Travailler
Martin Média

I.S.B.N.2914649053
200 pages

p. 45 à 72
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Dossier : Travail domestique et affectivité

n° 8 2002/2

2002 Travailler Dossier : Travail domestique et affectivité

Faire le travail domestique chez les autres. Transcription de l’instruction au sosie suivie du commentaire

Sylvie Esman-Tuccella Étudiante en psychologie du travail, Cnam
Ce travail a été réalisé dans le cadre du cursus de formation en psychologie du travail au Cnam pour valider les travaux pratiques : « Élaboration et formalisation de l’expérience professionnelle. » L’activité qui a été analysée dans le dispositif méthodologique de l’instruction au sosie concerne le travail ménager et de service. Cet exercice a permis de lever l’opacité de l’expérience d’un travail caché jusque-là et d’élaborer par et dans l’écriture du commentaire une réflexion sur ma subjectivité à l’Å“uvre dans ce travail.Mots-clés : travail domestique, discrétion, méthode du sosie, monotonie. This work was achieved within the Cnam courses on work psychology in order to validate its applied workshops « construction and formalization of the professional experience ». Household work and services were the activities analyzed within the methodological setup of instruction by the use of stand-ins. This exercise allowed to shed light on an experience that was hitherto hidden, and to construct, by and within the writing of a comment, a reflection about my own subjectivity in the making of this work.Keywords : household work, discretness, invisibility, monotony. Este trabajo ha sido realizado en el contexto de la formación en psicología del trabajo del Cnam a fin de validar los trabajos prácticos « elaboración y formalización de la experiencia profesional. » La actividad que ha sido analizada dentro del dispositivo metodológico de la instrucción con dobles es el trabajo domestico y de servicio. Este trabajo permitió dilucidar la experiencia de un trabajo hasta ahora oculto y elaborar por y a través la escritura del comentario una reflexión sobre el papel de mi subjetividad en la realización de este trabajo.Palabras claves : trabajo domestico, discreción, método del doble, monotonía.
 
