Travailler
Martin Média

I.S.B.N.2914649053
200 pages

p. 111 à 134
doi: en cours

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Enquête

n° 8 2002/2

2002 Travailler Enquête

« Tu fais trop de sentiment », « Bien-être animal », répression de l’affectivité, souffrance des éleveurs

Jocelyne Porcher Bergerie nationale
La légitimité morale et économique des systèmes industriels et intensifs de productions animales mis en place en France à partir des années 1960 est, à plus d’un titre, contestée aujourd’hui. Les critiques sont notamment formalisées par la question du « bien-être animal ». Mais les éleveurs sont également touchés par la violence de ces systèmes et par une organisation du travail désincarnée qui les contraint à réprimer la part affective et relationnelle de leur travail. La souffrance engendrée par ces systèmes interroge le sens même des activités d’élevage et la pérennité du lien social construit par dix mille ans d’histoire partagée avec les animaux domestiques.Mots-clés : élevage, productions animales, affectivité, plaisir et souffrance au travail, bien-être animal. The moral and economic legitimacy of industrial and intensive animal production systems established in France in the nineteen sixties is being strongly debated. Critics are particularly concerned about the « animal welfare » issue. However, producers themselves are also being affected by the violence of these systems and by the organization of alienated labor, which forces them to repress the relational and affective parts of their work. The suffering generated by these systems questions the purpose of the breeding activities themselves and the permanence of the social links constructed over ten thousand years of history shared with domestic animals.Keywords : animal farming, animal factory, affectivity, pleasure and suffering at work, animal welfare. La legitimidad moral y económica de los sistemas industriales e intensivos de producciones animales establecidas en Francia a partir de los años sesenta esta siendo fuertemente debatida. Los críticos se preocupan particularmente por la cuestión del « bienestar animal ». Sin embargo, los productores también están siendo afectados por la violencia de dichos sistemas y por la organización del trabajo alienado que los obliga a reprimir la parte afectiva y relacional de su trabajo. El sufrimiento generado por estos sistemas cuestiona el sentido mismo de las actividades de crianza y la perennidad del lazo social compuesto por diez mil años de historia compartida con los animales domésticos.Palabras claves : crianza, producciones animales, afectividad, placier y sufrimiento en el trabajo, bienestar animal.
Le développement des systèmes industriels et intensifs, notamment depuis les années 1960 en France, a conduit à de profondes transformations des représentations de l’animal d’élevage et du métier d’éleveur. Entre élevage et « productions animales », le travail en élevage a quasiment été réduit à sa seule rationalité économique. Les contenus relationnels du métier, majoritairement considérés par l’encadrement technico-économique des éleveurs comme « improductifs », ont été relégués au rang de vieilles choses aussi désuètes qu’inappropriées au contexte de la guerre économique dans laquelle seraient engagés les filières de productions animales et les éleveurs.
Lorsque les éleveurs peuvent équilibrer les termes de leurs échanges avec les animaux, le métier d’éleveur intègre d’énormes potentialités de plaisir dans le travail et de bonheur. En situation de crises, et plus largement dans le cadre de l’intensification et de l’industrialisation du travail, les éleveurs sont-ils en mesure de travailler avec leurs animaux comme ils estiment devoir le faire ? L’organisation du travail n’est-elle pas productrice d’affects négatifs (culpabilité, honte, remords, sentiment de trahison, d’incompétence, d’insuffisance…) qui constituent une charge mentale douloureuse à porter ?
Après un bref retour sur la mise en place des « productions animales » en France, je montrerai succinctement que la thématique scientifique du « bien-être animal » s’est construite, dans le contexte d’une intensification constante du travail, sur le déni de la souffrance au travail des hommes et des animaux. Je montrerai ensuite, à partir de résultats d’enquêtes [1], qu’en dépit des transformations profondes du travail en élevage les éleveurs ont gardé un lien affectif envers leurs animaux, lien qu’ils considèrent dans leur grande majorité comme constitutif de leur travail et constructeur de leur identité. La pérennité de cette relation entre hommes et animaux dans le contexte actuel des activités d’élevage est toutefois cause de souffrance, car elle perdure en opposition aux injonctions contraires et de plus en plus paradoxales de l’encadrement technique, économique et scientifique des éleveurs et à une organisation du travail fondée sur la division du travail et la mise à distance de l’autre, humain ou animal.
 
