Travailler
Martin Média

I.S.B.N.2914649053
200 pages

p. 11 à 26
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Dossier : Travail domestique et affectivité

n° 8 2002/2

2002 Travailler Dossier : Travail domestique et affectivité

Travail et affects Les ressorts de la servitude domestique. Note de recherche

Helena Hirata Sociologue Gers (ex-Gedisst Cnrs)
Les mutations qui ont eu lieu ces trente dernières années dans l’activité professionnelle des femmes ne sont pas accompagnées par un changement notable dans la répartition du travail domestique entre les sexes dans l’univers domestique. La question des ressorts psychoaffectifs de la domination, centrale dans ce dernier domaine, a été peu explorée par les sociologues. Le concours de la psychodynamique du travail s’avère irremplaçable pour conduire cette réflexion. L’auteure montre que les notions de « servitude volontaire », de « consentement » à la domination, ainsi que la convocation du « sentiment amoureux » sont heuristiques pour penser les affects à l’Å“uvre dans la reproduction de la servitude domestique.Mots-clés : travail domestique, servitude « volontaire », « consentement » à la domination, affects, division sexuelle du travail. The transformations of women’s professional activities that have been observed over the past thirty years have not been accompanied with a significant change in the sharing of household work among the two sexes in the domestic environment. The issue of psycho-affective schemes of domination, central in the latter domain, has been little explored by sociologists. The concourse of labor psychodynamics proves to be irreplaceable to reflect on this matter. The author shows that the notions of « voluntary servitude », « consenting » to domination, as well as appealing to the feeling of being « in love » are heuristics for thinking about the feelings that come into play in the reproduction of domestic servitude.Keywords : household work, voluntary servitude, consenting to domination, affects, sexual division of work. Las transformaciones observadas durante estos últimos treinta años en la actividad profesional de las mujeres no ha sido acompañada por un cambio notorio en la repartición del trabajo domestico entre los sexos dentro del universo domestico. La cuestión de los recursos psico-afectivos de la dominación, central a este ultimo ámbito, ha sido poco explorada por los sociólogos. La intervención de la psicodinámica del trabajo aparece como irremplazable para conducir esta reflexión. La autora muestra que las nociones de « servidumbre voluntaria », de « consentimiento » a la dominación, así como la convocación del « sentimiento amoroso » son heurísticas para pensar sobre los afectos que operan en la reproducción de la servidumbre doméstica.Palabras claves : trabajo domestico, servitismo « voluntario », « consentimiento » a la dominacion, afectos, division sexual del trabajo.
Des transformations notables ont été observées, en termes de croissance de l’activité féminine, ces trente dernières années dans le monde entier. En France, aujourd’hui 80 % des femmes âgées de 25 à 49 ans sont actives et représentent une minorité significative, 34 % en 1998, de la catégorie « cadres et professions intellectuelles supérieures », en lien avec les énormes progrès dans la scolarisation des filles. Ces changements dans la division sexuelle du travail professionnel n’ont pas été accompagnés par des changements similaires dans la division sexuelle du travail domestique et familiale, où la responsabilité de la gestion et de l’exécution continuent à être assignées aux femmes. Encore aujourd’hui, dans un pays tel que la France – cf. l’enquête « Emplois du temps » de l’Insee de 1999, 80 % de la production domestique (courses, cuisine, vaisselle, linge, soins matériels aux enfants) sont réalisés par les femmes (C. Brousse, 1999 : 135 ; cf. aussi des données chiffrées allant dans le même sens, M.-A. Barrère-Maurisson, et al., 2001). L’importance économique de cette production a déjà été mise en avant tant sur le plan de l’analyse (A. Chadeau, A. Fouquet, 1981 ; C. Delphy, D. Leonard, 1992 ; C. Delphy, 1998) que sur celui d’évaluations monétaires précises conduisant à une comptabilité nationale alternative dans un pays comme la Norvège (L. Sangolt, 1999) [1].
La servitude domestique semble ainsi réfractaire aux grandes mutations de l’activité féminine. Sa « perdurabilité » interroge fortement la chercheure et continue à être mise en question par les mouvements féministes, depuis les années soixante-dix (« Le torchon brûle ») aux revendications mises en avant aujourd’hui (cf. les mots d’ordre de l’organisation féministe « Mix-cités » au défilé du 1er mai 2001 à Paris).
Si la problématique de la domination est centrale dans la réflexion féministe, la question de la reproduction dans le temps du rapport dominants/dominé(e)s en est un enjeu majeur. Quels sont les ressorts de la servitude domestique ? La place du « mode de production domestique » (C. Delphy, 1998), fondé sur l’oppression des femmes, semble être au cÅ“ur de cette réitération de la domination, dans cette permanence de la division sexuelle du travail dans l’espace et dans le temps.
Pourquoi le travail domestique est et continue à être réalisé au sein de la famille et du couple gratuitement et « volontairement », par les femmes ? Pourquoi même celles qui ont une « conscience de genre » « consentent » à reproduire ce rapport asymétrique ?
La réalisation d’un tel travail gratuit « tout au long de la vie », comme l’on dit de la formation aujourd’hui, en dehors de tout cadre contraignant (esclavage, servage, etc.) pose problème au sociologue, notamment si :
1) L’on admet qu’il s’agit effectivement de travail (puisque l’on peut dire qu’il ne s’agit pas de travail, mais de services rendus en échange de compensations affectives, matérielles, symboliques ; ou qu’il s’agit du résultat de négociations au sein du couple, ce qui présuppose nécessairement interaction et réciprocité, etc.).
2) L’on postule qu’il s’agit d’amour (puisque l’on peut dire qu’il ne s’agit pas de sentiment amoureux mais d’une idéologie intériorisée, de normes et de rôles socialement imposés, d’une forme de l’aliénation, etc. ; ou, du côté du sujet, de choix stratégiques…).
Parmi les réponses possibles à cette question : pourquoi le travail domestique est-il réalisé gratuitement et volontairement par les femmes au sein du couple ou à celui de la famille ? – celle liée aux ressorts psychoaffectifs de la domination est rarement au centre de la réflexion sociologique. Elle nécessite le concours de la psychodynamique du travail, notamment si l’on considère la dimension des affects comme étant centrale dans la prise en charge du travail domestique par les femmes.
Cette note de recherche – puisqu’elle présente quelques réflexions provisoires, étape d’un programme de travail et non point d’arrivée, avec la référence à des problématiques en cours d’élaboration, c’est-à-dire non abouties – a pour but de réexaminer les notions de « servitude volontaire » (La Boétie), de « consentement » à la domination (N.-C. Mathieu) et d’interroger la littérature sociologique sur un point soulevé il y a vingt ans par Sonia Dayan (1982) et peu repris ensuite : celui du « sentiment amoureux et du travail des femmes ». « Ce sentiment amoureux » n’est pas par ailleurs défini dans ce texte, même s’il constitue un postulat de départ. Je renvoie aux développements de C. Dejours, dans ce numéro de Travailler, sur les trois éléments constitutifs de l’amour (l’identitaire, le sexuel et l’attachement).
 
