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Travailler

2005/2 (n° 14)

  • Pages : 210
  • DOI : 10.3917/trav.014.0021
  • Éditeur : Martin Média

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« Tu vas voir le travail avec les animaux, c’est un peu spécial », me dit Claude le premier jour de notre rencontre. Claude est éleveur de porcs. Lorsque nous nous sommes rencontrés, je n’ai pas cherché à lui dissimuler mon identité professionnelle et encore moins les raisons pour lesquelles je souhaitais travailler en production porcine. Je réalise une thèse sur le rapport des éleveurs et des salariés porcins à la mort des animaux dans le travail en élevage. Cette thèse, qui s’intéresse plus particulièrement à la question de la perte, fait suite aux travaux de J. Porcher [1][1] Porcher J., 2001. « L’Élevage, un partage de sens entre... sur l’attachement dans la relation au travail entre éleveurs et animaux. Pour démarrer mon travail de recherche, j’ai décidé de travailler en porcherie. Pendant six semaines, j’ai pu découvrir les conditions de vie au travail d’un éleveur et de ses salariés.

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D’abord, je souhaitais m’imprégner du travail en élevage industriel de porcs afin d’appréhender le rapport subjectif des personnes à leur travail au travers de ma propre expérience, de mon propre ressenti. Néanmoins, il convient de souligner que je n’étais pas tenu de réaliser le travail qui m’était demandé, comme pouvaient l’être les travailleurs que j’ai côtoyés. Je n’avais pas à faire face de la même manière aux contraintes et aux règles auxquelles sont confrontés les travailleurs en porcherie. Je venais travailler dans le cadre de ma thèse et non par obligation, par vocation ou pour y gagner ma vie. Je savais qu’au bout de six semaines je quitterais la porcherie. Par conséquent, il m’était impossible de saisir dans son intégralité le vécu des personnes par rapport à leur travail.

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Ensuite, j’ai recueilli un matériel par observation en prenant des notes sur les évènements et les conversations qui se produisaient pendant que je travaillais avec Claude et Bruno, le porcher. Je n’ai pas réalisé d’entretiens. Je me suis attaché à écouter et observer leur travail avec les animaux. Je me suis impliqué dans le travail de manière à être considéré comme un membre du collectif de travail sans pour autant être admis comme un élément indispensable. C’était pour moi une manière d’acquérir leur confiance. Je me suis également efforcé d’oublier mes représentations et ma position très critique à l’égard des systèmes d’élevage industriel pour porter mon attention sur la signification qu’éleveurs et salariés donnent à leur travail.

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Après avoir présenté les personnes qui m’ont fait partager leur travail avec les animaux, je reviendrai sur quelques caractéristiques du système d’élevage hors sol. Puis, nous pénètrerons à l’intérieur des bâtiments d’élevage pour y découvrir le travail en fonction de son organisation.

« Je ne suis pas éleveur, je suis producteur de porcs »

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Fils d’agriculteur, Claude a toujours espéré s’installer un jour en agriculture. « Le saut dans l’agriculture devait se faire un jour ou l’autre [2][2] Les phrases entre guillemets sont des extraits de discussions... », m’explique-t-il. Il décide de reprendre l’exploitation agricole de ses parents après avoir suivi une formation d’ingénieur agronome et travaillé quelques années à l’étranger. Afin de rendre son exploitation économiquement viable et rentable, il accroît sa surface en maïs grain et abandonne la production de poulets pour mettre en place un atelier de production de porcs charcutiers. Il souhaite ainsi valoriser une partie de sa production de maïs. Claude possède aujourd’hui deux cent cinquante truies en production et produit en moyenne cinq mille porcs charcutiers par an. C’est en tout cas l’objectif annuel de production qu’il veut atteindre.

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Le système de production est un système naisseur-engraisseur. Les porcelets naissent sur l’exploitation pour y être ensuite engraissés. Comme la grande majorité des éleveurs de porcs, Claude adhère à un groupement de producteurs, doté d’un statut coopératif. Il achète les animaux reproducteurs (cochettes, verrats), les produits pharmaceutiques (antibiotiques, hormones) et une partie des aliments pour son troupeau à la coopérative. Les porcs charcutiers qu’il produit sont vendus à la coopérative et abattus dans les abattoirs. Des techniciens encadrent et suivent la production de son exploitation. Ils déterminent ses résultats à l’aide de critères de Gestion technico-économique (Gte) et de Gestion technique du troupeau de truies (Gttt), et évaluent ainsi la productivité du travail et le niveau de compétitivité de son atelier d’élevage de porcs. Face aux crises qui frappent régulièrement le secteur de la production porcine, les techniciens insistent sur la gestion technico-économique des élevages de porcs. De leur point de vue, l’heure n’est plus seulement à l’agrandissement sans fin des exploitations, mais au raisonnement minutieux des coûts de production. Pour survivre à une féroce compétition économique, les éleveurs de porcs doivent devenir de fins gestionnaires de leur activité.

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Trois salariés travaillent sur l’entreprise. La division et la spécialisation du travail donnent un caractère industriel à l’activité de production porcine. Concernant l’atelier d’élevage de porcs, Claude s’occupe de la phase d’engraissement des animaux, la partie naissage étant principalement déléguée au porcher, Bruno, qu’il estime très compétent dans son travail avec les truies. Claude se définit avant tout comme un « maïsiculteur » et comme un « producteur » de porcs. Il ne se considère pas comme un « éleveur » qui, de son point de vue, s’investit affectivement envers ses animaux. L’affectivité semble avoir peu de place dans sa relation avec les animaux d’élevage. D’une manière générale, il se décrit comme quelqu’un qui ne s’attache pas aux animaux. Au cours de nos discussions, Claude m’a souvent parlé de son exploitation qu’il considère comme une « entreprise », de l’évolution du marché du porc, de la gestion d’une équipe de travail qu’il apprécie mais rarement de ses cochons.

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Bruno possède une formation de technicien supérieur en productions animales et a travaillé plusieurs années dans différents systèmes d’élevage. Lorsque que je lui demande pour quelles raisons il a accepté de venir travailler pour Claude, il me répond que Claude est un « patron sympa » et qu’il est bien payé pour son travail. « Porcher, c’est ce que je sais faire », ajoute-t-il. Claude définit Bruno comme un « animalier ». Les techniciens et les éleveurs que j’ai pu rencontrer m’ont souvent parlé des « animaliers », éleveurs passionnés et très attachés à leurs cochons. L’affectivité dans le travail avec les cochons semble tracer une ligne de démarcation dans le monde professionnel des éleveurs et des salariés porcins et occuper une place différente dans le travail de naissage et d’engraissement.

Le système d’élevage « hors sol »

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L’élevage industriel[3][3] « Ensemble des activités fondées sur la division du... de porcs repose notamment sur la mise en place de systèmes d’élevage « hors sol » qui permettent de s’affranchir des contraintes du sol et du climat. Les prés et les enclos ont laissé la place à des bâtiments où les éleveurs recherchent la propreté et la maîtrise physique des animaux par une extrême contention de ces derniers. Les truies et les porcs à l’engraissement ne sortent pas des bâtiments d’élevage. L’intérieur des bâtiments est équipé de « caillebotis », treillis en béton armé qui permet de laisser passer les déjections des animaux.

Les bâtiments d’élevage

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La présence de bâtiments d’élevage, posés sur la campagne, soulève des mécontentements de la part des habitants contraints de supporter la vue de ces préfabriqués et les odeurs des fosses à lisier. Claude doit faire face à des mises en cause de son activité d’élevage de la part des populations locales. Les négociations aboutissent à la plantation de haies qui feront disparaître, comme par miracle, les bâtiments du paysage. Claude souhaite montrer « qu’il n’a rien à cacher » et ouvre les portes de ses bâtiments aux personnes qui se plaignent des nuisances provoquées par son activité. À son grand soulagement et à ma grande surprise, Claude m’explique que les visiteurs ne sont pas « choqués » par ce qu’ils ont pu découvrir. Néanmoins, Claude appréhende la réaction des visiteurs. Il l’appréhende d’autant plus qu’il est lui-même confronté à sa propre représentation de l’intérieur des bâtiments, celle d’un « univers carcéral », et qu’il est sûrement conduit à occulter pour continuer à travailler avec ses animaux et justifier son activité d’élevage auprès d’autrui. Malgré cette image négative de son système d’élevage, Claude envisage d’agrandir son atelier de production de porcs en passant de deux cent cinquante à plus de quatre cents truies en production.

