Travailler
Martin Média

I.S.B.N.sans
230 pages

p. 133 à 161
doi: en cours

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Enquête

n° 9 2003/1

2003 Travailler Enquête

Entreprise « nor-mâle » recherche femme pour production de contenu à valeur ajoutée. Ethnographie d’une société de messageries roses

Saloua Chaker SociologueLaboratoire Simone-SagesseToulouse-Le Mirail
À travers l’ethnographie d’une société de messageries roses, nous verrons comment l’industrie du sexe hyperbolique à l’image du néolibéralisme bénéficie tout autant de la légitimité du paradigme marchand de la modernisation capitaliste que de l’invisibilité des formes de travail construites sur le roc solide de la domination masculine. Il n’est jamais explicitement question de marché ou de prestations sexuelles, ni dans la présentation que l’entreprise fait d’elle-même, ni dans les définitions de postes des animatrices. La réalité de terrain montre en revanche qu’il s’agit bien d’un travail du sexe, soumis à des cadences et à des exigences de rentabilité, avec des salaires dérisoires pour les travailleuses, sans aucune reconnaissance de la spécificité de leur travail ni de ses conséquences sur leur santé.Mots-clés : proxénétisme industriel, travail du sexe, division sexuelle du travail, violences au travail, sexualités des femmes. Through the ethnography of an erotic messaging firm, we will see how the industry of hyperbolic sex, just like neoliberalism, benefits from the legitimacy of the market paradigm of capitalistic modernisation, as well as from the indivisibility of the forms of labour that are constructed on the solid foundation of masculine domination. When presenting itself, or when defining the positions of its staff, the company never explicitly mentions sexual markets nor services. Reality on the field shows that it is indeed a sex-related occupation, subject both to cadence and profitability criteria, with derisory salary levels for the workers, who fail to realise their occupation’s specificity and the consequences on their health.Keywords : industrial procuring, sex labour, sexual division of work, labour violence, women’s sexuality. A través la etnografía de una sociedad de mensajerías rosa, veremos como la industria del sexo hiperbólico, a la imagen del neoliberalismo, se beneficia tanto de la legitimidad del paradigma mercantil de la modernización capitalista, como de la invisibilidad de las formas de trabajo construidas sobre la sólida fundación de la dominación masculina. Nunca se trata explícitamente sobre el mercado o las prestaciones sexuales, en la presentación que la empresa hace de ella misma o en las definiciones del oficio de las animadoras. En cambio, la realidad del terreno muestra que se trata de un trabajo del sexo, sometido a ciertas cadencias y exigencias de rentabilidad, que implica salarios irrisorios para las trabajadoras, sin ningún reconocimiento de la especificidad de su trabajo ni de las consecuencias sobre su salud.Palabras claves : proxenetismo industrial, trabajo sexual, división sexual del trabajo, violencias en el trabajo, sexualidades femeninas.
À travers une première partie, consacrée à l’ethnographie d’une société de messageries roses, nous tenterons de rendre visible comment les rapports de genre, pris dans la trame complexe et contradictoire des rapports sociaux à l’Å“uvre dans la division sociale et sexuelle du travail, constituent finalement les éléments essentiels de la rationalisation des activités de services sexuels. Si l’on considère que cette forme d’exploitation est basée sur les préceptes des lois économiques de la modernisation capitaliste, il nous paraît alors indispensable de la nommer et de la dévoiler, pour rendre compte ainsi des conditions de travail des personnes qui exercent ce type d’activité. Dans cette perspective, nous avons proposé le terme de « proxénétisme industriel », tout en questionnant sa pertinence et son efficacité. Dans une deuxième partie sont présentés, à la lumière des études féministes sur les échanges économico-sexuels, des éléments de discussion pour une définition du travail du sexe.
 
Médiaservices, un des leaders européens du multimédia dans le domaine des loisirs [1]
 
 
Créée en 1987, la société Médiaservices est aujourd’hui renommée comme étant l’un des leaders européens du multimédia dans le domaine des loisirs. Déjà fortement implantée en Europe, elle a développé son secteur conception et édition multimédia depuis 1999 et, étant titulaire de la licence américaine L-214 qui lui permet de faire transiter des appels d’un côté à l’autre de l’Atlantique, elle délocalise depuis de plus en plus de sites outre-atlantique (Chili, Canada, Panama…). Elle a, au même titre que d’autres entreprises qui ont comme code Ape 64-2B [2], bénéficié de la libéralisation des télécommunications, et dispose dorénavant de ses propres ressources, soit 280 000 numéros [3] de téléphone délivrés par l’Autorité de Régulation des Télécommunications, acquérant de ce fait le statut d’opérateur de services en télécommunication.
Médiaservices s’est développée autour de trois pôles, apprend-on sur leur site Internet :
  1. Comme éditeur de contenu des services mis en place : Il s’agit de l’édition et du développement graphique de services multimédias développés autour de trois domaines d’activité : l’audiotex, l’Internet et la télévision.
  2. Comme centre serveur : Il s’agit de la conception de logiciels, du développement et hébergement de services en ligne à tous types de terminal (téléphone fixe, téléphonie mobile, Wap…), des services de télécommunication.
  3. Comme conseil en communication et régie publicitaire. L’audiotex recouvre l’ensemble des services permettant d’accéder, à partir d’un poste téléphonique, à un ordinateur ou à une base de données, de façon à obtenir, d’une manière interactive ou non, des informations sous forme vocale. C’est par ce système qu’est ainsi produit le trafic monétisé vers des « contenus à valeur ajoutée », ou, pour le dire autrement que dans le jargon de la Net économie, c’est aussi ce qui est appelé « pudiquement » la téléphonie surtaxée, le « contenu à valeur ajoutée » n’étant rien d’autre que la production des animatrices au téléphone rose.
Comme toutes les sociétés en pleine expansion dans ce secteur d’activité, Médiaservices est référencée dans le Journal du Net [4], qui promeut ainsi l’expansion de cette société au capital de 480,2 milliers d’euros en 2001, 630 milliers d’euros en 2002, et au chiffre d’affaires annoncé pour 2000 de 36,62 millions d’euros et de 73 millions d’euros pour 2002 [5]. Elle est principalement référencée dans le secteur high-tech, en tant que fabricant, éditeur, prestataire.
Enfin, s’agissant de leur politique de recrutement, on y apprend seulement qu’il est prévu d’ici à novembre 2002 de recruter 30 personnes, sachant que l’effectif en août 2002 s’élevait à 350 personnes [6]. Aussi, pour se maintenir parmi les leaders européens du multimédia dans le loisir grand public, Médiaservices joue la carte de la performance et de l’expertise technologique. Et, en conformité avec une division sexuelle du travail des plus traditionnelles, il semblerait que les « ingénieurs développement Java » et autres « administrateurs de base de données » soient essentiellement des hommes. Les hommes sont donc à l’origine de la conception de logiciels de gestion des synergies de messageries conviviales et d’autres logiciels de e-commerce permettant alors, dans un processus de rationalisation économique, d’« instrumentaliser » les personnes qui produisent ce « contenu à valeur ajoutée », à savoir les animatrices des messageries roses. On ne peut que reconnaître ce qui a été décrit, à la suite de la notion de « gap technologique » de Paola Tabet, par les études en sociologie et en histoire du travail, à propos des technologies de l’information et de la communication, construites sur la base d’une culture technique à l’épreuve du genre masculin (Chabaud-Rychter et Gardey, 2000). À partir de la division sociosexuée du travail, analysée en tant que relation politique entre les sexes, la démarche de Paola Tabet vise à la reconnaissance de l’importance fondamentale du contrôle des outils, posant au départ l’hypothèse d’une différence qualitative et quantitative des outils mis à disposition de chacun des deux sexes. À travers l’analyse de données ethnologiques, elle démontre ainsi le gap historique entre techniques et travail, masculins et féminins. Finalement, en posant ce contrôle par les hommes de la production, de l’emploi des outils et des armes comme le roc solide sur lequel s’est fondée la domination masculine, elle en fait la « condition sans laquelle ils auraient difficilement pu atteindre une appropriation aussi totale des femmes, une telle utilisation dans le travail, la sexualité, la reproduction de l’espèce » (Tabet, 1979).
Nous nous trouvons ici au sein d’un secteur marchand dont la croissance économique est basée sur l’invisibilité totale des conditions de commercialisation des services sexuels, tant à propos des logiciels de gestion des messageries roses, pourtant de plus en plus performants, qu’à propos du travail de son personnel d’animation sur les messageries roses, rémunéré au Smic horaire [7].
Recherche femmes, un peu comédiennes et pas trop coincées, pour production de contenu à valeur ajoutée. Haute moralité exigée
Les annonces de recrutement pour des messageries roses et conviviales, pour des postes d’animation en français, espagnol, anglais et arabe, sont référencées dans les pages « Emploi », rubrique « divers » des journaux gratuits.
SOCIETE N° 1 en France
Recherche pour animation téléphone rose
Jeunes Femmes – Jeunes Filles
Motivées, sérieuses
Contrats 23 h, 27 h ou 30 h, cdi
Formation assurée
Tél. hb au
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Dès le premier contact téléphonique, la directrice du personnel encense Médiaservices, où chacun-e d’entre nous aura peut-être la chance d’exercer en tant qu’animatrice-eur [8] de téléphone rose. Présentée comme le numéro un français des centres serveurs de messageries roses et conviviales, elle insiste sur l’envergure internationale de « sa » société, déjà cotée en Bourse. Mais ce qui paraît le plus remarquable dès la présentation physique à l’accueil, c’est cette volonté de présenter l’image d’une société de prestations de services en occultant principalement sa spécificité, à savoir le service sexuel audiotel. La société Médiaservices se trouve dans la zone d’activités d’une grande ville étudiante, à deux pas d’une station de métro. De la rue, aucun signe ne laisse deviner le genre d’activité exercée dans cette entreprise : apparence extérieure classique des zones d’activités, accès piéton et parking sécurisé, pass magnétique et interphone, accès de nuit au bâtiment avec digicode.
Lors de l’entretien pour le recrutement, l’on se rend compte que les différentes représentations autour du téléphone rose entretiennent, à l’avantage de la société, des croyances et des incertitudes à propos du « travail d’animatrice ». Aucune information n’est donnée sur ce en quoi consiste ce travail, ne serait-ce qu’autour du terme « dialogue érotique », souvent employé par la directrice du personnel pendant l’entretien, qui permet de présenter aux futures animatrices une forme d’activité salariée en occultant toute la dimension sexuelle et la production pornographique inhérente à la réalité de ce travail. Les informations données sur l’activité même du « parler sexe » se résument essentiellement à une comparaison avec le théâtre : il suffirait de ne pas être « trop coincée » et de montrer une certaine sensibilité au jeu de théâtre. Présenter le travail d’animatrice comme un jeu de théâtre tout en renvoyant aux stéréotypes de genre essentialistes sur le mode « les femmes, ces comédiennes », soit la propension des femmes à jouer la comédie, permet également d’entretenir les représentations d’un travail qui ne nécessite aucune qualification ni compétence particulière.
La directrice du personnel présente dans un premier temps Médiaservices comme si la majorité des prestations proposées relevaient des « services ados [9] ». Ce sont les serveurs qui promeuvent des fans-clubs et des sex-symbols, comme Eve Sanders et Jody Spelling [10], ou encore des serveurs pour les adultes du « fil de l’amitié [11] » où toute référence au sexe est censurée. En revanche, lorsqu’il est question des services d’animation érotique pour lesquels elle recrute, les exigences se font plus pressantes et les mots rapidité, efficacité et Tmc (Temps moyen de connexion ou communication) sonnent ensemble comme la devise de l’entreprise. Au moment de l’entretien, on comprend alors qu’il doit s’agir d’un indicateur de rendement et, de toute façon, aucune autre information ne sera fournie sur ce que signifie exactement cet indicateur ni sur les méthodes de calcul.
Elle explique aussi qu’au bout d’un an d’ancienneté [12], il se peut que certaines animatrices se trouvent en phase de saturation par rapport à leur travail sur « le chaud », ou ce qui est appelé plus pudiquement les « services érotiques ». Elle leur propose alors d’alléger leur planning « hot [13] » et les fait passer quelques heures sur l’animation conviviale.
Enfin, et de façon plutôt paradoxale, quand, pour conclure, elle en appelle au sens moral de chacune, en insistant sur l’honnêteté, le sérieux et la conscience professionnelle, elle le justifie alors par la spécificité de « ce travail ». Elle insistera alors sur l’interdiction formelle de rencontrer « les connectés ». Durant l’entretien, elle aura fait à la fois référence à la « spécificité » du travail d’animatrice tout en s’assurant d’exposer toutes les apparences d’une entreprise soucieuse de son image et du bien-être de ses employées. À ce propos, elle conseille toujours à ses « filles » « de ne pas trop s’étaler sur ce qu’elles font comme travail. Vous savez les gens s’imaginent tellement de choses dès qu’on parle de sexe ». Bien entendu, selon les périodes [14], les jeunes femmes sont rappelées plus ou moins rapidement, le fait d’avoir été retenue pour occuper le poste d’animatrice étant alors présenté comme une faveur de la part de la directrice du personnel, représentante directe de Médiaservices. Il n’est alors plus question de décevoir son employeuse, mais d’être à la hauteur de ce qui est attendu d’une animatrice.
« – Le recrutement, c’est très important. Il y a plein de choses qui doivent passer. Il y a si ça passe bien déjà avec la directrice, si l’élocution est bonne, si la fille, elle a quand même un dialogue cohérent à l’entretien, si la fille elle me répond par des “– Ouais euh, je sais pas…” ; je peux pas, voilà. Si la fille, elle a du bagout, ça veut dire qu’elle en aura sur les services. Donc déjà, il y a une limite par rapport à ça. Après, il y a plein de choses en jeu. J’aime beaucoup que les gens soient dynamiques, très dynamiques. On le voit tout de suite à l’entretien. Il faut que les gens aient aussi une grande disponibilité horaire. Moi, j’ai des gens qui arrivent qui veulent travailler uniquement de 10 h à midi et de 5 h à 7 h, ça je peux pas. Moi quand j’ai les pubs télés, il faut que le personnel soit là. Je tolère par rapport à la vie des gens qu’il y ait un petit peu, un petit peu de demandes, de la demande de la part de l’employée pour certaines heures qui ne sont pas libres. Je le tolère mais si c’est trop, moi une fois j’ai une fille qui est arrivée, elle était libre que de 8 h à 10 h. Qu’est-ce-que vous voulez que je fasse, moi, je prends pas. Bon c’est déjà le premier critère. Deuxièmement, je juge aussi l’écriture. Bon là, c’est pour ça, quand je fais remplir des fiches [de renseignements], je juge beaucoup l’écriture et je vois déjà le niveau de la fille par rapport à l’écriture [15]. Mais des fois comme c’est une activité qui est spéciale, je m’arrête pas trop à ça. Parce qu’il y a des filles qui n’ont peut-être pas le niveau, mais qui peuvent être bonnes à ce travail, donc c’est un double, un double sens. Et puis je vois aussi l’âge, la situation professionnelle. Ça me touche pas s’il y a des enfants. Bon faut bien qu’elle travaille hein, faut pas être sexiste. Je fais pas trop cas. Je fais pas cas aux races, pas du tout, j’ai de tout ici, loin de là. »
(Véronica, directrice du personnel, 39 ans.)
Autrement dit, ce que l’on désigne comme critères de recrutement est fondamentalement construit sur une base de stéréotypes sexistes : les femmes sont interchangeables, étant toutes enclines à satisfaire les demandes sexuelles des hommes. Si certaines se montrent un peu inquiètes quant à leurs capacités de « tenir des dialogues érotiques », elles sont très vite rassurées dès l’entretien. Il leur est alors expliqué qu’elles ont à leur disposition des exemples de scripts, que ce ne sera finalement qu’une question de technique et que la formation est assurée par les assistantes.
Le processus de rationalisation du service sexuel
L’espace de travail du service animation est structuré sur le même modèle que les centres d’appel de télémarketing. Mais plus encore s’agissant de l’organisation du travail, on y retrouve les rouages du processus de rationalisation décrits par Liliana Rolfsen Petrilli Segnini (2000), en son principe même de la diminution des postes de travail. Dans ce commerce du sexe lié aux technologies, l’objectif visé serait logiquement d’engendrer le maximum de connexions par minutes, 24 h/24, 7j/7, en minimisant les coûts humains par l’informatisation des procédés normés et la standardisation d’un service sexuel individualisé. Nous verrons comment l’instrumentalisation des femmes, grâce aux technologies innovantes, permet l’organisation d’un travail sexuel de plus en plus exploitable et contrôlable par le management.
Ce qui est avant tout remarquable, lorsque l’on pénètre dans cette sphère du commerce du sexe, c’est l’invisibilité des étapes de l’action de ce qui constituerait le procès de travail, au sens de l’objectivation des actes sexuels. Alors qu’une des principales tâches du travail d’animatrice est de produire de façon interactive des scripts sexuels [16] permettant de satisfaire individuellement le maximum de connectés à la minute, tout est soigneusement rationalisé, par une organisation du travail soucieuse de naturaliser et de domestiquer une hétérosexualité féminine capable de mobiliser des connaissances, dans le but de satisfaire de façon productive les attentes des connectés. Trois principaux services audiotels sont proposés par Médiaservices.
L’amour au téléphone
Les clients se connectent à un réseau en composant un numéro de téléphone, ici ils paient pour une prestation « amour au téléphone » avec une animatrice qui leur est présentée par une bande-annonce comme celle qui correspond au profil demandé. Voici le type d’encart publicitaire que l’on peut trouver dans les revues pornographiques : Une photo : deux femmes, une brune, une blonde, la brune porte des bas-up, la blonde est nue, elles se tiennent par les fesses et regardent l’objectif. À droite de la photo, ce texte : « Ici les femmes s’offrent à toi sans retenue et accèdent à tous les désirs les plus osés et pervers. Elles t’obéissent au doigt et à l’Å“il. Elles sont tes jouets, tes objets de plaisir, elles sont à toi ! Prends les comme tu en as envie, tous tes caprices sont autorisés ».
Durant une heure, l’animatrice développe un scénario avec l’un d’entre eux, un aparté que les autres connectés pourront écouter sans y participer. Pendant la connexion, les connectés ont le choix entre s’inscrire sur la liste d’attente pour, à leur tour, soit dialoguer en direct avec l’animatrice ou simplement écouter (tout en payant le même tarif que ceux qui dialoguent en direct). L’animatrice doit mener sa conversation de manière que le maximum d’entre eux reste en ligne le plus longtemps possible. Si l’effectif diminue, ce qu’elle surveille sur son écran, c’est que son scénario n’emporte pas l’unanimité et que certains raccrochent. Dans chacune des deux cabines, trois documents sont laissés constamment à disposition des animatrices, surtout des nouvelles. Deux listes, « organes sexuels masculins » et « organes sexuels féminins », répertorient alors les mots du jargon pornographique de base. Un troisième document, « Extrait de dialogues », annonce tout simplement aux nouvelles le ton des propos à tenir.
Il est important de préciser que, sur ce service, les connectés paient pour un dialogue avec une animatrice professionnelle en direct. « Une vraie salope non seulement qui va les faire jouir comme jamais, mais qui n’attend qu’eux, car elle est déjà très excitée », leur promet-on dès l’accueil sur la messagerie. Le montant total de l’accès à ce service sera reporté sur leur facture téléphonique. Le montant sera d’autant plus élevé qu’il y aura eu de personnes en attente sur la liste pour dialoguer. L’intérêt pour l’entreprise étant d’engendrer le maximum de minutes de connexion, soit à la fois le plus grand nombre possible de connectés qui appellent en composant des numéros de téléphone 36 68 ou 36 69, qui restent en ligne jusqu’au time-out (au bout de vingt minutes, la déconnexion est automatique) et rappellent le plus souvent. De cette façon, si l’animatrice « fait bien son travail », elle aura Å“uvré en sorte d’attendre les dernières minutes pour porter l’état d’excitation du client à son paroxysme, pour que la déconnexion automatique intervienne avant la fin du « scénario ». Dans l’idéal économique de cette technique, il s’agit de s’arranger pour que le client cherche à se reconnecter immédiatement pour retrouver l’animatrice. Il aura de nouveau à payer la connexion, en général 1,22 €, ainsi, qu’il raccroche immédiatement ou non, ce sera le coût minimal causé par la connexion à ce type de service, auquel s’ajoutera ensuite le paiement de la totalité des minutes en ligne, entre 0,46 € et 1,22 € la minute.
Dans la salle d’animation, deux postes de travail sont réservés à « l’amour au téléphone » : deux cabines fermées, un peu plus grandes qu’une cabine téléphonique ordinaire, éclairées à la lumière artificielle puisque seulement une partie de la porte est vitrée. Selon la densité du trafic, une deuxième animatrice est éventuellement appelée en renfort. À la fin de chaque session, l’animatrice note son tmc horaire sur une fiche de bord, accompagné de ses remarques et observations sur son heure d’animation.
Le service Rencontres
Sur ce service, contrairement au précédent, les animatrices ne doivent pas être repérées comme telles, mais « se faire passer pour » des client-e-s [17] qui cherchent comme eux une rencontre ou un dialogue.
Elles enregistrent une « cv », Carte de visite vocale la plus banale possible mais accrocheuse, que le connecté entendra automatiquement en premier et commencera ainsi un dialogue par messages différés, de quelques secondes à quelques minutes, selon la densité du trafic. De leur côté, les animatrices voient s’afficher à l’écran le nombre de connectés et élaborent alors des scénarii individualisés. Sur ce réseau, elles peuvent avoir à gérer, de façon suivie, jusqu’à vingt connectés en même temps. Elles ont alors à « jouer plusieurs personnages », sur différents registres : sm, femme-enfant, salope, lesbienne, bisexuelle, échangiste, femme mariée, bourgeoise coincée… Là encore, ce qui compte est le tmc : le nombre de connectés le plus important possible et le plus longtemps possible, par tranche de vingt minutes. Entre la 17e et la 19e minute, l’animatrice doit laisser entrevoir la possibilité d’une rencontre réelle pour que le client se reconnecte aussitôt après le time-out. Elle doit donc en plus gérer les temps de connexion de l’ensemble des connectés. Il s’agit de leur donner l’impression qu’ils ont accès à une « multiplicité de femmes disponibles ».
Parfois, de « vraies » femmes appellent ce type de messagerie, des femmes qui cherchent des rencontres. Les animatrices sont alors chargées de « pister » la potentielle « racoleuse » et de vérifier qu’elle n’est pas animatrice dans une société concurrente. S’il s’agit réellement de femmes clientes, elles ne seront, bien entendu, pas déconnectées, car elles accomplissent « gratuitement » le travail des animatrices.
Tout au long de la journée, « les filles » doivent faire « monter le tmc », la responsable d’équipe intervient alors pour les « encourager » : « Faut sucer les Marcel !!! », « Faites marcher la sucette !!! » Autant préciser que les dimanches soir, entre les flashs publicitaires pour les messageries roses pendant le film érotique sur M6, les réseaux sont rapidement saturés. La responsable d’équipe (qui connaît la programmation horaire des publicités) avertit alors les animatrices en criant « Rush » dans la salle, ces dernières doivent s’apprêter alors à changer de rythme de travail. Étant donné la densité du trafic à ce moment-là, il est surtout question de ne pas saturer le réseau en répondant le plus brièvement possible. Heureusement, grâce à la conception de logiciels de gestion de plus en plus performants, à la puissance des installations informatiques et des télécommunications qui permettent d’assurer le traitement de milliers d’appels entrants et de les diriger efficacement vers les applications souhaitées, Médiaservices ne perd pas le fil.
Sexe à la minute : sam
Extrait d’annonce publicitaire pour ces services : « Vingt minutes de confessions hard pour 6,80 €, prix maximum ! Elles te racontent tout, même leurs aventures les plus sales à faire rougir les salopes les plus expérimentées : – Monica se masturbe dans un parking. Trois jeunes inconnus arrivent et la violent. Elle avouera qu’elle n’a jamais autant joui de sa vie. – La spécialité d’Anne : enculer les hommes avec un énorme gode et leur fouetter le cul… »
Il n’existe qu’un poste pour ce service proposé 24 h/24. Chaque animatrice y assurant une session d’une heure.
Une affiche qui résume les consignes de travail est punaisée en permanence dans ce boxe :
Animation sam.
Composez 5230.
Enregistrez un pseudo.
Les clients passent automatiquement.
Vous n’avez rien à faire sauf animer bien sûr et chauffer rapidement votre dialogue. Le duo dure 1 min.
Les connectés savent que vous êtes anim., c’est comme l’Amtel.
Le « sexe à la minute » est un service pour lequel les connectés paient d’abord la connexion 1,22 € et, ensuite, une tarification à la minute. Pendant les sessions de nuit, les animatrices qui assurent uniquement la surveillance et la validation sur le service des rencontres se chargent aussi d’animer le sam, très peu fréquenté entre 3 h et 7 h du matin. Dès la connexion, une annonce diffusée en boucle [appelée aussi diffusion musicale] fait patienter les connectés et leur promet un moment « des plus torrides ». Lors de l’accueil téléphonique, il n’est à aucun moment précisé que ce « moment torride » se consomme à la minute. Et, pourtant, au bout de cinquante-neuf secondes de conversation, le connecté est de nouveau renvoyé sur la diffusion musicale. Comme sur les autres synergies, le time-out est atteint au bout de vingt minutes. Lorsque le trafic est dense sur ce service, il est conseillé aux animatrices de ne pas garder les connectés pendant la minute entière. Il leur suffit alors de taper sur une quelconque touche du clavier pour les renvoyer sur la liste d’attente (et de nouveau, pour les faire patienter, la diff’ leur promet un « moment torride »).
Contrairement aux autres services, ici les animatrices ne disposent pas d’indicateurs précis quant au temps de connexion et au nombre exact de connectés pour gérer leur activité. Elles utilisent pour ce service un simple poste téléphonique à touches.
Nous avons décrit plus haut comment la fonction d’animatrice était présentée lors des recrutements, tel un emploi de service typiquement « approprié » aux femmes et qui ne demande aucune qualification particulière, sinon, avant tout, une « haute moralité ». Après ces éléments de description des trois principaux services sexuels, on aura saisi le caractère sexuel et pornographique du travail d’animation. Et, pourtant, le contrat de travail atteste in fine de l’inadéquation et de l’incohérence entre travail prescrit, tel qu’il est présenté lors de l’entretien, et la réalité du travail des animatrices.
Extrait du contrat de travail
Article 6.
« […]
Interdiction formelle de messages à caractère violent ou pornographique, de messages susceptibles de porter atteinte au respect de la personne humaine et de sa dignité, de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la protection des enfants et des adolescents.
Interdiction formelle de messages à caractère de prostitution (tout message suggérant la notion d’argent), conformément à l’article 225-5 du code pénal qui punit “le fait par quiconque, de quelque manière que ce soit d’aider, d’assister ou de protéger la prostitution d’autrui”.
Interdiction formelle de tous messages contraires à la décence.
[…] »
3) Melle E. D. acceptera de prêter sa voix et de procéder ponctuellement à l’enregistrement de messages destinés à des services vocaux.
« Disciplinarisation » et contrôle des corps
La formation des animatrices : une domestication de la sexualité des femmes
Le premier jour de ma formation [18].
Le rendez-vous m’est fixé de nouveau au troisième étage, à l’accueil. J’attends sagement que la formatrice m’accompagne au deuxième où se trouve le plateau animation. Pour accéder aux bureaux du service animation, il faut être munie du badge magnétique. Pendant que nous nous rendons au deuxième, Guenièvre se présente, elle est donc assistante de direction, c’est elle qui s’occupera de ma formation.
Premières impressions quand je découvre le plateau, surprise par un agencement typique des centres serveurs, par tant d’agitation, d’air enfumé, de personnes qui ont l’air affairé, chacun-e consciencieusement installé-e à son poste, face à un écran Magis, un clavier, une minitable de mixage et un casque sur les oreilles. À première vue et écoute, on pourrait se croire sur un plateau d’un central d’appels ordinaire, puis l’ouïe se fait plus fine et capte alors des bribes de conversations, entremêlées aux chuchotements, gémissements, halètements caractéristiques de ce que semblent être des animations roses. Tout en nous installant à un poste, Guenièvre profite du passage d’une ou de deux surveillantes pour me présenter à elles et, déjà, les quelques regards croisés et sourires échangés me font comprendre que je suis la nouvelle du jour. Puis, d’autres signes interrogateurs d’un « Tiens, voilà une nouvelle !? » me confirment qu’effectivement, aujourd’hui, j’ai à faire mes preuves. En tout cas, chose certaine, tout ici laisse à croire qu’il s’agit d’une activité on ne peut plus normale.
Guenièvre me conseille de bien m’installer face à l’écran, elle branche deux casques, le premier en écouteur-micro pour elle et le second en écouteur pour moi. Démonstration. Elle se connecte au réseau. Le clavier a une configuration assez proche de celle du Minitel classique. Sur l’écran pour l’instant, le curseur, en haut à gauche, sur fond noir. Elle tape « anim », puis tape sur la touche « env » pour valider, puis sur la touche « suite ». Apparaît alors la configuration pour l’animation. Sur l’écran, on peut suivre et gérer en direct ce qui se passe sur la synergie. À première vue, des abréviations, des codes, des chiffres et des numéros qui clignotent. Mais le plus important, précise-t-elle, en haut à droite, le tmc. À droite du tmc, l’horloge. Maintenant, elle simule une connexion pour m’indiquer les touches de base à utiliser. Elle tape « 6 », « env », pour enregistrer son pseudo « Salut, c’est Carla ! » Pour l’écouter, « 3 », « env », soit il est satisfaisant, on le valide alors par « 2 », « env » ou on le réenregistre par « 6 », « env ». Ensuite, il s’agit d’enregistrer un mt. Le mt, « Message à Tous » est le message de présentation d’une animatrice, dès qu’il est validé il est alors automatiquement envoyé à toutes les personnes connectées au réseau, ainsi chaque connecté qui entend ce message pense recevoir un message personnel. Elle me demande de commencer, peut-être se dit-elle que je connais le métier. À mon tour, sous les oreilles attentives de ma formatrice : « Ola ! C’est Lola. », puis un mt : « Salut Lola, 26 ans. Je m’ennuie toute seule chez moi. Attend compagnie masculine pour s’amuser. Et toi qu’est-ce-que tu recherches ? » À peine avais-je tapé « 8 », « env » pour écouter mon mt que Guenièvre s’empresse de me faire remarquer très sèchement que c’est beaucoup trop soft : « Non, mais qu’est-ce-que tu me fais ? Faut brancher cul direct ! » J’ai alors droit à une démonstration après m’être déconnectée rapidement. Son pseudo : « Salut, c’est Carla ! » Son mt, « Salut, c’est Carla très excitée ! J’ai 25 ans, jolie, brune, les yeux verts. Je suis toute mouillée, j’ai envie de me toucher avec toi. J’espère que toi aussi t’es branché cul ? » Son mt, autant le ton que le contenu, ne manque pas de me surprendre tant il paraît exagéré, comment donc ces hommes n’entendraient pas là une animatrice. J’essaie de lui expliquer ma surprise, en effet dans la boîte que j’ai connue, on l’aurait qualifié de message « trop flag », soit un message par lequel une animatrice est directement repérée. Pour l’instant, je n’ai pas à m’occuper de la censure, c’est-à-dire prendre en charge la validation des « cv » en même temps que le travail d’animation. Je me connecte de nouveau et commence pour la première fois à envoyer et à répondre aux messages des connectés, le principe étant de les maintenir le plus longtemps en connexion en se faisant passer pour une « femme à la recherche d’une rencontre téléphonique ou réelle ». Au bout de quelques minutes, elle me fait signe de continuer, m’encourage et me laisse seule avec les connectés. Dans chaque boxe sont punaisées des fiches techniques, les principales touches fonctionnelles utilisées par les animatrices. Nadia, une des trois assistantes-surveillantes, reste debout derrière moi, je me sens évidemment sous surveillance, ce qui ne contribue pas à faciliter la spontanéité ni même la rapidité de mes messages. Elle me signale sur un ton des plus secs et autoritaires que je suis connectée depuis plus de quinze minutes et que les animatrices se déconnectent pour se reconnecter immédiatement toutes les dix minutes ; d’ailleurs elle relève aussi que je réponds aux messages de connectés qui sont sur le réseau depuis plus de dix-huit minutes, tout cela sur un ton de reproche comme si l’on m’en avait déjà informé. À mon tour, je lui réponds sereinement que Guenièvre ne m’a rien appris au sujet des temps de connexion et que je ne peux pas le deviner toute seule. Après quelques sessions d’animation, nous faisons le point avec Guenièvre, elle me demande ce que j’en pense et me propose de continuer la formation cet après-midi. […]
Les premiers jours, les nouvelles témoignent de certaines situations qu’elles ont pu vivre comme une forme de bizutage ou encore comme un challenge à relever, ce que confirment les récits de certaines assistantes quant à leur méthode de formation. Une formatrice racontait qu’il lui est arrivé de scotcher sur le clavier les mains d’une nouvelle animatrice pour qu’elle comprenne que ses doigts doivent rester sur le clavier et son regard fixé sur l’écran.
« Après la formation technique quand les filles sont sur le terrain, j’ai des formatrices… J’ai deux…, deux assistantes qui sont des formatrices, donc pendant deux heures on les forme. On recommence la formation le lendemain. Pendant une semaine, on les lâche pas. Et si au bout d’une semaine vraiment la fille ne percute pas, au bout de deux heures plus une semaine on arrête, parce qu’une période d’essai… C’est un métier qui est à part donc je laisse toujours une chance aux gens, parce que, des fois, on peut être bloquée. Parler de choses hors de la norme, ça peut bloquer les gens et, puis, d’un coup ils se décoincent et là, je laisse toujours une chance. Mais des fois à l’entretien à la première formation au bout de deux heures, il m’arrive de voir tout de suite si la fille est valable ou pas valable. […] Parce que c’est des réseaux roses et déjà les filles quand elles viennent, elles sont un peu coincées, elles ont un p’tit peu peur. »
(Véronica, 39 ans.)
Préalable sexiste de départ : toutes les femmes savent comment faire jouir un homme. « Bon, t’as déjà couché avec un mec ! Et bien tu fais pareil ! » (une formatrice). Pour mieux domestiquer son personnel d’animation, dès les premiers jours la directrice du personnel et ses assistantes s’octroient un « droit de savoir » sur la sexualité des animatrices. S’il est une chose à retenir de la période de formation, c’est cette peur de ne pas savoir comment faire, la crainte de ne pas y arriver comme les autres. « Nommer, pour les femmes, est le grand péché », nous dit Françoise Collin (Collin, 1992). Pour les aider à « se décoincer », voici le type de document mis à disposition dans les cabines d’amour au téléphone :
Formation Amourautél. Options Images
Annexe 1 : extraits de dialogues.
« – Viens mettre ta queue dans ma chatte en feu.
– Maud, j’ai envie de te baiser. Écarte les cuisses, je te prends tout de suite […]
– Je suis très coquine, un peu salope sur les bords.
– Je veux bien que tu m’apprennes ce que je ne connais pas […]
– Est-ce-que tu aimes le sperme ? – Oh oui, j’avale tout.
– Maud, j’ai envie de te prendre par derrière. – Vas-y, je me baisse, je me cambre, je prends mes fesses à pleines mains, j’écarte bien les cuisses. Admire ma petite rosette et ma chatte tout humide.
– J’ai envie d’être prise sur le capot de ta voiture.
– Qu’est-ce-qui te ferait plaisir ce soir ? […]
– Moi, j’ai une belle bite et je sais m’en servir, ça te tente ?
– Oh oui, j’adore les grosses queues !
– String et bas noirs, tout simplement […]
– Ma biche, je t’aime déjà. […]
– Océane, tout humide et caressante.
– Raconte-moi tes dernières expériences sexuelles.
– Je voudrais qu’on se raconte des choses très chaudes et très salaces.
– C’est quoi tes préférences en amour ? »
L’agencement de l’espace de travail
Pour garantir une rentabilité maximale du temps de travail des animatrices, l’effet de panoptisme (Foucault, 1975) est entretenu à la fois grâce à un système informatique de gestion des synergies, mais plus largement encore par un agencement rationnel de l’espace et du temps.
À chaque prise de poste, le personnel a accès à l’étage du service animation grâce à un badge magnétique nominatif. Les heures d’arrivée et de départ du personnel sont mémorisées. Juste avant d’entrer sur le plateau d’appels, un vestibule a été aménagé comme espace d’attente. Tout dans ce lieu se présente de manière à rappeler que le personnel d’animation est tenu de « faire du chiffre » et rien d’autre. C’est donc ici que sont affichés les plannings horaires, les statistiques tmc – comparaison avec les autres sites de la société en France et commentaires au stylo rouge sur les performances de chacune –, les formulaires de communication interne – demandes de congés, de rendez-vous avec la directrice du personnel et autres notes de service –, et éventuellement quelques cartes postales envoyées par le personnel en vacances. C’est donc ici que se retrouvent les animatrices et les animateurs, quelques minutes avant d’entrer sur le plateau. Chaque animatrice, avant même de se retrouver dans un boxe d’animation, casque sur les oreilles, se doit de rentabiliser chaque minute de son temps. L’horloge qui se trouve dans le vestibule avance de quelques minutes, les salarié-e-s – lorsqu’ils s’en rendent compte – sont donc implicitement prié-e-s de se mettre à l’heure de Médiaservices.
L’agencement du plateau d’appels révèle également cette volonté de contrôle total sur le personnel d’animation. Si les cabines de l’Amourautel sont plus ou moins isolées de ce que l’on appelle « l’aquarium » – quartier général des assistantes-surveillantes – et du bureau de Véronica, les boxes sont, eux, directement visibles de ces deux lieux stratégiques. Les animatrices peuvent donc difficilement communiquer entre elles, sauf à se retourner ou se pencher à l’extérieur de leur boxe, mais en risquant d’être vues par la directrice. Aussi, lorsque la directrice convoque une animatrice dans son bureau, elle prend soin de laisser la porte ouverte pour que toutes les autres puissent entendre les réprimandes humiliantes, et considérer ce qui les attend au cas où elles dérogeraient aux impératifs de rentabilité.
« C’est-à-dire qu’elle est capable de rabaisser quelqu’un devant tout le monde. Vraiment de le rabaisser plus bas que terre. Si la nana, admettons, ne suce pas assez, ne fait pas assez de bruits, elle est capable de passer dire qu’elle est une véritable merde, qu’elle ne fera jamais rien, que c’est une conne. Que si elle ne sait même pas faire ça, c’est même pas la peine qu’elle vive, quoi. Et ça, devant tout le monde. »
(Stan, 26 ans.)
Lorsque le tmc lui semble chuter anormalement, il arrive alors que l’on entende crier la directrice depuis son bureau : « Ça va pas du tout, mais qu’est-ce-que vous foutez, comment vous faites votre compte ? Faut chauffer là, ça chute trop ! » Dans ce genre de situations, les assistantes, qui travaillent elles aussi sous la pression d’impératifs de rendements (les tmc étant classés par équipe), se doivent alors de renchérir en encourageant leur équipe : « Allez, elle vous a demandé de faire du bruit. Faut qu’on vous entende sucer des bites. Plus fort, plus fort ! Allez, comme ça c’est motivant pour toutes. » Finalement, il s’agit surtout de mettre en scène les efforts engagés pour « faire du chiffre », autrement dit, « faire du bruit », c’est signifier à la directrice que le travail est fait consciencieusement.
Le badge d’entrée, la possibilité d’être sur écoute, le code d’accès personnel pour se connecter, la nécessité d’adaptation rapide aux nouveaux logiciels pour animer plusieurs services en même temps, l’horloge qui avance, des tmc qui ne sont jamais assez élevés et dont personne ne connaît les principes de calcul, tout est mis en place pour organiser et assurer un temps « intégralement utile ». Ce « temps mesuré et payé doit être aussi un temps sans impureté ni défaut, un temps de bonne qualité, tout au long duquel le corps reste appliqué à son exercice. » (Foucault, 1975.)
La peur comme moteur d’intelligence [19].
Note de service [20]
« Totale obéissance aux surveillantes. Ne pas oublier que le contrat a été signé pour toutes les synergies. C’est la surv. qui décide. »
On retrouve dans cette entreprise ce que décrivait Christophe Dejours (Dejours, 1998) des nouvelles formes de domination par le maniement managérial de la menace à la précarisation. Cette multiplication de discours incohérents et contradictoires par l’organisation managériale transforme la causalité endogène des souffrances et de la violence en causalité exogène. Lorsque certaines, inquiètes des questions posées par la médecine du travail par rapport à leur « santé psychologique », le notifient lors des réunions de travail, voici la réponse de la directrice du personnel : « Ce n’est pas lui qui embauche 400 personnes. Si je l’écoutais, j’en aurais licencié plus d’une ! »
En ce sens, lorsque certaines animatrices font part de maux de tête ou de nausées, avant d’aller sur la synergie directe de l’amour au téléphone, ou de l’apparition chronique de problèmes gynécologiques, de fluctuations de poids (grignotage, perte d’appétit…), il n’est jamais fait allusion à une quelconque forme de somatisation ou des souffrances au travail.
« […] C’était un soir, je devais terminer tard, et donc j’ai pris mon casque, je me suis mise au travail. Puis, à ce moment-là j’avais beaucoup de connectés et quand je faisais l’amour au tél. avec eux, c’est pas que j’étais sincère, mais… Dans la façon de respirer j’étais sincère, mais pas mentalement. Enfin, je sais pas comment t’expliquer. Y’a quand même une séparation et quand je respirais fort, comme ça [elle simule des halètements]. J’étais obligée de travailler. J’avais mal à la tête, toujours comme ça et je me suis levée. Et, tout d’un coup, comme ça je suis tombée. Je suis tombée dans la cabine, dans la cabine… je suis tombée. Donc on m’a prise, on m’a levée, on m’a sortie. C’est Églantine qui m’a sortie, donc la responsable. Et elle a été très très longue. Parce qu’elle savait pas que j’avais mal et tout ça et elle a appelé le docteur, mais c’était pas rapide. C’est… c’est un animateur du service “fil de l’amitié” qui m’a aidée, qui m’a donné du sucre, etc., pour me remettre. Mais Églantine me disait “Mais non, ne t’inquiète pas, ça va aller. Tu verras, tout le monde est passé par là !” Mais, moi, je savais que je pouvais pas, ça va pas et c’est pas pour moi. Elle comprenait pas, je lui disais, je pleurais, je lui disais : “Je veux pas, je veux plus aller dans la cabine. Tu sais ça Eglantine, je veux plus être là dedans, ça me plaît pas, j’ai pas envie, j’ai pas du tout envie !” Et donc, j’ai eu quatre jours de repos. Ensuite, je suis allée dans le bureau de Véronica. Donc après, et elle m’a dit : “Ben, qu’est-ce-qui s’est passé Samia ? Faut pas vous laisser aller. Dites-vous bien que c’est juste… C’est juste… comment… comme si j’étais une actrice quoi. Que je joue un rôle. Faut que je sépare les choses et que c’est passager, que j’allais m’en remettre. Et, moi, je disais que je ne peux pas m’en remettre, que c’est pas fait pour moi. La cabine, c’est pas fait pour moi. […] Il a fallu que je tombe dans les pommes pour qu’ils (à propos de Véronica et des assistantes) comprennent que j’étais pas bien. En fait, quelque part ils me disaient que c’était une obligation de passer par là, j’étais obligée de le faire. Ils m’ont convaincue si tu veux, par faiblesse, ils m’ont convaincue.” »
(Samia, 25 ans.)