Travail, subjectivité et affectivité : l’approche psychodynamique
 
 
Deux questions traitées dès 1986-1987 par le Séminaire interdisciplinaire sur « Plaisir et souffrance dans le travail » (C. Dejours, 1987-1988) sont pertinentes dans cette recherche sur les ressorts de la servitude domestique :
Travail et subjectivité, notamment le rapport entre subjectivité et productivité. Une recherche sur les entreprises industrielles au Japon avait montré la manière dont les modalités spécifiques des relations conjugales et des rapports amoureux et de couple au Japon étaient mises au profit d’une élévation de la productivité du travail (C. Dejours [sous la dir. de] 1988, t. II : 144 et suiv.) ; on pourrait y constater avec étonnement la convergence existante avec l’analyse, par la psychopathologie ou la psychodynamique du travail [2], de ce que j’appelais les » énigmes « et de ce que C. Dejours (1988) appelait les « mystères » de la productivité. La souffrance pouvait être à l’origine d’un accroissement de celle-ci, sous la forme d’une autoaccélération compulsive. Des facteurs non technologiques et non économiques pouvaient, ainsi, être fondamentaux dans l’explication des mécanismes à l’origine de la productivité du travail par la sociologie et par la psychodynamique du travail.
Quels facteurs ? Ceux de l’ordre de la subjectivité et de l’intersubjectivité : les affects, dans un cas, la souffrance au travail ; dans l’autre, les rapports conjugaux et de couple au Japon. Dans les deux cas, travail et affects étaient indissociables.
Il faut aussi ajouter l’importance de scruter la subjectivité dans l’ordre du discours pour saisir les différences entre les sexes. Je pense aux « kandôshi » – mots subjectifs – littéralement « mots exprimant des émotions » en japonais ( a – e – ara – maa). Un seul point attire les linguistes dans les mots de cette catégorie, qui n’ont pas de référence notionnelle et traduisent une attitude affective du sujet parlant, selon Hiroko Oshima (2000) : il s’agit de la différence de sexe du locuteur : par exemple, « ara » est utilisé par les femmes, mais « are » plutôt par les hommes. Serge Leclaire a effectué des analyses comparables sur l’ordre du discours et la discrimination sexuée pour la langue française.
Travail et affectivité : l’étude des ressorts psychoaffectifs de la domination est intéressante à un double titre : premièrement, l’idée de la réalisation du travail domestique par amour situe dans le même champ affectivité, travail et domination ; deuxièmement, pour répondre à la question : est-ce que le travail (domestique) des femmes est propice à la sublimation ? Le recours à la psychodynamique du travail semblait pertinent. Il s’agissait de questionner la théorie freudienne de la sublimation à partir de l’introduction de la différence de sexes et de classes sociales : les individus n’ont pas tous le même accès à la sublimation entendue comme créativité, Å“uvre, inscription au sein d’un collectif. Est-ce que ces caractéristiques sont réunies dans la réalisation du travail domestique ? La question est rarement posée. Si la sublimation ne peut se jouer que dans le champ du travail, tout travail n’est pas forcément sublimatoire : il s’agit ici d’un autre angle d’analyse du travail domestique, qui convoque le rapport entre subjectivité et travail.
Pour revenir au premier aspect, travail domestique et affect, accomplir du travail gratuit (modalités très contrastées telles que le travail domestique répétitif, le soin aux enfants (« care »), la gestion familiale de la sociabilité, etc.) par affect contribue à perpétuer la domination masculine ; l’action liée à l’amour est en soi une énigme. Il est pertinent d’évoquer ici les « grèves du sexe » historiques, mythologiques ou utopiques, dans la mesure où elles représentent une proposition d’inaction : un arrêt de l’amour (ou du désir) et l’expression peut être celle d’une « haine de genre [3] » et la complexité des affects doit être interrogée pour expliquer le comportement des femmes dans la sphère domestique. Or, la sociologie est mal outillée pour traiter des affects tels que le sentiment amoureux, sauf à ne considérer que les aspects sociaux de ceux-ci, leur « structuration sociale » (cf. l’article pionnier de S. Dayan-Herzbrun, 1982 : 120). Ainsi, le concours de la psychodynamique du travail est indispensable, notamment en vertu de son ouverture aux questions liées à la différence entre les sexes (P. Molinier, 1995, 2002a, b ; C. Dejours, 1996, 1998 ; Collectif, 1996).
 
Psychodynamique du travail et rapports sociaux de sexe
 
 
La question lancée par D. Kergoat : « La psychopathologie du travail, dans son approche de la souffrance et du plaisir au travail, peut-elle faire l’économie des rapports sociaux de sexe ? » reste toujours d’actualité (H. Hirata, D. Kergoat, t. II, 1988 : p. 152). Mais cette dimension des rapports sociaux hommes-femmes, de la virilité et de la muliérité en tant que constructions sociales, a été intégrée de manière assez centrale tant dans la production scientifique que dans les activités (notamment les trois Colloques internationaux de psychodynamique et psychopathologie du travail) du laboratoire créé par C. Dejours dans les années quatre-vingt-dix. D’autre part, à la question inverse : peut-on faire l’économie de la psychodynamique du travail dans une approche en termes de division sexuelle du travail ? On peut trouver une réponse claire dans un article récent de Danièle Kergoat : dans la mesure où « l’activité de travail est production de soi » […], l’on ne peut « penser le travail, y compris sociologiquement, sans prendre en compte la subjectivité » (D. Kergoat, 2001).
Deux problématiques de recherche peuvent être évoquées où le rapport entre sociologie des rapports sociaux de sexe et psychodynamique du travail apparaît dans une dynamique de coopération et de contribution réciproque :
• L’analyse de la division sexuelle du travail dans son versant variabilité, changement, historicité en opposition à la dimension permanence, « perdurance », continuité des rapports sociaux de sexe, est à mon avis notablement éclairée par la conceptualisation en termes d’« identité sexuelle ». La théorie psychodynamique de la sexualité contribue à saisir la nature de la continuité des rapports sociaux de sexe dans et hors travail ; ces rapports travail/hors-travail avaient déjà été théorisés par la sociologie des rapports sociaux dès les années soixante, mais est remarquable la manière dont la psychodynamique du travail s’en empare en tant que problématique dès le début des années quatre-vingt. Cette dynamique des rapports travail/hors-travail contribue également à éclairer la reproduction dans le temps d’un invariant : la hiérarchie entre les sexes, avec la suprématie du masculin, ce qui est conceptualisé par Danièle Kergoat en termes de « division sexuelle du travail, enjeu des rapports sociaux de sexe », par Françoise Héritier en termes de « valence différentielle des sexes ».
• La centralité du travail. Le statut du travail dans la construction conceptuelle de la psychodynamique du travail, notamment par la mise en question de la « séparation strictement spatiale » entre travail et hors-travail […] « séparation contredite dès que l’on fait référence à la dynamique des processus psychiques et sociaux » (C. Dejours, 1993 : p. 251) contribue à penser le travail dans un sens large – professionnel/domestique ; formel/informel ; rémunéré/non rémunéré – telle que nous le faisons. Théorie de la sexualité et théorie de la division sexuelle peuvent se conjuguer pour saisir « la dimension du travail dans le fonctionnement psychique » (C. Dejours, in Collectif, 1996 : p. 9) et, inversement, pour appréhender les fonctions psychiques opérant dans la division sexuelle du travail (cf. les analyses de D. Kergoat, in C. Dejours, sous la direction de, t. II, 1988, p. 152 et suiv.).
 
