2002
Travailler
Dossier : Travail domestique et affectivité
Les rapports domestiques entre amour et domination
Christophe Dejours
Directeur du laboratoire des psychologues du Travail et de l’Action, Cnam
La réitération des rapports de domination des hommes sur les femmes à travers les différentes sociétés constitue une des questions essentielles de l’anthropologie et de la sociologie. Dans cet article est présenté succinctement ce que la psychodynamique du travail pourrait apporter à l’analyse de cette question. La psychodynamique du travail montre comment les préoccupations vis-à-vis de l’identité et de la santé mentale contribuent à structurer les conduites humaines dans le travail : face à la souffrance engendrée par les contraintes de travail sont construites des stratégies de défense dont on peut montrer qu’elles sont fortement « genrées » ; ces stratégies de défense ont aussi de puissants effets sur l’économie des relations dans l’espace privé. Même si la sexualité n’est pas réductible à un jeu de rapports sociaux, il n’empêche que l’économie des relations amoureuses mobilise de façon très spécifique la dynamique domination-servitude. Peut-être est-ce de ce côté que l’on pourrait identifier les ressorts universels de la servitude et de la domination, mais il faudrait les thématiser à partir d’un « impensé » de la théorie sociale : à savoir que les adultes ont d’abord été des enfants et qu’ils ont tous fait l’expérience inaugurale de l’inégalité (physique et psychique) vis-à-vis de l’adulte. Or, le destin fait à cette inégalité est au cÅ“ur des questions d’identité, de santé mentale, de sexualité, voire d’amour, qui sont inévitablement au rendez-vous des affrontements pour la répartition des tâches domestiques et les rapports sociaux de reproduction. Peut-être faut-il admettre que les enjeux de santé mentale mobilisés par les rapports conjugaux contribuent à pérenniser les rapports sociaux de servitude autant que de domination (aussi bien dans les couples hétérosexuels qu’homosexuels).Mots-clés :
amour, domination, genre, psychodynamique de travail, rapports sociaux de reproduction, servitude.
The recurrence of men’s dominant relationship over women across different societies constitutes one of anthropology’s and sociology’s essential questions. This article succinctly presents labor psychodynamics’ contribution to the analysis of this question. Labor psychodynamics shows how the preoccupations concerning identity and mental health contribute to the structuring of human conduct at the workplace : faced with the suffering caused by occupational constraints, the individual constructs defense strategies which can be showed to be strongly dependent on gender ; these defense strategies also have a powerful effect on the economy of relations within the private space. Even if sexuality cannot be reduced to a game of social relations, it cannot be denied that the economy of love relationships prompts the dynamics of domination-servitude in a very specific manner. It is perhaps from this perspective that the universal mechanisms of servitude and domination could be identified, but it would be necessary to classify them according to a non-accounted-for aspect of social theory : namely, that before adults, individuals were children and have, as such, all lived the inaugural experience of (physical and psychic) inequality with respect to adults. The destiny carved from this inequality is at the core of the questions concerning identity, mental health, sexuality, and even love, issues which are all at stake in the disputes for the allocation of household work and the social relationships of reproduction. Maybe, we should admit that the stakes concerning mental health which are put into play by marital relationships contribute to perpetuate the social relationship of servitude as well as that of domination (both in heterosexual and homosexual couples).Keywords :
love, domination, gender, labour psychodynamics, social relationships of reproduction, servitude.
La reincidencia de las relaciones de dominación de los hombres sobre las mujeres a través de las diferentes sociedades constituye uno de los interrogantes esenciales de la antropología y de la sociología. Este artículo presenta de manera resumida aquello que la psicodinámica del trabajo puede aportar al análisis de esta cuestión. La psicodinámica del trabajo muestra cómo las preocupaciones con respecto a la identidad y a la salud mental contribuyen a estructurar la conducta humana en el lugar de trabajo: frente al sufrimiento generado por las restricciones laborales, se construyen estrategias de defensa que dependen fuertemente del género; dichas estrategias tienen efectos importantes sobre la economía de las relaciones en el espacio privado. Aunque no se pueda reducir la sexualidad a un juego de relaciones sociales, no puede negarse que la economía de las relaciones amorosas moviliza, de una manera muy especifica, la dinámica dominación-servidumbre. Es quizás desde esta perspectiva que se podrían identificar los mecanismos universales de la servidumbre y de la dominación, pero haría falta clasificarlos a partir de un elemento relegado de la teoría social : que los adultos fueron primero niños y que todos han pasado por la experiencia inaugural de desigualdad (física y psíquica) con respecto al adulto. Ahora bien, el destino forjado por esta desigualdad se encuentra al fondo de las cuestiones de identidad, de salud mental, de sexualidad, inclusive del amor que, a su vez, están en juego en el momento de las disputas por la repartición de los trabajos domésticos y en las relaciones sociales de reproducción. Tal vez haría falta admitir que los dilemas de salud mental movilizados por las relaciones conyugales contribuyen a perpetuar las relaciones sociales de servidumbre y de dominación (tanto en las parejas homosexuales como heterosexuales).Palabras claves :
amor, dominación, género, sicodinàmica del trabajo, relaciones sociales de reproducción, servistismo.