Entretien entre Sylvie Esman (sosie) et Pascale Molinier
 
 
Sylvie Esman : Vous allez me remplacer pour un emploi de service et pour un emploi de travaux ménagers à domicile. Donc, euh, après avoir déposé les enfants à l’école, vous rentrez chez vous vers 9 h et puis vous allez prendre la clé de Mme D. chez laquelle vous irez. Euh, vous avez sa clé depuis peu parce que c’est une personne qui est malade, donc pour ne pas la faire lever de son lit, elle vous a confié sa clé il y a quelques semaines… Vous prendrez aussi, euh, un sac où se trouve tout le linge que vous avez repassé pour elle.
Pascale Molinier : Donc la clé, je la range où ?
S. E. : Vous la rangez, euh, avec les vôtres dans la cuisine avec toutes les clés.
P. M. : Et le linge ?
S. E. : Le linge, il est prêt dans un sac. Donc vous partez avec ça, vous partez en voiture. Ça se situe dans la même ville, vous habitez à Cachan, vous allez vous rendre au 49, avenue de la Division-Leclercq. Donc, vous allez vous garer à l’extérieur, c’est une résidence avec plusieurs immeubles, vous vous garez à l’extérieur parce que vous ne pouvez pas entrer, il y a une barrière, euh et puis vous allez vous rendre au premier bâtiment sur la gauche et, euh, donc là vous avez à l’entrée les interphones avec le nom de toutes les personnes. Sur ces interphones, il y a trois petites serrures donc, vous allez prendre la seule grosse clé ronde qu’il y a et puis vous allez la mettre dans la serrure qui est la plus à droite et ça va déverrouiller la porte d’entrée. Vous arrivez dans le hall et un peu plus loin sur la gauche il y a l’ascenseur et vous montez au sixième étage. Quand vous sortez de l’ascenseur, vous tournez deux fois à gauche et vous êtes face à sa porte. Donc là vous utilisez une clé plate, c’est la seule clé plate du trousseau et puis vous l’introduisez et vous ouvrez la porte. Alors chez Mme D. le matin, il est à peu près 9 h et 1/4 – 9 h et 1/2 quand vous arrivez ; euh, chez Mme D. le matin il y a très souvent déjà du personnel de soin ; il y a soit le médecin de la douleur qui est là en visite, soit une infirmière, soit une aide-soignante, et donc vous arrivez assez discrètement ; comme vous entendez la conversation dans la chambre vous n’allez pas la voir tout de suite. Vous enlevez votre manteau, vous l’accrochez au portemanteau et puis, euh, le hall est tout petit. Il y a plusieurs portes : celle de la cuisine qui est en face un peu à droite, celle du séjour complètement à droite, puis légèrement à gauche il y a une pièce, euh, dans laquelle vous allez entrer. Vous ouvrez le sac, vous sortez le linge que vous avez repassé, souvent vous avez des draps parce que vous lui changez ses draps très souvent, vous avez des draps que vous laissez là, vous avez aussi des chemisiers, des tee-shirts. Dans cette pièce, il y a une grande armoire, vous l’ouvrez, vous rangez le linge là où elle vous l’a déjà expliqué. Euh, ensuite euh, vous allez dans la cuisine et puis donc, en attendant de pouvoir lui parler, vous jetez un petit coup d’Å“il un petit peu à ce qu’il y a là. Vous commencez par vider les poubelles, par rassembler toutes les bouteilles vides qu’il y a dans la cuisine, vous allez voir aussi, dans le séjour, il y a énormément de bouteilles vides un peu partout.
P. M. : Mais comment ça se fait qu’il y ait autant de bouteilles vides ?
S. E. : Parce que c’est une personne qui est malade, donc qui boit énormément et qui a besoin d’avoir des petites bouteilles d’Evian partout, là où elle est susceptible de se déplacer. En fait, vous êtes la seule personne qui fait un peu de rangement et de ménage, il y a énormément de personnes qui tournent chez elle, mais, euh, ce sont des personnes soignantes ou la voisine qui vient promener son petit chien aussi. J’ai oublié de vous dire vous serez accueillie aussi par le petit chien qui aboie très fort, mais qui est très gentil. Donc vous faites ça, euh, si le personnel soignant est toujours là, ben, en attendant vous allez dans la salle de bains, donc vous retournez dans le hall.
P. M. : Attendez, donc concrètement je m’occupe principalement des bouteilles.
S. E. : Pour l’instant oui.
P. M. : Une fois le linge, euh…
S. E. : Voilà, vous ramassez les bouteilles parce que, euh, elle ne mange pas beaucoup, donc ce qui l’encombre le plus, elle, ce sont les bouteilles vides actuellement. Euh, vous allez dans la salle de bains, vous retournez dans le hall, la salle de bains est au fond à gauche, il y a une grande armoire blanche, vous l’ouvrez, et vous sortez le panier à linge sale et vous mettez une machine à laver en route. La machine se trouve dans la cuisine, vous retournez dans la cuisine et puis, là, vous triez un petit peu, euh il y a énormément de serviettes de toilette, l’aide-soignante a besoin de serviettes de toilette propres tous les jours, donc euh il y en a beaucoup ; vous allez juger en fonction de la quantité si vous faites une machine à 40° ou une machine à 60°, vous mettez ça en route, ensuite vous regardez si le lave-vaisselle a tourné, et s’il a tourné, vous videz toute la vaisselle, vous amenez les assiettes et les couverts dans le séjour, il y a un grand buffet à côté de la table, vous ouvrez les deux premières portes et vous mettez les assiettes sur les piles ; pour les couverts, c’est pareil, c’est au même endroit, il y a un tiroir, donc vous rangez tous les couverts à ce niveau-là. Euh, vous retournez dans la cuisine et puis là s’il y a de la vaisselle sale, vous la mettez dans le lave-vaisselle. En général, à ce moment-là, vous entendez du bruit, donc le médecin en général s’en va, donc vous le saluez quand il passe, il vous connaît, vous avez été présentée par Mme D. comme une amie et là vous allez.
P. M. : Alors comment je le salue, on se dit quoi ?
S. E. : Vous dites bonjour Monsieur, parfois il vous pose des questions, il vous demande si vous savez s’il y a d’autres gens qui viennent dans la journée, euh, la plupart du temps vous ne savez pas, vous lui répondez que vous ne savez pas. Donc, il a lui aussi un jeu de clés, vous le laissez partir et vous allez voir Mme D. Elle est la plupart du temps couchée ou assise dans son fauteuil ; si l’aide-soignante est déjà venue lui faire la toilette, elle est assise dans son fauteuil. Donc, elle va vous dire bonjour aussi et puis elle vous demandera d’avoir la gentillesse de, elle va vous l’exprimer comme ça : « Est-ce que vous pouvez avoir la gentillesse de bien vouloir me débarrasser le bordel qu’il y a dans la cuisine ? » Donc vous lui dites que… que… vous lui dites que c’est déjà fait ou que c’est en partie fait, et elle vous demandera d’avoir la gentillesse de préparer son petit déjeuner. Donc, vous faites chauffer de l’eau, il y a toujours une petite casserole bleue qui est en permanence sur l’égouttoir, vous la remplissez, vous mettez l’eau à chauffer sur la gazinière. Et puis vous retournez dans le séjour et puis vous prenez une tasse, une sous-tasse, une cuillère à café, et vous lui mettez un sachet de thé dans le bol, euh… vous lui mettez aussi sur la table, vous vérifiez sur la table qu’il y ait bien une demi-baguette de pain qui reste là tout le temps, euh… je veux dire, il y a un roulement qui est fait de manière à ce qu’il y ait toujours du pain sur la table, vous apportez le paquet de céréales qui est sur…
P. M. : Ce roulement, il est fait comment ?
S. E. : Euh, je le fais, moi, ou la voisine amène du pain frais tous les jours.
Donc vous allez dans la cuisine chercher l’eau bouillante que vous versez sur le… dans le bol et vous prenez aussi le paquet de céréales qu’il y a sur la table, le lait de soja qu’il y a dans le Frigidaire et puis un paquet de biscuits qu’il y a aussi sur la table de la cuisine. Et vous allez ensuite la voir, lui dire que tout est prêt, donc là soit elle a besoin de vous pour se lever et aller jusqu’au séjour soit, quand elle est trop fatiguée, elle vous demande de l’amener dans la chambre.
Euh… vous allez lui demander si elle n’a pas besoin d’autre chose, puis elle vous donne aussi quelques instructions en plus, alors le jour où vous irez, elle vous demandera de faire des courses, de passer à la pharmacie, de passer à la banque, d’aller chercher le pain. Alors, elle est très… euh, elle est très, très organisée, c’est-à-dire qu’elle vous écrit tout noir sur blanc, elle vous précise les choses… euh… elle a beaucoup de mal à se déplacer, donc elle va vous dire précisément où se trouve chaque papier que vous devez prendre… Euh, elle vous confie donc des chèques à déposer à la banque, elle a créé depuis qu’elle est malade une association, donc elle vous précisera si les chèques sont à déposer sur le compte de l’association ou si c’est sur le sien. Elle vous fait donc une liste de courses où il y a toujours de l’eau à prendre et du pain et ça de manière régulière. Euh… elle vous mettra probablement des fruits, des légumes, et du saumon fumé sous vide parce que c’est ce qu’elle mange en ce moment. Donc vous partez faire les courses, le centre commercial est juste à côté de chez elle. Vous redescendez, vous reprenez le trousseau de clés, en descendant vous aurez pris le sac-poubelle que vous aurez fermé avant. Vous le déposez dans le local poubelles, juste à coté de l’ascenseur sur la droite, vous ressortez de l’immeuble, vous ressortez de la résidence, vous vous trouvez juste à côté du Champion, vous faites des courses là, vous revenez avec vos sacs et ensuite vous passez chercher le pain, la boulangerie est juste à côté aussi, vous demandez une demi-baguette et puis vous passez à la banque… Euh… donc à la banque, ils ont l’habitude de vous voir, donc vous déposez les chèques et on vous donne un petit reçu. Ensuite, elle vous aura donné une ordonnance, donc là c’est pareil, vous allez à la pharmacie qui se situe dans le même centre commercial… Euh… donc, ils ont l’habitude aussi que ça soit moi qui vienne, et ils ont un dossier à son nom.
P. M. : Il y a quelque chose que je ne comprends pas, il faut payer pour faire tout ça.
S. E. : Oui, c’est vrai, alors avant de partir Mme D. vous aura donné de l’argent.
Pour la pharmacie, elle vous aura précisé que vous n’avez rien à payer, donc vous ressortez de la pharmacie avec les médicaments ; parfois, vous avez une ordonnance spéciale, enfin vous expliquez à la pharmacienne que c’est une ordonnance pour la pharmacie centrale des hôpitaux, donc là c’est pareil, elle a l’habitude, elle vous dit « d’accord, il n’y a pas de problème » et elle met en route le dossier et elle vous dira quand venir rechercher tout ça.
Vous repartez chez Mme D. Euh, donc il est à peu près 10 h et 1/2, vous regardez si le facteur est passé ; sur le trousseau il y a une toute petite clé et donc vous prenez son courrier, les boîtes à lettres se situent dans le hall aussi à gauche. Vous prenez son courrier et vous remontez chez elle.
Donc vous lui donnez son courrier euh…
Elle a terminé de déjeuner, donc vous allez l’aider à… souvent elle repart dans son lit… Euh, avant ça elle vous aura demandé de retaper un peu son lit, d’aérer la chambre ; pendant ce temps-là, elle regarde un peu la télé, vous revenez et vous l’aidez, elle s’appuie sur votre épaule, et puis vous l’aidez à se recoucher, elle a un gros traversin et plusieurs oreillers.
