Travaux de linguistique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8011-3685-9
278 pages

p. 11 à 22
doi: en cours

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II. Travaux

no42-43 2001/1-2

2001 Travaux de linguistique II. Travaux
A. Syntaxe du groupe prépositionnel

La présentation est-elle toujours la tête d'un groupe prépositionnel ?

Ludo Melis  [*] Ku Leuven
Il est généralement admis que la préposition fonctionne comme tête lexicale d’un groupe endocentrique, le groupe prépositionnel. Or, diverses observations montrent que cette hypothèse ne peut être maintenue pour tous les emplois des lexèmes rangés dans la classe des prépositions. Il existe en effet des prépositions qui ne sélectionnent pas leur complément, celui-ci dépendant d’une autre tête ; des prépositions qui régissent plus d’un complément ou qui fonctionnent sans complément ; des groupes introduits par une préposition qui ne manifestent soit pas les propriétés d’île syntaxique typiques, soit pas les propriétés catégorielles du groupe prépositionnel ou qui ne contractent pas de relation de dépendance avec une tête externe. Cet ensemble de données invite à redéfinir, pour les prépositions et peut-être aussi pour d’autres ‘invariables’, les rapports entre les fonctionnements syntaxiques et la catégorisation des unités en classes de mots. Prepositions usually act as the head of an endocentric prepositional phrase. However, various observations indicate that this hypothesis cannot be maintained for all the uses of the lexical items considered as prepositions. There are in fact prepositions which do not select their complement, which depends on another head; prepositions with more than one complement or without one; phrases introduced by a preposition which do not exhibit the island properties typical for PPs, neither the categorial properties of a PP, or which do not contract a dependency relation with an external head. Those data compel us to reconsider, at least for prepositions, but perhaps also for other invariable particles, the relationship between the various syntactic patterns and the categorisation into parts of speech.
Comme partie du discours, la préposition peut être définie par des propriétés sémantiques et syntaxiques ; dans une étude récente, M. Tremblay (1999) avance des arguments précis pour traiter la préposition comme un objet syntaxique, plus exactement comme une catégorie lexicale qui sert de tête à un constituant endophrastique, le groupe ou syntagme prépositionnel. Cette caractérisation s’appliquerait non seulement aux prépositions individuelles, membres de la classe, mais elle permettrait également de distinguer celle-ci des classes voisines de l’adverbe et du coordonnant.
Or, comme je voudrais le montrer dans cette communication, cette caractérisation ne convient pas à tous les emplois des lexèmes habituellement rangés dans la catégorie préposition, ce qui soulève à nouveau le problème de la définition de la classe. Dans la première section, je présenterai les propriétés que je voudrais examiner et les quatre sections suivantes seront consacrées à leur discussion. En conclusion, je tenterai de dégager quelques pistes de recherche.
 
1. Propriétés de la préposition comme tête du groupe prépositionnel
 
 
Les exemples sous [1] illustrent la syntaxe ordinaire de la préposition :

[1]

La fille de Françoise compte sur ses amis pour résoudre ce problème.

Les voisins dînent dans le jardin ou sur la terrasse.

Les diverses prépositions introduisent un complément, avec lequel elles forment un groupe, qui sert à son tour de complément à un autre élément de la phrase. Cette description succincte, conforme aux vues de la tradition grammaticale (Grevisse-Goosse 1993, § 987) peut être précisée grâce à quatre propriétés qui feront l’objet d’une étude plus détaillée : 1° la préposition a un complément (v. 2.) ; 2° cet ensemble forme un constituant qui est une île syntaxique, c’est-à-dire un domaine restrictif pour certaines opérations, telle l’extraction (v. 3.); 3° ce constituant est endophrastique, il est un groupe prépositionnel (v. 4.); 4° ce groupe prépositionnel dépend, sur le plan syntaxique, d’une tête externe (v. 5.).
J’écarterai de l’examen d’autres propriétés générales, comme la possibilité que la préposition soit précédée d’un spécifieur de degré :

[2]

Il s’est arrêté juste / à peu près devant la maison.

ainsi que les propriétés spécifiques de certaines prépositions, telles que à, de ou en qui semblent pouvoir être considérées comme des clitiques prenant appui sur le complément introduit :

[3]

Il faut donner un coup de fer au pantalon et à la chemise froissés.

