Travailler
Martin Média

I.S.B.N.sans
230 pages

p. 183 à 187
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Clinique

n° 9 2003/1

2003 Travailler Clinique

À propos de : « Quand les mots perdent leur sens » d’Annie Chalons

Marie-Pierre Guiho-Bailly Psychiatre des Hôpitaux, Centre hospitalier de Cholet.
Un bon article est un texte qui vous met au travail. L’article d’Annie Chalons est de ceux qui suscitent des interrogations insistantes ; il conduit à faire le point de l’état actuel de la recherche concernant l’influence du fonctionnement mental sur le système immunitaire ; il incite à reprendre les données de la psychodynamique du travail sur les désorganisations somatiques provoquées par certaines organisations du travail ; il invite à réfléchir avec sérieux à la responsabilité assumée par le médecin du travail qui s’intéresse à la signification subjective des troubles organiques présentés par des salariés et qui, au terme d’une élaboration conjointe, valide publiquement, par une déclaration de maladie à caractère professionnel, « l’énormité [des] hypothèses » avancées, par l’un d’entre eux, sur l’existence d’un lien entre sa maladie et son travail.
L’histoire de M. V. met à l’épreuve de la clinique nos repères doctrinaux et nos options théoriques.
Depuis une quinzaine d’années, les études et expérimentations portant sur les liens entre « stress et immunité » se multiplient, avec le développement rapide de deux grands courants de recherche, la psycho-neuro-immunologie et la psychologie de la santé. Faisant suite au colloque interdisciplinaire d’octobre 1999, une nouvelle réunion sera organisée en décembre 2002 sur ce thème par les Comités d’Interface Inserm.
La psycho-neuro-immunologie s’attache à expliquer les relations entre fonctionnement cérébral et système immunitaire, et, par ce biais, tente d’objectiver l’influence du stress sur le développement et l’évolution de certaines pathologies (allergiques, infectieuses, cancéreuses, auto-immunes). Les interactions entre système nerveux (central et autonome), système endocrinien et système immunitaire, sont désormais bien établies et conceptualisées sous le terme de neuro-immuno-modulation ; ces interactions fonctionnelles, bidirectionnelles, sont possibles grâce à l’existence de médiateurs et de récepteurs communs aux trois systèmes d’intégration de l’organisme. Les approches neurobiologiques apportent des précisions sur ces mécanismes d’intermodulations qui sont sous le contrôle d’hormones, de neuromédiateurs et de neuropeptides : deux systèmes neuro-endocriniens (corticotrope et catécholaminergique) sont identifiés comme « axes du stress » et de nombreuses études portent sur la corrélation de certains mécanismes cognitivo-affectifs avec l’activation ou l’inhibition de ces axes (Reynaud, 1999) ; des progrès considérables ont été effectués, ces dernières années, dans la connaissance des bases moléculaires des interactions cellulaires mises en jeu dans les réponses immunitaires et dans l’étude des mécanismes d’innervation par le système nerveux autonome des organes lymphoïdes, innervation se poursuivant jusqu’aux sites de différenciation et de maturation des lymphocytes (Galinowski, 1997). Dans cette approche, les études se réfèrent à un fonctionnement mental défini par ses modalités cognitivo-affectives d’adaptation à une situation évaluée comme stressante, dans une conception désormais multifactorielle (bio-psycho-sociale) de la construction de l’immunité et du développement de certaines pathologies ; il est intéressant de noter l’évolution progressive des modèles de stress vers une intégration du registre « subjectif » autour des notions de « stress vécu », « stress perçu », prenant en compte en particulier le poids des événements interpersonnels, le sentiment de ne pouvoir faire face, le sentiment de perte de contrôle et d’altération de l’estime de soi, « c’est-à-dire des événements qui sont vécus comme un danger grave pour la personnalité et l’existence, où le sujet n’aperçoit pas d’issue et où l’émotion ne se décharge ni dans l’action ni dans l’expression » (Thurin, 1999).
La psychologie de la santé, courant de recherche fondamentale et appliquée se développant depuis une dizaine d’années, vise « à étudier, comprendre et prédire les facteurs psychologiques jouant un rôle dans l’apparition des maladies et pouvant accélérer ou ralentir leur évolution » (Bruchon-Schweitzer, Dantzer, 1994 ; Bruchon-Schweitzer, Quintard Eds, 2001). Cette approche est référée au modèle transactionnel de Lazarus et Folkman (1984), avec des études centrées sur la perception de la situation par le sujet (stress perçu, contrôle perçu, soutien social perçu) et les stratégies d’ajustement développées (coping), en termes de résolution de problèmes ou de gestion des émotions. Bien que se situant dans un courant interactionniste prenant en compte à la fois la personne et son environnement, on reste dans une optique de psychologie différentielle, avec des études aboutissant à la description de « styles cognitivo-comportementaux », déterminant une vulnérabilité psychique particulière au développement et au pronostic de certaines pathologies. Le caractère contradictoire ou non significatif de nombreux résultats est souligné par les chercheurs eux-mêmes. Cependant sont régulièrement retenus comme suggestifs certains travaux qui définissent un profil particulier de « susceptibilité cancéreuse », apparaissant comme associé à l’initiation d’une pathologie cancéreuse ou à son pronostic (personnalité de type C de Temoshok, 1987, ou personnalité de type 1 de Grossarth-Maticek et Eisenk, 1990) : les traits caractéristiques retenus sont une répression des émotions (en particulier la colère) et une absence d’expression des besoins personnels, une soumission à l’autorité, une amabilité et une patience perçues comme excessives, un évitement des conflits avec recherche de conciliation, la survenue dans les situations stressantes de sentiments d’impuissance, de désespoir et de solitude. Certains travaux consacrés aux pathologies auto-immunes font état de résultats convergents (Consoli, 1999).