De la « servitude volontaire » et du « consentement » à la domination
 
 
Si le concours de la psychodynamique du travail est indispensable pour saisir le plan des affects à l’Å“uvre dans la réalisation du travail domestique par les femmes, l’ouverture de cette perspective d’analyse est redevable à la conceptualisation du consentement à la domination par N.-C. Mathieu. La prise en compte des notions de servitude volontaire (La Boétie, 1576, 1993) et celles de consentement (Nicole-Claude Mathieu, 1985, 1991) est dès lors heuristique, celles-ci ayant un pouvoir explicatif fort dans le cadre de cette problématique reliant travail et affectivité, même si, séparés par quatre siècles, par leurs disciplines, et par leurs objets, leur dialogue peut paraître à la première vue improbable.
En effet, ils parlent du même sujet, même si l’un, La Boétie, se réfère à la monarchie, à la tyrannie, aux régimes politiques et le rapport entre les masses et le peuple d’une part, au tenant du pouvoir, d’autre part ; et l’autre, N.-C. Mathieu, au rapport entre le groupe des femmes et le groupe des hommes : dans les deux cas, le problème posé est celui de la participation des dominé(e)s à leur asservissement. L’étonnement que l’on peut ressentir à la vue de la réalisation, par les femmes, du travail domestique gratuit au sein de la famille – et cela peut inclure les femmes qui ont une « conscience de genre » – rejoint celui de La Boétie à la vue de l’ampleur de l’asservissement à un roi ou à un tyran [4].
Cependant, entre ces deux auteurs, le dialogue n’existe pas vraiment – N.-C. Mathieu se réfère une seule fois à La Boétie dans son texte « Quand céder n’est pas consentir » (1991 : p. 131 et suiv.), pour dire que J. Gabel citait le Discours sur la servitude volontaire de La Boétie comme « classique méconnu du problème de l’aliénation », « mentionnant toutefois que l’acceptation n’est qu’un des éléments possibles du mécanisme psychique en question » (1991 : p. 153). Pour N.-C. Mathieu, l’idée d’un « consentement » à la domination – développée par M. Godelier [5] – est fondée sur « l’idée fausse d’une symétrie de la conscience entre oppresseur et opprimé(e) », sur l’idée que les femmes ont une conscience claire du fait qu’elles sont dominées et qu’elles ont une position à des « sujets identiques au dominant » (1991 : p. 127). Or, selon N.-C. Mathieu, les femmes ne consentent jamais. Elles « cèdent ». Céder, c’est une servitude involontaire.
Le consentement, fondement de la servitude volontaire pour La Boétie, désigne l’absence de rapports d’amitié et d’égalité (supposé par l’« Un »), mais plutôt l’existence de la hiérarchie : un point de convergence important avec l’analyse du rapport des dominées aux dominants chez N.-C. Mathieu. Comme pour Aristote, qui assimile amitié à égalité, pour La Boétie « l’amitié est détruite quand à la similarité entre pairs se substitue la hiérarchie séparant supérieurs et inférieurs » (Marilena Chaui, 1987 : p. 202).
En revanche, le concept de travail est totalement absent chez La Boétie, à l’inverse de la notion de la division sexuée des tâches dans l’analyse de N.-C. Mathieu. Or, on sait à quel point le travail est une médiation essentielle pour conceptualiser domination, consentement et résistance du point de vue d’une sociologie des rapports sociaux de sexe, mais aussi du point de vue de la psychodynamique du travail (C. Dejours, 2000, notamment, p. 112 et suiv. ; C. Dejours, 2001, Conclusion et p. 197 et suiv.).
Françoise Collin développe aussi cette idée de l’ambiguïté foncière du rapport des femmes à leur domination en utilisant l’expression « esclavage volontaire des femmes » : la complexité du consentement des dominé(e)s est au centre de son analyse. Cette complexité vient d’abord du rapport en même temps d’intériorité et d’extériorité : « L’oppresseur n’est pas pour elles un ennemi extérieur : il est leur partenaire le plus intime, installé au cÅ“ur de leur vie privée et même de leur corps. » (F. Collin, 1978 : p. 268.) Elle vient ensuite du fait des bénéfices, « gratifications réelles ou symboliques, affectives ou illusoires », qu’accorde, même à ses victimes, l’acceptation d’une situation d’oppression (sur les « bénéfices du consentement » cf. aussi C. Dejours, 2001 : p. 198). Enfin, il s’agit ici de penser « l’esclavage » ou la servitude volontaire des femmes comme une figure du masochisme, thèse polémique sur laquelle le débat – ouvert depuis longtemps (cf. aussi Joan Rivière, 1994, [1929]) – est loin d’être clos.
Je me situe, pour ma part, dans cette perspective d’analyse de la complexité et de l’ambivalence du « consentement » des dominé(e)s, liées à ce que Hélène Le Doaré (2001 : p. 10) appelle « l’ambivalence des relations affectives et physiques », tout en étant attentive aux risques de la « tentation naturaliste » (Alain Morice, 1999 : p. 209) et convaincue que la « dévalorisation » (sociale, c’est moi qui ajoute) « du sujet » (femme, en l’occurrence) doit constituer un préalable à cette analyse. En effet, l’existence des rapports de force et des rapports de pouvoir avec leurs relais institutionnels me paraît devoir constituer le point de départ obligé de toute analyse sociologique du « consentement » et de la « servitude volontaire » des femmes.
 