Les productions animales, une industrie comme les autres
 
 
Dans les sociétés occidentales, le développement du christianisme, la primauté du cartésianisme puis le développement du capitalisme industriel ont consacré un changement radical du rapport des hommes à la nature et à l’animal. L’Angleterre au xviiie siècle, puis la France et les États-Unis au xixe, au nom du Progrès et de la Science, instaurent avec l’animal d’élevage un rapport unilatéral dont l’objet essentiel devient le profit. Les usines et les hauts-fourneaux crachent leurs marchandises à une vitesse de plus en plus accélérée en même temps qu’évoluent et se rationalisent les systèmes d’élevage. La zootechnie, science de l’exploitation raisonnée des animaux domestiques, va concourir à faire d’une grande partie des activités d’élevage un processus industriel spécialisé et rentable, et des éleveurs liés à ces industries les ouvriers actifs et apparemment sans état d’âme d’une production massive de matière animale [2], Coupés de leur histoire et de celle de leurs animaux, travaillant de plus en plus en « hors sol », c’est-à-dire séparés du milieu naturel, ces « producteurs » vont devoir Å“uvrer sur un temps raccourci et circonscrit aux seules limites de leur filière.
La volonté d’industrialiser l’élevage participe d’un projet très clairement affirmé et revendiqué par les zootechniciens français de la fin du siècle dernier, fondateurs de la discipline. Industrialiser, c’est exploiter industriellement, c’est-à-dire par les moyens et les méthodes de l’industrie, laquelle est définie comme l’ensemble des activités économiques ayant pour objet l’exploitation des matières premières et leur transformation en biens de production ou de consommation. Il s’agit, alors qu’émerge la société industrielle en France, de faire participer l’élevage à ce mouvement et de le transformer, avec l’appui de la science, en un ensemble d’activités coordonnées et rentables pour la Nation. Ce processus, et les innovations techniques qui l’ont progressivement servi, était déjà amorcé en Angleterre et représentait un modèle pour un grand nombre de zootechniciens français. Notons que cet objectif industriel n’a vraisemblablement pas obtenu l’adhésion immédiate des éleveurs, agronomes et vétérinaires de l’époque, comme en témoigne A. Sanson lui-même : « On aura peine à croire, dans l’avenir, que cette façon de poser le problème zootechnique ait pu être considéré comme révolutionnaire, et qu’il ait fallu tant d’efforts pour le faire admettre […] on ne pourra point s’expliquer que la production animale ait été, depuis si longtemps, envisagée autrement que comme une industrie obéissant avant tout aux lois économiques, de même que toutes les autres » (Sanson, 1907, p. 8). La critique morale du traitement des animaux dans ces systèmes industriels apparaît conjointement à leur développement, comme en témoignent par exemple les propos de L. de Lavergne sur « l’école nouvelle » de l’élevage anglais [3] ou le roman d’Upton Sinclair consacré au travail dans la filière viande américaine du début du siècle (Sinclair, 1906) et comme le souligne l’émergence en France des premières institutions de défense des animaux [4].
La « machine animale zootechnique » est donc le moyen d’une fin qui est l’industrialisation de l’élevage et l’augmentation de productivité de cette activité : « L’élevage doit intensifier sa production pour achever de combler le déficit d’après-guerre, augmenter les unités fournies par le cheptel et conquérir, pour les reproducteurs de nos meilleures races, sur le marché mondial la place à laquelle leur donnent droit leurs qualités. Pour cela, il doit travailler au relèvement du rendement individuel afin d’assurer une productivité plus grande : on peut même avancer que l’augmentation du rendement individuel est un facteur de production plus efficace que l’augmentation brute de l’effectif global. Aussi faut-il orienter dans cette direction tous les efforts des éleveurs. » (Dechambre, 1928, p. 233) L’animal étant une machine et la zootechnie la science de l’exploitation raisonnée de ces machines, il est clair que « la perfection pour l’organisation de la production zootechnique consiste, comme pour l’organisation de toute production industrielle, dans la division du travail, c’est-à-dire dans la spécialisation des animaux » (Charnacé, 1869, p. 55).
Ce projet industriel n’était certes pas perceptible pour la masse atomisée des éleveurs que l’on appelait au « développement » et qui, notamment en Bretagne, ont été rapidement « encadrés » et orientés dans la direction voulue. L’objectif affiché dans le cadre institutionnel du développement agricole en France après la Seconde Guerre mondiale n’est pas en effet l’industrialisation de l’élevage, mais sa rationalisation ou sa modernisation, modernisation qui répondait pour de nombreux agriculteurs à un désir d’amélioration de leurs conditions de vie et à la perspective d’une « parité » de mode de vie avec les citadins : « En 1956, les jeunes agriculteurs, par la voix de Michel Debatisse, cautionnèrent cette nouvelle orientation en se déclarant, contre leurs aînés, favorables à l’exode, à la réforme des structures, à la modernisation. » (Mendras, 1995, p. 302.)
Le nombre des exploitations agricoles, qui était de 2,5 millions en 1950, de 1,3 million en 1979, est aujourd’hui en France de 664 000 [5] : 400 000 d’entre elles, dites « professionnelles », totalisent 95 % du potentiel agricole [6]. Les entreprises d’abattage, 767 en 1980, sont aujourd’hui 339 dont la moitié sont des abattoirs industriels privés qui réalisent 80 % des tonnages. Une vingtaine d’abattoirs essentiellement privés concentrent 47 % des tonnages (Fraysse et al., 2001). Le processus de concentration des exploitations et d’intensification du travail se poursuit. Les structures industrielles actuellement mises en place visent à limiter le personnel et à accroître le niveau d’automatisation des systèmes. Cette orientation s’accompagne d’une stratégie de délocalisation d’une partie des productions animales – de l’engraissement notamment – vers certains pays d’Amérique du Sud [7]. En système industriel, le nombre de truies dont doit s’occuper un couple d’éleveurs pour être rentable tend aujourd’hui vers 300. Dans le même cadre, l’effort que doit faire l’animal pour (se) produire a été considérablement accentué. La production moyenne des vaches laitières a augmenté de 41 % depuis 1984 : 75 % d’entre elles se trouvent dans des troupeaux de plus de 30 vaches. Grâce à la réduction des « temps improductifs », le nombre de porcelets produits annuellement par une truie est aujourd’hui de 24,6. Il était de 20 en 1980 et de 16,7 en 1971. Le renouvellement des animaux s’est également accéléré. Une truie part aujourd’hui à la réforme après moins de 5 portées (2,5 ans).
 
