2002
Travailler
Dossier : Le Travail dans les fictions littéraires
Le travail dans les fictions littéraires
Adolfo Fernandez-Zoïla
Médecin des hôtipaux psychiatriques Docteur ès lettres et sciences humaines
Le travail comme thème, sujet, objet de descriptions romanesques : « Le travail dans les fictions littéraires », tel est le titre voulu pour ce dossier. Insistons sur le vocable « fictions » pour préciser l’incitation qui a présidé à la confection de l’ensemble et qui a guidé la réunion des textes sollicités.
Nous avons laissé hors dossier les études, mémoires, récits de vie, essais développant des réflexions sur le travail et sur la psychologie des hommes au travail. Nous pensons qu’une « philosophie du travail » inédite doit surgir. Nous aimerions Å“uvrer en ce sens.
Les fictions littéraires, dans leurs formes artistiques, ont été précédées ou accompagnées d’autres représentations dans les autres arts. En témoigneraient les nombreux chapiteaux ou tympans romans qui évoquent les « travaux et les jours », des scènes de la vie des champs ou de tel ou tel métier. Les peintres ont consacré parfois un commentaire figural à certaines scènes concernant le labeur des humains. J.-F. Millet a laissé des séries de toiles célébrant les gestes et les attitudes propres aux actes de travail, en recréant l’atmosphère spécifique de ces tâches. D’autres peintres tels Courbet, Degas, Van Gogh et, plus près de nous, Permeke, Léger, Gromaire, entre autres, pourraient inciter à mieux fouiller les aspects propres aux psychologies des époques considérées. La musique a réservé un moindre accueil aux compositions ayant trait au travail : Honegger, Mossolov, Chostakovitch… nous ont légué quelques Å“uvres. Le cinéma a mieux servi le travail.
Ces approches artistiques concernant les gestes de travail pourraient recevoir un développement meilleur en liaison avec l’initiation aux fictions littéraires ici entreprises, au sein d’une « esthétique du travail » orientée non seulement vers le beau ou le sublime, mais aussi et surtout vers une psychologie où les composantes artistiques de l’humain recevraient une meilleure présence à soi tout en enrichissant les particularités du sentir humain. Cela n’est pas une utopie.
Tel quel, ce dossier se veut, sinon un divertissement, du moins une oasis au sein de tant d’études « sérieuses » habituelles. Un essai dans un domaine neuf. Nous avons sollicité des spécialistes en littérature, universitaires non rompus aux approches psychologiques.
Adolfo Fernandez-Zoïla, dans « Le travail dans les fictions littéraires », situe les motivations qui ont amorcé l’élaboration de ce dossier. Ce fut l’annonce, un peu prématurée il est vrai, de la proche parution en édition courante du roman de Zola Travail qui nous a incité, en premier, à réserver un hommage discret au centenaire de ce roman d’un genre nouveau, publié en 1901. Suit un panorama des diverses figurations littéraires qui se sont succédé au cours des siècles. Ce tableau est très incomplet et souvent allusif. Nous avons essayé de retrouver des phrases ou des fragments parfois plus développés pouvant inciter à d’autres lectures. Meyerson avait publié, en 1951, un article sur « la personne dans le roman » ; un écho lui est réservé pour rappeler que le roman peut être aussi une source de découvertes des composantes psychiques apparaissant selon les lieux, les époques et les hommes mis en scène.
Henri Mitterand, professeur de littérature française à Columbia University in the city of New York, éditeur infatigable de l’Å“uvre d’Émile Zola, nous a confié des « bonnes feuilles » de sa biographie monumentale en trois gros volumes confiée aux éditions Fayard, réunies sous l’intitulé « Zola à Anzin : les mineurs de Germinal ». Il nous fait ainsi entrer dans le secret comparatiste des approches anthropologiques pratiquées par Zola dans le pays des mines et dans les mises en scène proprement littéraires concernant les mineurs et leur travail dans Germinal (1885).
Avec « Alphonse Daudet : une vision ambiguë du monde du travail », Colette Becker, professeur émérite de littérature française à Paris x, spécialiste chevronnée de l’Å“uvre zolienne et de toute la littérature du xixe siècle, nous invite à un parcours original à travers les pages de cet écrivain. Dans Jack (1876), Daudet évoque une usine de chaudières et de machines à vapeur. Le roman vise à remuer les émotions des lecteurs et à les intéresser à des particularités de vie concernant aussi les travailleurs. L’auteur nous remet ici en mémoire le rôle des Goncourt sur l’apparition, en littérature, des « basses classes » mises en scène dans leurs propres romans et dans quelques autres à la même époque. Fine historienne, C. Becker nous rappelle l’importance de plusieurs ouvrages dont celui de Denis Poulot, document majeur sur la Question sociale. Le sublime ou le travailleur comme il l’est en 1870 et ce qu’il peut être, de même que la valeur inestimable, pour certains romanciers dont A. Daudet, du Manuel Roret et du livre sur Les grandes usines de Turgan.
Jacques Noiray, professeur de littérature française à Paris iv, nous amène sous d’autres cieux : « Utopie et travail dans Que ma joie demeure (1935) de Jean Giono ». Parcours certes littéraire, mais aussi psychologique dans les aperçus des attentes, des espoirs et des désespoirs des personnages. Les liens esquissés entre types d’organisation du travail, buts recherchés, résultats obtenus ne vont pas sans laisser sourdre l’éclosion d’aspects nouveaux de l’humain. On assiste à la mise en évidence de décalages et de retards entre l’imaginé espéré et ce qui est obtenu. J. Noiray sait montrer combien les authentiques possibilités psychiques permettant d’assumer tant les exécutions de tâches que leur devenir avec les imprévus romanesques sont souvent en porte-à-faux, ce qui va faire échouer l’entreprise.
Sylvie Thorel-Cailleteau, professeur de littérature française à l’université de Lille iii, propose une subtile recherche sur « La figure de l’employé de bureau ». Plusieurs romanciers offrent des pages ouvertes vers des singularités psychiques aujourd’hui un peu oubliées. Le fil des récits veut nous familiariser avec Gogol, Hoffmann, Grillparzer, Huysmans et Melville. Sous ces diverses lumières apparaît cette allure des hommes agrippés à leur plume, penchés sur leurs feuillets à noircir d’encre, ce qui réduit le plus souvent de tels employés à l’humble figure de simples copistes. Les actuels « cols blancs » pourraient comparer. Une telle sensibilisation ouverte vers ce type d’attitudes permet de mieux comprendre les odyssées de l’évolution humaine.
Françoise Dulong-Lauraine, professeur de lettres classiques, docteur ès lettres, nous offre un très remarquable texte sur « Trois exemples littéraires de la pathologie ouvrière ». Elle emprunte des pages à Madame de Sévigné, à George Sand et à Jules Romains. Elle analyse finement ces contenus littéraires et présente les conséquences et les retombées psychopathologiques possibles, en liaison avec les situations évoquées.
Adolfo Fernandez-Zoïla, dans sa recherche autour des « Folies de Zola » dans son Å“uvre, a réservé à cette lecture de véritables descriptions de postes de travail tels que Zola les a montrés dans L’Assommoir (1877). La psychopathologie d’un syndrome postévénement traumatique par rupture brusque et inattendue apparaît dans le personnage de Coupeau. D’autres figures psychopathologiques font leur entrée, mais ce sont surtout les présentations minutieuses des tâches racontées qui réclament ici l’attention. Les fictions littéraires zoliennes se sont exercées différemment dans le roman Travail paru en 1901. L’auteur essaie de montrer que, dans une véritable utopie romanesque, l’inventivité pouvait laisser apparaître des composantes psychiques individuelles inédites en fonction des mutations introduites dans l’organisation du travail et de la vie socioprofessionnelle. Dans la veine de Fourier, cette pure fiction ne va pas sans faire penser à certains phalanstères tel celui de Jean-Baptiste Godin – dont le livre Solutions sociales, paru en 1871, reste un document à consulter – que l’on essaie de raviver dans le patrimoine d’aujourd’hui.