Sentiment amoureux et travail : le point de vue des sociologues
 
 
Il s’agit ici de réétudier la littérature sociologique développée dans les années quatre-vingt sur le travail domestique et l’amour, et en premier lieu le texte pionnier de Sonia Dayan-Herzbrun sur « Production du sentiment amoureux et travail des femmes » (1982). Elle lie d’emblée travail et affectivité, considérant que la dissymétrie des positions occupées par les hommes et par les femmes dans la relation amoureuse et dans les sentiments (1982 : p. 119) est au fondement même de la division sociale du travail. Si le travail (salarié) des femmes fait problème, c’est justement, selon Sonia Dayan-Herzbrun (1982 : p. 114), parce qu’elles sont considérées comme « pourvoyeuse(s) de travaux domestiques et… d’amour ». Sa démarche consiste, ainsi, à analyser d’un point de vue sociologique le sentiment amoureux, considéré comme un phénomène social, produit dans certaines conditions et situé culturellement (1982 : p. 123 et suiv.).
Tant pour Danielle Chabaud-Rychter, Dominique Fougeyrollas-Schewebel et Françoise Sonthonnax (1985) que pour Christine Delphy et Diane Leonard (1992), il y a reconnaissance de l’affectivité dans les rapports au sein de la famille, mais elle n’est pas au centre de l’analyse. Ce qui est au centre de l’analyse, chez les premières, ce sont les pratiques sociales des femmes et des hommes dans l’espace (et le temps) du travail domestique. Chez les secondes, c’est le travail des femmes pour les hommes, à l’intérieur des rapports familiaux, travail pratique, émotionnel, sexuel, de procréation et symbolique, ce qui inclut le travail domestique ; le travail d’aide professionnel aux hommes ; le service « émotionnel » pour les membres de la famille, le soin aux enfants et aux malades ; le service sexuel aux conjoints ; l’éducation des enfants (C. Delphy, D. Leonard, 1992 : p. 23).
Pour Louise Vandelac et al., amour et travail sont indissociables et traités d’emblée comme deux dimensions essentielles de l’ordre domestique. L’analyse du travail domestique ne laisse pas de côté « les dessous de la production domestique » (sous-titre de leur ouvrage Du travail et de l’amour, 1985, 2e édition 1988). Elles n’évacuent pas la question des fondements de son renouvellement à travers les temps. Le mot « amour », concept fourre-tout, se conjugue aussi au masculin et au féminin (p. 368) : ce constat répond d’avance à ceux(celles) qui s’interrogent sur l’(absence d’)amour de leurs conjoints et amants qui se dérobent au partage des tâches domestiques et au rapport de service envers leurs épouses et enfants…
Pierre Bourdieu dissocie, à l’inverse, volontairement amour et travail : le concept de travail et de division sexuelle du travail, présent dans son ouvrage, est absent du « post-scriptum sur la domination et l’amour » (P. Bourdieu, 1998 : pp. 116-119). L’amour apparaît comme une parenthèse dans les rapports de domination, comme une exception à la loi de la domination masculine, une mise en suspens de la violence symbolique. La question rhétorique peut être comme « forme suprême, parce que la plus subtile, la plus invisible, de cette violence ? » reste sans réponse, sinon par l’affirmation que « l’amour est domination acceptée » (p. 116), formule très proche de celle de la « servitude volontaire ».
Mais dans son cas, à l’inverse de Aristote ou de La Boétie, il n’y a pas opposition entre amour et amitié (p. 117) : pour Bourdieu il s’agit, dans les deux cas, de la mise en suspens de la force et des rapports de force, « trêve miraculeuse » (p. 117) où les hiérarchies cessent de s’affirmer.
 