En psychiatrie, la préoccupation première vient de la maladie mentale. Avec le développement de la psychodynamique du travail, cette préoccupation initiale se déplace progressivement vers celle des conditions de possibilité de la normalité, c’est-à-dire des conditions de la lutte contre la maladie (je rappelle que, pour la psychodynamique du travail, la normalité et, a fortiori, la santé ne sont pas innées). Ce ne sont pas des « cadeaux » de la nature, mais l’objectif d’une lutte sans fin qui, en dépit de tous nos efforts, s’achève un jour par une défaite et par notre mort.
Dans la perspective psychodynamique, on retrouve toujours à un moment ou à un autre l’identité et sa stabilisation comme enjeux de la lutte pour la santé mentale. A contrario, toute décompensation psychopathologique est centrée par une crise d’identité. Si l’on ne prend pas la question de l’identité au sérieux et si l’on considère l’identité, autant que les crises d’identité, comme une dimension contingente des conduites humaines, c’est que l’on adopte un présupposé en vertu duquel, chez la plupart des hommes et des femmes, l’identité est une donnée invariante, stable et non conflictuelle de la vie ordinaire. En vertu de ce présupposé, les questions posées par l’identité ne se poseraient que lorsque cette dernière entrerait en crise, c’est-à-dire uniquement dans des situations extraordinaires. Le corrélat de ce présupposé, c’est que la question de l’identité psychologique peut et doit être écartée de la sociologie et être déléguée à des spécialistes : les psychiatres. Ce présupposé de la naturalité de l’identité est erroné et facile à réfuter.
Au contraire, si l’on prend la question de l’identité au sérieux, il faut alors en tenir compte dans l’analyse et l’interprétation de toutes les conduites humaines, sans exception. Si tel est le cas, il faut réinterroger aussi bien la théorie sociale que la théorie économique et leur demander quelle place elles donnent explicitement à cette dimension dans leurs problématiques respectives.
Une théorie sociale qui ne traiterait pas la question de l’identité dans l’analyse des rapports sociaux ne serait pas conséquente, parce que la société dont elle ferait la théorie ne serait pas une société d’êtres humains ordinaires mais d’êtres fictifs, autant que l’économie le fait avec son homo Å“conomicus. Ou, pour le dire autrement, se préoccuper de l’identité psychologique en sciences sociales ne justifie pas automatiquement le blâme de « psychologisme ».
Mutatis mutandis, la théorie des rapports sociaux de sexe et de travail est en droit d’exiger de la psychologie et de la psychanalyse qu’elles intègrent le réel du social dans la théorie du sujet, car elle peut démontrer que la lutte pour l’identité et pour la normalité ne se présente pas de la même manière pour une femme et pour un homme.
Convaincu par la fréquentation des recherches de Danièle Kergoat et Helena Hirata (Hirata, Kergoat, 1988) que les rapports sociaux de sexe sont indissociables des rapports sociaux de travail et que les rapports sociaux de travail sont toujours en même temps des rapports sociaux de sexe, je me suis d’abord penché sur la question de l’identité dans la sphère du travail productif. Convaincu, de surcroît, par ces deux auteurs, qu’il n’y a pas d’indépendance entre travail et hors-travail, je me suis intéressé à la façon dont les rapports sociaux de production étendent leur prolongement jusque dans l’économie érotique (Dejours, 1996). Mais, jusqu’à maintenant, je n’ai pas abordé la question spécifique du travail dans la sphère privée parce que mes moyens d’investigation reposaient sur l’opposition analytique entre amour et travail. L’outillage théorique dont je me suis servi jusqu’à présent reposait sur l’idée que la conquête de l’identité psychologique passait essentiellement par deux dynamiques distinctes :
- celle de l’accomplissement de soi dans le champ social, impliquant au premier chef le travail de production ;
- celle de l’accomplissement de soi dans le champ érotique, impliquant au premier chef l’amour.