Des ponts s’établissent entre psychologie de la santé et psycho-neuro-immunologie, avec la proposition d’un modèle de processus de carcinogenèse précisant les systèmes neuro-endocriniens mis en route par les mécanismes cognitivo-affectifs du « profil de type c » et induisant l’immuno-dépression (Contrada et al., 1990).
Bien qu’Annie Chalons utilise parfois le terme de stress pour nommer la situation de souffrance psychique du salarié dont la décompensation somatique lui pose question, son interrogation clinique ne renvoie pas aux deux approches précédemment décrites : sa démarche ne vise ni à établir un profil de vulnérabilité psychique ni à mesurer des paramètres physiologiques : son champ d’investigation est bien celui de la psychopathologie du travail, à savoir l’approche compréhensive des processus pathologiques mentaux ou somatiques dont le développement et le pronostic dépendent des issues du rapport subjectif au travail, issues elles-mêmes indissociables de la question de l’organisation et des buts du travail dans l’entreprise.
Pour dire les choses autrement, en se référant aux recherches en psychosomatique, menées par Christophe Dejours, le corps malade dont il est question ici n’est manifestement pas, ni pour le salarié ni pour le médecin du travail, le « corps biologique » mais bien le « corps érotique », corps appréhendé « dans des domaines où précisément la biologie est muette : le rêve, le fantasme, le désir, la souffrance, le plaisir, l’amour et, plus largement, les affects qui, incontestablement, passent par le corps et mobilisent le corps » (Dejours, 2001), corps engagé dans le travail, dans les voies psycho-économiques et psychodynamiques frayées par le travail.
Il n’est pas aléatoire que ce soit au médecin du travail que ce corps se dévoile. Face à l’appel à comprendre qui s’adresse bien à elle, Annie Chalons, empruntant les « passages » qui s’ouvrent dans sa pratique, s’engage avec le salarié dans un questionnement centré sur le sens du travail, cheminement qui peu à peu révèle, au fil des associations de M. V., « la valeur significative du symptôme somatique » (Dejours, 2001). Ce qui fait sens pour le salarié fait sens pour le médecin du travail, validant la démarche entreprise ici dans le champ de la psychopathologie du travail.
L’histoire de M. V. revêt un intérêt particulier pour la recherche clinique en santé mentale au travail : nous ne sommes pas sur le terrain déjà bien balisé (Dejours, 1980) des désorganisations psychosomatiques induites par un travail répétitif, sous contrôle de temps, réprimant toute activité de pensée ou par des modes opératoires prescrits, rigides, entravant le libre exercice du corps et privant le salarié du « plaisir pris à fonctionner » ; nous sommes amenés, me semble-t-il, à reprendre la question des processus de somatisation liés au travail dans deux directions :
  • l’éventualité (dans certaines conditions d’engagement privilégié de l’économie pulsionnelle dans les issues sublimatoires offertes par le travail) d’un lien direct entre la décompensation somatique et les impasses de la psychodynamique de la reconnaissance, lorsque la référence aux règles et valeurs de métier se trouve pervertie (Guiho-Bailly, 1998), et que le sujet ne peut trouver d’issue mentale, en raison de sa structure psychique, du côté du repli sur des positions cyniques – perverses ;
  • l’axe très fructueux des apports conceptuels de Christophe Dejours sur « l’agir expressif » dans la dynamique intersubjective (Dejours, 2001), et sur les dangers survenant pour l’équilibre psychosomatique lorsque la dramaturgie corporelle nécessaire à l’intercompréhension est soit inhibée soit vouée à l’inanité (par fin de non-recevoir), pour des raisons qui, ici, relèveraient de la problématique de travail : au-delà des « mots qui perdent leur sens », on ressent aussi l’échec douloureux de la « manière de dire » dans les « troubles de la communication » décrits par Annie Chalons.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Bruchon-Schweitzer M., Dantzer R., 1994, Introduction à la psychologie de la santé. Paris, Puf, Coll. « Psychologie d’aujourd’hui ».
·  Bruchon-Schweitzer M., Qintard B., 2001, Personnalités et Maladies, Paris, Dunod.
·  Consoli S., 1999, « Événements de vie, stress quotidien et maladies auto-immunes », Colloque Inserm « Stress et Immunité ».
·  Contrada R. J., Leventhal H., O’Leary A., 1990, « Personality and Health » in Pervin L. A., (ed.), Handbook of Personality Theory and Research, New York, Guilford, Chap. 24, pp. 638-669.
·  Dejours C., 1980, Travail, Usure mentale, Paris, Bayard.
·  Dejours C., 2001, Le Corps d’abord. Corps biologique, corps érotique et sens moral, Paris, Payot.
·  Galinowski A., 1997, « Stress et Immunité », L’encéphale, p. 20.
·  Grossarth-Maticek R., Eysenck H., 1990, « Personality, Stress and Disease : Description and Validation of a New Inventory », Psychological Reports, 66, pp. 355-373.
·  Guiho-Bailly M.-P., 1998, « La reconnaissance, un concept crucial », Le Journal des psychologues, 155, pp. 33-35.
·  Lazarus R. S., Folkman S., 1984, Stress, Apraisal and Coping, New York, Springer.
·  Reynaud M., 1999, « Stress et axe corticotrope », Colloque Inserm « Stress et Immunité ».
·  Temoshok L., 1987, « Personality, Coping Style, Emotion and Cancer : Toward an Integrative Model », Cancer Survey, 6, pp. 545-567.
·  Thurin J.-M., 1999, « Définition et effets du stress aigu, répété, chronique », Colloque Inserm « Stress et Immunité ».
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis