2002
Travailler
Dossier : Le Travail dans les fictions littéraires
Trois exemples littéraires de la pathologie ouvrière
Françoise Dulong-Lauraine
Professeur de lettres classiquesDocteur de l’université de Paris III-Sorbonne nouvelle en littérature et civilisation françaises
Mme de Sévigné, George Sand, Jules Romains offrent des textes où les situations de travail côtoient les souffrances psychopathologiques. L’auteur a mis en évidence les interactions qui sont développées dans un commentaire adéquat.
Madame de Sévigné, George Sand, Jules Romains contain texts where work situations coexist with psychopathological suffering. The author underlines interactions which are developed through an adequate remark.
Madame de Sévigné, Georges Sand, Jules Romains, ofrecen textos apropiados en los cuales las situaciones de trabajo rasgan con la aparición de sufrimientos psicopatológicos. La autora hace sobresalir los lazos de las interacciones en un comentario adecuado.
Le forgeron, créateur divin, apparaît très tôt dans les traditions culturelles. Les anthropologues comme Frazer en recueillent de multiples exemples dans leurs recherches dédiées aux temps les plus archaïques. Le philosophe et historien des religions Mircea Éliade, dans Forgerons et alchimistes, fait état de nombreux rituels s’y rapportant : africains, australiens, esquimaux, donnant ainsi à cette figure un caractère quasi universel. Jung, dans Les Métamorphoses de l’âme et ses symboles, Bachelard dans La Psychanalyse du feu et, plus près de nous, Gilbert Durand dans les Structures anthropologiques de l’imaginaire accordent au personnage du maître de la forge, maître du feu, métallier ou alchimiste, une dimension exceptionnelle.
L’Antiquité gréco-latine avait, de son côté, divinisé le forgeron ; Héphaïstos/Vulcain appartenait à l’Olympe et forgeait les armes des héros. Ces archétypes du travailleur industriel apparaissent encore comme des médiateurs entre les hommes et les dieux et souvent comme les ministres d’un culte cosmique. En effet, le premier fer travaillé était, dit-on, d’origine météorique, donc céleste. Par la suite, le travail du minerai de fer extrait des entrailles de l’Alma-mater procédait à une union divine, une hiérogamie entre le feu, élément masculin et ouranien, et la terre, élément féminin de l’univers. Le travail du métal aboutissant à cette fusion était sacré, magique, empreint de mystère. Le métallier, le fondeur, avait acquis un pouvoir sur la nature, en même temps que sur les hommes ; il participait aussi au travail de transmutation des métaux, objet de la recherche alchimiste. Souvent représenté dans l’art, on lui consacra des statues, des tableaux littéraires et des scènes de genre en peinture.
Cependant, il faut attendre la seconde moitié du
xixe siècle pour que le monde du travail et celui des ouvriers deviennent une source d’inspiration littéraire. La conscience sociale éveillée par le romantisme, piquée par l’aiguillon des auteurs réalistes, les introduisait en tant que héros dans la fiction romanesque, entraînant avec eux, dans le discours narratif, leurs conditions d’existence, leurs difficultés, les maladies liées à l’exercice de leur métier
[1]. C’est pourquoi un texte du
xviie siècle, une lettre de Mme de Sévigné décrivant les ouvriers d’un atelier de fabrication d’ancres marines, établi à Cosne et visité la veille, est surprenant et fait figure d’
Å“uvre d’avant-garde. Nous sommes le 1
er octobre 1677, Mme de Sévigné (1626-1696) écrit de Giens à sa fille, M
me de Grignan :
« Hier soir, à Cosne, nous allâmes dans un véritable enfer : ce sont des forges de Vulcain ; nous y trouvâmes huit ou dix cyclopes forgeant, non pas les armes d’Énée, mais des ancres pour les vaisseaux ; jamais vous n’avez vu redoubler des coups si justes, ni d’une si admirable cadence. Nous étions au milieu de quatre fourneaux ; de temps en temps ces démons venaient autour de nous, tout fondus de sueur, avec des visages pâles, des yeux farouches, des moustaches brutes, des cheveux longs et noirs ; cette vue pourrait effrayer des gens moins polis que nous. Pour moi, je ne comprenais pas qu’on puisse résister à nulle des volontés de ces messieurs-là dans leur enfer. Enfin nous en sortîmes avec une pluie de pièces de quatre sous dont notre compagnie les rafraîchit pour faciliter notre sortie. »
