2001
Travaux de linguistique
II. Travaux
A. Syntaxe du groupe prépositionnel
La présentation est-elle toujours la
tête d'un groupe prépositionnel ?
Ludo Melis
[*]
Ku Leuven
Il est généralement admis que la préposition fonctionne comme
tête lexicale d’un groupe endocentrique, le groupe prépositionnel. Or, diverses
observations montrent que cette hypothèse ne peut être maintenue pour tous les
emplois des lexèmes rangés dans la classe des prépositions. Il existe en effet
des prépositions qui ne sélectionnent pas leur complément, celui-ci dépendant
d’une autre tête ; des prépositions qui régissent plus d’un complément ou qui
fonctionnent sans complément ; des groupes introduits par une préposition qui
ne manifestent soit pas les propriétés d’île syntaxique typiques, soit pas les
propriétés catégorielles du groupe prépositionnel ou qui ne contractent pas de
relation de dépendance avec une tête externe. Cet ensemble de données invite à
redéfinir, pour les prépositions et peut-être aussi pour d’autres
‘invariables’, les rapports entre les fonctionnements syntaxiques et la
catégorisation des unités en classes de mots.
Prepositions usually act as the head of an endocentric
prepositional phrase. However, various observations indicate that this
hypothesis cannot be maintained for all the uses of the lexical items
considered as prepositions. There are in fact prepositions which do not select
their complement, which depends on another head; prepositions with more than
one complement or without one; phrases introduced by a preposition which do not
exhibit the island properties typical for PPs, neither the categorial
properties of a PP, or which do not contract a dependency relation with an
external head. Those data compel us to reconsider, at least for prepositions,
but perhaps also for other invariable particles, the relationship between the
various syntactic patterns and the categorisation into parts of
speech.
Comme partie du discours, la préposition peut être définie par
des propriétés sémantiques et syntaxiques ; dans une étude récente,
M. Tremblay
(1999) avance des arguments précis pour traiter la préposition comme
un objet syntaxique, plus exactement comme une catégorie lexicale qui sert de
tête à un constituant endophrastique, le groupe ou syntagme prépositionnel.
Cette caractérisation s’appliquerait non seulement aux prépositions
individuelles, membres de la classe, mais elle permettrait également de
distinguer celle-ci des classes voisines de l’adverbe et du
coordonnant.
Or, comme je voudrais le montrer dans cette communication,
cette caractérisation ne convient pas à tous les emplois des lexèmes
habituellement rangés dans la catégorie préposition, ce qui soulève à nouveau
le problème de la définition de la classe. Dans la première section, je
présenterai les propriétés que je voudrais examiner et les quatre sections
suivantes seront consacrées à leur discussion. En conclusion, je tenterai de
dégager quelques pistes de recherche.
1. Propriétés de la préposition comme
tête du groupe prépositionnel
Les exemples sous [1] illustrent la syntaxe ordinaire de la
préposition :
| [1] |
La fille de
Françoise compte sur ses amis
pour résoudre ce problème.
Les voisins dînent dans le jardin ou sur la terrasse.
|
Les diverses prépositions introduisent un complément, avec
lequel elles forment un groupe, qui sert à son tour de complément à un autre
élément de la phrase. Cette description succincte, conforme aux vues de la
tradition grammaticale (Grevisse-Goosse 1993, § 987) peut être précisée
grâce à quatre propriétés qui feront l’objet d’une étude plus détaillée : 1° la
préposition a un complément (v. 2.) ; 2° cet ensemble forme un constituant qui
est une île syntaxique, c’est-à-dire un domaine restrictif pour certaines
opérations, telle l’extraction (v. 3.); 3° ce constituant est endophrastique,
il est un groupe prépositionnel (v. 4.); 4° ce groupe prépositionnel dépend,
sur le plan syntaxique, d’une tête externe (v. 5.).
J’écarterai de l’examen d’autres propriétés générales, comme la
possibilité que la préposition soit précédée d’un spécifieur de degré
:
| [2] |
Il s’est arrêté juste / à peu près devant la maison.
|
ainsi que les propriétés spécifiques de certaines prépositions,
telles que à,
de ou en qui semblent pouvoir être considérées comme
des clitiques prenant appui sur le complément introduit :
| [3] |
Il faut donner un coup de fer au pantalon et à la chemise
froissés.
