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Travailler

2007/1 (n° 17)

  • Pages : 240
  • DOI : 10.3917/trav.017.0047
  • Éditeur : Martin Média

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Le stress au travail est devenu au cours des dernières décennies une thématique à part entière de l’épidémiologie des risques professionnels. Les études ont montré que les facteurs de stress au travail, appelés « facteurs psychosociaux au travail », étaient des facteurs de risque avérés pour la santé, en particulier pour la santé cardio-vasculaire (Belkic et al., 2004), la santé mentale (Stansfeld et al., 1999 ; Niedhammer et al., 1998b ; Bourbonnais et al., 1996), ou plus généralement l’état de santé, via des indicateurs globaux de santé perçue, de qualité de vie, ou encore d’absentéisme pour raison de santé (Borg et al., 2000 ; Cheng et al., 2000 ; North et al., 1996 ; Niedhammer and Chea, 2003 ; Niedhammer et al., 1998a).

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Le développement des connaissances est notable en épidémiologie des risques psychosociaux au travail, en particulier sur le rôle étiologique des facteurs psychosociaux au travail sur la santé mentale. La thématique des facteurs psychosociaux au travail est toutefois à la croisée de diverses disciplines. La complémentarité des approches disciplinaires et l’apport de la psychodynamique du travail ont d’ailleurs bien été montrés, particulièrement lorsqu’il s’agit de comprendre les mécanismes qui génèrent les contraintes psychosociales au travail et de mettre en place des stratégies de prévention (Vézina, 1999).

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Le questionnaire de Karasek est le principal instrument d’évaluation des facteurs psychosociaux au travail (Karasek, 1979 ; Karasek et Theorell, 1990). Le modèle élaboré initialement par Karasek comportait deux dimensions : la demande psychologique et la latitude décisionnelle. La demande psychologique porte sur des aspects aussi bien quantitatifs que qualitatifs de la charge psychologique de travail. La latitude décisionnelle comporte deux sous-dimensions, l’utilisation des compétences et l’autonomie décisionnelle ; elles se définissent par la possibilité d’utiliser et de développer ses compétences et qualifications pour la première et par la marge de manœuvre dans la manière de faire son travail et de prendre part aux décisions qui s’y rattachent pour la seconde. Selon Karasek, la combinaison d’une forte demande psychologique et d’une faible latitude décisionnelle (job strain) constitue une situation à risque pour la santé. Ce modèle a été complété par la suite par une troisième dimension, le soutien social au travail, comportant des aspects relatifs au soutien socio-émotionnel et instrumental des relations avec la hiérarchie et les collègues (Johnson et Hall, 1988). Un manque de soutien social au travail constituerait un facteur de risque pour la santé.

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Alors que des études épidémiologiques françaises ont confirmé les effets prédictifs des facteurs psychosociaux au travail (Niedhammer, Goldberg, Leclerc, Bugel, and David, 1998b ; Niedhammer et al., 1998c ; Niedhammer, Bugel, Goldberg, Leclerc, et Gueguen, 1998a ; Niedhammer and Chea, 2003 ; Niedhammer et al., 2006a), en particulier ceux définis par Karasek, sur divers aspects de la santé, à ce jour, il n’existait pas de données nationales de référence permettant d’évaluer l’exposition à ces facteurs dans la population salariée en France. La connaissance de l’exposition aux facteurs psychosociaux au travail dans la population en France permettrait d’avoir des données de référence utiles pour faire des comparaisons entre les études, et aussi d’un point de vue descriptif et pragmatique de déterminer les expositions moyennes ou les prévalences d’exposition à ces facteurs en population salariée française, et ainsi d’identifier potentiellement des groupes à risque. Ce dernier point permettrait non seulement de dresser une cartographie des expositions en France, mais également d’orienter les politiques de recherche et de prévention vers des groupes ciblés. Ces missions sont d’ailleurs en droite ligne avec les objectifs affichés de l’enquête nationale Sumer portant sur l’évaluation des risques professionnels et réalisée par la Dares du ministère du Travail.

