse. La chose est assez claire en ce qui concerne Folantin, qui lit des romans naturalistes, qui orne sa chambre de reproductions de tableaux d’Ostade, par goût de la vérité en peinture, et qu’effleure l’inquiétude de Dieu. Folantin rappelle un peu Cyprien Tibaille
[19], et surtout il annonce des Esseintes et Durtal, autres figures du moi dans les
Å“uvres de Huysmans. Assurément, l’identification de Bartleby à Melville et d’Akaki Akakiévitch à Gogol est plus difficile, mais elle existe ; elle s’exprime par des particularités plus infimes : Bartleby semble épuiser difficilement une fièvre de copie et Akaki Akakiévitch a pour sa tâche une passion telle qu’il prend un plaisir extrême à l’écriture de certaines lettres et qu’il recopie encore chez lui les documents qui lui paraissent les plus remarquables. L’un et l’autre, par l’excès même de leur adaptation à un système, se distinguent.
Le point de vue d’À vau-l’eau est constamment focalisé sur le personnage, dont on connaît bien toutes les dispositions, toutes les tentations, tous les discours qu’il s’adresse à soi-même ; les éléments qui le rapprochent de Huysmans – le goût des livres et des images, l’effleurement d’une tentation religieuse – font de lui, quasi, un porte-parole qui exhibe des valeurs contraires à celles qui gouvernent le monde social. La chose est assez voyante ; le texte s’inscrit dans la période militante du naturalisme. Il n’en va pas tout à fait de même dans les histoires de Grillparzer, Melville et Gogol, où la résistance de ces êtres au monde s’exprime par l’intermédiaire d’un narrateur ou d’une ombre de narrateur. Car on lit dans Le Manteau, presque aux premières pages, ces lignes étonnantes qui semblent faire intervenir, pour justifier le récit, une figure proche de celle de l’auteur :
« Ce n’est que si la plaisanterie était par trop insupportable, quand on lui poussait le coude, l’empêchant de vaquer à sa tâche, qu’il disait : « Laissez-moi, pourquoi m’offensez-vous ? » Et il y avait une tonalité étrange dans ces paroles et dans la voix qui les proférait. On y percevait quelque chose de pitoyable, au point qu’un jeune homme, qui avait été récemment nommé et qui, à l’instar des autres, allait se permettre de se moquer de lui, s’arrêta soudain, comme s’il avait été frappé au cÅ“ur, et dès lors tout sembla avoir changé pour lui et se présenter sous un autre jour. Une espèce de force surnaturelle le fit s’éloigner de ses camarades avec lesquels il s’était lié, les ayant pris pour des hommes du monde courtois. Et longtemps encore, dans les moments les plus joyeux, il se représentait ce tout petit fonctionnaire avec sa calvitie prononçant ces paroles pénétrantes : « Laissez-moi, pourquoi m’offensez-vous ? » Ces paroles pénétrantes étaient un écho à d’autres paroles : « Je suis ton frère [20]. »
La voix du scribe fait entendre une manière de vérité inouïe jusqu’alors, qui rend caduques les relations sociales telles qu’elles existent. La victime écrasée par les quolibets et la rigidité administrative résiste cependant, retourne les valeurs admises.
La chose se répète dans Le Pauvre Musicien, où le narrateur découvre Jakob et s’intéresse à sa personne tandis que tous se détournent et rient :
« Le vieil homme avait placé devant lui au milieu de la foule un petit pupitre facilement transportable dont les notes sales et déchirées devaient contenir dans le plus bel ordre ce qu’il donnait à entendre dans le plus beau désordre. C’est précisément la singularité de cet attirail qui avait retenu mon attention, de même qu’elle suscitait l’hilarité de la multitude qui déferlait devant lui, en se gaussant de lui, et laissait vide le chapeau du vieil homme disposé là pour la collecte, tandis que le reste de l’orchestre empochait des mines entières de cuivre [21]. »
Le pauvre homme, aux dernières lignes du livre, est mort. Il n’était personne, et il meurt de froid parce qu’il a sauvé de l’inondation les enfants et les florins du jardinier. Le narrateur tentera de conserver le violon de Jakob, qui est le souvenir d’un homme à la fois invisible et merveilleux.
