2003
Travailler
Clinique
Quand les mots perdent leur sens
Annie Chalons
Médecin du travail
Un salarié atteint d’un cancer interpelle son médecin du travail à propos des « causes » de sa maladie. Serait-il possible que la maladie somatique soit l’issue dramatique de sa souffrance dans le travail ? Effondrement des défenses collectives, effondrement du système immunitaire, la coïncidence est troublante. Le médecin du travail s’interroge à son tour. Comment passe-t-on d’une souffrance éthique, prescrire un travail qui ne répond plus aux règles de métier des journalistes, à une maladie du corps ? Quel statut accorder à la parole du salarié et, après son décès, à celle de ses collègues ? Quand le travail est galvaudé, les mots peuvent-ils retrouver leur sens ?Mots-clés :
médecine du travail, psychosomatique, psychopathologie du travail, souffrance éthique.
A salary worker suffering from cancer enquires her work physician about the « causes » of his illness. Would it be possible that the somatic illness is the dramatic outcome of his suffering at work? Collapse of collective defences, collapse of the immune system, the coincidence is disturbing. In turn, the work physician also asks herself questions. How does one pass from an ethic suffering, performing tasks that no longer correspond to the rules of journalism, to a bodily illness ? What status should be awarded to the workers statements and, after her death, to those of her colleagues ? When work has been degraded, can words find their initial sense ?
Un asalariado que padece de un cáncer interroga su médico del trabajo a propósito de las « causas » de su enfermedad. Seria posible que la enfermedad somática sea la consecuencia dramática de su sufrimiento en el trabajo ? Desmoronamiento de las defensas colectivas – desmoronamiento del sistema inmunitario, la coincidencia resulta inquietante. A su vez, el medico del trabajo se interroga. Cómo se pasa de un sufrimiento ético, realizando un trabajo que ya no responde a las reglas del oficio de los periodistas, a una enfermedad del cuerpo ? Cual es el estatus que se debe otorgar a la palabra del asalariado y, después de su deceso, a la de sus colegas? Cuando el trabajo ha sido degradado, es posible que las palabras vuelvan a tener un sentido ?Palabras claves :
medicina del trabajo, psicosomático, psicopatología del trabajo, sufrimiento ético.
Médecin du travail depuis dix-sept ans en service interentreprises, j’ai pour mission de surveiller la santé au travail de nombreux salariés (entre 2 200 et 2 700 selon l’effectif de médecins dans le service).
Ces salariés sont répartis dans environ 300 entreprises de toutes tailles (1 à 300 personnes) et de tous secteurs d’activités (artisans, tertiaire, industrie).
Après sept à huit ans d’apprentissage de mon métier dans ce que je pensais être une tâche d’expertise, je me suis rendue à l’évidence que je ne connaissais pas le travail réel. L’ergonomie m’a apporté l’émerveillement de découvrir ce que les hommes et les femmes pouvaient déployer d’ingéniosité pour faire face à ce qui n’était pas prescrit et, peu à peu, c’est leur engagement personnel au travail qu’il m’a fallu essayer de comprendre. La psychodynamique du travail m’a fourni un certain nombre de repères qui continuent à se construire dans l’interaction avec les salariés.
J’ai intégré l’objectif « d’éviter toute altération de la santé du fait du travail » au sens donné par l’Oms : « Bien-être physique, psychique et social. » C’est dans cette quête professionnelle que s’est située ma rencontre avec Monsieur V.
Monsieur V. est décédé à 44 ans d’un cancer du système lymphoïde, c’est-à-dire d’une prolifération anarchique des cellules de l’immunité.
Monsieur V. a longuement discuté avec moi du lien qui pourrait exister entre cette maladie et son travail. Le chimiothérapeute, en constatant devant lui que les patients atteints de cette maladie avaient tous le même profil professionnel, a suggéré à Monsieur V. une interrogation terrible qu’il m’a immédiatement renvoyée. Car Monsieur V. exprimait depuis quelque temps déjà une inquiétude concernant sa santé. Il existait peu de marges de manÅ“uvre entre ce qu’il voulait faire de son métier et la faiblesse des moyens dont il disposait, et il subissait des échecs dans ses tentatives pour modifier l’organisation et les relations de travail.