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Sur la porte des bâtiments, une affiche signale que l’entrée est « réglementée ». Toute personne qui souhaite pénétrer à l’intérieur des bâtiments doit s’équiper, de la tête aux pieds, d’une combinaison et désinfecter ses bottes, mesure également valable pour les travailleurs. Ces mesures d’hygiène très strictes, qui peuvent paraître excessives pour un observateur extérieur, révèlent la crainte des éleveurs et des salariés de voir apparaître et se développer des pathologies résistantes ou insensibles aux antibiotiques, et qui entraîneraient la perte du cheptel. Les conditions de vie imposées aux animaux dans ces systèmes d’élevage fragilisent leur système immunitaire et les rendent extrêmement sensibles aux maladies. Par exemple, l’apparition de la Maladie d’amaigrissement du porcelet (Map) en France, notamment dans les élevages à forte concentration d’animaux, est un véritable problème pour les éleveurs et les salariés. L’inefficacité des traitements antibiotiques face à la Map peut entraîner un taux de mortalité qui s’élève en moyenne de 15 % à 30 % mais pouvant dépasser 50 % sur certaines bandes de truies [4][4] Laval A., 2005. « Le mycoplasme vecteur de gravité.... Mais la photo qui illustre le reste de l’affiche est également surprenante. Elle représente un porcelet dans une prairie verdoyante et fleurie. Si vous lisez des revues techniques en production porcine, vous remarquerez que des publicités pour des aliments ou des produits pharmaceutiques mettent souvent en scène des porcs dans un milieu naturel. Pourtant, lorsque l’on pénètre dans ces bâtiments, on s’aperçoit très vite que les conditions de vie des animaux ne sont pas aussi naturelles que la photo pourrait le laisser croire. Cette mise en scène de l’animal vise à atténuer, à adoucir, le caractère désagréable et déplaisant de l’intérieur des bâtiments en rappelant aux éleveurs et aux salariés porcins que les conditions d’élevage des animaux sont tout à fait naturelles. L’affiche est un rappel à la nature, nature pourtant exclue du travail.

Le « caillebotis »

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Des « caillebotis » recouvrent le sol des bâtiments et laissent entrevoir les déjections des porcs. Les bâtiments me donnent l’impression de flotter sur une mer de lisier. Le caillebotis permet d’élever des animaux sans utiliser de paille. Du point de vue de Claude, la paille exige trop d’entretien et demande beaucoup de main-d’œuvre alors que le caillebotis permet de gagner du temps de travail et d’élever plus d’animaux. Mais le système « caillebotis » engendre des nuisances olfactives qui présentent des risques pour la santé des éleveurs et des salariés. Je me souviens encore de mon premier jour de travail chez Claude. À peine étais-je entré dans la salle des gestantes que je fus pris à la gorge par l’odeur ammoniacale du lisier qui me soulevait le cœur. Je tentais de le cacher à Claude. « Tu verras demain ça ira mieux », m’assura-t-il. Au fil des journées de travail, je m’y suis fait. Mais, lorsque la fosse était pleine sous les caillebotis, la concentration en ammoniaque était telle qu’elle me brûlait les sinus. Pendant plusieurs jours, je protégeais ma peau et surtout mes cheveux à l’aide de bobs et de casquettes. Mais j’ai fini par me résigner à travailler « sans protection », comme dit Bruno. Le soir après le travail, je prenais soin de bien me laver les cheveux, de ne pas laisser la moindre trace de cette odeur, par peur du regard d’autrui. Je ne voulais pas que les gens devinent que je travaillais dans une porcherie. Je redoutais la réaction des gens vis-à-vis de l’odeur de ma peau, d’être qualifié de quelqu’un qui pue. Je craignais d’être interpellé et que des critiques, relatives au travail en élevage industriel de porcs, me fussent adressées. Les bâtiments des élevages hors sol sont équipés de douches mises à la disposition des salariés et des techniciens pour se débarrasser de l’odeur des porcheries dont ils ne semblent pas fiers. Un technicien porcin m’a raconté qu’il prenait autant de douches qu’il visitait d’exploitations. Personne ne semble vouloir transporter avec soi l’odeur de son lieu de travail.

Travail en « naissage »

Petits rappels de zootechnie porcine

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En système industriel, l’organisation du travail conduit à élever les animaux en bandes, autrement dit, en lots d’animaux constitués en fonction de leur stade physiologique. Cette conduite d’élevage permet de regrouper les mises bas des truies, leur saillie et le sevrage des porcelets. Éleveurs, techniciens et salariés parlent d’un « cycle de production » : semaine mise bas/semaine sevrage/semaine saillie. Ce cycle rythme le travail des personnes, par une récurrence des tâches toutes les trois semaines. La conduite en bandes est facilitée par le cycle de gestation des truies et par l’homogénéité de la croissance des porcs.

La vie des truies en gestation

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Dans la salle des « gestantes », plus de deux cents truies sont enfermées dans des cages de contention individuelles. Malgré les semaines passées à travailler dans cette salle, je n’ai pas pu m’habituer à ce triste spectacle. Les truies sont immobilisées pour faciliter les interventions du porcher qui, dans leur grande majorité, se résument à des injections d’antibiotiques, d’anti-inflammatoires et autres produits thérapeutiques, aux noms tous aussi étranges les uns que les autres. L’échine des truies porte les séquelles des nombreuses injections subies par les animaux. Du point de vue de Bruno, une truie en cage à l’intérieur du bâtiment est un animal qui est « bien ». Dans les bâtiments, l’animal est « au chaud » et bénéficie des « soins » de la part des éleveurs et des salariés. À l’inverse, le milieu naturel, monde propre à l’animal, n’est pas associé au « bien-être » des truies. L’extérieur des bâtiments est un monde sauvage, dangereux, où un animal d’élevage n’a aucune chance de survivre. « Elles ne s’en sortiraient pas toutes seules de toute façon », affirme Bruno. Pourtant, lorsque je regarde les truies s’agiter dans leur cage et mordre leur barreau, je me demande si elles sont aussi « bien » que Bruno peut le prétendre. « De toute façon, elles n’ont jamais connu autre chose, elles ne savent pas ce que c’est, elles peuvent être que bien [en bâtiment] », ajoute-t-il. L’argument que Bruno met en avant vise à me persuader, mais aussi à se convaincre lui-même, de la pertinence de ses représentations, autrement dit, que les conditions dans lesquelles sont élevés ses cochons sont propices à leur « bien-être ». Bruno est-il coupé de la réalité ? D’un autre côté, il critique les normes techniques sur le « bien-être » animal qui seront mises en application en 2005. « Encore une belle connerie des écologistes », s’exclame-t-il. Les porcs en élevage « industriel » devront pouvoir accéder à une « aire de vie enclose [5][5] Je vous renvoie à la définition de la « stabulation... » à partir de leur cage de contention. Bruno souligne le caractère contradictoire de ces mesures techniques. En liberté, les truies peuvent lutter. Or, de son point de vue, les luttes sont « dangereuses » lorsque les truies sont « pleines ». Elles risquent d’engendrer beaucoup plus de « casse » chez les truies, de mort-nés chez les porcelets et contraindre l’éleveur à réformer plus souvent ses animaux. La mort des animaux, mobilisée pour montrer l’absurdité des normes techniques, apparaît également comme un événement que Bruno redoute dans son travail avec les animaux.

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Matin et soir, je surveille avec Bruno la distribution automatique de la « soupe » pour les truies, mélange d’eau, de maïs grain broyé et de compléments alimentaires. L’alimentation est raisonnée pour « booster » les truies en production. L’animal ne dispose pas de nourriture à volonté. La ration est déterminée scientifiquement en fonction des besoins physiologiques de l’organisme de l’animal pour la reproduction. Lorsque l’alimentation automatique se met en route, des vibrations se propagent dans toutes les salles du bâtiment, le long du circuit de distribution. Les truies se lèvent en sursaut. En l’espace de quelques instants, le bruit de la salle devient insupportable, intenable. Les truies hurlent, s’agitent dans leur cage, mordent les barreaux. Elles semblent devenir complètement folles. Puis, les vannes s’ouvrent les unes après les autres pour déverser la « soupe ». Les truies se jettent dessus, comme des morts de faim. « Je veux voir tout le monde debout en train de manger », me demande Bruno. Il veut s’assurer que toutes les truies absorbent bien leur ration. Mais c’est aussi un moment où il peut contrôler l’état de santé des animaux. Une truie affamée qui ne mange pas est un animal qui n’est pas « bien ». L’animal est alors marqué et soigné. En fonction de l’évolution de son état, il décidera, ou non, de réformer l’animal.

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Bruno m’indique une truie maigre, physiquement affaiblie. « Tu vois celle-là, elle ne sait pas manger », m’explique-t-il. L’animal essaie tant bien que mal de mâcher sa soupe. Mais la quantité de soupe qu’elle ingère est bien moins importante que celle absorbée par les truies qui l’aspirent. L’animal s’affaiblit ou n’arrive pas à se « retaper » après son séjour en salle de maternité d’où les truies sortent amaigries et diminuées. Pour se nourrir, les truies sont obligées d’aspirer la soupe. Elles doivent donc s’adapter aux conditions de vie des systèmes hors sol qui leur sont imposées. Une truie d’élevage doit être capable de modifier, d’oublier certains traits de son comportement naturel : fouiner, creuser, mâcher pour chercher son alimentation et se nourrir. « Que vas-tu faire de cette truie qui ne sait pas manger ? », ai-je demandé à Bruno. « Si elle continue, elle ne pourra pas aller jusqu’à la mise bas… je serais obligé de la réformer », me répond-il. « Les animaux sont réformés et abattus lorsqu’ils ne sont plus assez productifs, quand ils deviennent trop âgés ou dangereux, quand ils sont atteints de maladies chroniques et dont le coût de traitement serait trop élevé… L’âge moyen à la réforme est de l’ordre de deux ans et demi chez les porcs [6][6] Larousse agricole, 2002. « Le monde paysan au xxie..., en élevage porcin, 40 à 50 % des truies sont réformées chaque année. Un taux de renouvellement supérieur est le reflet de problèmes d’élevage et les truies sont éliminées avant d’avoir atteint leur potentiel maximal de prolificité. [7][7] Institut technique du porc, 2000, Mémento de l’éleveur... »

Semaine mises bas

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Les truies prêtes à mettre bas vont séjourner en maternité jusqu’au sevrage des porcelets pour ensuite être à nouveau saillies. Elles succèdent à un lot de truies dont les porcelets viennent d’être sevrés. L’état des cages de contention des maternités, le fonctionnement des lampes chauffantes pour les porcelets, l’alimentation automatique et les abreuvoirs des salles de maternité ont été contrôlés, au préalable, avant de transférer les « mères » dans les salles de maternité. Les « vieilles » – les truies qui ont déjà réalisé plusieurs mises bas – sortent calmement de leur cage pour se rendre en maternité. « Les vieilles savent ce qu’il faut faire, elles connaissent le chemin », me dit Bruno. Quant aux « jeunes » – les cochettes qui n’ont jamais mis bas et les jeunes truies qui ont réalisé une mise bas –, elles semblent quelque peu manquer d’expérience en élevage industriel et sortent beaucoup plus difficilement de leur cage. Placer les « jeunes » en maternité demande beaucoup plus de patience et d’efforts pour conduire l’animal dans sa cage, sûrement parce qu’elles ne connaissent pas encore très bien le « chemin ».

Surveiller les truies : « On n’a pas que ça à faire. »

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L’ambiance des maternités évolue au rythme des mises bas. Le calme du début de semaine laisse peu à peu la place au bruit des cages et des « mères » qui, sous l’emprise des contractions, crient et mordent leurs barreaux. L’agitation des animaux est surtout visible chez les cochettes qui semblent vouloir lutter contre les contractions qui envahissent leur corps. Plus expérimentées, les « vieilles » semblent se résigner. Tout au long de la semaine, nous surveillons le déroulement des mises bas. Mais surveiller ne veut pas dire que nous passons nos journées au cul des animaux, bien au contraire. Nous passons à tour de rôle dans les maternités pour comptabiliser les porcelets nés et noter de manière approximative leur heure de naissance. Bruno m’explique qu’il n’a pas à surveiller les truies toute la journée. Elles doivent être capables de mettre bas toutes seules sans qu’il ait à intervenir et à les surveiller en permanence. La manière dont il définit ce que doivent être son travail et celui de l’animal est partagée par d’autres éleveurs que j’ai pu rencontrer au cours d’une réunion entre des éleveurs et des techniciens.

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La réunion débuta d’abord par la visite de l’exploitation d’un des éleveurs qui ressemblait, en de nombreux points, à celle de Claude : bâtiments d’élevage, caillebotis, cage de contention, conduite en bande, odeur du lisier… Je ne me sentais pas vraiment dépaysé. Les débats entre éleveurs et techniciens portèrent principalement sur le problème des porcelets morts, écrasés par leur mère. La question mise en débat peut être formulée de la manière suivante : comment diminuer le nombre de porcelets écrasés ?

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Dans un premier temps, des solutions génétiques furent proposées. Des éleveurs soulignèrent les mauvaises qualités maternelles des truies issues d’un croisement Large White/Landrace. Un manque d’attention à l’égard de leurs petits, au moment de se coucher, leur était reproché. Alors que faut-il faire ? Faut-il changer de race de truies ? C’est une solution envisageable du point de vue de certains éleveurs et techniciens. Des recherches en génétique permettent d’améliorer les qualités maternelles des truies, mais parfois au détriment d’autres qualités comme la prolificité, indispensable à la productivité du travail. Que faire si l’on ne souhaite pas changer de race de truie ?

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Le dernier temps du débat fut consacré aux solutions techniques afin de diminuer le nombre de porcelets écrasés. Les préoccupations des éleveurs furent de savoir s’il fallait resserrer ou desserrer la cage de contention de la truie. Du point de vue de certains éleveurs que l’on me présenta plus tard comme des « animaliers », il était indispensable de desserrer les barreaux de la cage pour que la truie puisse « prendre soin » de ses porcelets, autrement dit qu’elle puisse être une mère. D’un autre côté, d’autres éleveurs préféraient resserrer la cage afin de protéger les porcelets des mouvements de la truie. Ce débat met donc en évidence des représentations différentes que des éleveurs ont de leur truie. Ainsi, certains privilégient des solutions d’ordre technique alors que d’autres accordent une place plus grande à l’animal. Personnellement, je me sentais plus proche du point de vue des éleveurs « animaliers ». Au cours de mon travail en maternité, j’ai pu observer le comportement des mères encagées. Au moment de se coucher, elles grattaient les planches en acier du sol comme si elles cherchaient à construire leur nid. Elles tentaient en même temps de se retourner comme pour écarter, de leur groin, leurs petits et s’assurer de leur éloignement. Mais, compte tenu de l’étroitesse de leur cage, il leur était parfois bien difficile d’éviter de les écraser. Dans de telles conditions d’élevage, les truies ne peuvent pas prendre soin de leurs petits, elles n’ont pas la possibilité d’être des mères. Pour être une bonne mère, il ne suffit pas de sélectionner les bons gènes. À ce moment du débat, les propos d’un éleveur ovin que j’avais rencontré me vinrent à l’esprit. Il m’affirmait que pour que les agnelages pussent bien se passer (c’est-à-dire de perdre le moins d’agneaux possible), il couchait dans la bergerie afin d’être présent le plus longtemps possible auprès de ses brebis. Voilà une solution qui me semblait appropriée aux problèmes des porcelets morts écrasés : être présent auprès des truies pendant la période des mises bas. « Pourquoi ne pas rester auprès des truies pendant la durée des mises bas ? », ai-je proposé. « On n’a pas que ça à faire », « on n’a pas à être derrière les truies pour les surveiller », me répondirent les éleveurs. Certes, les effectifs importants d’animaux dans les élevages empêchent les éleveurs de surveiller plus longuement le déroulement des mises bas. Mais la signification de ces réponses renvoie, à mon sens, à des conceptions du travail où l’éleveur n’a pas à être au cul de ses bêtes. L’éleveur délègue en quelque sorte des tâches à l’animal qui doit être autonome dans son travail. La truie doit être capable de mettre bas toute seule, d’effectuer un travail que l’on attend d’elle. L’animal apparaît comme un ouvrier et les éleveurs et les salariés comme des contremaîtres chargés de surveiller le flux de production de « matière animale ».

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Contrairement à leur discours, éleveurs et salariés sont contraints d’intervenir et de passer plus de temps que prévu auprès des animaux. En effet, si certaines truies, dont l’appareil génital est déjà bien rodé à l’organisation du travail en système industriel, exigent peu de présence de la part de Bruno, il n’en est pas de même des « vieilles » et des « jeunes » truies qui perturbent le bon déroulement de la production. Des « vieilles » portent des séquelles physiques du rythme effréné de production qu’on leur impose. L’éjection des porcelets, très difficile du fait des séquelles des mises bas précédentes, est cause d’une grande souffrance pour l’animal. Bruno est parfois obligé de « fouiller » l’animal pour en extraire les porcelets. De telles pratiques illustrent ce que des éleveurs appellent un début de « casse » de l’animal. De la même manière, les jeunes truies éprouvent de grandes difficultés à respecter l’organisation du travail. Pour accélérer l’éjection des porcelets, Bruno leur injecte des hormones de contraction. « Fais attention, elle va te les envoyer les uns après les autres », me prévient-il. Sous l’effet de l’hormone, la mise bas des porcelets, qui dure normalement plusieurs heures, devient une éjection à haut débit de porcelets. D’autres jeunes truies, stressées par les contractions, tuent systématiquement leurs porcelets dès leur naissance. En l’absence de produits miracles pour que tout se déroule bien, Bruno me demande de rester auprès des truies pour isoler les porcelets, qui viennent de naître, de leur mère. La présence de l’éleveur ou du salarié auprès des animaux est donc indispensable au bon déroulement des mises bas. L’animal est loin d’être une machine autonome à mettre bas et à sevrer des porcelets.

« Soigner » les porcelets

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Les porcelets qui ont maintenant cinq à six jours vont être « soignés ». La première fois que Bruno m’annonça que nous allions « soigner » les porcelets, je fus à la fois enthousiasmé à l’idée de m’occuper des « petits » et curieux de découvrir les pratiques de « soin ». Mais, lorsque je le vis s’équiper d’une seringue, d’une pince tranchante, d’alcool à désinfecter et d’un coupe-queue électrique, j’ai très vite déchanté. « J’espère que tu n’as pas peur de transpirer, tu vas avoir chaud… si tu veux tu peux mettre un casque [protège ouïe] », me conseille Bruno avant d’entrer en maternité.

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Comme le souligne J. Porcher (2003), soigner est un euphémisme. Les « soins » consistent à couper les queues de tous les porcelets, à leur administrer du fer pour leur défense immunitaire et à castrer les mâles. Les queues sont coupées pour atténuer le « cannibalisme » des porcs lorsqu’ils sont en engraissement. La castration a pour objectif d’éviter une détérioration de la qualité des viandes. « Soigner » les porcelets est un travail répétitif, rationalisé. Munis d’un caddie chacun, nous pénétrons dans les maternités, où le ronron des truies qui allaitent bat son plein. Très vite, les cris stridents des porcelets castrés envahissent la maternité. Alertées, les mères se lèvent et se mettent à leur tour à crier. L’ambiance des maternités devient vite insupportable et les discussions avec mon compagnon de travail presque impossibles. Je regarde Bruno qui semble impassible saisir puis castrer les porcelets les uns après les autres. « Tu veux essayer ? », me crie-t-il. « Non, ça va, plus tard », je lui réponds. Je me sentais très affecté par les cris des porcelets qui traduisaient toute la souffrance de l’animal. Je cherchais à ignorer, à oublier les cris des porcelets que je tenais dans mes mains, à me convaincre qu’il ne s’agissait « que d’un animal », qu’il était trop jeune pour vraiment souffrir des « soins ». À chaque nouvelle case, j’espérais qu’il n’y aurait pas trop de mâles afin que les mutilations finissent le plus vite possible. « Tu penses que les porcelets souffrent quand tu les castres ? », lui ai-je demandé, intrigué par son calme et ses gestes qui me semblaient si « naturels » dans son travail. Bruno a conscience de la souffrance des animaux engendrée par les « soins » : « C’est sûr, ça ne leur fait pas du bien », me répond-il. La manière dont il parle de la souffrance de l’animal montre qu’il n’y est pas indifférent. D’abord, il m’explique qu’il castre les porcelets lorsqu’ils sont âgés de moins de sept jours. La castration devient plus délicate à réaliser. Mais castrés plus tôt, les porcelets crient moins, donc souffrent moins. Il espère diminuer la souffrance physique de l’animal et par conséquent sa souffrance mentale. Ensuite, Bruno me montre du doigt les porcelets castrés dans leur case et me dit : « Ils retournent direct à leur mère, donc c’est que tout va bien ». À ses yeux, la souffrance physique liée à la castration n’est que passagère, temporaire. En quelque sorte, elle n’est pas si grave que ça. Enfin, il me rappelle qu’il n’y a pas que les éleveurs qui castrent les animaux. Ce n’est pas une pratique spécifique au monde des éleveurs : « On le fait aussi pour les chiens et les chats et ils [les non-éleveurs] ne les endorment pas alors… » Si les éleveurs font souffrir leurs animaux, alors les non-éleveurs le font aussi.

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L’adaptation des animaux aux conditions d’élevage en système industriel, notamment par une castration à la chaîne de trois cents porcelets par journée de travail, impose aux éleveurs et aux salariés des pratiques causes de souffrance pour les animaux mais également pour les personnes. Les arrangements pratiques, les arguments élaborés par Bruno montrent que la souffrance des porcelets liée à la castration est un problème dans son travail. Je pense qu’il essaie de me montrer qu’il n’est pas un barbare. Les procédures du travail en élevage industriel soulèvent la question de l’altération de la représentation de soi au travail.

La quarantaine

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Pour renouveler le cheptel de truies, Claude achète des cochettes de renouvellement, élevées chez des « multiplicateurs ». Toutes les trois semaines, ces jeunes truies sont livrées et placées en quarantaine afin qu’elles s’adaptent aux conditions sanitaires de l’élevage. Compte tenu du très faible effectif de cochettes, Claude utilise de la paille. L’entretien de la quarantaine requiert peu de travail et de main-d’œuvre.

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« Tu vas voir, les cochettes préfèrent le ciment à la paille », m’avertit Bruno au moment de la livraison des cochettes. Au début, je ne l’ai pas cru. Mais, une fois placées dans la quarantaine, les cochettes se sont réfugiées sur la dalle en ciment en regardant d’un air curieux la paille qui se trouvait devant elles. Est-ce qu’elles ne connaîtraient pas leur monde naturel ? Le jour suivant, je fus rassuré de les voir courir dans la paille. J’aimais beaucoup venir voir les cochettes. L’odeur de la quarantaine ne me prenait pas à la gorge, mais me rappelait l’odeur du fumier paillé que j’avais connu chez d’autres éleveurs. Ça sentait bon. Par ailleurs, j’éprouvais beaucoup de plaisir à contempler ces animaux qui n’étaient pas enfermés dans une cage et qui pouvaient gratter, fouiner et courir dans la paille. Ces animaux semblaient être heureux. C’est avec les cochettes que j’ai pris conscience de l’extraordinaire capacité des cochons de communiquer avec un être humain. Ce sont des animaux très expressifs avec qui, de mon point de vue, il est impossible de ne pas communiquer. Je profitais de ces instants pour venir auprès d’elles et les laisser me sentir, me bousculer, me mordiller. Ces instants me permettaient d’oublier pendant quelque temps la violence qui régnait dans les autres bâtiments. En même temps, je m’efforçais de ne pas trop m’attacher à ces jeunes truies, car, d’ici à quelques semaines, je les retrouverais en salle de gestation, dans une cage de contention. Les manuels techniques de production porcine insistent sur la présence des éleveurs auprès des cochettes afin qu’elles puissent s’habituer à lui. Ces moments passés avec l’animal peuvent être propices à l’attachement. Mais, après avoir travaillé en naissage et en engraissement, l’attachement n’est-il pas une cause de souffrance pour les éleveurs et les salariés ?

Semaine « sevrage »

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Une fois les mises bas achevées, nous surveillons la croissance des porcelets. Mais le travail principal, cette semaine, est la préparation et la réalisation du sevrage des porcelets âgés de vingt et un jours.

Être né « tocard »

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Toutes les mères ont terminé leur mise bas. L’ambiance des maternités suit le rythme du ronron des truies qui allaitent et des cris des porcelets. Chaque jour, depuis leur naissance, je suis impressionné par leur croissance, par la musculature qu’ils développent. « Ce sont de vrais petits athlètes », me dit Bruno. Mais tous ne se développent pas de cette manière. Notre attention se porte essentiellement sur les porcelets affaiblis et handicapés, notamment les « splaylegs », dont le nombre est loin d’être négligeable. Les « splaylegs » naissent avec les membres inférieurs raides et donnent ainsi l’impression d’être paralysés. Ils éprouvent de grandes difficultés à se tenir debout et à se déplacer. Par conséquent, il leur est difficile d’atteindre les mamelles de leur mère et de rivaliser avec leur congénère pour obtenir une « bonne mamelle ». À l’aide d’un bandage, Bruno tente de « réparer » les « splaylegs » pour qu’ils puissent se maintenir debout en attendant de retrouver l’usage de leurs pattes. De son point de vue, cette paralysie s’explique par une carence en éléments minéraux, présente de manière générale chez les cochons. Elle apparaît donc à ses yeux comme une maladie tout à fait « naturelle ». De la même manière, l’affaiblissement de certains porcelets est présenté comme le résultat d’une sélection des animaux qui s’opère selon la loi du plus fort et du plus faible. Mais j’ai du mal à croire les explications de Bruno. De mon point de vue, de telles disparités sont, en grande partie, le résultat de l’hyperprolificité des truies, tant recherchée pour améliorer la productivité du travail. D’abord, la recherche d’une portée record engendre un nombre élevé de porcelets mort-nés, momifiés, ainsi qu’une hétérogénéité physique des porcelets dès leur naissance. Ensuite, les mères sont dans l’incapacité d’assurer correctement l’allaitement de tous leurs petits dont le nombre dépasse parfois celui de leurs mamelles. Enfin l’hyperprolificité induit des carences chez les truies lors de leur gestation et est à l’origine de cette forme de paralysie. Nombreux sont les jours, au cours de la période de mises bas, où j’ai ramassé des cadavres de « splaylegs » et autres porcelets qui n’ont pas pu survivre. Bruno m’explique qu’il fait ce qu’il peut pour tenter de sauver les plus faibles d’entre eux. Mais il est tout seul à s’occuper des deux cent cinquante truies, des centaines de porcelets qui viennent de naître et de ceux qui sont sur le point d’être sevrés. Il ne peut pas consacrer tout son temps aux porcelets. L’importance de l’effectif d’animaux contraint Bruno à les livrer à leur propre sort, à s’occuper des porcelets qu’il estime pouvoir encore sauver. Il tente parfois de sauver tant bien que mal des porcelets dont il sait, aussi pertinemment que moi, qu’ils ne survivront pas à la phase d’engraissement. Mais, de cette manière, il espère atteindre les objectifs de production de porcelets que Claude attend de lui. À mon sens, de telles conditions de travail plongent Bruno dans un sentiment d’échec par rapport à son travail de production, mais surtout par rapport à son travail de protection et de soin des animaux. À cela s’ajoutent la dimension mortifère du travail en mise bas ainsi que la dévalorisation de son travail par des techniciens porcins. « Tu sais comment ils [les techniciens] appellent ça [les « splaylegs » et les faibles] ?… ils les appellent des tocards », me dit Bruno. Les « tocards » sont des porcelets qui ne présentent aucun intérêt pour la production. S’ils survivent à la phase d’engraissement, ils donneront des porcs charcutiers à la conformation peu intéressante et qui pourront être refusés par le transporteur de l’abattoir. De mon point de vue, de tels propos ne font qu’accroître le sentiment d’échec dans son travail.

Le sevrage

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Je prépare les salles du bâtiment des « ps » (animaux postsevrés) qui accueilleront les porcelets sevrés. Les nourrisseurs sont remplis de granulés et les lampes chauffantes branchées, afin d’atteindre la température requise pour la croissance des animaux. Pendant ce temps, Bruno prépare les vaccins qu’il administrera aux porcelets lors du sevrage. Plus de trois cents porcelets présents en maternités seront sevrés. L’opération consiste à séparer les porcelets de leurs mères, à les vacciner et à les transférer dans le bâtiment destiné au postsevrage.

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Nous entrons dans la maternité en prenant soin de bien refermer la porte. Puis, nous pénétrons dans les cases des truies, les unes après les autres, et poussons à l’aide de nos bottes les porcelets dans un couloir, contre le mur, pour les contenir. Au fur et à mesure de notre progression, les porcelets s’entassent, se bousculent dans chaque couloir et ne cessent de crier. Les mères s’agitent dans leur cage et mordent les barreaux. Elles semblent chercher leurs petits et hurlent dès que nous pénétrons dans leur case. Mais il faut continuer à pousser jusqu’à ce que toutes les cases soient vides. Bruno attrape les animaux qui tentent de s’échapper par les pattes de derrière et les jette, comme l’on jetterait une paire de chaussette, dans ce tas de porcelets qui ne cesse de s’agrandir. « Allez les petits », dit-il. L’animal semble être une vulgaire chose. Moi, je n’y arrive pas à les jeter de la sorte. Je m’efforce d’être le moins violent possible en prenant soin de déposer les porcelets dans les couloirs. Le sevrage ressemble à un enlèvement où les porcelets sont arrachés à leurs mères.

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Une fois l’opération terminée, nous sortons de la maternité. Bruno ôte son pull-over et me dit : « Bon, maintenant faut pas avoir peur de transpirer. » « Je t’en envoie 50 », ajoute-t-il en ouvrant la porte située devant l’un des couloirs où sont entassés les porcelets. Il s’accroupit face à eux pour les contenir et les piquer. Adossé contre le mur devant la porte, je regarde les porcelets sortir de la maternité les uns après les autres. Ils crient, m’observent et s’éparpillent. Je conduis chaque lot de porcelets dans le bâtiment des « ps ». Le transfert implique de passer par l’extérieur des bâtiments d’élevage. Pour la première fois depuis leur naissance, les porcelets découvrent la lumière du jour, le vent, l’air frais, des brins d’herbe qui poussent le long du couloir de contention. À quoi bon laisser ces animaux découvrir des plaisirs de leur monde naturel ? La prochaine fois qu’ils verront la lumière du jour, ce sera pour être transférés en salle d’engraissement et enfin pour être conduits à l’abattoir. Je n’ai pas le temps de traîner, de m’interroger. Les trois cents porcelets doivent être sevrés dans la matinée. Arrivé dans la salle de postsevrage, j’observe les porcelets découvrir leur nouveau lieu de vie : caillebotis, nourrisseur, néon, lampe chauffante… J’éteins la lumière, ferme la porte en essayant de ne pas m’appesantir sur les conditions de vie de ces animaux.

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Une fois les porcelets sevrés, nous transférons les truies dans la salle de gestation où elles seront saillies la semaine suivante. Dans son bureau, Bruno enregistre le déplacement des truies et redéfinit les paramètres pour la distribution automatique de la « soupe ». Pendant ce temps, je retourne dans les maternités. Quelle étrange sensation, plus d’animaux, plus de bruit, mais toujours cette odeur acide qui caractérise l’atmosphère des maternités. Les truies ont quitté leur cage tel un ouvrier qui aurait quitté son poste de travail. Je ramasse les fiches des mises bas des truies, situées devant leur cage. Heures de mise bas, nombres de porcelets sevrés, mort-nés, momifiés, morts écrasés par les mères, vaccins réalisés et hormones injectées sont les informations inscrites sur chaque fiche. Elles seront enregistrées sur ordinateur. Chaque fiche constitue la carrière d’un animal et permet d’estimer ses performances au travail. Claude et Bruno évalueront la carrière de chaque truie pour décider de leur réforme.

Semaine « saillie »

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De retour de maternité, les truies, bien souvent amaigries et très diminuées physiquement, ne sont pas replacées dans leurs cages de contention. Elles bénéficient d’une aire de vie enclose et peuvent entrer et sortir de leur cage comme elles le désirent. En leur procurant une liberté physique, Bruno souhaite les voir « lutter » pour provoquer un stress. De cette manière, il espère induire un retour en chaleur des truies. Les luttes ne sont pas considérées comme dangereuses. Il n’y a pas de risques de « casse » puisque les truies sont « vides ». Le sevrage des porcelets, réalisé d’une manière rapide et brutale, vise également à stresser les truies pour augmenter les chances de retour en chaleur. Bruno intervient sur le cycle de reproduction des animaux. Une impression de maîtrise du corps de l’animal et de sa sexualité se dégage de ces pratiques.

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En système industriel, la monte naturelle pour la reproduction des animaux a laissé la place à l’insémination artificielle. La monte naturelle n’est pas adaptée à l’organisation du travail. Elle ne permet pas de synchroniser le cycle de reproduction des truies et de regrouper les périodes de mises bas pour une conduite en bande. Bruno m’explique également que la monte naturelle engendre beaucoup trop de « casse » chez les truies. En effet, au cours de l’accouplement, le verrat est souvent violent et peut blesser gravement la truie. Une truie qui perd ses capacités motrices et ses capacités de reproduction verrait sa carrière s’achever par une réforme. L’insémination artificielle est donc une technique qui permet de limiter la « casse ». La grande majorité des éleveurs de porcs achètent de la semence de verrat auprès des centres d’insémination artificielle. Mais certains élevages possèdent leurs propres verrats, issus d’élevage de sélection génétique, et collectent leur propre semence. C’est le cas de l’élevage de Claude.

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Je retrouve Bruno à la « pharmacie », local situé dans le bâtiment des gestantes où sont entreposés les produits et le matériel médical (seringues, vaccins…). Il se prépare pour collecter la semence des verrats. Bruno semble à la fois concentré et angoissé. La manipulation des verrats est un travail qu’il juge « stressant ». Il me décrit les verrats comme des animaux imprévisibles, dotés d’une force incroyable et capables de tuer un homme. Manipuler cette créature exige de la concentration, de la vigilance ainsi qu’un savoir-faire reconnu par les éleveurs et les techniciens porcins. « Tu vas rester à l’entrée de la salle pendant que je vais aux verrats », me dit-il. Muni d’un récipient pour collecter la semence, Bruno s’enferme avec un verrat dans une case équipée d’un mannequin de monte. Il le laisse explorer quelques recoins de la case et sentir les truies en chaleur situées dans la case voisine. À ma grande surprise, l’animal se présente de lui-même sur le mannequin de monte, comme s’il savait ce qu’il devait faire. Bruno s’accroupit à côté de lui, masse son « fourreau » afin de « l’exciter » et récolter la semence dans un récipient. L’opération prend plusieurs minutes, voire plusieurs dizaines de minutes. Bruno m’explique que la collecte de semence dépend de la « libido » de l’animal, certains verrats étant plus « chiants » que d’autres à « exciter ». Il arrive parfois que l’opération échoue. Bruno n’a pas le même comportement avec chaque verrat. Lorsque l’animal est plutôt « cool », Bruno engage son corps pour le manipuler, en le bousculant et en s’adressant à l’animal d’une manière plutôt franche : « Allez mon gros, plus vite. » En revanche, avec un verrat beaucoup plus « dangereux », « caractériel », il ne le touche pas, attend qu’il veuille bien se présenter sur le mannequin de monte et accepte de se laisser masser. L’opération se déroule dans le plus grand silence, sans regarder l’animal dans les yeux, en s’éloignant de ce dernier lorsqu’il s’agite de trop et devient menaçant. Bruno s’incline devant l’animal pour obtenir de lui sa semence. Il peut ainsi donner la vie à d’autres animaux, fabriquer des êtres vivants pour la production en inséminant les truies.

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Une fois la collecte achevée, nous retournons dans la « pharmacie » afin de préparer la semence pour l’insémination des truies. Bruno examine d’abord la semence au microscope. Il évalue à l’œil le nombre de spermatozoïdes et observe comment « ça bouge ». La qualité de la semence est un critère de réforme de l’animal. Puis la semence est diluée dans une solution nutritive et répartie dans des flacons – ou dose d’insémination – qui sont ensuite placés dans un réfrigérateur pour être conservés. En l’espace de quelques instants, l’animal que Bruno redoutait tant est réduit à l’état de spermatozoïde. Dans un caddie, nous entreposons des sondes d’insémination ainsi que les doses préparées quelques heures auparavant. Les truies placées en cage de contention sont inséminées à la chaîne. Le travail est rationalisé et répétitif. Je « visse » les sondes d’insémination dans le col de l’utérus des truies, les unes après les autres. Bruno prépare les doses pour ensuite « brancher les truies ». Il raccorde l’extrémité de la sonde posée au flacon contenant la semence. Suivant le principe des vases communicants, une petite entaille réalisée dans le flacon permet au sperme dilué de s’écouler dans la sonde pour atteindre l’utérus de l’animal. Une fois « remplie », la truie est « débranchée » et la sonde retirée. Le caractère répétitif du travail en insémination fait de l’animal une machine qu’il faut « brancher », « remplir » et « débrancher ».

Travail en postsevrage et engraissement

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C’est en observant Claude travailler en engraissement que j’ai compris pourquoi il se définissait comme un « producteur » de porcs et non comme un « éleveur ».

Contrôler les animaux

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Quotidiennement, Claude vérifie le bon fonctionnement du matériel de postsevrage et d’engraissement (distributeurs d’aliments et d’eau, lampes chauffantes…) et contrôle les « ps » (les porcs en postsevrage) et les « gras » (porcs en phase d’engraissement) répartis dans des salles en fonction de leur stade physiologique. Lorsque je lui demande ce qu’il observe quand il pénètre dans les salles, il me répond : « Je regarde comment ça bouge, comment ça réagit… Je jette un œil sur leurs poils pour voir s’ils sont en bonne santé. » L’observation porte sur le comportement de chaque groupe d’animaux. Il ne peut pas les examiner individuellement et faire du « cas par cas », l’effectif d’animaux en engraissement est beaucoup trop important. D’où la nécessité pour les éleveurs d’avoir des animaux « standardisés » afin d’obtenir des lots d’animaux homogènes et faciliter le contrôle de leur état corporel et sanitaire. Claude cherche notamment à repérer les animaux qui « sortent du lot » c’est-à-dire qui sont blessés, malades. Les porcs qui peuvent encore être soignés sont immédiatement isolés des autres et/ou vaccinés afin de prévenir une éventuelle contamination. En revanche, les animaux mourants sont tués s’ils représentent le moindre risque sanitaire pour la production, ou laissés à l’abandon, à l’agonie. Face à un « ps » mourant, Claude m’explique qu’il a fait tout ce qu’il pouvait pour sa survie, mais maintenant « ça [sa survie] ne dépend plus que de lui ». Le travail de contrôle souligne la distance entre l’éleveur et ses animaux. D’autre part, Claude considère que l’engraissement de porcs charcutiers n’est pas un travail compliqué et encore moins valorisant. « Tout le monde peut le faire », me dit-il. Il préfère mettre en avant l’aspect gestionnaire de son métier.

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En sortant de chaque salle de postsevrage et d’engraissement, Claude ferme systématiquement la lumière de la pièce. Les animaux passent leur temps dans l’obscurité. Mais que peut bien faire un porc dans le noir toute la journée ? L’obscurité vise à rendre les animaux plus calmes et atténuer le cannibalisme entre les individus. Malgré l’adaptation physique des animaux aux conditions d’élevage dès leur plus jeune âge, les porcs se mordent la queue provoquant des lésions qui peuvent affecter leur capacité motrice. Du point de vue de Claude, le cannibalisme est un comportement « naturel », autrement dit propre à l’animal. Il ne fait pas le lien entre les conditions de vie des animaux (dissociations de leur milieu naturel de vie, entassement dans les cases, chaleur….) et l’existence d’un trouble du comportement. Pour lui, le cannibalisme est dû à l’animal et non au système dans lequel il se trouve. Pourtant, les conditions d’élevage des porcs sont à l’origine de ce trouble du comportement, et non l’animal en lui-même. Il ne reconnaît pas l’impact du système d’élevage sur le comportement de ses animaux.

Un travail mortifère

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Ramasser des cadavres de porcs fait également partie du travail au quotidien en élevage industriel. Nombreux sont les matins où, en arrivant sur le siège de l’entreprise, j’ai salué Claude qui traînait des animaux morts pendant l’engraissement pour les déposer dans le bac d’équarrissage. Il me saluait à son tour comme si de rien n’était. À l’entrée des bâtiments d’élevage pour l’engraissement, le nombre d’animaux morts est comptabilisé et inscrit sur un calendrier. Vingt « gras » morts ce mois-ci, trente et quinze les deux mois précédents…

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À ce travail quotidien de ramassage des animaux morts s’ajoute celui de donner la mort aux animaux mourants ou refusés par le transporteur de l’abattoir. Un matin, en entendant des détonations en provenance du quai d’embarquement des animaux pour l’abattoir, j’ai retrouvé Claude qui tentait de mettre fin aux jours d’une truie de réforme, laissée sur le quai par le transporteur, à l’aide d’un matador [8][8] Pistolet d’abattage utilisé en abattoir pour étourdir.... « Fait chier… normalement, avec ça l’animal est tué du premier coup dans la seconde qui suit », me dit-il. Malheureusement, l’animal continuait à se débattre et à hurler. Deuxième coup de matador, troisième. Couchée sur le caillebotis du quai, la bête perdait son sang, mais respirait toujours. Claude ferma la porte du quai pour m’épargner et s’épargner ce spectacle morbide. Cet événement me laissa sans voix. « J’ai l’impression que la mort est très présente au quotidien dans ton métier ? », lui ai-je demandé. « C’est vrai, mais on s’y habitue, de toute façon c’est comme ça », me répond-il. Claude cherche-t-il à ne pas laisser transparaître la moindre émotion devant moi afin de rendre, à mes yeux, ce travail banal ? Est-il insensible à ce travail mortifère ? L’agonie de la truie s’est poursuivie pendant plusieurs heures. Bruno, ayant aperçu l’animal, a abrégé ses souffrances à coups de masse portés au niveau du crâne de l’animal.

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Donner la mort et ramasser des cadavres d’animaux semblent tout à fait normal aux yeux de Bruno et de Claude. La mort est un travail, comme en témoigne l’élaboration de matériel pour ramasser des cadavres [9][9] Viel L., 2004. « Évacuation des porcs morts. Le bras.... Claude et Bruno reconnaissent le caractère pesant de la mort dans leur activité et l’expliquent de deux manières. D’abord, les abattoirs refusent beaucoup trop d’animaux. Les animaux dont la capacité de se mouvoir et de se déplacer est fortement altérée par des blessures et des traumatismes au niveau des articulations sont systématiquement laissés sur le quai d’embarquement par le transporteur de l’abattoir. Dès lors, la douloureuse tâche de tuer l’animal incombe aux éleveurs et aux salariés. Enfin, des réglementations et des mesures interdisent l’utilisation d’antibiotiques comme facteurs de croissance dans la fabrication des aliments pour les animaux en élevage industriel. Bruno et Claude estiment qu’il est alors difficile pour eux de prévenir les maladies d’élevage et par conséquent de se prémunir contre une présence trop lourde de la mort dans leur travail. De leur point de vue, l’utilisation d’antibiotiques est associée à la bonne santé de leurs animaux. Elle vise à protéger leurs animaux, mais aussi à se protéger contre l’omniprésence de la mort et de la souffrance au travail liée à cet événement quasi quotidien dans leur travail. En effet, le travail mortifère est loin d’être « comme ça ». Après avoir tué la truie agonisant sur le quai, Bruno m’a expliqué qu’il « n’aime pas faire ça », et que tuer un animal d’élevage est sous la responsabilité de son patron. Il m’a confié que tuer cette truie à coups de masse était d’autant plus difficile pour lui qu’il s’agissait d’une truie avec laquelle il avait travaillé, partagé son quotidien au travail, avant d’être réformée. « Il y a trop de truies qui partent en réforme, ça fait chier », rajoute-t-il. À mon sens, ces paroles dévoilent l’existence d’une souffrance au travail liée à l’organisation du travail et notamment à la mort des animaux.

Un « gras » c’est « con »

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Chaque mercredi, une centaine de porcs « charcutiers » est chargée sur le quai d’embarquement afin d’être acheminée par le transporteur à l’abattoir. Ce jour de la semaine suscite en moi de l’angoisse, mais également de l’incompréhension à l’égard du comportement de Claude et de Bruno envers les animaux. Munis d’une « garde » et d’un bâton en plastique, je pénètre avec Bruno dans les cases des « gras ». La « garde » est une planche en bois que l’on maintient au niveau de ses jambes. Elle a pour fonction de protéger l’homme de l’animal, mais également d’orienter ses déplacements. Quant au bâton, je pense qu’il ne sert qu’à taper sur les animaux. Je me suis toujours demandé quelle bête féroce je devais affronter. Je l’ai cherchée pendant plusieurs semaines, mais je ne l’ai pas trouvée. Les seuls animaux que j’ai rencontrés sont des porcs, le plus souvent intrigués, voire effrayés par notre présence dans leur case, mais sans aucune agressivité à notre égard.

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Bruno m’explique qu’il faut taper sur les animaux et les bloquer à l’aide de la « garde » pour les obliger à sortir de leur case. Une telle violence engendre une véritable panique chez les animaux qui cherchent à se réfugier au fond de leur case, entassés les uns sur les autres. Dans ces conditions, il devient de plus en plus difficile de distinguer les animaux à charger et de les trier. La panique des animaux engendre à son tour un comportement encore plus violent de la part de Bruno qui crie et s’acharne sur ces derniers. Bruno me demande également de charger les porcs charcutiers handicapés par des blessures et des traumatismes au niveau des pattes et des articulations. Ces animaux sont dans l’incapacité d’atteindre le quai d’embarquement. Et pourtant « il faut que ça y aille », me dit-il. Ces animaux sont battus, poussés à coup de genoux, soulevés par la queue pour les forcer à se déplacer. Lorsqu’ils sont à bout de force, ils sont tirés par les pattes et traînés jusqu’au quai sur plusieurs dizaines de mètres.

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Le statut des « gras » permet d’apporter des éléments de compréhension sur les débordements de violence. Les « gras » sont considérés comme des animaux « cons », comme des « têtes de mule ». Ils sont « cons » parce qu’ils ne font pas ce qu’on leur demande, mais tout le contraire. Aux yeux de Claude et de Bruno, les porcs charcutiers sont des animaux qui ne savent pas travailler. Ils vous mordent et vous font tomber par terre. Or, les éleveurs et les salariés détestent l’odeur du lisier des « gras ». « N’hésite pas à taper là où ça fait mal, il faut qu’ils comprennent », me disait Bruno lorsque nous manipulions des « gras ». L’animal semble méprisé par les travailleurs.

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Le chargement des charcutiers n’est pas reconnu comme un travail difficile et valorisant par les travailleurs. Il doit donc s’effectuer en un minimum de temps. Selon Bruno, le chargement d’une centaine de porcs charcutiers ne doit pas prendre plus d’une heure et demie. Compte tenu de l’effectif d’animaux à manipuler, la violence physique est inévitable, voire indispensable, si le salarié ne veut pas voir son travail et ses compétences perdre de la valeur aux yeux des autres membres du collectif de travail. En temps normal, Bruno charge les porcs charcutiers avec Pierre, un autre salarié de l’exploitation. Pierre distingue le travail à l’intérieur des bâtiments d’élevage du travail à l’extérieur des bâtiments. Pour lui, le travail dans les champs est un travail « d’homme ». Les salariés doivent affronter les intempéries, le froid de l’hiver, mais aussi supporter les blessures dues aux manipulations et aux réparations des engins et autres outils mécaniques, symboles de force et de puissance, qui transforment et façonnent la terre, la nature. Alors que, dans les bâtiments, Bruno travaille « au chaud » avec des « filles » (les truies). Bruno me raconte qu’il fait « transpirer » Pierre, comme il a cherché à me faire « transpirer » au cours de la castration et du sevrage des porcelets, quand celui-ci l’aide à charger les porcs charcutiers sur le quai d’embarquement. Pour cela, il l’oblige à manipuler un grand nombre d’animaux dans un minimum d’espace et en un minimum de temps. Bruno souhaite montrer à Pierre que le travail en porcherie avec les animaux est un travail « d’homme ». De la même manière, lorsqu’il aide aux travaux des champs, il se soumet à des épreuves pour montrer à Pierre qu’il est un « homme ».

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Bruno trouve absurde de charger des animaux handicapés et blessés. Mais « il faut le faire », me dit-il. Ces manipulations violentes sont cause de souffrance pour les animaux comme pour les hommes. De mon point de vue, il est difficile d’y être insensible. Claude sait aussi bien que Bruno que les porcs charcutiers handicapés présentent le risque d’être refusés par le transporteur de l’abattoir. Mais il tente quand même « le coup » pour se débarrasser de ces animaux, et ainsi ne pas avoir à les tuer lui-même. Pourtant, certains matins après le passage du transporteur, il est fréquent d’entendre le bruit du matador résonner dans le quai d’embarquement.

Le travail en élevage industriel de porcs est-il « insensé » ?

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Les conditions de vie au travail des hommes et des animaux en élevage industriel de porcs suscitent des émotions et des interrogations. Les bâtiments d’élevage, la dissociation des animaux de leur milieu naturel, l’entassement des porcs dans des cases, les rangées de truies encagées, la distribution de la « soupe », produisent un effet subjectif très fort chez une personne étrangère au monde du travail en élevage porcin. L’organisation prescrite du travail réduit l’animal à l’état d’« animal-machine » destiné à produire des porcelets et de la viande. L’obscurité à l’intérieur des bâtiments, les cris de centaines d’animaux, la poussière et l’odeur écœurante du lisier de porc sont des conditions de travail difficiles pour les éleveurs et les salariés. Le contenu du travail des hommes est tout aussi repoussant et intrigant que les conditions dans lesquelles il est réalisé. Qui peut taper sur des porcs, castrer à la chaîne des centaines de porcelets, ramasser des cadavres d’animaux qui ont succombé aux conditions d’élevage, tuer des animaux devenus improductifs sans ressentir la moindre émotion ? Ces travailleurs seraient-ils des êtres « insensibles » ? Non, je ne le pense pas. L’expression du visage de Claude face à la truie agonisante et les paroles de Bruno à propos de la réforme des truies et de l’abattage des animaux mourants ou refusés par l’abattoir révèlent des émotions qui, à mon sens, montrent que le travail en élevage industriel n’est pas tout à fait normal. Au lieu d’accuser les travailleurs d’être des « criminels » – comme le font aujourd’hui des associations de protection des animaux, il me semble préférable de comprendre les raisons pour lesquelles des hommes et des femmes élèvent des animaux dans des systèmes de production dits industriels.

50

La place croissante de la mort des animaux dans le travail, liée à une concentration des activités d’élevage, induit une transformation des métiers d’éleveur et de salarié porcin. Elle appelle une attention particulière du point de vue des conditions de vie au travail des personnes.

51

Pour être compétitifs et maintenir une productivité du travail, les éleveurs sont contraints de réformer systématiquement les animaux qui ne supportent plus le rythme de production qui leur est imposé, c’est-à-dire 40 % à 50 % du troupeau de truies. Dans ces conditions, il est difficile pour les personnes de laisser une « seconde chance » à l’animal. Or, comme nous l’avons vu, le taux élevé de réformes des animaux n’est pas sans conséquences sur le rapport subjectif des personnes à leur travail.

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La sélection génétique des porcs, qui vise à adapter l’animal aux conditions d’élevage en système « hors sol », ne suffit pas à empêcher le développement de maladies et de troubles du comportement chez les animaux. L’augmentation de la taille des unités de production conduit à une augmentation du nombre d’animaux morts pendant la période d’élevage. La mise au point d’équipements spécialisés, tels que le « bras d’Hercule », permet de supprimer la pénibilité physique et de diminuer le temps de travail lié au ramassage des animaux morts, et par conséquent d’oublier la réalité du travail de mort. Cependant, tuer des animaux malades à l’aide d’une masse, d’un matador, d’un fusil ou encore par pendaison, n’est pas un acte qui va de soi pour les travailleurs. Ce traitement des animaux malades est beaucoup plus problématique. Claude doit assumer le travail d’abattage des animaux mourants ou refusés par le transporteur. L’organisation du collectif de travail souligne bien la difficulté des travailleurs à tuer des animaux et soulève la question du rapport subjectif des personnes à la mort des animaux.

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Dans les systèmes d’élevage industriel marqués par une dégradation de la relation entre hommes et animaux et où la mort occupe une place croissante dans le travail des personnes, la perte des animaux est-elle un simple critère de gestion technico-économique ? Pour ces travailleurs qui voient tant d’animaux mourir, la mort est-elle devenue banale ? N’ont-ils pas d’autre choix que celui de mettre à distance une réalité bien douloureuse ?


Bibliographie

  • Larousse agricole, 2002. Le Monde paysan au xxie siècle, sous la direction de Mazoyer M., 800 pages.
  • Laval A., 2005, « Le mycoplasme vecteur de gravité pour la Map », Porc magazine, janvier, n° 384. pp. 58-60.
  • Institut technique du porc, 2000, Mémento de l’éleveur de porc, 374 pages.
  • Porcher J., 2001, « L’élevage, un partage de sens entre hommes et animaux : intersubjectivité des relations entre éleveurs et animaux dans le travail », Thèse de doctorat, 324 pages.
  • Porcher J., 2003, La Mort n’est pas notre métier, Éditions de l’Aube, 169 pages.
  • Viel L., 2004, « Évacuation des porcs morts. Le bras d’Hercule repose les dos… », Porc magazine, novembre, n° 382. pp. 52-54.

Notes

[1]

Porcher J., 2001. « L’Élevage, un partage de sens entre hommes et animaux : intersubjectivité des relations entre éleveurs et animaux dans le travail », Thèse de doctorat, 324 pages.

[2]

Les phrases entre guillemets sont des extraits de discussions avec Claude et Bruno au cours ou en dehors du travail.

[3]

« Ensemble des activités fondées sur la division du travail et la spécialisation qui ont pour objet l’exploitation à grande échelle d’animaux domestiques en vue de leur transformation en biens de consommation avec le meilleur rendement technique et financier possible. » Porcher J., 2001, « L’élevage, un partage de sens entre hommes et animaux : intersubjectivité des relations entre éleveurs et animaux dans le travail », Thèse de doctorat, p. 56.

[4]

Laval A., 2005. « Le mycoplasme vecteur de gravité pour la Map », Porc magazine, janvier, n° 384, p. 58 à 60.

[5]

Je vous renvoie à la définition de la « stabulation libre », Larousse agricole, 2002, « Le monde paysan au xxie siècle », sous la direction de Mazoyer M., p. 592.

[6]

Larousse agricole, 2002. « Le monde paysan au xxie siècle », sous la direction de Mazoyer M., p. 539.

[7]

Institut technique du porc, 2000, Mémento de l’éleveur de porc, p. 190.

[8]

Pistolet d’abattage utilisé en abattoir pour étourdir les animaux avant la saignée.

[9]

Viel L., 2004. « Évacuation des porcs morts. Le bras d’Hercule repose les dos », Porc magazine, novembre, n° 382. pp. 52-54.

Résumé

Français

Cet article s’appuie sur une expérience personnelle du travail en élevage « industriel » de porcs. À partir des observations réalisées et de mon vécu au travail dans un élevage « hors sol » naisseur-engraisseur, l’auteur analyse le rapport subjectif d’un éleveur et d’un salarié au travail. L’industrialisation des activités d’élevage, qui bouleverse le rapport des hommes à la vie et à la mort des animaux, est cause d’une souffrance au travail pour les personnes. La place croissante du travail mortifère soulève la question de la banalisation du rapport des éleveurs et des salariés porcins à la mort des animaux.

Mots-clés

  • élevage industriel
  • travail
  • souffrance
  • éleveur
  • salarié
  • animal d’élevage
  • mort

English

SummaryThis article is based on a personal experience of working in factory farming of pigs. From observations realized and my real life experience in a intensive indoor production « raising-fattering », I analyse subjective relation of a farmer and an employee at work. Industrialization of farming activities, which turns upside down relation of men to life and death of animals, causes a suffering at work for these people. Increased space for deathly work brings up the question of banalizing relation between farmers and employees in pig farming to the death of animals.

Keywords

  • factory farming
  • work
  • suffering
  • farmer
  • employee
  • animal of farming
  • death

Español

Este artículo se funda en una experiencia pasada en una cría « industrial » de cerdos, o sea una cría « fuera de la tierra », de nacimiento y engorde. A partir de lo observado y de lo vivido, el autor analiza la relación subjetiva de un criador y de un asalariado con su trabajo. Se puede decir que la industrialización de la cría de cerdos ha trastornado la relación de los hombres con la vida y la muerte de los animales y ha originado un verdadero sufrimiento a la hora de cumplimiento de sus tareas cotidianas. La importancia creciente del trabajo mortífero plantea una cuestión esencial, la de la trivialización de la relación de los criadores y de los asalariados de la industria porcina con la muerte de los animales.

Palabras claves

  • cría industrial
  • trabajo
  • sufrimiento
  • criadores
  • asalariados
  • animal de cría
  • muerte

Plan de l'article

  1. « Je ne suis pas éleveur, je suis producteur de porcs »
  2. Le système d’élevage « hors sol »
    1. Les bâtiments d’élevage
    2. Le « caillebotis »
  3. Travail en « naissage »
    1. Petits rappels de zootechnie porcine
    2. La vie des truies en gestation
    3. Semaine mises bas
    4. Surveiller les truies : « On n’a pas que ça à faire. »
    5. « Soigner » les porcelets
    6. La quarantaine
  4. Semaine « sevrage »
    1. Être né « tocard »
    2. Le sevrage
  5. Semaine « saillie »
  6. Travail en postsevrage et engraissement
    1. Contrôler les animaux
    2. Un travail mortifère
    3. Un « gras » c’est « con »
  7. Le travail en élevage industriel de porcs est-il « insensé » ?

Pour citer cet article

Mouret Sébastien, « Travailler en élevage industriel de porcs : " On s'y fait, de toute façon c'est comme ça. " », Travailler, 2/2005 (n° 14), p. 21-46.

URL : http://www.cairn.info/revue-travailler-2005-2-page-21.htm
DOI : 10.3917/trav.014.0021


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