Travaux de linguistique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8011-3685-9
278 pages

p. 141 à 155
doi: en cours

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II. Travaux

no42-43 2001/1-2

2001 Travaux de linguistique II. Travaux
B. Formes et sens des prépositions

Il y a prépositions et prépositions

Andrée Borillo  [*] ERSS, UMR 56 10 Université Toulouse - le Mirail
Sous le terme de préposition se regroupent des constituants qui diffèrent par leur forme et leur mode de formation aussi bien que par leur mode de fonctionnement syntaxique et leur poids sémantique. Ainsi, dans la catégorie des prépositions spatiales du français, on peut faire la différence entre un premier groupe très restreint - ce qu'il est convenu d'appeler des Prépositions simples (Prep simples) - et un deuxième groupe beaucoup plus large constitué d'unités complexes (Prep comp). Mais ces deux groupes ne sont pas complètement disjoints car certaines prépositions relevant du premier groupe se retrouvent sous des formes dérivées dans le deuxième groupe. De même, on peut noter une différence d'ordre morpho-syntaxique entre les prépositions qui dans une reprise anaphorique peuvent, sans changer de forme, fonctionner seules (Prep orphelines), et celles qui ne le peuvent pas. Mais là non plus, la frontière n'est pas nette entre les deux groupes car certaines prépositions peuvent fonctionner comme Prep orpheline moyennant une légère différence de forme. Le principe unitaire à la base de ces différents groupes, c'est le fait que les prépositions entretiennent un lien sémantique et une parenté morphologique avec un Nli (Nom de Localisation Interne), dont la fonction est de désigner une zone topologique sur un objet matériel. Ce Nli représente en quelque sorte le pivot central autour duquel se construisent les différentes formes prépositionnelles. (Comme on peut le voir sur le Tableau 1 où les choses s'organisent autour de la colonne 4). The term « preposition» refers to a class of constituents that clearly differ in their form, their syntactic properties and their semantic content. For example, within the category of French spatial prepositions, a difference can be made between a very restricted group of simple prepositions (simple Prep) and a second group, much larger, of complex units (comp Prep). However, the two groups are not totally disconnected since some prepositions of the first group are to be found under derived forms in the second. In other respects, a distinction can be made between prepositions which, under the same form, can be used on their own, as « orphan » Prep - that is without the noun phrase they are supposed to introduce - and other kinds of prepositions that cannot be used in this way. But, here too, it is difficult to draw a strict borderline since some prepositions can be used as orphan Prep if they undergo a slight change in their form. The unitary principle on which these differences are founded is the fact that most of French spatial prepositions have a semantic link and a morphological relationship with a Nli, that is a noun referring to a topological area located on a material entity. This Nli is to be regarded as the central element around which the different prepositional forms find their distribution (as can be seen on Table 1, if we focus on col.4).
Il est bien connu que le terme de « préposition » s'applique à des constituants qui diffèrent tant par leur forme que leur mode de fonctionnement ou la spécificité de leur contenu sémantique. Pour en donner un exemple concret, je voudrais isoler une catégorie particulière de prépositions, les prépositions spatiales du français, et, à leur propos,
  1. présenter un relevé des principaux traits qui les distinguent aux différents niveaux morphologique et sémantique,
  2. essayer de donner quelques raisons de ces divergences. Des raisons dues à l'origine de ces prépositions, i.e. à leur mode de formation, à leur spécialisation plus ou moins forte, mais également à des facteurs de développement diachronique, que l'on peut rapporter au processus général de grammaticalisation.
On trouvera dans le Tableau ci-après un échantillon représentatif des prépositions spatiales du français. Dans les listes de ce tableau ne figurent pas les prépositions à, de, en dont le statut est trop particulier, tant sur le plan syntaxique que sémantique, du fait sans doute que leur fonction de prépositions spatiales n'en est qu'une parmi beaucoup d'autres.

