2002
Travailler
Note de lecture
Note de lecture
Philippe Davezies
Marie Pezé, Le Deuxième Corps. Éditions La dispute/Snedit, Paris, 2002
Dans un contexte où la précarisation, l’effacement des repères et la pression temporelle tendent à rabattre, dans l’ensemble du monde du travail, l’activité sur la recherche de l’efficacité immédiate, le livre que nous offre Marie Pezé est une précieuse invitation à la réflexion.
Marie Pezé est psychanalyste et psychosomaticienne, mais une psychanalyste d’un genre particulier puisque l’expérience dont elle rend compte a pour cadre un service de chirurgie de la main puis une consultation intitulée « Souffrance et travail ». Le propos met donc en présence trois champs traditionnellement séparés par des frontières étanches : la prise en charge médicale ou chirurgicale, la psychanalyse, et l’analyse des enjeux subjectifs du travail. En quelques histoires cliniques, l’auteur nous fait sentir à quel point l’écoute des patients appelle à tisser des liens entre ces trois domaines.
Il est, me semble-t-il, difficile d’effectuer le parcours auquel nous invite l’auteur sans que nous en soyons ébranlés. Elle ramène, en effet, au-devant de la scène des dimensions humaines que la routine, la pression sociale, la recherche du confort, ou plus crûment notre accoutumance et notre participation aux processus de domination, nous conduisent souvent à laisser de côté.
Dès la septième ligne, évoquant un accidenté du travail, l’auteur écrit simplement : « Il est grave, dramatique pour un travailleur de perdre sa main. » Pour beaucoup de lecteurs, il s’agit certainement d’une banalité. Mais qui connaît le système de prise en charge médico-administrative des accidents du travail perçoit à quel point un tel propos est inconvenant. Un accident, dès lors qu’il est lié au travail, prend une dimension de fatalité ordinaire. L’accidenté lui-même est considéré comme n’étant pas sans responsabilité dans le sort qui le frappe et dans les tracas que cela entraîne pour l’entreprise comme pour l’organisme assureur. À la moindre démarche administrative, dès qu’il s’inquiète, par exemple, d’indemnités journalières qui n’arrivent pas, il est confronté au soupçon de vouloir profiter de son état et d’abuser des « avantages » que la société lui accorde. Pourtant, la reconnaissance du préjudice consentie par la société est minimale. Elle se limite aux dimensions les plus objectives de l’atteinte et ne prend que très partiellement en compte les conséquences professionnelles. Mais Marie Pezé ne se limite pas à souligner les conséquences professionnelles. Elle nous fait entendre, au-delà de l’agression physique du corps anatomique, la plainte de la chair, l’attaque du corps érotique, la réactivation des souffrances et des traumatismes antérieurs, le vacillement de l’identité et le risque de désintégration psychosomatique.
À partir de là, l’onde de choc se déploie à travers les histoires cliniques. Le caractère résurgent et protéiforme des symptômes comportementaux, physiques ou mentaux, témoigne de l’ampleur des remaniements et du travail psychique que doivent affronter les patients lorsqu’ils sont attaqués dans ce qui constitue le socle de leur identité. À l’arrière-plan des atteintes physiques et des réponses médicales ou administratives, s’entremêlent histoires infantiles, problématiques conjugales, rapports aux enfants et stratégies de défense contre la souffrance au travail.
Une telle ouverture aux conflits, qui bouleversent l’existence du patient, bouscule nécessairement les modalités traditionnelles de prise en charge. « L’élaboration de la meilleure stratégie médicale et administrative – nous dit l’auteur – est un outil thérapeutique, au même titre que les soins médicaux. » Propos auxquels l’orthodoxie psychanalytique ne nous a pas habitués. Et toute la démonstration fait ressentir l’exigence d’une prise en charge articulée des dimensions médicales, psychiques, sociales, en référence à la façon dont s’entrecroisent les enjeux vitaux. Ce plaidoyer pour l’articulation des différentes dimensions de la prise en charge arrive à point nommé puisque la loi relative aux droits des malades vient d’ouvrir la possibilité institutionnelle de réseaux de santé constitués entre professionnels libéraux, médecins du travail, établissements et centres de santé, institutions sociales ou médico-sociales et associations d’usagers avec pour objet de « favoriser l’accès aux soins, la coordination, la continuité ou l’interdisciplinarité des prises en charge sanitaires ».