L’émission traitera des livres et des films qui sortent le
mois prochain.
|
Vu les limitations d’espace, l’examen se fera en outre à partir
de cas spécifiques, illustratifs d’un certain phénomène et les références
seront limitées.
2. La propriété complémentation
Il est communément admis que la préposition a un complément
dont elle détermine la catégorie syntaxique (v. le tableau dans
Le Goffic 1993 : §
295) et que ce complément est unique et obligatoire. En plus, il est,
au moins implicitement, entendu que cette propriété distingue la préposition,
transitive, de l’adverbe, réputé intransitif. Or, il existe des prépositions
qui ne sélectionnent pas leur complément (2.1.), d’autres qui construisent plus
d’un complément (2.2.) ou qui peuvent apparaître sans complément, provoquant
une hésitation quant à leur statut ‘préposition ou adverbe’, tandis que
certains adverbes sont accompagnés d’un complément (2.3.).
2.1. Les prépositions
a-sélectives
Sauf, ainsi que
d’autres termes servant à rendre l’exception, est habituellement rangé parmi
les prépositions (Grevisse-Goosse 1993, § 988). Un tel jugement est
certainement justifié pour des emplois comme [4] :
| [4] |
Sauf erreur (de ma part), ce film muet date de
1924.
Sauf avis défavorable (de l’administration départementale),
vous pouvez exécuter les travaux projetés.
|
Sauf prend pour
complément un groupe nominal non déterminé et ressemble sur ce point à la
préposition en. Il existe apparemment
d’autres possibilités : un groupe nominal plein [5], un groupe prépositionnel
[6], un infinitif introduit par à [7]
ou une que-phrase [8] :
| [5] |
Il ne boit pas de café sauf le matin.
|
| [6] |
La gestion du Crédit Lyonnais ne se départage pas de celle
des banques concurrentes, c’est le moins que l’on puisse dire. Sauf sur la
transparence des rémunérations des dirigeants.
(L’Humanité
08/03/2000)
|
| [7] |
Ce prince aimait à se servir de ces intrigants, sauf à les
loger ensuite dans une cage de fer.
(Michelet, cité PR3, s.v. sauf)
|
| [8] |
Cette histoire est rigoureusement vraie sauf qu’elle ne
s’est point, bien entendu, passée rue Guy-de-la-Brosse.
(Mille, cité
Sandfeld 19652, p. 34)
|
La combinatoire de
sauf illustrée dans [5] à [8] est parallèle à
celle de
pour, mis à part la présence
de
à devant l’infinitif en [7]
[1]. Or, les exemples [9] à [12]
obligent à revoir cette première analyse.
| [9] |
Il a tout lu sauf ce document.
Il a lu le texte sauf les notes.
|
| [10] |
Il avait tout prévu, sauf (de) se tromper.
|
| [11] |
Il se souvient de tout sauf de cet épisode.
|
| [12] |
Il a cherché dans tous les recoins possibles / partout sauf
au grenier.
|
Dans ces cas, le verbe constructeur détermine la catégorie
syntaxique du complément de sauf et
son mode de construction. Ainsi s’expliquent la présence d’une préposition
après sauf en [11], [12] et
corrélativement l’absence de préposition en [9], ainsi que l’apparition,
facultative, de de devant l’infinitif
en [10]. En plus, la présence du groupe introduit par
sauf est corrélée à celle d’un autre
constituant qui réfère à un tout, tandis que le complément de
sauf réfère à une partie de ce tout.
Dans ces cas, le complément est donc triplement contraint : par le verbe
constructeur pour ce qui est de ses propriétés syntaxiques, par le constituant
parallèle, qui restreint le champ référentiel, et par
sauf même qui impose la relation
méronymique liée à l’interprétation exceptive.
Pour mon propos, l’observation cruciale est que
sauf n’exerce pas de contrainte
syntaxique sur la forme de son complément. Or, cette même conclusion pourrait
être avancée pour les exemples [5]-[7] et, moyennant l’élimination de
que et partant la reconversion de la
subordonnée en incidente, pour [8]. La possibilité que d’autres subordonnants
apparaissent après sauf constitue un
argument dans le même sens :
| [13] |
Elle le fera sauf si tu lui demandes d’abandonner.
|
Dans la plupart de ses emplois
[2],
sauf ne
manifeste donc pas la propriété de sélection du complément. Il existe dès lors
des prépositions a-sélectives ou plus exactement des emplois a-sélectifs de
certaines prépositions.