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1. Différences sur le plan morpho-sémantique
 
 
Dans le Tableau 1 apparaît tout d'abord une différence nette, de nature morpho-sémantique, qui permet de constituer deux groupes bien distincts :
1) d'une part (en col. 1) une classe fermée, assez réduite, de Prépositions simples (en abrégé Prep simples) comportant à peine plus d'une quinzaine d'éléments, si l'on inclut les prépositions à, de en. Etant entendu que sous ce terme de Préposition simple, on désigne en général les prépositions constituées d'un seul élément (ce qui n'est pas la position de tous les auteurs, cf. Brøndal 1950).
2) d'autre part (en col. 4) une classe très nombreuse et assez mal délimitée de Prépositions complexes (en abrégé Prep comp), qui, le plus souvent, comportent comme premier constituant une Préposition simple de type à, en, de, sur, dans, par. Selon les critères que l'on se donne pour la délimitation de la classe Prep comp, on peut arriver en français jusqu'à 200 formes différentes pour l'expression de relations spatiales. Mais, comme cela a pu être montré dans d'autres études, pour certaines de ces formes le statut de préposition est parfois difficile à établir (Borillo 1997, 1999). En tout état de cause, dans le Tableau 1 nous ne faisons figurer, par manque de place, qu'une vingtaine de Prep comp, parmi les plus courantes et les plus représentatives.
— Ces Prep comp se différencient tout d'abord par la catégorie de l'unité lexicale sur laquelle se forme la préposition : chez quelques-unes, on peut reconnaître dans l'élément de base un adjectif, un adverbe ou un verbe à l'infinitif : près de, hors de, le long de, à partir de, etc., mais pour la plupart, la formation s'est effectuée à partir d'un nom, accompagné ou non d'un déterminant. C'est sans doute la présence de ces éléments lexicaux qui apporte aux Prep comp une charge sémantique relativement forte et qui les spécialise dans l'expression d'un type de relation qui les rattache plus étroitement au domaine spatial - ou temporel, puisque certaines s'emploient dans les deux domaines - alors que les Prépositions simples sont beaucoup plus portées à être «incolores» (selon le terme de Spang-Hanssen 1963) ou «abstraites» (Cadiot 1997) et par ce fait-même à couvrir une gamme d'emplois qui ne les restreint pas au domaine spatial.
— Un deuxième trait qui caractérise et différencie entre elles les Prep comp, toujours sur le plan de la forme, c'est la variété de la préposition de tête. La préposition à entre dans la construction de la plupart des Prep comp, mais rarement de manière exclusive. Elle peut être mise en concurrence avec en, sur, dans, par, etc., ce qui parfois ne manque pas de modifier de manière très sensible le sens à donner à la relation (on peut comparer le sens de à côté de avec celui du côté de, ou encore de au travers de avec celui de en travers de). Mais à supposer que la même préposition à soit conservée, elle peut être couplée à la présence/absence du déterminant devant le nom, ce qui éventuellement change le sens de la préposition (ex. à bord de vs au bord de, ou à travers vs au travers de).
 
