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Très nombreux, chacun seulAuteurCompagnie La Mouline du même auteur
Pièce de théâtre. Compagnie La Mouline Jean-Pierre Bodin. 2012.Très nombreux, chacun seul
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doivent suffire. Si je dis ce qu’il en est
Chacun sentira son cœur se déchirer.
Tu vas périr si tu ne te défends.
Ça, tout de même, tu le comprendras. »
3 Tout le travail de la compagnie de théâtre La Mouline tourne autour de ce qui nous rassemble, ce qui nous ressemble.
4 Le premier spectacle, Le Banquet de la Sainte-Cécile, est fondateur de l’aventure de la compagnie. Créé à Avignon en 1994, il rencontre un succès immédiat et est toujours à l’affiche aujourd’hui avec plus de 950 représentations au compteur. Le Banquet de la Sainte-Cécile est aussi emblématique du travail de Jean-Pierre Bodin (acteur-auteur). Car c’est à partir de paroles patiemment collectées qu’il tricote les histoires de chacun de ses spectacles, revisitant le réel par les voies de la fiction et du théâtre. Sous prétexte de nous raconter la folle vie d’une harmonie municipale, Jean-Pierre Bodin nous offre des portraits d’humains dans leur splendeur fragile et comique, toujours en tendresse et en dignité, jusqu’à nous y reconnaître, ou, au moins, y reconnaître notre voisin.
5 Suivent cinq spectacles tous centrés sur l’homme. Que le spectateur y entre par le rire tendre (Parlez-pas tout bas récits de chasse d’un idiot de village, Beauté-Misère parcours de vies recomposés à partir des notes de travail d’un médecin de campagne, Chemise propre et souliers vernis vie d’un musicien de bal) ou par l’horreur (Adieu la lumière et le vent lettres de fusillés entre 1941 et 1944, La Question d’Henri Alleg sur la torture…), Jean-Pierre Bodin trace à travers ses spectacles un chemin de l’homme à l’homme, à hauteur d’homme, pour l’homme.
6 Au départ de ce nouveau cru, Très nombreux, chacun seul, se trouve le désir de Jean-Pierre Bodin et Alexandrine Brisson (réalisatrice) de parler du monde ouvrier. Les voici partis avec leurs carnets de notes, leur micro et pour la première fois avec une caméra, à la rencontre d’ouvriers, à Saint-Junien, Sommières, Melle, Niort, Chatellerault, Chauvigny… : témoignages, gestes d’hommes au travail, visages, usines.
7 Les voici encore plongés dans les textes de Simone Weil, Paul-Henri Chombard de Lauwe, Christophe Dejours, François Bon, Bertolt Brecht, Étienne de La Boétie, au festival « Filmer le travail », ou fouillant dans les archives de L’inventaire des mémoires ouvrières de Poitou-Charentes.
8 Jean-Pierre Bodin et Alexandrine Brisson précisent leur projet en découvrant un article de Sonya Faure, journaliste à Libération, retraçant la vie d’un homme et de l’entreprise qui l’emploie. Cet homme se nomme Philippe Widdershoven, il était à la fois directeur informatique et délégué Cgt au sein de la fabrique de porcelaine de Chauvigny. Il se donne la mort le 24 mars 2009, en laissant une lettre sur son lieu de travail demandant à ce que son suicide soit reconnu comme accident du travail. Et, fait rarissime, son acte est déclaré comme tel par l’entreprise.
9 La question de la souffrance au travail s’impose alors comme incontournable.
10 Le sujet les ramène vers Christophe Dejours, à qui ils proposent, au cours d’une rencontre au Cnam, d’être « mis en scène » et filmé, pour que sa parole, sa pensée de chercheur, vienne sur le plateau éclairer le récit. Christophe Dejours accepte, heureux que le théâtre s’empare de ce sujet, en écho sensible à des recherches scientifiques.
11 Aujourd’hui, le spectacle s’articule autour de pensées diverses (paroles populaires, journalistiques, scientifiques, philosophiques, poétiques), d’images de jardins ouvriers, d’usines, de visages, de gestes de travailleurs. La démarche habituelle de Jean-Pierre Bodin, qui consiste à faire osciller le spectateur entre rires et larmes, est cristallisée dans un « Cabaret du Scandale ». Il entraîne le public à entrer dans les jeux monstrueux mis en place par ce nouveau management « pour ne pas penser la souffrance ».
12 Jean-Louis Hourdin (metteur en scène, « délégué de la parole des poètes »), Roland Auzet (compositeur) et Cécile Bon (chorégraphe) ont rejoint Jean-Pierre Bodin et Alexandrine Brisson pour raconter par le théâtre cet état des lieux du monde du travail, et comment l’organisation du travail peut engendrer des égarements, des souffrances, la perte de la notion du vivre ensemble et de l’estime de soi.
13 Mais, comme le dit si bien Christophe Dejours : « Il n’y a pas de fatalité » ! Le théâtre permet aussi de rester debout et donner à entendre et à voir un chant joyeux contre ceux qui bafouent le vivant.
POUR CITER CET ARTICLE
Compagnie La Mouline « Un artiste et son œuvre : », Travailler 1/2012 (n° 27), p. 181-183.
URL : www.cairn.info/revue-travailler-2012-1-page-181.htm.
DOI : 10.3917/trav.027.0181.




