2008
Travailler
Éditorial
Pascale Molinier
Dans les années cinquante, le sociologue étatsunien E. C. Hughes proposa la notion de
dirty work ou « sale boulot » pour caractériser parmi un ensemble de tâches celles qui se situent en bas de l’échelle des valeurs, qui sont jugées serviles, fastidieuses voire dégradantes et ne procurent aucun prestige social, exposant au contraire ceux qui les réalisent au mépris des autres
[1]. La notion de sale boulot, particulièrement heuristique pour penser la division morale du travail dans les activités de service aux personnes, connaît depuis quelques années un regain d’intérêt parmi les psychologues et sociologues du travail. Nous avions publié en 2005, un article de Dominique Lhuilier qui a largement contribué à faire connaître Hughes des lecteurs de
Travailler
[2]. Morgane Kuehni, dans ce numéro, s’y réfère également pour analyser les formes de délégation du travail des salariés fixes vis-à-vis des chômeurs qui, en Suisse, font l’objet d’une mesure d’assignation au travail. Car tout métier comporte sa part de « sale boulot » que l’on cherche en règle générale à déléguer à plus subalterne que soi. Corvées harassantes, tâches pénibles moralement, comme celles qui impliquent de contraindre un autre en limitant sa liberté, contacts physiques répugnants, relations avec des humains « extra-ordinaires », car jugés inquiétants, déviants, hors normes... de tout cela, on cherche si possible à se débarrasser et à n’en rien savoir.
Bien au-delà des années cinquante, le travail psychiatrique, en particulier celui réalisé par les personnels non médicaux, a paru aux yeux de l’opinion publique et souvent à ceux des autres professionnels du soin répondre à la définition du sale boulot. Un jugement qui peut paraître consistant au regard des descriptions du monde asilaire.
Aujourd’hui encore, les soignants en psychiatrie se sentent parias. « On ne s’intéresse à nous que quand on nous coupe la tête », me disaient récemment un groupe d’infirmiers, allusion au drame de Pau
[3], pour déplorer aussitôt que les représentants de l’État se préoccupent plus de renforcer leur sécurité, au motif que les malades seraient « dangereux », que d’accorder des crédits supplémentaires pour mieux les soigner. Comme si des décennies de savoirs et de pratiques sur le traitement institutionnel de l’agitation étaient devenues lettres mortes.
En qualifiant le travail psychiatrique de « travail inestimable », au sens de ce qui ne se mesure pas (en particulier par les méthodes de la gestion) et dont la valeur n’a pas de prix, Jean Oury renverse radicalement l’échelle de valeurs qui régit d’ordinaire la division morale du travail. Mais ce renversement laisse paraître aussi la grande proximité ou contiguïté qui existe entre le sale boulot et le travail inestimable, l’un et l’autre souvent confondus, le second non distingué du premier pour un regard extérieur, ou parfois emmêlés, c’est aussi dans l’exercice partagé des tâches les plus serviles, le travail de ménage par exemple, que se joue la « fonction soignante ».
Le travail inestimable dont parle Jean Oury est événement ordinaire, un sourire, une conversation, une ambiance, rien de spectaculaire, en apparence rien d’autre que le cours de la vie… sauf que, pour en évaluer l’exploit, il faut se le représenter à partir de son manque, quand ce travail n’est pas réalisé, quand c’est le sale boulot qui l’emporte. Le travail psychiatrique implique des conditions particulières difficiles à réunir, une transmission dans le temps, un travail collectif sans lequel ne peut subsister le questionnement constant qui « habite » ce type de pratique. Travail au long cours, travail sans certitude, travail qui se confond si étroitement avec la vie qu’il semble faire fi de bien des critères qui définissent le travail ordinaire : l’efficacité, la reconnaissance, la temporalité contractuelle, la séparation d’avec la vie personnelle. Peut-on, à partir de la psychodynamique du travail, penser le travail psychiatrique en tenant compte des connaissances dont nous disposons sur le travail en général ? Dans ce numéro, nous proposons aussi de faire le trajet à l’inverse : Peut-on penser le travail en général à partir du travail inestimable tel que l’élabore Jean Oury ? Il me semble qu’au croisement de cette double interrogation pourrait s’ouvrir une nouvelle page dans l’histoire des savoirs sur le travail, comme une nouvelle chance.
N. B. : Pour ceux qui souhaiteraient poursuivre la réflexion autour des livres d’Anne Paillet sur les difficiles dilemmes des soignants de réanimation néonatale, de Didier Fassin et Richard Rechtman sur « la condition de victime » présentés dans la rubrique Notes de lecture, nous les informons qu’ils peuvent venir assister aux séances du séminaire Pact, dont le programme est présenté en page 14.
[1]
E. C. Hugues (1951, 1956, 1958, 1970), 1996,
Le Regard sociologique, Essais choisis, Paris, Ed. de l’
Ehess.
[2]
Dominique Lhuilier, 2005, « Le sale boulot »,
Travailler 14 : 73-98.
[3]
Dans la nuit du 18 au 19 décembre 2004, Chantal Klimaszewski, infirmière, et Lucette Gariod, aide-soignante, ont été assassinées à l’arme blanche (et l’une décapitée) pendant leur service dans un service de gériatrie du centre hospitalier de Pau.