Travailler
Martin Média

I.S.B.N.2914649274
230 pages

p. 163 à 184
doi: en cours

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Autre regard

n° 10 2003/2

2003 Travailler Autre regard

« Inquiète ton voisin comme toi-même  [1] »

Notes critiques sur Modernité et Holocauste  [2] de Zygmunt Baumann

Gérard Rabinovitch CnrsCerses
Le nazisme demeure, malgré la profusion maintenant des travaux des historiens, un non-pensé de l’Occident. L’auteur commente, ici, la thèse du sociologue Zygmunt Baumann qui inscrit l’extermination des Juifs dans la logique instrumentale de la modernité, via les schèmes de l’action bureaucratique et l’établissement criminel d’un principe « d’ingénierie sociale ». S’il salue la percée bienvenue de cette construction, il en pointe aussi une insuffisance. Il y a dans le nazisme un précipité de destructivités fondamentales, de jouissances thanatophiles, dont la thèse de Baumann ne parvient pas à rendre compte.Mots-clés : Zygmunt Baumann, nazisme, modernité, gangsters. Nazism continues to be, despite the current profusion of historians works, an un-idea of the Western world. The author here comments on sociologist Zygmunt Baumann’s thesis who ascribes the extermination of the Jews to the instrumental logic of modernity, through the schemes of bureaucratic action and through a principle of « social engineering ». Whereas he greets the welcome breakthrough of such a construction, he also points out an insufficiency. Nazism contains a precipitate of fundamental destructiveness, of thanatophilic pleasures, that Baumann’s thesis fails to incorporate.Keywords : Zygmunt Baumann, Nazism, modernity, gangsters. El nazismo sigue siendo, a pesar de la abundancia actual de trabajos de historiadores, un no-pensamiento de Occidente. El autor comenta la tesis del sociólogo Zygmunt Baumann, que inscribe la exterminación de los Judíos en la lógica instrumental de la modernidad, a través de los esquemas de la acción burocrática y del establecimiento criminal de un principio de « ingeniería social ». El autor acoge favorablemente dicha construcción, no obstante señala una insuficiencia. El nazismo posee una precipitación de destructividades fundamentales, de propiedades de tanatofilia, que la tesis de Baumann no logra incorporar.Palabras claves : Zygmunt Baumann, nazismo, modernidad, gánsters.
Il n’y a pas d’Histoire, l’humain
ne s’accroît pas en l’homme.
Vassili Grossmann.
La terre pleinement éclairée
rayonne d’un désastre triomphant.
Max Horkheimer et Theodor W. Adorno.
Le nazisme demeure, malgré la profusion maintenant des travaux des historiens, un non-pensé de l’Occident. L’auteur commente, ici, la thèse du sociologue Zygmunt Baumann, qui inscrit l’extermination des Juifs dans la logique instrumentale de la modernité, via les schèmes de l’action bureaucratique et l’établissement criminel d’un principe d’« ingénierie sociale ». S’il salue la percée bienvenue de cette construction, il en pointe aussi une insuffisance. Il y a dans le nazisme un précipité de destructivités fondamentales, de jouissances thanatophiles, dont la thèse de Baumann ne parvient pas à rendre compte.
1. Un spectre hante la modernité. Il y a fait sidération par ses conséquences épouvantables et ses dommages durables dans la culture, sous formes de disséminations variées. Ni Tocqueville, ni Quinet, ni aucun des analyseurs de par le monde de la démocratie moderne naissante, ni même le plus clinicien d’entre eux, Ostrogorski [3], n’avaient, du fond de leur scepticisme ou au bout de leur désenchantement – dans leurs pronostics, mises en garde et avertissements –, anticipé l’hypothèse d’un tel mauvais coup de l’homme fait à l’Homme.
Ce Gespenst, encore essentiellement non déchiffré, malgré l’abondante littérature historique produite maintenant sur son événement, malgré le fourmillement des tentatives interprétatives pour l’attraper, a un nom : nazisme. Et un objet « culturel » culminant : les chambres à gaz.
L’effet de stupéfaction et d’effroi qu’a produit la découverte de l’ampleur des crimes nazis – « C’est la première fois que l’homme donne des leçons à l’enfer », en a dit André Malraux –, a déclenché dans son immédiat après-coup une sorte d’inattention volontaire à l’alerte générale des récits des déportés survivants [4]. Portefaix exténués d’une « expérience » sans précédent.
Mais, simultanément, il l’a fait entrer, directement, dans l’espace public comme référence indépassable de l’abjection, dans la rhétorique insane des slogans et les outrances de l’invective politique. Il a saturé de ces bruits, en caressant la propension de l’espace public à se satisfaire de simplifications abusives, le silence du « temps sans phrase », selon l’expression de Patrice Loraux [5], nécessaire au travail métabolique de la pensée et de la culture.
De lui, l’assertion d’Hannah Arendt, dans le Système totalitaire, selon laquelle « le nazisme comme idéologie avait été “réalisé” de façon si complète que son contenu avait cessé d’exister comme un ensemble de doctrines autonomes », semble pécher pour une fois par optimisme. Mieux vaudrait, en guise d’avertissement, retenir – comme indicateur de route – le commentaire de Pierre Legendre : « Le nazisme a constitué pour l’Occident une échéance historique et un épisode de déstructuration dont les sociétés contemporaines demeurent tributaires [6]. » Il retrouve là cette remarque que fit Karl Jaspers, au sortir de la guerre, après la défaite militaire et l’effondrement du régime nazi : « C’est en Allemagne que se produisit l’explosion de tout ce qui était en train de se développer dans tout le monde occidental sous la forme d’une crise de l’esprit, de la foi. »
2. Depuis, les propositions d’interprétation du nazisme, intuitives ou précipitées, idéologiques ou analytiques, se sont multipliées [7]. Elles ont précédé, accompagné ou suivi, les travaux des historiens qui en ont fait leur champ de travail. Pour beaucoup d’entre elles, elles n’ont pas échappé à la capture d’un face-à-face politique rivé entre théories d’obédience marxiste et interprétations non-marxistes. Échos ségrégatifs de l’« Idéologie des blocs », avatars de la « pensée en étiquettes », selon l’expression de Max Horkheimer et Théodor Adorno.
À leurs radicalités débiles et caricaturales, on trouve d’un côté le rapport de Dimitrov au viie Congrès du Komintern (1935) qui absorbe le nazisme dans le fascisme et fait de ce dernier « la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins et les plus impérialistes du capital financier ». Et, de l’autre, le « nÅ“ud causal » d’Ernst Nolte [8], qui construit le nazisme comme une sorte de dommage collatéral du bolchévisme, dont il serait le simple réactif. Et dans la foulée fait de l’extermination des Juifs une seule erreur de perspective de Hitler. Réplique, ici, réactionnaire tardive et pas moins vulgaire, aux prescriptions du « pensé de bois » kominternien. Notons – en passant – qu’Ernst Nolte se dévoile dans un lapsus peu repéré par ses commentateurs et commensaux, lorsqu’il date du 8 mai 1945, et non de janvier 1933, la « catastrophe nationale » de l’Allemagne…
3. Mais ce qui doit retenir principalement l’attention, c’est ce qu’ont en commun toutes les tentatives d’interprétation du nazisme. Aussi contrastées, divergentes, et peu synthétisables, qu’elles paraissent. Elles partagent essentiellement d’être mortifiées, quant à leur fond, par le déchirement du rêve éveillé du Progrès ; dont l’épouvante nazie des camps d’extermination constitue l’« accident révélateur [9] ». Et si elles ont chacune, pour objectif explicite, de fournir une explication qui tienne du nazisme, elles ont, pour visée fondamentale implicite, de réduire, mesuré à l’idéalisme prégnant des Lumières, le fracas de l’aporie barbare dans la modernité.
Car c’est bien là l’objet de la sidération. Densifiée à proportion des crimes commis. La Barbarie se signale dorénavant comme une possibilité de la modernité. Au onzième coup du midi de l’Occident s’étendit une nuit sans fond.
4. Longtemps le monde du progrès s’était couché de bonne heure. Tout le xixe siècle avait vu s’échafauder un ensemble d’appareillages de concepts politiques, d’utopies hygiéniques, de méthodologies scientifiques, d’ouvertures de champs de connaissances, se justifiant sui generis de contribuer au « bonheur » de l’Humanité. Ils avaient fait du Savoir et de la Technique les vecteurs du progrès social et les alliés de l’émancipation citoyenne et démocratique. L’effectivité du nazisme est venue démentir, en la percutant, cette illusion. Rien de l’appétit prédateur et des pulsions destructrices qui travaillent l’humanité n’avait été jugulé. Au contraire, il convient de constater avec Max Horkheimer que « si les hommes ne deviennent pas meilleurs avec l’accroissement des facultés apportées par le Savoir, cela ignifie alors qu’ils deviennent pires ».
En 1938, en une manière d’indication testamentaire, comme une missive lancée vers l’avenir, Sigmund Freud, nous pointait, déjà, dans L’Homme Moïse et la religion monothéiste, cette déconvenue : « Nous vivons un temps particulièrement curieux. Nous découvrons avec surprise que le progrès a conclu un pacte avec la Barbarie. »
Prendre en compte l’incontournable événement du nazisme ne laisse pas d’autres alternatives qu’un dilemme : faire ou ne pas faire le deuil des candeurs étiologiques, ossatures de vent, sur lesquelles s’est construite la modernité occidentale.
5. « Je pris conscience du fait que l’holocauste était non seulement un événement sinistre et terrifiant, mais difficile à appréhender en termes habituels, “ordinaires”. Cet événement avait été rédigé dans son propre code et il fallait tout d’abord briser ce code avant de le rendre compréhensible » (p. 10), témoigne Zigmunt Bauman dans la préface à son Modernité et Holocauste. L’essai n’a pas pour objectif d’élucider l’obscurité nazie, mais de s’attaquer à ce qui en fut la caractéristique criminelle emblématique : l’« industrialisation » du meurtre de masse. Se démarquant des diverses contorsions sédatives, ne visant qu’à recouvrir la béance du sens et l’effondrement des tranquillités qui s’étaient produites là, en Occident, Bauman n’esquive pas la question de l’intersection de la modernité à l’effectivité de l’« holocauste [10] ».
Pour ce faire, il n’en passe pas par une des grilles de lecture patrimoniales des sciences sociales, mais programme d’en « casser le code ». C’est que Bauman, sociologue, doit constater, dans son incisif chapitre d’ouverture sur « la sociologie après l’holocauste » que ce dernier aurait « davantage à dire sur l’état de la sociologie que la sociologie, dans son état actuel, n’est capable d’enrichir notre connaissance de l’holocauste [11] » (p. 24). Ce déplacement est une rupture cognitive assumée, qui n’escamote pas et enregistre la cassure que cet événement a inscrite dans l’entendement commun frappé de stupeur par l’énormité d’Auschwitz. Ce renversement de perspective s’est imposé à lui comme un impératif obligé. Il s’est affirmé comme la condition indispensable, en amorce fondatrice, pour entreprendre le décryptage qu’il nous propose.
Observons, en passant, que c’est là un impératif général. Car ce qui vaut pour les sciences sociales vaut de même pour les diverses tentatives d’interprétations théologiques de l’extermination. Elles ne discernent pas mieux, elles-mêmes tout à leurs rattrapages d’un sens antérieur, qu’il n’y a plus de place pour une interprétation métaphysique de l’holocauste. Puisque c’est celui-ci qui dorénavant interprète en négatif l’état de la civilisation en Occident [12], et les promesses eschatologiques qui alimentaient son Idéal.
6. « L’holocauste fut la rencontre unique entre les vielles tensions que la modernité a toujours ignorées, dédaignées ou échoué à résoudre, et les puissants instruments de l’action rationnelle et efficace auxquels l’évolution moderne a donné le jour » (p. 20), telle est la thèse affichée et soutenue par Zigmunt Bauman.
Au chapitre des « vieilles tensions », en leur nÅ“ud, l’auteur place l’antisémitisme. Et à celui de l’« action rationnelle » : le schéma culturel, enkysté en conséquences mentales, de l’« esprit de la rationalité instrumentale ».
7. Sur l’antisémitisme, Bauman ne nous apprend rien de neuf. Hormis la formulation du concept de « catégorie prismatique », plus à même selon lui d’illustrer la situation des Juifs comme groupe, en remplacement de celui, marxisant, de « classe mobile [13] ». « Pour les vivants, le Juif est un mort ; pour les autochtones un étranger ; pour les pauvres un millionnaire ; pour les patriotes un apatride », reprend-il de Jäckel [14]. Liste au mécanisme ouvert, qui n’a cessé de s’allonger. Trouvaille socio-politique intéressante, mais tardive et limitée. Sa lecture, trop de coupe sociologique, manquant ce que la théorie littéraire (Steiner), la philosophie (de Heschel à Lévinas) et la psychanalyse (de Freud à Lacan) ont pu creuser et initier sur ce sujet. Du moins ne passe-il pas à côté des polymorphies de l’antisémitisme à la fois innombrables et invariables. Et aussi prend-il note de cette longue Psyché antijuive, bien synthétisée par lui, qui se perpétue à travers les ressentiments des projections sociales, les « kits » de stéréotypes, et les perpétuations de fantasmes accusateurs, qui demeurent enclavés et fossilisés telle une « chambre secrète » dans les schèmes culturels de l’Occident.
Mais c’est moins, pour Bauman, à fin de déceler dans l’antisémitisme, et d’y interroger le feu d’une haine itérative qui trouve dans le Juif le vulnérable objet de sa joie mauvaise [15], que pour y déchiffrer les « phobies antimodernistes » qui « allaient pouvoir se décharger par des voies et sous des formes que seule la modernité était capable d’engendrer » (p. 88). C’est moins pour interroger les conditions téléologiques du Désir de l’Occident et la place de « mauvais objet », faite à la part d’origine hébraïque dans son dispositif [16], que pour établir le racisme comme modalité de la mentalité moderne. « Confondre l’hétérophobie et le crime organisé du type holocauste, écrit Bauman, est à la fois source d’erreur et potentiellement dangereux, car cela revient à détourner l’attention des véritables causes du désastre qui sont, elles, ancrées dans certains aspects de la mentalité moderne et dans l’organisation moderne. » (P. 142.) Car le sujet de Bauman, c’est la modernité dont l’holocauste est le « test » : « La civilisation moderne n’a pas été la condition suffisante de l’holocauste, mais elle en a été la condition nécessaire. Sans elle l’holocauste serait inimaginable. » (P. 40.)
8. Donc, ce que se propose d’établir Bauman, c’est l’idéographie moderne qui a concouru à la réalisation criminelle de l’holocauste.
« Le composé meurtrier était fait d’un mélange d’ambition typiquement moderne visant à redessiner et à reconstruire la société, et d’une concentration typiquement moderne de pouvoir, de ressources et de compétences administratives. » (P. 135.)
À son premier cercle, il désigne la charpente du « crime de bureau ». Le maillage administratif de la gestion de l’holocauste par les dispositifs bureaucratiques. « Il ne s’agissait que de planifier soigneusement, de concevoir une technologie, et un équipement technique approprié, d’établir un budget, de calculer et de mobiliser les ressources nécessaires, en somme une affaire de banale routine bureaucratique. » Au confort du « crime de bureau », il repère la « médiation de l’action ». Un des traits les plus saillants et les plus originaux de la société moderne, selon John Lachs, c’est que l’intermédiation a pour effet de cacher les conséquences de l’action au regard de l’acteur. Et si celui-ci n’est pas en contact avec ses actes, « même le meilleur des hommes se meut dans un vide moral » (p. 58). Cette mise à distance, cette façon de « tuer le mandarin », permettait avantageusement, dans l’entreprise exterminatrice, de « surmonter » ce que Hannah Arendt concevait comme le problème le plus ardu de ses instigateurs : « La pitié animale que ressentent les individus normaux au spectacle de la souffrance physique [17]. » Elle en réduit déjà considérablement le nombre de ses acteurs de « proximité ». Quant à la médiation de l’action, elle est un effet de la division hiérarchique et fonctionnelle du travail. La décomposition en tâches fonctionnelles à finalités multiples permettant l’exécution d’opérations par des agents indifférents [18], n’ayant aucune connaissance de la nature réelle de la tâche en question. Toute possibilité d’évaluation morale se trouvant ainsi court-circuitée dans cette séparation fonctionnelle des opérations, il en résulte, souligne Bauman, une substitution de la responsabilité technique à la responsabilité morale. « Ce qui importe, c’est de savoir si la tâche a été exécutée selon la meilleure méthode technologique disponible, et si elle est rentable » (p. 167), quant à ses buts.
À son second cercle, Bauman identifie une prédominance tendancielle de « l’ingénierie sociale ». Usant d’une image incertaine : l’« État jardinier moderne », « qui considère la société qu’il gouverne comme un objet à cultiver et à débarrasser de ses mauvaises herbes » (p. 39). Le racisme et l’« hygiénisme politique » constituent les principaux opérateurs instrumentaux et instaurateurs de cette « ingénierie sociale ».
Ils trouvent leurs fondements dans les réaménagements idéels de la modernité, et la substitution du discours de la science aux précédentes ressources de réflexions normatives que constituaient la religion et l’éthique. « Du fait que la religion et l’éthique étaient impuissantes à légitimer rationnellement leurs exigences par rapport à la conduite humaine, elles se trouvèrent irrémédiablement condamnées et leur autorité bafouée. Comme les valeurs et les normes avaient été proclamées définitivement et irrémédiablement subjectives, l’instrumentalisme demeurait le seul secteur où la recherche de l’excellence était possible. La science se voulait dépourvue de valeurs et s’enorgueillissait de l’être. Elle se servit des pressions institutionnelles et de la raillerie pour faire taire ceux qui prêchaient la moralité. » (P. 182.) Par ailleurs, Bauman ne manque pas de relever combien le racisme et l’« hygiénisme politique » s’accréditent à la montée en puissances référentielles des « sciences de la nature et de la vie », biologie et médecine, au cours du xixe siècle. Soit en office de métaphores organicistes [19] soit en service de réservoirs lexicaux [20].
C’est ainsi, d’une part, que le racisme se construit, selon Bauman, en substitut « rationnel » aux ségrégations juridiques prémodernes, sur la base des modèles des attributs héréditaires. « À l’époque prémoderne, les Juifs étaient une caste parmi d’autres, un rang parmi d’autres, un état parmi d’autres. Leur spécificité n’était pas une question épineuse et les pratiques ségrégationnistes habituelles et quasi spontanées empêchaient qu’elle en devînt une. Avec l’avènement de la modernité, leur séparation en fut une. Comme toutes les autres composantes de la société, celle-ci devait désormais être fabriquée, élaborée, argumentée de façon rationnelle, conçue, administrée et contrôlée selon un mode technologique. » (P. 105.)
Mais le racisme vient ajouter un tour supplémentaire aux stratégies d’éloignement des ségrégations antérieures. Son « biologisme » organise l’accent d’irréversibilité et d’incurabilité de l’altérité de l’« autre ». « Le racisme se distingue par une pratique dont il fait partie et qu’il rationalise : une pratique qui combine les stratégies d’architecture et de jardinage avec celles de la médecine pour servir à l’élaboration d’un ordre social artificiel, et cela en éliminant les éléments de la réalité présente qui ne coïncident pas avec la réalité parfaite imaginée et ne peuvent être modifiés pour y parvenir. » (P. 117.)
C’est ainsi, d’autre part, que l’« hygiénisme politique », comme ne manque pas de le relever Bauman, s’approvisionne, pour le jargon de son pathos criminel, aux sémantiques pastoriennes. « Le langage et la rhétorique de Hitler regorgeaient d’images de maladie, d’infection, de contagion, de putréfaction et de pestilence. Il comparait le christianisme et le bolchévisme à la syphilis ou à la peste, il parlait des Juifs comme s’ils étaient des bacilles, des germes de décomposition ou de la vermine. » (P. 125.) « Les exécutants de la volonté de Hitler parlaient de l’extermination des Juifs comme de “guérison” de l’Europe, d’“autonettoyage”, et de “nettoyage de la souillure juive”. » (P. 126.) Avec pertinence, Bauman souligne le lien, rarement pris en compte, entre les projets eugénistes et euthanasiques du pouvoir nazi, « programme T4 » d’« élimination » des handicapés mentaux, grabataires, etc., tentatives bricolées d’eugénisme « positif » du Lebensborn, et la politique d’extermination. Unis sous un même maillage sémantique meurtrier, réunis par le transfert, pour l’extermination, des procédures (gazages) et des compétences (médecins ss) acquises lors du « programme T4 ».
C’est donc à la confluence affine de l’« ingénierie sociale », comme principe politique sous-jacent de la modernité, et dans l’institution du quadrillage routinier de la bureaucratie, comme pratique gestionnaire moderne du sociétal, que Bauman établit la possibilité réalisée de l’holocauste. Mais c’est encore parce que toutes deux sont filles de l’« esprit de la rationalité instrumentale ». « Les règles de la rationalité instrumentale sont singulièrement incapables d’empêcher de tels phénomènes. » (P. 46.) « Il n’y a rien dans les règles de la rationalité instrumentale qui disqualifie les méthodes d’ingénierie sociale façon holocauste comme étant impropres et irrationnelles. » (P. 47.) La raison instrumentale comporte sui generis les mécanismes de liquidation des empathies et de la déresponsabilisation morale de chaque sujet. « En vérité, l’histoire de l’organisation de l’holocauste pourrait devenir un manuel de gestion scientifique. » (P. 244.) C’est ainsi que Bauman peut affirmer que « l’holocauste ne fut pas le débordement irrationnel des résidus persistants d’une barbarie prémoderne. Il était le résident légitime de la maison modernité et n’aurait été vraiment chez lui nulle part ailleurs » (P. 46). « Il ne s’ensuit pas que la modernité constitue un holocauste. L’holocauste est un sous-produit du penchant moderne pour un monde totalement planifié et totalement maîtrisé, quand ce penchant échappe à tout contrôle et devient fou. » (P. 159.)
9. Beaucoup d’autres traits du nazisme, non liés à la réalisation de la politique d’extermination, que Bauman n’évoque pas, pourraient encore être accrochés à la transversale de sa thèse et venir l’étayer. Tout ce que l’historien américain Jeffrey Herf a nommé de son côté le « modernisme réactionnaire [21] » et qui fait le sujet du livre de Peter Reichel La Fascination du nazisme [22]. L’organisation des loisirs ouvriers par la « communauté nationale socialiste “La Force par la joie” ». La domestication des masses par l’industrie médiatique des plaisirs narcosants (radio, cinéma, etc.), orchestrée par Goebbels. Les réformes sanitaires de la lutte nazie contre le cancer [23]. Jusqu’à l’antisémitisme lui-même, cÅ“ur théologico-politique du nazisme, mais aussi instrument de déstructuration des valeurs normatives de l’Occident christianisé. « Les peuples qui livrent leurs Juifs abandonnent avec eux leur façon de vivre déterminée par le faux idéal enjuivé de liberté qu’ils avaient auparavant », déclarait le docteur Bost, chef ss, le 27 juillet 1942. Et instrumentalisé comme moyen assurant les complaisances et les complicités par-delà les frontières du Reich, outils de son emprise. C’est bien ce qu’observait Hannah Arendt lorsqu’elle notait que l’antisémitisme nazi n’avait jamais été une question de nationalisme extrême, mais avait fonctionné dès le départ comme une internationale.
Néanmoins en faisant de « la révolution nazie » « un seul exercice d’ingénierie sociale » à une échelle grandiose, dont la « souche » raciale « était le maillon fondamental de la chaîne des manipulations » (p. 119), il reconduit la confusion politico-historique d’après-guerre entre la figure du Léviathan et celle du Behemoth. Entre la figure de l’« État total coercitif » et celle du « Chaos intégral », du désordre mortel de l’absence de Loi. Une distinction d’héritage hobbesien. Confusion dont la pensée contemporaine du politique reste tributaire et empêtrée. Et qu’il prolonge en continuant de construire le pouvoir nazi en Léviathan.
C’est qu’il néglige, pour la commodité d’établissement de sa thèse méritoirement incommode, de nombreux aspects du nazisme en actes. À commencer par la technique nazie du pouvoir et ses mÅ“urs politiques. L’intimidation, la corruption, le chantage, la duperie, le racket, la compromission, la falsification, l’assassinat, en sont les standards combinés. Ainsi néglige-t-il, par exemple, la corruption ouvertement encouragée, liée à « l’aryanisation » des biens des Juifs et aux spoliations. Elle faisait des bénéficiaires compromis (depuis le chef d’entreprise ou le financier jusqu’à la soldatesque et à l’ensemble des corps intermédiaires, fonctionnaires, percepteurs, qui touchaient une part du butin redistribué) un agglomérat de complices. « La corruption sans borne des fonctionnaires du régime, particulièrement en relation avec l’expropriation de Juifs », observe Hans Mommsen, « a contribué à raréfier la critique de la déportation et de l’extermination [24]. » Ainsi omet-il encore que « l’État national-socialiste était en réalité pluraliste, en un sens funeste du terme. La volonté politique s’y formait à travers la concurrence sauvage des lobbies sociaux les plus puissants » (Théodor Adorno). Ce qu’avait analysé minutieusement et magistralement Franz Neumann dans son Behemoth, structure et pratique du national socialisme [25]. Ainsi semble-t-il ignorer aussi comment l’autodestructrice « poursuite infinie du pouvoir politique » a entraîné la destruction de l’économie allemande remarquablement étudiée par T. W. Mason [26].
Ne serait-ce qu’avec ces aspects, déjà, s’indique la nécessité de nuancer l’intégralisme de la construction de Bauman. Il y a dans le nazisme une destructivité fondamentale en action, à écouter, qui, sans disqualifier ce qu’il rapporte, demande, pour le moins, de lui être articulé.
Le projet de Bauman, de « casser le code » de l’holocauste, est un dérangement fructueux. Il en est d’autres pas moins indispensables. Lever l’hypothèque de la méprise entre Léviathan et Behemoth [27]. Méprise engluée dans la notion trop générique maintenant de « totalitarisme ». Délivrer la notion de Barbarie de sa connotation, jusque chez Bauman, de prémoderne, d’archaïque. Pour la reconfigurer : « non involutive », « trans-historique [28] ».
Mais, surtout, ces aspects non moins fondamentaux du nazisme suggèrent, plus gravement, la non moindre pertinence d’une approche inversée à celle de Bauman. Que ce n’est peut-être pas par l’holocauste que l’on décrypte le nazisme. Que ce serait plutôt par le déchiffrage du chiffre criminel du nazisme que l’on accèderait à l’holocauste.
Pour dessiner le cadre idéographique de l’holocauste, Bauman loupe son acteur crucial : le nazisme comme constellation de passions criminelles. La première conséquence de ce défaut consiste à ériger Eichmann en figure emblématique de l’esprit nazi [29].
Ouvrir la « boîte noire » du nazisme passe par la prise en compte de sa réalité humaine. Fût-elle aussi abominable que celle-là. Or, la réalité humaine n’est pas seulement le fait de l’organisation sociale, mais aussi un rapport subjectif et l’expression de schèmes culturels conservés en schèmes mentaux.
10. « La psychanalyse est habituée à deviner des choses secrètes et cachées à partir de traits sous-estimés ou dont on ne tient pas compte, à partir du rebut – du “refusé” – de l’observation », a dit un jour Freud.
Dans le pas de cette démarche, identifier le Trait barbare qui hante la modernité nous invite aussi à fixer notre attention sur les figures de l’agressivité nazie. On y discerne alors un chiffre criminel, qui ne lui est pas exclusif, mais que le nazisme a porté à son paroxysme. En l’installant dans le politique et au service duquel il a mis l’appareil d’État, et l’ensemble des dispositifs de régulation technico-moderne et administratif dont il s’est emparé, pour en faire ces instruments du meurtre à flux tendu. Tels que Bauman nous invite à les reconnaître.
Ce chiffre criminel, au moins un l’avait d’emblée identifié, de façon non-métaphorique mais littérale, il s’agit de Bertold Brecht dans La Résistible ascension d’Arturo Ui, Å“uvre souvent saluée pour sa performance d’agit-prop, mais insuffisamment pour son effet de vérité. Au moins un autre l’avait confirmé, au-delà du possible, et ce, avant la guerre, par la fréquentation qu’il avait eu un moment des nazis, sans qu’il fusse entendu à temps, il s’agit de Hermann Rauchning dont le témoignage Hitler m’a dit et l’essai La Révolution du nihilisme demeurent des sources de première importance, au demeurant escamotées avec constance à proportion de cette importance.
Mais, de fait, nous en recevons l’indication chez de nombreux auteurs et témoins de références : Robert Antelme, Primo Levi, Hermann Langbein, Eugen Kogon, Golo Mann, Franz Neumann, Joseph Kessel, Siegfried Kracauer, Douglas Sirk, Klauss Mann, Ernst Bloch, Léo Strauss, etc. Chacun n’ayant pas manqué de comparer, formellement ou indirectement, les nazis à des gangsters.
Il n’est pas déraisonnable de les créditer. De ne pas balayer une intuition jamais dépliée – mais répétée – et issue de l’expérience vécue, en les rangeant au rayon des analogies formelles ou polémiques.
Au contraire, il convient de les prendre au sérieux, de passer de leurs intuitions au travail scientifique d’identification des éventuelles homologies structurales entre modus operandi, « conduites de vie », et savoir-_ faire spécifiques de la pègre et des nazis.
11. Ce Chiffre criminel du nazisme, on ne l’atteint pas par l’histoire des idées, ou une sociologie de la culture, mais par une anthropologie clinique des mÅ“urs au sens que donnent à celles-ci W.-G. Sumner et V. Hartman [30]. Il nous mène du côté de la subculture mafieuse.
Les sociologues et les anthropologues, amenés à travailler sur la subculture de la Mafia traditionnelle (Pino Arlacchi, Hermann Hess, Anton Blok, Francis Ianni, pour ne citer que ceux-là) lui ont identifié des traits, motifs à interrogations.
À ne retenir que ce que nous apprennent les travaux de Pino Arlacchi [31] sur la subculture mafieuse : les règles de courage, de ruse, de férocités, de pratiques du vol et de la fraude, la conception réelle de l’« honneur », fondée sur l’aptitude à la violence homicide, la pratique systématique du double discours, de la tromperie, l’impératif de subordination, le statut des femmes, la guerre de « tous contre tous », la libre disposition sadique sur les faibles et les sans-défenses, la crânerie, la hiérarchie fondée sur la prédominance du plus fort, du plus agressif, du plus rusé, nous en trouvons les homologues dans la Schwarze Korps et la Schutz Saffel. « Dans les châteaux de mon ordre grandira une jeunesse qui terrorisera le monde. Je veux une jeunesse violente, despotique, sans peur, cruelle… », confiait Hitler à Hermann Rauschning (cf. Hitler m’a dit).
Ou encore, de la section werewolf (loup-garou), de la ss, spécialisée dans le terrorisme et l’assassinat individuel, il exigeait : « Vous devez être indifférents à la douleur. Vous ne devez connaître ni tendresse ni pitié. Je veux voir dans les yeux d’un jeune homme impitoyable la lueur d’orgueil et d’indépendance que je lis dans le regard d’une bête de proie [32]. »
12. Être membre de l’« Honorable société » signifie être un homme valeureux et fier, méprisant le risque, décidé à tout, sans scrupule aucun. L’usage de la violence homicide est indispensable à l’« homme d’honneur ». Elle est même son critère d’initiation. Une accusation pour coups et blessures signifie qu’un jeune homme d’honneur s’est distingué par son arrogance et sa crânerie. Et plus le délit sera grave, plus haute sera la considération du groupe. L’agressivité et la violence y sont toujours sanctionnées positivement. La victoire obtenue par tous les moyens dans la lutte pour la suprématie décide seule du pouvoir mafioso. Les critères de sélection de l’élite maffieuse sont basés sur le principe de la rivalité sans merci. Un niveau élevé d’agressivité, de solidité des nerfs, d’intelligence, de férocité, de capacité de prendre rapidement des décisions, est la condition nécessaire pour diriger une coterie. D’où que le principe absolu de subordination est son seul temporaire garant.
Il s’ensuit évidemment que toutes les vies n’ont pas la même valeur. La vie des uns vaut moins que la vie des autres. Certains hommes peuvent donc être tués sans que cela ne soit un acte condamnable. Le corollaire est : « Que la bonté feinte, la condescendance, la gentillesse, comme pièges insoupçonnés et mortels pour les “récalcitrants”, les “infâmes”, les “indignes”, sont le propre de la “relation” avec les hommes communs et les ennemis. » Constatation similaire faite par Varlam Chalamov, écrivain du Goulag, à propos de la pègre, dans ses Essais sur le monde du crime : « Le mensonge, la fausseté, la provocation à l’encontre du cave – quand bien même on lui devrait la vie – tout cela est non seulement dans l’ordre des choses, mais c’est même un titre de gloire, une loi de la pègre. »
Ce défoulement héroïsé de l’agressivité, de la cruauté, du mensonge, de la perfidie, comme « être au monde » est identique, quasiment termes à termes, à celui de l’héroïsation du « surhomme » tel que le nazisme le présente. Cette héroïsation est au centre des propos de Hitler, de Goebbels, de Himmler, etc. C’est celle de la ss comme garde prétorienne, en qualité de corps d’élite et en fonction de « noyau » de l’« Ordre nouveau ». La ss n’est pas un appendice périphérique du pouvoir nazi, chargé des basses besognes, tel que le pouvoir politique classique peut parfois faire usage de malfrats, dans les zones grises de son exercice. La ss est au centre du système nazi de la domination. Ce qui est cohérent avec les principes de sélection et de promotion des élites et des dirigeants du nazisme et de leur propre « être au monde ».
Cette manière d’« être au monde », cet état de conjuration permanente, comme le comprend Rauchning, n’est pas antinomique avec des principes de répression de comportements non-conformes. Ainsi la mafia traditionnelle combattra les voleurs, les bandits, les vagabonds, les homosexuels, de même que les nazis les déporteront. Tout en en faisant, si besoin, dans la cité pour la Mafia, et dans les camps pour les nazis des auxiliaires. Ce ne sont évidemment pas le vol, l’assassinat ou l’asocialité qui sont condamnés alors. Mais leur insubordination au pouvoir des coteries mafieuses ou des « seigneuries nazies ».
N’est-ce pas encore une manifestation de cette héroïsation de la violence comme « être au monde » que la violence très particulière du langage nazi : péjoration, calomnies, insultes, dénigrements, invectives, menaces. Tout comme son ironie cruelle comme posture jubilatoire : les camps de concentration, dont Eugène Kogon [33] nous rapporte un sobriquet nazi Konzerlager pour les désigner, l’inscription Arbeit macht Frei au fronton d’Auschwitz, l’orchestre qui accompagnait l’arrivée des déportés, les déportés désignés sous les vocables chosifiants de stuck (pièces), figuren (poupées), Schmattès (chiffons), le chien Barry à Sobibor entraîné à mutiler les détenus et dénommé « homme » : « “Homme” déchire ce chien. » Voire peut-être les euphémismes de son langage codé : « solution finale », « éclusage », « désinsectisation «, « évacuation », « traitement spécial », dans lesquelles on a cru entendre jusqu’à aujourd’hui qu’une opération de dissimulation. Et sûrement sonne comme aussi un ricanement le boyau vers les chambres à gaz, baptisé « chemin du ciel », et celles-ci appelées « salle de douches ».
« Le rire de Hitler, avait rapporté Hermann Rauschning, n’est guère autre chose qu’une forme de l’insulte et du mépris. » Ce qui est conforme avec cette déclaration de principe hitlérienne : « La conscience est une invention judaïque, c’est, comme la circoncision, une mutilation de l’homme »…
13. Sur le chemin de l’identification du chiffre criminel, dans sa permanence dans les pratiques mafieuses et nazies, il faudrait risquer de se demander si la volonté de faire disparaître, d’effacer les cadavres des assassinés dans les camps, relève de la seule « industrialisation de la mort », ou bien si elle fait aussi écho dans sa possibilité même à la signification que donnent à cette volonté les mafiosi et la pègre lorsqu’ils procèdent de la même façon : un signe ultime d’injures et de mépris. Et encore, si les dispositifs de neutralisation, de sidération, employés par les nazis pour déporter les Juifs et les amener jusqu’aux chambres à gaz ne sont pas les équivalents à grande échelle pour apaiser et tranquilliser la victime déjà condamnée, afin de l’exécuter avec plus de sécurité, sans engendrer de soupçons chez elle, ni dans l’opinion publique, que pratiquent couramment les maffiosi. Rapport d’un Einsatzgruppen (daté du 3 nov. 1941) : « Trente mille Juifs se sont rassemblés (à la suite d’un appel) et grâce à une organisation extrêmement bien conçue, ils n’ont cessé de croire en leur prochaine réinstallation jusqu’au moment de leur exécution. »
14. Le fatras idéologique nazi jouant de la suggestion et de l’irrationnel, sa « vision du monde », mélange d’occultisme, de mythes païens, de millénarisme politique, de sémantiques paysannes et de lexiques pastoriens, si Bauman y relève des opérateurs sémantiques de l’« ingénierie sociale », il n’en fait pas uniquement une doctrine aux conséquences criminelles. Mais l’habillage sémantique et narratif d’une intention criminelle première. La doctrine nazie ramasse et juxtapose un agrégat d’énoncés puisés dans les productions du xixe siècle et dans des schèmes mentaux constitutifs du « paysan-bourgeois [34] » qui donne ses marques idéologiques à une conjuration et à l’opportunisme nihiliste qui l’accompagnent. Ces sémantiques ont constitué autant des véhicules de propagation sociétale que les « habits d’emprunt » nécessaires pour que les « jouissances » ne sortissent pas nues.
La technique nazie du pouvoir, ses mÅ“urs politiques, sont éclairantes. Ils ont constitué le modus operandi avec lequel les nazis tout à la fois ont assuré leur domination, stupéfié les masses, dérouté leurs adversaires, sidéré leurs victimes. Le gangstérisme des nazis, maintes fois évoqué par les témoignages, n’est pas une métaphore grandiloquente et excessive, mais sa marque mentale. Il n’est pas moins au cÅ“ur de la réalisation effective de l’holocauste.
On entrevoit la vacuité du débat d’école opposant les historiens « fonctionnalistes » aux historiens « intentionnalistes » : savoir si les nazis avaient l’intention « par principe » d’exterminer les Juifs ou si l’objectif de l’extermination est apparu en « cours de route », comme une direction unique née des conditions de la guerre. L’interrogation a émergé de ce qui a semblé être une rationalisation technique progressive des méthodes et des moyens mis en Å“uvre pour la réalisation de l’Endlösung (la « solution finale »).
Ici, Bauman est amené à rejoindre trop vite le camp des « fonctionnalistes » : « La leçon la plus bouleversante qui ressort de l’analyse du “chemin tortueux” vers Auschwitz, c’est que, finalement, le choix de l’extermination comme meilleur moyen de parvenir à l’Entfernung était le produit de procédures bureaucratiques ordinaires : calcul du rapport moyen-fin, équilibre du budget, application de règles de valeur universelle. » (P. 45.)
La logique criminelle du gangstérisme psycho-culturel nazi pouvait bien contenir de structure l’extermination. Les tâtonnements observables n’en sont pas le démenti, mais sa cinétique propre. Ils ne sont que la manifestation du trait de jouissance qui anime le nazisme : l’héroïsation de la violence. Avec celui-ci, c’est toujours la décision la plus violente, la pire des « inventions », qui supplantera chaque fois les autres. Le chaos mortifère et morbide des camps en est encore le témoignage.
15. À son premier quart, le xxe siècle guettait, avec espoir ou effroi, la plèbe. Il attendait le prolétariat. Ce fut la pègre politique qui arriva. Des mÅ“urs de voyou, une esthétique de truand, des manières de malfaiteur, des plaisirs de crapule. Le nazisme fut ce rassemblement. Non pas le nom générique d’une politique aux conséquences criminelles, mais l’émergence dans le champ d’action du politique du modus operandi et de l’épistémè des gangsters. Non plus les truands évoluant aux marges du politique, dans la zone grise des basses manÅ“uvres, des échanges de services occultes et des partages d’influences, mais une pègre installée en son centre, unifiée en parti et finalement propriétaire de l’État moderne [35].
16. Par la juxtaposition de la subculture mafieuse et de la furie nazie se découvre le Chiffre criminel : une passion de saccage, une délectation de la duplicité, une jubilation de l’écrasement des vulnérables. Le frayage d’une jouissance sans bride qui vient s’établir, ordonner et prospérer comme forme mortifère du lien social. Celle de la « toute-puissance », qui pourrait bien être le trait barbare. Hannah Arendt, dans Du mensonge à la violence, observait combien la violence était par nature « instrumentalisante ». L’« héroïsation de la violence », comme mode d’être au monde, est, par dynamique propre, productrice de comportements « instrumentalisants » et d’énonciations chosifiantes.
La critique que Bauman fait de l’État moderne, de la rationalité instrumentale, et de l’administration bureaucratique des choses et des humains réduits à ces dernières, est pertinente. Mais cette critique, au résultat, nous dit moins de l’« arc de jouissance mortifère » déterminant du nazisme que de sa réception dans une configuration moderne. « La violence est devenue une technique », analyse Bauman (p. 166). Mais elle n’a jamais, au cours de l’histoire humaine, cessé de l’être. Comme elle n’a jamais cessé de tétaniser et de subjuguer. Inquiétante et séduisante. Et pour finir : qui capture toujours. Ce qui est en jeu, c’est la perméabilité de la rationalité instrumentale à la violence extrême. En ce que la rationalité instrumentale porte déjà en elle, par ses logiques chosifiantes, un insu de violence. Mais encore cette porosité est un facteur d’amplification. L’instrumentalisation chosifiante inhérente à la rationalité instrumentale devient à son tour un instrument entre les mains de l’« héroïsation de la violence » infiltrée. Combinant un précipité de destructivités thanatophiles. Ce qui appartient à la dimension du Léviathan est absorbé par le Behemoth.
Ce que loupe Bauman, c’est l’agrégation, voire l’affinité élective, réalisée, entre le tropisme criminel de l’« héroïsation de la violence », en fonction d’« Idéal du moi » dans le nazisme, et la rationalité instrumentale et ses implicites chosifiants. Ce que manque Bauman c’est la représentation-modèle de la Chimère.
Le nazisme est une chimère. Faite de gangstérisme de l’action, de geste paysanne, de biologisme médical, de rationalité instrumentale [36]. C’est cette chimère qui tissa la toile de l’extermination.
17. Serait-ce faire injustice à ce livre sérieux et à son auteur que de le pressentir, dans sa thèse, néanmoins trop imprégné des vestiges d’un schéma hégéliano-marxiste et sa quête de totalité explicative, dont il ne s’extirpe pas autant qu’il semble le vouloir ? Serait-ce risquer de l’invalider que de souligner, avec regret, combien sa critique interne de la sociologie ne va pas jusqu’à la critique de l’unilatéralité de l’approche sociologique, comme productrice pertinente d’analyses exigibles ? Il faudrait sans doute reconnaître, dans ce que surligne Z. Baumann et l’unidimensionnalité signifiante qu’il y construit de la modernité, autour de l’« ingénierie sociale » réalisée, un arrachage insuffisant aux pièges qu’il dénonce, cédant trop vite aux tentations d’un travail du sens trop synthétique, trop unifiant, auxquels se dérobent les entrelacs de l’événement nazi.
Mais à la différence notable des standards triviaux et faussement consolateurs des prémisses de l’hégéliano-marxisme, tout comme de l’exclusivisme sociologique, il leur articulerait, d’expérience, une « valeur » de pessimisme. Ici résiderait, alors, la seconde amorce à l’originalité mobilisante de son travail. Ce dont il convient de le créditer, en plus que d’y méditer.
Quant aux conséquences de ce glissement, elles sont de taille. Pour le moins, à comprendre – déjà là – Z. Baumann, « les lendemains » ne risquent pas « de chanter » de si tôt.
18. Lorsque Sigmund Freud consigna sa missive citée plus haut, au recoin de son dernier ouvrage, il poursuivait, là, ce qui avait constitué le soubassement politique de l’ensemble de ses incursions « socio-anthropologiques ». Il maintenait la barre de ce qui en avait constitué la trame « éthique ». Excellemment résumée par Paul-Laurent Assoun dans son essai sur L’Entendement freudien : « Le pessimisme est le destin éthique de la théorie des pulsions. »
Ce que suggérait la « surprise freudienne » sur le « pacte conclu » par le Progrès avec la Barbarie, c’est qu’il n’y a pas d’involution barbare.
Pas plus que la Barbarie ne saurait être pensée comme un accident régressif, saisi dans le vecteur linéaire temporel d’une maturation culturelle à la façon dont l’attrape Karl Mannheim [37] ; pas plus la Barbarie n’est un autre nom pour « primitif ». Les sociétés dites « primitives », observées par les anthropologues, ne sont pas pour autant « barbares ». La barbarie gît, tapie, éternelle, dans les profondeurs de la Psyché humaine. De manière prévisible, la Barbarie est coprésente, voire coextensive, avec le Progrès. Elle y force ses brèches.
L’assertion, partiellement consolante, de Hölderlin : « Là où croît le Mal croît aussi le remède », vaut tout autant, simultanément, à être renversée : là où croît le Progrès croissent d’autant les possibilités destructrices du Mal.
La Leçon pourra s’écrire ainsi : toute authentique science politique nouvelle – de celle qu’invoquait autrefois impérativement Tocqueville, et qu’il convoquait comme une nécessité alarmée – ne s’amorcera dorénavant que d’une éthique de la Désillusion, portail des Å“uvres de lucidité. Il n’y aura probablement plus d’autre Éthique pertinente aujourd’hui que celle qui s’amorce dans l’orientation de cet « axe ». Qui y établit ses bases. Qui ne dit pas le Bien, mais qui scrute d’abord le Mal.
Ce n’est que depuis celle-ci, incitant à construire l’intelligence de veille sur les puissances mortifères qui rôdent, qu’il est possible d’espérer se dégager un peu – qui sait ! ? – des exultations de la « toute-puissance » ; qu’il serait possible d’approcher – enfin ! – l’autre comme son « prochain », embarqué dans la même galère.
19. Rien n’est réglé. « La Civilisation inclut à présent des camps de la mort et des muselmänner parmi ses produits matériels et spirituels », consignaient Richard Rubinstein et John Roth [38], cités par Bauman. Mais, encore, la rationalité instrumentale a étendu considérablement le champ de ses manufactures chosifiantes. Contaminant les différentes sections d’activité de la culture contemporaine, elle continue d’y affermir son emprise.
Tandis que l’« héroïsation de la violence » des « criminels du moi [39] » découpe de nouvelles silhouettes des multitudes interchangeables des démocraties de masse [40]. Et, cependant, que la compromission lente, la servitude volontaire, la veulerie grégaire, et la jouissance par procuration des violences déléguées continueront de prendre leurs quartiers dans l’Espèce humaine. Toutes pourvoyeuses éternelles d’agents de services pour officines performantes du meurtre.
À ce titre, on ne peut que partager l’anxiété diagnostique de Bauman « devant le fait qu’aucune des conditions sociétales qui ont rendu Auschwitz possible n’a véritablement disparu et qu’aucune mesure efficace n’a été prise pour empêcher ces possibilités et ces principes de produire d’autres catastrophes de même nature » (p. 37).
L’Holocauste « témoigne du progrès de la civilisation », disait encore Richard Rubinstein. Craignons salubrement ce que nous désigne cet aphorisme, en amer oxymoron. Se pourrait-il que la marche de l’humanité moderne ne soit plus qu’un chaotique périple vers l’accomplissement de son propre désir de mort, retenue laborieusement aux basques, par un Éros trébuchant ?
Un nouvel assemblage à la mesure de ce que fut la chimère nazie n’est, en effet, pas du tout exclu. Ses possibilités demeurent, voire se renforcent. Quel que soit l’habillage sémantique et postural sous lequel elles pourraient se réaliser.
20. En lisière des terres ténébreuses du « Mal radical », Bauman n’a pas failli. Il tient bien son campement d’avant-poste. Quand bien même on ne puisse tenir sa contribution précieuse pour une percée décisive dans la résolution de l’énigme du nazisme et de la destructivité moderne. C’est que l’identification du « pacte » passé entre le progrès, et la barbarie, et la « veille » de ceux potentiellement à venir, devra mobiliser plus que la seule sociologie. Eût-elle fini par convenir de certaines des attaques « au fer » que lui porte la critique de Z. Bauman.
Toutefois même si nous semble trop absent, chez cet auteur, le déplacement incontournable qu’opèrent l’épistêmê freudienne et sa méthode d’écoute clinique. Propres à déchirer plus sûrement quelques voiles supplémentaires de faux-semblants, sans qu’il s’agisse pour autant de porter l’interprétation psychanalytique hors du champ de la cure. Même s’il nous semble se priver des clés de la construction du champ d’observation anthropologique et de la phénoménologie du vécu, des approches sémantiques et philologiques pointues à la façon de Klemperer [41], voire de l’histoire culturelle à la manière dont Erwin Panofsky l’explore. Du moins marche-t-il indubitablement, dans le sentier de la désillusion. Et c’est, ici, ce qui importe.
Seulement, à emprunter ce sentier permet d’occuper, au sein du monde dont nous ne pouvons tomber, une position d’extraterritorialité.
Celle, en tout cas, d’où se prennent les risques – comme il le fait – de produire des livres forts. C’est-à-dire « avertisseurs d’incendies ».
 
NOTES
 
[1]Maxime due à Gunther Anders, proposée comme reformulation nécessaire, après le nazisme, du biblique Aime ton prochain comme toi-même.
[2]Paru en 1989, traduit aux éditions La Fabrique, Paris, en 2002.
[3]Cf. La Démocratie et les partis politiques, édition Fayard, Paris, 1993.
[4]Robert Antelme, Charlotte Delbo, Primo Levi, Hermann Langbein dont nous citerons cette observation : « Nous pensions confusément qu’après Auschwitz tout devrait changer, s’améliorer, que l’humanité tirerait la leçon de nos expériences. Or, nous avons constaté qu’elle ne s’y intéressait absolument pas. Au lieu de cela, elle témoigna une pitié de principe, importune, souvent feinte » (Hommes et femmes à Auschwitz, éditions Fayard, Paris, 1975).
[5]Cf. Le Tempo de la pensée, Seuil, Paris, 1993.
[6]Cf. La 901e conclusion, Fayard, Paris, 1998.
[7]Cf. Ian Kershaw, Qu’est-ce que le nazisme ?, Gallimard, Paris, 1997.
[8]Cf. La Guerre civile européenne 1917-1945, éditions des Syrtes, Paris, 2000.
[9]Nous reprenons là une notion centrale aux travaux de Paul Virilio.9. Nous reprenons là une notion centrale aux travaux de Paul Virilio.
[10]Bauman emploie le terme d’« Holocauste » selon l’expression commune anglo-saxonne. Nous lui préférons pour des motifs présentés dans notre ouvrage Questions sur la Shoah, l’usage de ce dernier terme. Mais, ici, nous reprendrons par commodité occasionnelle celui utilisé par Bauman.
[11]Bauman se livre à tord, à notre avis, à une charge antiweberienne au sujet de l’idéalisation qu’il prête à Weber de la « rationalité légale » de la bureaucratie. En fait, Weber n’a pas manqué de repérer l’horizon du risque nihiliste de l’impersonnalité bureaucratique. Pour le reste, la marginalité de la sociologie à l’étude de l’holocauste, l’absence de critique du modèle de société moderne qui a servi de cadre théorique et de légitimation pragmatique à la pratique sociologique, ne sont pas sans vérité. L’interpellation, sinon la plus avérée, du moins salutairement incisive, de Bauman, réside dans la notation que des expressions telles que « le caractère sacré de la vie humaine » ou « le devoir moral » semblent aussi bizarres dans un séminaire de sociologie que dans les bureaux aseptisés et non-fumeurs d’une administration ».
[12]Cf. le chapitre « Une métaphysique de la Shoah ? », dans Questions sur la Shoah.
[13]Cf. Anna Zuk, « A Mobile Class. The Subjective Element in the Social Perception of Jews », Polin, vol. 2, Oxford Polity Press, 1987.
[14]Cf. Eberhard Jäckel, Hitler in History, Boston, 1964.
[15]Comme l’écrit Alice Miller dans C’est pour ton bien : « On hait le Juif, parce qu’on porte en soi une haine interdite, et que l’on éprouve le besoin de la légitimer. »
[16]Cf. Ce qu’en disait déjà Renan dans Du judaïsme et du christianisme, éd. Ddb, Paris, 1995 ; ou encore Léo Strauss, « Athènes et Jérusalem », in Études de philosophie politique platonicienne, Belin, 1992. Allusion à la double origine de la culture occidentale, généralement évoquée sous les toponymes d’Athènes et de Jérusalem. La notion de « mauvais objet » est ici un emprunt à Mélanie Klein.
[17]On devrait un jour s’arrêter et s’interroger sur la qualification d’« animale » de la pitié par Hannah Arendt. Il y a là sous sa plume un signe plutôt troublant.
[18]« La route d’Auschwitz construite par la haine fut pavée d’indifférence », observe de son côté Ian Kerschaw dans L’Opinion allemande sous le nazisme, éd. du Cnrs, Paris, 1995.
[19]Pour une étude approfondie des usages heuristiques, polémiques et politiques, des « valeurs de l’organisme », signalons l’étude admirable de Judith Schlanger : Les Métaphores de l’organisme, éd. Vrin, Paris, 1971.
[20]Sur son aspect actuel, notre contribution « Von der Allmacht der Verdinglichung und vom wissenschaftlichen Denken » in Ethik und Wissenschaft in Europa, éd. Alber, Freiburg, Allemagne, 2000.
[21]Cf. Reactionary Modernism : Technology, Culture, and Politics in Weimar and the Third Reich, Cambridge University Press, 1984.
[22]Éd. Odile Jacob, Paris, 1993.
[23]Cf. Robert N. Proctor, La Guerre des nazis contre le cancer, éd. Les Belles lettres, Paris, 2001.
[24]Cf. Le National-socialisme et la société allemande, Maison des sciences de l’homme, Paris, 1998. Voir aussi R. Hilberg La Destruction des Juifs d’Europe, « La corruption était inhérente au processus de destruction. Seule la corruption officieuse était interdite. » Bauman commet sur ce point une erreur : « Les gains et les motifs personnels étaient en général réprouvés et punis. » (P. 50.) Non seulement les faits, comme les historiens commencent à s’y intéresser aujourd’hui, le démentent, mais déjà Herman Rauschning dans son Hitler m’a dit en donnait la clé. Cf. le chapitre xvi de son témoignage « Enrichissez-vous ! ».
[25]Éd. Payot, Paris 1987. Franz Neuman s’interroge sur la possibilité de nommer l’Allemagne nazie un État. « C’est bien plus un gang où les chefs sont contraints de se mettre d’accord après des différends. »
[26]Cf. « Primat de la politique et rapport de la politique à l’économie dans l’Allemagne nationale-socialiste », appendice à La Révolution brune de David Schoenbaum, Gallimard, Paris, 1966.
[27]Cf. notre article « Carnets du Jusant », in Barca, n° 13, nov. 1999.
[28]Cf. notre communication « Figures de la Barbarie » au Forum « Antijudaïsme et Barbarie », Collège des études juives, Paris, 2003.
[29]Cette tendance trouve évidemment dans le commentaire de Hannah Arendt sur la « banalité du Mal », à l’occasion de son suivi du procès d’Eichmann à Jérusalem, un support de poids. N’est-on pas en droit de supposer que la Leçon de Hannah Arendt aurait été tout autre, devant ce qui aurait été mis sous l’éclairage d’un procès, s’il avait été celui d’autres criminels non moins emblématiques du nazisme : Goebbels, Goëring, Himmler, Mengélé, par exemple ?
[30]« Les mÅ“urs servent de moyen de régulation des comportements politiques, sociaux et religieux de l’individu qui, de cette manière, ne se sert pas de la raison. » (V. Hartman) ; « Les mÅ“urs contiennent des notions, des doctrines et des maximes, mais sont avant tout des faits. » (W. Summer).
[31]Cf. Mafia et compagnies, l’éthique maffieuse et l’esprit du capitalisme, éd. Pug, Grenoble, 1986. Les Hommes du déshonneur, éd. Albin Michel, Paris, 1992.
[32]Cité par Brian Frost, Book of the WereWolf, éd. London Sphere Books, Londres, 1973.
[33]Cf. L’État ss, éd. du Seuil, Paris, 1970.
[34]Cf. La Révolution brune de David Schoenbaum, déjà cité.
[35]Le Münchner Post le premier et avec constance ne lâcha pas cette approche, cf. Ron Rosenbaum, Pourquoi Hitler ?, J.-C. Lattès, Paris, 1998.
[36]Ce qu’avait tout à fait entraperçu Ernst Bloch dans Héritage de ce temps, éd. Payot, Paris, 1978.
[37]Cf. son article de 1940 « Rational and irrational elements in contemporary sociéty » et son commentaire par Judith Schlanger opus cité.
[38]Cf. Auschwitz, tentatives d’explication.
[39]Cf. Jacques Lacan, « Prémisses à tout développement possible de la criminologie » in Autres écrits, éd. du Seuil, Paris, 2001.
[40]Cf. Notre article « Le trafiquant et ses caves », in Travailler, n° 7.
[41]Cf. Lti, la langue du iiie Reich, éd. Albin Michel, Paris, 1996.
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Cf. La Démocratie et les partis politiques, édition Fayard,...
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Robert Antelme, Charlotte Delbo, Primo Levi, Hermann Langbe...
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[5]
Cf. Le Tempo de la pensée, Seuil, Paris, 1993. Suite de la note...
[6]
Cf. La 901e conclusion, Fayard, Paris, 1998. Suite de la note...
[7]
Cf. Ian Kershaw, Qu’est-ce que le nazisme ?, Gallimard, Par...
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Cf. Anna Zuk, « A Mobile Class. The Subjective Element in t...
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Éd. Payot, Paris 1987. Franz Neuman s’interroge sur la poss...
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[26]
Cf. « Primat de la politique et rapport de la politique à l...
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[27]
Cf. notre article « Carnets du Jusant », in Barca, n° 13, n...
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[28]
Cf. notre communication « Figures de la Barbarie » au Forum...
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[29]
Cette tendance trouve évidemment dans le commentaire de Han...
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[30]
« Les mÅ“urs servent de moyen de régulation des comportement...
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[31]
Cf. Mafia et compagnies, l’éthique maffieuse et l’esprit du...
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[32]
Cité par Brian Frost, Book of the WereWolf, éd. London Sphe...
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[33]
Cf. L’État ss, éd. du Seuil, Paris, 1970. Suite de la note...
[34]
Cf. La Révolution brune de David Schoenbaum, déjà cité. Suite de la note...
[35]
Le Münchner Post le premier et avec constance ne lâcha pas ...
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[36]
Ce qu’avait tout à fait entraperçu Ernst Bloch dans Héritag...
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[37]
Cf. son article de 1940 « Rational and irrational elements ...
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[38]
Cf. Auschwitz, tentatives d’explication. Suite de la note...
[39]
Cf. Jacques Lacan, « Prémisses à tout développement possibl...
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[40]
Cf. Notre article « Le trafiquant et ses caves », in Travai...
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[41]
Cf. Lti, la langue du iiie Reich, éd. Albin Michel, Paris, ...
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