Je laisserai entièrement de côté le travail de production et ne traiterai ici que du travail de reproduction. Dans la sphère privée, l’organisation des conduites par rapport à l’accomplissement de soi (conquête de l’identité) engrène le travail et l’amour selon des formes très différentes de ce qui se joue dans la sphère du travail de production où l’amour, s’il n’est pas totalement hors jeu, n’occupe qu’une place tout à fait contingente. Au contraire, il me semble que l’analyse du travail dans les rapports de reproduction est indissociable de celle des rapports amoureux. Disposant d’une théorie du travail et d’une théorie de la sexualité, il manquait jusqu’à présent une théorie de l’amour. Cette théorie reste encore lacunaire, mais les suggestions faites par Jean Laplanche semblent suffisantes pour risquer aujourd’hui cet exercice (Laplanche, 1993).
Sexualité et amour sont en général associés, mais il est des cas où amour et sexualité sont disjoints : on s’aime sans avoir de relations sexuelles ou l’on a des relations sexuelles avec un (ou des) partenaire(s) que l’on n’aime pas. Cette situation a en partie été explorée par Freud (Freud, 1910). Pour l’heure, la discussion est un peu plus compliquée que celle dans laquelle Freud aussi bien que Laplanche se sont avancés. Il ne s’agit pas seulement d’analyser les rapports entre amour et sexualité, mais entre amour, sexualité et travail de reproduction. À ma connaissance toutefois, une analyse des rapports entre ces trois termes a été approchée par une auteure à propos du travail agricole, où travail de production et travail de reproduction sont plus intimement liés que partout ailleurs. Il s’agit des travaux de Michèle Salmona sur les agriculteurs et agricultrices, les maraîchers, les éleveurs… (Salmona, 1994).
L’identité : quelle problématique ?
Je ne retiendrai, ici, que quelques points de repère. L’identité n’est pas un concept psychanalytique. Son utilisation pose donc des problèmes sérieux du point de vue théorique. Toutefois, il me paraît impossible d’en faire l’économie, dans la mesure où l’identité comme la normalité et la santé sont tout au long de la vie l’enjeu d’une conquête et conservent une certaine précarité.
Or, la conquête de l’identité est rendue difficile parce que les processus grâce auxquels elle peut se construire sont soumis à des déterminismes puissants et divergents :
- un déterminisme biologique, au centre duquel j’accorderais une place qui prévaut à l’instinct d’attachement ;
- un déterminisme psycho-familial qui se cristallise sous la forme de l’inconscient sexuel infantile ;
- un déterminisme social qui somme chaque sujet — après lui avoir donné une assignation sociale de genre par l’état civil, sur la base de la morphologie des organes génitaux externes à la naissance —, somme donc chaque sujet de se définir et de se situer comme identité sexuée ou, mieux, « gendrée » ou « genrée », tout au long de sa vie, avec une insistance redoutable.
Ces déterminismes fonctionnent donc d’abord comme une série d’aliénations qui sont antagoniques avec l’idée même d’une identité personnelle. Mais ils entraînent aussi, au plan subjectif, de fortes contradictions.
Lutter pour construire son identité personnelle consiste à rechercher, voire à inventer, des compromis entre ces trois déterminismes, qui tendent constamment à fragmenter le sujet et à le déstabiliser. C’est par la formation, lorsqu’elle est possible, d’une forme singularisée de compromis que le sujet parvient à affirmer son identité sexuée originale à lui. C’est au niveau de l’identité, si cela est humainement possible, que se concrétise et s’affirme, au niveau subjectif, ce qui relève en propre de la liberté.
Compte tenu de ces préalables, l’identité psychologique se définit comme la recherche d’un sentiment d’unité de la personnalité, en dépit des pressions d’éclatement exercées sur le sujet par les différents déterminismes qui s’exercent sur ses conduites, et comme un sentiment de continuité de cette unité, en dépit des contraintes qui tendent à la morceler, que ces dernières proviennent des circonstances extérieures ou des mouvements pulsionnels qui l’affectent de l’intérieur.
Dans cette conception de l’identité, donc, l’aliénation est première et l’identité comme lutte pour l’émancipation est seconde.
Les composantes de l’amour
Dire que l’amour est impliqué dans les rapports sociaux de reproduction, ce n’est pas invoquer un quelconque déterminisme non social, pour rendre compte de la forme de ces rapports entre les partenaires d’un couple. Il n’y a à rechercher, en la matière, aucun déterminisme ni anatomique, ni biologique, ni même sexuel ou érotique. Rappelons ici que l’amour est autre chose que le sexuel et autre chose que la biologie. Si l’on peut soutenir que l’amour joue un rôle dans l’organisation des rapports de reproduction, c’est en tant qu’il joue un rôle non de détermination, mais de maintenance et de reproduction des rapports de reproduction. Dire que l’amour ne joue pas un rôle déterminant ou originaire dans les rapports de domination dans la sphère privée ne consiste pas pour autant à conférer, au dit « amour », un rôle contingent. Pour le dire autrement : vis-à-vis de l’analyse de la répétition et de la reproduction des rapports de domination dans l’espace privé, la référence à l’amour est une condition nécessaire, mais non suffisante. C’est du moins cette idée que je vais essayer d’argumenter. Ou, pour le dire encore autrement, les rapports de domination dans la sphère privée s’étayeraient et se nourriraient de la dépendance affective qui lie entre eux les partenaires d’une relation amoureuse.
L’identité est essentiellement une relation du sujet à soi-même, alors que l’amour est une relation à l’autre. Les relations entre amour et identité ne sont pas toujours concordantes.
a) Il n’y a jamais de neutralité de l’amour vis-à-vis de l’identité. Aimer quelqu’un c’est déposer en lui le pouvoir énorme de me renvoyer de moi une image qui me rend aimable à moi-même ou au contraire, et tout aussi bien, peut déstabiliser mon identité.
b) L’amour implique non seulement un risque pour l’identité, mais un risque pour l’économie érotique. La rencontre érotique avec l’être aimé peut allumer le désir, mais elle peut aussi conduire à l’expérience critique de la frigidité, de l’effacement de l’excitation, voire du vide et de l’anesthésie affective vis-à-vis de l’être aimé. Via l’architecture du corps érogène mise à l’épreuve du corps à corps, l’amour représente un risque majeur pour la subjectivité.
c) L’amour, enfin, implique un troisième registre plus obscur, mais largement illustré par la clinique ordinaire, à savoir le registre de l’attachement (Bowlby, 1969). L’attachement est un comportement instinctuel inné. Il se manifeste par la recherche du contact direct avec le corps, avec la chaleur de la peau d’un congénère ou d’un autre être vivant. Ce comportement instinctuel est donc d’emblée vectorisé vers l’autre et constitue la base irremplaçable du développement physique et psychique en même temps que la base biologique sur laquelle se développe la communication. Lorsque l’enfant manifeste ce comportement d’attachement à l’égard d’un adulte, il déclenche, chez ce dernier, un comportement d’enveloppement ou d’embrassement, de soin, de maternage, de protection, d’alimentation, etc., qu’on désigne sous le nom de « retrieval ».
Ce rapport entre attachement et retrieval est en quelque sorte l’onde porteuse de la relation primaire de l’être humain qui permet à l’adulte de mobiliser ses ressources (y compris culturelles) pour les ajuster aux besoins du corps de l’enfant, en fonction des modifications qui se produisent dans ses milieux intérieurs (au sens qu’a ce terme chez Claude Bernard). En vertu d’un processus complexe analysé par Jean Laplanche, la relation de soin est progressivement contaminée, puis subvertie par le sexuel venu de l’adulte. Ce processus a été analysé sous le nom de « théorie de la séduction généralisée » (Laplanche, 1987).
Cette subversion dite « subversion libidinale » de l’ordre biologique au profit de l’ordre érotique, toutefois, est en règle incomplète et laisse chez la plupart d’entre nous un résidu de comportements instinctuels d’attachement. L’importance qui revient à ce dernier est proportionnelle à ce qui, dans la relation enfant/adulte, a été barré de la subversion libidinale par les impasses de la sexualité des parents.
Ce qui distingue l’économie érotique, stricto sensu, de l’économie de l’amour, c’est précisément que dans cette dernière la dimension résiduelle de l’attachement se trouve engagée en même temps que celle de l’érotique. L’attachement entre deux êtres se constitue dans l’ombre de la relation amoureuse cependant que le sexuel en est la partie visible. La stabilisation de cet attachement contribue à la formation de la relation amoureuse en tant que telle.
Mais le rapport d’attachement est aussi et fondamentalement une relation de dépendance psychique à l’autre et, en ce sens, elle introduit dans la relation amoureuse, à la différence de la relation érotique sans amour entre les partenaires, une dimension d’aliénation.
