2003
Travailler
Clinique
Incivilités et violences dans les transports en commun. Comment ne pas sous-estimer l’impact de l’organisation du travail sur la santé des conducteurs
Annie Loubet-Deveaux
Médecin du travail,Thizy (69)Association Santé et Médecine du travail (Smt)
Lors de consultations de médecine du travail concernant des conducteurs d’autobus, l’écoute compréhensive révèle des situations de salariés isolés confrontés aux incivilités et à la violence. Les différentes observations montrent en quoi l’organisation du travail met parfois en échec les stratégies individuelles et/ou collectives mises en place pour effectuer un travail de qualité, ainsi que les conséquences en termes de santé pour ces conducteurs. Ces derniers considèrent qu’incivilités et violences sont inhérentes à leur profession, ce pourquoi aucun d’entre eux ne revendique une prise en charge comme victime de violence. La médicalisation ne doit pas remplacer les débats sur l’organisation du travail.Mots-clés :
violences, transports en commun, organisation du travail, médecine du travail, victimologie.
During bus drivers’ occupational health controls, comprehensive listening reveals a situation of workers confronted with non-civic behaviours and violence. Different observations show how the organization of work threatens individual and/or collective strategies aimed at offering a good quality of work/service, as well as the health-related consequences for these drivers. The latter consider that uncivil behaviour and violence are inherent to their profession, thus none of them claims the right to be treated as a victim of violence. Medicalisation must not replace debates concerning the organization of work conditions.Keywords :
violence, public transport, work organization, occupational health, victimology.
Durante las consultas de medicina del trabajo de conductores de autobús, la escucha comprensiva revela una situación de asalariados aislados, confrontados a comportamientos poco cívicos y a violencias. Las distintas observaciones muestran la medida en la que la organización del trabajo puede poner en peligro, algunas veces, las estrategias individuales y/o colectivas puestas en marcha para realizar un trabajo de calidad, así como las consecuencias, en términos de salud, sobre dichos conductores. Estos últimos consideran que las incivilitudes y las violencias son inherentes a su profesión, por lo que ninguno de ellos reivindica el derecho a ser considerados como víctimas de la violencia. La medicalización no debe reemplazar los debates sobre la organización del trabajo.Palabras claves :
violencias, transporte en común, organización del trabajo, medicina del trabajo, victimología.
Les médecins du travail sont les premiers témoins des évolutions des organisations du travail. Le suivi dans la durée de quelques entreprises de transports scolaires, dont l’effectif salarié s’accroît en même temps que le nombre d’entreprise diminue, montre comment la disparition progressive des postes à statut, la mise en concurrence entre les salariés à statut et à temps complet avec les autres catégories, de type plus ou moins précaire, de salariés, associées à l’augmentation des phénomènes d’incivilités et violences sociales, aboutissent à des atteintes à la santé de ces conducteurs. L’écoute compréhensive doit éviter le piège de la compassion et de l’enfermement de ces conducteurs dans des postures de victime. En effet, ces conducteurs prétendent participer individuellement et collectivement à la mise en débat des problèmes, alors que l’organisation du travail tend à les isoler. Les médecins du travail doivent inventer de nouvelles pratiques coopératives, au-delà des frontières de leurs services respectifs, pour apporter une contribution collective au débat social sur les questions de santé et de travail, débat que les organisations syndicales représentatives essaient parfois d’esquiver. À partir de quelques observations cliniques, nous souhaitons révéler comment le succès médiatique de la victimologie peut, dans certaines situations, être un obstacle à l’indispensable débat sur l’organisation du travail et ses contradictions.
« Planter le car dans un ravin, ça réglerait tous les problèmes »
Christian, 32 ans, se présente spontanément dans le service de médecine du travail ; c’est la première fois que je le rencontre. Il est accompagné par son père, aujourd’hui retraité, que j’ai suivi lorsqu’il était en activité.
Christian, menuisier de formation, a bénéficié d’un reclassement comme conducteur d’autocars. Il travaille en cdd dans cette entreprise de transports en commun, en zone urbaine, depuis janvier 2001. Je ne l’ai pas vu en visite d’embauche. C’est un colosse : 190 cm au moins, 130 kg. Il est traité pour hypertension artérielle.
Voici ce qu’il me dit :
« Il y a des problèmes depuis début juin, on n’arrive plus à faire payer ceux qui n’ont pas de carte. Ça a recommencé en septembre. Ces jeunes prennent le train à Lyon, ils se sont fait virer de tous les établissements de la région lyonnaise, et moi je les charge à A… pour 10 km, pour les emmener au lycée de T…, où ils sont internes. Un matin, ils avaient mis le feu à un wagon du train, les flics les attendaient à la gare d’A… et moi, après, j’étais tout seul pour les emmener à T…. Ce matin, il y avait un contrôleur, mais il ne contrôle que les clients qui ont pris un billet ; il se garde bien d’aller au fond du car. J’ai averti l’entreprise que je n’allais pas tenir longtemps. Je vais péter les plombs ; les insultes dans le car, je supporte, parce qu’on ne peut rien faire, pourtant c’est dur : gros sac, gros porc, enculé. De janvier à juin, j’étais heureux dans mon car. J’attends le mois de janvier pour être embauché et ne plus avoir ce genre de service. J’ai averti l’entreprise ; je ne peux pas continuer comme ça. Vous savez, s’ils m’emmerdent vraiment, je serais capable de planter le car dans un ravin, ça réglerait tous les problèmes. Sur onze conducteurs au dépôt, on est deux à bouger. J’ai été le seul à l’ouvrir. J’ai une collègue, vous n’allez pas me croire, elle avertit les jeunes qui montent de la présence d’un contrôleur. En plus, ma prime va sauter, si le car est dégradé. Depuis un mois, je ne dors pas bien, je ne supporte pas le bruit, je n’arrive plus à me contrôler, je fume plus d’un paquet par jour. J’ai à nouveau mal au dos. Avec mon dos abîmé, je ne peux faire un autre métier, il faut que je tienne. »
Pour le médecin du travail, il y a effectivement urgence dans cette situation, du fait d’une menace de passage à l’acte. L’inquiétude des parents est un indicateur, il est exceptionnel qu’un homme de 32 ans vienne accompagné de son père. Il est tout aussi exceptionnel qu’un salarié se présente chez un médecin du travail qu’il n’a jamais rencontré par le passé.
Nous sommes à quelques jours des congés de la Toussaint.
Face à cette situation, le médecin du travail écoute sans interrompre et propose :
• Un courrier à l’entreprise, avec un double au salarié : « Je viens de voir Christian X, domicilié à…, que je ne connaissais pas, ne l’ayant pas examiné en visite d’embauche, qui me dit être en cdd depuis janvier 2001, affecté au dépôt de St-V. J’ai constaté des problèmes de santé indiscutablement liés à son poste de conducteur d’autocar sur des lignes scolaires, l’exposant à des situations violentes (injures, dégradation de son car). Quelles mesures envisagez-vous dans ce type de situation pour préserver la santé des salariés ? » Je lui conseille de remettre un double de ce courrier au Dp et au secrétaire du Chsct.
• Une lettre au médecin traitant suggérant une mise à distance du travail qui détourne ainsi d’un passage à l’acte.
J’aurai à nouveau des nouvelles de Christian, trois semaines plus tard, à la suite d’appel de son médecin traitant qui l’a en face de lui et ne sait pas comment il peut traiter son anxiété en le laissant conduire, compte tenu des effets des traitements sur la vigilance. Mais Christian n’accepte pas l’arrêt maladie proposé. Un peu plus tard dans la journée, un appel téléphonique de Christian, visiblement satisfait, m’informe que le chef du personnel a prévu une réunion au dépôt dans quelques jours. « Vous voyez, je suis arrivé à le faire se déplacer. » Je verrai Christian la veille de cette réunion dans le cadre des visites systématiques ; il est plus calme, mais il a mal au dos et a repris du poids depuis ces problèmes ; il n’arrive plus à contrôler son alimentation. La tension artérielle est élevée malgré le traitement. Il me signale que l’entreprise ne relaie pas les dépôts de plainte que les chauffeurs remplissent seuls à la gendarmerie, à titre privé, bien que dans le cadre du travail. Je lui recommande de garder un double de tous les documents concernant les problèmes de sécurité qu’il adresse à l’entreprise et de les adresser aussi au Dp et au secrétaire du Cshct qu’il ne connaît pas, semble-t-il.