Ce que m’avait déjà raconté ce salarié de ses difficultés professionnelles au fil des années, sa peur de tomber malade dont il m’avait fait part peu auparavant, le lien explicité par la psychodynamique et la psychopathologie du travail entre la souffrance au travail et l’apparition de pathologies somatiques m’ont fait accepter comme légitimes les questions de Monsieur V.
Si l’on suit cette hypothèse, en débordant ses défenses psychologiques et biologiques, le stress intense et prolongé auquel il a été soumis aurait provoqué un emballement inefficace de son système immunitaire, laissant la place à la multiplication de cellules anormales.
Face à une telle situation, et si l’on admet qu’elle puisse déclencher de telles conséquences sur l’individu, comment prendre la mesure du risque pour la santé de ces salariés en difficulté avant qu’une décompensation n’apparaisse ? Quelles sont nos possibilités d’intervention, de transformation sur le collectif de travail, sur l’organisation de travail, pour que la souffrance puisse diminuer en même temps qu’elle prend sens pour l’individu ?
Étiologie : virus et/ou profil professionnel ?
Monsieur V. était journaliste dans la presse écrite. Depuis sa promotion comme chef de service, Monsieur V. avait une manière si particulière de se vêtir qu’il n’est pas possible de le décrire sans prendre le risque de le faire reconnaître. Face à un tel « look », on ne pouvait rester indifférent, et la réaction première était plutôt négative. On pouvait penser que Monsieur V. voulait se faire remarquer et, à travers ce qui était raconté sur lui, il était facile de le juger antipathique. Mais dans un cabinet médical, les salariés ont la possibilité de se dépouiller de leurs artifices. Les discussions précèdent et suivent généralement l’examen clinique, pour peu que le médecin ouvre la porte au dialogue et que le salarié éprouve le besoin de s’exprimer. C’est pourquoi il a été possible de dépasser cette barrière défensive et j’ai pu ainsi accéder à l’histoire de Monsieur V.
En août 1999, il a demandé au médecin qui organisait sa chimiothérapie :
– « Pourquoi ? Pourquoi moi ? »
Et il lui a été répondu :
– « Vous avez des traces d’une infection virale qui favorise l’apparition de ce type de tumeur »
Mais aussi :
– « La majorité des personnes que je traite pour cette pathologie ont le même profil professionnel ; elles sont très stressées. »
C’est avec cette interrogation que Monsieur V. m’a appelée fin août 1999, alors même que l’on venait de lui brancher sa première perfusion d’antimitotiques.
Il m’a appelée presque à chaque cure, pour me parler de son travail et de son angoisse de l’avenir.
Il cherchait une réponse, un sens à la calamité qui s’abattait sur lui et sa famille.
Depuis 1992, Monsieur V., dont j’avais dû apprivoiser la confiance au fil des visites systématiques, n’arrivait plus à quitter mon bureau tellement le travail posait question.
Depuis 1992, la réorganisation du travail engendrait chez lui un problème d’ordre moral. Il avait conscience que la nouvelle répartition des tâches, et notamment l’informatisation du travail des journalistes, structurait la disparition progressive des Ouvriers du Livre dont les savoirs professionnels avaient été à l’origine de l’imprimerie en général et du journal en particulier.
Monsieur V. se sentait coupable de participer à cette destruction par sa qualité de journaliste. En écrivant ses textes sur informatique au lieu de donner les brouillons à saisir au service technique, en donnant ces mêmes consignes aux autres journalistes, il aidait implicitement à supprimer des emplois. Par ailleurs, le temps pris par la saisie amputait d’autant celui de la recherche et de la réflexion, et donc diminuait la qualité et la valeur du travail.
Le piège de la promotion : prescrire un travail à bâcler
En 1995, il a été nommé chef de service et, très vite, ce qu’il avait pris pour une promotion en reconnaissance de son mérite est devenue un enfer. Chargé d’animer une équipe, il me disait, en 1997, combien cet objectif était difficilement réalisable, tant le travail était « mal préparé », en raison d’un déficit d’organisation et de répartition des tâches.
Ce que je sais de ces dysfonctionnements m’a été appris par les autres journalistes, mais avec difficulté, car les réponses à mes questions restaient obstinément évasives :
Les articles étaient écrits dans l’urgence, sans le recul nécessaire à leur analyse. Il aurait fallu étudier préalablement les dossiers pour poser des questions pertinentes, des questions de fond. Cela laissait un sentiment d’incomplétude, d’inachevé, de superficiel, et finalement ce travail n’était pas analysé comme étant de l’information produite par des professionnels.