Le « bien-être animal » : une problématique scientifique construite sur le déni de la souffrance
 
 
La thématique du « bien-être » en élevage émerge, il y a une vingtaine d’années en France, en tant qu’interrogation critique sur les conditions de vie des animaux en systèmes industrialisés et sur les conditions de travail des personnes. L’influence négative de ces systèmes du point de vue de la santé des animaux et donc des performances est soulignée par des vétérinaires, mais également par des économistes, des sociologues et des psychosociologues, lesquels mettent en évidence les limites économiques du processus d’industrialisation et les dégâts qu’il provoque sur la santé mentale des éleveurs [8]. On est alors sur un terrain critique qui concerne à la fois les hommes et les animaux.
À partir des années 1980 néanmoins, le processus d’industrialisation est accéléré. D’un point de vue scientifique, la question du traitement des animaux d’élevage en systèmes industriels est transformée par les experts en problématique du « bien-être animal », c’est-à-dire en problème de recherche sur l’adaptation biologique et comportementale des animaux à ces systèmes. La question des conditions de travail des éleveurs et des salariés est, elle, complètement mise en veilleuse malgré les résistances de nombreux éleveurs au processus d’industrialisation. Dans les élevages, la pression productive s’intensifie, à la fois pour les animaux et pour les hommes, et des normes de « bien-être animal » apparaissent qui résultent pour une petite part des travaux des scientifiques, qui posent leurs questions en termes de stress, de « prix à payer [9] », et de seuil d’acceptabilité sociale des systèmes industriels et, pour beaucoup, du lobbying européen de la protection animale qui développe des positions de plus en plus radicales contre l’élevage industriel, voire contre l’élevage tout court.
On est donc passé en vingt ans d’une critique des systèmes industriels qui était partagée par une partie des citoyens, qu’ils fussent éleveurs, protecteurs des animaux ou chercheurs, à une situation de plus en plus conflictuelle qui oppose, en première analyse, d’un côté les éleveurs et de l’autre les protecteurs des animaux auxquels se rallie via les médias une partie de la société, tandis que les scientifiques se posent en producteurs de faits objectifs. Cette évolution normative qui s’opère de façon ponctuelle et sans cohérence globale du point de vue des systèmes n’a, de fait, rien produit de positif pour la majeure partie des animaux, pas plus que pour les éleveurs ou pour les citoyens protecteurs des animaux. Elle participe au contraire à intensifier le travail et à élargir le fossé creusé entre les éleveurs et leurs animaux par l’organisation collective du travail en systèmes industriels et intensifiés. Elle contribue surtout, en normalisant le travail à partir de critères d’adaptation, d’acceptabilité et de visibilité sociale, à transformer des douleurs visibles en souffrances invisibles, aussi bien pour les hommes que pour les animaux.
Pour les filières de « productions animales », le « bien-être animal » s’inscrit dans le procès des industries de la viande [10], en termes de réponse-marketing à la sensibilité des consommateurs. L’animal est, de sa naissance à sa mort, considéré comme de la matière animale in fine transformée en produit de consommation. Les conditions de travail dans les systèmes industriels ne sont questionnées au sein des filières que du point de vue des limites de rentabilité qu’elles peuvent entraîner (Porcher, 2001). La brutalité ordinaire envers les animaux tend à être discréditée au profit de conduites « douces », car elle est facteur de stress et le stress est facteur de dégradation des qualités des viandes. Ainsi, un centre de formation propose-t-il aux techniciens d’encadrement d’élevages porcins un « pack formation “comportement et productivité” » permettant de faire chez les éleveurs une « check list d’audit stress » et de mettre en place des « stratégies d’amélioration ». Cette contradiction entre la violence intrinsèque du système que subissent hommes et animaux – accrue par l’augmentation des cadences et l’intensification du travail – et les injonctions de « douceur » et de prise en compte du « bien-être animal » sont également perceptibles dans l’organisation du travail en abattoirs :
« C’est sûr que quand il y a un chargement de truies de réforme, bon ben, si jamais le chauffeur est arrivé, en plus il attend pas deux heures, parce que lui aussi il a sa montre, donc c’est sûr qu’il faut que ça avance, y’a toujours les mêmes paramètres qui entrent en jeu, parce que il va pas rendre des comptes en disant, une truie voulait pas avancer, il m’a fallu trois heures pour la charger parce que les patrons ils vont dire non je suis désolé, ça va pas se passer comme ça, donc ben voilà quoi, on tape, faut que ça [11] » ; « […] parce que de toute façon quand on a une bête dans un couloir et qu’elle veut pas avancer, il faut bien faire quelque chose parce qu’on est là pour la faire, faut quand même mettre trente bêtes [12] à l’heure dans, pour tuer donc faut bien les faire avancer » ; « c’est vrai que des fois ça arrive, mais des fois on n’a pas le choix, s’il faut passer dix minutes à pousser un cochon, nous après on se fait engueuler sur la chaîne, parce qu’après il y a des trous ».
Les systèmes industriels de production sont conçus comme si l’éleveur ou le salarié était un être tout entier conduit par une rationalité uniquement économique, et comme si l’animal était un objet sans vie, inexistant, même s’il est de toute évidence un être biologique, puisqu’il a des besoins physiologiques. L’encadrement technico-économique des éleveurs fonctionne sur la base de cette rationalité alors que du point de vue des éleveurs, pourtant, la part affective en élevage est décrite comme un élément central du travail.
Pour les éleveurs, dont une grande majorité (86 %) se perçoit aujourd’hui comme « un maillon d’une chaîne », la différence entre le travail prescrit par l’organisation du travail dans les filières et le travail réel, tel que vécu au quotidien avec les animaux, est immense. La compagnie quotidienne des animaux, les soins, l’attention et, pour une grande partie des éleveurs, l’affection que les éleveurs ont pour les animaux s’inscrivent en complète contradiction avec les procédures de « productions animales ». Pour les éleveurs, le travail réel est accompli avec les animaux et une très forte majorité d’entre eux ne confondent pas l’animal et la viande, car « l’art du boucher ne définit pas l’art du berger [13] ».
 
La relation de travail entre éleveurs et animaux : une inévitable implication de l’affectivité
 
 
Mes résultats de recherche mettent en évidence une forte implication affective des éleveurs envers leurs animaux. Cette implication s’exprime de façon cohérente par le biais des représentations qu’ont les éleveurs de leurs animaux et de leur métier et par la façon dont ils décrivent les éléments relationnels liés au travail. Mon travail a permis de dégager deux grands types d’attitudes des éleveurs envers leurs animaux : une attitude descriptive de rapports d’amitié qui regroupe des représentations positives du statut de l’animal, l’expression d’un lien affectif entre hommes et animaux et de conduites de négociation dans le travail ; une attitude descriptive d’une relation de pouvoir regroupant des représentations réifiées de l’animal d’élevage, un déni du lien affectif et de la communication avec les animaux lié à l’affirmation d’un primat de la rationalité économique sur les sentiments et l’expression d’une domination envers les animaux dans le travail. Les représentations de l’animal et de soi-même et l’implication affective dans la relation aux animaux ont une influence prépondérante sur les conduites des personnes et en retour sur le comportement [14] des animaux. Néanmoins, le réel vécu du travail construit par le système de production et l’organisation collective du travail, en permettant ou non à l’éleveur de travailler en cohérence avec ses représentations et son affectivité, exerce une action constructrice ou « déconstructrice » de premier plan.
« … au lieu d’avoir deux pattes, il y en a quatre »
Les résultats d’enquêtes montrent que le caractère premier des animaux d’élevage, notamment perceptible quand il s’agit de mammifères, est d’être vivant, et d’être vivant fondamentalement de la même manière que les êtres humains. La capacité des animaux d’éprouver plaisir et souffrance et de l’exprimer sans ambiguïté fonde cette perception que l’on retrouve formulée dans les nombreuses analogies présentes dans les discours des éleveurs :
« Pour moi un animal, il faut le soigner quand il est malade, il faut s’en occuper, il faut qu’il ait assez à manger, il faut, il faut s’en occuper comme d’un être humain, pareil [15]. »
Ce statut d’être vivant sensible permet l’instauration de rapports de communication individualisés et différenciés, ressentis comme très similaires à ceux qui peuvent exister entre êtres humains :
« J’ai Moulben(nes) (un verrat), ça veut dire en Breton : tête de lard, renfrogné, prêt à attaquer, et ça lui va très bien, Lutun, lui, le lutin des montagnes, c’est le mec, je dis : le mec, j’ai l’impression qu’on veut un peu avoir une relation humaine presque avec ses animaux… » ; « il y a des relations qui s’installent, c’est un peu comme avec les gens quand on discute avec les gens […] c’est un peu la même chose au lieu d’avoir deux pattes il y en a quatre » ; « on sent la bête sur la défensive avec qui on sera toujours à l’extérieur ou une bête avec qui on est en accord, c’est comme des personnes […] il y a des personnes avec qui on est bien, on peut sympathiser ou à la limite on peut faire toute sa vie avec et d’autres non » ; « on a Dauphine, mais on a Marguerite ; une de nos filles s’est fait photographier en mariée avec en arrière la vache. Alors c’est une très belle vache, elle a de la personnalité, c’est une belle vache. »
À l’inverse, et de manière minoritaire dans les enquêtes que j’ai réalisées, le statut de l’animal peut être perçu comme essentiellement différent de celui de l’être humain, i.e. de l’éleveur en tant qu’être humain :
« Non les cochons ne se respectent pas comme les humains dont on fait partie, je me mets pas à la place des cochons […] je fais pas partie de cette catégorie ».
L’animal est alors décrit, non comme un partenaire, mais comme un outil du travail [16] :
« La vache laitière c’est une machine à produire du lait » ; « une poule c’est une machine à faire des Å“ufs » ; « c’est un outil de travail comme un autre ».
« … la vie d’un homme au service de ses animaux »
L’éleveur construit des représentations de soi en tant qu’être humain et en tant qu’éleveur en accord avec ses représentations de l’animal et en fonction du système de production. De façon majoritaire dans mes résultats d’enquêtes, la position de l’éleveur vis-à-vis de ses animaux renvoie bien davantage à des représentations liées au sentiment d’avoir des responsabilités et des devoirs envers les animaux qu’à des représentations de domination et de pouvoir. Le sentiment majoritaire qu’ont les éleveurs d’être au service de leurs animaux [17] est du reste cohérent avec l’idée que ceux-ci sont des individus sensibles au même titre que des êtres humains ; leur statut d’animal d’élevage les rend dépendants, plus ou moins selon le système d’élevage, de l’investissement des éleveurs à leur égard. La déontologie du métier repose alors sur l’engagement des éleveurs envers leurs animaux et sur la perception d’une relation d’échange, qui peut être analysée à mon sens en référence à la théorie du don :
« Je resterai […] pour tenir mes engagements d’éleveur, pour ne pas laisser tomber les animaux. » ; « C’est la vie d’un homme avec ses animaux, peut-être la vie d’un homme au service de ses animaux, peut-être que c’est plutôt ça. » ; « Ils sont plantés comme […], si on ne s’en occupe pas au maximum, ce n’est pas la peine d’avoir un animal quoi. Parce que un être humain il souffre, il le dit quoi, mais un animal non seulement il nous fait vivre, mais en plus il faut au moins le respecter pour ce qui nous fait vivre ».
Un éleveur qui se représente ses animaux comme des êtres vivants, sensibles, envers qui il est moralement engagé et avec qui il est en relation de communication, témoigne également d’une forte implication affective envers eux. Cette base affective s’enracine vraisemblablement dans l’enfance (Salmona, 1994 ; Soriano 1985) comme en témoignent une majorité d’éleveurs lors de mes enquêtes [18] :
« (Quand je revenais de l’école) avant d’aller embrasser ma mère, j’allais à l’étable pour voir les vaches. »
La présence des animaux dans la vie des personnes est décrite comme constitutive de leur identité. Elle participe de leur bien-être physique et psychique et du sentiment d’être présent au monde, c’est-à-dire d’être vivant, d’une manière essentielle et authentique. Les expressions « être né dans », « avoir baigné dans », « avoir été élevé dans », montrent combien la relation à l’animal est perçue comme un événement intime et intériorisé. « L’animal, il fait partie de toi » est en effet clairement exprimé et précisé par la métaphore génétique : « On a dans les gènes je ne sais quoi de collé, de l’adn en plus, et cet adn, ça veut dire qu’on est éleveur. » L’adn en plus, c’est la part animale qu’ont reçue les éleveurs et qui explique qu’ils sont éleveurs « ça attendait en moi ». Cette empreinte, qui est inscrite dans le corps, explique l’attachement que les éleveurs peuvent ensuite avoir pour leurs animaux : « Ça va être dur (la réforme) parce que, et bien on s’attache à ses animaux quoi. » L’attachement à l’animal ne relève pas d’un choix, mais d’une nécessité intérieure et du travail avec les animaux.
L’attachement se construit dans la réciprocité : « Le contact il est réciproque. » Cette part animale dans l’éleveur, l’animal la reconnaît. La relation peut être alors décrite comme une osmose : « Il faut qu’il y ait une certaine osmose » ou, ainsi que l’écrit Erwin Straus [19], une compréhension symbiotique. Pour Straus, le rapport à l’animal relève en effet du « sentir » et non de la représentation : « C’est dans le monde du sentir que nous rencontrons les animaux, car le monde est partagé par l’homme et par l’animal. C’est au sein de ce monde que nous comprenons l’animal et, fait bien plus significatif encore, que l’animal nous comprend » (Straus, 1935, p. 234). La compréhension symbiotique, écrit Straus, ne peut se développer que si, dans le rapport à l’animal, une double possibilité – fuir ou suivre – lui est offerte. Ce « fuir ou suivre » renvoie également à la notion d’attachement (Bowlby, 1978). La recherche de proximité, celle de contact, le following, sont des éléments de comportements médiatisant l’attachement et qui témoignent d’une relation de confiance entre éleveur et animaux. L’affectivité, et on le lit fort bien dans les citations ci-dessus, où l’on ne peut manquer de percevoir une profonde tendresse pour les animaux, a façonné ces éleveurs et construit leur rapport au monde animal. On conçoit alors que la mort des animaux pour abattage, réforme ou pour raisons sanitaires, ne soit pas sans poser problème.
« … amener les animaux à l’abattoir, pour moi c’est le pire »
Mes résultats d’enquête montrent que, pour un éleveur sur deux, l’abattage des animaux est un moment difficile et ne va pas de soi [20]. La mort des animaux est en effet très souvent vécue comme l’ultime contre-don obligé de l’animal, la contrepartie du plaisir pris ensemble, le mauvais côté de la pièce :
« Il faut essayer de ne pas réfléchir… on se force à ne pas réfléchir, il y a des truies qu’on garde un peu parfois par sentiment, parce que c’est difficile, alors on essaie de les garder un peu plus, certaines truies de les faire partir, c’est dur, c’est les mauvais côtés, c’est la contrepartie… » ; « (les porcs charcutiers) c’est la partie qui nous gagne de l’argent, la partie qui paie le restant, de toute façon il ne faut pas se faire d’illusion, les animaux on ne peut pas les élever pour les garder » ; « l’abattoir c’est hors de mes capacités à moi […] bon, il faut bien lui donner la mort, il faut bien le faire saigner, mais la place des autres, moi je n’en veux pas » ; « l’abattoir, il y a un côté un peu sordide, ça c’est clair, il y a une fin qui n’est pas toujours à l’égal de ce que mériteraient beaucoup d’animaux » ; « le pire d’être éleveur, c’est d’emmener les animaux à l’abattoir, pour moi, c’est le pire ».
Pour un éleveur sur deux au contraire, l’abattage des animaux fait partie du métier ou de la routine du travail :
« On téléphone au groupement, on a tant de truies à réformer, c’est programmé, pour les charcutiers tous les quinze jours, on est habitué, on doit téléphoner, on a tant de porcs à partir, c’est un roulement qui est pris. »
Les éleveurs mettent en place, pour (s’)autoriser la mort de l’animal, un ensemble de justifications que l’on retrouve en partie exprimées par les personnes travaillant en abattoirs : collectivement, on élève des bêtes pour les manger, avant de les manger il faut les tuer, mais « s’il n’y avait pas leur mort, il n’y aurait pas leur vie ». La mort de l’animal apparaît pour certains éleveurs comme le prix à payer pour la relation, car, à titre individuel, on élève des bêtes pour élever des bêtes, on n’élève pas des bêtes pour les tuer. Ce qui renvoie, du point de vue des rapports entre hommes et animaux en élevage, à une primauté du lien affectif sur l’intérêt économique et à une fin en soi des processus d’élevage, du point de vue de l’éleveur lui-même, et plus largement sans doute du point de vue de la société, comme en témoigne le statut de l’animal « familier » dans les sociétés occidentales.
De nombreux éleveurs mettent alors en place des stratégies visant à minimiser le plus possible les occurrences de souffrance pour leurs animaux :
« Lorsque je peux, je les conduis à l’abattoir moi-même. Je m’arrange avec les gens de l’abattoir pour entrer par ce que j’appelle la petite porte, c’est-à-dire pour ne pas passer par la bouverie, ce lieu d’attente où les animaux stationnent parfois un ou deux jours, où il y a cette horrible odeur de mort qui plane, où l’on voit très bien certaines vaches qui paraissent avoir plein de sagesse dans le regard… c’est un lieu que je n’aime pas et je n’ai pas envie que mes animaux stationnent là-bas. »
 
« On ne peut plus faire de sentiment maintenant, le côté économique doit absolument primer »
 
 
La répression de l’affectivité et la déconstruction des relations entre hommes et animaux dans le travail se sont appuyées sur des changements radicaux de modèles de représentations des animaux et du métier d’éleveur et sur des transformations profondes des systèmes de production et de l’organisation collective du travail. Cette répression, qui perdure aujourd’hui sous des formes moins visibles, est cause d’une souffrance au travail, d’autant plus forte qu’elle est niée par les structures professionnelles et rendue inexprimable pour les éleveurs.
Je m’arrêterai ici sur les éléments prépondérants de l’organisation collective du travail et du fonctionnement des systèmes de production industriels et intensifiés qui sont causes de souffrance par répression de l’affectivité et rupture de la communication, par perte des comportements libres dans le travail, mais également par manque de reconnaissance sociale et incertitudes morales.
Disqualification de l’affectivité et dégradation de la communication
L’implication affective des éleveurs envers leurs animaux, qui constituait historiquement un frein à l’intensification et à l’industrialisation de l’élevage, a été représentée aux éleveurs comme une sensiblerie archaïque, une « faiblesse » de leur part, un handicap à la performance technico-économique pénalisant la rentabilité de l’exploitation et la compétitivité des filières. L’idéologie utilitariste et les valeurs technico-économiques du modèle libéral sont affichées par l’encadrement des éleveurs comme les seules références collectivement validées, garantes du revenu de l’éleveur et de la pérennité de l’exploitation. Sentiments et rentabilité sont décrits comme antinomiques, alors même que la place des sentiments dans le travail est ressentie comme légitime par la majorité des éleveurs [21]. « Faire du sentiment » est perçu par nombre d’entre eux comme un défaut personnel, un décalage par rapport aux autres éleveurs ou à l’encadrement, une émotion dont il faut intimement se méfier, car elle est inadaptée à l’actuel contexte du travail en élevage. Le monde humain de l’argent et de l’intérêt peut alors s’opposer au monde animal des sentiments et des émotions auquel tendent à se rattacher préférentiellement de nombreux éleveurs :
« Quelquefois bon, enfin je ne raisonne pas toujours en homme d’affaires quoi, alors que maintenant tout le monde raisonne en hommes d’affaires, mais il y a des fois où on fait du sentiment, on me le dit “tu fais trop de sentiments, voilà, pourquoi t’as gardé ça, parce que”. Voilà. À ce niveau, je crois que je me démarque, et mon frère est pareil, on se démarque, parce que l’on fait du sentiment, voilà. » ; « Alors on fait peut-être du sentiment avec les truies, mais enfin tant qu’elles vont bien, eh bien, on les garde, et puis on les aime… on ne peut pas sacrifier tout le monde sous prétexte de rentabilité. » ; « C’est le pognon, les relations, les sentiments ça passe souvent derrière, il y a tout ça qui est difficile à supporter alors qu’au niveau animal c’est vachement plus sain, beaucoup plus propre, c’est net, je ne sais pas comme dire moi, c’est naturel. »
Cette disqualification de l’affectivité conduit à une dégradation de la communication entre éleveurs et animaux et à une détérioration des relations entre éleveurs. Les systèmes industriels, en valorisant la compétition, en affichant les résultats en termes quantitatifs, comparatifs et positifs, opposant « les meilleurs » (groupe « de tête », groupe « extra »…) aux autres, aux « moins bons [22] », et en distillant dans la presse professionnelle l’idéologie de la « guerre économique » dans laquelle les éleveurs devraient être engagés corps et âme pour leur propre bien et celui des exportations de l’agroalimentaire français, construisent des représentations de l’autre éleveur, du voisin, non pas comme un collègue, un pair solidaire, mais comme un concurrent potentiellement dangereux, voire un ennemi à éliminer :
« On ne peut pas avoir confiance mutuellement entre éleveurs parce qu’à un moment donné on a joué, soit qu’on a pris le plan d’épandage du voisin. Qu’on soit dans le camp du plus fort ou du plus faible, on ne se sent pas à l’aise par rapport à l’autre, on ne sait pas comment est l’autre […] le voisin (éleveur) à partir du moment qu’il existe, il en fait de trop. »
Cet état d’esprit, qui requiert l’écrasement des valeurs morales les plus élémentaires, étend ses effets à l’ensemble des relations professionnelles des éleveurs, comme en témoignent par exemple les transporteurs d’animaux :
« Le plus dur, c’est supporter les paysans, plus ils sont gros, plus ils sont cons […] en fin de compte, c’est ça le plus dur, il faut se taire quoi […] on prend l’habitude, et puis ils aiment bien qu’on passe pour des cons, on va pas s’affoler pour ça, ça fait partie du métier […] au moins dire bonjour, bonsoir, ça leur coûte de dire bonjour, bonsoir déjà… et puis entre eux, ils se bouffent le nez aussi. Entre eux, c’est dingue, s’ils peuvent crever un autre, ils le font […] ils sont tous stressés, tous énervés. »
Cette situation est d’autant plus douloureuse pour certains transporteurs, notamment en bovins, qu’ils ont choisi ce métier parce qu’ils « aiment bien les contacts ».
La souffrance des animaux en élevage et, pour le moins, l’« insatisfaction » dont témoignent les éleveurs et les salariés ne relèvent pas de défaillances individuelles, même si la souffrance est subjective, mais du système productif. Ce n’est pas l’individu qui est fou, malade ou affectivement inapte, mais bien la situation dans laquelle il est placé [23]. Le sentiment d’incompétence que peut ressentir un salarié parce qu’il « ne réussit pas » à être en phase avec la violence du système, par exemple à frapper des animaux, montre que celui-ci impose des pratiques en contradiction avec les comportements spontanément non violents de la majorité des personnes :
« J’ai jamais pu m’énerver sur un animal hein, une fois je me suis énervée c’est tout, mais au moment de la taper, j’y suis même pas arrivée, j’ai même pas pu la taper, pourtant je me suis mise en colère, je me suis énervée, je me suis, j’ai crié tout ce que je savais, mais j’ai pas réussi à la taper […] Alors c’est pas mon élevage, donc c’est pas moi qui commande, donc c’est vrai que s’ils veulent taper ils tapent, mais moi dans mon propre élevage, eh ben je l’aurais laissée la nuit dans le couloir et le lendemain j’aurais réessayé. Voilà comment j’aurais fait. Mais c’est vrai que là-bas c’est pas moi qui décide, donc là-bas il faut qu’elles rentrent, y’a pas à torturer, là-bas ils ont autre chose à faire puisque on est toujours en train de courir donc, là-bas elle est rentrée. Ils se sont mis à deux hommes, et puis avec des boucliers, ils l’ont “contentionnée”, ils l’ont amenée jusqu’à son auge et puis après ils l’ont poussée quoi, mais bon ils ont une force autre que la mienne. »
Perte des comportements libres dans le travail et non-reconnaissance sociale
Mes résultats d’enquêtes mettent en évidence le profond sentiment d’angoisse que ressentent la majorité des éleveurs dans leur travail et face à leur métier. Dépossédés de leur pouvoir de décision [24], dépendants des orientations européennes et des primes, décriés par les médias, discrédités par les pouvoirs publics, contraints à des pratiques que le nombre croissant d’animaux [25] rend de plus en plus pesantes [26], la majorité des éleveurs se sentent happés par un travail dont les règles leur échappent en grande partie, mais dont ils perçoivent nettement toutefois qu’il ne laisse pas « droit à l’erreur [27] ». Pour un grand nombre d’entre eux par ailleurs, le lien entre vie familiale et vie professionnelle devient difficile. Les relations de la vie privée pâtissent de la surcharge de travail et de la tension dont sont chargés les éleveurs [28]. La situation de pression productive, la nécessité de faire vite, le sentiment de n’avoir jamais fini, de n’avoir pas le temps de tout faire…, vont de pair avec le sentiment intime de faire un « mauvais boulot », du point de vue du regard social, et de faire pourtant « pour le mieux » de son propre point de vue.
Le sentiment de dépossession par rapport au métier, exprimé par une majorité d’éleveurs, et dont la réalité est tout à fait lisible dans l’organisation du travail par les filières et dans l’histoire du développement agricole depuis le siècle dernier, s’accompagne toutefois de l’expression d’un sentiment inverse d’autonomie et de plaisir au travail. Ainsi, si 74 % des éleveurs enquêtés se disent en accord avec l’affirmation « c’est pas moi qui décide, c’est Bruxelles », 84 % le sont également avec « c’est moi qui ai entièrement choisi mon système de production ». De même si 68 % sont en accord avec « rien n’est jamais acquis dans ce métier, ça m’angoisse », 73 % le sont avec « mon travail c’est surtout des moments de grands bonheurs » tandis que 66 % sont en désaccord avec « si c’était à refaire, je ferai un autre métier ». Dans l’apparente contradiction de ces réponses peuvent se lire à la fois le sentiment d’une dépossession et la revendication défensive d’une autonomie de décision [29], en même temps que l’affirmation de l’attachement à un travail porteur de « moments de grands bonheurs ». Ce travail générateur de bonheur est non pas le travail prescrit par les procédures qui lui est porteur d’incertitudes et d’angoisse, « je me demande si ce métier a encore un sens » ; « je ne fais plus le métier que j’ai choisi, je ne suis plus éleveur maintenant, je fais du standard » mais le travail autonome de l’éleveur, celui où s’expriment sa créativité, son affectivité, sa capacité d’entrer en relation avec les animaux et de faire quelque chose d’unique. Le sentiment du bonheur, qui se rapporte à des éléments particuliers de la vie, va de pair avec le désir que l’événement qui procure ce sentiment puisse durer. C’est pourquoi à mon sens les deux tiers des éleveurs gardent sur la durée un rapport positif à leur métier.
L’industrialisation des activités d’élevage a conduit de nombreux éleveurs à porter un regard critique sur leur métier, appuyé de façon antagoniste par les discours négatifs des médias, notamment du point de vue de l’environnement et du rapport aux animaux. La honte ressentie par les personnes témoigne de cette perspective critique. La honte est un sentiment moral subjectif, comme le soulignent Marx, « la honte est une sorte de colère tournée contre soi [30] », et Gaulejac, « la honte révèle l’intimité de chaque être, sa subjectivité profonde […] la honte est un sentiment social qui concerne l’identité du sujet, c’est-à-dire qui le constitue comme membre à part entière d’une société, affirmant à la fois sa singularité et son appartenance ». Lorsque 70 % des éleveurs enquêtés se disent en accord avec l’affirmation « le comble de la honte pour un éleveur, c’est faire un produit qu’il n’ose pas manger » et 64 % avec l’affirmation « j’ai un peu honte des conditions dans lesquelles vivent certains animaux d’élevage », nous ne pouvons manquer de remarquer qu’en même temps que l’expression d’un sentiment d’indignité collective ces réponses en appellent à un changement des rapports entre hommes et animaux construits par les systèmes « honteux », car « la honte nous fait retomber dans le monde. Non pas le monde éphémère des images virtuelles, mais dans celui des relations intersubjectives et de la communication interpersonnelle. » Lumière intime de la subjectivité «, elle nous invite à refuser les faux-semblants et à chercher dans la qualité des contacts avec autrui le développement de l’estime de soi » (Gaulejac, 1996, p. 340 et suiv.).
Ce sentiment de honte est ressenti par les personnes au titre du métier d’éleveur. On a honte pour soi de faire de l’élevage de veaux en batterie : « […] le veau de boucherie c’est une hérésie pour moi, je le fais parce qu’on est dans le pays où l’on fait du veau de boucherie », ou l’on a honte pour l’autre et pour soi-même en tant qu’éleveur de voir d’autres accepter ce que des raisons morales nous interdisent d’accepter :
« Je sais qu’il a honte de ce qu’il fait et ça me fait mal au cÅ“ur » ; « Eh bien, il me disait moi je fais ça, tu sais mon boulot, il n’est pas compliqué, j’embauche le matin à telle heure, je débauche le soir à telle heure, c’était juste la distribution […] Il vivait de ça, il vivait pas mal, mais bon il a arrêté depuis, donc je pense que sur le plan humain ça ne devait pas être trop chouette quand même. Mais il disait lui qu’il n’en avait rien à foutre, faire ça ou autre chose, sa femme c’est pareil elle s’en fichait. Mais ça m’avait frappé parce que Jacques m’avait dit, “ce que je peux te dire c’est que je ne mange jamais de veau. Je n’en achète jamais”. C’est dingue. C’est ça je ne comprenais pas et il n’en mangeait pas pour les mêmes raisons que moi mes chèvres ; c’était que, eh bien, il trouvait que ça ne pouvait pas faire quelque chose de bien. Je me disais “les pauvres bêtes quand même”. Alors là, je m’accrochais souvent avec mon mari parce que je disais que c’était inadmissible et mon mari me disait toujours, eh bien, qu’on était obligé d’en arriver là. Que les besoins faisaient qu’il avait fallu faire ces systèmes d’élevages. Mais non, moi ça ne m’aurait pas intéressée ça. »
Si l’industrialisation de l’élevage a profondément modifié les façons d’« élever » les animaux, elle a aussi complètement transformé les activités d’abattage. La diminution drastique du nombre des abattoirs, leur agrandissement et leur éloignement de la ferme rendent de plus en plus difficile pour les éleveurs un accompagnement de l’animal. La délégation obligée de l’abattage aux grandes unités industrielles est pour de nombreux éleveurs cause d’un sentiment de culpabilité vis-à-vis de leurs animaux d’autant plus fort qu’ils se sentent impuissants face à cette évolution, voire, là aussi, d’un sentiment de honte, provoqué à la fois par la décision de réforme, si celle-ci ne s’appuie pas sur la volonté autonome de l’éleveur, notamment, et l’abandon de l’animal aux structures d’abattage.
Ce sentiment de honte va de pair avec la perception d’un isolement social et l’idée d’un déni de leurs difficultés de la part des « citadins », essentiellement représentés par les médias. Le sentiment majoritaire que ressentent alors les éleveurs face aux critiques des consommateurs et des citoyens est une profonde incompréhension : 80 % des éleveurs sont ainsi en désaccord avec l’affirmation « les critiques des médias, c’est plutôt quelque chose de positif pour l’élevage ». Cette non-reconnaissance de leur travail témoigne de leur « inutilité ». Ce rejet d’un métier dont la vocation nourricière reste primordiale dans les représentations est une cause de souffrance pour les éleveurs. Ainsi qu’en témoigne l’évolution de certaines prises de position des écologistes en Grande-Bretagne, l’agriculture peut être perçue comme « une nuisance dont on ferait mieux de se passer » (Cox, 2001, p. 19) ; le travail des agriculteurs et des éleveurs est non seulement dévalorisé, mais nié dans son essence même. La vocation fondatrice de « nourrir les hommes » qui fait la fierté d’une grande partie des éleveurs se transforme en une production destructrice de la nature, de la santé des hommes et des animaux… dont il faudrait paradoxalement se débarrasser pour survivre.
 
Conclusion
 
 
La banalisation institutionnelle de conduites contraires au respect d’autrui (incitation au mensonge, à la délation, à la réification de l’autre, aux manipulations psychologiques, à l’abus du pouvoir…) est largement mise en évidence dans le cadre des rapports humains au travail par la psychodynamique du travail. Ne constate-t-on pas chez les salariés une acceptation de ces nouvelles « règles » du travail (dont la première, et peut-être la seule, semble définitivement être : « La fin justifie les moyens ») et une scission de la personnalité, un clivage, entre la personne au travail et la personne hors travail, lui permettant de fonctionner mentalement tout à fait différemment avec ses collègues ou avec sa famille et d’échapper à la souffrance morale en rendant impossible le face-à-face avec soi-même qui permettrait de reconnaître en nous le salaud ordinaire que nous acceptons assez rapidement d’être [31] ? Les conditions d’acceptation par les éleveurs ou les salariés des conditions du travail en systèmes industriels et les effets du travail sur la santé mentale des personnes demandent à être étudiés. En effet, si la souffrance des animaux dans ce type de systèmes est reconnue et donne lieu à des débats et à des évolutions techniques des systèmes, l’incidence des procédures du travail industriel sur la santé physique et psychique des éleveurs et des salariés est encore grandement dans l’ombre.
Contrairement à la perversion des rapports entre êtres humains dans le cadre du travail, c’est peut-être la spécificité du travail en élevage, c’est-à-dire le partenariat avec l’animal, qui peut permettre, à mon sens, la sauvegarde chez la majorité des éleveurs du contenu relationnel du travail et la persistance d’un regard moral sur le contenu du travail. En effet, et ainsi que le soulignent de très nombreux éleveurs : « Les animaux ne sont pas faux ; l’animal, il ne triche pas, il ne joue à rien » ; il est lui-même authentiquement. Cette authenticité est perçue par beaucoup comme une très grande richesse de la relation à l’animal. Ainsi que le remarque Erwin Straus : « L’animal ne peut mentir, ne peut être inauthentique. Mais il ne peut pas non plus être vrai dans le sens de l’homme qui, par la généralisation et la répétition, retourne à lui-même » (Straus, 2000, p. 377). Cette impossible perversion mentale de l’animal dans les rapports de communication, sa non-participation au mensonge, sa force d’inertie face à la violence des systèmes [32], sont un rappel constant au respect, à la sympathie, à l’empathie. Je ferai l’hypothèse que cette permanence du réel des sentiments et des émotions chez l’animal sauvent les éleveurs du désamour et leur permet de rester humains dans le travail, c’est-à-dire de rester lucides et capables de souffrir des pratiques immorales qu’impose une organisation du travail désincarnée.
La tendance lourde des systèmes de productions animales, qui vise à agrandir la distance entre les animaux et les hommes et à concevoir des unités de productions de plus en plus automatisées, s’inscrit dans une perspective industrielle et biotechnique, servie par des « sciences de la vie [33] » éradiquant souffrance et plaisir et défigurant la vie. On ne peut que constater chaque jour davantage l’emprise des bio-pouvoirs sur nos existences et l’ignorance où nous sommes des véritables enjeux du traitement scientifico-économico-technique du vivant sous toutes ses formes. Les chimères produites dans le secret des laboratoires participent du processus de déshumanisation et de dénaturation initié par la mise en place d’une agriculture industrielle [34]. Dans cet univers productif « dés-affecté », les « animaux » génétiquement modifiés, pour être adaptés aux systèmes industriels (sans yeux, sans pattes, sans âme ?), ne souffriront pas de ne pas être et nul ne saura plus en vérité qui ils sont ; les producteurs et gestionnaires de ce matériel animal privés de rapport aux animaux ne souffriront pas non plus, ni en eux-mêmes – ou pas davantage qu’un opérateur de production de matériel informatique –, ni de faire souffrir. Car, ainsi que l’écrit Whitman : « Rien n’est criminel pour nous en dehors de nous-mêmes, quoi que ce soit qui apparaisse, quoi que ce soit qui n’apparaisse pas, nous sommes admirables ou criminels par rapport à nous-mêmes seulement, si nous nous perdons, ce n’est nul autre vainqueur qui nous aura anéantis, c’est par notre propre faute que nous descendrons dans la nuit éternelle. » (Whitman, 1972, p. 371.)
 
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·  Whitman W., 1972 (1855), Feuilles d’herbe, Édition bilingue Aubier Flammarion.
 