2.2. Les prépositions à double
complémentation
Si la plupart des prépositions ont un complément,
éventuellement complexe à cause de la coordination, certaines d’entre elles
peuvent avoir deux compléments situés de part et d’autre de la préposition. Cet
emploi de la préposition en interposition (Borillo 1995 ;
Melis 2000),
illustré par [14] à [17], constitue une autre entorse à la définition
syntaxique canonique, même si la préposition détermine dans ce cas la structure
des deux compléments, qui doivent être des N nus parallèles :
| [14] |
Il a reçu coup sur coup deux appels de Paris.
Il a glosé le texte mot à mot.
|
| [15] |
Il a commis erreur sur erreur.
Il a annoté / effacé ligne après ligne.
|
| [16] |
Le critique opposait citation à citation.
Il a rendu coup pour coup.
|
| [17] |
Ils étaient cinq à six (personnes).
|
En [14] apparaît un seul constituant prépositionnel construit
autour d’une tête, la préposition, qui commande deux compléments symétriques ;
ce constituant remplit une fonction accessoire dans la phrase. En [15], la
situation est plus complexe, le groupe à interposition remplit une fonction
essentielle de type direct ; la préposition lie bien, d’un point de vue
interne, les deux noms, mais elle ne fonctionne pas comme tête par rapport au
verbe, surtout dans le cas où celui-ci n’admet pas de complément nul, comme
cela s’observe pour commettre. Dans
les exemples sous [16], la situation est plus complexe encore, la structure
nom-prép-nom forme un tout du point de vue interne, mais elle est distribuée
sur deux fonctions — celle de complément direct et celle de complément indirect
— ou deux positions argumentales. Enfin, en [17], la préposition en
interposition détermine la structure interne du déterminant de quantité ou du
pronom correspondant, mais ne fonctionne pas comme tête dans le contexte
syntaxique plus large.
2.3. L’absence de complément
Contrairement à ce que la définition traditionnelle suggère,
le complément de la préposition n’est pas indispensable et il a été reconnu
depuis longtemps qu’il existe des prépositions à complément nul ou sans
complément observable. Dans la plupart des cas, le contexte fournit les
informations nécessaires à l’interprétation et le complément nul peut être
interprété comme une anaphore :
| [18] |
Es-tu en faveur de cette proposition ou contre ?
La balle roule et il court après.
|
Le phénomène est en complémentarité avec la pronominalisation
explicite et n’appelle pas de remarques particulières dans le contexte actuel.
Un cas différent s’observe en [19], puisque le complément impliqué peut prendre
n’importe quelle valeur :
En [20] au contraire, l’interprétation est spécifique, mais
non déterminée par le contexte :
| [20] |
Il a laissé la porte contre.
|
Les deux cas illustrent deux autres modes d’absence du
complément, déjà détectés par
Rothemberg
(1974) pour les verbes ; dans ce sens [19] est proche de [21] et [20]
de [22] :
| [21] |
On mange à six heures.
|
Or, l’absence de complément spécifique [22] est généralement
interprétée comme le signe d’un changement de construction du verbe, en
l’occurrence comme une forme d’intransitivisation ; il faudrait donc, par
analogie, conclure qu’en [20] la préposition n’a pas de complément, même pas
sous la forme minimale de ø.
Un dernier cas à examiner est représenté par
Pour en rendre compte trois pistes sont à envisager. La
première consiste à traiter lui …
après comme une sorte de constituant disjoint ; dans cette optique,
le complément de la préposition serait extrait du constituant, ce qui
constituerait une violation de la propriété de domaine (v. 3.), mais ce qui est
en concordance avec l’existence de [24], qui a toutefois d’autres
interprétations :
| [24] |
Jules court après la fille des voisins.
|
La seconde piste consiste à traiter [23] de manière analogue
à [18], c’est-à-dire comme un cas d’anaphore associative ; le complément nul de
la préposition évoquerait une partie typique du référent du pronom. À l’appui
de cette hypothèse, l’on peut avancer [25] :
| [25] |
Il lui est tombé dessus.
Il lui est tombé sur le râble.
|
La reconstitution de la relation partie-tout reste cependant
hypothétique. Enfin, la troisième piste consiste à traiter [23] de manière
parallèle à [20] et de considérer que courir
après ou tomber dessus
constituent des unités lexicales complexes au sémantisme spécifique. Ces unités
n’auraient qu’un complément, le clitique datif, et la ‘préposition’ ou la
particule n’aurait pas de complément.
Certaines prépositions n’ont donc pas de complément, même pas
sous la forme minimale de ø ; sont-ce toujours des prépositions ou faut-il
admettre qu’elles sont recatégorisées en adverbes, comme le voudraient bon
nombre de grammairiens ? Cette suggestion s’appuie sur l’hypothèse que si les
prépositions sont transitives, les adverbes sont intransitifs et n’ont donc
jamais de complément. Or, celle-ci semble être mise en échec par [26] et [27]
:
| [26] |
L’autorisation a été accordée conformément aux dispositions
de la loi.
Ils ont poursuivi les essais, contrairement à ce qui avait
été convenu.
|
| [27] |
La maison est située loin / près (du village).
Parallèlement (à l’augmentation du nombre d’espèces
végétales), on note une croissance nette de la population d’oiseaux.
|
Les deux types d’exemples ne sont pas tout à fait parallèles.
En [26] les adverbes en -ment ne
peuvent être employés seuls et l’on est donc en droit de considérer que
conformément à et
contrairement à constituent des
prépositions complexes. Ceci n’est certainement pas le cas de [27] ; du point
de vue de la structure interne des constituants, adverbes et prépositions ne
présentent donc pas, dans ce cas-ci, de différence notable, puisque
loin, près ou
parallèlement peuvent être suivis d’un
complément, qui prend à vrai dire nécessairement la forme d’un groupe
prépositionnel, et que certaines prépositions n’ont pas toujours de complément.
La distinction syntaxique entre les deux parties du discours, si distinction il
y a, ne se situe donc pas au niveau des structures, même s’il est vrai que
l’immense majorité des adverbes sont intransitifs et que la plupart des
prépositions sont toujours transitives.
En conclusion, il apparaît que la propriété de
complémentation est bien typique des prépositions, mais non systématique, ni
exclusive.
3. La propriété île syntaxique
Considérer que la préposition est la tête d’un constituant
endophrastique implique que ce constituant est un domaine clos pour certaines
opérations syntaxiques, comme l’extraction. Il se vérifie par exemple qu’un
groupe prépositionnel ne peut être extrait d’un groupe prépositionnel
:
| [28] |
*le livre dont je me souviens de la couleur.
|
Il semble toutefois que dans trois types de cas au moins, des
éléments extérieurs au groupe prépositionnel doivent être mis en relation avec
des éléments internes, violant ainsi la contrainte d’île syntaxique.
Le premier cas concerne la coordination et est illustré par
[29] à [31]:
| [29] |
Il est étrange qu’il ait voté pour la loi Colard et contre la
proposition Baude, comportant toutes deux des
mesures en faveur des immigrés.
|
| [30] |
On a trouvé des traces sous les armoires et dans les placards
du salon.
|
| [31] |
Il a parlé à l’enseignant et à l’élève
qui se sont disputés hier.
|
Les constituants mis en italiques, qu’ils soient apposés, comme
en [29], ou au contraire intégrés et restrictifs, comme en [30]-[31] ou en [3],
se rapportent à chacun des noms, compléments des diverses prépositions. Un
élément extérieur au groupe prépositionnel est donc mis en rapport avec un
élément interne, violant dès lors la contrainte d’île. En plus,
Jaeggi (1982) a
déjà fait observer que des éléments externes peuvent être apposés aux groupes
prépositionnels introduits par à, à
condition que ces derniers soient d’interprétation dative :
| [32] |
?Impatiente, il faut tout immédiatement à Gertrude.
Impatiente, il lui faut tout immédiatement, à
Gertrude.
|
| [33] |
Ces femmes à qui j’ai parlé à toutes.
(exemple et jugement de
Jaeggi
1982)
|
Ici encore, la contrainte est violée. Enfin,
Ilinski (2000 :
265) cite l’exemple suivant :
| [34] |
« Square Montjoie » — 10 200 F/m2 — prix à partir de, hors
parking.
|
Plutôt que d’y voir, comme cet auteur, un cas d’anaphore, je le
considérerais comme un cas, à vrai dire exceptionnel, dans lequel le complément
a été extrait et antéposé, pour des raisons d’efficacité communicative ; il
s’agit d’un panneau publicitaire.
Pour certains cas, une interprétation en termes de cas a été
proposée, par Jaeggi
(1982) pour les cas impliquant à datif [31] à [33] et par Picabia, dans son
intervention lors du colloque, pour [30] ; celle-ci implique que la préposition
perd son statut de tête lexicale, pour devenir une tête fonctionnelle.
L’extension de la suggestion à [29] n’est toutefois pas évidente. Cette
hypothèse mène en plus à reconnaître une homonymie syntaxique pour de
nombreuses propositions. Quant à [34], il est plus difficile d’en proposer une
analyse ; l’exemple témoigne en tout cas de la perméabilité du groupe
prépositionnel dans certaines conditions discursives.
4. La propriété catégorisation
Dire qu’une préposition introduit un groupe prépositionnel
semble une lapalissade. Il existe pourtant un certain nombre de cas pour
lesquels cette évidence doit être mise en doute. Ceci est, en premier lieu, le
cas pour les emplois dits ‘casuels’ — cf. [3] et [31] à [33] ; si cette suggestion est
acceptée, la ‘préposition’ introduit soit un groupe casuel, soit, plus
vraisemblablement, un groupe nominal, marqué pour un cas. Cette dernière
hypothèse semble particulièrement appropriée pour l’emploi de
à -datif, à cause de la
proportionnalité avec les pronoms lui
et leur dont le caractère nominal est
patent — ils sont en effet caractérisés par la personne, le nombre et le genre
(Melis 1996)
:
| [35] |
Il donne le livre à Gabrielle. Il le lui donne.
|
Si la proportionnalité avec un pronom porteur de marques
nominales peut servir de critère, la préposition ne confère pas le statut de
groupe prépositionnel au constituant qu’elle introduit dans le cas de (36), vu
que l’attribut commute avec le
:
| [36] |
|
[36] |
Dominique est |
du même avis. |
| |
de l'opinion de la majorité. |
|
La tradition grammaticale résout ce type d’exception en
évoquant une translation accompagnée de lexicalisation, comme elle élimine
[37], [38] en traitant de
d’introducteur de l’infinitif ou complémenteur et d’article (v.
Melis 1998, 112
ss.).
| [37] |
Il craint de devoir partir.
|
| [38] |
Elle lit des livres.
|
À ces cas, il convient d’ajouter divers emplois interpositifs,
évoqués plus haut, tels [15] et [17], exemples dans lesquels le groupe à
interposition fonctionne comme complément direct du verbe [15] ou comme
déterminant de quantité du groupe nominal [17], mais non comme groupe
prépositionnel
[3] ; on y
ajoutera [16] dans lequel le groupe à interposition remplit deux fonctions et
connaît donc une catégorisation externe double, une fois comme groupe nominal
complément direct et une fois comme groupe prépositionnel.
Enfin, il faut signaler le cas de l’expression
dans les + quantifieur:
| [39] |
Cela a coûté dans les cent francs.
|
| [40] |
Elle doit avoir dans les vingt ans.
|
| [41] |
A-t-il vendu beaucoup de voitures la semaine dernière
?
Il doit bien en avoir vendu dans les trente.
|
Le constituant fonctionne soit comme complément adverbial
direct, dit complément de mesure [39], soit comme complément nominal direct
[40] ; en plus, [41] constitue, s’il est acceptable, une violation de la
contrainte d’île, à moins de considérer que dans
les est un spécifieur du quantifieur, mais une telle hypothèse
soulève plus de problèmes qu’elle n’en résout.
Les divers cas présentés dans cette section invitent à
distinguer la catégorisation interne du groupe à partir des propriétés de sa
tête et la catégorisation externe, révélée par les proportionnalités et liée à
l’intégration du groupe comme complément ou modifieur d’une tête
supérieure.
5. La propriété dépendance
Les définitions même les plus élémentaires de la préposition
font référence au caractère relationnel de la préposition qui subordonne son
complément à une tête externe. Or, certaines prépositions ne fonctionnent pas
dans certains emplois comme un relateur asymétrique.
L’on rappellera en premier lieu qu’il existe des emplois
symétriques, dits coordonnants, de certaines prépositions, en particulier
d’avec (Badiou-Monferran 2000) :
| [42] |
Bertrand avec Raton, l’un Singe et l’autre Chat,
Commensaux d’un logis, avaient un commun maître.
(La Fontaine)
|
Le rapport symétrique s’observe également dans le cas de
l’emploi en interposition (v. 2.2.) ; mais il s’y ajoute, au moins dans le cas
de [14], comme dans [43]–[45] un lien asymétrique plus conforme à la syntaxe
habituelle des prépositions :
| [43] |
Elle préfère les tissus ton sur ton.
|
| [44] |
Je te reçois cinq sur cinq.
|
| [45] |
Cette pièce mesure cinq mètres sur trois.
Il a deux chances sur / contre dix pour obtenir ce
poste.
|
En second lieu, on notera que certains groupes prépositionnels
apparaissent en position de sujet ; ceci s’observe en particulier pour
jusqu’à
[4] employé seul [46] ou dans une structure
coordonnée [47] :
| [46] |
Table d’hôte toute de famille et en famille, et très variée.
Jusqu’à un prêtre s’y trouvait.
(Verlaine)
|
| [47] |
Des femmes et jusqu’à des enfants travaillaient aux
barricades.
(Zola)
|
À moins qu’on ne se résolve à considérer que
jusqu’à fonctionne ici comme un
adverbe, argumentatif ou paradigmatisant, ces exemples constituent une
violation tant de la caractéristique de catégorisation — le sujet est considéré
comme un groupe nominal — que de celle de dépendance, puisque le sujet n’est
pas envisagé comme un terme dépendant.
Cette même préposition peut introduire un complément direct
:
| [48] |
Il contrôlait jusqu’à la dernière virgule.
|
Or, il existe une variante de [48] qui fait apparaître le
pronom tout ou une autre expression de
la totalité :
| [49] |
Il contrôlait tout / l’ensemble du texte jusqu’à la dernière
virgule.
|
L’on pourrait ‘régulariser’ [48] en considérant qu’il s’agit
d’une expression elliptique dans laquelle la tête peut être reconstruite à
partir du complément et le même raisonnement pourrait également être appliqué
aux cas de sauf exemplifiés par [5] à
[8] et [13]. Une telle opération où la création d’une tête est déclenchée par
le dépendant est toutefois inédite et son acceptation augmenterait de manière
non contrôlée la puissance de la grammaire. Mieux vaut donc considérer que
certaines prépositions n’entretiennent pas de relation de dépendance avec une
tête externe.
Les nouvelles prépositions, formées à partir de noms,
rapport, question, côté, point de vue,
façon et style (Danon-Boileau et Morel
1997), posent un problème quelque peu différent : elles sélectionnent
en quelque sorte leur tête. Certaines fonctionnent en effet exclusivement comme
complément extra-prédicatif, la tête étant soit la phrase soit une des
catégories fonctionnelles en lesquelles celle-ci est décomposée (50), tandis
que d’autres s’intègrent nécessairement à un groupe auquel ils apportent une
caractérisation ; ce groupe peut être verbal (51) ou nominal (52) :
| [50] |
Rapport / question / côté / point de vue qualité-prix, cet
article est exceptionnel.
|
| [51] |
Le groupe a décidé de se propulser sur le marché façon
Arthur.
|
| [52] |
Il parlait avec des inflexions grandiloquentes, façon / style
grand avocat.
|
Enfin, la tête détermine, en principe, la catégorie syntaxique
du dépendant, complément ou modifieur ; ceci ne se vérifie cependant pas dans
divers cas déjà discutés dans les sections 2 — en particulier [15]-[16] — et
[4].
Les observations présentées montrent que les propriétés
syntaxiques habituellement associées à la préposition comme partie du discours
et à son rôle comme tête du groupe prépositionnel peuvent être violées. Elles
suscitent un grand nombre de questions, qui ne pourront recevoir de réponse
dans le cadre de cette brève contribution. Avant de les évoquer brièvement, je
voudrais souligner que l’immense majorité des emplois prépositionnels
manifestent les propriétés évoquées en 1. et que la caractérisation de la
préposition comme objet syntaxique par
Tremblay (1999)
reste valable. Elle ne permet cependant pas de rendre compte de tous les
emplois.
Comment le faire ? Diverses stratégies peuvent être envisagées.
La première est de chercher à caractériser autrement l’ensemble de lexèmes que
la tradition et l’usage range sous l’étiquette de préposition ; une telle
définition nouvelle peut être cherchée soit sur le plan syntaxique soit sur le
plan sémantique. Le choix des propriétés syntaxiques à retenir est toutefois
peu évident et, pour ce qui est des propriétés sémantiques, il conviendra de
répondre aux critiques de
Tremblay
(1999). La seconde stratégie consiste à opérer des dégroupements
homonymiques ; on distinguera ainsi
à
préposition et
à marqueur casuel,
avec préposition et
avec coordonnant et ainsi de suite.
Outre l’atomisation que le recours à cette stratégie entraîne, et la question
qu’elle suscite de savoir comment rendre compte des rapports évidents que les
divers emplois entretiennent, elle bute sur la liste limitative des parties du
discours : à quelle catégorie attribuer
sauf
[5] ou
jusqu’à ?
La troisième stratégie consiste à accepter la caractérisation syntaxique
initiale de la préposition, mais de considérer que celle-ci ne définit pas une
catégorie de mots, une partie du discours, mais un fonctionnement syntaxique ;
les lexèmes invariables ou du moins certains d’entre eux, qu’il faudra
regrouper en une nouvelle classe, se définiront par leur potentiel syntaxique,
c’est-à-dire par leur capacité à adopter le fonctionnement d’une préposition,
d’un adverbe, d’un coordonnant et ainsi de suite, et par leur centre de gravité
syntaxique, c’est-à-dire par leur fonctionnement typique.
Les quelques observations rassemblées ici ne permettent que de
poser des questions et d’envisager quelques pistes. Qu’elles puissent être une
invitation à poursuivre, par des études plus détaillées et des débats
théoriques, l’investigation sur la nature syntaxique de la préposition
!
·
Badiou-Monferran Cl.,
2000, Les conjonctions de coordination ou « l’art
de lier ses pensées » chez La Bruyère. Paris, H.
Champion.
·
Borillo A., 1995, «
Quelques schémas de syntagmes à redoublement », in
Bat-Zeev Shyldkrot H. et
Kupferman L. (éds.),
Tendances récentes en linguistique française et
générale, Amsterdam, Benjamins, p. 95-109.
·
Danon-Boileau L. et
Morel M.-A., 1997, «
Question, point de vue, genre, style …
: les noms prépositionnels en français contemporain »
Faits de langue, 9, p.
193-200.
·
Grevisse M. et
Goosse A., 1993,
Le bon usage, Grammaire française.
Louvain-la-Neuve et Paris, Duculot.
·
Ilinski K., 2000,
La syntaxe atypique de la préposition
française, Thèse pour le doctorat Université de Paris IV — Sorbonne,
2 vols.
·
Jaeggi O., 1982,
Topics in Romance Syntax, Dordrecht,
Foris.
·
Le Goffic P., 1993,
Grammaire de la phrase française,
Paris, Hachette.
·
Melis L., 1996, « The
dative in Modern French » in Van
Belle W. et Van
Langendonck W. (eds) The Dative 1.
Descriptive Studies, Amsterdam, Benjamins, p.
39-72.
·
Melis L., 1998, «
Réflexions sur la structure syntaxique du syntagme nominal » in
Englebert A.
et al. (éds.)
La ligne claire, de la linguistique à la
grammaire. Louvain-la-Neuve et Paris, Duculot, p.
99-116.
·
Melis L., 2000, « La
préposition en interposition » in Englebert A. et
al. (éds) Actes du XXIIe Congrès International de Linguistique
et de Philologie Romanes, Tübingen, Niemeyer, vol. VI, p.
353-359.
·
Rothemberg M., 1974,
Les verbes à la fois transitifs et intransitifs
en français contemporain, La Haye, Mouton.
·
Sandfeld K., 1965,
Syntaxe du français contemporain, Les
propositions subordonnées, Genève, Droz.
·
Tremblay M., 1999, «
Du statut des prépositions dans la grammaire », Revue québécoise de linguistique, 27, p.
167-183.
[1]
La combinaison
sauf à
est à rapprocher de
quitte à et
d’
avant de et n’est donc pas vraiment
exceptionnelle.
[2]
L’exemple [4] est donc exceptionnel.
[3]
On tiendra également compte du couple
de … à dans
il y avait de deux cents à trois cents
personnes.
[4]
Ilinski
(2000) en propose une étude détaillée qui défend la thèse que
jusque est toujours une préposition ;
on pourra y opposer l’hypothèse qu’au moins dans certains cas il s’agit d’un
adverbe spécifieur.
[5]
Ilinski
(2000) avance l’hypothèse que
sauf est proche des coordonnants ; cette
hypothèse ne semble pas pouvoir être retenue dans les cas (5-8 et 13) et ne
tient pas compte de l’asymétrie entre les deux termes.
[*]
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