Si le goût du pittoresque, le style vif et enlevé de Mme de Sévigné, le genre même de la lettre ne laissent pas au lecteur le temps de s’attarder devant des tableaux détaillés
[2], l’essentiel est cependant dépeint : le lieu, «
un véritable enfer », le nombre des ouvriers, « huit ou dix », leur puissance, « des cyclopes », leur occupation, « en forgeant » ; ils sont les maîtres du feu et du fer et, fait redoutable, s’ils ne forgent pas « les armes d’Énée » comme Vulcain, évoqué au début de la lettre, ils cernent les visiteurs, déjà serrés au milieu de quatre fourneaux brûlants : « nous étions au milieu de quatre fourneaux […] de temps en temps ces démons venaient autour de nous » ; le terme de « démons » est en isotopie avec le terme « enfer », employé au début de la lettre, et confère aussi aux forgerons un aspect inquiétant qui pourrait devenir menaçant, l’imagination aidant. Au sein de cet atelier surchauffé s’élève un accompagnement sonore et rythmique digne de la dimension épique donnée aux forgerons ; il est toutefois doté d’une certaine harmonie – « jamais nous n’avions vu redoubler des coups si justes ni d’une si admirable cadence » –, le geste est ample et scandé et les hommes semblent vouloir en faire une démonstration de force. Mme de Sévigné est d’ailleurs sous le charme de ce travail cyclopéen mêlé d’une certaine frayeur, réelle ou feinte, comme un délicieux frisson. Leurs yeux sont « farouches », « leur moustache brute » et leurs « cheveux longs et noirs » ; l’effet de choc recherché est semblable aux effets journalistiques produits de nos jours, mais il y a aussi une sorte d’émotion et peut-être une ambiguïté de sentiments faite de terreur et d’attirance. Car Mme de Sévigné se sent faible face « à la volonté de ces messieurs-là
[3] ». Sous le jeu derrière la légèreté de l’épistolière apparaissent cependant une sensibilité nouvelle et un début de prise de conscience de la dureté de la tâche. Les forgerons sont en effet « tout fondus de sueur » et, surtout, leur « visage est pâle », alors que les reflets rouges du feu et des fourneaux devraient les colorer. La pâleur évoquée ici semble bien faire référence à la fatigue engendrée par ces coups de titans. De même, « la pluie de pièces de quatre sous » dont la bonne compagnie entourant Mme de Sévigné « les rafraîchit » traduit, certes, une compassion un peu condescendante, mais l’essentiel est perçu. Cette désinvolture n’est pas propre à l’auteur, c’est un procédé de style que l’on retrouve chez Voltaire. Plus le ton est badin, plus l’indignation peut être violente. Une lettre du 23 février 1680, sur la mort de la Voisin, brûlée vive en public, en est un bon exemple. Une autre lettre datée du 16 mars 1672, sur sa propre mort, est de la même veine. Pour des lecteurs du
xxie siècle, cette pluie de pièces jetée aux colosses, comme à des bêtes de foire, ou des miettes à des animaux, est choquante, mais elle peut aussi être une allusion à la manne tombant au désert. La sensibilité et les références culturelles sont différentes. L’expression « ces messieurs-là » se retrouve souvent dans les lettres de l’auteur à propos des juges, des gens de cour ; elle peut être plus humoristique que péjorative. L’important est de distraire, de suggérer, pas de dénoncer, tout au plus de faire naître des interrogations. C’est une mondaine qui écrit, précédant le spectacle des bergeries du Trianon de Marie-Antoinette, comme l’annonce la description d’une scène de fenaison : « Faner est la plus belle chose du monde, c’est retourner du foin en batifolant dans une prairie » (lettre du 22 juillet 1671) ; nous sommes loin de
La Terre.
Quelque deux siècles plus tard, un beau roman de George Sand (1804-1876), intitulé
La Ville noire
[4] (1860), retrace avec réalisme les conditions du travail industriel, malgré une certaine idéalisation de la nature humaine. Le récit situé dans les gorges granitiques de la Durolle, à Thiers précisément, rend compte de la vie des couteliers et des métalliers, vie d’hommes noirs, « hommes de feu », opposée à celle des papetiers de la région qui, « hommes de l’eau », gardent les mains blanches.