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Les objectifs de l’étude présentée ici sont donc de fournir les expositions aux facteurs psychosociaux au travail du modèle de Karasek dans la population salariée française, et les données de référence utiles pour faire des comparaisons avec d’autres études, et enfin d’identifier d’éventuels groupes à risque, en termes de secteurs d’activité et de professions. L’étude s’appuie sur les données de l’enquête nationale Sumer réalisée en 2003 comportant un large échantillon national de femmes et d’hommes salariés.

Population et méthodes

Population

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L’enquête Sumer est une enquête nationale transversale périodique menée conjointement par la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) et la Direction des relations de travail (inspection médicale du travail) en collaboration avec un réseau de médecins inspecteurs régionaux du travail et de médecins du travail volontaires. Son principal objectif est de dresser une cartographie des expositions professionnelles pour la population salariée française (Guignon, 2001 ; Arnaudo et al., 2004). Le champ couvert par l’enquête en 2003 porte sur l’ensemble des salariés du régime général et du régime agricole ainsi que ceux des hôpitaux publics, de la Poste, de la Sncf, et d’Air France. Sont donc exclus certains secteurs, principalement les administrations publiques (à l’exception des hôpitaux), ainsi que les Mines, les compagnies de transports maritimes et urbains, et France Telecom. Le protocole prévoyait que les médecins du travail volontaires dussent tirer au sort les personnes à enquêter parmi les salariés vus en visite périodique de médecine du travail. Pour chaque salarié tiré au sort, le médecin du travail devait remplir le questionnaire principal de l’enquête, et à un salarié sur deux devait être proposé de surcroît un questionnaire auto-administré à remplir avant la visite médicale, puis remis au médecin. Les deux questionnaires étaient renseignés de manière anonyme, mais un numéro identique inscrit sur le questionnaire principal et l’autoquestionnaire permettait de relier, pour l’exploitation statistique, les informations d’un même salarié. Seul le médecin conservait la liste des salariés interrogés ainsi que leurs coordonnées pour le suivi de l’enquête. Cette enquête a reçu l’accord de la Cnil.

Matériels

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Ici, les variables retenues pour l’étude sont les suivantes parmi celles du questionnaire principal :

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• Sexe du salarié.

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• Âge, utilisé en tranches d’âge de 10 ans.

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• Secteur d’activité (naf) de l’établissement employeur codé à l’aide de la classification française des secteur d’activité (Insee, 2003b), dont les codes hiérarchiques comportent cinq niveaux. Le niveau le plus grossier (codes à 1 chiffre) comportent 17 catégories et c’est celui qui a été utilisé ici.

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• Taille de l’établissement en cinq catégories : <10, 10-49, 50-199, 200-499, et 500 salariés ou plus.

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• Profession et catégorie sociale (pcs) codée à l’aide de la classification des professions et catégories sociales (Insee, 2003a), dont les codes comportent quatre niveaux emboîtés, dont nous avons utilisé le premier (codes à un chiffre, quatre catégories pour les salariés) et le second (codes à deux chiffres, vingt-trois catégories pour les salariés). La liste des codes et intitulés des pcs à deux chiffres est fournie en appendice.

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Parmi les questions de l’autoquestionnaire ont été retenues :

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• Vingt-six questions du questionnaire de Karasek, composant la demande psychologique (neuf items), la latitude décisionnelle (neuf items) et le soutien social au travail (huit items). Cette version française a été précédemment validée dans l’échantillon de l’enquête Sumer (Niedhammer et al., 2006b), les qualités psychométriques de l’instrument, en termes de cohérence interne, validité factorielle et convergente, s’étant avérées très satisfaisantes.

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Le questionnaire et l’autoquestionnaire de l’enquête Sumer sont disponibles sur Internet à l’aide du lien suivant : http://www.travail.gouv.fr/IMG/pdf/Qsumer021.pdf

Méthodes

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Les scores pour la demande (min. : neuf, max. : trente-six), la latitude (min. : vingt-quatre, max. : quatre-vingt-seize), et le soutien (min. : huit, max. : trente-deux) ont été construits selon les recommandations de Karasek (Karasek, 1985), et « dichotomisés » à la médiane de l’échantillon total, pour construire des variables binaires pour chaque dimension. Ainsi a pu être construite la variable du job strain : combinaison d’une forte demande et d’une faible latitude en opposition à toutes les autres situations. Notons que la construction des scores de la demande et du soutien s’appuie sur la sommation des items, alors que la construction du score de la latitude est fondée sur une somme pondérée permettant ainsi de donner un poids identique aux deux sous-dimensions de l’utilisation des compétences (six items, pondération de deux) et de l’autonomie décisionnelle (trois items, pondération de quatre). Notons également que le codage de certains items a été au préalable inversé afin de permettre une construction adéquate des scores.