2. Différence sur le plan morpho-syntaxique
 
 
Une deuxième différence, qui n'est pas sans lien avec la première, s'applique à l'ensemble des Prépositions, simples ou complexes. Il s'agit de la possibilité que l'on trouve chez la plupart des prépositions de fonctionner sans le nom régime, c'est-à-dire d'être utilisées seules dans une fonction de reprise anaphorique ou dans un emploi déictique. On parle alors d'emploi absolu et la préposition est dite « orpheline » (cf. Borillo 1993).
Pour les prépositions spatiales, cette possibilité d'emploi absolu s'applique aussi bien à des Prep simples qui, privées du nom régime, se rapprochent par la forme d'éléments adverbiaux, p. ex. contre, derrière, devant, etc., qu'à la plupart des Prep comp qui dans cet emploi perdent à la fois le nom régime et la préposition de qui l'introduit : à côté, en face, au milieu, à travers, au bord, etc.
Ce procédé peut être mis en concurrence avec le simple remplacement du nom régime par l'adverbe , mais cette construction n'est vraiment attestée que pour quelques prépositions : de là, par là, jusque là, près de là, non loin de là, à côté de là, etc. On peut cependant noter que les restrictions pour sont moins fortes que pour l'adverbe temporel lors, qui de son côté n'a aujourd'hui que deux emplois possibles : depuis lors, dès lors. Surtout si l'on prend en compte une autre utilisation de l'adverbe , qui peut également, dans d'autres cas, entrer dans la formation d'unités complexes en se plaçant devant la préposition spatiale, semblable en cela à la particule ci : là-devant, là-derrière, là-dessus, ci-dessus, là-dessous, ci-dessous, etc. Mais nous ne dirons rien de plus de ces deux emplois de dans le cadre de cette étude.
Comme on va le voir, le remplacement du syntagme prépositionnel par la Prep orpheline (en abrégé Prep orpheline) est soumis à certaines conditions, et, ces conditions étant remplies, il est assez courant qu'il se fasse en entraînant des changements à la fois dans la forme et dans le sens de la préposition. Pour distinguer les deux emplois, et faire pendant au terme de Prep orpheline, nous parlerons de Préposition régime (en abrégé Prep régime) pour désigner la Préposition, simple ou complexe, telle qu'elle se présente devant le nom régime lorsque le syntagme est complet.
 
3. Préposition régime et Préposition orpheline. Comparaison sur le plan de la forme
 
 
3a. Tout d'abord le cas des Prep simples (col. 1 et col. 2)
On sait que des Prep simples comme chez, parmi, jusque, etc. sont incapables de fonctionner sans nom régime. Pour les autres, l'emploi absolu est possible même si pour certaines cet emploi reste très limité; par exemple pour entre ou contre, dont les attestations dans les textes sont assez rares :

[1]

Il ne vit pas l'obstacle, iI alla buter contre.

[2]

Il ferma la porte et poussa le lit contre.

Dans certains cas, la préposition orpheline, différente de celle de la préposition régime, s'identifie à celle du nom désignant une zone topologique de l'objet auquel s'applique la relation, catégorie de nom appelée Nom de localisation Interne ou Nli (cf. Borillo 1999). Ainsi, en substitution de dans, sur, sous, apparaissent dedans, dessus, dessous, formes qui d'après les datations des lexicographes sont antérieures aux noms correspondants : le dedans, le dessus, le dessous :

[3]

Elle ouvrit le coffret et rangea dedans tous ses bijoux.

[4]

Elle retourna l'assiette, le prix était marqué dessous.

[5]

Le dessus de l'armoire. Le dessous de l'assiette. Le dedans de la boîte.

On pourrait aller jusqu'à inclure dedans, dessus, dessous dans la catégorie des prépositions régime, mais comme telles, elles ne sont pratiquement plus en usage aujourd'hui, si ce n'est lorsque, pour des besoins de complémentation verbale, elles sont précédées de de ou de par. On les trouve par exemple en tête de complément avec des verbes comme sortir, ôter, retirer, etc. dont le deuxième argument est introduit par de :

[6]

Il ôta le bandeau de dessus les yeux. Il retira le tapis de dessus la table.

Sinon, on admettra que leur emploi comme préposition régime est vieilli, même si on trouve encore dans les textes littéraires du XIXe siècle des tournures comme :

[7]

Elle chercha dessous la table. Il s'étendit dessus le lit.

En revanche, comme Prep orphelines leur emploi est tout à fait courant (cf. [3], [4] et [5] ci-dessus) et leur sens manifeste une correspondance évidente avec le nom de même forme :

[8]

Le dessous de l'assiette portait une signature.

[9]

Le dessus de l'armoire était tout poussiéreux.

Dans d'autres cas tels que devant, derrière, la même forme joue le rôle de Prep orpheline et de Prep régime :

[10]

Il se leva, alla vers le tableau et se planta devant.

[11]

Un lac et derrière, la chaîne bleue des montagnes.

[12]

Il retourna le miroir pour chercher derrière.

Mais là aussi, les deux prépositions devant et derrière ont chacune leur correspondant dans un Nli qui, en fonction de la nature de l'objet concerné, sert à désigner la zone frontale et son opposé, la zone postérieure (le devant/l'avant, le derrière/l'arrière) :

[13]

Le devant d'une chemise, d'une maison. L'avant d'un bateau, d'un train.

[14]

Le derrière d'une maison, d'un tableau. L'arrière d'un bateau, d'une voiture.

Dans ces couples de Nli qui marquent l'orientation antérieure et postérieure, l'un des termes est sans doute plus spécialisé que l'autre, c'est-à-dire s'applique à des objets plus particuliers (avant et arrière s'emploient de préférence pour des objets orientés par leur sens de déplacement, tels que voitures, trains, bateaux, etc.). Mais il n'est pas sûr que ceci explique que seules les formes devant et derrière puissent s'employer comme préposition spatiale. Certes, avant peut avoir un statut de préposition, mais il s'est spécialisé pour le temps, en couplage avec après :

[15]

Il est planté devant le tableau. Il est planté devant.

[16]

Il est arrivé avant l'heure de la fermeture. Il est arrivé avant.

Quant à la forme arrière qui, en tant que Prep simple, n'est utilisée ni pour le spatial, ni pour le temporel, elle tend à occuper le terrain à la fois comme Nli, l'arrière [18] et comme Prep comp, en arrière de [19], et à supplanter derrière, même pour des objets qui ne possèdent pas de sens de déplacement, (peut-être parce que la forme derrière est trop connotée dans son emploi de Nli, le derrière) :

[17]

Il est caché derrière le rideau. Il est caché derrière.

[18]

L'arrière de la maison. L'arrière du téléviseur. L'arrière du mur.

[19]

Sur la photo, il se tient en arrière des autres. Sur la photo, l'arrière du groupe est flou.

3b. Le cas des Prépositions complexes (col. 4 et col. 5)
Ici, plus clairement encore que pour les Prep simples, on retrouve régulièrement la même forme pour la Prep régime (cf. col. 4) et pour la Prep orpheline (cf. col. 5), c'est celle du nom qui désigne une zone topologique sur l'objet concerné, que nous avons appelé Nli (Ces noms figurent dans la col. 3) :

[20]

Le fond du tiroir. Le foulard est au fond du tiroir. Il est (tout) au fond.

[21]

Le bout de la rue. Il y a un square au bout de la rue. Il y a un square au bout.

De toutes ces prépositions, seules près de et hors de n'ont pas de correspondant nominal (leur origine est comme on le sait adverbiale). Pour les autres, la forme nominale est attestée et même couramment employée comme Nli. Certaines, comme tour, long et travers, n'apparaissent plus que dans de tours figés ou semi-figés : faire le tour de, prendre par le travers, tomber de tout son long, mais on ne peut pas leur refuser le statut de nom. Les colonnes 4 et 5 du Tableau 1 montrent bien qu'une relation évidente existe entre les deux types de prépositions et le Nli correspondant, tant sur le plan de la forme que du sens.
3c. Ainsi, si on regroupe l'ensemble des prépositions spatiales - Prep simples (col. 1 et col. 2) et Prep comp (col. 4 et col. 5)
Il y a bien pour toutes une parenté de forme entre la préposition et le Nli qui lui est sémantiquement apparenté (cf. col. 3). Simplement, pour les Prep simples, cette parenté n'est pleinement attestée que lorsqu'on prend en compte la forme de la Prep orpheline (col. 2), alors que pour les Prep comp, la même forme se retrouve à la fois dans la Prep régime (col. 4) et dans la Prep orpheline (col. 5).
Sur le plan de la forme, c'est donc entre la col. 1 et les quatre autres colonnes qu'une différence existe :
• Les éléments de la colonne 1 manifestent une certaine hétérogénéité :
  • parmi, chez, n'existent qu'en emploi prépositionnel strict; contre, entre s'emploient très normalement comme Prep régime mais très peu comme Prep orpheline (du moins contre dans son emploi de préposition spatiale).
  • dans, sur et sous ont supplanté les formes dedans, dessus, dessous dont il n'existe guère que des traces aujourd'hui.
  • devant et derrière fonctionnent en tant que Prep orphelines (cf. col. 2), alors que dans la fonction de Nli (cf. col. 3), elles sont partiellement relayées par des formes morphologiquement assez proches, l'avant et l'arrière.
• En revanche, pour ce qui est des quatre autres colonnes (col. 2, col. 3 et col. 4), elles présentent dans l'ensemble une grande régularité :
  1. D'une part, dans la partie supérieure du Tableau 1 figurent les formes de Prep simples devenues Prep orphelines (col. 2), à partir desquelles se dégagent les formes des Nli correspondants (col. 3). Mais figurent également (col. 4) les formes de Prep comp régime qui se sont construites de façon tout à fait régulière sur ces mêmes Nli : au-dedans de, au-dessus de, au-dessous de, au-devant de, à l'arrière de.
À leur tour, ces Prep comp régime se transforment en Prep orphelines (col. 5) par l'opération tout à fait régulière de suppression de l'élément de en finale. Sur un exemple comme dans, cette double filiation peut se représenter selon le schéma suivant :
  • Dans => dedans = le dedans
  • le dedans => au-dedans de => au-dedans
  1. D'autre part, pour ce qui est des prépositions qui dans leur fonction de Prep régime n'existent que sous forme de Prep comp (col. 4, dans la partie inférieure du Tableau 1), elles trouvent leur source dans les Nli correspondants, mais avec un choix sur la préposition qui reste relativement ouvert et qui entraîne soit la présence, soit l'absence d'un déterminant - nous avons choisi de faire la distinction entre à avec déterminant (col. 4a) et à /en /par sans déterminant (col. 4b). Sous les différentes formes qui prévalent comme Prep régime, la plupart de ces Prep comp peuvent également fonctionner comme Prep orphelines (avec suppression de de et du Nom régime) :

[22]

Une maison avec l'arrêt de bus à côté. Le jardin et au bas, une rivière

Pour ce deuxième type de préposition qui n'existe que comme Prep comp, la dérivation se fait sur un schéma unique :
  • Le côté => au(x) côté(s) de /à côté de/ du côté de => à côté
  • Le bas => au bas de/ en bas de => au bas/ en bas
 
4. Sens et emploi des différentes formes prépositionnelles
 
 
Deux points sont à considérer : d'une part, le sens qu'exprime une préposition sous les différentes formes qu'elle est capable de prendre, d'autre part les domaines d'emploi dans lesquels peuvent apparaître ces différentes formes.
4.1. Les Prep simples
  1. Le sens des formes Prep régime (col. 1) et Prep orpheline (col. 2).
Sous leurs formes différentes, la Prep régime et la Prep orpheline s'interprètent de la même manière. Par exemple, en [23] ci-dessous, l'emploi de dedans à la place de dans ne modifie en rien le sens de la phrase :

[23]

Il mit deux billets dans l'enveloppe. Il prit l'enveloppe, il mit deux billets dedans.

Il en est de même pour les cas où dessus peut se substituer à sur et dessous à sous :

[24]

Le bateau passa sous le pont / Quand il passa dessous, nous le perdîmes de vue.

[25]

Posez le chapeau par terre mais mettez dessus une pierre pour qu'il ne s'envole pas.

Simplement, si le verbe est suivi d'un complément direct, la Prep orpheline peut être placée immédiatement après le verbe plutôt qu'après le complément, mais l'exemple [23] montre que cela n'est pas une obligation.
  1. Cependant, les conditions dans lesquelles les deux types de prépositions peuvent s'employer ne sont pas tout à fait les mêmes.
Elles n'imposent pas les mêmes conditions sur la catégorie du référent auquel s'applique la relation spatiale (cf. Berthonneau 1999). Les Prep orphelines sont d'un emploi beaucoup plus restreint. Par exemple, dedans ne peut s'employer que si le référent évoqué est un objet concret, un site matériel ayant des propriétés typiques de contenant ou une substance liquide (délimitée par définition ou contenue dans un récipient). Il accepte difficilement comme référent un site spatial (ou ce que plus généralement on range dans la catégorie des lieux) :

[26]

Elle ouvrit le coffret pour voir ce qu'il y avait dedans.

[27]

Une grosse voiture s'est arrêtée, l'enfant est monté dedans.

[28]

La balle a roulé jusqu'au bord de la rivière puis elle est tombée dedans.

[29]

Une promenade dans les collines (une promenade * dedans)

[30]

Une traînée blanche dans le ciel (une traînée…*dedans)

Le référent n'a pas besoin d'être volumique, il peut être bi-dimensionnel comme l'est un tableau, une liste, une page, etc.

[31]

La liste a été publiée, mais je n'ai pas vu son nom dedans.

Comme cela a été indiqué dans d'autres études (Ruwet 1982, Borillo 1992), la Prep orpheline peut être utilisée en renforcement du clitique y. Mais nous ne ferons que mentionner ce point ici, sans le développer :

[32]

L'enfant y est monté dedans. La balle y est tombée dedans

De même, dessus et dessous ont un emploi plus restreint que sur et sous, même si l'on se cantonne au domaine spatial :

[33]

Il posa la lettre sur la table (dessus). Le bateau passa sous le pont (dessous).

[34]

Etre couché sur le dos (*dessus). La fenêtre ouvre sur le jardin (*dessus).

[35]

Il mit la tête sous l'eau (*dessous). Un village sous la neige (*dessous).

On peut signaler en passant que dedans, dessus peuvent fonctionner lorsqu'il s'agit de verbes exprimant le contact brutal (cogner dans, rentrer dans) ou l'agression (sauter sur, cogner sur, taper sur, tirer sur, tomber sur, etc.). De même, la Prep orpheline contre est possible avec des verbes tels que lutter, se battre, combattre :

[36]

Dans le noir il se cogna dans les meubles (il se cogna dedans).

[37]

Le molosse sauta sur un passant (il sauta dessus).

[38]

Il fallait lutter contre le vent (lutter contre).

Cependant, toutes ces Prep orphelines sont à bannir si l'on sort du domaine spatial. Ni les unes ni les autres ne sont acceptables si le nom ne réfère pas à un site matériel concret (i.e. si c'est un nom d'état, d'activité, d'action, etc.), sauf peut-être contre, qui peut dans ce cas être utilisé dans un sens d'opposition :

[39]

Il est sous sa direction, sous ses ordres (*dessous).

[40]

Il l'a fait sur son conseil (*dessus).

[41]

Dans la misère, dans le besoin (*dedans).

[42]

Il est contre la peine de mort (il est contre).

Ces prépositions n'acceptent pas non plus des noms avec des référents temporels :

[43]

J'ai trois heures de cours dans la journée (*dedans).

[44]

Cette loi avait cours sous l'ancien régime (*dessous).

[45]

On a étalé le paiement sur trois ans (*dessus).

4.2. Les Prep complexes
Pour les Prep comp, les différences entre Prep régime (col. 4) et Prep orpheline (col. 5) sont à peu près du même type. La Prep orpheline, que l'on a parfois du mal à distinguer de l'adverbe correspondant (col. 6), ne s'emploie guère que dans des contextes où elle exprime une relation spatiale, comme le montrent les quelques exemples ci-dessous :
Au-dessus :

[46]

Les chambres sont au-dessus de la cuisine (elles sont au-dessus).

[47]

Il est au-dessus de tout soupçon (il est *au-dessus).

Au bout de :

[48]

Il y avait une grosse boule au bout de la chaîne (il y avait une grosse boule au bout).

[49]

Il s'arrêta au bout de quelques pas (Il s'arrêta *au bout).

Au bord de :

[50]

Il niche au bord de la rivière (Il niche (tout) au bord).

[51]

Il est au bord de la crise de nerfs, de la folie, des larmes (Il est (tout) *au bord).

Cependant, cette différence est moins systématique que pour les Prep simples : on peut noter que l'emploi de certaines prépositions avec des noms abstraits peut s'étendre à celui de la forme de Prep orpheline; c'est le cas de à côté de, au-dessous de, au-dessus de, en deça de, au-delà de et parfois même de au milieu de :

[52]

Il n'a pas été vendu à sa valeur, un peu au-dessous.

[53]

Vous n'avez pas entamé la question, vous êtes resté à côté.

[54]

C'est tout ce que vous pouvez imaginer et au-delà.

4.3. Comparaison d'emploi et de sens entre Prep simples (col. 1) et Prep comp (col. 4) formées sur les mêmes bases morpho-lexicales
Pour ces prépositions, il y a généralement non seulement une différence d'emploi bien marquée entre les deux formes, mais cette différence va de pair avec une très nette différence de sens. Il serait trop long ici de faire cette comparaison pour les cinq prépositions concernées, mais un exemple peut être donné avec devant/au-devant. Alors que la Prep simple devant s'emploie dans le sens de face à ou en présence de avec des noms désignant des objets matériels ou des entités abstraites :

[55]

Il habite devant la mairie. Il joua devant un large public. Il s'inclina devant l'adversaire.

la Prep comp au-devant de s'utilise surtout - et dans un sens différent de devant - avec des verbes dynamiques tels que aller, courir, venir, se jeter, marcher, se précipiter, s'avancer, etc. avec lesquels elle signifie vers, à la rencontre de, et ce, même si elle s'applique à des entités abstraites :

[56]

Ils s'avancèrent au-devant des invités.

[57]

Vous allez au-devant de sérieuses complications.

Ou alors, elle prend carrément le sens de devancer, tout particulièrement si elle s'emploie avec le verbe aller :

[58]

Il aimerait qu'on aille au-devant de ses souhaits, de ses désirs.

Il est vrai qu'en dehors de cet emploi « dynamique » bien spécifique, on peut trouver au-devant de utilisé avec le même sens spatial que devant, avec des noms désignant des objets orientés ou certaines de leurs parties : bâtiment/porte, visage/bouche, yeux, lèvres, etc. On trouvera ci-dessous quelques exemples, certains extraits de textes littéraires :

[59]

Au-devant de la maison. Au-devant de la porte. Au-devant de la boutique.

[60]

Au-devant de ses yeux. Au-devant de ses lèvres.

 
Conclusion
 
 
Si on veut organiser et décrire les prépositions spatiales du français (dont une liste représentative est donnée dans le Tableau 1), on constate qu'elles présentent une assez grande diversité, qui tient aussi bien à leur forme qu'à leur emploi et à leur sens. Cette diversité peut être décrite et expliquée si l'on reprend quelques-uns des principes sur lesquels se fonde d'une part leur mode de formation, d'autre part leur mode d'emploi. Pour schématiser, nous pouvons les résumer ainsi :
1) Ces prépositions ont pour la plupart une parenté morphologique avec les noms qui désignent les zones topologiques constitutives des divers types d'entités matérielles bi- ou tri-dimensionnelles de notre monde physique, noms connus sous le terme de Nli. Mais si l'on s'en tient aux datations telles qu'elles sont proposées en général par les lexicologues, on relève que le mode de formation n'est pas le même pour les prépositions simples et pour les prépositions complexes. Pour les Prep simples, c'est à partir de la forme de la Prep orpheline utilisée en remplacement de la Prep régime que se serait dégagé le nom correspondant, le Nli, tandis que pour les Prep comp, c'est au contraire le Nli qui serait la source de la Prep régime, celle-ci donnant ensuite par modification la forme de la Prep orpheline.
2) Une restriction d'emploi, sans différence de sens, apparaît pour les Prep simples dès lors que l'on passe de la forme de Prep régime à celle de Prep orpheline, celle-ci exigeant presque obligatoirement de s'appliquer à des référents spatiaux.
3) Pour les quelques Prep simples et Prep comp qui sont morphologiquement apparentées (col. 1 et col. 4, 5 en haut du Tableau 1), on peut voir que le Nli sert en quelque sorte de pivot central, mais cela n'empêche pas qu'il y ait des restrictions d'emploi, ainsi que des changements de sens, dès lors que l'on passe de la Prep simple à la Prep comp, déjà quand celle-ci fonctionne comme Prep régime (col. 4), mais plus encore quand elle fonctionne comme Prep orpheline (col. 5).
4) la diversité que l'on peut relever sur les Prep comp quelles qu'elles soient - i.e. aussi bien Prep régime que Prep orphelines - tient en grande partie au degré de grammaticalisation auquel est arrivée la préposition, dans le parcours qui la fait passer d'un syntagme nominal prépositionnel canonique construit à partir d'un Nli [Prep Det Nli de SN] à un syntagme, souvent condensé, qui a perdu une grande partie de son sémantisme spatial et qui vaut surtout par la valeur fonctionnelle qui est la sienne en tant qu'élément relationnel. Ainsi, on peut voir la progression du figement dans les prépositions ci-dessous théoriquement formées à partir du Nli bout :
  • Le bout (de la table) => Le bout est arrondi => Au bout de la table => Mettez-vous au bout
  • Au bout de la vie => ?Il est arrivé au bout
  • Au bout d'un moment => *Il est arrivé au bout
Mais cet aspect de la question, qui est abordé dans une autre étude (cf. Borillo 2000) serait trop long à exposer ici …
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Berthonneau A.-M., 1999, « A propos de dedans et de ses relations avec dans », Revue de Sémantique et Pragmatique, 6, p. 13-42.
·  Borillo A., 1992, «Le lexique de l'espace : prépositions et locutions prépositionnelles de lieu en français », dans L. Tasmowski & A. Zribi-Hertz (éds) Hommages à Nicolas Ruwet, Communication et Cognition, Gent.
·  Borillo A., 1993, « Prépositions de lieu et anaphore », Langages, 110, p. 27-46.
·  Borillo A., 1997, « Aide à l'identification des prépositions composées de temps et de lieu », Lexique, 11, p. 175-184.
·  Borillo A., 1998, L'espace et son expression en français, Paris, Ophrys.
·  Borillo A., 1999, « Partition et localisation spatiale : les noms de localisation interne », Langages, 136, p. 53-75.
·  Borillo A., 2000, « Degrés de grammaticalisation des prépositions composées de lieu », Actes du CERLICO, « La grammaticalisation: (dé)motivation et contrainte ».
·  Brøndal V., 1950, Théorie des prépositions. Introduction à une sémantique relationnelle, Copenhague, E. Munksgaard.
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·  Ruwet N., 1982, « À propos des prépositions de lieu en français », Ruwet N. (éd), in Grammaire des insultes et autres études, Paris, Le Seuil, p. 317-350.
·  Spang-Hanssen E., 1963, Les prépositions incolores du français contemporain, Copenhague, Gads Forlag.
·  Svorou S., 1994, The grammar of space, Amsterdam, Benjamins.
·  Vandeloise C., 1999, « Quand “ dans ” quitte l'espace pour le temps », Revue de sémantique et pragmatique, p. 145-162.
 
NOTES
 
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