Travailler
Martin Média

I.S.B.N.sans
230 pages

p. 223 à 229
doi: en cours

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Note de lecture

n° 9 2003/1

Sabine Fortino, La mixité au travail, La Dispute, 2002

Cet ouvrage tente de faire un état des lieux de la mixité au travail aujourd’hui en France, en se situant entre vision radicalement optimiste et analyses pessimistes où ne surgirait que la répétition inexorable du même.
Pour répondre à cet objectif, la démarche de Sabine Fortino s’appuie en large part sur deux études sociologiques, menées récemment dans le secteur public : une des entreprises explorées a une activité à dominance technique, et elle est majoritairement masculine, l’autre a une activité tertiaire, à dominance féminine.
Les trois parties du livre resserrent progressivement le propos, depuis l’analyse de la mixité dans le fonctionnement de l’ensemble de la société – le marché de l’emploi, les évolutions des parcours scolaires… – jusqu’à la division sexuelle du travail. Elles décrivent ainsi une redistribution partielle des cartes, l’apparition de facteurs simultanément favorisant et limitant, et le redéploiement d’un déni à propos de situations nouvelles.
La première partie étudie d’abord les conséquences de l’accès à la formation pour indiquer qu’au travers de l’orientation dans les cursus perdurent des schémas structurants de la mixité au travail. L’examen de nombreuses données de l’emploi indique par ailleurs combien, malgré la disparition du principe d’un choix rigide entre famille et travail, la population féminine est la cible d’un « surchômage », d’une plus grande précarité, et de sévères discriminations salariales. Les deux études permettent en outre des comparaisons au sein du secteur public, pour conclure à sa non-exemplarité en matière de mixité au travail. Il se dégage que, si ce secteur est de longue date un gisement d’emplois féminins, cette caractéristique ne résiste ni à la tonalité technique de certains types de postes, ni à l’impact des hautes fonctions qui demeurent un bastion masculin. Ce dernier point est peut-être à mettre en relation avec le fait que dès que l’autorité de droit est requise, il apparaît comme une nécessité de confier les emplois aux hommes, ce que l’auteur qualifie de dernier avatar du stéréotype de dévalorisation des professions qui se féminisent.
La seconde partie est davantage consacrée aux critères de l’accès à l’emploi et du déroulement des carrières. S’appuyant sur des entretiens avec des managers et des responsables des Ressources humaines, l’auteur montre que le recrutement, concernant les femmes, exige les diplômes spécifiquement en lien avec le poste, alors qu’il est fréquent d’observer le pari que les compétences d’un homme, non diplômé, lui permettront de déployer une activité nouvelle. Une autre forme de ségrégation s’observe dans les concours, là où la règle est censée être la même pour tous, aussitôt que les épreuves orales indiquent le genre, en levant l’anonymat des premières épreuves. De façon plus générale, même lorsque les candidatures des hommes et des femmes sont examinées selon des critères « identiques », ces critères s’avèrent « non neutres », aussi bien quant à la considération des contraintes extraprofessionnelles qu’au regard des valeurs qui nourrissent l’organisation du travail en interne, et ils sont de ce fait discriminants.
Des écarts se révèlent aussi dans le déroulement des carrières. Pour les hommes, le système des cooptations successives persiste le plus souvent. Pour les femmes, la question du genre pèse dans toutes les décisions de promotion, et la thèse de Sabine Fortino est qu’elles ont instauré le recours à la formation complémentaire pour substituer la promotion professionnelle au modèle établi qui les pénalise.
Mais le handicap essentiel demeure la mobilité, dont les tenants et les aboutissants persistent à marquer la différence : « L’égalité formelle tue l’égalité réelle », souligne l’auteur, pour discuter ensuite différentes pistes d’action possibles. Deux directions se dessinent dans ce débat : la première, fondée sur l’analyse que la mixité s’instaure paradoxalement au détriment des femmes, vise le maintien ou la création d’espaces non mixtes ; la seconde voudrait vaincre les difficultés par une loi de généralisation de la mixité.
La troisième partie fait la démonstration qu’à emploi équivalent le travail diffère pour les hommes et pour les femmes, et décrit les « nouveaux habits » de la ségrégation sexuelle. Une double impasse se dessine dans l’instauration de la mixité : d’une part une évolution favorable de la structure des emplois masculins grâce au caractère dominé du travail des femmes et, d’autre part, une annulation de la concurrence entre les femmes du fait que les emplois à haute valeur ajoutée sont capturés par les hommes. Cette réalité, plus ou moins perçue par les salariés, entretient ou aménage les freins subjectifs à l’évolution des situations. L’ensemble de ces points est succinctement repris du point de vue des débats qu’ils ont initiés et qu’ils animent toujours dans les courants du féminisme, d’une part, et dans les syndicats, d’autre part. Sabine Fortino relève à cet égard que l’écueil d’une instrumentalisation de la mixité au travail est loin d’être dépassé.
La conclusion de l’ouvrage remet en perspective dans tous les champs de la mixité – professionnel, mais aussi scolaire, et politique avec les récents débats sur la parité – une communauté de questions. Dans chacun de ces champs, Sabine Fortino souligne à quel point les « impensés » majeurs de la réflexion sont relatifs à la représentation de la mixité comme une fin en soi, c’est-à-dire une fin de la ségrégation sexuelle, alors qu’elle est inévitablement un processus de confrontation directe des acteurs dans l’espace social. Cette conviction l’encourage à résister au pessimisme, le combat quotidien de la mixité ouvrant probablement à des évolutions qu’il convient et conviendra d’observer avec soin. L’exemple de la revalorisation des emplois féminins telle qu’elle semble se mettre en place dans le projet québécois d’équité sociale s’inscrit dans ce registre des expériences en faveur de nouveaux rapports de force.
Dominique Dessors