L’émission traitera des livres et des films qui sortent le mois prochain.

Vu les limitations d’espace, l’examen se fera en outre à partir de cas spécifiques, illustratifs d’un certain phénomène et les références seront limitées.
 
2. La propriété complémentation
 
 
Il est communément admis que la préposition a un complément dont elle détermine la catégorie syntaxique (v. le tableau dans Le Goffic 1993 : § 295) et que ce complément est unique et obligatoire. En plus, il est, au moins implicitement, entendu que cette propriété distingue la préposition, transitive, de l’adverbe, réputé intransitif. Or, il existe des prépositions qui ne sélectionnent pas leur complément (2.1.), d’autres qui construisent plus d’un complément (2.2.) ou qui peuvent apparaître sans complément, provoquant une hésitation quant à leur statut ‘préposition ou adverbe’, tandis que certains adverbes sont accompagnés d’un complément (2.3.).
2.1. Les prépositions a-sélectives
Sauf, ainsi que d’autres termes servant à rendre l’exception, est habituellement rangé parmi les prépositions (Grevisse-Goosse 1993, § 988). Un tel jugement est certainement justifié pour des emplois comme [4] :

[4]

Sauf erreur (de ma part), ce film muet date de 1924.

Sauf avis défavorable (de l’administration départementale), vous pouvez exécuter les travaux projetés.

Sauf prend pour complément un groupe nominal non déterminé et ressemble sur ce point à la préposition en. Il existe apparemment d’autres possibilités : un groupe nominal plein [5], un groupe prépositionnel [6], un infinitif introduit par à [7] ou une que-phrase [8] :

[5]

Il ne boit pas de café sauf le matin.

[6]

La gestion du Crédit Lyonnais ne se départage pas de celle des banques concurrentes, c’est le moins que l’on puisse dire. Sauf sur la transparence des rémunérations des dirigeants.

(L’Humanité 08/03/2000)

[7]

Ce prince aimait à se servir de ces intrigants, sauf à les loger ensuite dans une cage de fer.

(Michelet, cité PR3, s.v. sauf)

[8]

Cette histoire est rigoureusement vraie sauf qu’elle ne s’est point, bien entendu, passée rue Guy-de-la-Brosse.

(Mille, cité Sandfeld 19652, p. 34)

La combinatoire de sauf illustrée dans [5] à [8] est parallèle à celle de pour, mis à part la présence de à devant l’infinitif en [7] [1]. Or, les exemples [9] à [12] obligent à revoir cette première analyse.
[9]

Il a tout lu sauf ce document.

Il a lu le texte sauf les notes.

[10]

Il avait tout prévu, sauf (de) se tromper.

[11]

Il se souvient de tout sauf de cet épisode.

[12]

Il a cherché dans tous les recoins possibles / partout sauf au grenier.

Dans ces cas, le verbe constructeur détermine la catégorie syntaxique du complément de sauf et son mode de construction. Ainsi s’expliquent la présence d’une préposition après sauf en [11], [12] et corrélativement l’absence de préposition en [9], ainsi que l’apparition, facultative, de de devant l’infinitif en [10]. En plus, la présence du groupe introduit par sauf est corrélée à celle d’un autre constituant qui réfère à un tout, tandis que le complément de sauf réfère à une partie de ce tout. Dans ces cas, le complément est donc triplement contraint : par le verbe constructeur pour ce qui est de ses propriétés syntaxiques, par le constituant parallèle, qui restreint le champ référentiel, et par sauf même qui impose la relation méronymique liée à l’interprétation exceptive.
Pour mon propos, l’observation cruciale est que sauf n’exerce pas de contrainte syntaxique sur la forme de son complément. Or, cette même conclusion pourrait être avancée pour les exemples [5]-[7] et, moyennant l’élimination de que et partant la reconversion de la subordonnée en incidente, pour [8]. La possibilité que d’autres subordonnants apparaissent après sauf constitue un argument dans le même sens :

[13]

Elle le fera sauf si tu lui demandes d’abandonner.