Mais Marie Pezé va bien au-delà d’un simple plaidoyer pour la continuité de la prise en charge. Elle nous donne à percevoir l’instance qui rend nécessaire cette articulation. Il s’agit du corps du patient, à la condition de ne pas le réduire au corps biologique ou anatomique. À condition de l’entendre dans la diversité de ses manifestations : corps anatomique travaillé par le chirurgien, mais aussi corps mémoire de l’histoire psychique, corps creuset de l’intelligence pratique, enfin corps formaté par les contraintes sociales, par les rapports sociaux de travail comme par les rapports sociaux de sexe. Champ de forces et de conflits inconscients, toujours menacé de désarticulation. C’est cette menace de désintégration psychosomatique qui apparaît dans le texte comme fondant l’exigence de coopération pour les professionnels.
Toujours du côté des exigences de la prise en charge, le texte met en scène un deuxième aspect complémentaire du précédent. Il s’agit de la question du temps. Question décisive, car, dans l’ensemble de la société, la tendance est au raccourcissement des temporalités. La pression de l’urgence tend à focaliser la réponse sur le besoin immédiat. Les soins sont de plus en plus administrés en flux tendus, comme si l’objectif du soin était de permettre à chacun (patient comme thérapeute) de reprendre au plus tôt sa place dans la course. Cette pression du temps contribue fortement à la distribution de soins parcellaires et dépersonnalisés. Au contraire, l’attention au corps et à l’intrication psychosomatique conduit à souligner le caractère paradoxal, énigmatique des demandes, le caractère contourné des parcours et tout ce que cela implique de travail psychique, de déplacements, de régression et de maturation, de reconstruction des repères identitaires, et donc d’accompagnement dans la durée. Enfin, la place qu’elle accorde au corps, comme creuset dans lequel vient fusionner l’ensemble des expériences, conduit Marie Pezé à élargir l’attention au-delà du champ de la psycho-sexualité vers celui du travail. Elle emprunte ainsi la voie ouverte par Dejours, de la psychosomatique à la psychopathologie et à la psychodynamique du travail.
Plusieurs histoires cliniques nous permettent de sentir comment le travail peut imposer ou favoriser une structuration défensive et « gauchir l’organisation mentale du sujet jusque dans sa construction érotique, ses relations affectives avec les enfants et le conjoint ». Et l’auteur nous montre comment la non-prise en compte de cette dimension se paye de souffrances et d’échecs thérapeutiques. Mais l’approche psychosomatique permet aussi d’alerter sur le fait que des activités sans possibilités d’expression et de développement personnel constituent une grave menace pour la santé des salariés. « La sous-utilisation du potentiel personnel de créativité – écrit l’auteur – est une source fondamentale de déstabilisation de l’économie psychosomatique. » Et elle ajoute, au sujet des pathologies périarticulaires (Tms) : « Si les femmes sont la cible privilégiée des Tms, ce n’est pas tant à cause de leur morphologie ou des facteurs hormonaux qui scandent leur construction biologique et psychologique que parce que l’organisation du travail les exclut massivement de la conception et de la décision. »
L’attention à la souffrance et à son expression dans la chair vient, ici encore, bousculer l’accoutumance qui conduit à considérer comme normal le fait que des masses importantes de femmes ou d’hommes soient vouées à des travaux sans perspectives de construction personnelle. Le même type d’accoutumance qui conduit, en France, à passer par pertes et profits le fait qu’un ouvrier sur quatre meurt avant soixante-cinq ans. L’approche par les exigences de l’économie psychosomatique conduit ainsi l’auteur à alerter sur le fait que la structure de soins tend à reproduire, dans le rapport aux patients, les formes de domination dont ces derniers souffrent au travail et qui sont à l’origine de leur pathologie.