Il n’y a à proprement parler d’amour dans une relation entre deux personnes que quand se trouve engagée la dimension de l’attachement et, avec elle, l’aliénation d’une partie de soi dans l’autre.
Ainsi l’amour est-il un composé de trois éléments : l’identitaire, le sexuel et l’attachement.
Il peut paraître étonnant de s’être ainsi étendu si longuement sur l’attachement. Si j’y insiste de cette façon c’est parce que c’est une dimension de l’amour qui est particulièrement résistante au travail de la pensée et à la psychanalyse. Et c’est peut-être pour cette raison qu’elle résiste aussi à l’analyse sociologique, entendons par là qu’elle ne se laisse pas facilement déconstruire par la théorie sociale. S’il y a un reste biologique dans la formation des comportements humains et dans leur aliénation fondamentale, ce n’est pas du côté de la biologie sexuelle qu’il faut le rechercher, mais précisément dans l’attachement.
Amour et relations de service dans la sphère domestique
Si l’hypothèse de l’attachement est vraie, elle ne peut qu’avoir des incidences non seulement sur l’organisation de la relation amoureuse, mais aussi sur l’organisation de toute la sphère domestique, jusques et y compris sur les relations de service entre partenaires (parce que dans toutes les situations de crise affectant un couple, elle s’avère, en fin de compte, surdéterminante sur tout ce qui peut unir ou rompre ce couple). Précisons les choses : si la division sexuelle du travail et la relation de service sont plus ou moins prises dans les rapports amoureux, ce n’est pas seulement au titre de la séduction sexuelle érotique, mais aussi, et c’est ce qui alourdit et complique sérieusement les choses, au titre de la dépendance affective.
Attachement et soumission
a) La relation d’attachement est aussi une relation de dépendance, c’est-à-dire d’aliénation de sa propre autonomie psychique dans l’autre. L’aliénation de l’autonomie subjective ouvre sur la soumission à la volonté de l’autre. Dans le même mouvement, l’aliénation ouvre donc un espace à la domination. Si l’amour est une relation réciproque, cela suppose que de part et d’autre existe une propension à la soumission. Mais l’épreuve de la soumission peut se jouer ou se négocier de différentes façons et il se peut que la forme stabilisée dans laquelle elle se concrétise et se stabilise entre deux êtres ne soit pas identique pour les deux partenaires. Il est en effet évident qu’en promouvant le registre soumission-domination la relation d’attachement expose à l’épreuve des rapports de force et à l’inégalité des positions dans le couple.
b) Attachement et retrieval dans les relations entre adultes
La relation d’attachement est, de surcroît, une relation entre deux types de comportements très dissemblables (même s’ils sont complémentaires) : le comportement d’attachement déclenche, en retour, un comportement de soin. Dans la perspective psychanalytique, on s’intéresse surtout à la forme que prend cette relation de soin quand elle est subvertie ou remaniée par le sexuel ; à savoir la tendresse. Mais si l’on se préoccupe des rapports de domination-soumission dans la sphère domestique, il s’avère que le comportement de retrieval peut aussi se trouver au rendez-vous de la relation de soin, voire de la relation de service. Au pôle opposé du retrieval le comportement d’attachement peut se donner à voir comme quête de tendresse, de caresses et d’embrassements (au sens étymologique du terme), de câlins, etc., mais, en cas de privation, il donne naissance à des comportements de colère et de violence contre l’autre qui se dérobe. L’attachement est toujours du côté de la demande, le retrieval du côté du don de soi en tant que don engageant le corps (Bowlby, 1969-1973).
La dépendance-aliénation dans la sphère amoureuse a ceci de particulier qu’elle se joue entre deux adultes et qu’elle mobilise donc chez chacun d’eux à la fois des comportements de retrieval et des comportements régressifs de demande d’attention ou de nursing, aussi bien chez l’homme que chez la femme. Quand, dans une relation amoureuse, l’un des partenaires tend à s’éloigner, il est possible de le ramener à soi en jouant sur la relation attachement-retrieval. Soit en le menaçant de le priver de soins et de l’abandonner, suscitant ainsi chez lui une nouvelle demande de tendresse et une soumission, mais en risquant aussi de déclencher sa colère ; soit au contraire en offrant du retrieval par une attitude de soumission dans le domaine sexuel ou dans les attentions aux besoins du corps de l’autre. Or si, en principe, ces jeux de positions peuvent s’inverser dans un sens puis dans l’autre chez les deux partenaires, en pratique ce n’est pas ce qui se passe. On observe plutôt une polarisation de ces relations vers l’inégalité stabilisée.
c) Polarisation de la relation d’attachement et rapports de domination
Vis-à-vis de l’économie de l’attachement, les deux positions de domination et de soumission peuvent être équivalentes : celui qui domine ne peut plus se passer de celui qui se soumet. En le dominant, il se l’attache. À l’inverse, celui qui se soumet peut aussi rendre l’autre dépendant par les services qu’il lui rend et les jeux sont faits !