Ensuite, vous défaites les courses, vous mettez les produits frais au Frigidaire. Pour les bouteilles d’eau, vous défaites toutes les petites bouteilles du pack, vous en mettez deux ou trois à chaque endroit où elle est susceptible d’aller, c’est-à-dire deux ou trois sur la table, sur la petite desserte vous en mettez deux ou trois, deux ou trois à côté du fauteuil et aussi sur sa table de chevet dans sa chambre.
Donc, ensuite, vous allez lui demander si elle veut que vous fassiez un peu de ménage ou s’il y a d’autres choses à faire. Bon, en ce moment, elle vous demande des petites choses pour le ménage, c’est-à-dire qu’elle vous dit très simplement « le ménage ça passe après, vous me rangez tout le désordre qu’il y a dans la maison ». Vous allez dans la salle de bains et vous enlevez le linge sec qu’il y a sur les fils au-dessus de la baignoire ; il y a un étendoir, donc vous enlevez tout le linge sec, vous le pliez, vous retournez dans la première pièce où vous êtes allée en arrivant, là où il y a l’armoire, il y a un canapé aussi, donc vous vous installez là et vous pliez, vous pliez les culottes, les soutiens-gorge, les maillots, euh vous lui rangez tout ça dans son armoire.
P. M. : On doit plier comment ?
S. E. : Plier comment ? Bon, vous étalez…
P. M. : Avec des mots.
S. E. : Vous étalez avec vos mains… (rires)… vous étalez avec vos mains et puis…
P. M. : Il faut absolument que vous m’expliquiez parce que je ne sais pas plier.
S. E. : On va commencer par les slips : vous étalez le slip bien à plat, vous rabattez les deux côtés, côté droit, côté gauche, le bas, ça forme un petit carré, vous faites une pile avec tout cela. Pour les soutiens-gorge, vous les pliez en deux, vous faites ressortir les bonnets… et vous faites une pile aussi. Pour le linge de corps, vous l’étalez bien et puis vous pliez les côtés, vous refermez en deux, vous mettez sur l’endroit, ça vous fait aussi une pile. Donc vous amenez tout ça dans sa chambre, il y a une grande armoire à côté de son lit, et du côté gauche, vous verrez, il y a des piles déjà faites, donc vous superposez. Il y aura aussi des serviettes de toilette : vous les pliez en quatre et vous les posez aussi pour une partie sur la chaise dans la salle de bains, deux pour l’aide-soignante qui vient tous les jours, et le reste à côté de son lit parce qu’elle en a besoin, parfois elle boit dans son lit, elle se mouille un peu, donc elle a besoin d’avoir des serviettes. Le reste du linge, vous le pliez assez simplement et vous le mettez dans le sac que vous avez vidé en arrivant parce que c’est le linge que vous reprendrez chez vous et que vous repasserez. Ensuite, elle vous demandera certainement de donner un petit coup dans le séjour, comme il y a le petit chien il y a des poils partout, vous ouvrez les portes-fenêtres qui donnent sur le balcon et vous secouez tous les tapis ; vous sortez ensuite l’aspirateur qui se situe dans le petit cagibi dans le hall aussi, juste avant la salle de bains sur la gauche, vous sortez l’aspirateur et vous allez dans le séjour, et vous aspirez tout le séjour. Vous allez aspirer aussi la cuisine parce que, là aussi, étant donné qu’on ne le sort presque plus, la voisine ne vient que deux fois par jour pour sortir le chien, le chien fait parfois ses besoins dans la cuisine, donc là aussi vous regardez un peu, il y a des petits tapis donc, au fond, près de la fenêtre, et le chien, quand il ne peut plus se retenir, fait ses besoins là, donc vous prenez tout ça et vous mettez ce que vous avez trouvé dans un sac-poubelle et vous refermez ; puis les tapis, quand ils sont mouillés, vous les pliez, vous les mettez sur la terrasse. Comme vous y allez plusieurs fois par semaine, de temps en temps vous mettez tout ça en machine et vous lavez tout ça.
Donc là, vous aspirez la cuisine puis vous donnez un petit coup à l’évier, sur la gazinière aussi. Vous remettez l’aspirateur en place et vous lavez la cuisine. Il y a un sceau sur la terrasse, il y a de l’Ajax en dessous de l’évier, une serpillière dans le sceau que je laisse toujours à l’extérieur, vous mettez de l’eau chaude, de l’Ajax, le balai-brosse est derrière la porte de la cuisine, vous frottez toute la cuisine.
Ensuite, vous retournez la voir, vous lui dites ce que vous avez fait, elle aime bien savoir tout ce que vous faites et puis je pense que là il sera près de 11 h et 1/2, donc elle aime bien que vous vous asseyiez un peu à côté d’elle et elle confiera des choses. Elle vous parlera un petit peu, l’aide-soignante qui vient actuellement chez elle est nouvelle, elle vous dira ses impressions, pour l’instant elle en est très contente ; elle vous dira aussi quels seront les jours où elle sera plus seule parce que cette aide-soignante parfois ne vient pas le soir, et donc vous allez planifier un peu à l’avance les moments où vous repasserez dans la semaine. Parfois, vous lui dites qu’il y a des soirs où vous pouvez passer quand votre mari est rentré pour garder les enfants, vous retournez chez elle, quelquefois c’est juste pour la recoucher ou pour préparer son assiette.
Avant de partir, elle vous demandera probablement de lui préparer son déjeuner, donc vous allez chercher deux assiettes propres du buffet qu’il y a dans le séjour, vous lui installez à table des couverts, un verre propre et puis vous retournez dans la cuisine. Vous lui mettez une tranche de saumon dans une assiette et elle vous demandera une endive coupée en fines lanières dans l’autre assiette, et aussi un fruit, celui de son choix que vous lui préparez. Parfois, vous devrez partir vers midi moins le quart, parfois elle sera à table avant que vous ne partiez, parfois non.
Je pense que c’est tout, vous allez la voir, vous lui dites au revoir, vous lui dites bon courage, vous lui demandez si elle a besoin que vous lui ameniez quelque chose de précis pour la prochaine fois. Donc, elle va vous payer là et puis vous reprenez le sac de linge et puis vous la quittez, vous refermez la porte et vous descendez. Vous avez parfois besoin d’aller voir le gardien de l’immeuble. Parce qu’elle a des consultations régulières à l’hôpital, et il y a une ambulance qui vient la chercher, elle vous le précisera et vous devrez dire au gardien de surveiller quand l’ambulance arrivera pour ouvrir la porte le matin et la refermer au bon moment. Soyez discrète, parce que le gardien ou la gardienne, tous les deux, ont tendance à vous poser des questions sur son état de santé, si elle va mieux ou si c’est toujours pareil ; donc, comme elle ne tient pas à ce qu’il y ait des rumeurs dans l’immeuble, elle vous demande de ne pas dire grand-chose.
Il est à peu près midi, vous rentrez chez vous vous restaurer un peu. Vous remettez les clés de Mme D. au porte-clés et vous repartez à peu près trois quarts d’heure plus tard chez M. et Mme F.
Donc là, c’est à Bourg-la-Reine. Donc, vous reprenez la voiture là aussi, vous avez le trousseau de clés aussi de chez eux et accroché au trousseau de clés il y a un petit papier où sont écrits un code, c’est le code de l’alarme et leur numéro de leur téléphone portable.
Donc là, vous arrivez chez eux… Euh, c’est une grande maison. Vous n’êtes employée par cette famille que pour faire du ménage, donc c’est une très grande maison dans un quartier neuf de Bourg-la-Reine, un petit peu isolé. Donc, il y a d’abord une première grille ; vous avez deux clés sur ce trousseau : une clé ronde, c’est la clé de la grille extérieure et une clé plate c’est la clé de la porte d’entrée. Donc, vous ouvrez la grille et la refermez derrière vous et puis là vous entendrez le chien, qui est à l’intérieur de la maison, aboyer très fort, c’est le chien qui vous accueille parce que, là, il n’y a personne dans la maison. Euh, vous ouvrez la porte avec la clé plate et vous entendez l’alarme, enfin le bip-bip de l’alarme qui se déclenche. Vous refermez la porte derrière vous, enfin rapidement et sur le mur à droite il y a un petit boîtier, vous ouvrez la porte et vous tapez le code qui désamorce l’alarme et puis vous verrez, ce sera écrit mis à l’arrêt et vous n’entendez plus rien.
Donc là, vous arrivez et vous allez voir le chien parce que c’est un dalmatien, donc le chien vous connaît depuis plus d’un an, mais il grogne toujours beaucoup. Donc vous vous approchez : alors, vous avez un immense séjour, juste sur la gauche, à côté de la porte il y a un escalier, un escalier en deux parties et sur la petite plate-forme centrale il y a un gros coussin et le chien est là et, en fait, il a la trouille ce chien, donc il aboie très fort, mais il a peur, il tremble, mais vous vous approchez quand même et vous lui dites bonjour et il vous renifle un peu, donc vous ne dites rien ; si ça vous dit vous lui caressez un peu la tête. Ensuite, vous redescendez l’escalier, vous enlevez votre manteau, votre sac, vos chaussures aussi et dans cette immense pièce il n’y a qu’une cheminée centrale, un canapé avec une petite table à côté. Euh… sur cette table il y a un cahier, c’est un peu un cahier de transmission où Mme F. vous aura mis des consignes, si nécessaire… Vous jetez un Å“il sur ce cahier ; la plupart du temps, il n’y a rien et puis parfois elle vous demandera de faire quelques petites choses en plus du travail habituel.
Donc, en général, ce qu’elle vous demande en plus, c’est de faire les vitres, soit celles du séjour soit celles de la cuisine. Euh… donc vous allez à ce moment-là dans la cuisine, vous traversez le séjour, vous montez les deux petites marches sur la droite et vous voyez un autre petit hall où il y a trois portes, et la porte de gauche c’est la porte de la cuisine. Alors, en général tout est ouvert, les portes sont ouvertes, euh vous entrez dans la cuisine. Donc il fait sombre parce que tous les volets sont fermés, vous allumez la lumière et vous ouvrez les volets. Ce sont des volets électrifiés, donc vous appuyez sur un…, il y a des boutons sur le côté droit des fenêtres, vous appuyez sur la flèche qui monte, et les volets vont s’ouvrir. Alors, j’ai oublié de vous dire aussi une chose, si le bip de l’alarme ne fonctionne pas quand vous entrez dans la maison, n’ouvrez surtout aucune fenêtre dans cette maison parce qu’ils ont un système d’alarme très complexe, euh parfois ils oublient, enfin il y a un système d’alarme pour chaque fenêtre et, parfois, ils oublient en fait de mettre la porte d’entrée sous système d’alarme, alors le système d’alarme ne fonctionne pas quand vous ouvrez, mais les fenêtres sont sous alarme et il suffit d’ouvrir une fenêtre pour tout déclencher, ça m’est arrivé une fois, donc, si ça ne fonctionne pas en arrivant, vous n’ouvrez rien. Euh… dans la cuisine, vous ouvrez le placard qui se situe sous l’évier, là il y a une bassine et dedans je laisse toujours des éponges, une éponge bleue, une éponge rose, une paire de gants en caoutchouc et puis il y a des produits, il y a du Cif, il y a de l’Ajax, du produit vitre ; vous mettez tout ça dans la bassine et vous commencez par l’étage.