Tout au long du texte, l’auteur fait appel à la notion de traumatisme. Mais il ne s’agit pas uniquement du traumatisme tel qu’il est mis en avant à tout propos, depuis que les attentats ont déclenché la vague de victimologie qui tend à s’étendre à tout motif de souffrance. Dans le cadre de la vague « victimologique » actuelle, le traumatisme est défini comme un événement durant lequel « des individus ont pu mourir ou être très gravement blessés ou bien menacés de mort ou de grave blessure, ou bien durant lequel son intégrité physique ou celle d’autrui a pu être menacée ». Les dégâts psychiques sont donc liés à un événement dont la gravité peut être objectivement affirmée : l’attentat, le tremblement de terre, l’accident du travail. Évidemment, il n’est pas question de mettre en doute la capacité de tels évènements de réaliser une effraction dévastatrice du système psychique. Il est en revanche souhaitable de réfléchir au degré de généralité de ce modèle lorsque, par exemple, il est repris par certains praticiens dans le cadre du harcèlement moral, l’attaque perverse étant alors censée prendre la place du cataclysme. La notion de traumatisme telle qu’elle est mise en avant par l’auteur est différente. Tout en soutenant que l’effraction du système psychique impose une prise en charge adaptée, elle rappelle que, pour la psychanalyse, « ce qui traumatise, ce n’est pas l’évènement externe, présent, mais ce qu’il vient réactiver du passé ». « C’est la résonance inconsciente d’un événement qui lui donne une force traumatique, pas sa gravité apparente. »
Une telle affirmation conduit généralement à focaliser l’analyse sur l’affectif et le familial. Nous sommes alors confrontés à deux modèles du traumatisme qui ont en commun de laisser hors du champ de l’analyse les conditions sociales de survenue de l’événement déclenchant. Dans la tradition psychanalytique, l’importance accordée au traumatisme ancien justifie la focalisation sur l’histoire sexuelle infantile ; dans la ver- sion « victimologique », l’événement responsable du débordement des capacités de liaison est naturalisé (qu’il s’agisse d’un cataclysme naturel ou d’une attaque dont la cause est renvoyée à la nature perverse de l’agresseur).
Mais la façon dont Marie Pezé aborde la question la conduit à déborder les limites de ces deux cadres. En effet, poser, comme elle le fait, la question de la participation aux décisions et à la conception, et en faire un enjeu dans la construction et la préservation de la santé, interdit de limiter le champ d’investigation à l’infantile ou au cataclysmique. Se dessine l’exigence d’ouvrir le champ d’investigation du côté des enjeux psychiques de la conflictualité ordinaire des situations de travail. Parce que l’activité professionnelle offre à chacun la possibilité de retravailler les traces traumatiques qui marquent sa personnalité, contribuant ainsi au maintien de l’équilibre psychosomatique. Mais aussi parce que, dans nombre de cas, la touche personnelle que prétend apporter l’individu à la mise en forme du monde, cette contribution à travers laquelle il joue son identité, lui est, de fait, interdite. Dans la majeure partie des situations de souffrance au travail, les traces traumatiques sont réactivées par les dilemmes éthiques rencontrés par les salariés, par le sentiment de dégradation de l’activité, et plus généralement par les conflits entre enjeux subjectifs et logiques sociales. Un tel constat appelle donc à reconsidérer la place accordée, dans les problématiques traditionnelles de la psychologie clinique ou de la psychiatrie, aux enjeux de la mobilisation dans le travail.
C’est à peu près à ce point de son parcours que nous conduit l’auteur. En prolongeant légèrement son propos, nous pouvons dire qu’elle guide le lecteur jusqu’à cet endroit où le travail commence à se manifester comme le lieu de l’articulation entre le sujet de l’inconscient et le sujet politique. Cependant, si elle donne, dans cette direction, quelques éléments théoriques, elle en rend surtout compte à travers ce qu’elle montre de sa propre pratique : son propre travail, la façon dont il mobilise sa subjectivité, son histoire personnelle, mais aussi la manière dont il participe d’un effort de mise en forme du monde et donc du politique.
Ainsi, s’adressant aux soignants, Marie Pezé affirme la nécessité de clarifier les enjeux subjectifs de leur propre activité. Mais cela vaut aussi pour les patients concernant leur propre travail. Cela implique non seulement de porter l’analyse sur les impasses dans lesquelles ils se trouvent enfermés, mais aussi de reconnaître et de les aider à reconnaître eux-mêmes ce qu’ils essayent de promouvoir à travers leur mobilisation dans le travail. Évidemment, il y a encore beaucoup de travail : « Les passerelles entre le territoire médical et le territoire du travail sont à peine ébauchées. Chirurgien, médecin traitant, personnel soignant, ne possèdent ni les outils techniques ni les outils mentaux pour suivre les patients au-delà des portes de l’hôpital. » Mais ce livre, comme quelques autres, au premier rang desquels il faut citer Travail, Usure mentale de Dejours, contribue à forger les outils et à ouvrir le passage. Dans cette direction, on ne peut souhaiter qu’une chose de Marie Pezé : qu’elle poursuive dans cette voie.
En attendant, Le Deuxième Corps est un livre que gagneraient à lire et à discuter tous les professionnels de santé, qu’ils soient médecins généralistes, spécialistes, infirmières, assistantes sociales, médecins du travail. C’est, dans un volume réduit et très accessible, une mine pour l’approfondissement de la réflexion sur chacun de ces métiers, pour la construction de coopérations, et peut-être pour la compréhension du monde.