En effet, « cinq ou six cents fabriques… se pressent et s’enchevêtrent sur les deux rives du torrent à l’endroit appelé Trou-d’Enfer ». La toponymie fait écho à l’image employée par Mme de Sévigné pour décrire l’atelier de Cosne : « Hier soir […] nous allâmes dans un véritable enfer. » Le roman de George Sand s’ouvre par un dialogue entre deux personnages essentiels de l’Å“uvre, deux ouvriers amis, « hommes du fer et du feu ». L’un est Louis Gaucher, coutelier, l’autre Étienne Lavoute, armurier, ouvrier instruit, comme le rappelle son camarade : il sait lire, écrire et compter. Étienne est aussi un ambitieux. Il est venu, orphelin de 12 ans, rejoindre son parrain, le forgeron Laguerre, « au fond de l’enfer ». Il a très vite appris le métier, est devenu un ouvrier très habile dans l’art de fabriquer de longues et belles lames d’acier, ce qui lui vaut le surnom de Sept-Épées. Les deux hommes, assis au bord de la Durolle, évoquent leurs conditions de travail et leur vie personnelle.
Ils ont « la tête exposée à l’ardent soleil du Midi, fraîcheur relative pour ceux qui vivent dans l’enfer de la forge ». Si l’image des forges comme lieu infernal est somme toute un peu conventionnelle, les sentiments des deux compagnons face à la nature du lieu le sont moins dans leurs ambiguïtés et leurs nuances. Ils parlent, dit le texte « à travers le bruit continuel des marteaux, les cris aigres des outils et le sifflement de la fournaise
[5] ». La ville, noire de ses hommes noirs, de ses toits de bois noircis par la fumée des forges, enténébrée par la combustion sans relâche des fours, est noire aussi de dangers. Il arrive, en effet, que les blocs de rochers en surplomb écrasent dans leur chute les ateliers, avec les ouvriers et les machines. Dans cette gorge étroite, ils sont parfois prisonniers des eaux déchaînées du torrent grossi par les orages
[6]. Enfin, il y a les machines qui estropient
[7]. Même pour gagner le lieu de leur travail, les ouvriers prennent des risques puisque les ateliers de ce « Val-d’Enfer sont reliés entre eux par des passerelles tremblantes sur des cascades
[8] ». Les ouvriers, de surcroît, vivent là dans « des rues souterraines qui portent des étages de maisons disloquées
[9] ».
« Nous avons posé nos lits et nos tables sur des précipices que nos enfants regardent et côtoient sans broncher et sur des chutes d’eau dont le tremblement les berce encore mieux que le chant de leurs mères
[10]. »
« Notre enfer n’est pas si laid » ajoute Gaucher qui est fier du courage et du travail de ses compagnons. Certes, il déclare : « Nous vivons là dans un endroit que le diable n’eût pas choisi pour en faire sa demeure mais nous y avons conquis la nôtre. » Le verbe conquérir donne une des clés de la fierté des ouvriers thiernois conscients d’avoir « cassé les reins à une montagne, forcé une rivière folle à travailler [pour eux] mieux que ne le feraient trente mille chevaux
[11] ».
Depuis trois cents ans dans cette région, l’homme lutte avec la nature, il la redoute mais il l’aime et cet amour est fait d’insoumission de part et d’autre, d’admiration aussi, pour « cette noire crevasse de rochers dans cet escalier de chutes d’eau
[12] ». Il y a un attachement à « ce pêle-mêle de hangars qui allongent sur l’eau leurs grands bras chargés de vigne
[13] ». L’image nuance la grandeur farouche de cette gorge. Gaucher se laisse, de même, charmer par la dureté du vacarme des eaux et des usines : « J’aime la rude musique du travail
[14] », « tous ces bruits qui fendent la tête et qui n’empêchent pas l’artisan de réfléchir et même de penser ».
La nature, lors des moments de pause, offre à l’ouvrier de cette région le plaisir de regarder « rire l’eau et le soleil ». Et, le soir, le spectacle qui avait frappé le jeune Sept-Épées était, comme il le raconte lui-même, féerique : « Mais comme la nuit était venue et que les flammes des fourneaux montaient par centaines sous mes pieds je vis tout à coup la cascade éclairée et rouge et je m’imaginais voir courir et tomber du feu
[15]. »
De véritables élans poétiques traversent ces ouvriers ; maints noms dans l’histoire du pays en témoignent. Magu, l’un des plus célèbres ouvriers poètes, aurait pu écrire pour George Sand ce très joli passage :
« Tous ces enfants barbouillés de suie et de limaille qui redeviennent roses le dimanche et qui voltigent comme des papillons dans les rochers après avoir trotté toute la semaine comme des fourmis autour des machines…
[16] » On a rarement mieux restitué sa grâce à l’enfance. L’ambiguïté de cette poésie est précisément de faire oublier que le travail de ces enfants pouvait être malsain et pénible. Nous ne retenons que le charme de leurs jeux et l’insouciance de leur âge. L’esthétisme épargne l’indignation, ou plus exactement l’édulcore.