Si certaines animatrices comparaient leur activité à un jeu, en s’amusant, entre autres, de « pouvoir faire jouir un mec qui paie pour du sexe au téléphone et d’être payée pour le faire », elles racontaient également comme d’autres collègues des effets de pollution caractéristiques d’un espace de travail hypersexualisé. Tous les hommes croisés dans la rue, dans le métro, l’agent de sécurité du supermarché, le guichetier à la banque, le voisin, les amis, sont potentiellement des connectés. Dans les mauvais rêves, les sexes sont géants, les hommes gras et la directrice du personnel oblige parfois à des rapports sexuels.
Finalement, qu’il s’agisse du « jeu » ou du fait d’entretenir l’idée que ces « bobos plus ou moins graves » n’ont rien à voir avec le travail, la direction véhicule ce type de discours dans un souci toujours constant d’empêcher toute émergence de paroles individuelles et collectives sur un travail délétère. S’échanger les « petites astuces », les expériences heureuses et douloureuses de chacune, demander et donner des conseils à ses collègues devient difficile lorsque les mots d’ordre du management se résument à « tmc, rester toujours face à l’écran, les mains sur le clavier. Ne pas parler de sa vie privée au travail et du travail dans sa vie privée. Éviter de se voir entre collègues à l’extérieur ». Inciter à la délation les animatrices les plus fragiles en les menaçant de les licencier pour faute grave, négocier de faux témoignages contre des employé-e-s insoumis-e-s en échange de primes, humiliations et diffusions de rumeurs font partie du lot des pratiques employées pour que règne la peur. En empêchant que toute confiance et toute solidarité s’instaurent entre collègues, le partage d’intérêts communs, nécessaire à la formation d’un collectif de travail préalable à une mobilisation collective, paraît alors compromis.
Les images, le vocabulaire des scripts sexuels dans chaque société, sont partout utilisés pour dire également la domination de sexe en général (Bozon, 1999). En ce sens, le discours tenu par la directrice du personnel légitime la logique de l’honneur de « ses animatrices préférées », soit finalement cette impossibilité de percevoir les rapports sexuels comme un échange entre égales. Précisons qu’elle félicitait particulièrement les logorrhées pornographiques de « ses filles », caractérisées par des dialogues rythmés de termes argotiques et populaires sans aucune autre mise en scène que celles centrées sur les multiples pénétrations, simples ou doubles, vaginales, anales et sur les fellations.
Mondialisation, e-commerce de sexe et migrations
En conformité avec les politiques néolibérales, Médiaservices adopte également une stratégie de délocalisation de ses activités d’animation dans les paradis fiscaux. Ainsi, pour occuper les postes d’animatrices sur des messageries en langues turque, arabe, anglaise ou encore en espagnole, la directrice du personnel s’assure de recruter un personnel déjà formé et conforme à « l’esprit de l’entreprise ».
Lors des recommandations faites aux « filles » envoyées à Panama pour y exercer en tant qu’animatrice sur les réseaux en arabe, elle les avertissait sur la nécessité de ne pas communiquer le montant de leur salaire exact aux animatrices panaméennes, dont le salaire était bien inférieur au leur : « Les Panaméennes, c’est fainéant ! Bien entendu, si j’apprends que vous avez parlé de votre salaire, c’est direct dehors ! » Sur le même registre, à propos des animatrices d’origine maghrébine, la directrice du personnel tient un discours pour le moins inquiétant. Ce sont, d’après elles, de « bonnes animatrices », travailleuses et dociles. De la même façon que M. Michelin, au début du xixe siècle, qui faisait croire à ses ouvriers qu’il ne fabriquait des pneus que pour leur donner du travail, car ils seraient morts sans lui, la directrice du personnel entretient clairement avec « ses filles » des rapports de soumission paternaliste.
Et, quand Médiaservices envoie de jeunes animatrices à Panama pour les services du Maghreb et du Moyen-Orient, il semblerait que la société ne soit pas si soucieuse des conditions de travail de ses employées [21]. De retour du Panama, certaines nous ont rapporté que leur permis de travail leur a été difficilement renouvelé et de quelles ruses elles usaient, alors, pour se cacher lors des visites surprises de l’Inspection du travail. Officiellement, elles étaient censées travailler… dans une agence immobilière [22].
 
Vers une définition sociologique du travail du sexe
 
 
Cette première approche ethnographique de l’industrie du sexe liée aux technologies de l’information et de la communication nous a permis, dans un premier temps, de révéler le contexte socio-économique qui lui promet une croissance hyperbolique à l’image du néolibéralisme. Avec une organisation du travail construite sur un « savoir-être femme hétérosexuelle », une femme qui réponde de façon rationalisée aux demandes sexuelles des hommes, Médiaservices représente une des formes les plus accomplies de la MacDonaldisation du travail du sexe. De la même façon que ces activités issues de la segmentation et de la dualisation du marché du travail, destinées et présentées comme les plus « appropriées » aux femmes, cette industrie bénéficie tout autant de la légitimité du paradigme marchand néolibéral et de l’utilisation hyperproductiviste des technologies que de la non-reconnaissance et invisibilité de certaines formes de travail construites sur les « savoir-faire discrets féminins » (Molinier, 1997). Elle échappe ainsi au contrôle sur le contenu de son activité et en particulier à la qualification de proxénétisme industriel, d’autant plus que cette notion n’est pas définie dans les textes juridiques nationaux ou internationaux. En effet, pour ce qui est de l’appareil législatif français, la notion de « prostitution », définie comme rapport corporel interindividuel impliquant une transaction, est un concept éminemment réducteur face à la diversité des formes de commerce du sexe, mais plus encore il représente un véritable obstacle à une analyse compréhensive [23]. En résumé, « le législateur semble toujours se disperser : le droit pénal sanctionne la personne prostituée pour racolage public, mais la considère comme victime du proxénétisme ; le droit civil s’intéresse à elle en cas de trouble de voisinage, de résiliation de bail ou de mariage, mais l’ignore en matière de protection du corps humain ; le droit fiscal la soumet à l’impôt sur le revenu ; le droit de la Sécurité sociale lui réclame des cotisations ; le droit social tente d’organiser sa réinsertion ; le droit public présente le fait de se prostituer comme une liberté publique ; le droit international la condamne en tant qu’atteinte à la dignité humaine… » (Ouvrard, 2000).
Ce projet de description de l’industrie du sexe liée aux technologies avait aussi pour but de déplacer les termes d’un débat classique sur la « prostitution » et de nous conduire grâce à ces données de terrain à interroger ce que Paola Tabet nomme « la grande arnaque : l’expropriation de la sexualité des femmes » (Tabet, 2001). Il n’est pas question ici de prétendre épuiser la question, mais bien de proposer des éléments de discussion. Je propose, dans un premier temps, de rappeler rapidement les travaux de Paola Tabet et, dans un deuxième temps, de présenter les tentatives au niveau international pour une définition et reconnaissance du travail du sexe.
En axant son objet d’étude sur « les relations sexuelles impliquant une compensation, l’échange de la sexualité contre quelque chose d’autre qu’elle-même », Paola Tabet posait alors comme hypothèse l’existence d’un continuum dans les formes de relations sexuelles entre hommes et femmes impliquant un échange économico-sexuel (Tabet, 1987). Elle décrit dans un premier temps, à travers de riches données ethnologiques, « le passage graduel de l’inexistence d’une mesure précise et définie de la rétribution faite directement à la partenaire féminine […] et de l’inexistence d’une délimitation rigoureuse (même quantitative) des services, à la définition du rapport et à sa quantification rigoureuse en termes :
  • d’argent, avec un passage graduel du don plus ou moins obligatoire et de nature variée au prix ou tarif ;
  • de temps ;
  • de spécificité ou, si l’on veut, de spécialisation du service (avec la séparation du service domestique et du service sexuel) ; pour en arriver enfin à la définition et au prix de chacun des actes ou services fournis ».
