Travailler
Martin Média

I.S.B.N.2914649274
230 pages

p. 107 à 128
doi: en cours

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Enquête

n° 10 2003/2

2003 Travailler Enquête

Le désenchantement des apprentis facteurs-trieurs

Prisca Kergoat  [1] Maître de conférence en sociologie (Upa Albi)Membre du laboratoire Travail et Mobilité (Paris x-Nanterre)
À la suite de l’introduction, dans les années quatre-vingt, des formations par apprentissage dans les grandes entreprises, l’auteure interroge le rapport au travail des apprentis. Le désenchantement des apprentis facteurs/trieurs résulte de la découverte progressive de leurs futures conditions de travail et d’emploi. Si, dans un premier temps, ils développent plaisir et zèle au travail, ils mettent en Å“uvre, dans un second temps, des pratiques de freinage, de dérobade et d’opposition : ce qu’ont acquis les apprentis, ce n’est pas tant une formation qu’une socialisation au travail, marquée par l’intégration au sein d’un collectif d’apprentis, consistant tout à la fois à adopter des pratiques propres à la culture de travail tout en prenant de la distance avec les traits le plus stigmatisant de la condition ouvrière.Mots-clés : sociologie du travail, apprentissage, collectif, condition ouvrière. Following the introduction, during the 1980’s, of training through learning within large firms, the author questions apprentices’ relationship with respect to work. Mailmen and sorter apprentices’ disenchantment results from the gradual discovery of their future work and employment conditions. Whereas they initially develop pleasure and enthusiasm for work, they subsequently elaborate slowdown, evasion and opposition practices: what apprentices have actually learned is not so much a skill but a socialisation of work, marked by their integration within a group of apprentices, which consists in the simultaneous adoption of the working culture’s practices, while moving away the most stigmatising features of the working class’ condition.Keywords : occupational sociology, apprenticeship, action group, working class condition. A partir de la introducción durante los anos 80 de formaciones para el aprendizaje en las grandes empresas, la autora cuestiona la relación con el trabajo de los aprendices. La desilusion de los aprendices carteros/seleccionadores resulta del descubrimiento progresivo de sus futuras condiciones de trabajo y de empleo. Si en un primer tiempo estos desarrollan placer e interés en el trabajo, en un segundo tiempo estos generan practicas de frenaje, de evasión y de oposición: mas que una formación, los aprendices adquirieren una socialización en el trabajo, marcada por la integración al interior de un colectivo de aprendices, que consiste a la vez en adoptar las practicas propias a la cultura de trabajo tomando una distancia de las características mas estigmatizadas de la condición obrera.Palabras claves : sociología del trabajo, aprendizaje, colectivo, condición obrera.
L’apprentissage qui connaissait, jusqu’aux années quatre-vingt, un déclin sensible a fait l’objet de politiques étatiques visant à le rénover et à le promouvoir à parité avec les formations scolaires. Ces politiques s’inscrivent dans un contexte marqué, d’une part, par un fort taux de chômage des jeunes et, d’autre part, par une polémique émanant en particulier des milieux d’entreprises sur le caractère inadapté des modes de formation professionnelle. Les dernières lois sur l’apprentissage favorisent son introduction au sein des grandes entreprises par le versement de primes et par la possibilité donnée à ces dernières de créer leur propre cfa (Centre de formation d’apprentis) lesquels, à leur tour, peuvent passer des conventions avec des établissements d’enseignement privés et publics. De plus, la mise en place d’une filière de formation à parité avec l’enseignement général offre la possibilité aux entreprises privées et publiques de former à l’ensemble des diplômes relevant du secteur industriel comme du secteur tertiaire, du cap au diplôme d’ingénieur.
Ces diverses transformations ont conduit à une progression importante des effectifs d’apprentis (+ 160 000 apprentis entre 1985 et 2000 [2]) ainsi qu’à un net renforcement de l’investissement des moyennes et des grandes entreprises.
C’est le cas d’une grande entreprise publique à caractère industriel et commercial qui prépare chaque année et, dans un objectif de pré-recrutement de ses futurs salariés, plusieurs centaines d’apprentis à différentes activités, dont celle de facteurs-trieurs. Pour être recrutés, à la suite de l’apprentissage, les apprentis doivent non seulement avoir obtenu le cap Tri Acheminement Distribution (tad), mais, également, pour reprendre le terme usité, avoir « donné satisfaction à l’entreprise » et cela sur différents lieux de formation : l’école, le bureau de distribution, le centre de tri ainsi que dans les cours de formation délivrés par l’entreprise [3].
Comment caractériser le procès de socialisation des apprentis soumis à des situations insécurisantes et individualisantes ainsi que les pratiques actives et les formes originales d’adaptation qui marquent durablement leur rapport au travail, à l’emploi et à la formation ? Ce procès peut-il être associé à une socialisation ouvrière telle qu’elle est définie traditionnellement ou renforce-t-il l’hypothèse récente, développée en sociologie, d’un décrochage massif entre les jeunes générations et le monde du travail (M. Pialoux et S. Beaud, 1999, O. Schwartz, 2000) ? Cette dernière proposition repose cependant sur des études portant essentiellement sur des étudiants, des élèves, des stagiaires ou encore sur des jeunes privés d’emploi. Mais qu’en est-il des jeunes travailleurs qui, à l’inverse des précédents, sont confrontés au travail ? Peut-on en déduire que ces derniers sont également détachés de toute référence à l’identité ouvrière et aux collectifs de travail ?
Pour caractériser le procès de socialisation, nous partirons de la question du temps. En paraphrasant Pierre Naville (1972), nous pourrions dire que l’apprentissage est un complexe de durées [4]. Non seulement parce que les pratiques développées convoquent simultanément un passé, un présent et un devenir, mais aussi parce que ces pratiques sont la résultante d’un désenchantement. Celui-ci est le produit d’une tension entre d’un côté les attentes initiales des apprentis et de l’autre la réalité effective de la situation d’apprentissage et, à travers elle, celle des futures conditions de travail et d’emploi. C’est pourquoi l’organisation de cet article tente de respecter la chronologie de ce processus : ce n’est qu’après avoir étudié les modalités de l’entrée en formation que nous examinerons les différentes situations d’apprentissage ainsi que les pratiques développées par les apprentis dans la confrontation au travail.
 