Thomas Perilleux, Les Tensions de la flexibilité, Paris, Desclée de Brouwer, 2001

Depuis un peu plus d’une vingtaine d’années, nos sociétés et le système capitaliste dans lequel nous vivons ont connu des transformations importantes. Les trente années qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale, lesquelles conjuguaient croissance économique, enrichissement individuel et collectif, sont bel et bien terminées. Le cercle vertueux s’est brisé laissant la place à des politiques économiques, fiscales et à des pratiques de gestion fort différentes dont les slogans tournent désormais autour de notions comme déréglementation, privatisation, ouverture des marchés, décloisonnement des secteurs, flexibilité, qualité, excellence, création de valeur, etc. [1].
Dans un tel contexte, les personnes qui travaillent affrontent de nouvelles exigences, de nouvelles épreuves et de nouveaux défis. Parmi les nombreuses publications récentes, intéressées par ces nouvelles réalités du travail, l’ouvrage qu’a écrit Thomas Perilleux, sociologue et professeur à l’Institut d’administration et de gestion de l’université catholique de Louvain-La-Neuve, est d’un grand intérêt. Fruit de son travail de thèse mené sous la direction de Luc Boltanski, le livre de Thomas Perilleux aborde une question, de nos jours, centrale dans les entreprises, celle de la flexibilité.
L’ouvrage a une double intention, d’une part mieux comprendre les conséquences de la production flexible à la fois sur la constitution de soi et sur le vivre ensemble au travail et, d’autre part, « démasquer, comme l’écrit l’auteur, les nouveaux visages que prend l’oppression dans les situations actuelles » (p. 12). Pour ce faire, Thomas Perilleux emprunte la notion d’épreuve à Boltanski qu’il utilise comme fil rouge dans toute sa recherche. Par épreuve, il entend « un moment d’évaluation, en référence à certains principes de justice, où l’individu fait la preuve de ses capacités ; c’est aussi, ajoute-t-il, un moment qui a des résonances subjectives et biographiques en contribuant (positivement ou négativement) à la reconnaissance du sujet » (p. 11).
Il va donc chercher à voir comment les nouvelles pratiques de management, mises en place et influencées en partie par la critique du travail des années soixante et soixante-dix, affectent les personnes qui travaillent, tant personnellement que socialement.
Il divise son propos en quatre parties. Dans la première, il rappelle quelques éléments clés sur la notion de flexibilité. Aux définitions classiques empruntées à la littérature managériale, laquelle distingue la flexibilité fonctionnelle, la flexibilité numérique, la flexibilité financière et la flexibilité productive ou technique, chacune d’entre elles étant mise en place pour faire face à la concurrence et être plus compétitif, Thomas Perilleux ajoute que cette flexibilité demandée comprend aussi des espoirs de libération et de développement personnel pour les salariés. Car la nouvelle organisation tend à répondre aux critiques apportées aux anciens modes d’organisation, notamment bureaucratiques, par de nombreux auteurs en gestion. Face à l’absence d’initiatives, au cloisonnement hiérarchique, au temps de réaction trop long, à l’inertie que l’on retrouve dans l’organisation bureaucratique, la flexibilité devient un impératif d’autant plus grand que nous sommes entrés dans une nouvelle phase du capitalisme. La capacité d’initiative, l’apprentissage collectif, l’orientation vers l’avenir, sont désormais les fondements de l’action organisée. Mais cet appel à la flexibilité qui se conjugue à une promesse de plus grande autonomie, à une plus grande reconnaissance et à une amélioration du bien-être individuel et collectif, remplit-il vraiment ses promesses ? Telle est la question à laquelle s’attache Thomas Perilleux dans les parties suivantes.