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Les données de l’enquête Sumer sont pondérées afin de fournir des estimations représentatives pour la population salariée française. Ces pondérations ont été calculées par la Dares à l’aide de la méthode de calage sur marges à partir des cinq variables suivantes : sexe, âge, profession, secteur d’activité et taille de l’établissement, les distributions de référence étant issues d’autres sources de données nationales. Ces pondérations ont été ici utilisées pour estimer les moyennes et prévalences d’exposition, ainsi que les variances. La variance de chaque variable d’intérêt après prise en compte du calage sur marges a été estimée par la variance de la régression linéaire, qui peut être estimée comme suit dans le cas d’un large échantillon : V(y)(1-r2). V(y) est l’estimateur de la variance simple et r2 le coefficient de corrélation linéaire entre les variables de calage et la variable d’intérêt (Ardilly, 1994). En fait, ici, comme les r2 étaient faibles, voire très faibles, les variances estimées sont très proches de V(y). Le calcul des variances et des intervalles de confiance à 95 % pour les moyennes et prévalences n’a été réalisé que pour les professions et secteurs d’activité qui comportaient au moins dix salariés.

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Les moyennes de la demande, de la latitude, du soutien social, et la prévalence du job strain ont été calculées pour les hommes et les femmes, et aussi par professions (codes à un chiffre) et secteurs d’activité (codes à un chiffre) pour chaque sexe séparément. Ces résultats sont fondés sur les données pondérées, et les différences statistiques entre les catégories ont été étudiées à l’aide des intervalles de confiance à 95 %. Des figures représentant simultanément les moyennes des deux scores de la demande et de la latitude ont également été construites afin de représenter la position relative des différentes professions (codes à deux chiffres) et des différents secteurs d’activité (codes à un chiffre). La « zone de confiance » de ces moyennes est donnée par des ellipses basées sur les intervalles de confiance à 95 % des moyennes.

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L’ensemble des analyses a été réalisé à l’aide du logiciel Sas (Sas Institute, 1988) et séparément pour les hommes et les femmes.

Résultats

Description de la population d’étude

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L’échantillon total de l’enquête Sumer consiste en 49 984 salariés. L’autoquestionnaire a été proposé à 25 380 d’entre eux. Parmi eux, 24 486 ont accepté d’y répondre, 14 241 hommes et 10 245 femmes, soit un taux global de participation de 96,5 %. La comparaison des répondants aux non-répondants à l’autoquestionnaire met en évidence que les non-répondants étaient plus nombreux parmi les salariés de l’agriculture et les employés pour les hommes, et pour les femmes, parmi les plus âgées, les fonctionnaires, les salariées de l’agriculture, et les ouvrières. La description de la population d’étude composée de ces 24 486 salariés est donnée dans le tableau I pour les caractéristiques socio-démographiques et professionnelles. Les pourcentages fournis correspondent aux résultats pondérés.

Table 1 - Description de l’échantillonTable 1

Exposition aux facteurs psychosociaux au travail dans la population totale, et chez les hommes et les femmes

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Le tableau 2 présente les moyennes pondérées pour les scores de la demande psychologique, de la latitude décisionnelle, et du soutien social. Des différences significatives sont mises en évidence entre hommes et femmes, les femmes ayant en moyenne une plus forte demande psychologique et une plus faible latitude décisionnelle. Aucune différence n’est observée entre les sexes pour le soutien social. Les médianes obtenues à l’aide des données pondérées sont fournies dans le tableau 2 et permettent de « dichotomiser » les scores, afin de construire la variable du job strain. On observe une prévalence du job strain de 23,24 % au total, avec une forte différence entre hommes et femmes, les femmes étant plus fréquemment exposées au job strain que les hommes.

Table 2 - Moyenne et médiane pour la demande psychologique, la latitude décisionnelle, et le soutien social, et prévalence du job strain dans l’échantillon total, et chez les hommes et les femmes séparémentTable 2

Différences dans l’exposition aux facteurs psychosociaux au travail selon les professions et secteurs d’activité

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Le tableau 3 présente les différentes moyennes d’expositions en fonction des professions (codes pcs à un chiffre) et des secteurs d’activité (codes naf à un chiffre) chez les hommes et les femmes. Des différences significatives sont observées pour les professions : la demande, et surtout la latitude augmentent avec la profession pour les deux sexes. La prévalence du job strain diminue quand la profession augmente. Aucune différence n’est observée entre professions pour le soutien social. Les différences entre les secteurs d’activité sont peu marquées chez les hommes et elles le sont encore moins pour les femmes. Pour les hommes, notons que le secteur des activités financières est celui qui est exposé à la demande la plus élevée, et le secteur des transports et communications celui où la latitude est la plus faible. La moyenne du score du soutien social n’est pas différente d’un secteur à l’autre.

Table 3 - Moyenne des scores de la demande psychologique, de la latitude décisionnelle, et du soutien social, et prévalence du job strain selon les professions et secteurs d’activité pour les hommes et les femmesTable 3Table 3

Étude simultanée de la demande et de la latitude en fonction des professions et des secteurs d’activité

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La représentation simultanée des moyennes d’exposition à la demande et à la latitude est présentée dans les figures 1 et 2 selon les professions (codes pcs à deux chiffres) et les figures 3 et 4 selon les secteurs d’activité (codes naf à un chiffre). La représentation des médianes des scores sur ces figures permet également de situer chacune des catégories en fonction des quatre quadrants de Karasek, le quadrant à risque étant celui définissant le job strain, c’est-à-dire une forte demande et une faible latitude. La représentation en fonction des professions permet de retrouver les résultats décrits précédemment, c’est-à-dire le fort gradient socioprofessionnel de la latitude décisionnelle, et dans une moindre mesure de la demande psychologique. Notons chez les hommes, la position des catégories 54 (employés administratifs d’entreprise) et 65 (ouvriers qualifiés de la manutention, du magasinage et du transport) dont les ellipses se trouvent en totalité dans le quadrant du job strain, c’est-à-dire dont les moyennes se situent dans ce quadrant à un risque d’erreur de 5 %. Pour les femmes, les professions se situant dans ce quadrant sont les catégories 52 (employés civils et agents de service de la fonction publique), 54 (employés administratifs d’entreprise), 62 (ouvriers qualifiés de type industriel) et 67 (ouvriers non qualifiés de type industriel). Les représentations en fonction des secteurs d’activité (figures 3 et 4) permettent de vérifier les résultats précédents, c’est-à-dire l’exposition élevée à la demande dans le secteur des activités financières (J) et la faible latitude décisionnelle dans le secteur des transports et communications (I) chez les hommes. Seule la catégorie I (transports) se situe dans le quadrant du job strain à un risque d’erreur de 5 % pour les hommes, alors que, pour les femmes, les catégories concernées sont plus nombreuses : D (industrie manufacturière), G (commerce ; réparations automobile et d’articles domestiques), H (hôtels et restaurants), I (transports et communications), K (immobilier, location et services aux entreprises) et L (administration publique).

Figure 1 - Demande psychologique et latitude décisionnelle par pcs (2 digits) chez les hommesFigure 1
Figure 2 - Demande psychologique et latitude décisionnelle par pcs (2 digits) chez les femmesFigure 2
Figure 3 - Demande psychologique et latitude décisionnelle par naf 17 chez les hommesFigure 3
Figure 4 - Demande psychologique et latitude décisionnelle par naf 17 chez les femmesFigure 4

Discussion

Principaux résultats

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L’étude présentée ici permet de fournir les expositions aux facteurs psychosociaux au travail du modèle de Karasek dans la population salariée française. Les femmes sont plus fréquemment exposées à une faible latitude et une forte demande et, par conséquent, au job strain que les hommes. L’étude permet également de donner les médianes de référence pour « dichotomiser » les scores de la demande et de la latitude. Les différences entre les professions sont marquées pour la latitude décisionnelle et la demande psychologique, ces expositions suivant un fort gradient social. Par contre, les différences entre les secteurs d’activité apparaissent plus réduites, en particulier chez les femmes. Les résultats de l’enquête fournissent également une base de comparaison nationale utile pour les autres études sur les facteurs psychosociaux au travail de Karasek.

Forces et faiblesses de l’étude

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Avant de discuter et de comparer les résultats observés avec ceux de la littérature, l’étude présentée ici mérite d’être regardée en termes de forces et limites. L’étude s’appuie sur les données de l’enquête Sumer, et constitue la première étude nationale permettant de fournir des données de référence sur l’exposition aux facteurs psychosociaux au travail en France. Le taux de participation à l’autoquestionnaire a été très élevé (plus de 96 %), ce qui présente l’avantage de réduire au maximum un potentiel biais dans la participation. Notons cependant que l’étude comparant les répondants aux non-répondants montre quelques différences significatives, en particulier au regard de la pcs et de la naf, mais que ces différences ne doivent avoir que peu de conséquences en raison de la faiblesse de l’effectif des non-répondants (au total 894 salariés sur un total de 25 380 sollicités).

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Bien que l’enquête Sumer soit une enquête nationale, elle n’est pas d’emblée représentative, car d’une part des secteurs d’activité ne sont pas représentés et, d’autre part, l’échantillon est constitué sur la base de la participation volontaire des médecins du travail. Des pondérations sont donc nécessaires afin de permettre un redressement de l’échantillon. Pour prendre en compte cette spécificité de l’enquête, l’ensemble des résultats sont présentés à l’aide des données pondérées, y compris pour les intervalles de confiance, ce qui justifie la méthodologie statistique employée. En conséquence, les résultats présentés sont extrapolables à la population française, à la seule restriction près, c’est-à-dire le champ de l’enquête Sumer.

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L’étude s’appuie sur le large échantillon de l’enquête Sumer, ce qui représente une force de l’étude, puisqu’en outre, des analyses séparées ont été réalisées pour les hommes et les femmes, ce qui en épidémiologie des risques professionnels s’avère important (Niedhammer et aI, 2000b), y compris dans la thématique des risques psychosociaux (Hall, 1989). Toutefois, les différences observées par exemple entre professions et secteurs d’activité, bien que significatives, peuvent être de faible ampleur du fait de la puissance statistique de l’étude.

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L’enquête s’appuie sur un instrument de réputation internationale, le questionnaire de Karasek, qui a de plus été validé en langue française, dans des études diverses (Niedhammer, 2002 ; Larocque et al., 1998 ; Brisson et al., 1998), et y compris à l’aide des données de l’enquête Sumer (Niedhammer, Chastang, Gendrey, David, et Degioanni, 2006b). Cependant, l’enquête est transversale, et elle ne permet pas d’évaluer la durée des expositions, car aucune information n’est disponible ni sur la carrière des salariés ni sur l’histoire des expositions. Néanmoins, ces données constituent les premières données de référence sur les expositions aux facteurs psychosociaux au travail en France, ce qui manquait jusqu’à maintenant.

Comparaison avec la littérature

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La prévalence du job strain est plus élevée chez les femmes que chez les hommes, cela a été démontré dans de nombreuses études (Steenland et al., 2000). Ces mêmes études confirment que les femmes sont exposées à une plus faible latitude décisionnelle, et une partie des études montre également que les femmes sont exposées à une plus forte demande psychologique. Soulignons ici que la différence entre hommes et femmes observée pour la demande psychologique, bien que significative, est de faible ampleur.

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Les comparaisons des résultats français à la littérature internationale sont en partie limitées du fait du faible nombre d’enquêtes nationales représentatives fournissant des évaluations pour l’exposition aux facteurs psychosociaux au travail du modèle de Karasek. Notons cependant l’existence de données d’enquêtes sur des échantillons nationaux représentatifs aux États-Unis (Karasek et Theorell, 1990 ; Schwartz et al., 1988), en Suède (Johnson et al., 1990 ; Johnson et Stewart, 1993), en Finlande (Kauppinen et al., 1998) et au Danemark (Netterstrom et Kristensen, 2005). Les données américaines (Schwartz, Pieper, et Karasek, 1988) et suédoises (Johnson et Stewart, 1993) confirment les grandes différences d’exposition entre les professions pour la latitude décisionnelle, des différences plus faibles pour la demande, et l’absence de différences pour le soutien social. En France, une étude dans la cohorte Gazel composée d’un large échantillon de salariés d’Edf-Gdf avait également montré dans un secteur d’activité particulier (production et distribution d’électricité et de gaz) l’augmentation de la latitude et, dans une moindre mesure, de la demande, en fonction de la profession (Niedhammer et al., 2000a). D’autres études confortent ces résultats dans d’autres populations (Larocque, Brisson, and Blanchette, 1998 ; Brisson, Blanchette, Guimont, Dion, Moisan, Vézina, Dagenais, et Mâsse, 1998 ; Schrijvers et al., 1998).

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Aucune étude antérieure n’a examiné les différences dans les expositions aux facteurs psychosociaux au travail entre les secteurs d’activité, à notre connaissance. Notons que les résultats observés ici soulignent que les différences entre les secteurs seraient peu marquées, en particulier chez les femmes. De plus, des analyses complémentaires réalisées sur les données de l’enquête Sumer montrent que ces différences seraient au moins en partie imputables à des différences de structure professionnelle entre les secteurs d’activité. Par exemple, le secteur des activités financières a été mis en évidence ici comme étant celui qui est exposé à la demande psychologique la plus élevée. Or, ce secteur comporte environ 50 % de cadres-ingénieurs, par rapport à une proportion de 17 % dans les autres secteurs. La sur-représentation de cette catégorie professionnelle dans ce secteur explique en partie l’exposition particulièrement élevée du secteur à la demande. La prise en compte de la profession dans l’étude de l’association entre secteur d’activité et demande psychologique réduit d’ailleurs l’exposition moyenne à la demande pour le secteur des activités financières. Les différences entre les secteurs d’activité doivent donc être interprétées avec précaution non seulement parce que les différences mises en évidence peuvent être de faible ampleur, mais aussi parce que ces différences peuvent en partie s’expliquer par des tiers facteurs comme la profession.

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L’étude réalisée ici a tenté d’étudier les différences entre les professions et entre les secteurs d’activité. Pour ce faire, les deux classifications françaises des professions (pcs), d’une part, et des secteurs d’activité (naf), d’autre part, ont été utilisées. Les résultats reposant sur ces deux classifications présentent donc des limites liées à ces classifications, et à leur logique de catégorisation (Desrosières A. et Thévenot, 1988). Par ailleurs, les résultats ont été présentés à l’aide des niveaux les plus grossiers de ces classifications : les premier et second niveaux pour la pcs et le premier niveau pour les naf, soit un maximum de vingt-trois professions et dix-sept secteurs. Pour l’étude des secteurs d’activité, l’utilisation des niveaux plus fins de la classification naf ne permet de repérer que peu de différences significatives supplémentaires, sachant que plus le niveau est détaillé, plus les effectifs par catégorie s’affaiblissent et par conséquent les intervalles de confiance s’élargissent. Pour l’étude des professions, l’utilisation des niveaux à trois et quatre chiffres ne permet pas non plus d’étude plus approfondie. Notons que des analyses de variances expliquées montrent que l’essentiel des différences entre les professions (en particulier au regard de la latitude) se concentrent au niveau le plus grossier de la classification pcs, soit les quatre catégories professionnelles, les autres niveaux n’apportant qu’une faible part de variance expliquée supplémentaire.

Conclusion

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Cette étude est la première à fournir des estimations nationales sur les expositions aux facteurs psychosociaux au travail dans la population des salariés en France. Les données de l’enquête Sumer constituent donc des données nationales de référence pour toute autre étude examinant ces expositions dans des populations spécifiques. Elle permet de produire également des valeurs de référence, en particulier des médianes de référence, utiles pour les études ultérieures et les comparaisons entre les études. L’étude souligne des différences notables entre hommes et femmes, et également entre les professions et dans une moindre mesure entre les secteurs d’activité, dans l’exposition aux facteurs psychosociaux au travail du modèle de Karasek en France. Le questionnaire de Karasek, qui existe en version française, et dont les propriétés psychométriques ont été vérifiées constitue donc l’instrument à privilégier dans l’étude du stress au travail, et cela plus encore aujourd’hui en raison de l’existence des données de référence de l’enquête Sumer.


Annexe

Liste des codes pcs à deux chiffres

Remerciements

Les auteurs remercient les membres de la Dares, en particulier Thomas Coutrot, Marie-Christine Floury, Nicole Guignon et Dominique Waltisperger, et la Drt-Imtmo, en particulier Bernard Arnaudo, Isabelle Magaud-Camus et Nicolas Sandret, en charge de l’enquête Sumer. Les auteurs remercient également l’ensemble des médecins du travail et médecins inspecteurs régionaux du travail qui ont contribué à la réalisation de l’enquête Sumer, ainsi que l’ensemble des salariés participants qui ont rendu cette étude possible. Cette étude a été financée par la Dares du ministère de l’Emploi, du Travail et de la Cohésion sociale.


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Résumé

Français

Cette étude présente les premiers résultats sur les expositions aux facteurs psychosociaux au travail en France, issus de l’enquête nationale Sumer. Elle fournit les expositions moyennes aux trois facteurs de Karasek : la demande psychologique, la latitude décisionnelle et le soutien social, ainsi que la prévalence de job strain (combinaison d’une forte demande et d’une faible latitude). Ces résultats sont donnés pour les hommes et les femmes, et en fonction des professions et secteurs d’activité. Ils constituent ainsi les premières données nationales de référence sur les facteurs psychosociaux au travail.

Mots-clés

  • exposition
  • facteurs psychosociaux au travail
  • France
  • profession
  • secteur d’activité
  • stress

English

SummaryThis study presents the first results on the exposures to psychosocial factors at work in France derived from the Sumer national survey. It provides mean exposures to the three factors elaborated by Karasek : psychological demands, decision latitude, and social support, as well as the prevalence of job strain (combination of high demands and low latitude). These findings are given for men and women, and according to occupations and economic activities. They constitute therefore the first reference national data for psychosocial factors at work.

Keywords

  • exposure
  • psychosocial factors at work
  • France
  • occupation
  • economic activity
  • stress

Español

Este estudio presenta los primeros resultados sobre las exposiciones a los factores psicosociales del trabajo en Francia, provenientes de la ensuesta nacional Sumer. Se presentan las exposiciones medias en los tres factores de Karasek : la demanda psicológica, la latitud decisional y el sostenimiento social, asi como la prevalencia del job strain (combinación de una fuerte demanda y de una débil latitud). Estos resultados son dados por hombres y mujeres en función de sus profesiones y de sus sectores de actividad. De este modo constituyen las primeras informaciones nacionales de referencia sobre los factores psicosociales en el trabajo.

Palabras claves

  • exposición
  • factores psicosociales en el trabajo
  • Francia
  • profesión
  • sector de actividad
  • estrés

Plan de l'article

  1. Population et méthodes
    1. Population
    2. Matériels
    3. Méthodes
  2. Résultats
    1. Description de la population d’étude
    2. Exposition aux facteurs psychosociaux au travail dans la population totale, et chez les hommes et les femmes
    3. Différences dans l’exposition aux facteurs psychosociaux au travail selon les professions et secteurs d’activité
    4. Étude simultanée de la demande et de la latitude en fonction des professions et des secteurs d’activité
  3. Discussion
    1. Principaux résultats
    2. Forces et faiblesses de l’étude
    3. Comparaison avec la littérature
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Niedhammer Isabelle, Chastang Jean-François, Levy David, David Simone, Degioanni Stéphanie, « Exposition aux facteurs psychosociaux au travail du modèle de Karasek en France : étude méthodologique à l'aide de l'enquête nationale Sumer », Travailler 1/2007 (n° 17) , p. 47-70
URL : www.cairn.info/revue-travailler-2007-1-page-47.htm.
DOI : 10.3917/trav.017.0047.


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