Un recrutement axé sur les dispositions culturelles et sociales des candidats
 
 
Assis sur une chaise, debout dans un couloir, les candidats attendent, silencieusement. La peur de l’entretien, la crainte de ne pas être retenus, lors de cette troisième et dernière étape de la sélection, sont perceptibles. Aucun apparat spécifique ne semble avoir été pensé pour l’entretien de recrutement : les jeunes filles ne sont pas maquillées, ne portent peu ou pas de bijoux, les garçons sont le plus souvent habillés d’un jean et d’une chemise. Les candidats sont appelés, un à un, pour être introduits dans une grande pièce partageant toutes les caractéristiques d’une salle de classe. Quatre tables, réservées aux membres du jury, sont alignées au fond de la pièce, une cinquième, centrée en face des premières, est réservée au candidat. Le jury d’entreprise est généralement composé d’un cadre des ressources humaines, d’un cadre de la filière tri ou distribution, d’un chef d’équipe et d’un formateur.
L’importance accordée au recrutement par l’entreprise est due au fait qu’il s’agit non seulement de sélectionner un apprenti, mais aussi un futur salarié qui puisse à terme remplir la fonction de facteur-trieur. C’est ainsi que les trois différentes étapes du recrutement (sélection sur dossier, passation de tests et l’entretien) se conjuguent à une forte sélection qui avoisine, du moins à un niveau quantitatif, celle des grandes écoles [5] :
Les membres du jury n’étant pas des professionnels du recrutement, deux types d’outils sont mis à leur disposition : un dossier de préconisation et une grille d’évaluation [6] à remplir pour évaluer les « qualités » des candidats. Cette insistance sur les qualités, déterminantes dans le cadre de l’apprentissage, est légitimée par le fait que les candidats n’auraient pas encore acquis de compétences professionnelles :
  • la « personnalité » est présentée, au sein du dossier de préconisation, comme « des qualités […], des caractéristiques personnelles qui puissent être favorables à l’intégration du candidat à la fonction recherchée » ;
  • la « motivation » doit permettre, selon les termes de l’entreprise, « d’identifier les forces qui animent ou les résistances qui risquent de freiner l’adaptation du candidat envers l’entreprise et le métier » ;
  • l’« expérience » doit permettre, toujours selon les termes du dossier de préconisation, « d’explorer les différentes situations vécues par le candidat, qu’elles soient scolaires, professionnelles, extraprofessionnelles ou le cas échéant militaire pour repérer les modes habituels de comportement et les attitudes, son ouverture sociale et intellectuelle ».
Ces trois notions, sur lesquelles se base la sélection, seraient donc, en quelque sorte, les seuls éléments testables lors du recrutement.
Une fois le dossier de Delphine consulté, le formateur se lève pour ouvrir la porte et faire entrer la candidate. Il lui propose de s’asseoir, le jury se présente, puis l’entretien commence. Delphine est une jeune fille de vingt ans au teint pâle, aux longs cheveux châtains et aux yeux clairs qui bien que visiblement peu rassurée arbore, tout au long de l’entretien, un large sourire. Elle est vêtue d’un jean – sans doute acheté pour l’occasion –, d’un tee-shirt très légèrement décolleté et chaussée d’escarpins noirs. Après l’avoir questionnée sur les raisons de sa candidature, le chef d’équipe l’interroge sur son expérience professionnelle :
Chef d’équipe (homme) : Je vois que vous avez déjà travaillé chez Mac Donald, c’est un travail qui a la réputation d’être très dur, comment cela se passait avec vos supérieurs ?
Candidate : (Grand sourire) C’est-à-dire que c’est un travail comme un autre vous savez, on faisait en sorte que cela se passe bien, je prenais des fois un peu sur moi.
Drh (homme) : Vous preniez sur vous, cela veut dire que vous acceptez facilement les conseils et les remarques ? Vous savez que comme dans toutes les entreprises nous avons une ligne hiérarchique. Qu’est-ce que vous faisiez quand vous estimiez que les remarques de vos supérieurs étaient injustes ?
Candidate : J’essayai de lui parler, d’expliquer. Calmement – Silence –.
Drh : Parler oui, mais il faut d’abord savoir écouter. […]
Chef d’équipe : C’est un métier où il y a beaucoup d’hommes même si cela se féminise maintenant, il y a des blagues qui ne sont pas toujours d’une grande délicatesse sur les femmes, comment vous réagissiez à Mac Donald quand un collègue vous chahutait un peu ?
Candidate : (Toujours souriante) On essaie de le prendre bien, j’accepte les plaisanteries.
Drh : Ce sera déjà un avantage si vous savez le prendre avec le sourire.
Delphine présente tous les requis en matière d’expérience, de motivation et de personnalité :
  • elle a occupé un poste à Mac Donald’s et le présente de telle manière (« c’est un travail comme un autre ») que cela garantit sa capacité de supporter la pénibilité du travail,
  • le système de valeurs exprimé coïncide avec les attentes du jury en termes de soumission à l’autorité et d’intégration dans des collectifs fortement masculinisés,
  • enfin, la candidate porte une tenue adaptée tout en se présentant avec un large sourire.
Extrait de notre journal de terrain.
Les candidats d’origine populaire [7] doivent savoir tenir leur statut d’exécutant (la cravate ou le tailleur ne sont pas adaptés) tout en apparaissant soignés afin de véhiculer une image positive de l’entreprise (la tenue doit être propre et repassée). Les jurys recherchent, à travers la notion d’expérience, des éléments biographiques jugés transférables en situation de travail : comme l’existence de périodes de chômage, l’occupation d’emplois précaires ou encore la pratique d’un sport caractérisé par la dépense physique et l’« esprit d’équipe ». L’examen des activités professionnelles ou extraprofessionnelles se limite aux capacités du candidat de se confronter à des conditions de travail difficiles (résistance physique, soumission à la hiérarchie), de se mobiliser face à des situations éprouvantes (vécu du chômage, résistance au stress). Autant d’éléments qui garantiraient que les aspirations du candidat ne soient pas orientées vers les perspectives d’un travail stable, d’une progression de carrière rapide ou d’un emploi à statut.
Les candidats ne maîtrisent aucunement les règles du jeu des procédures de recrutement. Alors que les recruteurs recherchent de futurs contractuels gagnés aux nouvelles formes d’organisation du travail et de gestion du personnel, les candidats croient que l’entreprise est toujours une administration, et qu’à l’issue de la formation ils deviendront fonctionnaires. Bien que de nombreux candidats aient un membre de la famille dans l’entreprise, ils ne se sont que peu renseignés sur la formation et l’emploi. Les avantages offerts par l’entreprise sont décrits, lors du recrutement, par opposition aux conditions qu’ils ont connues sur le marché du travail : un emploi stable, une possibilité de progression interne, de meilleures conditions de travail et, au-delà, une revalorisation de soi, une reconnaissance sociale. Pour les apprentis, l’apprentissage, c’est avant tout acquérir un emploi. C’est un moyen de se protéger du chômage et d’obtenir – c’est en ce sens que la grande entreprise publique est valorisée – un emploi protégé, stable, garantissant contre les conditions de travail les plus pénibles. Si les itinéraires sont chaotiques, ponctués d’emplois précaires et d’une répétition de formations diverses et variées, les candidats pensent devoir valoriser les connaissances acquises à l’école et sur le marché du travail et masquer – entre autres pour des raisons de dignité – les périodes de chômage [8] et les travaux peu considérés socialement. À l’inverse, l’entreprise évalue la capacité de mettre en scène une manière de penser, d’agir et de percevoir des situations marquées par des échecs, par une soumission à l’autorité ou encore par des conditions précaires de travail.
Du coup, les apprentis ressentent avec violence les pratiques déstabilisantes des recruteurs :
« Alors ils m’ont demandé si je savais ce qu’était le travail et quel avantage je trouvais à me lever tôt le matin. C’est vrai que je vois mon facteur tous les matins, mais je ne savais pas trop quoi répondre. […] Bon, vas-y pour trouver un avantage, je leur ai répondu, ben, les réponses toutes bêtes qui sortent quoi, ben qu’il y a moins de monde le matin dans le métro (rires). Puis ils m’ont demandé pourquoi je me présentais. J’ai dit ben, je suis honnête, c’est la possibilité d’être fonctionnaire, de monter en grade, d’avancer, d’avoir la stabilité de l’emploi et de faire plus d’heures et la paie. J’ai été honnête. Mais tu crois qu’ils nous reprendraient pour nous expliquer qu’on devient contractuel et que les concours on peut pas les passer et ben pas du tout, ils (le jury) continuent. Laissez, laissez sortir un mot style administration ou quoi que ce soit, quoi, vous dites quelque chose de travers ou quelque chose qui va pas, ils prennent cette chose et ils persévèrent quoi, ils percent le trou. Il me fait : bon, vous pensez que vous allez être fonctionnaire machin, qu’est-ce que vous pensez des fonctionnaires ? Je n’étais pas préparée, quand ils m’ont posé ça c’est heu, fallait réfléchir vite, et puis je sentais bien que je m’enfonçais, je devenais toute rouge et, dans mon cerveau, c’est embrouillé. À la fin, j’avais vraiment envie de pleurer. » (Inès, 21 ans, cap de secrétariat, père décédé, ancien soudeur, mère célibataire monteuse-câbleuse dans l’électronique).
L’importance accordée aux dispositions conduit à occulter les connaissances acquises sur le marché du travail ou à l’école qui, présentées comme socialement nécessaires, ne sont cependant plus suffisantes pour accéder à un emploi. Ce processus est révélateur de la dévalorisation de la formation professionnelle et plus largement de la qualification ouvrière (L. Tanguy, 1998). Cette occultation est d’autant plus remarquable que les candidats sélectionnés, âgés en moyenne de vingt-deux ans, ont occupé différents emplois (manutentionnaire, caissière, distributeur de prospectus, brancardier, etc.) et ont acquis un premier diplôme professionnel : 44 % ont obtenu un cap ou un bep et 30 % un bac pro.
Ces trois notions, l’expérience, la motivation et la personnalité, ont pour caractéristiques communes d’attribuer à des dimensions personnelles ce qui est avant tout le fruit d’un itinéraire individuel, marqué par les appartenances sociales (de classe, de sexe et de génération). Dès lors, il ne s’agit plus tant de mesurer, par le biais d’un concours, l’acquisition de connaissances scolaires ou professionnelles, l’assimilation de normes, de règles et de valeurs inculquées par la société, qu’une somme de propriétés individuelles qui seraient instables et acquises individuellement par des acteurs tout au long de leur itinéraire (P. Kergoat, 2002). L’individualisation de la sélection permettrait, selon l’entreprise, de prédire les futures conduites au travail, de tester l’adhésion des candidats aux nouvelles formes de gestion des relations sociales ou encore d’assurer leur adaptation au poste de travail.
 
Les trois temps du désenchantement
 
 
La décomposition des temps, lieux, contenus et acteurs chargés de la formation, amène les apprentis à devoir s’adapter, selon les jours de la semaine, à des contenus de formation, à des acteurs, à des lieux et à des horaires différents. Les apprentis sont formés, dans un premier temps et sur une période de huit mois environ, à l’activité de distribution puis, sur une période de deux mois environ à l’activité de tri. De plus, chaque semaine, une journée est réservée à la formation en salle (tri et distribution) et une autre à un lycée professionnel délivrant des savoirs dits « généraux ».
Il faut souligner que l’entreprise contrôle l’ensemble des contenus de formation transmis et validés dans le cadre du cap tad : les formateurs de l’entreprise ont été habilités à dispenser et à évaluer l’ensemble des enseignements techniques et professionnels ; de plus les apprentis recrutés étant titulaires d’un cap, ces derniers n’ont pas à passer les épreuves d’enseignement général. Le calcul est simple : l’entreprise délivre l’ensemble des points nécessaires à l’acquisition du cap. Bien que ce soient les tuteurs (facteurs ou trieurs de l’entreprise) qui ont en charge, en situation de travail, la transmission des savoirs professionnels, ce sont aux formateurs et aux maîtres d’apprentissage (dont le travail relève non pas de l’exécution mais de la maîtrise) que revient la charge d’évaluer les apprentis. Deux grilles d’évaluation ont été créées à cet effet : les fiches d’évaluation du travail (reprenant le référentiel de diplôme et les référentiels d’emplois) ainsi qu’une seconde grille d’évaluation dont l’intitulé est explicite : « Fiche d’appréciation globale des comportements en entreprise. »
Les différents items compris dans cette seconde grille renvoient tout à la fois à un profil moderniste et traditionnel du travailleur d’exécution. Les apprentis doivent adhérer aux évolutions de l’organisation du travail et à la culture de l’entreprise telle qu’elle est définie par les ressources humaines (« adhésion et aptitude aux changements », « véhicule une bonne image de l’entreprise »). Ils doivent également intégrer les « qualités » d’un ouvrier spécialisé à qui l’on demande de respecter les règles (« retard », « absences », « probité »), de maîtriser ses affects (« maîtrise de soi », « prend la parole de façon adaptée », « accepte la discussion ») et de mobiliser sa force de travail (« exécute une tâche jusqu’au bout », « sait rester concentré », « rapidité d’exécution »). Un ensemble de qualités qui renvoie ici à une organisation industrielle du travail axée sur la séparation entre conception et exécution, où la hiérarchie est décisionnaire et capable de juger de la valeur, en particulier morale, du « bon travailleur » qui, tout en se mobilisant au travail, est soumis et obéissant, qui ne flâne pas et ne pose que peu de questions.
Bien que les apprentis se « mobilisent » lors de la formation en distribution, le temps passant, ces deux figures du travailleur d’exécution sont fortement rejetées par les apprentis.
Le temps du facteur, le temps du plaisir
En situation de distribution, la journée des apprentis s’effectue en doublure avec celle du tuteur (facteur titulaire de sa tournée, en général fonctionnaire).
Une fois le tri terminé, l’apprenti et le facteur (nommé ici tuteur) se répartissent le courrier et quittent le bureau à vélo. Les tournées avec les facteurs sont des moments privilégiés ; elles offrent non seulement la possibilité de faire connaissance, d’échanger des impressions sur le travail, mais surtout elles permettent aux apprentis de repérer les différentes pratiques professionnelles : une boîte aux lettres cachée ou sans nom, les tournées qu’il vaut mieux faire en « tricotage » (zigzag d’un trottoir à l’autre) ou en « impasse » (un trottoir après l’autre), les pratiques professionnelles à proscrire (par exemple, délivrer un recommandé sans demander une pièce d’identité).
C’est ainsi, et bien souvent pour la première fois, que les apprentis ont le sentiment d’être utiles et reconnus socialement : le gain de temps que leur présence donne aux facteurs est fortement valorisé par le collectif. Les apprentis cherchent à participer et les pratiques mises en Å“uvre relèvent d’un véritable zèle au travail : ils n’hésitent pas à arriver un peu plus tôt le matin, à rester plus tard en journée pour découvrir différentes activités, à trier rapidement le courrier afin de ne pas retarder la distribution, à repartir en tournée après les heures officielles si un courrier a été oublié, etc. Les situations d’apprentissage, peut-être encore plus que nombre de situations de travail, corroborent la thèse développée par Michaël Burawoy (1979) en termes de « défi de production » (the game of making out). Si les apprentis acceptent, si volontiers, de se plier aux contraintes de travail, voire d’en faire plus qu’il n’est demandé, ce n’est pas par coercition : le « défi de production » permet simultanément de faire passer le temps (les apprentis souhaitent participer et pas seulement observer), d’obtenir une reconnaissance sociale et de s’affirmer comme membre à part entière d’un groupe de pairs (les apprentis, par le biais de leurs délégués, ont demandé à pouvoir porter l’uniforme de facteur). La découverte de l’activité de distribution est associée à une forme de plaisir au travail : les expressions employées par les apprentis pour décrire leur travail tranchent avec le récit de leurs expériences professionnelles antérieures : « responsabilité », « autonomie », « gestion du rythme de travail », « le plein air », « connaissance de tout le quartier ».
Les situations d’apprentissage en bureau de poste offrent la possibilité d’observer les différentes pratiques de travail, de repérer les règles et les ficelles de métier permettant de gagner en temps et en autonomie et par-delà de constituer, petit à petit et par emprunt aux uns et aux autres, ses propres pratiques professionnelles. Ce processus est rendu possible par les relations créées au sein du bureau non seulement avec les tuteurs, mais aussi avec les maîtres d’apprentissage. Bien que ces derniers appartiennent à la catégorie « maîtrise », leur activité de travail et leur parcours professionnel (anciens préposés) les conduisent à partager une culture de travail similaire à celle des facteurs. Les relations de confiance tissées avec les apprentis ainsi que la culture professionnelle dans laquelle évoluent les maîtres d’apprentissage expliquent non seulement l’importance que revêt à leurs yeux le respect des conditions d’apprentissage (que ce soit en termes de contenu de travail ou d’horaire), mais aussi leur réticence à remplir les grilles d’évaluation qu’ils estiment peu équitables, opaques et difficilement manipulables.
À l’inverse des journées passées au sein du lycée professionnel, où les cours, qualifiés d’« infantilisants », leur paraissent trop éloignés des réalités professionnelles, les cours dispensés par les formateurs de l’entreprise confortent, voire renforcent indirectement, les pratiques professionnelles construites progressivement par les apprentis.
Le programme de formation recouvre des « savoirs organisationnels », des connaissances spécifiques à l’entreprise, que ce soit en termes de stratégies politiques ou de prescription des activités. Les formateurs dispensent des savoirs définis par défaut par rapport à ceux transmis par les salariés qui sont suspectés de ne partager ni les stratégies politiques ni les règles prescrites de travail. Il s’agit d’obtenir une adhésion des apprentis aux nouvelles stratégies en matière d’organisation du travail et de gestion du personnel et plus particulièrement à la récente fonction commerciale du préposé.
Ce sont cependant les cours consacrés aux pratiques professionnelles et à la réglementation, à la prescription de l’activité de travail, qui éveillent tout particulièrement l’attention des apprentis. Si la littérature sociologique met aujourd’hui en lumière la « crise du prescriptif » au profit de l’émergence de la notion de compétence, il apparaît cependant que la connaissance des règles prescrites permet de se situer dans son activité de travail et par-delà d’élaborer des pratiques collectives, des savoirs informels et de développer un espace de liberté en toute connaissance de cause.
Le temps du rouleur, le temps de la désillusion
Progressivement, en devenant autonomes sur les différentes tournées, en discutant avec les facteurs du bureau et les formateurs, en travaillant en centre de tri, les apprentis découvrent leurs futures conditions de travail et d’emploi. Ils entrent dans le second temps, celui de la désillusion.
Bien qu’ils soient sous statut d’apprentissage durant un an, c’est dans la pratique dès le mois de mars qu’ils sont envoyés, seuls, en tournée. Les six premiers mois d’apprentissage en distribution (où les apprentis accompagnaient des facteurs titulaires) ont permis de les préparer à devenir des « rouleurs » prêts à remplacer n’importe quel préposé sur un secteur déterminé qui peut s’étendre à une dizaine de bureaux distributeurs, distants d’une trentaine de kilomètres. De fait, les apprentis sont devenus rentables : ils connaissent les différentes tournées du bureau distributeur, ce qui leur permet de trier et de distribuer le courrier rapidement.
Ce changement perpétuel de tournées est d’autant plus mal vécu que les apprentis avaient construit des valeurs (des règles de métier), un savoir informel (distribuer des lettres recommandées non à son destinataire comme la législation l’indique, mais à un membre de la famille parce qu’on le connaît), des pratiques professionnelles (pauses rythmant la tournée, etc.), toutes choses qui sont brusquement remises en cause par leur nouvelle situation. Devenir rouleur, pour les apprentis, c’est faire non seulement le deuil de la maîtrise de son temps de travail, des collectifs professionnels mais aussi celui des relations de proximité construites avec les clients :
« Au début de la formation, c’était fantastique, j’étais sur mon petit nuage et je suis redescendue brutalement parce qu’on a appris qu’on deviendrait rouleur et c’est plus du tout la même chose de n’être là que pour remplacer un facteur sur sa tournée, je dirais presque que ce n’est pas le même travail. (pk : pourquoi ?) Déjà parce qu’on ne connaît pas la tournée ? Cela prend beaucoup plus de temps et puis cela n’a rien à voir, avant je connaissais tout le monde, j’échangeais avec les clients, maintenant on ne connaît plus personne » (Céline, 23 ans, bep comptabilité, père chef d’équipe dans le bâtiment – invalidité –, mère au foyer).
Ce que comprennent alors les apprentis, c’est que l’apprentissage s’effectue non pas dans un objectif de mobilité verticale permettant une promotion professionnelle, mais dans l’objectif d’une mobilité horizontale (polyvalence, flexibilité, mobilité géographique) qui ne protège aucunement – ni à court terme ni à long terme- des emplois peu qualifiés, subordonnés et mal rémunérés. Progressivement, ils découvrent ces enjeux matériels et symboliques et sont amenés à vivre la formation par apprentissage comme un processus de déclassement. Les apprentis évoquent un marché de dupe : une préparation sur un an d’un cap peu valorisé sur le marché du travail pour un salaire d’environ 530 euros par mois et tout cela pour de futures conditions de travail et d’emploi semblables à celles de n’importe quel contractuel.
Le temps du trieur, le temps de l’opposition
À partir du mois d’avril et pour une durée de cinq semaines environ, les apprentis se retrouvent en centre de tri. Ils sont collectivement sous la responsabilité d’un chef d’équipe (maître d’apprentissage) et ont une journée réservée à la formation [9]. Le plus souvent, les apprentis restent en groupe pour former une brigade à part entière, ce qui permet aux chefs d’équipe de les repérer rapidement.
Les tensions sont manifestes entre les apprentis et leur hiérarchie, voire avec des trieurs fonctionnaires. C’est ainsi que les apprentis revendiquent, par exemple, une prime de travail de nuit. De leur côté, les maîtres d’apprentissage (chefs d’équipe) comme les formateurs dénoncent, auprès de la direction, les comportements qualifiés de « revendicatifs » ainsi que le rapport au travail (absences, retards, faible productivité) et disent manquer de temps et de moyen pour pouvoir y remédier. Les relations entre les apprentis et leur encadrement – contrairement à la première période de l’apprentissage – se détériorent très rapidement. Les apprentis se sentent, pour reprendre leurs propres termes, considérés comme des « bouche-trous », « exploités » et dans « l’indifférence complète ».
Une partie de cache-cache
En arrivant dans ce centre de tri, on est d’abord saisi par l’importance des locaux. Il ressemble à un immense hangar, où la plupart des salles n’ont aucune ouverture sur l’extérieur. C’est le cas par exemple de la salle d’arrivée du courrier où, en plus de la lumière électrique, il y a des courants d’air chaud (les machines) et des courants d’air froid (seuls des rideaux en plastique séparent de l’extérieur). Au premier étage, une énorme salle s’étend devant les yeux, dont toute une partie est réservée au tri manuel de lettres de petits formats ; c’est ici qu’ont été, pour la journée, affectés sept apprentis formant une brigade. Les apprentis sont arrivés à 12 h. Il est 16 h 15 (15 min avant la pause), ils effectuent du tri manuel. L’énervement et la fatigue commencent à se faire ressentir.
Sans raison apparente, Célia commence à « fermer » (vider) ses casiers et une fois toutes ses lettres rangées dans les bacs correspondants, elle installe son siège près de Maurice et commence à trier sur les casiers de ce dernier.
P. K. : « Tu peux me dire pourquoi tu as fermé ton casier ? » Célia : « Mon casier était plein, alors je l’ai vidé et puis maintenant que c’est tout rangé, je n’ai pas envie de le remplir maintenant […] et puis cela permet de discuter, on se fait moins chier. » Victor s’arrête quelques secondes, prend une bouteille d’Orangina dans son sac, boit et la range. Je vois alors le regard de Maurice s’arrêter devant une adresse incompréhensible et mettre rapidement l’enveloppe dans le casier le plus proche ? P. K. : « Tu es sûr que c’est le bon casier ? » Maurice se retourne en souriant : « C’est le fameux taux d’erreur. »
Cela fait maintenant une heure qu’ils trient sans interruption et aucun salarié ou responsable n’est encore apparu. P. K. : « Personne ne vient jamais vous voir ? » Georges : « Ils viennent juste pour s’assurer du temps que l’on prend pour les pauses ou pour nous changer de poste, autrement on ne les voit jamais. »
16 h 30 : C’est avec un très visible soulagement que s’annonce l’heure de la pause ; comme dans un rituel (la même observation avait été faite lors de la journée de formation), quatre des sept apprentis se dirigent vers la salle de ping-pong alors que trois autres (les fumeurs) vont vers la salle de pause. Une discussion s’engage alors sur la question des nuits au centre de tri : « Tu les verrais la nuit, ce sont tous des zombies. » Certains pensent qu’ils doivent aller jusqu’à la grève si les nuits ne sont pas payées au tarif, d’autres trouvent ça trop dangereux, vu leur statut. S’ensuivent des discussions sur les affectations, la fatigue puis ils commencent à discuter des sorties prévues pour le week-end.
17 h (reprise).
Le groupe se retrouve toujours au même étage, mais cette fois au « dépiautage » Un des tuteurs (chef d’équipe) arrive et s’adresse à Maurice et Célia : « Qui vous a demandé de venir ici ? Cela ne doit pas être de votre propre initiative. » Célia répond que c’est Antoine (l’autre tuteur) qui leur a demandé de venir au dépiautage. Satisfait, le chef d’équipe repart. Célia se tourne alors vers moi, avec un grand sourire, pour me dire qu’Antoine est l’alibi parfait, car il ne se souvient jamais de rien. Je viens seulement de comprendre que Célia comme Maurice ne devaient pas se rendre au « dépiautage ».
Le travail continue… ils retirent d’un bac une liasse de lettres de la main gauche, coupent la ficelle de la main droite, remettent les lettres dans un autre bac (une heure s’écoule…). Je leur demande alors comment ils se sentent au centre de tri : salariés, apprentis, élèves ? Sans hésitation, Maurice répond : « Ici, on est comme des aco (agents contractuels), exploités de la même manière », deux autres apprentis opinent de la tête. Il est 15 h 45, Victor mange un Kinder. Célia petit à petit s’écroule sur le panneau arrière de la table et, tout en plaçant le courrier petit format dans un bac, elle a du mal à garder les yeux ouverts. Victor se plaint de son épaule qui lui fait mal. Pour la première fois, une personne (qui n’est ni un apprenti ni un tuteur) s’arrête pour serrer la main de Michel qui me dira ensuite que c’est un étudiant qui travaille ici à temps partiel et que néanmoins il gagne plus qu’eux.
Sur ce, il me demande si j’ai remarqué que les fonctionnaires triaient de manière différente de celle des contractuels, je lui réponds que non, car, à part la population des apprentis, je ne les distingue pas. Il me prend le bras, me fait tourner sur moi-même et me dit que, le groupe derrière moi, ce sont les fonctionnaires et à côté les contractuels. Il ajoute « ils se repèrent à la rapidité du tri, ce sont les aco (agents contractuels) qui trient le plus vite ».
Un tuteur (chef d’équipe) arrive en tenant une feuille et appelle un apprenti (par son nom de famille) « il faut aider à ranger les bacs de la top » (machine de tri automatique). Victor se tourne vers moi et me prend à témoin, « tu vois, j’en ai marre, c’est toujours pour moi les bacs, comme avant-hier, hier et encore aujourd’hui ». Georges lui répond en riant que c’est parce qu’il est supermusclé et lui dit qu’il vient l’aider malgré la protestation de Carine qui les informe qu’ils vont se faire engueuler.
Le tuteur revient et les trois filles lui tendent leur fiche de liaison, le tuteur leur demande alors « qu’est-ce que vous avez fait cette semaine ? » (pour qu’il puisse le noter sur le carnet). Je comprends, à ce moment-là, qu’elles ont reformulé sur le carnet de liaison ce qu’elles avaient fait durant la semaine pour être affectées le moins possible au « dépiautage » la semaine suivante.
L’horloge ayant à peine marqué les 19 h 10 (le centre de tri est pourvu de nombreuses horloges), elles se lèvent en disant « c’est l’heure de partir discrètement ». La porte de la salle est ouverte lentement, l’une d’entre elles regarde à l’extérieur, personne : « On peut passer ». On prend alors un premier escalier menant à l’étage inférieur, elles ouvrent la porte puis la referment très rapidement : « Il y a trop de monde ». On redescend un étage, les unes derrière les autres, avec des « chut » répétitifs. Nous passons par le rez-de-chaussée : la porte est fermée à clef, on passe par la porte de gauche, on se retrouve dans la salle de transbordement et d’un pas décidé nous quittons le centre. Il est 19 h 20, soit 40 minutes avant l’heure de sortie réglementaire.
Extrait de notre journal de terrain
Les pratiques observées en centre de tri rompent avec celles de distribution du courrier : au zèle au travail se substituent des pratiques de dérobade. Ce désengagement au travail peut être interprété comme une forme de socialisation professionnelle qui marque le passage de la position d’apprenti à celle de trieur. L’enquête de Wladimir Iazykoff et Yves Granger (1981) montre que le travail au centre de tri entraîne souvent des comportements revendicatifs qui s’expliquent par les horaires et la pénibilité du travail, mais aussi par l’impossibilité de bâtir un projet professionnel cohérent. Tensions permanentes qui accroissent les difficultés de relation entre chefs, agents, anciens et nouveaux.
De fait, la cohésion du groupe d’apprentis est à souligner. Non seulement ils sélectionnent parmi les pratiques des collectifs celles qu’ils souhaitent s’approprier ou au contraire rejeter, mais ils cherchent également à limiter leur production. Cette limitation de la production, que Donald Roy (1952) inscrit dans le fonctionnement ordinaire de toute entreprise, prend ici la forme de dérobade, de pratiques de freinage et de résistance ; et c’est à travers celles-ci que se renforce le collectif apprentis.
Les pratiques mises en œuvre en situation de travail permettent, de fait, de constituer un collectif :
« En fait, c’était tellement naturel, normal… la solidarité parce qu’on a tous le même statut, donc c’est pour tout le monde pareil. En plus, on est en petit groupe, que des apprentis, c’est bien quoi, on n’a pas envie, on est entre nous, on n’a pas le besoin de se mélanger » (Carine, 22 ans, bep comptabilité, père préparateur en pharmacie, mère aide soignante).
Que cela soit sur les questions de recrutement, d’évaluation ou du rapport à la règle, les discours des apprentis sont structurés par une forte revendication d’égalité, une volonté d’unanimité. Cette volonté implique également, pour chacun des apprentis, de ne pas se distinguer au sein du collectif, enfreindre cette règle conduisant à la critique, à l’exclusion de l’individu concerné.
Une mise à distance des travailleurs établis comme la résultante du désenchantement
Cette forte cohésion des apprentis se mesure également par la mise à distance des « autres », les fonctionnaires, ceux-ci étant accusés d’utiliser les contractuels pour améliorer le taux de productivité, et les contractuels, accusés eux d’être « à la botte » de la hiérarchie.
C’est en fin de formation que les apprentis perçoivent des attitudes chez les agents du tri ou de la distribution qui les inquiètent : les apéros nombreux, les blagues sexistes et surtout l’enfermement dans le travail répétitif. Tout un ensemble de traits caractérisant, à leurs yeux, le travail ouvrier, traits qui, une fois repérés, provoquent une attitude de retrait par rapport au collectif de travail :
« Les mecs, ça fait 25 ans qu’ils sont facteurs, 25 ans qu’ils font leur tournée, et ils ne regardent pas ailleurs quoi. Peut-être qu’on deviendra comme ça, je n’espère pas, mais peut-être qu’on deviendra comme ça. » (Mathieu, 21 ans, bac pro commerce, père électricien, mère guichetière au sein de l’entreprise).
Cette représentation du comportement de nombreux postiers les amène à affirmer qu’ils ne deviendront pas comme eux, qu’ils ne reproduiront pas les mêmes pratiques et comportements envers le travail. Cependant, ils ne peuvent occulter la difficulté à surmonter quotidiennement un travail abrutissant, voire aliénant, ils craignent que le travail les use physiquement, use leur volonté de s’extraire du travail répétitif :
« Mais nous, à vingt et quelques années, ce n’est pas comme ça quoi. Je ne sais pas, c’est la beauté de la jeunesse, on peut découvrir plein de trucs, on a envie de s’éclater dans notre boulot. […]. Ce n’est pas normal. Je m’inquiète pour ça. Hier, il est venu un mec des bureaux (drh) qui nous disait “vous allez tirer l’entreprise vers en haut”, alors moi j’ai peur de l’effet inverse, j’ai peur que l’entreprise me tire vers le bas quoi » (Sébastien, 25 ans, capacité de droit, père policier et mère au foyer).
Si, en début de formation, les apprentis souhaitent quasi unanimement devenir facteurs, la découverte du statut de rouleur rend la distinction opérée entre facteur (employé) et trieur (ouvrier) moins aisée. La perspective de devoir durant des années occuper ces emplois les angoisse et les ramène à une situation qu’ils pensaient avoir définitivement dépassée. Ce que réalisent les apprentis c’est que l’entrée dans l’entreprise, la durée de leur formation, l’implication dans le travail, ne les protègent pas de la condition ouvrière à laquelle ils espéraient avoir échappé :
« Parce que moi je travaillais avant, j’étais à la caisse, j’étais caissière à Casino, c’est un des plus grands de la zone, c’est abominable. J’ai fait ces horaires, je peux en parler, c’est abominable. Vous vous levez le matin, vous savez que votre après-midi, votre journée est foutue. Moi je comptais pouvoir échapper un peu à cette monotonie, de voir les clients défiler toute la journée dans l’anonymat, et on passe des articles sans arrêt, d’être en face d’une machine, au bout de trois ans je réfléchissais plus, et je me retrouve là, c’est la même chose, tu vois ça déprime un peu. » (Sonia, 24 ans, bac Arts plastiques, père maçon et mère manutentionnaire au sein de l’entreprise).
L’évolution du rapport au travail et à l’emploi est ambivalente : les apprentis empruntent nombre de pratiques aux équipes de travail (ficelles de métier, formes de solidarité ouvrière, pratiques de freinage, etc.) tandis qu’ils manifestent progressivement une forte distance envers elles (pratiques de retraits, propos violents tenus à leur égard).
 
Ni élèves, ni stagiaires, ni salariés. Apprentis !
 
 
La formation a marqué les pratiques des apprentis. La fréquence d’utilisation du « on » ou du « nous » scande l’importance de l’expérience collective de l’apprentissage. Celle-ci les a conduits à se distinguer des fonctionnaires, mais également des contractuels directement recrutés sur le marché du travail. Ils se disent mieux informés et moins « conditionnés » que ceux qui ne connaissent de l’entreprise que leur poste de travail :
« Bon, quand on voit les jeunes cdd qui arrivent comme ça directement de l’école, quand ils découvrent le centre de tri, ils se décomposent, ils découvrent tout d’un coup ce que va être leur travail. Alors que nous, c’est différent parce que la formation, on a vu tellement de choses, comme les conditions de travail des rouleurs ou le travail qu’on faisait en centre de tri pour 3 000 F par mois, ça il ne faut pas l’oublier, que finalement quand on se retrouve ici on a moins de regret. » (Célia, 25 ans, bac secrétariat, père peintre dans le bâtiment – retraité –, mère cantinière).
L’apprentissage, la connaissance de l’entreprise, conduisent non seulement à faire le deuil de ses représentations premières, mais encore à mettre en Å“uvre des pratiques qui tendent à infléchir le processus de déclassement. La pression exercée sur les formateurs, sur les contenus de formation délivrés, l’emprunt à des collègues titulaires de documents de formation, vont, par exemple, permettre à 23 % des apprentis (formés, en 2000, sur la région parisienne) de réussir le concours de facteur et de devenir ainsi fonctionnaires.
Enfin, l’apprentissage permet la mise en place de pratiques de résistance. C’est le cas d’une des promotions d’apprentis à qui la direction a demandé, deux mois avant la fin du contrat d’apprentissage, de travailler à plein temps dans un centre de tri. Les apprentis ont dès lors fait appel à la Cfdt locale afin non seulement de percevoir en échange un salaire correspondant à leur prestation, mais aussi de pouvoir être tous rassemblés dans une même brigade avec un délégué syndical. Ce qui leur a été accordé !
Comment interpréter les pratiques des apprentis ? La grande majorité d’entre eux est d’origine populaire et a été amenée à fréquenter l’école plus longuement que les parents. Cependant, ils sont également confrontés au travail : à un travail qui ne peut être associé à un simple stage de quelques semaines ni, non plus, à des petits boulots. Si l’entrée en apprentissage ne supprime pas la croyance en un champ des possibles, il rompt le processus propre à l’école – aux élèves et aux étudiants – qui est de différer la confrontation au travail.
Ce que refusent les apprentis, ce n’est pas le travail mais le déclassement, l’enfermement dans une situation qui ne procure ni autonomie, ni responsabilité, ni promotion, ni intégration dans un collectif, ni non plus de reconnaissance sociale. Situation qu’ils assimilent à la condition du « prolétaire » (usure du corps, rituels de consommation d’alcool, blagues salaces). Cela ne signifiant aucunement que les apprentis rejettent leur héritage social, les emplois d’ouvriers ou d’employés ou encore les pratiques professionnelles telles que les ficelles de métiers, les valeurs autour du travail bien fait ou encore les formes de solidarité ouvrière. Placés dans des situations de travail où ils ont le sentiment d’apprendre un métier, les apprentis reprennent nombre de pratiques propres à celles des salariés établis.
Nous ne pouvons, cependant, pas conclure à une socialisation ouvrière telle qu’elle est définie traditionnellement. Les situations d’apprentissage ne permettent pas de s’identifier aux collectifs de salariés ni d’acquérir une conscience de classe [10]. Aux yeux des apprentis, leur situation et les pratiques développées sont vécues comme provisoires tendant à faire de l’apprentissage un processus d’insertion et non d’intégration. Les apprentis n’intègrent pas, mais rencontrent un milieu social. Cependant, s’ils ne se réfèrent pas aux équipes de travail, ils forment bel et bien un collectif. Ces « collectifs-apprentis », bien qu’éphémères, permettent de contrebalancer l’individualisation des situations d’apprentissage.
Être « Apprentis ! », ce n’est ni la résultante d’une simple inculcation de normes et de valeurs (E. Durkheim 1922/1989) ni, non plus, le « développement d’une certaine représentation du monde » (A. Percheron, 1974). C’est plutôt la production d’un rapport au monde rendue possible par la confrontation à celui-ci. Les pratiques des apprentis sont la résultante de trois temps, un passé, un présent et un devenir, tous trois, mis au service d’une découverte : celle des rapports sociaux et de la division sociale du travail. En ce sens, le procès de socialisation des apprentis est à double face : il est à la fois « producteur d’appartenance et engendrement de séparation » (C. Palloix et P. Zarifian, 1981).
Le processus de désenchantement est donc le produit de la découverte des futures conditions de travail et d’emploi. Découverte progressive qui explique que si, dans un premier temps, les apprentis développent plaisir et zèle au travail, ils mettent en pratique, dans un second temps, des pratiques de freinage, de dérobade et d’opposition. Ce qu’ont acquis les apprentis ce n’est pas tant une formation qu’une socialisation au travail, marquée par l’intégration au sein d’un collectif d’apprentis, consistant simultanément à adopter des pratiques propres à la culture de travail tout en prenant du recul, de la distance avec les traits le plus stigmatisant de la condition ouvrière.
Par voie de conséquence, les objectifs fixés par l’entreprise n’ont pas été atteints. Les apprentis n’ont été dépossédés ni de leurs manières d’être et de faire ni non plus de toute référence à un héritage ouvrier marqué par des pratiques d’opposition. C’est d’ailleurs ce que retiennent les managers de terrain qui dénoncent les effets pervers de l’apprentissage pour les entreprises :
« C’est à se demander ce qu’il fait (le cfa), plus il nous les forme, plus il nous les déforme. Ils (les apprentis) deviennent revendicatifs. Vraiment, je ne comprends pas pourquoi on ne se satisfait pas de ceux qui sont directement recrutés sur le marché. Ce ne serait que bénéfice pour nous. »
Ce que donnent à voir les apprentis, dans une période marquée par la crise et le chômage, c’est une situation tout à la fois tragique et porteuse d’espoir. Tragique, car, si devenir apprenti peut être aujourd’hui considéré comme une réussite, il n’en reste pas moins que le procès d’apprentissage mène moins à l’acquisition d’un métier qu’à celle de « qualités » susceptibles de répondre à un nouvel exercice du contrôle social. Acquisition de qualités qui ne protège ni de la déqualification du travail, ni de situations de déclassement, tout en ne garantissant aucunement une intégration dans les équipes de travail, ni une future promotion professionnelle. Porteuse d’espoir, cependant, si nous comparons les pratiques et plus largement le procès de socialisation des apprentis à ceux des jeunesses populaires telles qu’elles sont décrites par la littérature sociologique. Ce que montrent les apprentis, c’est que l’entrée dans le monde du travail et le désenchantement qui en résulte peuvent s’effectuer sur d’autres modes que celui de la désaffection à l’égard du travail ouvrier, de la soumission, de l’individualisme et de la fascination et/ou de l’identification aux classes moyennes.
Le travail conduit à se confronter bien plus puissamment que ne le permettent l’école ou les petits boulots [11] à sa position et à sa situation objective, et non plus seulement subjective et rêvée.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Burawoy M., 1979, Manufacturing Consent, Chicago, University of Chicago Press, 267 p.
·  Durkheim E., 1922/1989, Éducation et sociologie, Paris, Puf, 130 p.
·  Iazykoff W., Granger Y., 1981, Les Attentes d’un personnel de centre de tri, Paris, Gsci.
·  Kergoat P., 2002, « L’apprentissage dans les grandes entreprises (en France) », Étude de trois cas, Thèse de doctorat en sociologie sous la direction de Lucie Tanguy, Paris x-Nanterre.
·  Kergoat P., 2002, « Le recrutement des apprentis en entreprise publique » in G. Moreau (coordination), Les Patrons, l’État et la formation des jeunes, Paris, La Dispute, pp. 153-164.
·  Naville P., 1972, Temps et techniques. Structure de la vie de travail, Genève, Droz, 234 p.
·  Palloix C., Zarifian P., 1981, De la socialisation, Paris, Maspero.
·  Percheron A., 1974, L’Univers politique des enfants, A. Colin, 253 p.
·  Pialoux M., Beaud S., 1999, Retour sur la condition ouvrière, Paris, Fayard, 468 p.
·  Roy D.-F., 1952, « Quota restriction and goldbricking in a machine shop », American journal of sociology, pp. 427-442.
·  Schwartz O., 2000, « La notion de “classes populaires” », Habilitation à diriger des recherches en sociologie, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, 184 p.
·  Tanguy L., 1998, « Du système éducatif à l’emploi. La formation un bien universel ? », Cahiers français, n° 285, pp. 98-107.
 
NOTES
 
[1]Les données et analyses présentées dans cet article sont issues d’une thèse de doctorat sur l’introduction des formations par apprentissage dans trois grandes entreprises. Celle-ci a été menée sous la direction de Lucie Tanguy, au sein du laboratoire Travail et Mobilités (Paris x-Nanterre).
[2]Sources : Pour 1985, Dossiers statistiques du Travail et de l’Emploi, n° 59, 1990. Pour 2000, Men, direction de la Programmation et du Développement, Repères et références statistiques.
[3]Note méthodologique : Nous avons mené des entretiens approfondis et répétés auprès de 17 apprenti(e)s (de l’entrée en apprentissage à deux ans après à leur formation), ceux-ci mis en regard avec des documents et des données statistiques produits par l’entreprise (reprise, sous Excel, des 323 questionnaires distribués aux apprentis entre 1996 et 1999). Nous avons également effectué de nombreuses observations in situ des différentes situations d’apprentissage, telles que les situations de recrutement, les situations de travail, les situations de formation en entreprise, les situations scolaires ou encore des situations où l’ensemble des acteurs se concerte et évalue le déroulement de la formation.
[4]Sous sa forme initiale : « La vie est un complexe de durées », p. 7.
[5]Chiffrage du processus de sélection des candidats à l’apprentissage (données issues de cfa, 2001)

En unités physiques et en %Nombre de dossiers présentésNombre de candidats présents aux testsNombre de candidats retenus pour l’entretienNombre de candidats sélectionnés (contrats signés)
Candidats762552384160
soit 72,5 %soit 50 %soit 21 %

[6]Quatre grands indicateurs sont ainsi identifiés : « qualités relationnelles », « qualités intellectuelles », « efficacité personnelle », « adaptabilité à l’entreprise ». Puis, pour chaque indicateur, sont proposés des critères. Par exemple, « les qualités relationnelles » renvoient à des critères de « présentation », « d’attitudes dans les relations », de « sociabilité » et d’« adaptabilité ».
[7]Les apprentis, de nationalité française, sont essentiellement des enfants d’ouvriers (47,7 % pour les pères et 12,3 % pour les mères) et d’employés (28,9 % pour les pères et 56 % pour les mères).
[8]46,4 % des apprentis recrutés par l’entreprise ont connu le chômage sur une période s’élevant en moyenne à sept mois.
[9]Ils sont formés aux questions d’acheminement, de manutention, à l’utilisation des nouvelles technologies (comme le « vidéocodage », gestion par ordinateur du courrier refusé par le tri automatique), mais aussi à toutes les activités découlant du tri en amont comme le « dépiautage » (tri selon le format des lettres), le « déliassage » (retirer ce qui retient les lettres les unes aux autres) ou encore le tri manuel. Les apprentis sont divisés en brigades roulant sur 24 heures (certains centres font travailler les apprentis de nuit).
[10]Quand on interroge les apprentis sur la manière dont ils caractérisent leur situation, ils ne font aucune référence à la position sociale des parents. Ils se définissent à travers leur itinéraire composé de cycles scolaires ou d’alternance de périodes de formation, de chômage et de divers emplois précaires, itinéraire qui est présenté comme non-déterminant et donc ouvert sur l’avenir. Seule, et uniquement pour une partie des apprentis, l’inscription géographique apparaît comme un caractère discriminant. Dire que l’on habite « Sarcelles », par exemple, c’est en dire beaucoup plus sur son vécu et ses conditions d’existence qu’il n’y paraît.
[11]Il faudrait à ce sujet observer les luttes et pratiques de résistance apparues depuis quelques années dans la restauration rapide (Pizza Hut, MacDo) ou encore dans la « grande distribution culturelle » (Virgin, Maxi livre).
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Sources : Pour 1985, Dossiers statistiques du Travail et de...
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Sous sa forme initiale : « La vie est un complexe de durées...
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