Donc, vous montez, vous vous déchaussez en arrivant parce qu’il y a de la moquette, et vous commencez par la salle de bains des filles. Donc il y a plusieurs chambres, plusieurs salles de bain. Donc, la salle de bains des enfants se situe au fond du couloir à droite, donc là vous nettoyez les lavabos, la baignoire avec du Cif ; vous débarrassez la petite tablette qui est au-dessus des lavabos… Vous… vous allez voir, euh, il y a beaucoup de petits maquillages, des petites crèmes, des petites pinces pour les cheveux ; il y a des choses qui sont plus ou moins cachées : une des deux filles est adolescente maintenant, et doit se maquiller comme ça, un petit peu, en cachette et cache comme ça beaucoup de choses ; donc, vous faites attention quand vous nettoyez, vous remettez les choses comme elles étaient. Euh…, donc quand vous avez terminé dans cette salle de bains, vous allez dans les toilettes, c’est dans le couloir aussi, après les portes des chambres, juste à côté de la salle de bains, il y a une autre porte où il y a un cabinet toilette avec un lavabo ; donc là, vous nettoyez le lavabo et les toilettes… et puis vous allez ensuite dans la salle de bains des parents… Euh… la chambre des parents se situe au fond du couloir, à l’opposé de la première salle de bains, et leur salle de bains se situe aussi dans leur chambre, donc vous avez là aussi à nettoyer les lavabos, la baignoire et les toilettes. Euh, vous ressortez et vous avez aussi une chambre d’ami.
P. M. : Vous faites exactement comme si ça allait de soi de nettoyer tout ça, il faut faire comment ?
S. E. : Alors, pour nettoyer les lavabos vous avez une éponge, vous prenez l’éponge rose et vous mouillez l’éponge, vous mettez du Cif et puis, ben euh… vous frottez, vous frottez avec de l’eau et vous rincez.
P. M. : Et pourquoi l’éponge rose ?
S. E. : Parce qu’il y a une éponge spécifique aux toilettes et une éponge qui est spécifique aux lavabos et à la baignoire.
P. M. : D’accord.
S. E. : Ensuite, vous allez dans la chambre d’ami, vous ouvrez et vous voyez si la chambre est euh… ils ont beaucoup de visites, donc même si, quand vous venez, il n’y a personne dans la maison, vous voyez si la chambre est occupée, s’il y a des choses, s’il y a une valise par exemple, si le lit le canapé lit qui est là habituellement est ouvert, vous savez qu’il y a du passage, donc vous nettoyez aussi la salle de bains de la chambre d’ami, c’est une petite salle de bains, il y a un carré douche avec un tout petit lavabo, donc là, de la même façon, vous nettoyez la petite salle de bains.
Ensuite, vous redescendez, euh il est à peu près 1 h 30, 1 h 45 et puis, en bas, vous nettoyez euh… la cuisine ; vous avez aussi à faire l’évier de la cuisine et puis le plan de travail, alors la cuisine est toujours très, très embarrassée, donc vous regroupez la vaisselle sale dans l’évier, vous ouvrez le lave-vaisselle et si vous voyez qu’il n’a pas marché, ben vous y mettez la vaisselle sale, sinon vous faites rapidement la vaisselle pour pouvoir nettoyer un peu. Euh, de la même manière, vous utilisez le même produit, la même éponge pour nettoyer l’évier et le plan de travail. Euh, ce sont des chaises pliantes qu’il y a dans la cuisine, vous les pliez, vous les posez sur la table parce que vous allez laver après. Vous allez ensuite dans les wc qu’il y a en bas, là, à côté de la cuisine il y a un petit couloir avec des grands placards de rangement et, au fond, il y a un autre wc, donc vous nettoyez aussi cet endroit-là.
Donc, quand vous avez fait ça, vous avez fini les pièces d’eau, donc vous remettez tout dans la bassine et vous rangez ça sous l’évier ; donc il est à peu près 2 h, enfin la famille F.
P. M. : Les sols non ?
S. E. : Pardon ?
P. M. : Les sols ?
S. E. : Oui, vous allez les faire maintenant. Il est à peu près 2 h, ils vous demandent de passer l’aspirateur à partir de 2 h parce qu’ils ont l’électricité moins chère à partir de ce moment-là, donc en fait, vous vous arrangez pour brancher l’aspirateur à partir de 2 h. Donc là, vous sortez l’aspirateur, donc là il y a le chien qui va commencer à s’agiter parce qu’il n’aime pas du tout ça, donc vous négociez un petit peu avec lui, c’est-à-dire que comme il grondera en haut des escaliers, quand il vous voit arriver avec l’aspirateur, elle, c’est une chienne, elle se lèvera, donc vous en profitez, vous prenez son coussin et vous le déplacez à l’autre bout de la pièce, comme ça elle vous laisse le passage pour monter ; et puis vous commencez par nettoyer les chambres. Vous aspirez d’abord, vous branchez l’aspirateur dans la salle de bains, la prise est très longue, de là vous pourrez faire la salle de bains et les chambres des deux filles. Après avoir fait la salle de bains, vous allez dans la chambre de gauche, c’est la chambre de la plus petite. Euh… alors vous ne pourrez pas passer l’aspirateur sans avoir rangé un minimum, parce qu’il y a plein de choses par terre. Vous refaites le lit, enfin vous reposez comme ça la couette parce que vous n’êtes pas censée ranger, mais vous ne pouvez pas faire autrement. Donc, vous déposez, elle a plein de livres, de cahiers, donc vous déposez tout sur son lit, enfin une partie sur le lit, une partie sur le bureau, tout le linge, ben, vous remettez tout sur la chaise et après vous pouvez passer l’aspirateur.
Euh… ensuite, vous allez dans la chambre de sa sÅ“ur, alors là vous faites la même chose, mais, après avoir passé l’aspirateur, vous remettez les choses comme vous les avez trouvées, parce qu’elle est adolescente et je, je… enfin, vous savez qu’elle n’aime pas que vous touchiez, que vous touchiez à ses affaires, donc vous faites en sorte que votre passage ne soit pas trop remarqué, vous ressortez et puis vous continuez à aspirer le couloir et le wc du haut. Il y a une autre pièce aussi dont je n’ai pas parlé tout à l’heure, c’est un bureau ; donc, là, c’est pareil pour aspirer dans le bureau. Eh ben, il faut un peu déplacer les choses parce qu’il y a des papiers partout, vous déplacez les papiers puis vous les remettez.
P. M. : Comment on fait ça, pour se souvenir où étaient les choses ?
S. E. : Euh, donc vous faites partie par partie. En fait, vous arrivez à un endroit, donc vous… c’est encombré, donc vous déplacez, après avoir fait ce coin-là, ben vous remettez, vous faites pareil pour chaque endroit de la pièce.
Vous allez ensuite dans la chambre des parents. En général, là c’est très bien rangé, vous aspirez la salle de bains et la chambre et vous ressortez, vous allez ensuite dans la chambre d’ami oui, si elle est occupée, vous la nettoyez, s’il n’y a eu personne pendant cette semaine-là, ben vous n’avez pas à le faire, c’est une pièce inoccupée qui reste propre. Vous faites le petit hall juste avant l’escalier, et ensuite vous changez l’embout de l’aspirateur, vous mettez la toute petite brosse pour faire les escaliers qui descendent ; vous aspirez toutes les marches, vous aurez déplacé la prise évidemment à chaque fois, vous arrivez en bas, vous débranchez en haut et puis vous allez trouver euh… Il y a beaucoup de prises dans le séjour, comme le séjour est très grand, vous déplacez l’aspirateur et vous changez de prise à chaque fois.
Il y a un très, très grand tapis à l’entrée qui est extrêmement sale, quand le chien sort et tout ça, vous verrez, il est plein de terre, vous l’aspirez comme il faut, vous le roulez parce qu’après vous allez laver et puis vous posez, il y a beaucoup de chaussures à l’entrée, vous posez toutes les chaussures dessus.
Euh, vous aspirez ensuite dans la cuisine aussi, aspirez dans le petit couloir et dans les toilettes du fond euh… et puis vous allez ranger l’aspirateur. J’ai oublié de vous dire aussi : si Mme F. vous a demandé de faire les vitres, donc vous faites les vitres, sauf si le système d’alarme est défectueux, mais là on considère qu’il fonctionne, donc vous nettoyez les vitres et vous faites très attention à ce que le chien ne sorte pas dehors parce que, sinon, vous aurez beaucoup de mal à le faire entrer. Euh… pour faire les vitres, vous avez du produit vitre sous l’évier, elle vous aura laissé des vieux chiffons. Vous prenez une chaise dans le séjour, il y a des grosses chaises très stables, vous en prenez une chaise comme ça et non pas une chaise de cuisine, elles ne sont pas stables du tout, donc ne montez pas dessus, euh… Bon voilà, vous nettoyez les vitres, vous refermez, ensuite vous lavez. Vous remettez l’aspirateur dans…
P. M. : Il y a combien de vitres ?
S. E. : Il y a combien de vitres dans la cuisine ? Il y a deux grandes vitres, ce sont des portes-fenêtres. Vous allez remettre l’aspirateur dans le garage, c’est là où il était ; alors le garage, la porte du garage est juste en face de la cuisine.
Donc, aussi dans le garage, vous remettez l’aspirateur et vous verrez, il y a un sceau avec ce qu’il faut pour laver, avec un balai-brosse. Vous retournez dans la cuisine, vous remplissez le sceau d’eau chaude avec de l’Ajax et vous remontez là-haut pour laver les salles de bain et les pièces d’eau ; euh.. vous descendez, vous faites les escaliers, vous pouvez donner aussi un petit coup sur les escaliers qui descendent au sous-sol qui sont dans le prolongement de…
P. M. : Parce que les escaliers ne sont pas en moquette ?
S. E. : Non, ils sont en carrelage.
P. M. : On les aspire, mais euh…
S. E. : Oui, oui, ils sont en carrelage.
P. M. : Et pourquoi on ne les balaie pas ?
S. E. : Parce qu’il y a énormément de poils de chien et ça vole énormément. C’est plus simple de tout aspirer. Euh… ensuite donc, vous allez tout laver, euh… tout est blanc et noir dans cette maison, donc vous voyez rapidement quand c’est propre ; le carrelage est très blanc. Là, vous… l’heure tourne assez vite, vous savez que vous devez quitter cette maison à 4 h, si vous n’avez pas terminé eh ben tant pis, mais vous faites en sorte de quitter la maison à 4 h parce que vous devez être à l’école à 4 h 15, donc euh… Donc vous avez tout lavé, vous videz l’eau sale dans les wc du bas, vous rincez le sceau, vous remettez le balai-brosse dedans, vous mettez tout ça dans le garage et vous refermez à clé, la clé est toujours sur la porte. Dans la cuisine, vous refermez les volets, euh… Et puis vous allez, pendant que vous avez fait la cuisine, en fait le séjour est à moitié sec, donc vous remettez le gros coussin du chien là où il était et le chien va vous suivre, il va se rasseoir à sa place. Et puis vous allez regarder dans le cahier de transmission qui est sur la table et, là, vous écrivez ce que vous avez fait, même si c’est habituel et même si vous le faites à chaque fois, vous rendez compte un petit peu de votre travail, euh, donc vous écrivez ce que vous avez fait aujourd’hui, la date, vous mettez exactement l’heure précise à laquelle vous êtes arrivée et l’heure précise à laquelle vous partez et puis dans ce cahier vous prenez aussi le paiement que Mme F. vous aura laissé.
P. M. : Et Mme F. on ne la voit jamais ?
S. E. : Vous ne la voyez plus, non, depuis que vous avez les clés de la maison, vous lui parlez parfois au téléphone, mais vous ne la voyez plus, non. Donc, vous, bon, vous repartez chez vous en fait euh…
P. M. : Vous refermez les volets.
S. E. : Voilà vous refermez les volets, vous refermez la porte, vous n’avez pas à remettre le système d’alarme en route, on ne le vous demande pas parce que les filles rentrent une heure après vous. Vous refermez la porte à clé, donc pour la fermer, il faut lever la poignée vers le haut, elle est montée un peu bizarrement, vous tournez une fois, c’est fermé et puis, après, vous refermez bien la grille extérieure et vous rentrez chez vous. Et donc il est, vous rentrez impérativement vous reposer un quart d’heure avant d’aller chercher les enfants. Voilà.
 