Le tableau de la condition ouvrière des fabriques thiernoises serait incomplet si Gaucher et Sept-Épées n’évoquaient pas les revenus et l’avenir des ouvriers travailleurs et sobres. Le contraste entre les deux hommes se fait par la différence de créativité, d’habileté, de culture et de caractère ; il réside aussi dans le choix de leur vie personnelle. Gaucher explique que, tombé amoureux, il s’est marié jeune et qu’il doit assumer ses responsabilités de père, ce qui ne lui laisse aucune possibilité d’économiser
[17]. Le roman rejoint les études faites sur le sujet. La moyenne de salaire journalier avoisine deux francs ; il est évident que, malgré la sobriété d’une vie quotidienne bien réglée, un couple, dont seul un conjoint travaille, et qui élève des enfants en bas âge ne peut espérer économiser. Sept-Épées, au contraire resté célibataire, excellant à la fabrication fine, peut réaliser jusqu’à six fois plus et, de ce fait, mettre de l’argent de côté. Le veuvage et le célibat permettent à certains ouvriers de devenir propriétaires d’un petit atelier et les historiens régionaux en donnent un bon nombre d’exemples à Thiers. La ville haute elle-même est construite en partie par ces ouvriers économes qui font peindre leurs maisons de couleurs gaies et construire des bassins où dort une eau sage.
Pour les plus pauvres, ces âpres conditions de vie engendrent parfois l’anxiété, la détresse, voire la dépression ; c’est le cas pour le vieil ouvrier devenu patron, Audebert. Sa rencontre avec Sept-Épées au moment où il va se suicider après son échec, sa faillite, est un des tournants de l’intrigue romanesque. Sauvé, réconforté par l’armurier, Audebert lui confie la souffrance de sa vie. L’épidémie de choléra de 1832 qui a emporté sa femme et ses trois enfants ; il avait quarante ans. Dès lors se manifestent les faiblesses de sa raison et la mélancolie qui a changé sa perception du monde, première faille avant celle due au travail. Longtemps après, continue-t-il, l’achat de « la baraque », un petit atelier construit au fond du Creux-Perdu, « un endroit maudit », lui a redonné une forme d’intérêt pour la vie, mais il n’a pas su contrôler les finances et l’économie de son entreprise.
La tête d’Audebert, il le reconnaît lui-même, se perdit alors dans des rêves vagues de salut du genre humain. S’occuper de ses affaires l’ennuyait profondément. La nature environnante n’était d’aucun secours au vieil ouvrier qui ne la considérait que sous des aspects toujours négatifs. Se croyant supérieur aux autres, il avoue à Sept-Épées avoir éprouvé des difficultés dans ses relations humaines. Il a lassé la générosité d’un mécène de la ville haute par ses refus obstinés. Après quatre mois de travail chez Sept-Épées, Audebert retombe malade et Sept-Épées s’aperçoit, à travers l’étude des livres de comptes, que le vieil ouvrier a inversé les recettes et les dépenses. Il règne dans ses machines et ses outils le même désordre que dans ses écritures. Alité, délirant, Audebert livre le reste de ses angoisses dont la principale est la terreur que lui a toujours inspirée le Val-d’Enfer :
« Quand le vent s’apaisa, le malade s’apaisa aussi, ou plutôt il changea d’angoisse, il fut pris alors d’une terreur puérile et fondant en larmes il répéta son vieux refrain, que ce lieu était maudit, que le diable s’y était embusqué
[18]. »
La tourmente du vieil homme, son « découragement maladif » va avoir raison de son équilibre fragile. Il se prend désormais pour Pindare et la poésie à laquelle tous l’encouragent va lui servir de thérapie. Ce qui est très réconfortant, bien qu’idéalisant tant soit peu, à la manière d’un mythe, la place du poète dans la cité, c’est alors l’attention affectueuse dont tous les ouvriers de la ville basse font preuve à l’égard du « nouveau Pindare ». Ils le nourrissent, en effet, à tour de rôle et le logent. Tonine, la bien-aimée de Sept-Épées, veille même à sa dignité, luttant contre toute marque de dérision à son égard. Deux passages sont particulièrement émouvants : les déambulations du vieil homme la main dans la main d’un petit enfant blond qu’il a sauvé des flammes, la réalisation de l’opéra dont l’orchestration est créée par le chant des machines au travail et le livret joliment écrit par Audebert lucide, le temps d’un poème, pour la fête d’hyménée de Tonine et de Sept-Épées.
