Travaux de linguistique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8011-3685-9
278 pages

p. 199 à 210
doi: en cours

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II. Travaux

no42-43 2001/1-2

2001 Travaux de linguistique II. Travaux
B. Formes et sens des prépositions

Pour quoiI

Florence Lefeuvre  [*] Université de Bretagne Occidentale - Lattice
L'objet de cet article est d'examiner la préposition pour lorsqu'elle est suivie du pronom quoi. Elle est prise dans une tension entre le maintien de son statut prépositionnel au sein du groupe pour quoi et sa disparition en tant que préposition avec l'adverbe pourquoi. Pour se distinguer de l'adverbe pourquoi, le groupe pour quoi se rattache à des supports particuliers et récurrents, dans des tournures syntaxiques qui lui sont propres ; il est généralement employé avec des valeurs différentes de celle de la cause. Lorsqu'il ne peut pas s'utiliser, pour des raisons syntaxiques ou sémantiques, ses emplois sont complétés par un réseau de locutions prépositionnelles proches de pour, par exemple en raison de et en vue de dans en raison de quoi et en vue de quoi. The aim of this paper is to examine the preposition pour when it is followed by the pronoun quoi. It hesitates between holding a position as a preposition inside the group pour quoi and disappearing when employed in the adverb pourquoi. To mark the difference with the adverb pourquoi, the group pour quoi often links up with particular and recurrent terms in syntactic phrases characteristic of pour quoi ; it is usually used with meanings different from those to do with cause. When you cannot use it, for syntactic or semantic reasons, you can use other prepositions close to pour, for instance en raison de and en vue de which yield en raison de quoi and en vue de quoi.
L'objet de cet article est d'examiner la préposition pour lorsqu'elle est suivie du pronom quoi. Cette étude s'inscrit dans une recherche sur l'ensemble préposition + quoi où notre attention s'est portée essentiellement sur le connecteur quoi. Pour la présente étude, nous nous servirons du cadre mis en place pour ce connecteur.
Dans l'ensemble préposition + quoi, la préposition pour a un fonctionnement particulier. En effet, elle est prise dans une tension entre le maintien de son statut prépositionnel que l'on décèle avec pour quoi et sa disparition en tant que préposition avec l'adverbe pourquoi. Cette tension se manifeste par le fait que les emplois de pour, dans le groupe préposition + quoi, sont complétés par un réseau de locutions prépositionnelles proches de pour, par exemple, en raison de et en vue de dans en raison de quoi et en vue de quoi. Ces locutions sont utilisées lorsque pour quoi ne peut pas s'employer. Ainsi, la préposition pour suivie de quoi n'est pas dans une position stable. Soit elle se trouve grammaticalisée dans l'adverbe pourquoi, soit son emploi est complété par celui de plusieurs locutions prépositionnelles.
Cette problématique nous permet de considérer les points suivants. Dans un premier temps, nous analyserons le contexte particulier dans lequel apparaît pour quoi. Dans un second temps, nous étudierons comment pour quoi se démarque de l'adverbe pourquoi et dans un troisième temps, nous verrons que pour, dans le groupe préposition + quoi, est étayé par des locutions prépositionnelles de façon à compléter les emplois où il fait défaut.
 
1. Un contexte d'emploi particulier
 
 
La préposition pour dans l'ensemble préposition + quoi, s'emploie, la plupart du temps, dans un contexte linguistique particulier : tout se passe comme si pour quoi sélectionnait des emplois distinctifs, sans doute pour se démarquer de l'adverbe pourquoi. Nous distinguerons trois cas de figure selon le type de support auquel se rattache pour quoi.
1.1. Support participial, adjectival ou substantival
Le complément en pour quoi peut se rattacher à un participe passé, plus rarement à un adjectif ou à un substantif : la préposition pour introduit alors un argument sous-catégorisé (Cadiot, 1991: 47) par le support en question. Dans l'emploi le plus fréquent, pour quoi est complément du participe passé fait. Les occurrences, comme en [1], sont alors nombreuses (22 occurrences) [1] :

[1]

Et le souffleur, pour quoi est-ce qu'il serait fait alors ?