Commentaire
 
 
J’ai retranscrit l’intégralité de la cassette du sosie dans les quelques semaines qui ont suivi l’entretien. Je n’ai pas à ce moment-là cherché à séparer les phrases selon leur contenu. J’ai copié ce que j’entendais, plus, sans doute, par curiosité que par nécessité immédiate. Cela a produit sur moi un effet de dépôt et de distance. Je n’ai rien modifié dans cette présentation.
Le premier sentiment que j’ai eu après avoir relu la transcription est l’embarras. Je ne savais pas quoi faire de cet entretien ni par quel bout le prendre.
Ce sont à partir des réflexions du groupe lors de la discussion qui a suivi l’entretien du sosie que j’ai essayé de comprendre le sens qu’avait mon travail, ma subjectivité dans le travail était évidente pour certains, totalement inapparente pour d’autres. Mon commentaire s’est construit et hiérarchisé à partir de quelques « mots clés » discrétion, monotonie, description opératoire. Je suis allée au-delà du dialogue. Je n’ai pas utilisé celui-ci de façon linéaire et chronologique. En analysant ma situation de travail, mon travail et ce que cela nécessite comme compétences, j’en suis venue à comprendre ce que ce travail et cette situation mobilisent en termes de souffrance.
 
« Travailler discrètement dans un travail invisible »
 