La fatigue des forgerons épuisés de travail dans leur antre, la dépression du cyclothymique Audebert, les moments de découragement de Sept-Épées, voire de Tonine elle-même, sont en accord avec leurs rudes conditions de vie, surtout avec leur environnement austère. Dans les grandes villes ou leurs banlieues, l’implantation des usines, dans la banlieue nord de Paris par exemple, a créé des situations sociales telles que les ouvriers, encore inorganisés dans La Ville noire, vont se grouper en syndicats pour riposter. Parallèlement, ils acquièrent un pouvoir qui tente de contrebalancer la montée en puissance du capitalisme. En général mal nourris, mal logés, obligés de travailler dans des lieux dangereux, voire insalubres, louant la force de leurs bras et les services de leurs enfants, « les nouvelles machines, l’homme travaillant pour l’homme », comme le dit Sept-Épées, vont transformer leur esclavage et essayer d’imposer leur dignité au despotisme de l’argent.
C’est la montée d’une crise sociale suivie d’affrontements violents ainsi que la menace d’un conflit en Europe – conduisant à la guerre de 1914-1918 – que Jules Romains (1885-1972) illustre dans le tome ix des Hommes de bonne volonté (1932-1947) sous l’intitulé Montée des périls. L’aspect que nous en retenons répond à l’étude de la condition des métalliers thiernois. L’environnement qui est celui des plaines insalubres du nord de la capitale est à l’opposé de celui décrit par George Sand, par sa nature et sa topographie.
En effet, si la croissance industrielle a épargné les petits villages, « elle s’est dirigée vers les espaces abandonnés. Les plaines rares que traverse le vent
[19] ». Les hommes d’autrefois évitaient ces espaces et ceux d’aujourd’hui, même ceux qui rêvent de liberté champêtre, ne trouvent à leur tour rien d’attirant à ces lieux jadis désertés.
L’industrie de banlieue, au début du
xxie, « avait besoin d’une étendue tout-venant qui se débite à l’hectare et non au mètre. Elle envisageait comme concurrent à évincer non la villa de plaisance, mais le dépôt d’ordure, à la rigueur le champ de choux raves
[20] ».
Il fallait cette « plaine basse » qui descend vers la boucle de la Seine au nord de Paris, car la proximité du fleuve et des canaux permet les échanges de produits, leur acheminement plus aisé et moins coûteux. Construire vite, à meilleur prix, faciliter le commerce et l’acheminement : nous retrouvons là certains aspects déjà évoqués dans
La Ville noire. Dès avant 1846, le centre de Paris repoussait vers l’extérieur tout travail lourd, sale ou lugubre ; une ébauche de banlieue se formait alors. Petit à petit, l’enceinte allait tout englober : « Voiries, cimetières ; abattoirs, chantiers de bois de pierre, de charbon. Vinrent ensuite les gares de marchandises, les dépôts de locomotives et de wagons, les usines à gaz… toute une famille d’espaces définis par des longs murs qui bordent des rues interminables et qu’enjambent des bruits stridents ou de terribles silences, des puanteurs des mélancolies
[21]. »
La banlieue ouvrière s’étendait, rejetée à la périphérie, « une vraie banlieue hors les murs ». Progressivement, les villages proches de Paris furent inspirés par les ressources et le travail de la banlieue nouvelle ; ils changèrent en modifiant leur nature et leur économie. « Pantin multipliait les plâtreries
[22] » en raison des carrières de gypse de Romainville. Aubervilliers vit s’installer des raffineries de sucre, car les silos et les champs de betteraves étaient plus proches. La puanteur gagna l’Île-de-France et le nord-est parisien.
Des usines d’engrais naturel, issu des vidanges, de produits chimiques et de parfums, proliférèrent. Le site prit alors une haleine pestilentielle « d’égout ou de solfatare ». Le vent portait parfois le souffle nauséabond vers le centre de Paris.
Les quartiers chics de la rive droite appelèrent ces odeurs industrielles « les odeurs de la plaine ». Elles envahissaient avec le beau temps. Plus au nord, Saint-Denis fabriquait des soudes, des acides, du « plomb laminé », « il devenait une espèce de port picard et flamand accroché à la capitale ». Clichy se peuplait de blanchisseries et d’usines de drogueries, Puteaux connaissait une industrie plus noble : la fabrication d’indiennes, et Neuilly distillait.