La sociologie du travail domestique : le rapport de service
 
 
Si l’ensemble des notions réexaminées – servitude volontaire, consentement, sentiment amoureux – éclairent le cadre problématique de la servitude domestique, l’analyse – incontournable pour la sociologue – se situe dans le domaine des conditions de réalisation du travail domestique et des rapports sociaux au sein desquels il s’effectue (cf. L. Vandelac et al., 1985 ; Chabaud-Rychter, D., Fougeyrollas-Schwebel, D., Sonthonnax, F., 1985 ; C. Delphy, 1992 ; G. Cresson, 1995 ; A. Dussuet, 1997).
Les recherches récentes, dans la continuité des travaux sociologiques des années quatre-vingt, quatre-vingt-dix cités ci-dessus, tendent à montrer que la modalité privilégiée d’entrée en relation avec l’autre, dans le cadre domestique, de démonstration de l’affect dans un rapport intersubjectif est, pour les femmes, la relation de service : « La structure du travail domestique renvoie au rapport social de service. Dans le travail domestique, les femmes sont au service de leur mari et de leurs enfants, au service de leur famille. » (Chabaud-Rychter, D., Fougeyrollas-Schwebel, D., Sonthonnax, F., 1985 : p. 47 ; cf. également Fougeyrollas-Schwebel, D. [coord.], 2000) : c’est ce constat qui est renouvelé et élargi aujourd’hui, à partir de différents terrains et objets de recherche, notamment à partir des emplois de service (cf. Fougeyrollas-Schwebel [coord.], 2000).
Les nouvelles approches sur le travail domestique effectué par les femmes au sein d’un couple considèrent, notamment, le fait que les modalités de sa réalisation varient selon les classes sociales et selon les possibilités autant économiques – du couple – que sociétales (disponibilité d’une main-d’Å“uvre pour le travail domestique rémunéré). La crise économique et le chômage de masse avec l’émergence des « emplois de proximité », transformant le statut du travail domestique par le processus de « salarisation » d’un certain nombre de ses dimensions, a aussi contribué à éclairer autrement la problématique de la servitude domestique.
 