 
Il est courant de dire en psychologie du travail que le travail est invisible, si j’ai titré cette première partie de cette façon, c’est que l’invisibilité n’est pas uniquement pour moi du fait de l’action, mais aussi du fait de ma situation. J’ai utilisé également le verbe travailler pour garder « la partie vivante » de mon travail, c’est-à-dire la définition que j’en donne de mon point de vue subjectif.
J’effectue un travail invisible. Le travail ménager n’est visible que lorsqu’il n’est pas fait.
J’effectue mon travail de manière invisible. Après plusieurs années sans activité professionnelle, les compétences se perdent ou ne sont plus monnayables. Faire face au besoin d’argent signifiait pour moi d’accepter de faire du travail, il restait dans l’urgence l’issue des heures de ménage non déclarées.
Mon travail a la valeur du coup de main
Socialement, un travail non déclaré ne compte pas dans les revenus familiaux. Pécuniairement, c’est un gain d’argent invisible. Sans cotisations sociales, j’appartiens à la société sous le statut de mère/épouse ou de chômeur ou des deux à la fois, mon « travailler » est un leurre, autant pour les autres que pour moi.
Socialement mon temps de travail compte comme du temps libre ou/et du temps de travail domestique
Si le rapport salarial structure l’ensemble du temps social, la condition non salariale ne permet pas d’échapper à ce déploiement. Le renouvellement du revenu (non déclaré) discipline fortement le temps, les tâches ménagères imposent la reconstitution des capacités physiques et psychiques dans un hors-temps.
Ce choix auquel je n’apporte pas le qualificatif de « libre » renforce ma disponibilité dans la sphère familiale, mais à des conditions difficiles (au quotidien comme à long terme). Du point de vue des horaires, il ne semble pas y avoir de modification dans ma présence auprès de ma famille, pourtant cela exige une réorganisation de la prise en charge du travail domestique (de plus en plus invisible), réorganisation qui m’incombe.
Ce choix est d’autre part incompatible avec une possible réalisation d’une réinsertion professionnelle, ce qui constituait au départ ma détermination à Retravailler.
J’ai longtemps cru que ce choix était non contraint et qu’il fallait que j’en assume les conséquences. La compensation du manque à gagner devait me conduire très « légitimement » vers l’harmonie d’un partage entre ma famille et des activités de service. L’image « réconfortante » de ma « nature douce, patiente, maternelle, etc. » m’emprisonne dans un double stéréotype (occuper le temps libre, le faire naturellement).
De l’extérieur, on ne voit pas que je travaille, ma contribution est une recette de bonne femme, un bricolage invisible.
On a peu débattu durant la discussion de la souffrance engendrée par un statut qui laisse de côté mon travail : mère/épouse, demandeur d’emploi, psychologue en formation au Cnam.
Mon travail n’est vécu que dans le corps et dans le temps, d’un point de vue administratif il n’existe pas. L’expression du « manque d’expérience professionnelle » est très douloureuse. L’ambivalence de l’infraction est vécue au niveau du corps. À la question récurrente « que faites-vous ? » je réponds toujours « je ne travaille pas », mon malaise est à ce moment-là le signe que la trahison est vécue au niveau du corps, celui qui travaille.
La transgression sociale par rapport au travail salarié est ambiguë : l’absence de reconnaissance dans le domaine de l’Å“uvre m’amène à me déconsidérer, la contradiction portée dans ces trois « visages » se fixe dans la formulation publique/administrative.
Pourtant, il suffit que le travail domestique soit rémunéré pour qu’il soit reconnu comme utile. Mais une rémunération invisible socialement empêche la mise à jour de la dimension utilitariste de mon travail.
La seule « carte jouable » sur le versant identitaire est celle d’étudiante au Cnam, je peux dire que la psychodynamique du travail est une soupape de sécurité pour moi (dans le sens où il y a une dynamique entre mes activités).
Travailler dans une sphère qui n’est ni ma sphère privée ni la sphère publique conduit à une confusion
• L’espace dans lequel se déploient mes activités de service est aussi un espace privé. L’exécution des tâches ménagères ne passe pas par la forme « industrielle » d’une prescription, d’un contrôle. Cela rend le temps de ce travail très élastique. Quand le prescrit est flou (« faites comme vous avez l’habitude »), les limites du travail sont elles aussi floues, le ménage n’est pas mesurable.
Lorsque j’ai pu avoir les clés de la maison de la famille F., le plus difficile a été d’apprendre à réguler mon temps de travail, donc à le limiter. La seule limite stable du temps de travail est la contrainte de l’horaire scolaire, pour le reste, le temps est modulable. (Bien que je sache que je n’étais payée que pour trois heures, il m’arrivait d’arriver plus tôt lorsque je ne me sentais pas en forme.) Le temps compense ce que le corps n’arrive pas à assumer.
La confusion s’inscrit dans mes gestes au quotidien. Le sosie m’a révélé que je rangeais les clés de Mme D. et celles de la famille F. avec les miennes. De même, j’effectuais le repassage pour Mme D. en même temps que celui de ma famille. Il m’est arrivé plusieurs fois de ne pas prêter attention au temps que j’y passais, et de le minimiser. Prendre l’habitude de porter des gants pour nettoyer chez les autres est venu assez tard (même s’ils étaient à ma disposition) et cela se limite à certains gestes (nettoyage des toilettes). Je me suis surprise souvent à mettre de « l’amour » en rangeant la chambre de la petite fille, et de me dire « je ne suis pas chez moi ».
• Le début de mon activité de service correspondit à un moment où les soins prodigués aux enfants étaient moins importants, où il y avait un recul dans une partie de la prise en charge familiale. Même si cette reprise d’activités était motivée par un besoin d’argent, je pense que j’y cherchais aussi une compensation. Il y a un déplacement des tâches de soins vers une autre personne. La relation de service n’était plus alors pour moi qu’une relation de travail, mais aussi une relation affective. Le dévouement peut s’expliquer dans ce glissement. Ce qui provoque la confusion et l’ambiguïté, c’est la continuité entre la prise en charge familiale et l’activité de service. Le conflit est là aussi dans la similarité d’un dehors et d’un dedans.
• La confusion est alors pour moi dans l’expression emploi de service (c’est pourtant dans ces termes que j’ai commencé l’entretien du sosie). Il ne me semble pas que mes activités de service soient recouvertes par le terme « emploi ». Je ne me sens pas l’employée de, mais je travaille pour quelqu’un.
Il y a confusion de sens entre « rendre un service » et « effectuer un travail de service ». Je me mets souvent en position de rendre un service comme si j’avais un dû (dépannages d’urgence chez les F. auxquels je répondais même si cela me demandait une réorganisation coûteuse).
Deux expressions que l’on m’adresse souvent résument l’ambiguïté : « Faites comme pour vous » et « mettez-vous à ma place… »
L’invisibilité de mon travail n’est pas uniquement celle du temps et de l’espace, c’est aussi celle du corps.
Travailler vite sans se blesser et sans casser exige une habileté corporelle
L’habileté corporelle, ce sont les gestes appris et efficaces pour effectuer une tâche, je fais ici l’analogie avec la technique au sens de Mauss. Acte traditionnel efficace, il y a une transmission des gestes nécessaires à l’accomplissement des tâches domestiques. La notion d’efficacité de l’acte technique signifie qu’il doit pouvoir être vu, repéré. Le fait qu’il soit traditionnel permet qu’il soit compris par les autres et qu’il puisse être transmis. Dans la tradition et dans la transmission du travail domestique, il y a certainement tout ce qui ne se dit pas à propos du ménage, l’invisibilité du travail domestique se transmet aussi, toute la banalité qui fait violence dans le corps et qui est contenue dans la fatigue.
La « réponse » du corps à sa mise à l’épreuve dans le travail domestique par la résistance du réel et par l’absence du regard de l’autre est une ruse, métis. Il y a dans la façon de faire le repérage de ce qui doit être fait sans « laisser de trace ». On ne sait pas que je suis venue (déplacer et se souvenir où étaient les choses, les remettre en place). On ne sait pas que je suis venue nettoyer (le propre est invisible, ne laisse pas de trace), on ne voit déjà plus que je suis venue (le sale est d’emblée visible). On ne sait pas toujours que je suis là (chez Mme D., personne ne m’entend arriver ni m’occuper). Cette manière d’être discrète et de faire est à la fois un acte traditionnel efficace, et une ruse du corps.
Ces gestes, avec le temps, forment une intelligence du corps qui me permet de m’adapter rapidement et de m’organiser efficacement. Les gestes quotidiens se reproduisent discrètement dans un ailleurs différent et identique. Aller vite, c’est aussi s’épargner les pas, savoir organiser les mouvements pour ne pas revenir en arrière. C’est une économie au sens ergonomique, une performance sensori-motrice, un tout continu.
Rapidité, efficacité, organisation, discrétion, sont des compétences
Il y a des repères sensoriels mis en jeu dans ces compétences. Je perçois rapidement ce qu’il y a à faire dans une maison et cela sans forcément la connaître beaucoup. Je dirais qu’il s’agit presque d’un insight.
La perception vise en même temps à faire attention à ne pas casser, à respecter les objets, le fonctionnement du matériel des autres. On ne pense pas forcément à tout me dire à propos d’un espace qui est familier pour autrui. Ne pas me blesser est également un souci. Je n’y pense pas forcément dans l’action, mais j’ai appris aussi rapidement les dangers de la maison (ne pas grimper sur une chaise instable, l’eau chaude est brûlante, etc.). Cet apprentissage s’est fait au prix d’efforts et de maladresses, le corps entier est tendu dans et pour l’action.
Les efforts ne sont pas mis en scène, au moment de l’action, il n’y a pas de place pour la pénibilité dans le corps. Dans mon sosie, il n’y avait pas de place non plus pour dire que ramener des courses à bout de bras pouvait faire mal au dos ou qu’après trois heures intensives de ménage je pouvais être transpirante. Dire rapidement que j’ai besoin d’un quart d’heure de repos avant d’aller chercher les enfants à l’école, c’est aussi rester discrète sur l’éprouvé du corps.
L’invisibilité des efforts du corps, l’invisibilité des compétences, du temps consacré au travail, s’inscrivent dans une présence discrète au travail.
Plus encore, la manière discrète d’aller travailler est couplée avec la clandestinité.
 