Le sol devint de plus en plus coûteux en avançant vers l’ouest de Paris. Enfin, vers la fin du xixe siècle s’installèrent les grandes usines métallurgiques, fonderies, tôleries, chaudronneries. Les fabrications de machines, les usines automobiles s’installèrent en dernier.
Vint à ce moment l’époque des grandes fabriques de couleurs, de vernis et cirage, celle des « vastes ateliers de menuiserie industrielle », des entrepôts de charbon de bois, de fer, de pétrole, d’huile minérale. Nous assistons ici à la naissance progressive de la grande industrie. « L’époque des gazomètres géants, rangés en ligne, tenant à la fois du troupeau d’éléphants, de l’escadre de cuirassés et de la chaîne de montagnes », puis l’époque « des centrales électriques […] dont le bourdonnement […] communique à grande distance un frisson mystérieux au sol et aux murs
[23] ».
Cette banlieue laborieuse tient désormais Paris en sa dépendance, comme Paris la tient sous ses ordres.
« L’esclave […] qu’on commande […] mais qui vous commande, lui, par le fait qu’il existe et qu’on ne peut plus vivre sans lui
[24]. » Peu à peu, la vie quotidienne des Parisiens s’est « ramassée en sa main », la vie et la puissance de Paris reposent à la merci de ces espaces où s’effectuent les fonctions « pénibles, puantes, bruyantes ou basses ».
Parallèlement à cette accumulation des structures matérielles s’opérait une concentration humaine de volontés et de pouvoirs collectifs, « une organisation à demi souterraine de l’autorité et de l’obéissance ». C’est cette force ouvrière, émanant de la masse elle-même, qui se tient silencieuse et prête au conflit. Les chefs de ce prolétariat sont porteurs des ferments révolutionnaires. Une grande différence se creuse entre l’inorganisation des ouvriers thiernois et la sourde colère des ouvriers solidaires, qui éclatera dans les transports en 1910.
Après avoir présenté les conditions qui ont favorisé la création autour de Paris de cette masse ouvrière et de sa psychologie collective, Romains revient, selon sa conception unanimiste de la vie, de l’être collectif à l’être individuel. C’est Maillecottin, le bon ouvrier, comme Sept-Épées, qui définit ainsi ce qu’il a vécu chez un ancien patron : « L’ouvrier est un homme qui travaille dix heures de suite dans des endroits du genre de ceux où les autres ne restent que cinq minutes, le chapeau sur la tête, les mains dans les poches et en frissonnant
[25]. »
Ces lieux sont aussi froids que des « portes cochères » ou « des hangars » des stations pour attendre le tramway. L’obscurité qui y règne en fait des caves, des tunnels, « des endroits qui sont le contraire d’un intérieur qui sont pires que le dehors
[26] ». Il évoque le petit atelier de Levallois chez un bricoleur : les vitres de la verrière étaient, sur le toit, écornées, bouchées avec un chiffon. Il y pleuvait ; sur le sol en terre battue, les flaques séjournaient plusieurs jours, mêlées au cambouis, « tout ce qu’on touchait était gras, d’un gras noirâtre
[27] », pas de confort, pas de propreté, pas d’ordre – « les outils se baladaient on ne sait où » – et Edmond, en plus du froid, de la pluie, de la saleté et de la pagaille, devait y supporter d’effroyables odeurs – « gaz d’échappement, métal chauffé, cuir roussi, huile recuite
[28] ». Les courants d’air, l’obscurité, l’humidité rendent insalubres ces ateliers et, là, rien pour réchauffer l’homme devant sa machine. Le travail tient l’homme immobile ; il peut être assimilé à celui du dessinateur debout devant sa planche. Maillecottin est tourneur et sans doute frileux : « Un tourneur ne se démène pas comme un forgeron », dit-il, « les gens comprennent bien que les employés de bureau ne peuvent pas écrire calculer dans le froid et les courants d’air
[29] ». Il envie alors le « bien-être » du maréchal-ferrant ou du forgeron, le confort des employés de bureau. Certains ne sont pas beaucoup plus instruits que lui, pense-t-il, et aux cours du soir il aurait pu acquérir des connaissances de français, d’histoire et même d’anglais, au lieu des connaissances professionnelles qu’il a si bien assimilées. Il est vrai, pense Edmond, que le salaire est très largement en sa faveur. Parce qu’il est honnête, Edmond Maillecottin reconnaît les progrès accomplis dans les usines modernes, « dans le sens du confort de l’ouvrier spécialement les usines d’automobiles ». Toutefois, certains camarades recréent des inconforts par leur désinvolture ; ce dont Edmond Maillecottin a eu le plus à souffrir, c’est donc des « douches de froid sur les épaules » ; telles sont les difficultés liées aux conditions de travail. C’est un peu à cause des courants d’air qu’Edmond est parti de chez Renault. À cause du froid mais aussi de son sens aigu de la dignité de l’ouvrier, car le chef d’atelier s’était moqué de ses délicatesses.