Conclusion
 
 
L’analyse du travail domestique comme relation de « service-servitude » volontaire, se déployant dans le cadre du couple et de la famille, renoue avec les analyses aujourd’hui classiques sur la « disponibilité permanente » (cf. Chabaud-Rychter et al., 1985). Cependant, cette approche sociologique a ses limites : elle ne peut pas traiter de l’irréductibilité des rapports singuliers et des sentiments qui fondent, au moins partiellement, cette disponibilité à autrui. Ces rapports singuliers résistent, d’autre part, à toute tentative de généralisation tant à la notion de consentement des dominé(e)s, c’est-à-dire la clairvoyance des sujets sexués dotés de conscience, qu’à celle de cécité du groupe des femmes dans son ensemble pratiquant la « servitude involontaire ». Entre les deux, la reproduction domestique – « ce travail d’amour » – comme la nomment Louise Vandelac, Diane Bélisle, Anne Gauthier et Yolande Pinard (1988 : p. 15 ; cf. aussi G. Cresson, 1995) continue à se faire, reproduisant en même temps que l’ordre domestique le rapport d’oppression/domination. L’énigme des ressorts de la servitude domestique reste entier et impose la poursuite d’un travail de recherche non seulement sociologique, mais aussi historique (cf. dans ce sens la contribution de C. Dauphin, A Farge, 2001) et psychodynamique (P. Molinier, M. Grenier-Pezé, 2000 ; C. Dejours, 2001). Je ne pense pas, enfin, qu’il faille opposer une « histoire (ou sociologie, ndla) des femmes sur les formes de domination » à une « histoire (ou sociologie, ndla) des femmes sur l’ambiguïté du désir et sur le nuancier infini de la rencontre entre hommes et femmes » (A. Farge, C. Dauphin, 2001 : p. 8). Au-delà des choix épistémologiques et d’objet, au-delà des choix politiques de la/du spécialiste, la complémentarité de ces deux démarches de connaissance me semble évidente. Interroger l’ambivalence de la séduction (C. Dejours, 2001) peut faire avancer l’analyse de la reproduction des rapports de domination dans la sphère domestique.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Barrère-Maurisson M.-A., Buffier-Morel M., Rivier S., 2001, « Partage des temps et des tâches dans les ménages », Cahiers Travail et Emploi, Dares/Ministère de l’Emploi et de la Solidarité, Paris, La Documentation française.
·  Bourdieu P., 1998, La domination masculine, Paris, Seuil, 142 p.
·  Brousse C., 1999, « La répartition du travail domestique entre conjoints reste très largement spécialisée et inégale », in France, portrait social, Insee, pp. 135-151.
·  Chabaud-Rychter D., Fougeyrollas-Schwebel D., Sonthonnax, F., 1985, Espace et Temps du Travail domestique, Paris, Méridiens, Klincksieck, 156 p.
·  Chadeau A., Fouquet A., 1981, « Peut-on mesurer le travail domestique ? », Économie et Statistique, n° 136, pp. 29-42.
·  Collectif, 1996, Travailler 28, Adolescence, printemps 1996, tome XIV, n° 2 (cf. en particulier les articles de C. Dejours, M.-P. Guiho-Bailly, P. Molinier, R. Canino).
·  Collin F., 1978, « No Man’s Land : Réflexions sur “l’esclavage volontaire” des femmes », in Macciocchi Maria A., Les femmes et leurs maîtres, Paris, Christian Bourgois, pp. 261-289.
·  Chaui M., 1987, « Amizade, recusa do servir », in Discurso da servidão voluntaria Etienne de La Boétie, Edição bilingue, São Paulo, Brasiliense, pp. 173-239.
·  Cresson G., 1995, Le Travail domestique de santé, Paris, L’Harmattan, 346 p.
·  Dauphin C., Farge A., (sous la dir. de), 2001, Séduction et sociétés. Approches historiques, Paris, Seuil, 345 p.
·  Dayan-Herzbrun S., 1982, « Production du sentiment amoureux et travail des femmes », Cahiers internationaux de Sociologie, vol. LXXII, pp. 113-130.