Mais vis-à-vis du travail et non de l’attachement, cette fois, la partition n’est pas du tout égale, elle est même hautement inégale. Celui qui se soumet ramasse en même temps tout le travail de service domestique. Il paraît donc logique que ni l’homme ni la femme ne souhaite, à terme, être soumis à la domination de l’autre (si l’on excepte les cas où le désir de soumission en forme de muliébrité est explicitement exprimé comme mode spécifique de séduction).
Le problème psychologique s’analyse mieux lorsque surgit un conflit sur la répartition des services dans la vie domestique. Au cours des crises conjugales, on se retrouve souvent aux limites de la rupture, là où commence le chantage à la séparation. Si l’aliénation est capable de l’emporter sur la volonté de séparation, il faut bien que l’un des deux cède. Dans un couple hétérosexuel, en général, c’est la femme. Pourquoi ?
d) Différenciation des postures vis-à-vis de la soumission, selon le sexe et le genre
L’élément décisif, me semble-t-il, dans la capitulation ou le refus de céder, pourrait être lié à la reconnaissance ou au déni de la dimension de dépendance-aliénation, consubstantielle à la relation amoureuse. On peut en effet avoir une conscience réflexive de cette dépendance et la reconnaître en soi (et éventuellement chez l’autre). Mais on peut aussi opposer à la perception de cette dépendance-aliénation une fin de non-recevoir, c’est-à-dire lui opposer un déni ou un désaveu, afin d’éviter, et l’humiliation, et le travail psychique que cette dernière implique.
L’investigation clinique suggère qu’hommes et femmes n’ont pas, en général, vis-à-vis de la dépendance-aliénation une position semblable. Les hommes lui opposent plus volontiers un déni, les femmes sont plus aptes à la reconnaître.
De sorte qu’à la limite de l’épreuve de force, dans les crises qui opposent dans un couple les partenaires d’une relation amoureuse, c’est en règle la femme qui se soumet et l’homme qui campe sur la position de domination. Pour expliquer cette différence, on peut invoquer trois processus qui vont dans le même sens et se complètent. L’un prend racine dans le sexuel, l’autre dans le travail de production, le troisième dans le travail de reproduction.
Déni ou reconnaissance de la différence anatomique entre les sexes
L’investigation clinique auprès des jeunes enfants âgés de dix-huit mois à trois ans montre que les garçons et les filles ne réagissent pas de la même façon à la perception de la différence anatomique entre les sexes. Les petites filles reconnaissent cette différence et manifestent souvent, à la suite, des symptômes que l’on reconnaît cliniquement comme relevant de la dépression et par un travail psychique de symbolisation. Les petits garçons ont tendance à opposer un déni à cette perception de la différence anatomique et à déclencher des réactions agressives, lorsque l’on insiste à la leur faire reconnaître (Roiphe et Galenson, 1981). Reconnaître cette part qui revient à la différence anatomique ne consiste pas à reprendre l’idée freudienne, fortement contestée, selon laquelle le sexuel serait phallique et le féminin castré serait non sexuel. Elle consiste à tenir la découverte de la différence anatomique entre les sexes non pas pour une expérience sexuelle, mais pour une énigme et une question, à la fois irréductibles et extrêmement excitantes pour tout enfant, garçon ou fille.
La différence entre garçon et fille, vis-à-vis de l’énigme soulevée par l’anatomie, se situe dans la façon d’interpréter ou de répondre à cette énigme. Le fait est que les petits garçons ont tendance à évacuer la question par un déni, cependant que les petites filles la reconnaissent et la symbolisent. Pourquoi donc cette différence dans le travail de la pensée, sur l’énigme, selon le sexe ?
À cette question, on ne peut pas répondre simplement, parce qu’il faut en passer par la façon dont les adultes eux-mêmes, qui s’occupent de ces enfants, répondent à la curiosité de ces enfants sur l’anatomie comparée. Et ce qui est ici déterminant, ce ne sont pas du tout les réponses conscientes et plus ou moins convenues que les adultes donnent aux enfants, mais précisément ce qu’ils ne disent pas : ce qui vient de leur propre rapport à la sexualité à eux, et qui agit pourtant puissamment sur l’enfant, à partir de leur inconscient sexuel à eux, ce qu’ils ne peuvent donc pas maîtriser du tout (réactions de honte, de pudeur, de fierté, de défi, d’angoisse, du dégoût, d’agressivité, etc.).
