Travailler
Martin Média

I.S.B.N.2914649053
200 pages

p. 5 à 9
doi: en cours

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n° 8 2002/2

2002 Travailler

Éditorial

Pascale Molinier
Le dossier « Travail domestique et affectivité » atteste des avancées d’une confrontation interdisciplinaire poursuivie depuis 1986-1987, à partir de la contribution d’Helena Hirata et de Danièle Kergoat au séminaire « Plaisir et souffrance dans le travail [1] ». Les articles théoriques d’Helena Hirata et de Christophe Dejours développent un débat qui a eu lieu dans la journée d’études « Travail, genre et affectivité » organisée par le Mage [2] en juin 2001. Leur est associé un document clinique assez exceptionnel, tant par sa forme que par son contenu. Il s’agit de la retranscription intégrale du sosie [3] de Sylvie Esman, qui a exercé, ponctuellement, le travail de femme de ménage. Celle-ci écrit, dans le commentaire qu’elle donne de son activité : « Je me suis surprise souvent à mettre de “l’amour” en rangeant la chambre de la petite fille et de me dire “je ne suis pas chez moi” ». La problématique du dossier se trouve, pour ainsi dire, résumée dans les guillemets qui encadrent et signifient l’ambiguïté de « l’amour » dans le travail domestique.
Si, en première instance, il semble que l’amour et le travail renvoient à des expériences distinctes, situées dans les sphères incommensurables de l’intimité et du social, le clivage entre l’amour et le travail paraît beaucoup plus perméable dès qu’il est question de l’expérience des femmes. C’est le grand mérite de la sociologie d’avoir conceptualisé le travail domestique là où il était confondu avec et occulté dans l’amour des femmes. Toutefois, du point de vue de la mobilisation subjective, l’amour apparaît comme un ressort non négligeable de la servitude et de l’investissement des femmes dans les activités domestiques. L’amour figure aussi comme un risque majeur de déstabilisation et de confusion dans la sphère des activités de services – le secrétariat, le travail auprès des jeunes enfants, le travail infirmier, ou le travail de monteuse dans le cinéma, par exemple – qui confrontent fréquemment à des situations où, pour bien travailler, on est obligé de se laisser éprouver par la subjectivité de celui/celle que l’on « sert ». L’amour et le travail ne sont pas des expériences qui s’additionneraient de façon harmonieuse, mais, au contraire, qui se conflictualisent et interagissent constamment.
Quelques commentaires à partir du livre que Geneviève Cresson a consacré au « travail domestique de santé » des parents d’enfants atteints de la mucoviscidose [4]. Travail et « sentiments » sont ici indissociablement liés. C’est d’ailleurs, selon l’auteure, la principale ligne de partage entre l’activité des soignants et celle des parents qui effectuent à l’occasion des actes paramédicaux (aérosols, séances de kiné, préparation des solutés, « rincettes » des perfusions d’antibiotiques, pose de la sonde nasogastrique…). Le travail domestique ne peut être réduit à la seule dimension, quasi instrumentale, d’une activité routinière et fastidieuse (ce qu’il est pourtant particulièrement lorsqu’il implique le traitement d’une maladie chronique – cf. aussi le sosie de Sylvie Esman). « Personne ne peut imaginer un parent inscrivant sur son relevé de budget temps “travail sur mes propres sentiments” pour retrouver le courage de lutter contre une maladie létale », écrit Geneviève Cresson. Peut-on mieux dire à quel point le travail domestique de santé échappe à toute tentative d’objectivation ? La situation des parents de « mucos » opère comme une loupe grossissante qui éclaire l’invisibilité du travail domestique de santé tel qu’il est réalisé, ordinairement, par l’ensemble des parents, les mères surtout. Au point que l’on peut défendre une conception du travail domestique où le soin n’est pas un « en plus », ou un volet spécialisé du travail domestique, mais en constitue le cĹ“ur même, ce qui lui donne son sens et sa véritable utilité.
Selon Geneviève Cresson, le côté fastidieux de la routine est nié par certains soignants qui y voient au contraire une forme de simplification du travail des parents. Plus étonnant : nombre de parents partageraient ce point de vue. « Au prétexte que c’est “routinisé”, cela ne compte plus. » Comme si tous avaient de bonnes raisons d’oublier les efforts et les renoncements consentis. Quelle pourrait être la rationalité subjective de ce silence si soigneusement entretenu de part et d’autre ? Si les soignants commençaient à vraiment écouter ce que les parents ont à dire, ils devraient en rabattre sur leur idéal scientifique (ce qu’il contient d’illusion défensive) et surtout se rendre accessibles à leur souffrance. De leur côté, les parents ne contribuent-ils pas à la communauté du déni, parce que parler de leur travail, ce serait également faire tomber leurs propres défenses, au risque de raviver leur chagrin ? et ne plus pouvoir continuer ? La « naturalisation » du travail domestique serait-elle, aussi, en partie à rechercher du côté des défenses mobilisées par ce difficile travail sur les sentiments qu’implique la vigilance constante pour la vie de ceux que l’on aime, et les douloureux renoncements et remaniements psychiques que cela implique de faire par soi-même. Travail peu glorieux que celui qui est réalisé au service des intérêts d’autrui, toujours un peu raté, toujours un peu coupable, tant il implique forcément de conflits et de compromis avec ses propres désirs. Le travail domestique ne peut être clivé des motions affectives, nécessairement contradictoires, qui l’habitent. C’est banal ? ordinaire ? normal ? Oui, précisément, mais que de travail pour parvenir à la normalité ! Le travail domestique est le fondement oublié du travail d’humanisation, donc du travail de la culture.
Le concept de « travail domestique de santé » serait-il heuristique pour penser le travail reproductif des éleveurs ? Les perspectives développées par C. Dejours sur l’attachement pourraient-elles éclairer « l’amour » des éleveurs envers leurs animaux ? En tout état de cause, l’article de Jocelyne Porcher suggère que ce qui, de l’infantile, pouvait se subvertir et se sublimer dans le rapport affectif aux animaux est aujourd’hui férocement combattu et réprimé par l’organisation industrielle de l’élevage.
Classiquement, les similitudes entre l’homme et l’animal sont invoquées, en référence à la sauvagerie de l’animalité, pour rendre compte de la barbarie de l’homme (l’homme est un loup pour l’homme) ou, plus largement, pour caractériser le domaine irrationnel des désirs et des passions comme déterminations limitatives de la liberté, voire comme facteurs naturels de l’individualisme. Il me semble – ce serait à discuter – que ce rapport de similitude est sous-jacent à la théorie des actes concurrentiels de Patrick Pharo (pour qui « la concurrence existe à l’état naturel chez tous les animaux »). En s’interrogeant à propos du fondement bio-anthropologique des actes concurrentiels, Patrick Pharo pose une question de fond : celle de leur irréductibilité. Tandis que Jocelyne Porcher travaille, en quelque sorte, sur l’envers de la recherche du profit. En restituant le drame vécu des éleveurs, en dévoilant les dégradations exercées depuis « le monde humain de l’économique » sur « le monde animal des sentiments », selon ses propres termes, Jocelyne Porcher propose un rapport de similitude diamétralement inversé. Ce n’est pas leur sauvagerie, ou leur individualisme, que l’homme et l’animal domestiqué ont en commun, mais leur sensibilité et leur dépendance réciproque. C’est la confrontation avec « l’authenticité » de l’animal (l’animal ne triche pas, il se contente d’être lui-même) qui humanise l’homme en se faisant exigence éthique, exigence devenue génératrice de souffrance dans une organisation du travail désincarnée. La proposition théorique est forte : l’affectivité ne constitue pas une ligne de partage entre le règne humain et le règne animal, du moins dans la nature domestiquée, dans la sphère du travail reproductif de la vie. Au contraire. Le clivage productif entre l’humain et l’animal défigure la vie (= l’affectivité). Jocelyne Porcher trace les contours suffocants d’une nouvelle barbarie, fomentée dans les laboratoires scientifiques. La suppression de la nature inorganique de l’animal (par la création d’animaux génétiquement modifiés – jusqu’à parvenir à fabriquer la viande sans l’animalité) serait censée venir à bout de la souffrance éthique des éleveurs. En finir avec l’animal, pour en finir avec l’homme ; et après ? À l’autre extrémité du système de production des richesses, du côté des petites mains du « monde humain de l’économique », l’éradication de la subjectivité au profit de la rentabilité est un processus très avancé, ainsi que le montrent Laerte Sznelwar et Morgana Massetti, à propos de l’épidémie de Ler dans le secteur bancaire au Brésil. À lire en écho avec l’analyse psychodynamique du harcèlement moral, comme pathologie de l’isolement que propose Jean-Claude Valette.
Hasard du calendrier des publications ? Un Martien qui découvrirait notre monde au travers de cette livraison de la revue Travailler serait confronté à un saisissant contraste. Le vivre ensemble, la solidarité, la générosité, n’y figurent en positif que dans la situation la plus précaire, celle de musiciens andins jouant dans le métro, étudiée par Hélène Moreno. Le travail leur permet, avant tout, de créer les conditions de l’intersubjectivité, même entre bons et mauvais musiciens, au risque d’en souffrir, parfois, en renonçant à la qualité musicale au bénéfice de l’exigence éthique, pour être soi, de faire communauté. Souhaitons que ce ne soit pas l’inquiétante préfiguration d’un monde où la vie serait progressivement reléguée dans les interstices et privée des modalités concrètes de son déploiement : indissociablement, l’intersubjectivité et le travailler.
 