L’envers de la discrétion
 
 
Arriver à faire le ménage discrètement, avec une économie corporelle et temporelle, n’est pas qu’une ruse du corps.
Discrétion par rapport à ce que je vois chez les autres, discrétion par rapport aux sentiments éprouvés de dégoût, de gêne face aux souillures corporelles des autres, discrétion par rapport à ce que je fais, engendrent une double souffrance, l’une qui vient de l’extérieur, du champ social par l’absence de reconnaissance, l’autre qui vient de l’intérieur.
Dans l’écart entre le prescrit et le réel de mon travail, il y a l’espace de l’intimité, c’est là justement où se déploie la discrétion. Et, en l’absence de la médiation par les autres, ce décalage est aussi porteur de violence, perte de sens du geste peu valorisant qui se répète, perte de sens du service rendu.
Sans collectif, sans partage des éprouvés du travail, je tombe vite dans un surmenage invisible. Quand on ne peut avoir la reconnaissance, on surinvestit la gratitude, c’est-à-dire la mise en visibilité du résultat du point de vue du bénéficiaire, sans prendre en compte les moyens pour y arriver.
La fatigue symptôme du trop
Dans ce travail, elle est aussi la rencontre dans le corps d’un imaginaire social de ce que veut dire faire du ménage, (la fatigue est là d’emblée quand on parle de ménage) ; d’un imaginaire venu de mon éducation et transmise en même temps que la technique. Plus encore que la fatigue il y a une espèce d’accablement contenu dans cette réflexion « il ne faut pas sortir de Saint-Cyr pour faire ça ! » Et finalement, ce qui se transmet très bien, c’est l’idée d’une technique fatigante et simple. La fatigue est aussi une réponse à la monotonie. La fatigue est finalement peu ressentie dans l’activité physique, c’est après coup dans la rencontre des éprouvés du corps et de la pensée.
Il y avait dans les minutes de repos que je m’accordais après mon travail une rupture temporelle avec le travail répétitif domestique. La journée de travail que j’ai décrite est entièrement serrée, incluse entre les horaires scolaires de mes enfants. Le temps n’est pratiquement que travail. L’activité ménagère elle-même dans la famille F. est sous contrainte temporelle (trois heures pour nettoyer la maison) et implique l’utilisation d’automatismes. Les comportements automatiques sont difficilement verbalisables, ils sont une routine pouvant vite aboutir à un non-sens (les données proprioceptives suffisent pour « instancier » la routine de travail du point de vue ergonomique).
Je suis dans l’action ou dans la course. C’est cette même impression que j’ai éprouvée lorsque j’ai écouté la cassette, la même phrase qui décrit toutes les actions.
Les actions répétitives comblent le temps et lui en extirpent le sens.
Quelques symptômes physiques du trop m’ont alertée quelquefois. Car c’est la continuité des activités domestiques que je fais chez moi en plus de celles des autres qui produit le trop. Même si le temps global de travail domestique effectué hors de chez moi dans la semaine n’a jamais dépassé quinze heures, j’ai l’impression de n’avoir jamais autant travaillé dans des fractions d’activités toujours incomplètes.
La discrétion : entre appréciation féminine et évaluation de l’échec
La discrétion, savoir-faire féminin destiné à rester caché, est aussi pourtant un critère d’appréciation de mon travail. Même en étant supervisée, jugée par une femme, ce critère d’appréciation est lui-même dissimulé derrière d’autres critères plus « visibles » de qualité de mon travail (« vous repassez bien les draps, vous êtes rapide, vous êtes efficace… ») ; on ne me dit jamais « j’apprécie votre discrétion ou votre disponibilité ». On peut discuter longtemps (entre femmes) des produits les plus efficaces, des chiffons qui peluchent, du sac de l’aspirateur à changer, etc., mais certainement pas de la manière dont je m’y prends pour vider un Frigidaire en vue de nettoyer l’intérieur, d’avoir à jeter des tubes de Ketchup moisis au fond du tiroir, ou bien de déplacer des papiers confidentiels (fiches de paie, ordonnances, etc.) pour nettoyer les surfaces. Mes facultés perceptives sont donc aussi mobilisées pour m’épargner des réflexions qui mettraient en échec mes compétences (vous avez oublié ça, vous avez mal fait ceci).
Je suis toujours l’employée d’une femme et je suis le double de la femme qui m’emploie (dans le sosie, il ne m’a pas été difficile de donner l’instruction et d’utiliser le « vous » parce que c’est de cette façon-là aussi que je reçois une partie de la prescription), je suis convoquée à voir, mais je n’ai pas le droit de regarder.
Les objets sont médiateurs des personnes quand elles ne sont pas là : faire du ménage, c’est aussi sentir le corps des autres dans une maison, leur présence, leur absence, la façon dont ils habitent leur maison et leur corps. Ce n’est pas banal ni simple à vivre, j’éprouve parfois de la gêne. Car, pour nettoyer, il faut bien débarrasser, déplacer, toucher ; et faire comme si je n’avais rien vu. Psychiquement, c’est compliqué. Le réel de ce que je fais pour bien le faire est en parti dénié. À force, ce réel perd de sa réalité aussi pour moi. Je ne me rendais pas bien compte jusqu’à l’instruction du sosie quelle énergie (en temps et effort physique) ça mobilise chez moi en plus du travail de nettoyage. Ce travail n’est pas anonyme. C’est une rencontre entre deux intimités.
Pourtant, une autre femme (celle qui m’emploie), qui connaît la lourdeur du travail domestique, pourrait en reconnaître en plus de l’utilité, l’esthétique. Dans le travail domestique, le jugement de beauté est rarement proféré ou est résumé dans « elle travaille vite et bien ». Le travail ménager est empreint de nombreux stéréotypes, de jugements de valeur (c’est sale chez moi, c’est sale à l’intérieur). Il n’est jamais décrit sous une forme positive. Difficile de trouver de l’originalité dans un résultat qui reste invisible.
Risques encourus par cette situation
À force de donner, de se mettre à la place des autres, d’anticiper sur leur demande, de continuer à sourire et même de croire qu’un jour je serai remerciée, je suis entrée dans une spirale de fatigue et de tension. Tenter de revendiquer dans l’espace familial pour s’entendre dire « Mais ça te plaît d’aller faire la bonne chez les autres ? » est douloureux.
Cela rejoint assez bien la remarque qui m’a été faite lors de la discussion, à savoir « comment fais-tu pour tenir ? Pour faire chez les autres ce que tu fais sans doute déjà chez toi ? » Sans réponse précise, ces questions restent pesantes. Ce n’est pas dans l’espace familial que je peux élaborer ma souffrance.
Par la médiation du travail sur le sosie, j’ai compris que cette façon d’être est défensive. Derrière le sourire se cachent mes efforts, mon dégoût, ma gêne. La question est aussi pour moi de savoir si, dans ce contenu, il y a de l’agressivité, contrôlée également. Ce qui est certainement contenu, ce sont des sentiments de colère dus à des remarques de Mme F. concernant des détails oubliés, des choses que je faisais régulièrement et qu’elle semblait ne pas voir. Le cahier de transmission dans lequel je rendais compte de mon travail (et sur lequel j’ai insisté pendant le sosie) m’a servi d’exutoire à des sentiments violents. Le risque étant que le contenir prenne une forme agressive qui aurait pu se retourner contre ma propre famille.
L’action est discrète, le corps est discret
Corps domestiqué très jeune par la couture, par des séances d’essayage où si bien dompté il en devient docile, corps au service de l’action et de fil en aiguille glisser sur la pente de la soumission reste possible. Se mettre à la place des autres chez eux, devancer leurs besoins, c’est disparaître en tant que sujet qui désire, se tromper d’identité en se prenant pour l’autre et répondre au fantasme inconscient de l’employeur. (Sosie, esclave d’Amphitryon dont Mercure a pris les traits, doute de sa propre identité). Je pense à une très belle expression africaine utilisée dans certaines chansons « je me suis fait esclavé par le travail ».
L’aspect lisse de mon sosie, la mise en mots du travail sous une forme un peu opératoire, rapide et précise ont créé une enveloppe défensive.
La rapidité empêche la mise en visibilité des efforts et de la pénibilité.
Si je n’ai pas eu l’impression que mon passage ait été difficile, c’est surtout que je n’ai pas eu à débattre de choses douloureuses. Ce que je craignais pour moi a été mis en scène dans le sosie de L. J’y ai appris à supporter l’émotivité et les débordements affectifs. Est-ce à cela qu’il faudrait rattacher ma manière précise de décrire l’espace ? J’ai décrit la maison de la famille F. comme je l’ai moi-même découverte. La manière de décrire l’espace est en lien avec la représentation de l’image du corps, en considérant la maison comme une métaphore du corps. (La coupe du tissu donne l’image d’un corps en pièces détachées : dos, devant, milieu, envers, endroit, droite et gauche, haut et bas, difficile de ne pas être bien latéralisée.)
Dans le mélange des sentiments que constitue la prise en charge d’une personne malade, il y a peut-être une transgression de la fonction maternelle et de la fonction contenante. En assumant seule cette ambiguïté, sans en débattre avec les membres de l’équipe soignante, j’avais l’impression d’être jugée par ces mêmes membres comme quelqu’un qui prenait trop son travail à cÅ“ur, à qui Mme D. confiait trop, trop serviable pour une femme exigeante. Discrétion, gentillesse, compréhension, contiennent la souffrance d’autrui, mais aussi la mienne. Dans ma fonction contenante, il y a aussi le contenir de ma propre souffrance.
Mère suffisamment bonne, trop bonne pour les autres, ou bonne à tout faire, le glissement sémantique serait-il significatif d’une identité sexuelle au travail construite entre le corps docile et le corps généreux de la maternité, conforme à l’identité de genre et aux stéréotypes de la muliérité ?
Le sosie m’a permis de comprendre que la discrétion, ce n’est pas seulement les savoir-faire. Au-delà de l’action, elle se situe aussi dans ma façon d’être au quotidien, elle façonne une image de moi lisse et « invisible ». La discrétion occulte la réalité de mon travail, la souffrance, finalement, s’est retournée contre moi bien des fois en empêchant que je me défende.
La position défensive se fixe aussi dans le « paraître ». En tant que femme de ménage, on n’existe pas dans le regard des autres. Pour ce travail très dévalorisé, il n’est pas besoin de paraître féminine, élégante ni même d’utiliser un langage « élaboré ». Je ne voulais pas dès le départ risquer d’être identifiée à ce que j’allais être conduite à faire (d’où cette phrase de Mme F. à notre première rencontre « mais vous n’êtes pas femme de ménage ») effectivement, je ne le voulais pas.
Le sosie m’a permis de dire mon travail
Après le sosie, je me suis demandé si je n’avais pas pris le risque d’être identifiée pour quelqu’un de « lisse et de propre ».
Je me suis sentie restaurée après mon passage grâce au soutien narcissique du groupe.
Cependant, le plus difficile a été de travailler les écarts entre cette image de moi à travers mon travail et ce que la décantation du sosie a fait apparaître.
 