Déni ou reconnaissance du réel dans le rapport subjectif au travail
Comme j’ai essayé de le montrer à propos du rapport subjectif au travail dans la sphère productive, les hommes élaborent des stratégies de défense pour lutter contre la souffrance dans le travail qui, tendanciellement, s’organisent autour du déni du réel, c’est-à-dire du déni de ce qui se fait connaître par sa résistance à la maîtrise technique du travail (Dejours, 1993).
Comme Pascale Molinier l’a montré ensuite, les femmes sont capables d’inventer des stratégies collectives de défense qui sont fondées, au contraire, sur une reconnaissance du réel et de l’expérience affective de l’échec qui lui est associée (Molinier, 1995).
Du point de vue affectif, la rencontre, au cours de scènes conjugales, avec la dépendance-aliénation et ce qu’elle véhicule en termes de perte de souveraineté et, tendanciellement, de soumission, renvoie fondamentalement le sujet à la perte de la maîtrise, à l’échec et à l’humiliation. Quand, dans sa vie professionnelle, l’homme pour faire face à la souffrance ou à la peur qu’implique le rapport aux risques du travail doit participer à une stratégie collective de défense, centrée par le déni de perception de ce risque et par des épreuves de grandeur virile, il n’est pas possible d’inverser cette position psychique dans la sphère privée sans encourir, du même coup, le risque d’une déstabilisation psychique qui le mettra en difficulté vis-à-vis de son travail. S’arc-bouter sur le déni de sa dépendance à l’égard de sa femme lui permet au contraire de consolider le déni du réel, c’est-à-dire de ce que signifie l’expérience douloureuse de la perte de la maîtrise. On retrouve ici non seulement un problème de cohérence psychique travail/hors-travail, mais le problème de l’identité comme recherche d’une unité stable et continue, en l’occurrence de l’identité virile.
La femme qui, de son côté, sait mieux reconnaître l’absurdité et l’impasse du déni de perception du réel, cède plus facilement que l’homme, parce qu’elle sait que son refus de céder va confirmer la résistance du réel, en faisant surgir le spectre de la séparation.
Mais, j’y insiste, cet entêtement de l’homme à dénier le réel ne perdure que pour autant que cette propension au déni s’enracine dans le déni infantile opposé à la question soulevée par la perception de la différence anatomique des sexes. Le jusqu’au-boutisme de l’homme, qui conduit la femme à céder dans les crises conjugales, ne s’alimente pas du tout au réalisme de l’homme adulte qui serait avant tout préoccupé de ses intérêts. C’est, au contraire, dans l’exacerbation du refus infantile de reconnaître le réel que se trouverait le ressort dernier de la détermination de l’homme à ne pas céder. C’est secondairement, seulement, qu’il exploiterait dans la formation des rapports de domination, vis-à-vis des relations de service dans la sphère domestique, l’avantage que lui rapporte son irrédentisme. Et le paradoxe, du côté des femmes, serait le suivant : c’est parce qu’elles seraient plus réalistes que les hommes que les femmes perdraient la bataille de la domination.
Déni du réel dans le rapport subjectif au travail domestique
Le travail domestique, comme y insistent plusieurs auteurs, en particulier Danièle Kergoat (2001), est multiple. La « typologisation » de ses composantes est déterminante pour la théorie. En ce qui concerne l’approche dynamique, il faudrait faire une distinction, au moins, entre ce qui relève de la relation de soin et ce qui relève de la relation de service. La relation de service rassemble en particulier ce qui concerne les tâches ménagères. La relation de soin concerne, au premier chef, la relation aux corps et aux besoins du corps, aux meurtrissures du corps, aux maladies, au vieillissement, au nursing, à la toilette, etc. Or la relation de soin ne renvoie pas qu’au retrieval dont il était question plus haut. Elle suppose l’affrontement affectif avec les défaillances du corps, avec ce que le corps peut produire comme craintes, comme angoisses, comme aversions, comme dégoûts, par ses souffrances, ses douleurs, ses plaies, son sang, ses laideurs, ses déjections, ses odeurs, etc. Tous ces états du corps ne peuvent que provoquer, en retour, l’angoisse vis-à-vis de la pérennité de son propre corps à soi, de sa beauté ou de son flétrissement, de son devenir et de son vieillissement.