La deuxième aborde l’épreuve au travail. Ici, l’auteur rappelle fort justement que la notion d’épreuve a deux significations, l’une concernant l’évaluation, le jugement de la valeur d’une chose ou d’une personne, l’autre touchant l’épreuve de soi à travers la souffrance ou l’adversité. L’activité de travail comporte toujours ces deux aspects. Il montre à partir des discours managériaux comment cette mise à l’épreuve devient problématique dans le cadre des nouvelles pratiques de gestion, lesquelles procèdent à une déformalisation des épreuves professionnelles, c’est-à-dire à des mises à l’épreuve qui sont plus incertaines dans leur modalité que les anciennes (les examens par exemple) et à une demande de plus grand engagement de soi. Ce qui dans bien des cas entraîne la fragilisation des collectifs de travail, et donc va à l’encontre du but fixé.
La démonstration empirique de ce constat est faite par Thomas Perilleux dans la troisième partie. Il expose sa recherche de terrain qui l’a conduite dans deux ateliers d’une grande entreprise de matériel de précision dans le secteur des fabrications métalliques. Il a eu la chance d’observer deux dispositifs de production différents de mêmes composants. Le premier datant du début du xxe siècle et le second mis en place en 1993. De ses observations comparées, il retient que l’instauration de nouvelles façons de faire tirent leurs origines autant des aspirations à mieux vivre au travail que de nouvelles manières de faire du profit en faisant appel à l’engagement personnel. Il remarque que l’organisation flexible a produit des ruptures par rapport à l’ancien mode de travailler dans l’atelier qui touche à la fois les normes de production, l’engagement de soi, la mise en cause des statuts et la manière de se constituer en collectif. Ces ruptures sont toutefois pleines d’ambiguïtés. Car, en même temps que l’on affirme la volonté d’autonomie, on voit surgir un resserrement des contrôles, que l’on veut développer l’esprit d’initiative, on voit les opérateurs dans l’impossibilité d’en faire preuve, etc. Pis, pour certains ouvriers dont l’ancienneté est très grande, les nouveaux systèmes entraînent une fragilisation de certains appuis existentiels dont les effets sur l’équilibre psychique peuvent être problématiques. C’est dans la dernière et quatrième partie que Thomas Perilleux s’y attache en nous présentant le cas de Boris, un ouvrier qui a trente-cinq ans de maison et qui est profondément déstabilisé par les nouvelles méthodes. Il a fait deux tentatives de suicide. À travers l’analyse des propos de Boris, Thomas Perilleux nous montre que les épreuves au travail et les souffrances endurées dans le cadre de la nouvelle organisation de l’atelier ont des répercussions profondes qui ne sont pas sans lien avec son itinéraire social.
Les conclusions que nous livre Thomas Perilleux ne sont guère réjouissantes. Aux avocats de la flexibilité qui sont nombreux dans les cercles managériaux, il rappelle que les données de son enquête montrent que les résultats sont loin d’être au rendez-vous. En effet, la flexibilité n’est pas synonyme de libération, d’autonomie ou encore de bien-être amélioré. Au contraire, elle rime avec épuisement, désillusion, précarité et souffrance : « La reconfiguration d’un certain nombre d’univers de travail dans le sens d’une plus grande flexibilité, écrit-il, va de pair avec la dégradation des climats de travail, la soumission à l’urgence, aux interruptions fréquentes, aux instructions de travail contradictoires. » (p. 197). Face à un tel constat, Thomas Perilleux appelle à de « nouvelles garanties statutaires qui permettent aux individus de lier le présent au passé et à l’avenir » (p. 198). Pour lui, il y dépend du bien-être présent et futur de tous ceux et de toutes celles qui travaillent.