Ce trait rapproche les personnages de Gogol et Grillparzer de celui de Melville, dont toute la force et la faiblesse tiennent en quelques mots – I would prefer not to, « je préférerais pas » – par lesquels il défait l’ordre. Que sous son influence les employés du narrateur, que le narrateur lui-même utilisent souvent le verbe préférer qu’ils ignoraient jusqu’alors est assurément un effet de contamination, et la chose est grave puisque l’avoué comprend tardivement ceci :
« La question n’était pas de savoir si moi, j’avais postulé son départ, mais bien si Bartleby, lui, consentirait à le faire. C’était un homme de préférences plutôt que de présomptions et postulats [22]. »
La formule de Bartleby ruine en effet non seulement la logique formelle mais encore l’ordre de la société. L’inscription de la
préférence au c
Å“ur de son système de vie manifeste la revendication d’un droit inaliénable et mystérieux, lié à un ensemble de particularités – une apparence, une voix, une contenance. Et cela laisse transparaître derrière ce monde-ci un autre monde possible, qui serait le monde réel, ou ce que Marivaux appelait « le monde vrai
[23] ». D’où la mission que s’assigne le narrateur, moins étrangement qu’on ne pourrait penser ; supporter Bartleby, accepter sa loi, soit accepter son humanité :
« J’en vins progressivement à la conviction que mes contrariétés avec le scribe étaient prédestinées de toute éternité et que Bartleby m’était envoyé par la providence en sa sagesse pour quelque mystérieuse raison qu’il ne m’appartient pas à moi, pauvre mortel, de sonder [24]. »
La fonction du narrateur n’est que de faire ce constat, qui était déjà celui du jeune homme récemment entré au ministère d’Akaki Akakiévitch et lui-même identifiable, déjà, à un narrateur. L’humanité de ces êtres les arrache à l’ingratitude qui semblait être leur lot, installe un ordre tiers au cÅ“ur de l’existence commune – et l’ingratitude alors n’est pas loin de se retourner en grâce, elle-même susceptible de transporter jusqu’en Atlantide ces nouveaux Anselme.
On écrivait plus haut que dans ces tragédies ordinaires rien n’arrive, et c’est un peu inexact. Rien d’exceptionnel, assurément ; mais ces êtres captifs peuplent de rêves les interstices de leur existence monotone. Bar-tleby le fait d’une manière bien étrange : en laissant grandir sa force de résistance, en opposant la préférence à tous les postulats, ce qui le conduit en prison mais qui dispose le narrateur à une manière d’illumination. Akaki Akakiévitch aussi résiste au monde dont il est captif, par la lente élaboration du projet de faire coudre au tailleur un manteau neuf qui le protégerait, et par là il s’échappe – au point un jour de manquer faire une faute de copie ; sa vie alors semble se doubler d’une autre, plus riche et plus heureuse :
« Pour dire la vérité, il faut avouer qu’il eut un peu de mal au début à s’habituer à de telles restrictions, mais ensuite il s’y habitua et les choses s’arrangèrent ; il s’était même parfaitement habitué à rester l’estomac vide, le soir ; en revanche, il se nourrissait spirituellement, conservant sans relâche dans son esprit l’idée du futur manteau. Dès lors, son existence même sembla devenir plus intense, comme s’il s’était marié, comme s’il y avait une autre présence, comme s’il n’était pas seul et qu’une agréable compagne de sa vie avait été d’accord pour parcourir à ses côtés le chemin de l’existence, et cette compagne n’était autre que son manteau avec son épaisse ouatine, sa doublure robuste et inusable [25]. »
La manière de M. Folantin est voisine de celle-là et produit des effets comparables. « Cet Ulysse des gargotes, dont l’odyssée se borne à des voyages entre des plats où graillonnent les beurres rancis autour de copeaux de chair inavalables
[26] », prend au début du récit la décision, pour soigner son hypocondrie, de « varier ses restaurants
[27] » – décision dont les effets se révèlent assez désastreux. Cependant, la possibilité d’une amélioration se profile, le jour où il découvre une pâtisserie qui lui livrerait son dîner :
« – Je ferai monter, tous les jours, le pain par mon concierge ; ah ! sapristi, si ça peut réussir, je suis sauvé !
« Il aspira après la fin de la journée ; sa hâte à jouir de son contentement, tout seul, retardait encore la marche des heures.
« Il consultait de temps à autre sa montre.
« Son collègue, qu’avait déjà stupéfié l’air extatique de M. Folantin rêvant à son intérieur, sourit.
– Avouez qu’elle vous attend, dit-il [28]. »
La plus belle manière de résister est celle du pauvre musicien. Devenu copiste à la chancellerie, et il aime copier – « je ne connais pas de plus agréable distraction que d’assembler en mots et même en simples lettres des pleins et des déliés avec de la bonne encre sur du bon papier. Les notes de musique, par exemple, sont d’une rare beauté
[29] » –, il entend un jour une romance merveilleuse chantée par la fille du boucher, tente de l’imiter au violon sans guère y parvenir :
« Je tombai à genoux et priai à voix haute sans pouvoir comprendre comment, dans ma jeunesse, j’avais pu dédaigner, que dis-je, haïr la divine créature pleine de grâces et embrassai le violon, puis le serrai contre mon cÅ“ur et me remis à jouer de plus belle [30]. »
À ce moment, Jakob est devenu
der arme Spielmann, le pauvre musicien qui ne peut pas « jouer ceci ou cela, mais tout simplement jouer », qui dit que, seul, il « joue le bon Dieu
[31] » mais qui ne fait entendre que d’atroces dissonances. La grâce, pourtant…
La fin de chacune de ces histoires est terrible. Au terme de ses déambulations alimentaires, Folantin rencontre dans un restaurant une fille, qui l’emmène chez elle au prix de quelques pièces :
« – Voyons, tu peux bien m’en donner une autre, je me déshabillerai, tu verras, comme je serai gentille.
« M. Folantin céda, tout en déclarant qu’il préférait qu’elle ne fût pas nue, et alors elle l’embrassa si habilement qu’une bouffée de jeunesse lui revint, qu’il oublia ses résolutions et perdit la tête ; puis à un moment, comme il tardait, tout en s’empressant. – Ne t’occupe pas de moi… Fais ton affaire [32]. »
M. Folantin sortira de là écÅ“uré, et tirera la conclusion qui s’impose : « seul, le pire arrive » – ces mots sont les derniers du récit. La grâce s’est défaite, l’employé de bureau demeure le sinistre célibataire qu’il était, tout défini par ce que Baudelaire appelait « l’abstraction de la vie moderne ».
Le dénouement du Manteau et celui de Bartleby, proches de celui du Pauvre Musicien, sont beaucoup plus sinistres. Akaki Akakiévitch est dépouillé de son manteau le jour même qu’il l’étrenne, l’administration refuse honteusement de le secourir, il meurt des suites d’une pneumonie et erre, devenu fantôme et voleur de manteaux, dans les rues de Saint-Pétersbourg. Son épouvantable aventure aura enseigné non seulement au jeune homme tôt apparu dans la nouvelle, mais encore à certain personnage important, la modestie et la justesse.
Bartleby refuse successivement de lire des minutes, d’aller à la poste, de se déplacer, de copier, de quitter le bureau du narrateur, et il répète cette formule d’un monde nouveau, I would prefer not to. Interné, il préfère ne pas prendre de repas, et le narrateur un jour le trouve mort, dans la cour de la prison :
« La cour était parfaitement calme. Elle n’était pas accessible au commun des prisonniers. Ses murs, d’une surprenante épaisseur, ne laissaient filtrer aucun son. Le caractère égyptien de la maçonnerie m’accabla de sa mélancolie, malgré le doux gazon emprisonné qui poussait sous les pas. On eût dit le cÅ“ur des éternelles pyramides où, par quelque étrange magie, avait germé la graine que les oiseaux avaient laissé choir entre les fentes.
« C’est un Bartleby décharné qui m’apparut, curieusement recroquevillé au pied du mur, couché sur le flanc, les genoux relevés et la tête reposant sur les pierres froides. Rien ne bougeait [33]. »
Bartleby replié en fÅ“tus au centre d’une pyramide semble un mystérieux symbole, et le doux gazon magiquement sorti des pierres de la prison est une image possible de la préférence qu’il opposait aux postulats et aux présomptions. Aussi le narrateur peut-il, comme le jeune homme qui reconnaissait un frère en Akaki Akakiévitch, identifier Bartleby à l’humanité même : « Ah Bartleby ! ah humanité ! » sont les derniers mots d’un texte qui est le contraire des lettres au rebut dont il était ques- tion plus haut. « Messagères de vie », les lettres ne doivent pas « courir à la mort »…
On décèle peut-être ce qui est en jeu dans les tristes histoires qui viennent d’être racontées. Le monde moderne, l’enfermement dans la ville blafarde, dans un bureau poussiéreux, dans une tâche répétitive et inhumaine, dans un corps souffrant – tout cela peut faire l’objet de caricatures, mais la caricature touche à l’écorché. Des êtres se tordent et laissent entendre un cri, même silencieux ; mais des Å“uvres se tissent, avec des mots semblables au doux gazon qui pousse entre les pierres de la prison. Elles évoquent une grâce seulement humaine.
[1]
Communication présentée au Congrès scientifique de France, Aix-en-Provence, décembre 1866, retrouvée par Guy Robert et publiée dans « Trois textes inédits d’Émile Zola »,
Revue des sciences humaines, fasc. 51-52, juillet-décembre 1948 ; Zola E., 1968,
Œuvres complètes, éd. Henri Mitterand, Tchou, t. X, pp. 273-283.
[2]
Ibid., pp. 279-280.
[3]
Qu’on pense aux « Assis » de Rimbaud ou à
Messieurs les ronds-de-cuir de Courteline.
[4]
Ceci a pu faire l’objet, par exemple, du
Château de Franz Kafka.
[5]
Huysmans J.-K., 1882,
À vau-l’eau, Kistemaeckers ; Du Lérot, 1991, p. 11.
[6]
Zola E., 1880,
Le roman expérimental, Charpentier ; Zola E., 1968, op. cit., t.
x, p. 1308.
[7]
Hoffmann E. T. A., 1819, « Le Vase d’or », in
Fantaisies dans la manière de Callot, trad. Henri de Curzon, Phébus, 1979 ; Presses Pocket, 1990, p. 241.
[8]
Gogol N., 1998, « Le Manteau », trad. Bernard Kreise, in
Nouvelles de Pétersbourg, éd. Jean-Louis Backès et Sylvie Thorel-Cailleteau, Livre de poche, p. 214.
[9]
Huysmans J.-K., 1882,
op. cit., p. 11.
[11]
Gogol N., 1998,
op. cit., p. 32.
[12]
Huysmans J.-K., 1882,
op. cit., p. 81.
[13]
Melville H., 1853,
Bartleby, trad. Michèle Causse, Flammarion, coll. GF, 1989, p. 18.
[15]
Hoffmann E. T. A., 1819,
op. cit., p. 250-251.
[16]
Le conte est divisé en douze sections appelées
veilles.
[17]
Hoffmann E. T. A., 1819,
op. cit., p. 333.
[18]
Bartleby s’ouvre sur la description comique et grinçante de deux autres copistes, appelés Pincette et Dindonneau, dont les surnoms disent assez à quelle réduction caricaturale ils sont soumis.
[19]
Cyprien Tibaille, peintre moderniste et nauséeux, apparaît d’abord dans
Les Sœurs Vatard (1879) puis revient dans
En ménage (1881).
[20]
Gogol N., 1998,
op. cit., pp. 212-213.
[21]
Grillparzer F., 1848,
Le Pauvre Musicien, trad. Jacques Lajarrige, éd. Jacqueline Chambon, 1991.
[22]
Melville H., 1853,
op. cit., p. 40.
[23]
Dans
Le Cabinet du philosophe (1734).
[24]
Melville H., 1853,
op. cit., p. 45.
[25]
Gogol N., 1998,
op. cit., p. 226.
[26]
Maupassant, 1882, « En lisant »,
Le Gaulois, 9 mars.
[27]
Huysmans J.-K., 1882,
op. cit., p. 26.
[28]
Ibid., pp. 67-68.
[29]
Grillparzer F., 1848,
op. cit., p. 45-46.
[32]
Huysmans J.-K., 1882,
op. cit., p. 84.
[33]
Melville H., 1853,
op. cit., p. 56.