Monsieur V. étant responsable de service, il distribuait le travail, et notamment ce travail, dans l’urgence. Se faisant, il s’est exposé aux critiques, parfois violentes, de ses subordonnés qui n’acceptaient pas le travail bâclé. Ses décisions ont été comprises comme en plein accord avec celles du rédacteur en chef. Face à un tel comportement venant d’un journaliste « de base », la conviction qu’il avait été « retourné », « acheté » par sa promotion, s’est rapidement construite, aidée en cela par des sentiments ambivalents de jalousie, ou l’envie pour chacun d’être reconnu, le disputait à la crainte de se faire aussi acheter par un changement de statut.
Placé entre le marteau et l’enclume, déjà choisi comme bouc émissaire, désigné comme harceleur, il a demandé un stage de « management » d’où il est revenu lucide sur les problèmes à régler et bardé d’idées généreuses sur la communication qu’il fallait mettre en place, tant horizontale que verticale.
Mais ses tentatives furent mises en échec.
Son supérieur hiérarchique, dont l’objectif incontournable était de sortir un quotidien, lui demandait d’organiser et de contrôler la production de ses subordonnés et ne prenait pas en compte ses remarques sur l’organisation et les relations du travail. La méfiance chez les journalistes restait de rigueur, car ce nouveau poste introduisait un niveau hiérarchique supplémentaire avec la direction. Il était analysé comme un écran volontairement placé là pour limiter une communication qui faisait déjà cruellement défaut. Les anciens collègues jugeaient que Monsieur V. était complice de la direction, coupable de coercition à leur égard et ne respectait pas les règles de métier.
Monsieur V. s’est fixé l’objectif d’être envers et contre tout (et tous) un rouage de transmission, portant dans la solitude le poids des rancÅ“urs, des menaces et des conflits de pouvoirs. Cherchait-il à prouver aux autres et à lui-même qu’il n’avait pas « volé » cette place et qu’il la « méritait » ? Je ne sais pas. Il envisageait, éventuellement, de retourner au journalisme « de base » si vraiment cela devenait trop dur, mais la maladie l’a attrapé avant qu’il ne puisse finaliser sa réflexion.
Il n’a jamais pu disposer des marges de manÅ“uvre nécessaires.
Avant la décompensation somatique, la peur de la somatisation
En juin 1998, son allergie s’est aggravée.
Il est devenu anxieux ; il a perdu le sommeil.
Il avait très peur, me disait-il de « somatiser ».
En juin 1999, des problèmes digestifs sont apparus au premier plan. Il n’avait plus d’appétit, éprouvait des douleurs abdominales depuis dix jours qui ne cédaient pas au traitement symptomatique.
Il souffrait de gros troubles du sommeil.
Il n’avait pas perdu de poids, mais un bilan digestif était programmé.
Fin août 1999, il m’informait de sa maladie qui progressait à une vitesse fulgurante.
La chimiothérapie a été très efficace sur ces cellules jeunes ; la tumeur a disparu rapidement.
Durant ces longues périodes difficiles où la chimiothérapie le laissait épuisé, il m’appelait pour me raconter combien le travail l’avait abîmé.
Cette démarche vis-à-vis du médecin du travail ne va pas de soi. Il me semble, avec le recul, que ce besoin de parler avec son médecin du travail comportait un « double sens » : il s’agissait à la fois de me dire, de m’informer, mais aussi, à travers mes réponses, de valider l’énormité de ses hypothèses sur le lien entre sa maladie et la souffrance dans le travail. Il s’agissait également de me prévenir pour les autres, ses collègues, et en même temps de rester dans le travail, c’est-à-dire dans la vie et dans la possibilité d’un futur.
Monsieur V. avait totalement intégré le fait qu’il s’était laissé prendre au piège de la promotion, qu’il avait été placé à ce nouveau poste pour servir de tampon entre les exigences de la direction et les souffrances de ses subordonnés.
Un tiers des journalistes de ce journal souffre de manifestations psychiques. Ces manifestations sont de l’angoisse, des troubles du sommeil, voire une dépression authentifiée. Elles justifient, pour la moitié, la prise d’anxiolytiques et/ou d’antidépresseurs.
La cause en est attribuée par chacun d’entre eux, dans le secret du cabinet médical, à la perte de sens du travail, au manque d’analyse dans la recherche et la restitution de l’information, à la perte des valeurs fondamentales du métier.
Certains ont tellement honte de leur travail qu’ils rusent en ne le signant pas.
Ces faits m’ont amenée à alerter fin 1998, oralement et par écrit, l’entreprise et le responsable hiérarchique de Monsieur V. sur les risques importants de dégradation de la santé physique ou mentale dans le service, suggérant la mise en place de groupes de réflexion. Il n’a pas été donné suite à ces interventions. Une réunion de groupe a été organisée pour la forme, en 2000, mais elle n’a obtenu l’adhésion de personne ; ce qui a facilement permis de justifier la non-répétition de l’expérience.
La question du stress professionnel restait cependant abordée à chaque Chsct. J’ai confirmé l’existence de ce « stress » et argumenté à chaque fois, en témoignant de la déstabilisation des valeurs des différents métiers. Mais comment prouver l’impact sur la santé quand les manifestations en sont si disparates ? Dépression pour l’un, troubles digestifs pour l’autre, dermatose pour un troisième ? J’ai proposé l’aide d’un intervenant extérieur ; la demande n’a pas été reprise pour l’instant.
Les issues restent strictement individuelles et du côté de la sphère extraprofessionnelle.
Après le décès de Monsieur V., la souffrance de ses collègues…
La mort de Monsieur V. a été un traumatisme pour ses collègues. Parler de ce décès est un besoin en même temps qu’une souffrance atroce ; le deuil ne se fait pas ; les mots ne sortent pas.
J’ai cherché à les interroger différemment sur leur travail ; ils m’ont répondu plus précisément sur ce qu’ils entendaient par « une mauvaise ambiance », « des troubles de la communication », la « perte des valeurs de métier ». Ils me disent maintenant que Monsieur V. n’aurait jamais dû accepter le poste, qu’il n’était pas fait pour cela, qu’il « s’y est perdu ».
Je leur ai expliqué que je ne comprenais pas pourquoi, dans un journal où la matière et l’outil de travail sont les mots et les phrases, il n’était pas possible de mettre en place des groupes de réflexion et de parole sur le métier et ses valeurs, d’autant que les analyses dans le cabinet médical étaient très cohérentes sur les causes de leur souffrance, mais renvoyaient chacun à la solitude et à des stratégies défensives individuelles, particulièrement dispendieuses en énergie déployée.
La réponse à ma question, nous l’avons construite ensemble, mais deux par deux au cours des visites médicales : pour ces journalistes, les mots avaient perdu leur sens, ou du moins leur sens a été perverti. Et comment leur accorder de la valeur à ces mots, quand les écrits que l’on produit, que les collègues produisent, sont considérés, au fin fond de son âme, comme superficiels, inconsistants, insuffisamment documentés, en tout cas obéissant à d’autres valeurs que celles de l’information que l’on doit présenter à des lecteurs ? Comment dans ces conditions accorder du crédit à des discussions dont les supports sont justement les mots ?
… et de son médecin du travail
La dernière fois que j’ai eu des nouvelles de Monsieur V., c’était en mai 2000 ; il était toujours en rémission ; il débutait des entretiens psychologiques afin de reconstruire sa tête – après son corps. Il souhaitait mettre à plat ses propres priorités dans la vie.
Il n’en a pas eu le temps, a fait une rechute qu’il n’a pas été possible de maîtriser.
J’ai appris son décès de manière très brutale, par un article dans son propre journal. Pour moi aussi, ces discussions avaient écarté la pensée d’une issue fatale.
L’article, particulièrement long, bien écrit et bien documenté, m’est apparu comme une reconnaissance, enfin, des qualités professionnelles et humaines de Monsieur V. Mais trop tard.
J’ai déclaré la maladie de Monsieur V. en « maladie à caractère professionnel » (mcp).
Les médecins du travail ont en effet la possibilité, si ce n’est l’obligation, de déclarer à l’Inspection médicale du travail, de manière anonyme pour le salarié, l’hypothèse d’un lien entre une pathologie et un risque au travail. Ces recueils d’information permettent de faire progresser la reconnaissance et la réparation des atteintes à la santé liées au travail.
Déclarer un décès en mcp m’est apparu tellement dérisoire pour l’action, en termes de reconnaissance du préjudice subi et en termes de prévention, qu’il m’a fallu mettre des mots sur ce qui s’était passé : retranscrire les faits d’abord, puis peu à peu prendre de la distance pour les analyser.
En l’absence de défense collective, l’effondrement du système immunitaire : une coïncidence troublante
La coïncidence est troublante entre la souffrance au travail de Monsieur V., sa volonté de se défendre et de trouver une issue autrement qu’en lâchant prise, et l’emballement de son système immunitaire qui est le système de défense de l’organisme.
J’ai appris trop tard pourquoi le manque du mot, ou plutôt l’absence de confiance dans les mots rendait l’expression et surtout le partage de la souffrance impossible. Cet obstacle à la communication verbale n’autorisait pas la mise à plat des valeurs de métier. Peut-on faire confiance à l’Autre quand on a un jugement si négatif sur son travail ? Peut-on envisager que les collègues nous fassent confiance quand on sait que l’on triche avec nos valeurs ?
Je n’arrivais pas à comprendre alors la situation de travail, les réponses à mon questionnement restaient vagues, dans l’allusion et le non-dit. C’est en fait la disparition de Monsieur V. qui a provoqué la mise en mots de la souffrance dans le travail par ses collègues – mais en consultation médicale seulement –.
Dans le discours des journalistes, la peur a fait son entrée : peur de devenir malade, comme Monsieur V. et peur de mourir. Ils ont spontanément fait le lien entre son travail et sa maladie et ce lien est devenu tout à coup possible pour eux aussi.
Monsieur V. craignait de somatiser. Etait-ce l’intuition que quelque chose allait lâcher et que ce serait plutôt le corps ? La maladie s’est-elle insinuée là où il y avait une faille, c’est-à-dire déjà dans le système immunitaire puisque Monsieur V. souffrait d’allergie ?
L’absence de « mots pour le dire et le faire savoir » a-t-elle facilité la somatisation ?
Peut-on faire référence ici au « choix de l’organe » tel qu’il est décrit par C. Dejours ? Si j’avais compris plus tôt, aurais-je pu aider Monsieur V. mieux que je ne l’ai fait ?
Subvertir la souffrance qu’a provoquée chez moi l’histoire de Monsieur V. m’a permis d’accéder à une compréhension possible des journalistes et m’a donné des repères pour l’action.
J’ai entrepris de restaurer, à travers les entretiens, du sens, de l’authenticité à l’expression des ressentis et de la souffrance. Je les amène à mettre des mots, à oser mettre des mots sans risque professionnel pour parler de leur métier, de leurs valeurs et des obstacles à leur réalisation.
Quand ils me téléphonent, la voix tremblante parce qu’ils « ne se reconnaissent plus », parce qu’ils répriment une violence au travail qui déborde dans la vie privée, je les reçois longuement en urgence.
Avec leur accord, je les retire du travail suffisamment longtemps pour qu’ils réintègrent leur enveloppe ; je les invite à me contacter s’ils le veulent pour parler de leur travail.
Un an plus tard, la situation s’est modifiée
Le Chsct a souhaité construire un questionnaire sur le travail en s’aidant de mes connaissances médicales. En participant à l’élaboration de ce questionnaire, j’avais espéré que l’expression écrite serait peut-être une manière plus familière de s’exprimer dans un journal. Les réponses laissaient une large place aux commentaires libres
Elles m’ont été adressées en toute confidentialité. Quatre-vingt-dix pour cent des journalistes les ont renvoyées et ils ont largement retranscrit leur révolte et leur souffrance quant à leurs valeurs professionnelles et à l’impossibilité de « faire des vagues » dans la rédaction des articles.
La synthèse que j’ai rendue au Chsct a été approuvée, dans la stupéfaction, par le journaliste délégué, comme une description fidèle de leur situation professionnelle. Cette synthèse sera bientôt diffusée dans l’entreprise par l’intermédiaire du compte-rendu.
Peut-être que lire, à travers le support d’un questionnaire, ce qui est en fait une expression collective, permettra d’aller plus loin et d’aborder l’expression orale, car enfin est apparue une manière commune de penser le métier et ses valeurs.
Les mots pourront peut-être alors retrouver leur sens.