L’ouvrage que nous livre Thomas Perilleux concernera tous ceux et toutes celles qui sont préoccupés par les dégâts des nouvelles pratiques de gestion. Son intérêt réside à la fois dans son ancrage théorique, lequel est pluriel, Thomas Perilleux puise aussi bien dans la sociologie que dans la psychologie ou la psychodynamique du travail et, bien sûr, dans ses données de terrain. En effet, contrairement à certains chantres de la flexibilité en gestion, qui proposent ses bienfaits sans se préoccuper de leurs effets réels, Thomas Perilleux est allé se rendre compte comment cela est vécu au quotidien par les travailleurs. Comme nous pouvons le voir, les résultats de son enquête menée en Belgique ne correspondent pas aux discours idéologiques tenus par ces managers ou gourous du conseil obsédés par la flexibilité.
D’une certaine façon, la recherche menée par Thomas Perilleux vient renforcer la vision que nous pouvons avoir de ce qui se passe actuellement dans de nombreuses organisations et entreprises où la flexibilité rime avec une incertitude accrue, une précarité croissante et un affaiblissement du lien social. Un tel constat rejoint celui qui a déjà été établi par le sociologue américain Sennett (2000) ou encore ceux décrits par de nombreux collègues en psychologie, en psychodynamique et en sociologie du travail que nous connaissons tous. Un groupe de collègues de l’université Paris-Dauphine s’occupe d’ailleurs à faire paraître, bientôt, un livre qui abonde dans ce sens et que je commenterai dans un autre numéro (Aymard, Dorval, Glady, Labounoux et Palmade, 2003).
Le monde du travail connaît de profondes transformations. Ces changements se produisent la plupart du temps, comme nous l’expose bien Thomas Perilleux, au nom de l’efficacité, de la compétitivité, de la performance et du rendement actionnarial. L’ironie de l’histoire, c’est que, dans la majorité des cas, les décisions de fusions et d’acquisitions, de réingéniérie des processus, de restructurations, qui sont prises en leurs noms, sont en définitive des échecs économiques et financiers [1]. Les tensions de la flexibilité que nous évoque Thomas Perilleux dans son livre nous en donnent quelques explications clés. En voulant transformer la main-d’Å“uvre en une ressource parfaitement mobile, les responsables conçoivent des modes de fonctionnement qui sont antiproductifs. Car ils interviennent sur des systèmes sociaux et culturels qu’ils ignorent, poussés qu’ils sont par des conceptions encore très largement abstraites du travail et par une vision inspirée par l’économie pure desquelles le sujet social-historique est totalement absent. Ce faisant, ils fragilisent les collectifs et provoquent sans toujours le vouloir de gros dégâts individuels et organisationnels. Des études comme celle que vient de publier Thomas Perilleux peuvent servir à le démontrer. De ce point de vue, ce livre, très clair et fort bien écrit, devrait être lu par tous ceux qui s’intéressent à ce qui se passe dans les univers de travail contemporains et, en particulier, par les dirigeants d’entreprise et les managers. Ne sont-ils pas, d’une certaine manière, les principaux responsables de ces bouleversements et ne s’interrogent-ils pas, eux aussi parfois, voire souvent, sur le sens des changements mis en place ?
Jean-François Chanlat
 
NOTES
 
[1]Hutton W., The World We’re In, Londres, Little Brown, 2002.
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[1]
Hutton W., The World We’re In, Londres, Little Brown, 2002. Suite de la note...