Autre facteur de désarroi : la division du travail, qui deviendra l’une des caractéristiques de la nouvelle industrie par opposition au travail artisanal qu’elle remplace progressivement. Si elle n’affectait pas outre mesure les couteliers de Thiers, elle s’annonce dès l’époque des
Hommes de bonne volonté. L’évolution du temps de Maillecottin, bien qu’elle soit intermédiaire, est déjà menaçante : car le travail en série risque d’engendrer l’ennui né d’une tâche répétitive. Maillecottin travaille sur son tour, il usine des pièces reçues brutes de la forge. Là, ce sont des vilebrequins, « il doit les rendre finis et conformes aux mesures ». Ce travail suppose l’habileté de l’homme et l’extrême précision du réglage de la machine. C’est grâce à ce réglage qu’Edmond échappe à l’ennui de la monotonie, car il met une semaine à régler parfaitement son tour et à fignoler ses outils : ces outils et la machine sont aussi son
Å“uvre et personne ne doit y toucher. Malgré les « anathèmes » portés dans les meetings contre « l’asservissement de l’ouvrier moderne à la machine », « l’être vivant et pensant devenu un simple rouage de l’usine infernale
[30] », Maillecottin ne souffre pas de cet aspect du travail, mais d’une anxiété continuelle concernant la perfection de la pièce à usiner.
Ce qu’il ne peut percevoir encore, écrit Jules Romains, c’est que la période est une période de transition ; « le développement du machinisme encore incomplet, introduit dans le travail de l’ouvrier d’usine, un mélange de série et de variété, de régularité et d’initiative dont le dosage ne saurait se maintenir
[31] », malheureusement, car il « rafraîchit l’esprit » à des besognes différentes.
Le réglage est une manière de « mettre de sa personne dans une machine
[32] ». Ensuite, au moment de tout mettre en
Å“uvre pour l’usinage, ou au moment de préparer la fabrication d’une pièce dont on tient le dessin en main, on a l’impression d’être « le chef de quelque chose
[33] » car, dit Edmond, « votre tour devant vous, est à lui seul une petite usine, qui vient de recevoir une commande sérieuse, et qui attend vos ordres à vous, son patron
[34] ».
Dans son dialogue avec le serrurier de Belleville, contrairement à Sept-Épées, Maillecottin ne manifeste aucun regret de l’artisanat ; il affirme : « Ce n’est pas l’ennui qui vous menace, on peut se fatiguer ou se dégoûter dans le travail, s’ennuyer à proprement parler est plus difficile », et il poursuit : « Quand est-ce qu’un homme s’ennuie ? quand il ne lui arrive absolument rien, il ne peut guère y avoir d’ennui tant qu’il y a des hasards, le travail est, à sa manière, un jeu de hasard
[35]. »
Certes, la marge laissée au hasard est réduite, mais les hasards minuscules ont pris de l’importance. Les compagnons de jadis ne travaillaient pas avec une telle précision, au demi-millimètre près. Les hasards se feront plus petits mais ils seront aussi nombreux ; les réflexions du tourneur concernent l’anxiété qui l’habite et le maintient en éveil.
Même si l’usinage se fait souvent sans mauvaises surprises et si l’on peut « rêvasser », pour l’ouvrier consciencieux qu’est Maillecottin, le travail « continue à donner une petite secousse continuelle ». Vous n’êtes pas exposé « à ressasser vos idées », il empêche les idées de « s’accrocher », les rêvasseries du travail ne sont pas de vraies réflexions, mais elles restent légères comme les pensées du pêcheur à la ligne, et sont un dérivatif à l’ennui. C’est une anxiété positive sous certains aspects.
Les plus grandes causes de souffrance pour Maillecottin sont donc plus physiques que mentales. Ces bienheureux hasards sont des alliés tandis qu’il ne peut supporter l’inconfort matériel.