Je revois Christian lors d’une visite spontanée, deux mois plus tard. Nous faisons le point de la situation :
• Lors de la réunion de novembre, il avait été proposé que tous les chauffeurs pussent tourner sur tous les circuits. Pour ce qui concerne les jeunes perturbateurs, Christian a été confronté par les gendarmes avec le directeur du lep. Ce dernier n’a pas reconnu les élèves violents, présentés en photo, comme faisant partie de son établissement. Selon Christian qui, ancien élève et tuc dans cet établissement, a gardé des relations et sait que ces élèves sont toujours là, ce directeur a peur des représailles. Même les gendarmes tentent de calmer Christian. « Laissez tomber, vous n’y arriverez pas tout seul. »
• Des difficultés sur le circuit. « Vous vous rendez compte, ils s’en prennent au petit Fabien du cat, et moi, je ne peux rien faire. » Fabien est un jeune trisomique qui prend ce car pour se rendre au Centre d’aide par le travail.
• Pourtant, il rapporte avec une certaine satisfaction quelques épisodes de travail où il a pu reprendre la main. Au lieu d’être désarçonné par la monnaie à rendre, quand chacun des membres de cette bande de jeunes décide de payer avec une grosse coupure pour le mettre en difficulté, pense-t-il, ou peut-être plus simplement parce que c’est le début de la semaine, il lance : « Je prends tous les tickets sur le même billet, vous vous arrangerez entre vous, ça gagne du temps. » Un autre jour, il avertit ses passagers habituels qu’il stationnera en attente un peu plus loin que d’ordinaire, hors du champ de vision de la sortie de gare ; les passagers prévenus ont pu monter, les lycéens fraudeurs ont dû rejoindre leur lycée à pied (10 km). La semaine suivante, tout se passe bien.
• Il garde un double de tous les courriers qu’il envoie à l’entreprise et en transmet un exemplaire aux représentants du personnel. Il est un peu en colère, car on lui a refusé quelques jours de congés en mai, et pense que ce sont des représailles du responsable du personnel que ses réclamations irritent.
• Néanmoins, à nouveau des inquiétudes pour la santé de Christian. Aujourd’hui, il ne va pas bien ; hier des douleurs au niveau du cÅ“ur sont apparues et il a dû consulter. Il a augmenté son tabagisme, l’hypertension est difficile à contrôler, il ressent des douleurs thoraciques : une atteinte cardiovasculaire est possible dans ce contexte.
« Nous, on ouvre la porte et on tourne la tête de l’autre côté. »
En qualité de médecin du travail, je connais les onze chauffeurs de l’entreprise, lesquels travaillent sur mon secteur. Jadis, l’entreprise n’était qu’un service d’autocars qui officiait sous régie du Conseil général. Depuis une dizaine d’années, ce service a été confié à une entreprise privée. Progressivement se sont mis en place quatre types de statut : les anciens recrutés à 42 heures qui bénéficient d’un 13e mois et accomplissent 35 heures, ceux recrutés à 39 heures qui font 35 heures, les derniers recrutés à 35 heures et les temps partiels avec heures complémentaires. Les représentants du personnel sont éloignés géographiquement, mais le sont surtout du réel quotidien des plus précaires. Ils appartiennent essentiellement à la première génération de conducteurs. À la fin de l’année 2000, lors de la négociation sur les 35 heures, une grève prolongée, trois semaines environ, eut lieu. Les chauffeurs discutèrent sur le piquet de grève. Christian fut embauché après cette grève.