NOTES
 
[1]Hirata H., Kergoat D., 1988, Rapports sociaux de sexe et psychopathologie du travail, in Plaisir et souffrance dans le travail (Ed. C. Dejours), Édition de l’Aocip, Tome II : pp. 131-176.
[2]Document de travail n° 5 du Mage (Marché du travail et genre), Gdr-Cnrs créé en 1995, dirigé par Margaret Maruani, puis par Jacqueline Laufer et Catherine Marry.
[3]Il s’agit d’une méthode spécifique en psychologie du travail. Celle-ci, inventée par Yvan Oddone pour formaliser l’expérience ouvrière, a été adaptée et remaniée par Yves Clot et par Livia Scheller – dans le cadre des « Travaux Pratiques B1 » – au bénéfice de la formalisation de l’expérience professionnelle des étudiants en psychologie du travail au Cnam (cf. Clot Y., 1999, Ivar Oddone : les instruments de l’action, Les Territoires du travail, 3 : 43-52.). Que Sylvie Esman trouve ici l’expression de ma gratitude pour avoir autorisé la publication d’un écrit (son « mémoire de Tpb1 ») qui n’y était pas initialement destiné.
[4]Cresson G., 2002, Les Parents d’enfants hospitalisés à domicile, L’harmattan, Logiques sociales.
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