En centrant sa réflexion sur l’échange économique, elle examine en premier lieu la pertinence du continuum quant à l’échange économique même, tout en interrogeant la potentialité d’une « déconstruction de l’actuel concept de prostitution, qui s’avère inutilisable et chargé d’idéologie » (ibid). Ce sont les travaux de l’ethnologue Jill Nash (Nash, 1981), sur trois sociétés voisines de Bougainville dans le Pacifique, qui lui permettent de s’interroger sur l’importance du sens dans lequel se fait la transaction économique et d’une façon plus générale sur la « valeur d’échange des actes sexuels ». Considérant tous les actes sexuels féminins comme une catégorie unique, en y intégrant donc les actes sexuels accomplis dans le mariage, le traitement de la sexualité des femmes apparaît dans ces trois sociétés comme une variable en corrélation, tout à la fois, avec la complexification socio-économique de ces sociétés et le développement plus ou moins grand de la stratification sociale. La démonstration de Jill Nash posera finalement que l’aliénation de la sexualité féminine s’opère par le biais de son intégration aux systèmes d’échange économique.
En second lieu, en posant les questions suivantes : qui est la personne qui échange ? Quel est l’objet de l’échange ? Paola Tabet inscrit de façon dynamique sa réflexion sur « un terrain de conflit politique ouvert entre les sexes, où se redéfinit de facto le rapport entre les sexes en un point essentiel : la relation sociale dans laquelle la transaction concerne la sexualité » (Tabet, 1987). Elle rend ainsi définitivement obsolète la dichotomie stéréotypée, communément admise, entre, d’un côté, « mariage à vie » et, de l’autre, « rapports prostitutionnels de quelques minutes ». Elle situe et rend efficace une séparation entre : « D’une part, un rapport d’échange économico-sexuel géré au moins à titre de partenaire, donc de sujet, par la femme qui accomplit l’acte ou service sexuel et, d’autre part, une transaction concernant là encore la sexualité de la femme (outre son travail et sa capacité reproductive) mais gérée par d’autres qu’elle. » (Ibid.) Comment expliquer la discordance entre deux situations de rapports sexuels rémunérés, l’une institutionnalisée et vécue par toutes les femmes, et l’autre résultant d’un choix fait par certaines femmes ? Paola Tabet propose de considérer partiellement la position de Claude Lévi-Strauss sur l’échange des femmes (Lévi-Strauss, 1967) et de la reprendre à la lumière des travaux de Gayle Rubin sur les rapports entre les sexes, au cours desquels elle met en évidence l’essence profonde d’un système dans lequel les femmes n’ont pas les pleins droits sur elles-mêmes (Rubin, 1975). Ainsi, sur le plan sexuel et domestique, il en découle une « asymétrie et une non-réciprocité telles que les femmes ne peuvent fournir rien d’autre que des services » (Tabet, 1987). En posant l’unidirectionnalité de l’échange économique, service féminin/compensation masculine, Paola Tabet définit les catégories « prostituée, putain ou prostitution » par une relation constitutive des rapports de pouvoir entre les sexes : « Cette catégorie est une fonction des règles de propriété sur la personne des femmes dans les différentes sociétés. Et plus précisément, la transgression, la rupture de ces règles. » (Ibid.) On retrouve ici cette idée du contrôle de la sexualité des femmes à travers le « stigmate de pute [24] » développé par Gail Pheterson (Pheterson, 2001).
C’est à la suite des travaux féministes anglo-saxons, inspirés entre autres par Gail Pheterson et Gayle Rubin, qu’a émergé concrètement la nécessité de faire reconnaître les droits des personnes, exerçant dans l’industrie du sexe, en leur permettant de bénéficier pleinement des mêmes droits que tout-e travailleur-euse. C’est à cette époque qu’ont lieu quelques actions symboliques, à l’image du décret du 1er Mai désigné depuis 1998 comme la journée de solidarité aux travailleuses et travailleurs du sexe à San Francisco (Dank, 1999), ou la même année le Manifeste des travailleuses du sexe de Calcutta. On reconnaît alors comment les termes de « sex worker » et « sex work », revendiqués par les travailleurs et travailleuses du sexe, émanent de leur propre volonté de « redéfinir le sexe commercial non plus comme la caractéristique sociale ou psychologique d’une classe de femmes, mais bien comme une activité source de revenus ou une forme d’emploi pour des hommes comme pour des femmes [25] » (Lerum, 1998).
Le groupe d’étude qui s’est formé autour de Jo Bindman a permis de sensibiliser l’Organisation internationale du travail (Lim, 1998) sur son rôle dans sa démarche de reconnaissance du « travail du sexe ». Reprenant l’avertissement de Gayle Rubin quant à « l’illégalité sous-jacente du business du sexe [qui] rend également les travailleurs du sexe plus vulnérables à la surexploitation et à de mauvaises conditions de travail » (Rubin, 2002), leur étude se veut être un programme de réflexion et d’action politique pour en finir avec l’exclusion des travailleurs et travailleuses du sexe et propose une définition du travail du sexe :
« Defining sex work as a form of labour. Negotiation and performance of sexual services for remuneration. 1. with or without intervention by a third party. 2. where those services are advertised or generally recognised as available from a specific location. 3. where the price of services reflects the pressures of supply and demand. In this definition, « negotiation » implies the rejection of specific clients or acts on an individual basis. Indiscriminate acceptance by the worker of all proposed transactions is not presumed – such acceptance would indicate the presence of coercio [26]. » (Bindman, 1997.)
Le choix du terme labour, plutôt que work, qui se traduisent tous deux par « travail », semble marquer la volonté d’intégrer pleinement dans le secteur économique formel une forme de travail qui peine à être non seulement visible, mais, plus encore, reconnue. Le mot « labour » recouvre une définition plus économique ou marchande que le terme peut-être plus générique de work. Au-delà de la dimension purement économique, il s’agit aussi d’éviter toute définition en creux de certaines formes de travail du sexe, que l’on retrouve dans des processus d’institutionnalisation de « petits boulots », reproduisant une division du travail des plus traditionnelles. Les choix d’une traduction par rapport au champ sémantique auquel font appel les termes work et labour se retrouvent dans certains courants des recherches sur genre et travail, françaises comme anglo-saxonnes, quant aux approches et débats théoriques contemporains autour des constructions sexuées des « métiers », « professions », et « jobs ». Les problèmes que pose la démarche complexe d’une définition du travail du sexe n’est pas sans lien avec la controverse actuelle qualification/compétence (Kergoat, 2001). Cette définition tente de reprendre de façon efficace, d’une part, la lecture critique de la définition du Concise Oxford Dictionnary par Gail Pheterson : « Se prostituer, c’est vendre son honneur pour un vil profit ou faire usage infâme de ses compétences [27] » (Pheterson, 2001) et, d’autre part, ce qui différencie un service sexuel comme activité de travail des autres formes de services sur le continuum d’échange économico-sexuel (Tabet, 1991). À propos de l’opérationnalité de la définition proposée à l’Organisation internationale du travail, la précision sur les termes et clauses du contrat rappelle qu’un-e travailleur-euse du sexe doit être à même d’accepter, de refuser, de choisir, de consentir, de céder, d’éviter tout contrat – autant de déterminations qui dépendent finalement des positions de chacun-e dans les rapports de pouvoir entre les sexes conditionnant le degré effectif de contrôle et de gestion de ses conditions de travail. Dans ce cas, ce sont vraisemblablement l’isolement et la précarité sociale de chaque travailleur et travailleuse qui détermineront ses capacités de s’extraire des rapports de pouvoir et de domination, inhérents à toute organisation du travail. Il n’est donc pas question de « non-discrimination », ou de « se donner à quiconque la paie », mais bien de façon idéal-typique du choix rationnel des clauses d’un contrat déterminé par les rapports de pouvoir sous-jacents aux rapports de sexes, de classes et d’ethnie.
Finalement, que l’on considère le travail des animatrices des messageries roses ou d’autres formes de travail du sexe décrites dans nos derniers travaux [28] (Welzer-Lang, Chaker, 2002), l’organisation et l’expansion économique, et cette industrie est sans nul doute paradigmatique d’une division sexuelle du travail fondée sur l’inégal accès aux ressources, à la connaissance et au contrôle de la sexualité des femmes, elle est sans nul doute paradigmatique de cette « gigantesque arnaque basée sur le plus complexe, le plus solide et le plus durable des rapports de classe de toute l’histoire humaine, celui qui existe entre hommes et femmes : un rapport sous-jacent et articulé aux systèmes sociaux et économiques les plus divers, qui en constituent toujours la base » (Tabet, 2001). Alors que faire devant cette gigantesque arnaque si ce n’est, dans un premier temps, à l’instar de Danièle Kergoat, se donner les moyens de « pouvoir penser l’utopie dans le même temps que l’on analyse le fonctionnement du social » (Kergoat, 2000).