Confrontés au refus d’acquitter ou de présenter un titre de transport, les plus anciens, mieux protégés peut-être par leur statut, me disent :
« Au lep, le soir, nous, on ouvre la porte et on tourne la tête de l’autre côté, on ne contrôle pas qui monte : on délivre un titre de transport seulement si on nous le demande. On sait comment fonctionne l’entreprise maintenant : les contrôleurs n’appartiennent plus à la même entreprise et c’est nous qui sommes contrôlés, sur notre tenue vestimentaire par exemple. Vous savez ce qu’ils voulaient qu’on fasse ? Le matin, quand un élève de moins de 18 ans n’a pas de titre de transport, on n’a pas le droit de le laisser au bord de la route, mais on ne doit pas le laisser monter sans titre de transport. Et le soir, on n’a pas le choix, on doit le ramener. Alors, l’entreprise voulait qu’en l’absence de carte d’abonnement, si le jeune n’a pas d’argent, on lui demande d’emprunter à un copain, en gros, on devait organiser le racket. Là, on a refusé. De toute façon, ce n’est pas possible de contrôler toutes les cartes, on les voit faire dans le rétroviseur, à l’arrière du car, la même carte ils se la font passer par la vitre. Et si on contrôle toutes les photos, on ne sera pas à l’heure au lycée. Et comment savoir s’ils ont plus de 18 ans ? »
Un autre chauffeur, qui résiste depuis plusieurs années, me disait :
« Il y a des jours, on n’a pas le choix, ils sont trop nombreux, on est seul, on ne peut pas faire autrement que les laisser monter, on laisse faire. Laisser faire, c’est ce qui est le plus dur dans ce travail. Les insultes, les grossièretés, c’est pas bien agréable, mais c’est pas le problème, parce que ça, on n’y peut rien. Ça fait des années qu’on signale à la direction que des jeunes prennent le car sans titre de transport. La direction nous envoie des papiers pour nous dire comment faire. Une fois, j’ai dû en prendre un par l’épaule et le faire descendre de force, j’ai pris un coup de pied, je lui en ai mis un ; si je ne me cache pas, je prends un caillou. Là, il faut être sûr qu’il ait plus de 18 ans. De toute façon, qu’on laisse faire ou pas, on a des dégâts au fond du car : des crachats, des sièges tailladés. »
Les autres conducteurs, plus précaires, non protégés par leur statut, ont leur prime supprimée si le car est dégradé. Certains ont reçu des lettres en recommandé parce que le contrôleur avait trouvé des voyageurs sans titre de transport. D’autres ont adopté des comportements paradoxaux :
• Une telle informe les élèves qui montent de la présence du contrôleur.
• Un autre, qui, depuis, a quitté l’entreprise pour des problèmes de santé lui interdisant la conduite, délivrait des titres de transport sans paiement en contrepartie ; il régularisait ensuite avec ses propres deniers, alors que sa situation financière était difficile. Sa femme m’avait alors téléphoné, inquiète pour sa santé mentale ; ils ont divorcé depuis. Il a suivi une formation d’éducateur et travaille désormais pour une association d’insertion de jeunes. En cessant son activité, il m’avait simplement dit « finalement, c’est peut-être le hasard, mais cette maladie vient à propos, je commençais à en avoir marre de ce travail ».
• Un autre a été arrêté pour conduite en état d’ivresse, sur cette ligne précisément.
Pendant quelque temps, un autre subterfuge, imaginé par les chauffeurs, fut employé, laquelle ruse reposait sur le fait que tous les chauffeurs du groupe portent la même cravate : un ancien chauffeur, d’une autre entreprise mais du même groupe, qui utilisait les transports en commun pour ses déplacements entre les sites, se faisait passer pour contrôleur, effectuait un contrôle en bonne et due forme, en toute illégalité bien sûr, mais avec efficacité sur le paiement !!! Cette anecdote m’a été racontée avec une vraie jubilation.
Pour Christian, il est insupportable que ne soient, le plus souvent, contrôlés que les voyageurs sans histoire, ceux qui ont réglé leur titre de transport. Il n’admet pas la logique comptable du contrôle. En effet, le transport des élèves est largement subventionné, environ à 90 %, par le Conseil général, le financement étant versé directement à l’entreprise, le contrôle concerne donc prioritairement les voyageurs réglant la totalité du titre de transport.
Il y a peu de solidarité, semble-t-il, entre les conducteurs et conductrices ; stratégies défensives individuelles pour les plus jeunes, démotivation et stratégies défensives collectives pour les plus anciens, protégés par leur statut, stratégies défensives encore différentes pour les femmes, moins malmenées verbalement que les hommes. De Christian, l’un rapporte : « Il prend trop son travail à cÅ“ur, il se fait trop de soucis. » Un autre : « Il ne sait pas s’y prendre, il s’énerve trop. » De certains conducteurs, une conductrice précise : « C’est un peu leur faute ce qui se passe, ils sont racistes ».