·  Dejours C., (sous la dir. de), 1987, 1988, Plaisir et souffrance dans le travail, Paris, Aocip, t. I, 145 p. ; t. II, 208 p.
·  Dejours C., [1980], 1993, Travail, Usure mentale : Essai de psychopathologie du travail, 2e éd. augmentée, Paris, Bayard.
·  Dejours C., 2000, « Différence anatomique et reconnaissance du réel dans le travail », in Molinier P., Pezé M., (coord.) (cf. bibliographie ci-dessous).
·  Dejours C., 2001, Le corps, d’abord. Corps biologique, corps érotique et sens moral, Paris, Payot, 215 p.
·  Delphy C., 1998, L’ennemi principal. Économie politique du patriarcat, tome i, Paris, Syllepse, 293 p.
·  Delphy C., Leonard D., 1992, Familiar Exploitation. A New Analysis of Marriage in Contemporary Western Societies, Cambridge/Oxford, Polity Press, 300 p.
·  Dussuet A., 1997, Logiques domestiques. Essai sur les représentations du travail domestique chez les femmes actives de milieu populaire, Paris, L’Harmattan, 1997.
·  Enriquez E., 2000, « La Boétie et la servitude volontaire », Communication au xvie Congrès mondial de l’Aislf, Québec, 3-7 juillet.
·  Fougeyrollas-Schwebel D., (coord.), 2000, « La relation de service. Regards croisés », Cahiers du Genre, n° 28, 2/2000.
·  Godelier M., 1982, La Production des grands hommes. Pouvoir et domination masculine chez les Baruya de Nouvelle-Guinée, Paris, Fayard, 1982, 370 p.
·  Hirata H., Kergoat, D., 1988, « Rapports sociaux de sexe et psychopathologie du travail », in C. Dejours (sous la direction de), Plaisir et souffrance dans le travail, tome II, Paris, Aocip, pp. 131-163.
·  Kergoat D., 2001, « Le rapport social de sexe. De la reproduction des rapports sociaux à leur subversion », Actuel Marx, n° 30, 2001, pp. 85-100.
·  La Boétie É. (de), 1993, [1576], Le discours de la servitude volontaire, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 307 p.
·  Le Doaré H., 2001, « Les femmes sont-elles différentes ou divisées ? Une question posée aux mouvements sociaux », Communication au Colloque « Le féminisme, un lieu pour vivre et penser la diversité », Montréal, 12-13 juin.
·  Mathieu N.-C., 1991, L’anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, Paris, Côté femmes, 291 p.
·  Molinier P., 1995, Psychodynamique du travail et identité sexuelle, thèse de Psychologie, Cnam, Lille, Centurion.
·  Molinier P., 2002, « Le continent noir de la féminité : sexualité et/ou travail ? », Cliniques méditerranéennes, 4e trimestre, à paraître.
·  Molinier P., 2002, « Féminité sociale et construction de l’identité sexuelle : perspectives théoriques et cliniques en psychodynamique du travail », à paraître.
·  Molinier P., Grenier-Pezé M., (coord.), 2000, « Variations sur le corps », Cahiers du Genre, n° 29, 3/2000.
·  Morice A., 1999, « Recherches sur le paternalisme et le clientélisme contemporains : méthodes et interprétations », Mémoire pour l’habilitation à diriger des recherches, Paris, Ehess, 227 p.
·  Oshima H., 2000, « Quelques mots subjectifs en japonais », in Actes du 1er, Colloque d’Études japonaises, Université Marc Bloch, Strasbourg, 5-6 mai 2000, pp. 173-184.
·  Rivière J., 1994, [1929], « La féminité en tant que mascarade », in Féminité Mascarade, études psychanalytiques réunies par Marie-Christine Hamon, Paris, Seuil, 1994.
·  Sangolt L., 1999, « To count or not to count : Increasing the visibility of household labour in national accounting », in Nordic Journal of Women’s Studies, nr 1, vol. VII, pp. 63-77.
·  Vandelac L., Bélisle D., Gauthier A., Pinard Y., 1985, 1988, 2e éd., Du travail et de l’amour. Les dessous de la production domestique, Montréal/Paris, Ed. Saint-Martin/Syros, 418 p.
 