Là encore, les hommes font souvent preuve d’une certaine lâcheté en se dédouanant de cette perception douloureuse et en la déléguant aux femmes. Dans le même mouvement, ils dénient les compétences que sont la disponibilité, le tact, la compassion nécessaires pour y faire face, parce qu’elles supposent la reconnaissance du réel et l’insuffisance de la science. Ils complètent ce déni par la naturalisation de ces compétences, qu’ils déclarent féminines, comme l’ont montré Danièle Kergoat et Helena Hirata (1988).
Le point de vue que je tente de défendre, c’est que la reproduction des rapports de domination/soumission dans la sphère du travail de reproduction trouve ses conditions de réitération et dans les préoccupations irréductibles de la lutte pour l’identité, et dans l’infantile :
- au titre d’un résidu relevant de l’attachement, qui engendre inévitablement entre adultes la question de l’inégalité et de la domination ;
- au titre d’un rapport différent à la reconnaissance ou au déni de perception du réel, qui prend son origine dans l’inconscient sexuel infantile vis-à-vis de la différence anatomique des sexes.
Je m’en tiendrai à dire que si les relations de domination/soumission ou domination/servitude sont inexpugnables des rapports sociaux domestiques, c’est parce que l’amour réactive sans cesse les traces de l’infantile dans la formation de l’identité et les ramène constamment dans les négociations à l’intérieur d’un couple ; et non à cause d’un processus qui partirait des rapports sociaux de domination dans la société, pour aboutir à une intériorisation psychique. En d’autres termes, la domination ne viendrait pas seulement d’en haut par la société, mais serait aussi promue d’en bas par le sexuel infantile.
Quant à savoir comment, à l’intérieur de cette économie de la domination, il est possible de conjurer la réitération des rapports sociaux de genre, il faudrait en passer par une discussion sur les chaînons intermédiaires entre l’anatomie et le politique (pour reprendre la formule de Nicole-Claude Mathieu) et la façon de les défaire. Cette analyse est possible si l’on étudie les remaniements psychiques qu’impose aux identités de chacun des partenaires la recherche d’une division non conformiste du travail dans la sphère domestique, aussi bien dans les couples hétéro qu’homosexuels.
Pour situer mon propos dans la discussion avec l’approche sociologique et pour conclure, je dirai que la référence à la problématique de l’identité et de la santé mentale, dans l’analyse des rapports sociaux de sexe, ne conduit pas à l’idée que l’origine des rapports sociaux de genre se trouverait dans le sexuel, dans l’anatomique ou dans l’infantile. L’origine des rapports sociaux de genre est assurément non sexuelle et est une construction sociale au sens plein du terme, tel que le précise Christine Delphy (2001). Ce que permet l’analyse psychodynamique, c’est de récuser la thèse de l’intériorisation du social par l’apprentissage, le rapport de force, ou la domination symbolique. Il me semble d’ailleurs que l’idée de l’intériorisation du social, pour rendre compte de la reproduction des genres, est aussi remise en cause par certaines études féministes, en particulier par la thèse de la « mélancolie de genre » proposée par Judith Butler dans Gender Trouble (1990) et reprise dans un texte : « The sexually unperformable » qui situe aussi, entre le social et l’orientation des choix sexuels, le chaînon intermédiaire de l’incarnation, ou des modalités complexes de l’implantation du genre dans la formation du corps. Ainsi retrouve-t-on dans cette conception la différence fondamentale entre corps anatomique et corps érogène. Ce que précise l’approche psychodynamique que j’ai esquissée, c’est que les ressorts de la réitération et de la reproduction des rapports de domination, s’enracine dans ce qui perdure de l’infantile dans tout adulte, fût-il considéré comme un adulte social. Il est d’ailleurs étonnant que le lieu par excellence de l’inégalité entre les êtres humains, à savoir le rapport entre l’adulte et l’enfant qui est un invariant anthropologique dont tout être humain fait l’expérience, ne trouve pas sa place dans la théorie sociale des rapports de domination qui traversent toutes les relations humaines.
Assigner un rôle spécifique à l’infantile dans la théorie sociale a des implications dans la conception et les objectifs que l’on peut rationnellement donner à la lutte pour l’émancipation des femmes de la domination des hommes.
En retour, reconnaître la place du genre dans la théorie psychanalytique a des incidences majeures, à mon sens, sur l’investigation des crises conjugales et sur la pratique de la cure. Au plan théorique, elle pose la question de la façon dont le genre est relayé par l’inconscient.
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