Récemment, une réunion sur le secteur a été provoquée par Christian et l’un de ses collègues ; le p.-d.g., le directeur, un représentant du Conseil général, les représentants du personnel se sont déplacés. Les échanges ont été assez violents. Les chauffeurs ont pu dire au p.-d.g. : « On ne comprend pas que ça ne vous fasse rien de perdre de l’argent », « si vous pensez qu’on transporte du bétail, donnez-nous une bétaillère et pas un car, nous on reste dans notre cabine, on ouvre les portes à la gare et au lycée et on s’occupe de rien ». Puis, Christian a demandé en quoi consistaient les « dysfonctionnements » évoqués dans la note de confirmation de réunion, réunion qu’acceptait enfin la direction. Car ce sont les conducteurs qui ont convoqué le directeur, le p.-d.g., le représentant du Conseil général et non l’inverse. La réponse a satisfait les chauffeurs : « Il ne s’agit pas de dysfonctionnement, ici vous faites très bien votre travail !!! »
Ce ne sont pas tant les incivilités ou la dégradation des véhicules qui représentent un réel problème pour les chauffeurs, mais le désintérêt que manifeste l’entreprise à propos du non-paiement des titres des transports par une catégorie de voyageurs. Tout le monde sait et tout le monde ferme les yeux.
Pour un conducteur d’autocar, le métier est de transporter en sécurité des clients, qui se sont acquittés d’un titre de transport, dans un véhicule en bon état, selon le règlement intérieur de l’entreprise et la réglementation routière. Quand le transport comporte des scolaires, la fonction éducative est intégrée par le chauffeur. Savoir faire face aux incivilités et à la violence est aussi un savoir-faire professionnel. Mais comment construire son identité au travail dans un contexte où la hiérarchie ignore les problèmes signalés, évalue ou contrôle sans tenir compte de la réalité, où le client est fraudeur, où les différents statuts autorisent certains des pairs à échapper aux difficultés ? Comment subvertir la souffrance en plaisir ?
Entre médicalisation et concertation, une médecine du travail à inventer
Dans ce contexte, le médecin du travail est logiquement interpellé avant la décompensation, quand il faut à tout prix sortir de l’isolement pour éviter le sentiment d’aliénation. Il lui faut impérativement éviter l’écueil de la victimisation et de la psychologisation face à la violence sociale, se tenir au plus près de l’activité réelle, pour entendre et analyser en coconstruction avec les salariés. Dans cette observation, le courrier, adressé à l’entreprise, dans l’urgence, même s’il vise à interpeller l’entreprise sur sa responsabilité dans la préservation de la santé des salariés, fait référence à la violence comme cause des problèmes de santé de Christian, alors que les observations cliniques des différents conducteurs de ce collectif montrent bien que ce qui fait problème, c’est d’abord l’organisation du travail (modalités de contrôle mises en place) ; pour les conducteurs, faire face à la violence fait partie du métier. La médicalisation ne doit pas remplacer les débats sur l’organisation du travail.
Le médecin du travail doit impérativement mener les deux fronts, et c’est sa spécificité. Il doit faire la part de ce qui nécessite une prise en charge médicalisée : s’adresser au médecin traitant pour permettre, si besoin, la mise à distance temporaire, le suivi de l’hypertension artérielle, la prise en charge des douleurs thoraciques (dans ce cas), mais, en parallèle, rappeler à l’entreprise sa responsabilité dans la préservation de la santé des salariés. Le salarié peut alerter les institutions représentatives du personnel, quand elles existent. Dans ce type d’entreprise, qui inclut différents sites, plusieurs médecins du travail interviennent, lesquels appartiennent à différents services interentreprises. Chacun d’entre eux suit de quatre à cinquante salariés, et, le plus souvent, seul le médecin du travail du siège est invité au Chsct : il est indispensable que les médecins du travail partagent leurs observations et élaborent un rapport d’activité commun pour cette entreprise, rapport qui pourra alors mettre en visibilité les atteintes à la santé, liées au travail.