Dans la plupart de ses emplois [2], sauf ne manifeste donc pas la propriété de sélection du complément. Il existe dès lors des prépositions a-sélectives ou plus exactement des emplois a-sélectifs de certaines prépositions.
2.2. Les prépositions à double complémentation
Si la plupart des prépositions ont un complément, éventuellement complexe à cause de la coordination, certaines d’entre elles peuvent avoir deux compléments situés de part et d’autre de la préposition. Cet emploi de la préposition en interposition (Borillo 1995 ; Melis 2000), illustré par [14] à [17], constitue une autre entorse à la définition syntaxique canonique, même si la préposition détermine dans ce cas la structure des deux compléments, qui doivent être des N nus parallèles :

[14]

Il a reçu coup sur coup deux appels de Paris.

Il a glosé le texte mot à mot.

[15]

Il a commis erreur sur erreur.

Il a annoté / effacé ligne après ligne.

[16]

Le critique opposait citation à citation.

Il a rendu coup pour coup.

[17]

Ils étaient cinq à six (personnes).

En [14] apparaît un seul constituant prépositionnel construit autour d’une tête, la préposition, qui commande deux compléments symétriques ; ce constituant remplit une fonction accessoire dans la phrase. En [15], la situation est plus complexe, le groupe à interposition remplit une fonction essentielle de type direct ; la préposition lie bien, d’un point de vue interne, les deux noms, mais elle ne fonctionne pas comme tête par rapport au verbe, surtout dans le cas où celui-ci n’admet pas de complément nul, comme cela s’observe pour commettre. Dans les exemples sous [16], la situation est plus complexe encore, la structure nom-prép-nom forme un tout du point de vue interne, mais elle est distribuée sur deux fonctions — celle de complément direct et celle de complément indirect — ou deux positions argumentales. Enfin, en [17], la préposition en interposition détermine la structure interne du déterminant de quantité ou du pronom correspondant, mais ne fonctionne pas comme tête dans le contexte syntaxique plus large.
2.3. L’absence de complément
Contrairement à ce que la définition traditionnelle suggère, le complément de la préposition n’est pas indispensable et il a été reconnu depuis longtemps qu’il existe des prépositions à complément nul ou sans complément observable. Dans la plupart des cas, le contexte fournit les informations nécessaires à l’interprétation et le complément nul peut être interprété comme une anaphore :

[18]

Es-tu en faveur de cette proposition ou contre ?

La balle roule et il court après.

Le phénomène est en complémentarité avec la pronominalisation explicite et n’appelle pas de remarques particulières dans le contexte actuel. Un cas différent s’observe en [19], puisque le complément impliqué peut prendre n’importe quelle valeur :

[19]

C’est selon.

En [20] au contraire, l’interprétation est spécifique, mais non déterminée par le contexte :

[20]

Il a laissé la porte contre.

Les deux cas illustrent deux autres modes d’absence du complément, déjà détectés par Rothemberg (1974) pour les verbes ; dans ce sens [19] est proche de [21] et [20] de [22] :

[21]

On mange à six heures.

[22]

La cheminée fume.

Or, l’absence de complément spécifique [22] est généralement interprétée comme le signe d’un changement de construction du verbe, en l’occurrence comme une forme d’intransitivisation ; il faudrait donc, par analogie, conclure qu’en [20] la préposition n’a pas de complément, même pas sous la forme minimale de ø.
Un dernier cas à examiner est représenté par

[23]

Il lui court après.

Pour en rendre compte trois pistes sont à envisager. La première consiste à traiter lui … après comme une sorte de constituant disjoint ; dans cette optique, le complément de la préposition serait extrait du constituant, ce qui constituerait une violation de la propriété de domaine (v. 3.), mais ce qui est en concordance avec l’existence de [24], qui a toutefois d’autres interprétations :

[24]

Jules court après la fille des voisins.

La seconde piste consiste à traiter [23] de manière analogue à [18], c’est-à-dire comme un cas d’anaphore associative ; le complément nul de la préposition évoquerait une partie typique du référent du pronom. À l’appui de cette hypothèse, l’on peut avancer [25] :

[25]

Il lui est tombé dessus.

Il lui est tombé sur le râble.

La reconstitution de la relation partie-tout reste cependant hypothétique. Enfin, la troisième piste consiste à traiter [23] de manière parallèle à [20] et de considérer que courir après ou tomber dessus constituent des unités lexicales complexes au sémantisme spécifique. Ces unités n’auraient qu’un complément, le clitique datif, et la ‘préposition’ ou la particule n’aurait pas de complément.
Certaines prépositions n’ont donc pas de complément, même pas sous la forme minimale de ø ; sont-ce toujours des prépositions ou faut-il admettre qu’elles sont recatégorisées en adverbes, comme le voudraient bon nombre de grammairiens ? Cette suggestion s’appuie sur l’hypothèse que si les prépositions sont transitives, les adverbes sont intransitifs et n’ont donc jamais de complément. Or, celle-ci semble être mise en échec par [26] et [27] :

[26]

L’autorisation a été accordée conformément aux dispositions de la loi.

Ils ont poursuivi les essais, contrairement à ce qui avait été convenu.

[27]

La maison est située loin / près (du village).

Parallèlement (à l’augmentation du nombre d’espèces végétales), on note une croissance nette de la population d’oiseaux.

Les deux types d’exemples ne sont pas tout à fait parallèles. En [26] les adverbes en -ment ne peuvent être employés seuls et l’on est donc en droit de considérer que conformément à et contrairement à constituent des prépositions complexes. Ceci n’est certainement pas le cas de [27] ; du point de vue de la structure interne des constituants, adverbes et prépositions ne présentent donc pas, dans ce cas-ci, de différence notable, puisque loin, près ou parallèlement peuvent être suivis d’un complément, qui prend à vrai dire nécessairement la forme d’un groupe prépositionnel, et que certaines prépositions n’ont pas toujours de complément. La distinction syntaxique entre les deux parties du discours, si distinction il y a, ne se situe donc pas au niveau des structures, même s’il est vrai que l’immense majorité des adverbes sont intransitifs et que la plupart des prépositions sont toujours transitives.
En conclusion, il apparaît que la propriété de complémentation est bien typique des prépositions, mais non systématique, ni exclusive.
 
3. La propriété île syntaxique
 
 
Considérer que la préposition est la tête d’un constituant endophrastique implique que ce constituant est un domaine clos pour certaines opérations syntaxiques, comme l’extraction. Il se vérifie par exemple qu’un groupe prépositionnel ne peut être extrait d’un groupe prépositionnel :

[28]

*le livre dont je me souviens de la couleur.

Il semble toutefois que dans trois types de cas au moins, des éléments extérieurs au groupe prépositionnel doivent être mis en relation avec des éléments internes, violant ainsi la contrainte d’île syntaxique.
Le premier cas concerne la coordination et est illustré par [29] à [31]:

[29]

Il est étrange qu’il ait voté pour la loi Colard et contre la proposition Baude, comportant toutes deux des mesures en faveur des immigrés.

[30]

On a trouvé des traces sous les armoires et dans les placards du salon.

[31]

Il a parlé à l’enseignant et à l’élève qui se sont disputés hier.

Les constituants mis en italiques, qu’ils soient apposés, comme en [29], ou au contraire intégrés et restrictifs, comme en [30]-[31] ou en [3], se rapportent à chacun des noms, compléments des diverses prépositions. Un élément extérieur au groupe prépositionnel est donc mis en rapport avec un élément interne, violant dès lors la contrainte d’île. En plus, Jaeggi (1982) a déjà fait observer que des éléments externes peuvent être apposés aux groupes prépositionnels introduits par à, à condition que ces derniers soient d’interprétation dative :

[32]

?Impatiente, il faut tout immédiatement à Gertrude.

Impatiente, il lui faut tout immédiatement, à Gertrude.

[33]

Ces femmes à qui j’ai parlé à toutes.

(exemple et jugement de Jaeggi 1982)

Ici encore, la contrainte est violée. Enfin, Ilinski (2000 : 265) cite l’exemple suivant :

[34]

« Square Montjoie » — 10 200 F/m2 — prix à partir de, hors parking.

Plutôt que d’y voir, comme cet auteur, un cas d’anaphore, je le considérerais comme un cas, à vrai dire exceptionnel, dans lequel le complément a été extrait et antéposé, pour des raisons d’efficacité communicative ; il s’agit d’un panneau publicitaire.
Pour certains cas, une interprétation en termes de cas a été proposée, par Jaeggi (1982) pour les cas impliquant à datif [31] à [33] et par Picabia, dans son intervention lors du colloque, pour [30] ; celle-ci implique que la préposition perd son statut de tête lexicale, pour devenir une tête fonctionnelle. L’extension de la suggestion à [29] n’est toutefois pas évidente. Cette hypothèse mène en plus à reconnaître une homonymie syntaxique pour de nombreuses propositions. Quant à [34], il est plus difficile d’en proposer une analyse ; l’exemple témoigne en tout cas de la perméabilité du groupe prépositionnel dans certaines conditions discursives.
 
4. La propriété catégorisation
 
 
Dire qu’une préposition introduit un groupe prépositionnel semble une lapalissade. Il existe pourtant un certain nombre de cas pour lesquels cette évidence doit être mise en doute. Ceci est, en premier lieu, le cas pour les emplois dits ‘casuels’ — cf. [3] et [31] à [33] ; si cette suggestion est acceptée, la ‘préposition’ introduit soit un groupe casuel, soit, plus vraisemblablement, un groupe nominal, marqué pour un cas. Cette dernière hypothèse semble particulièrement appropriée pour l’emploi de à -datif, à cause de la proportionnalité avec les pronoms lui et leur dont le caractère nominal est patent — ils sont en effet caractérisés par la personne, le nombre et le genre (Melis 1996) :

[35]

Il donne le livre à Gabrielle. Il le lui donne.

Si la proportionnalité avec un pronom porteur de marques nominales peut servir de critère, la préposition ne confère pas le statut de groupe prépositionnel au constituant qu’elle introduit dans le cas de (36), vu que l’attribut commute avec le :

[36]
[36] Dominique est du même avis.
de l'opinion de la majorité.
La tradition grammaticale résout ce type d’exception en évoquant une translation accompagnée de lexicalisation, comme elle élimine [37], [38] en traitant de d’introducteur de l’infinitif ou complémenteur et d’article (v. Melis 1998, 112 ss.).

[37]

Il craint de devoir partir.

[38]

Elle lit des livres.

À ces cas, il convient d’ajouter divers emplois interpositifs, évoqués plus haut, tels [15] et [17], exemples dans lesquels le groupe à interposition fonctionne comme complément direct du verbe [15] ou comme déterminant de quantité du groupe nominal [17], mais non comme groupe prépositionnel [3] ; on y ajoutera [16] dans lequel le groupe à interposition remplit deux fonctions et connaît donc une catégorisation externe double, une fois comme groupe nominal complément direct et une fois comme groupe prépositionnel.
Enfin, il faut signaler le cas de l’expression dans les + quantifieur:

[39]

Cela a coûté dans les cent francs.

[40]

Elle doit avoir dans les vingt ans.

[41]

A-t-il vendu beaucoup de voitures la semaine dernière ?

Il doit bien en avoir vendu dans les trente.

Le constituant fonctionne soit comme complément adverbial direct, dit complément de mesure [39], soit comme complément nominal direct [40] ; en plus, [41] constitue, s’il est acceptable, une violation de la contrainte d’île, à moins de considérer que dans les est un spécifieur du quantifieur, mais une telle hypothèse soulève plus de problèmes qu’elle n’en résout.
Les divers cas présentés dans cette section invitent à distinguer la catégorisation interne du groupe à partir des propriétés de sa tête et la catégorisation externe, révélée par les proportionnalités et liée à l’intégration du groupe comme complément ou modifieur d’une tête supérieure.
 
5. La propriété dépendance
 
 
Les définitions même les plus élémentaires de la préposition font référence au caractère relationnel de la préposition qui subordonne son complément à une tête externe. Or, certaines prépositions ne fonctionnent pas dans certains emplois comme un relateur asymétrique.
L’on rappellera en premier lieu qu’il existe des emplois symétriques, dits coordonnants, de certaines prépositions, en particulier d’avec (Badiou-Monferran 2000) :

[42]

Bertrand avec Raton, l’un Singe et l’autre Chat,

Commensaux d’un logis, avaient un commun maître.

(La Fontaine)

Le rapport symétrique s’observe également dans le cas de l’emploi en interposition (v. 2.2.) ; mais il s’y ajoute, au moins dans le cas de [14], comme dans [43]–[45] un lien asymétrique plus conforme à la syntaxe habituelle des prépositions :

[43]

Elle préfère les tissus ton sur ton.

[44]

Je te reçois cinq sur cinq.

[45]

Cette pièce mesure cinq mètres sur trois.

Il a deux chances sur / contre dix pour obtenir ce poste.

En second lieu, on notera que certains groupes prépositionnels apparaissent en position de sujet ; ceci s’observe en particulier pour jusqu’à [4] employé seul [46] ou dans une structure coordonnée [47] :

[46]

Table d’hôte toute de famille et en famille, et très variée. Jusqu’à un prêtre s’y trouvait.

(Verlaine)

[47]

Des femmes et jusqu’à des enfants travaillaient aux barricades.

(Zola)

À moins qu’on ne se résolve à considérer que jusqu’à fonctionne ici comme un adverbe, argumentatif ou paradigmatisant, ces exemples constituent une violation tant de la caractéristique de catégorisation — le sujet est considéré comme un groupe nominal — que de celle de dépendance, puisque le sujet n’est pas envisagé comme un terme dépendant.
Cette même préposition peut introduire un complément direct :

[48]

Il contrôlait jusqu’à la dernière virgule.

Or, il existe une variante de [48] qui fait apparaître le pronom tout ou une autre expression de la totalité :

[49]

Il contrôlait tout / l’ensemble du texte jusqu’à la dernière virgule.

L’on pourrait ‘régulariser’ [48] en considérant qu’il s’agit d’une expression elliptique dans laquelle la tête peut être reconstruite à partir du complément et le même raisonnement pourrait également être appliqué aux cas de sauf exemplifiés par [5] à [8] et [13]. Une telle opération où la création d’une tête est déclenchée par le dépendant est toutefois inédite et son acceptation augmenterait de manière non contrôlée la puissance de la grammaire. Mieux vaut donc considérer que certaines prépositions n’entretiennent pas de relation de dépendance avec une tête externe.
Les nouvelles prépositions, formées à partir de noms, rapport, question, côté, point de vue, façon et style (Danon-Boileau et Morel 1997), posent un problème quelque peu différent : elles sélectionnent en quelque sorte leur tête. Certaines fonctionnent en effet exclusivement comme complément extra-prédicatif, la tête étant soit la phrase soit une des catégories fonctionnelles en lesquelles celle-ci est décomposée (50), tandis que d’autres s’intègrent nécessairement à un groupe auquel ils apportent une caractérisation ; ce groupe peut être verbal (51) ou nominal (52) :

[50]

Rapport / question / côté / point de vue qualité-prix, cet article est exceptionnel.

[51]

Le groupe a décidé de se propulser sur le marché façon Arthur.

[52]

Il parlait avec des inflexions grandiloquentes, façon / style grand avocat.

Enfin, la tête détermine, en principe, la catégorie syntaxique du dépendant, complément ou modifieur ; ceci ne se vérifie cependant pas dans divers cas déjà discutés dans les sections 2 — en particulier [15]-[16] — et [4].
 
6. Perspectives
 
 
Les observations présentées montrent que les propriétés syntaxiques habituellement associées à la préposition comme partie du discours et à son rôle comme tête du groupe prépositionnel peuvent être violées. Elles suscitent un grand nombre de questions, qui ne pourront recevoir de réponse dans le cadre de cette brève contribution. Avant de les évoquer brièvement, je voudrais souligner que l’immense majorité des emplois prépositionnels manifestent les propriétés évoquées en 1. et que la caractérisation de la préposition comme objet syntaxique par Tremblay (1999) reste valable. Elle ne permet cependant pas de rendre compte de tous les emplois.
Comment le faire ? Diverses stratégies peuvent être envisagées. La première est de chercher à caractériser autrement l’ensemble de lexèmes que la tradition et l’usage range sous l’étiquette de préposition ; une telle définition nouvelle peut être cherchée soit sur le plan syntaxique soit sur le plan sémantique. Le choix des propriétés syntaxiques à retenir est toutefois peu évident et, pour ce qui est des propriétés sémantiques, il conviendra de répondre aux critiques de Tremblay (1999). La seconde stratégie consiste à opérer des dégroupements homonymiques ; on distinguera ainsi à préposition et à marqueur casuel, avec préposition et avec coordonnant et ainsi de suite. Outre l’atomisation que le recours à cette stratégie entraîne, et la question qu’elle suscite de savoir comment rendre compte des rapports évidents que les divers emplois entretiennent, elle bute sur la liste limitative des parties du discours : à quelle catégorie attribuer sauf [5] ou jusqu’à ? La troisième stratégie consiste à accepter la caractérisation syntaxique initiale de la préposition, mais de considérer que celle-ci ne définit pas une catégorie de mots, une partie du discours, mais un fonctionnement syntaxique ; les lexèmes invariables ou du moins certains d’entre eux, qu’il faudra regrouper en une nouvelle classe, se définiront par leur potentiel syntaxique, c’est-à-dire par leur capacité à adopter le fonctionnement d’une préposition, d’un adverbe, d’un coordonnant et ainsi de suite, et par leur centre de gravité syntaxique, c’est-à-dire par leur fonctionnement typique.
Les quelques observations rassemblées ici ne permettent que de poser des questions et d’envisager quelques pistes. Qu’elles puissent être une invitation à poursuivre, par des études plus détaillées et des débats théoriques, l’investigation sur la nature syntaxique de la préposition !
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Badiou-Monferran Cl., 2000, Les conjonctions de coordination ou « l’art de lier ses pensées » chez La Bruyère. Paris, H. Champion.
·  Borillo A., 1995, « Quelques schémas de syntagmes à redoublement », in Bat-Zeev Shyldkrot H. et Kupferman L. (éds.), Tendances récentes en linguistique française et générale, Amsterdam, Benjamins, p. 95-109.
·  Danon-Boileau L. et Morel M.-A., 1997, « Question, point de vue, genre, style … : les noms prépositionnels en français contemporain » Faits de langue, 9, p. 193-200.
·  Grevisse M. et Goosse A., 1993, Le bon usage, Grammaire française. Louvain-la-Neuve et Paris, Duculot.
·  Ilinski K., 2000, La syntaxe atypique de la préposition française, Thèse pour le doctorat Université de Paris IV — Sorbonne, 2 vols.
·  Jaeggi O., 1982, Topics in Romance Syntax, Dordrecht, Foris.
·  Le Goffic P., 1993, Grammaire de la phrase française, Paris, Hachette.
·  Melis L., 1996, « The dative in Modern French » in Van Belle W. et Van Langendonck W. (eds) The Dative 1. Descriptive Studies, Amsterdam, Benjamins, p. 39-72.
·  Melis L., 1998, « Réflexions sur la structure syntaxique du syntagme nominal » in Englebert A. et al. (éds.) La ligne claire, de la linguistique à la grammaire. Louvain-la-Neuve et Paris, Duculot, p. 99-116.
·  Melis L., 2000, « La préposition en interposition » in Englebert A. et al. (éds) Actes du XXIIe Congrès International de Linguistique et de Philologie Romanes, Tübingen, Niemeyer, vol. VI, p. 353-359.
·  Rothemberg M., 1974, Les verbes à la fois transitifs et intransitifs en français contemporain, La Haye, Mouton.
·  Sandfeld K., 1965, Syntaxe du français contemporain, Les propositions subordonnées, Genève, Droz.
·  Tremblay M., 1999, « Du statut des prépositions dans la grammaire », Revue québécoise de linguistique, 27, p. 167-183.
 
NOTES
 
[1] La combinaison sauf à est à rapprocher de quitte à et d’avant de et n’est donc pas vraiment exceptionnelle.
[2] L’exemple [4] est donc exceptionnel.
[3] On tiendra également compte du couple de … à dans il y avait de deux cents à trois cents personnes.
[4] Ilinski (2000) en propose une étude détaillée qui défend la thèse que jusque est toujours une préposition ; on pourra y opposer l’hypothèse qu’au moins dans certains cas il s’agit d’un adverbe spécifieur.
[5] Ilinski (2000) avance l’hypothèse que sauf est proche des coordonnants ; cette hypothèse ne semble pas pouvoir être retenue dans les cas (5-8 et 13) et ne tient pas compte de l’asymétrie entre les deux termes.
[*] Blijde Inkomststraat 21 — B-3000 Leuven (Belgique) — ludo. melis@ arts. kuleuven. ac. be
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[1]
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[2]
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[3]
On tiendra également compte du couple de … à dans i...
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[4]
Ilinski (2000) en propose une étude détaillée qui défen...
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Ilinski (2000) avance l’hypothèse que sauf est proche d...
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