En conclusion, l’évolution de la condition ouvrière s’est faite plus vite dans les consciences que dans l’aménagement des lieux de travail eux-mêmes. De l’antre des cyclopes forgerons à l’atelier de Levallois, la différence n’est pas grande. Les lieux sont inhospitaliers, sombres, tantôt étouffants et mal ventilés, tantôt glacés et humides. Le travail industriel, pénible en soi, est rendu plus pénible encore par ses conditions d’exercice. Si le danger n’est plus aussi pressant que dans les gorges de la Durolle, d’autres dangers se profilent : l’insalubrité, l’accélération des cadences du travail en série – travail dans l’énervement et la précipitation dont parle déjà Maillecottin. L’exploitation toujours plus grande entraîne l’organisation dans la lutte, le recours aux lois va devenir nécessaire pour que l’ouvrier d’usine, de plus en plus dépossédé de son statut de créateur, puisse répondre par la force unitaire à la puissance des détenteurs des moyens de production et à de multiples formes d’aggravation des conditions de travail. C’est le rôle croissant des syndicats.
Les fatigues physiques dues au bruit, à la chaleur, aux odeurs, à la mauvaise ventilation ou à un manque de confort ont conduit à la création de nouvelles branches médicales et paramédicales, l’ergonomie en particulier. Le désarroi moral dû à ces conditions et à une recherche de profits toujours plus grands a conduit à la création d’une médecine du travail impensable au temps de Mme de Sévigné, à peine évoquée en la personne du docteur Anthime dans La Ville noire et absente du texte choisi dans l’Å“uvre de Jules Romains. S’il était permis d’ajouter une note personnelle, nous relierions à l’aggravation des conditions de travail la coupure toujours plus grande d’avec la nature dans les régions industrialisées. Les gorges et les puissantes cascades de la Durolle représentaient un danger, mais, à la pause, les ouvriers venaient voir « l’eau rire dans le soleil » ; rien de tout cela dans la plaine du nord de Paris. Loin de là, tout y est artificiel, les bruits, les odeurs et l’environnement. Il est interdit de rêver ; la hauteur de la verrière en est un des meilleurs garants et pourtant, en se hissant, on peut apercevoir « le sommet de quelques arbres feuillus » mêlés aux cheminées « et un coin de ciel pour rêver de la campagne ». Ce besoin exprimé ici est assez parlant pour que l’on puisse souligner la rupture de l’homme et de son élément naturel. L’amour pour l’eau et le feu, le ciel et le soleil, les arbres et les paysages, la fierté d’avoir dompté la nature ne portent plus l’ouvrier des banlieues à qui la contemplation gratuite du beau élémentaire est interdite. Ne voit-on pas monter ici l’un des périls de notre époque, la cause de nombreux déséquilibres psychiques ? Car, enfin, mourir au soleil, sur la terre où l’on retourne, n’est-ce pas rentrer dans le grand Tout, d’où l’on vient et où chacun de nous se retrouve, dans l’air et dans le vent, dans la pluie ou dans la flamme, autant d’éléments qui orchestrent la grande symphonie de l’univers.
[1]
L’évocation des symptômes de la silicose sont liés, en littérature, à
Germinal, tandis que les manifestations de l’anémie leucémique de Geneviève Baudu sont exposées dans
Au bonheur des dames.
[2]
Nous pensons au conte de Zola intitulé
Le Forgeron, aux descriptions de Gouget devant sa forge, ponctués par les saisons dans
L’Assommoir, à Morfain dans
Travail.
[3]
Nous pensons à Fernande Delaveau, la femme coquette de
Travail, possédée dans la terreur par Ragu, autre bête humaine, hirsute et suant, et qui n’a cependant jamais connu une telle plénitude que lors de cette union forcée.
[4]
Sand G., 1860,
La Ville noire, Paris, éd. de Borée, 1999.
[5]
Ibid., p. 29.
[6]
Ibid., p. 72.
[7]
Ibid., p. 4.
[8]
Ibid., p. 31.
[17]
« Adieu la maison peinte […] adieu les petites eaux tranquilles dans les petits bassins de pierre !, adieu le rêve du jeune ouvrier ! », mais, bien entendu, la femme et les enfants consolent parfois de cette pauvreté, comme le laisse entendre Gaucher (
ibid., p. 31).
[19]
Romains J.,
Les Hommes de bonne volonté, Bordas, coll. Les classiques contemporains, t. IX :
Montée des périls, pp. 150-151.