NOTES
 
[1]Résultats d’enquêtes par entretiens et questionnaires auprès d’un échantillon de 197 éleveurs (71 % éleveurs de bovins, 24 % éleveurs de porcs, 5 % autres productions ; 75 % éleveurs du Grand Ouest, 16 % de Franche-Comté, 9 % du Limousin ; 27 % de femmes).
[2]Cette « matière animale » est constituée aujourd’hui de plus de 1,1 milliard d’animaux abattus chaque année en France pour l’alimentation, dont 1 milliard de volailles, 26 millions de porcs, 2,7 millions de veaux et taurillons, 2,6 millions de vaches (dont bÅ“ufs et génisses), 6,8 millions d’ovins et caprins, 41 millions de lapins… (Les cahiers de l’Ofival, juillet 2001). À ces chiffres, il convient d’ajouter les millions d’animaux abattus dans la communauté européenne pour raisons économico-sanitaires.
[3]« L’école nouvelle supprime le pâturage du bétail et le remplace par la stabulation permanente… les cochons comme les bÅ“ufs sont nourris sans sortir, dans des loges fermées et sur des planches percées […] On ne peut se défendre d’un sentiment pénible en voyant ces pauvres bêtes […] Ces fabriques de viande où l’animal est traité comme une machine ont quelque chose de rebutant […] déjà des plaintes s’élèvent sur la qualité de la viande […] il est possible aussi que quelque maladie nouvelle se développe tout à coup parmi ces races inertes et obèses. » L. de Lavergne, 1855, Essai sur l’économie rurale de l’Angleterre, de l’Écosse et de l’Irlande, Guillaumin. Paris, cité par J.-P. Diry, 1985, L’Industrialisation de l’élevage en France, Éditions Ophrys.
[4]La Rspca (Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals) est créée en 1824. La Société protectrice des animaux, en 1846 et c’est en 1850 qu’est votée la loi Grammont.
[5]Recensement 2000.
[6]Recensement 2000. Les exploitations « professionnelles » sont « celles qui occupent au moins 0,75 uta (Unité de travail annuel) et dégagent une marge brute standard d’au moins 8 ude (Unité de dimension économique, soit 12 ha équivalent-blé) ».
[7]Ainsi, le groupe Doux (aviculture) s’implante au Brésil afin d’échapper aux contraintes réglementaires communautaires et de baisser ses coûts de production. Notons que cette stratégie permet également de faire baisser les coûts de production en Bretagne en mettant en concurrence, au sein du groupe, les éleveurs bretons et les éleveurs brésiliens.
[8]Cf. notamment Colson F., 1980, Damien M., Kastler A., Nouet J.-C., 1981, Dantzer R. ; Mormede P., 1979, Salmona M., 1994.
[9]Une partie des travaux des comportementalistes portent ainsi sur la notion de « besoins » que peuvent avoir les animaux. Une poule a-t-elle réellement besoin d’espace ? i.e. quel prix est-elle prête à payer pour en avoir ? Les cadres théoriques implicites de ces travaux sont l’utilitarisme et la micro-économie. L’animal est envisagé comme un animal-Å“conimicus, être rationnel uniquement guidé par son intérêt individuel à court terme. Ce type de travaux a permis de montrer, ainsi que l’exprime ironiquement A. Farrachi, que « les poules préfèrent les cages ». Cqfd. Cf. Farrachi A., 2000, Les Poules préfèrent les cages, Éditions Albin Michel. On notera que la question est la même pour les citoyens/consommateurs essentiellement interrogés sur cette thématique en termes économiques résumés par la notion de « prix à payer » en plus pour du « bien-être animal » sur l’étiquette. Cette orientation, en donnant un caractère superfétatoire au « bien-être », et en le polarisant sur l’animal, escamote la question de la souffrance partagée par les hommes et les animaux. Il y a une souffrance implicitement considérée comme normale puisqu’elle constitue le prix de base.
[10]L’investissement de McDonald’s dans le « bien-être animal » est à cet égard un exemple du plus grand intérêt. McDonald’s s’est doté d’un comité scientifique où figure par exemple une personnalité scientifique comme Temple Grandin, reconnue pour ses travaux sur le comportement des animaux d’élevage. Les critères de « bien-être animal » définis par McDonald’s reposent sur les travaux des scientifiques du « comportement animal » et sur les mesures comportementales : « Les comportements des animaux sont mesurables et sont utilisés pour déterminer les critères de confort. McDonald’s demande à ses fournisseurs de répondre ou d’aller au-delà des règlements officiels et standards relatifs au bien-être animal dans l’industrie de la viande. » Site internet McDonald’s Usa, Corporate Information, Animal Welfare.
[11]Les citations sont extraites du corpus des entretiens que j’ai réalisés avec des éleveurs et des salariés d’élevage ou d’abattoir.
[12]Il s’agit de bovins.
[13]Cf. Spaemann R., 1996, « Téléologie de la nature et action humaine », dans Études phénoménologiques, n° 23-24, Éditions Ousia, Belgique, pp. 43-63, à propos de la discussion entre Thrasymaque et Socrate dans La République de Platon. « […] Tu penses qu’en tant que berger il engraisse ses moutons non pas en vue de leur plus grand bien, mais, comme un gourmand qui veut donner un festin, en vue de la bonne chère, ou comme un commerçant, en vue de la vente, et non comme un berger. Mais l’art du berger ne se propose que de pourvoir au plus grand bien du sujet auquel il s’applique – puisqu’il est lui-même suffisamment pourvu des qualités qui assurent son excellence, tant qu’il reste conforme à sa nature d’art pastoral ». Platon, La République I/345c, 1996, éditions Garnier Flammarion, p. 93.
[14]Le concept de comportement réfère ici à la psychologie phénoménologique, notamment à Frederik J. Buytendijk, Erwin Straus et Maurice Merleau-Ponty. Le comportement est défini comme un rapport intelligible aux choses et à l’environnement ; tout comportement est porteur de sens. Cette définition renvoie bien davantage à la notion de « conduite » qu’à celle de « comportement » considéré d’un point de vue behavioriste comme l’ensemble des réactions, visibles et contrôlées, de l’organisme aux sollicitations du milieu interne ou externe.
[15]83 % des éleveurs enquêtés se disent en accord avec l’affirmation : « Les animaux il faut s’en occuper comme des gens, c’est pareil ».
[16]29 % des éleveurs enquêtés se disent en accord avec l’affirmation : « L’animal dans une exploitation doit être considéré uniquement comme un outil de travail. »
[17]82 % des éleveurs enquêtés se disent en accord avec l’affirmation : « Un éleveur est au service de ses animaux. »
[18]82 % des éleveurs enquêtés se disent en accord avec l’affirmation : « Depuis que je suis tout petit, je me sens bien quand je suis avec des animaux. »
[19]Erwin Straus (1891-1975), neuropsychiatre est l’auteur d’importants travaux de psychopathologie. Il a joué un rôle fondateur dans le développement de la psychologie phénoménologique. Du sens des sens, publié en 1935, est son Å“uvre principale dans le domaine de l’épistémologie des sciences du comportement.
[20]50 % des éleveurs enquêtés se disent en accord avec l’affirmation : « L’abattoir c’est le pire moment de l’éleveur. »
[21]82 % des éleveurs enquêtés se disent en désaccord avec l’affirmation « en élevage, il n’y a pas de place pour les sentiments, et c’est tout à fait normal » et 92 % en désaccord avec « respecter les animaux d’élevage, ça ne veut pas dire grand-chose puisque de toute façon ils finissent à la boucherie ».
[22]Ainsi, Les Cochons d’or « récompense chaque année les meilleurs éleveurs de porcs de France. La sélection est sévère : seulement 40 lauréats et, en 2000, trois prix d’honneur sont retenus au niveau national parmi plus de 2 800 élevages participant à la présélection, réalisée à partir de la banque de données nationale de Gestion technico-économique. Les élevages sont classés selon une marge standardisée, marge théorique calculée à partir des performances de l’élevage obtenues sur une période d’au moins 300 jours ». Encart publicitaire présentant les Cochons d’Or 2000 dans Porc Magazine.
[23]Cette proposition nous renvoie aux analyses de l’aliénation sociale proposées par F. Sigaut et reprise par C. Dejours.
[24]74 % des éleveurs enquêtés sont en accord avec l’affirmation « c’est pas moi qui décide, c’est Bruxelles ».
[25]83 % des éleveurs enquêtés sont en accord avec l’affirmation « avoir deux fois moins d’animaux pour le même revenu, je ne demande pas mieux ».
[26]75 % des éleveurs enquêtés sont en accord avec l’affirmation « l’écornage ou la castration, c’est un travail qu’est vraiment pas marrant ».
[27]92 % des éleveurs enquêtés sont en accord avec l’affirmation « en élevage aujourd’hui on n’a plus droit à l’erreur ».
[28]67 % des éleveurs sont en accord avec l’affirmation « le travail, ça empiète trop sur la vie de famille ». On notera que l’exploitation familiale, même si elle tend à céder la place à des structures de type gaec ou earl, reste majoritaire en France. Les structures collectives sont du reste très fortement construites sur les liens familiaux.
[29]Il est à noter que j’ai réalisé ces enquêtes sur le travail en mars et novembre 2000, c’est-à-dire dans un contexte de « crise », notamment celui de la « vache folle ».
[30]Lettres à A. Ruge, mars 1843, dans H. Lefebvre et N. Gutermann, 1934, Karl Marx, Morceaux choisis, Nrf, Gallimard, p. 36.
[31]Cf. Dejours C., 1998, Souffrance en France, Éditions du Seuil et Hannah Arendt. 1996, Considérations morales, Rivages Poche.
[32]« C’est un chagrin pour moi qu’elles n’arrivent jamais à se révolter contre nous, toutes ces bêtes patientes, les vaches, les moutons : l’ensemble du bétail qui est entre nos mains et ne peut s’en échapper […] je ne puis admettre que cela n’arrivera pas, que jamais nous n’aurons à trembler devant elles, devant elles toutes justement. » Elias Canetti, 1978, Le Territoire de l’homme, Le livre de poche, Éditions Albin Michel, p. 178.
[33]« Où plutôt nécrotechnologies », lire J.-P. Berlan et al., 2001, La Guerre au vivant. Organismes génétiquement modifiés et autres mystifications scientifiques, Éditions Agone/Éditions Comeau et Nadeau.
[34]Cf. « Remarques sur l’agriculture génétiquement modifiée et la dégradation des espèces », 1999, éditions de l’Encyclopédie des Nuisances.
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