NOTES
 
[1]Selon L. Sangolt la Norvège a été le seul pays industrialisé ayant incorporé la valeur du travail domestique dans la comptabilité nationale pour une courte période après la Seconde Guerre mondiale et continue aujourd’hui à développer des projets dans ce sens.
[2]Sur le changement de la dénomination, en 1992, de psychopathologie à psychodynamique du travail, pour indiquer l’élargissement du champ d’analyse – à la dynamique autour des enjeux de la santé mentale – au-delà des seules maladies du travail – cf. C. Dejours, 1993 : pp. 8-10.
[3]Je renvoie à l’élaboration de ce concept par Danièle Kergoat et aux échanges sur la haine dans le 3e Colloque international de psychodynamique et de psychopathologie du travail des 1-2-3 février 2001.
[4]Cette idée d’« étonnement » à l’origine de Le discours de la servitude volontaire a été développé par E. Enriquez, 2000.
[5]« Car la force la plus forte des hommes n’est pas dans l’exercice de la violence, mais dans le consentement des femmes à leur domination, et ce consentement ne peut exister sans qu’il y ait partage par les deux sexes des mêmes représentations, qui légitiment la domination masculine » (M. Godelier, 1982 : p. 232).
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Selon L. Sangolt la Norvège a été le seul pays industrialis...
[suite] Suite de la note...
[2]
Sur le changement de la dénomination, en 1992, de psychopat...
[suite] Suite de la note...
[3]
Je renvoie à l’élaboration de ce concept par Danièle Kergoa...
[suite] Suite de la note...
[4]
Cette idée d’« étonnement » à l’origine de Le discours de l...
[suite] Suite de la note...
[5]
« Car la force la plus forte des hommes n’est pas dans l’ex...
[suite] Suite de la note...