(Rolland, Jean-Christophe)

Pour quoi peut être complément d'un autre participe passé ou adjectif, avec un sémantisme voisin de être fait pour. C'est le cas avec être prêt pour (2 occurrences), être né pour (4 occurrences), être prédestiné pour (1 occurrence) et être planté pour (1 occurrence).
[2]

[…] et moi, pour quoi suis-je prêt ?

(Roy, Bonheur d'occasion)

[3]

[…] nous nous soumettons à ce pour quoi nous sommes nés.

(Barrès, Mes Cahiers)

[4]

Soumets-toi […] à ce pour quoi […] nous sommes prédestinés.

(Ibidem)

[5]

Je savais pour quoi désormais le décor était planté.

(Gracq, Le rivage des Syrtes)

L'adjectif ou le participe passé est le plus souvent en fonction attributive.
1.2. Support verbal
Nous analyserons le cas de figure où pour quoi se rapproche d'un circonstant et celui où il peut être considéré comme un complément essentiel [2].
En premier lieu, le complément en pour représente un circonstant de prédicat à la différence de l'adverbe pourquoi qui est un adverbe de phrase (cf. Le Goffic, 1993 : 114-115). On relève alors des supports pour lesquels la préposition pour n'introduit pas un argument sous-catégorisé.
Deux séries de supports sont plus particulièrement fécondes dans l'utilisation de pour quoi en tant que circonstant. La première série renferme les verbes du champ lexical de vivre, avec vivre, survivre, mourir (15 occurrences) :

[6a]

Il pensa : « pour quoi vais-je vivre maintenant ? »

(Bazin, Le Blé qui lève)

La préposition pour peut alors commuter avec des prépositions non-incolores, comme en vue de et au nom de :
[6b]

En vue de quoi vais-je vivre ?

[6c]

Au nom de quoi vais-je vivre ?

La seconde série concerne le champ lexical de lutter avec, notamment, lutter, se battre, combattre, batailler (9 occurrences) :
[7a]

[…] pour quoi combattons-nous encore ?

(Saint-Exupéry, Pilote de Guerre)

Les locutions en faveur de, au nom de, en vue de peuvent commuter avec pour :
[7b]

En faveur de quoi combattons-nous encore ?

[7c]

Au nom de quoi combattons-nous encore ?

[7d]

En vue de quoi combattons-nous encore ?

La possibilité de la commutation accentue le fait que le complément en pour est un complément accessoire. En second lieu, pour quoi se comporte comme un complément essentiel du verbe. Quelques verbes reviennent souvent dans cette construction. Tout d'abord, on peut noter l'emploi de « prédicats complexes » (Cadiot, 1991:100) avec prendre (5 occurrences) et donner (2 occurrences). En effet, l'interprétation globale ne passe pas alors par une interprétation forte de la signification des verbes prendre et donner. Il est alors difficile de faire commuter la préposition pour par une autre préposition. Dans ces exemples:
[8]

« Pour quoi prenez-vous donc ma maison ? » criait-elle. « Etes-vous donc chez une fille, ici ? Non, mais ce toupet! »

(Mirbeau, Journal d'une Femme de chambre)

[9]

Aussi la première démarche du diplomatiste sera-t-elle […] de discerner s'il est bien ce pour quoi il se donne.

(L'Histoire et ses méthodes)

la construction est proche de l'attribut d'objet. On parle parfois d'« attribut indirect » (cf. Le Goffic, 1993: 305).
L'emploi du verbe être (6 occurrences) est également récurrent lorsque pour quoi entre dans une construction indirecte, en tant que complément essentiel :
[10]

C'est pour quoi les fleurs ?

(Queffelec, Les Noces barbares)

Le rôle du sujet est alors généralement assumé par le pronom démonstratif c'. Celui-ci annonce ici, de façon cataphorique, le syntagme nominal les fleurs. Le verbe être sert à former le tour périphrastique pour quoi que ce soit / fût (9 occurrences) qui fonctionne comme un pronom indéfini (cf. Le Goffic, 1993: 493) et qui peut être employé comme terme de phrase:
[11]

Il était d'ailleurs proprement imbécile de se casser la tête pour quoi que ce fût.

(Japrisot, La dame dans l'auto)

1.3. Absence de support : pour quoi prédicat
On trouve un dernier cas de figure dans la construction averbale suivante (6 occurrences) :

[12]

Toutes ces pages données du fond du cœur et tout ça pour quoi ?

(Manœuvre, L'enfant du Rock)

Pour quoi est alors un prédicat prépositionnel et le groupe tout ça est le sujet de la phrase averbale (cf. Lefeuvre, 1999): en [12], il comporte une valeur anaphorique. Ce type d'exemple se caractérise par l'absence de terme support. On peut constater que dans ces emplois, pour quoi exprime le plus souvent des valeurs de destination ([1]), de finalité voire d'orientation ([6a]) selon le terme de Cadiot (1990 : 63) ou d'échange ([8]). D'après Cadiot, la valeur archétype de pour, est celle d'une « trajectoire dont on n'implique pas qu'elle atteigne sa cible » (1991: 271). Les significations plus précises de pour dépendent de son contexte d'emploi (Cadiot 1991 : 20). Dans les occurrences que nous avons relevées, ce qui est intéressant à constater, c'est que pour quoi n'exprime pas l'« existence d'un lien causal » (1991 : 251). Il se différencie en cela de l'adverbe pourquoi qui se cantonne généralement à l'expression de la cause et, plus exactement, qui marque une question sur les motifs de la convenance du prédicat au sujet (cf. Le Goffic, 1993: 114).
Après avoir envisagé le contexte d'emploi du groupe pour quoi, nous considérons à présent comment il se différencie de l'adverbe pourquoi.
 
2. Pour quoi / pourquoi
 
 
Dans le groupe préposition + quoi, le pronom quoi, en tant qu'indéfini, suppose une opération de parcours (Cf. Culioli, 1990) qui balaie toutes les occurrences possibles des éléments d'une classe sans conclure. Dans l'interrogative, le locuteur essaie de sortir de cette opération de parcours par l'intermédiaire de l'interlocuteur; pour ce qui est de la tournure intégrative, lorsque quoi est un relatif sans antécédent, l'opération de parcours est assumée; et, dans les relatives, lorsque quoi renvoie à un antécédent, elle se trouve stabilisée. Pour quoi connaît la concurrence de l'adverbe pourquoi dans ces trois constructions.
2.1. Pour quoi interrogatif
Dans l'emploi interrogatif, nous n'avons pas trouvé la forme pour quoi pour exprimer l'existence d'un lien causal, sans doute parce que la concurrence exercée par l'adverbe pourquoi aurait été alors trop forte. L'ambiguïté entre le groupe pour quoi et l'adverbe pourquoi peut être en partie résolue par la structure syntaxique de ces énoncés, et ce, de quatre façons.
  1. Premièrement, pour quoi est souvent mis en fin d'énoncés interrogatifs pour éviter que lui soit attribuée une valeur causale. On peut comparer les exemples suivants:

[8]

Pour quoi prenez-vous donc ma maison ?

[13]

Elle m'a pris pour quoi ?

(Sabatier, Les Fillettes chantantes)

Grâce à la postposition de pour quoi, il est plus aisé de comprendre l'énoncé [13] que l'énoncé [8] dans le sens de l'échange plutôt que dans le sens de la valeur causale: dans cet ordre, la préposition pour peut s'associer au terme précédent (pris) et, par conséquent, se dissocier du pronom quoi. En revanche, cette dissociation, en [8], se fait principalement grâce au contexte d'emploi de l'énoncé.
  1. Deuxièmement, l'interrogation en pour quoi se différencie de celle en pourquoi en ce que la postposition complexe est obligatoire pour l'adverbe:
[14a]

Pourquoi cet homme est-il né ?

[14b]

*Pourquoi est né cet homme ?

alors qu'elle ne l'est pas pour le groupe pour quoi :
[14c]

Pour quoi cet homme est-il né ?

[14d]

Pour quoi est né cet homme ?

Selon Le Goffic (1997 : 34-35), la raison en est que la cause est conçue comme une réalité extérieure au procès (Paul être né), contrairement à d'autres valeurs sémantiques susceptibles de se comporter comme des circonstants intra-prédicatifs, telles que la destination en [14c] et [14d]. Ainsi, lorsque la postposition complexe n'est pas opérée comme en [14d], il ne peut s'agir que du groupe pour quoi. Mais cette observation ne peut s'effectuer qu'avec un groupe nominal et non avec les pronoms personnels comme en [8].
  1. Troisièmement, l'indécision entre le groupe pour quoi et l'adverbe pourquoi peut être résolue grâce au paradigme que peut former quoi avec d'autres régimes de la préposition pour, ainsi, avec quoi + d'autre, qui et un syntagme nominal :
[15]

Et pour quoi d'autre est-ce que les yeux sont faits ?

(Claudel, L'Ours et la lune)

[16]

Pour qui, pour quoi vivait-il ?

(Gurin, L'apprenti)

[17]

– C'est pour quoi ?

– C'est pour l'affaire de la Galerie Karfunkelstein !

(Vincenot, Le Pape des Escargots)

Le pronom quoi peut commuter explicitement avec ces groupes : il est clairement dissocié de la préposition pour.
  1. Quatrièmement, lorsque des locutions prépositionnelles, différentes de celles qui expriment la valeur causale, peuvent se substituer à pour tout en gardant un sens très proche du premier énoncé, il s'agit du groupe pour quoi et non de l'adverbe pourquoi.
Dans cet exemple :
[6a]

Il pensa : « pour quoi vais-je vivre maintenant ? »

(Bazin, Le Blé qui lève)

comme nous l'avons vu, il est possible de substituer à pour la locution prépositionnelle en vue de :
[6b]

En vue de quoi vais-je vivre maintenant ?

Cette substitution met en évidence la dissociation entre la préposition pour et le pronom quoi.
2.2. Pour quoi intégratif
Deux types de constructions intégratives sont intéressantes à considérer.
En premier lieu, nous examinerons les constructions qui renferment un présentatif. Cette structure est fréquente avec d'autres prépositions suivies de quoi :

[18]

C'est en quoi leur destination diffère […].

(Cuisiner, Danse sacrée)

[19]

Voilà par quoi […] notre monde est détruit.

(Febvre, Combats pour l'Histoire)

On peut trouver pour quoi avec le présentatif voilà :
[20]

Voilà pour qui et pour quoi [il] était mort.

(Adam, L'enfant d'Austerlitz)

Mais cet emploi (1 occurrence) est rare. En outre, contrairement aux autres prépositions concernées par cet emploi, la préposition pour disparaît presque systématiquement au profit de l'adverbe pourquoi, dans les tournures du genre c'est pourquoi. On trouve très peu d'exemples en c'est pour quoi (1 occurrence) :
[21]

C'est aussi pour quoi j'ai si souvent adopté la forme de narration qui rendît impossibles ces subterfuges.

(Gide, Ainsi soit-il)

La présence de aussi en [21] facilite l'emploi du groupe pour quoi dans la mesure où elle dissocie explicitement les éléments du groupe c'est pour quoi. Toutefois, on peut se demander si l'exemple [22a] qui comporte un support habituel à pour quoi :
[22a]

Il essaie de rétablir les valeurs de l'honneur. C'est pour quoi il lutte.

n'est pas recevable, avec la valeur de finalité ou d'orientation :
[23]

Sa lutte est le produit de son intention d'essayer de rétablir les valeurs de l'honneur.

L'énoncé [22b] :
[22b]

Il essaie de rétablir les valeurs de l'honneur. C'est pourquoi il lutte.

possède une valeur causale. Il peut se paraphraser par [24] :
[24]

Il lutte parce qu'il essaie de rétablir les valeurs de l'honneur.

L'intention de l'actant semble moins déterminante. Mais il semble que pour exprimer des valeurs sémantiques différentes de la cause, on trouvera d'autres expressions, plus explicites, par exemple, c'est dans ce but que :
[22c]

C'est dans ce but qu'il lutte.

En second lieu, nous rangerons dans les emplois intégratifs (cf. Lefeuvre, 2001) les énoncés où pour quoi s'appuie contextuellement sur l'énoncé précédent :
[25]

[La marquise] résolut […] d'être plus près des dangers de celui qu'elle aimait le plus au monde, pour quoi elle gagna son château.

(Bernanos, Premiers écrits)

D'une valeur indéfinie, quoi voit son sens se restreindre et sa visée référentielle se construire grâce à l'énoncé précédent. C'est un cas de figure usuel avec les prépositions qui permettent de structurer l'enchaînement des énoncés (cf. Lefeuvre, 2001), comme après :
[26]

l'évèque quitte son fauteuil, va vers l'autel, s'agenouille devant les deux premiers partants dont il baise les pieds, après quoi il se relève.

(Green, Journal)

On ne trouve que très peu d'exemples de ce type avec pour : pour quoi est en effet supplanté généralement par c'est pourquoi, d'autant plus facilement qu'il exprime, comme en [25], l'existence d'un lien causal: la résolution de la marquise a produit son déplacement au château. Parallèlement à un emploi tel que [25], il n'existe que très peu d'exemples où pour quoi survient après une ponctuation forte, dans une structure parataxique:
[27]

Elles lui fournissent le moyen de connaître, de se connaître par rapport à elles, de produire et de diriger la force nécessaire pour assurer entre les deux termes contact. Pour quoi il est obligé de faire appel aux ressources de son fond propre […].

(Claudel, Art poétique)

2.3. Pour quoi relatif
Lorsque quoi est un relatif dans l'ensemble préposition + quoi, on peut s'attendre à ce que pour quoi puisse facilement exprimer la valeur de la cause puisque l'adverbe pourquoi ne connaît pas un emploi de relatif. Quoi peut avoir deux types d'antécédents.
Premièrement, le pronom démonstratif neutre ce qui est peu spécifié lui sert aisément d'antécédent:

[28]

J'avais fait porter dans sa berline d'énormes provisions de bouche et de très nombreuses bouteilles de champagne, ce pour quoi il me manifesta une reconnaissance immodérée.

(Grece, La Nuit du Sérail)

Pour quoi peut signifier, comme dans l'exemple précédent, l'existence d'un lien causal entre l'apport de victuailles et la manifestation d'une reconnaissance immodérée. Avec ce comme antécédent, on pourrait s'attendre à ne trouver que les emplois du groupe pour quoi. Mais la concurrence avec pourquoi est si forte qu'elle peut gagner ce pour quoi et ce, même avec un support qui justifie le mieux le groupe pour quoi, comme le montre l'exemple suivant avec le participe passé fait :
[29]

Mon pied allait refaire ce pourquoi il était fait.

(Sarrazin, L'Astragale)

Deuxièmement, l'antécédent peut être un syntagme nominal. C'est un emploi où le groupe pour quoi n'entre pas en concurrence avec l'adverbe pourquoi : il peut exprimer l'existence d'un lien causal sans craindre la concurrence de l'adverbe pourquoi. On trouve alors, pour antécédents, des substantifs qui correspondent au champ lexical de la cause, tels que raison, cause, motif :
[30]

La raison pour quoi [elle] se trouvait là était que […].

(Proust, La Recherche)

[31]

[la] cause pour quoi on n'a pu entendre […].

(Lacroix, Marxisme)

[32]

les motifs pour quoi [vous] êtes ses prisonniers.

(Benoît, L'Atlantide)

Mais contrairement aux autres emplois, pour quoi a comme concurrent pour lequel :
[33]

Sur les raisons pour lesquelles pourquoi a reçu un traitement particulier, cf. Renchon, pp. 50-51.

(Exemple tiré de Grevisse, 1988, p. 646)

C'est peut-être pour cela que son apparition dans cette structure n'est pas si fréquente.
Ainsi, pour quoi peut se réaliser dans toutes les constructions syntaxiques propres au groupe préposition + quoi mais avec des défaillances dans certains de ces emplois. Le système est alors complété par tout un réseau de locutions prépositionnelles, comme nous allons le voir à présent.
 
3. Pour quoi et les locutions prépositionnelles concurrentes
 
 
Le rôle joué par certaines locutions prépositionnelles apparaît dans les énoncés où le statut prépositionnel de pour est fragile pour des raisons syntaxiques ou pour des raisons sémantiques. On utilise alors des locutions prépositionnelles, plus explicites, hors contexte, par elles-mêmes.
Dans un premier temps, nous envisagerons les locutions prépositionnelles qui expriment un lien causal, ce que ne peut pas faire pour dans pour quoi avec toutes les structures syntaxiques.
Ainsi, dans les tournures intégratives où le pronom quoi s'appuie contextuellement sur l'énoncé précédent et où ne survient que rarement la préposition pour, on trouve les groupes en raison de quoi, grâce à quoi et à cause de quoi :

[34a]

elle n'oblige pas en conscience, sauf peut-être en raison du scandale ou du trouble que sa violation pourrait entraîner, en raison de quoi l'homme est tenu d'abandonner même son droit […].

(Maritain, Primauté du Spirituel)

[35a]

Louis XI avait déjà mis hors de jeu les ducs de Bourbon et de Nemours, grâce à quoi une bataille […] fut indécise.

(Bainville, Histoire de France)

[36a]

Balbec dépendait de la baronnie de Douvres, à cause de quoi on disait souvent Balbec d'Outre-Mer, Balbec-en-Terre.

(Proust, La Recherche)

qui ne peuvent pas commuter avec pour quoi :
[34b]

?[…] pour quoi l'homme est tenu d'abandonner même son droit.

[35b]

?[…] pour quoi une bataille […] fut indécise.

[36b]

?[…] pour quoi on disait souvent Balbec d'Outre-Mer, Balbec-en-Terre.

Contrairement à pour quoi, on peut les trouver dans un emploi parataxique, après une ponctuation forte:
[37]

ce fut, pour tout le peuple et pour moi, jour de fête à cause de notre heureux retour et de mon avènement, jour de deuil à cause de la mort de mon père. En raison de quoi j'instituai tout aussitôt des chorégies où les lamentations alternaient avec les chants de joie.

(Gide, Thésée)

ou avec un présentatif :
[38]

Ce sont de menues péripéties de cette sorte qui font marcher le commerce local, et c'est grâce à quoi le père Dumas […] se trouve vendre deux pelles et deux pioches à des chercheurs de trésors.

(Bataille, L'Arbre de Noël)

On les repère dans des emplois interrogatifs, avec la valeur de la cause :
[39]

À cause de quoi en êtes-vous sûr ?

(Leroux, Le Parfum de la Dame en noir)

En revanche, pour quoi ne s'emploie pas avec la valeur de la cause dans une structure interrogative.
Dans un deuxième temps, nous considérerons les locutions prépositionnelles qui signifient d'autres valeurs que celles de la cause et qui peuvent compléter les emplois de pour quoi. Deux raisons motivent leur apparition.
Tout d'abord, elles apparaissent généralement dans les énoncés où le contexte ne suffirait pas à expliciter le groupe pour quoi. Considérons l'expression du but. Celle-ci peut être signifiée par en vue de. On peut trouver cette locution dans une structure où elle marque, plus clairement que pour, la notion de but et également d'une manière différente puisque pour se base davantage sur le contexte. Un verbe n'est pas nécessaire pour faire comprendre qu'il s'agit de marquer la finalité, contrairement à pour quoi, comme on le voit en [40a] et [40b] :
[40a]

Comment ça existait-il ? Par quel hasard des hommes sur terre ? En vue de quoi, la vie ? Et quelle justification donner à la mort ?

(Guerin, L'Apprenti)

[40b]

?Pour quoi, la vie ?

Pareillement, pour signifier l'échange et l'orientation vers la considération d'un thème, on relève respectivement à la place de quoi et au nom de quoi qui peuvent s'utiliser avec des verbes qui n'impliquent aucune de ces idées sémantiques :
[41a]

C'était comme si sa tête se fut vidée de ses pensées, à la place de quoi il y avait un poids de plomb.

(Ramuz, Aimé Pache - Peintre Vaudois)

[42a]

Au nom de quoi ces questions ?

(Gide, Correspondance)

ce qui semble plus difficile avec pour quoi :
[41b]

?C'était comme si sa tête se fut vidée de ses pensées, pour quoi il y avait un poids de plomb.

[42b]

?Pour quoi ces questions ?

Ensuite, pour quoi ne peut s'employer que dans certaines constructions syntaxiques. Ainsi, contrairement à ces locutions suivies de quoi, on ne peut trouver que difficilement le groupe pour quoi après un présentatif :
[43]

[…] vous êtes la douceur elle-même et la paix, et c'est au nom de quoi, mon ami, je vous aime.

(Verlaine, Œuvres poétiques)

ou après une ponctuation forte :
[44]

Je ne tiens sans doute plus beaucoup à la vie, mais j'ai cette idée fixe: durer. Faire durer encore quelque temps et moi-même et mes dépendances : linge, vêtements, chaussures, espérance, confiance, sourire, bonne grâce; les faire durer jusqu'au revoir. En vue de quoi je me fais économe, parcimonieux de tout.

(Gide, Journal)

Ainsi, ces locutions apparaissent soit dans des structures syntaxiques où le groupe pour quoi apparaît difficilement, soit avec des valeurs sémantiques plus explicites par elles-mêmes ou plus difficiles à signifier pour pour quoi comme celles de la cause.
 
Conclusion
 
 
En ce qui concerne le groupe pour quoi, il existe une tension entre d'une part la grammaticalisation en l'adverbe pourquoi et, d'autre part, la disjonction entre pour et quoi. Cette disjonction apparaît dans la possibilité de commuter la préposition pour avec d'autres prépositions. Il serait intéressant également de compléter cette étude en envisageant les commutations possibles avec le pronom quoi, comme le montrent les expressions pour cela que et pour cette raison que.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Anscombre J.-C., 1984, « La représentation de la notion de cause dans la langue », Cahiers de grammaire, 8, p. 1-53.
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·  Lefeuvre F. (à paraître), « Comme quoi », XIIes Rencontres en Pays rhénan, Caen, Presses universitaires de Caen.
·  Le Goffic P., 1993, Grammaire de la phrase française, Paris, Hachette.
·  Le Goffic P., 1994, « Indéfinis, interrogatifs, relatifs : parcours avec ou sans issue », Faits de Langue, 4, p. 31-40.
·  Le Goffic P., 1997, « Forme et place du sujet dans l'interrogation partielle », in Fuchs C., La place du sujet en français contemporain, p. 15-42.
·  Noailly M., 1986, « Qui m'aime me suive, Quelques remarques sur les relatives indéfinies en français contemporain », Cahiers de Grammaire, 11, p. 66-95.
 
NOTES
 
[1] Nous signalerons le nombre d'occurrences relevées dans le corpus de Frantext qui comprend 234 occurrences, de 1900 à 1985.
[2] Il existe d'autres emplois, non répertoriés ici, où pour quoi se rattache à un verbe, en tant que circonstant ou complément essentiel. Nous n'analysons que les emplois récurrents.
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