On l’a vu à travers l’ethnographie, toute l’organisation est construite sur l’invisibilité de la réalité du travail et, plus encore, sur la reconnaissance même des effets délétères de ce travail. Après tout, les animatrices au téléphone rose ne font rien d’autre qu’être de « vraies femmes », leur assène-t-on. On connaît les avancées qu’ont permis les travaux féministes sur le travail domestique, le travail maternel ou encore le travail infirmier, autrement dit, sur des formes de travail qu’il a été difficile de faire reconnaître, de rendre visibles. C’est pourquoi, dans le cadre d’une réflexion féministe sur « cette grande arnaque, l’expropriation de la sexualité des femmes », considérer, dans un premier temps, l’intérêt heuristique d’une problématique en termes de division sexuelle du travail comme enjeu des rapports sociaux de sexe (Kergoat, 1992) me paraît, tout au moins, être une condition intellectuelle pour l’élaboration collective d’une politique d’émancipation des dominé-e-s.
 
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NOTES
 
[1]De Médiaservices, avant l’été 1998, je n’avais entendu que des rumeurs et quelques témoignages à travers les conversations de la quotidienneté. L’observation directe en tant qu’animatrice a eu lieu pendant les vacances d’été, j’ai ensuite pu mener des entretiens avec les personnes avec qui j’ai créé des liens privilégiés. Après mon départ de la société, j’ai rencontré à quatre reprises la directrice du personnel. Je lui ai présenté l’entretien que je lui demandais comme faisant partie d’une étude que je menais pour l’université sur « Les femmes et le monde du travail ».
[2]Le code ape, Activité principale économique, est une classification de l’Insee. La catégorie 64-2b correspond aux activités des autres acteurs des télécommunications autres que France Télécom et Tdf, y compris celles de leurs filiales ; l’exploitation de supports de liaisons spécialisées (câbles sous-marins, satellites…), la fourniture d’accès au réseau Internet, les services des cybercafés, les services de téléconférence et la fourniture d’accès publics aux réseaux informatiques.
[3]Des numéros qu’il lui est bien entendu possible de louer pour des opérations commerciales.
[4]http://www. prestataires.journaldunet.com
[5]Soit environ deux fois le montant du budget Daphné pour la période 2000-2003 (20 millions d’euros) en 2000, et trois fois et demi pour 2001.
[6]http://www.prestataires.journaldunet.com
[7]Et cela n’est pas spécifique à cette société. La messagerie rose étudiée par Daniel Welzer-Lang et Sandrine Durand en 1993 pour l’Anrs (Agence nationale de recherche sur le sida), affiche un chiffre d’affaires de 101,6 millions d’euros pour 2001 pour 420 salarié-e-s. Elle se présente ainsi sur le journal du Net : « Caravelle-média est depuis 12 ans un spécialiste reconnu de l’hébergement à valeur ajoutée, dans le cadre de projets online plurimédia intégrant les technologies Internet, Web et e-commerce, Mobile wap/sms, Audiotel et Centres de Contacts, Minitel, … »
[8]Pour rendre plus clairs les éléments ethnographiques, nous abandonnerons rapidement le double emploi du féminin-masculin lorsqu’il s’agira des travailleuses-eurs du sexe et des connecté-e-s. D’une part, parce que nous porterons plus particulièrement notre attention au travail des animatrices – le personnel d’animation rose étant aussi principalement féminin –, et, d’autre part, parce que la majorité écrasante des clients de ces services est masculine.
[9]Messagerie d’animation de fan-club, ce qui est appelé « service ado ».
[10]Noms fictifs pour désigner une « sex-symbol » de séries américaines et une chanteuse de variétés françaises qui existent réellement.
[11]Également connu sous le nom « service de rencontre matrimonial », aucune animation n’est faite sur ces serveurs
[12]Le turn-over est important, en trois mois de terrain in situ, il n’y a pas eu une semaine sans un départ ou une arrivée de nouveau personnel. On y reste un mois, deux mois ou deux ans, mais rares sont celles qui y font carrière (en devenant assistantes).
[13]« Hot », en opposition avec les services de rencontre matrimoniale. Les plannings sont présentés d’une semaine à l’autre. Il y a trois plannings : un planning pour le chaud, un planning pour le convivial et le gay et un dernier planning pour les « ados ».
[14]Au début des vacances d’été, le recrutement est massif en raison des remplacements de juillet-août à gérer. Ensuite, dès la rentrée universitaire, ce sont souvent des étudiantes à la recherche d’un job qui se présentent et, selon les périodes d’examens, à la fin du premier et second semestre, de nouveau il y aura plus de recrutements. Ce serait une erreur de vouloir établir une typologie des candidates à cet emploi, car si il y a beaucoup d’étudiantes, les jeunes femmes non diplômées, les femmes de plus de trente-cinq ans avec ou sans enfant ne sont pas exclues. C’est généralement une situation de précarité ou d’urgence qui motive une femme à se présenter après avoir longuement hésité, la première réaction à la lecture de ce type d’annonce étant : « Ce n’est pas pour moi ce genre de travail » ou encore « J’y arriverai pas, c’est pas mon truc ». « Le profil du personnel d’animation ressemble plus ou moins à celui des centres d’appels de phoning, d’ailleurs c’est un secteur de reconversion privilégié pour les anciennes animatrices. »
[15]Comprendre l’orthographe, la grammaire.
[16]« Toutes nos expériences sexuelles sont construites comme des scripts, d’abord au sens où elles découlent d’apprentissages sociaux, qui ne résultent pas tant de l’inculcation de normes, de règles et d’interdits que d’une imprégnation par des récits impliquant des séquences d’évènements, ou de l’intériorisation des modes de fonctionnement des institutions […]. Les scripts énoncent moins des interdits qu’ils n’écrivent le scénario de notre sexualité possible. » (Giami, Bozon, 1999.)
[17]« Quelques semaines après mon départ de Médiaservices, un nouveau programme de gestion de ces serveurs a été testé. Cette fois, chaque animatrice assure en même temps la gestion des services de rencontres, sm, gay, bi, etc. Les animatrices ont donc en plus à gérer de façon simultanée une kyrielle de sexualités en se faisant passer pour des hommes, des femmes, des travestis.
[18]Extrait de mon journal de recherche.
[19]Pour reprendre l’expression de Christophe Dejours (1998).
[20]« Cette note fait référence à l’annexe au contrat de travail qui stipule :« Je, soussignée Melle E. D., déclare par la présente être d’accord pour effectuer l’animation des services autres que ceux de type convivialité (ex. : érotique, sm, gay, etc.).En conséquence, je m’engage par la présente à ne jamais refuser ce type d’animation.À défaut, j’ai pris acte que tout refus de ma part sera considéré comme une violation du présent engagement et constituera un motif de licenciement. »
[21]Elles vivaient à l’époque toutes ensemble dans « le bel appartement avec piscine » qui leur avait été promis à titre gracieux par la direction.
[22]Une société fictive qui est également domiciliée à Londres. Au final, quatre noms et adresses différentes pour Médiaservices ont été repérés.
[23]Pour un aperçu des choix politiques par rapport à la prostitution, voir Chaker 2001.
[24]Elle y décrit une construction des critères de définition des genres asymétriques, tandis que le féminin est associé à l’honneur, le « masculin » est associé à la noblesse. La noblesse implique une forme d’immunité morale, des actions humaines libres, alors que l’honneur joue comme un impératif moral de genre pour les femmes. Les femmes doivent se protéger, ou doivent être protégées des risques de corruption de leur innocence, qui serait fatale seulement pour elles. De ce fait, alors que l’honneur, la vertu, l’innocence et la chasteté impliquent le respect des femmes honorables, l’autonomie sexuelle, la mobilité géographique, l’initiative économique et la prise de risque physique leurs sont refusées.
[25]Traduction personnelle.
[26]« Définir le travail du sexe comme forme d’activité de travail. La négociation et la prestation de services sexuels contre rémunération. 1. Avec ou sans intervention d’un tiers. 2. Dans des espaces dont il est fait une publicité à cet effet ou reconnu comme proposant l’accès à ces services. 3. Des services dont les tarifs reflètent les contraintes de l’offre et la demande. Dans cette définition, la “négociation” implique le rejet de certains types de clients et d’actes, sur une base individuelle. L’acceptation sans distinction, par le-la travailleur-euse, de toutes les transactions proposées n’est pas une donnée de départ, mais serait alors l’indicateur d’un effet de coercition. »
[27]J’ai ajouté les italiques. Et N.-C. Mathieu d’y ajouter en note de la traductrice, la définition donnée par le Petit Robert du mot « prostituée » : « Femme qui se livre à la prostitution, en se donnant à quiconque la paie. » Le « déshonneur féminin » n’est-il pas le fait de négocier une prestation sexuelle, soit ce qui revient pour la société « straight » – « celle qui se considère comme légitime, légaliste et forcément sans rapport avec la prostitution » (Pheterson 2001 ) – à « vendre son honneur de femme ». Autrement dit, cette prestation de service a aussi pour spécificité la mise en forme d’une sexualité séparée des autres composantes des rapports sociaux hétérosexuels institutionnalisés (prise en charge affective, domestique, de procréation).
[28]Voir également sur ce point l’article de Daniel Welzer-Lang, pp. 207-222 dans le même numéro.
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