Les rapports domestiques entre amour et domination
Christophe Dejours
La réitération des rapports de domination des hommes sur les femmes à travers les différentes sociétés constitue une des questions essentielles de l’anthropologie et de la sociologie. Dans cet article est présenté succinctement ce que la psychodynamique du travail pourrait apporter à l’analyse de cette question. La psychodynamique du travail montre comment les préoccupations vis-à-vis de l’identité et de la santé mentale contribuent à structurer les conduites humaines dans le travail : face à la souffrance engendrée par les contraintes de travail sont construites des stratégies de défense dont on peut montrer qu’elles sont fortement « genrées » ; ces stratégies de défense ont aussi de puissants effets sur l’économie des relations dans l’espace privé. Même si la sexualité n’est pas réductible à un jeu de rapports sociaux, il n’empêche que l’économie des relations amoureuses mobilise de façon très spécifique la dynamique domination-servitude. Peut-être est-ce de ce côté que l’on pourrait identifier les ressorts universels de la servitude et de la domination, mais il faudrait les thématiser à partir d’un « impensé » de la théorie sociale : à savoir que les adultes ont d’abord été des enfants et qu’ils ont tous fait l’expérience inaugurale de l’inégalité (physique et psychique) vis-à-vis de l’adulte. Or, le destin fait à cette inégalité est au cœur des questions d’identité, de santé mentale, de sexualité, voire d’amour, qui sont inévitablement au rendez-vous des affrontements pour la répartition des tâches domestiques et les rapports sociaux de reproduction. Peut-être faut-il admettre que les enjeux de santé mentale mobilisés par les rapports conjugaux contribuent à pérenniser les rapports sociaux de servitude autant que de domination (aussi bien dans les couples hétérosexuels qu’homosexuels).Mots-clés :
amour, domination, genre, psychodynamique de travail, rapports sociaux de reproduction, servitude.
The recurrence of men’s dominant relationship over women across different societies constitutes one of anthropology’s and sociology’s essential questions. This article succinctly presents labor psychodynamics’ contribution to the analysis of this question. Labor psychodynamics shows how the preoccupations concerning identity and mental health contribute to the structuring of human conduct at the workplace : faced with the suffering caused by occupational constraints, the individual constructs defense strategies which can be showed to be strongly dependent on gender ; these defense strategies also have a powerful effect on the economy of relations within the private space. Even if sexuality cannot be reduced to a game of social relations, it cannot be denied that the economy of love relationships prompts the dynamics of domination-servitude in a very specific manner. It is perhaps from this perspective that the universal mechanisms of servitude and domination could be identified, but it would be necessary to classify them according to a non-accounted-for aspect of social theory : namely, that before adults, individuals were children and have, as such, all lived the inaugural experience of (physical and psychic) inequality with respect to adults. The destiny carved from this inequality is at the core of the questions concerning identity, mental health, sexuality, and even love, issues which are all at stake in the disputes for the allocation of household work and the social relationships of reproduction. Maybe, we should admit that the stakes concerning mental health which are put into play by marital relationships contribute to perpetuate the social relationship of servitude as well as that of domination (both in heterosexual and homosexual couples).Keywords :
love, domination, gender, labour psychodynamics, social relationships of reproduction, servitude.
La reincidencia de las relaciones de dominación de los hombres sobre las mujeres a través de las diferentes sociedades constituye uno de los interrogantes esenciales de la antropología y de la sociología. Este artículo presenta de manera resumida aquello que la psicodinámica del trabajo puede aportar al análisis de esta cuestión. La psicodinámica del trabajo muestra cómo las preocupaciones con respecto a la identidad y a la salud mental contribuyen a estructurar la conducta humana en el lugar de trabajo: frente al sufrimiento generado por las restricciones laborales, se construyen estrategias de defensa que dependen fuertemente del género; dichas estrategias tienen efectos importantes sobre la economía de las relaciones en el espacio privado. Aunque no se pueda reducir la sexualidad a un juego de relaciones sociales, no puede negarse que la economía de las relaciones amorosas moviliza, de una manera muy especifica, la dinámica dominación-servidumbre. Es quizás desde esta perspectiva que se podrían identificar los mecanismos universales de la servidumbre y de la dominación, pero haría falta clasificarlos a partir de un elemento relegado de la teoría social : que los adultos fueron primero niños y que todos han pasado por la experiencia inaugural de desigualdad (física y psíquica) con respecto al adulto. Ahora bien, el destino forjado por esta desigualdad se encuentra al fondo de las cuestiones de identidad, de salud mental, de sexualidad, inclusive del amor que, a su vez, están en juego en el momento de las disputas por la repartición de los trabajos domésticos y en las relaciones sociales de reproducción. Tal vez haría falta admitir que los dilemas de salud mental movilizados por las relaciones conyugales contribuyen a perpetuar las relaciones sociales de servidumbre y de dominación (tanto en las parejas homosexuales como heterosexuales).Palabras claves :
amor, dominación, género, sicodinàmica del trabajo, relaciones sociales de reproducción, servistismo.
• Sexualité et amour
• L’identité : quelle problématique ?
• Les composantes de l’amour
• Amour et identité
• Amour et relations de service dans la sphère domestique
• Attachement et soumission
• Déni ou reconnaissance de la différence anatomique entre les sexes
• Déni ou reconnaissance du réel dans le rapport subjectif au travail
• Déni du réel dans le rapport subjectif au travail domestique
• Conclusion
• Bibliographie