Du plaisir dans un travail monotone est possible
 
 
J’ai longtemps hésité avant de savoir si je parlerais de cette expérience. Mme D. est décédée cinq semaines après l’entretien du sosie. Sa mort m’avait beaucoup affectée.
Il a fallu une élaboration symbolique autour de mon travail pour que je puisse psychiquement m’en séparer. L’énigme pour moi a été de comprendre comment j’ai pu éprouver du plaisir dans ce travail. Routine, monotonie, lourdeur des tâches ont été les qualificatifs utilisés pendant la discussion pour nommer mon travail.
La routine dans mon travail est une répétition des gestes et des tâches à effectuer, donc d’une prescription. Mais ce n’est pas que cela : c’est aussi la répétition d’actions initiées par moi (dans la façon de faire). L’aspect relationnel avec Mme D. ne donnait pas à cette routine un côté péjoratif, elle lui donnait un sens.
La répétition des gestes est nécessaire pour être garante d’une continuité. Le fait d’entretenir l’espace de vie soutient une activité de régulation dans ce qu’elle a d’une confrontation avec le réel. Comme les fonctions d’hygiène et d’alimentation du corps atteignent des niveaux de contraintes biologiques, le nettoyage est un renouvellement obligatoire. Dans le rythme de cette activité se structurait mon travail et s’élaborait la relation. D’une certaine façon, il y avait aussi une lutte contre la mort dans cette activité.
Je ne soignais pas Mme D. et, pourtant, symboliquement, mon travail était aussi un soin. Il n’y avait pas de pauvreté mentale dans les tâches ménagères adressées à Mme D. parce que pouvoir organiser mon travail chez elle, c’était aussi investir des ressorts personnels.
L’élément central du plaisir est la place que j’avais chez elle par la reconnaissance de mon efficacité. Dans les précisions qu’elle apportait à ses consignes, Mme D. me libérait du risque de devoir tout faire. Le plaisir avait à voir aussi avec le travail de lien que j’effectuais. J’emploie le terme de lien pour deux raisons : faire les courses, aller à la banque, à la pharmacie, c’était assurer une continuité avec la vie à l’extérieur, c’était faire un lien entre le dehors et le dedans. Mes activités de ménage se faufilaient dans le temps des soins. Je ne faisais pas partie du collectif de travail, mais je calquais ma présence sur l’emploi du temps des soignants de manière à assurer une continuité discrète. Le temps aura été trop court pour permettre qu’un espace de convivialité se crée, le roulement du personnel trop fréquent.
La dimension instrumentale dans ce travail a été subvertie en une dimension intercompréhensive.
 
Formaliser la fin d’une expérience professionnelle
 
 
Le ralentissement du rythme de travail qui s’est produit après l’instruction au sosie dans la famille F. s’est fait d’abord dans les gestes, je ne l’avais pas pensé ni voulu. Ce changement inattendu a donc été vécu dans mon corps. Les conséquences ont été rapides pour l’accomplissement de mon travail. Je n’ai pas éprouvé de panique, les gestes ont révélé avant la pensée ce que j’allais comprendre ensuite. Mme F. a semblé très surprise devant le constat que je lui dressai. Le cahier de transmission est devenu le réceptacle de l’imprévu et du trop, je n’y ai plus écrit ce que je faisais, mais ce que je n’avais pas eu le temps de terminer.
Dire mes faiblesses était autre chose qu’un contrôle de mon travail. Mme F. voulait désormais participer aux travaux ménagers. Dans nos conversations, la régularité de « comment vous faites pour ça » m’a donné l’impression d’une autre instruction au sosie sauf que là j’employais le je, sans que cela soit formulé, elle me demandait un peu de lui apprendre à faire. Le détachement s’est produit progressivement avec l’impression d’avoir fait « le tour de mon travail ».
La formalisation de cette expérience « professionnelle » marque aussi sa fin.
J’ai rendu les clés de leur maison à la famille F. Leur reconnaissance à mon égard a été résumée dans leur dernière formulation, « merci pour vos efforts ». Je n’ai pas répondu « de rien », comme d’habitude.
La discrétion, les ressorts nécessaires à l’organisation du travail domestique pour lesquels il m’a été difficile de comprendre jusqu’à l’instruction au sosie, ce qu’ils mobilisaient pour moi en termes de souffrance, trouvent aujourd’hui une issue sublimatoire dans une autre activité. En intervenant dans des modules de formation pour adultes dans le secteur des employés de maison, je trouve un moyen d’élaborer collectivement la souffrance, à travers les anecdotes et les récits des épreuves subies par ces femmes (dont les problèmes multiples sont toujours liés à leur statut). L’apport théorique concernant les soins aux enfants et aux personnes âgées est un support nécessaire mais non suffisant, faudrait-il et pourrait-on pour cela transmettre discrètement les ficelles d’un métier en quête d’identité ?
 
Conclusion
 
 
L’instruction au sosie nécessite un espace de confiance
Envisager de parler de ce travail et le suggérer dès le premier « tour de table » a été la preuve pour moi de la confiance que j’éprouvais. Le cadre de travail établi m’a permis de parler du travail domestique en sécurité.
Le sosie de C. m’a également aidé à faire ce choix, son contenu était rassurant (contenant) pour moi ainsi que la façon dont la discussion a été menée dans le respect des limites du cadre.
La seule façon de rendre visible mon travail ménager était finalement d’en parler pour l’instruction au sosie.
Ce que neutralité signifie…
En tant « qu’apprenti psychologue », je pense que la bienveillance pour ces travaux pratiques n’apporte pas de sécurité pour le travail demandé, car elle colmate la subjectivité. La neutralité n’est pas une posture simple à acquérir, la parole est d’abord écoutée au niveau du corps dans les ressentis. Dans le passage des autres, il y avait aussi le risque de les écouter, d’entendre l’intimité de leur travail. L’éthique de la parole ne s’apprend pas si facilement. Le sosie de F. a été en cela très formateur pour moi.
Faire obstacle à l’évidence permet d’apprivoiser le travail
J’ai vécu l’instruction au sosie comme une condition surprenante pour redécouvrir l’ordinaire que ce soit pour moi ou pour les autres. L’activité s’en trouve dénaturalisée et devient énigmatique, ce n’est pas simple ensuite de se retrouver avec une activité redécrite. Mais le fait de revivre l’ordinaire ensuite sous un jour nouveau ouvre un sens nouveau au travail. Je comprends beaucoup mieux ce que l’on entend par « énigme du travail ». Entre la trame des expériences personnelles et la chaîne des modèles conceptuels se tissent, peut-être, des zones de développement potentiel.
Dans le glissement du comment vers le pourquoi, j’ai eu peur de ne pas savoir ce que j’allais trouver. Dire mon travail, c’était aussi dire quelque chose de mon désir, j’ai eu l’impression de prendre des risques, au sens de la délibération collective pendant la discussion, mais aussi après dans le chemin de l’écrit. J’ai senti « la formalisation de l’expérience professionnelle » au moment de l’écrire, avant le passage par les mots, la pensée était dans « un état sauvage ». Ma réflexion a évolué en même temps que l’écriture.
Dans le passage du je au vous pendant le sosie et dans le décryptage, j’ai eu l’impression d’avoir été dépossédée de quelque chose.
Le passage du vous au je dans l’écriture a été pour moi une manière de me réapproprier le Travail. Dans cette orientation, il y a eu un ressaisissement de moi-même et aussi un affranchissement d’une partie de mon histoire personnelle et à l’égard des milieux où je me suis investie.
Dans cette quête identitaire, je me suis accordée du temps et une place pour écrire. M’autoriser à commencer par une narration m’a permis d’être indulgente avec moi-même d’abord. La soustraire ensuite m’a mené à un travail de séparation. La compréhension de ce qui vient de mon histoire personnelle a permis que se désunissent une part biographique et le parcours professionnel.
Persiste toujours le sentiment que quelque chose échappe, qu’il reste de l’étrangeté.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis