2001
Travaux de linguistique
II. Travaux
B. Formes et sens des prépositions
Pour
quoiI
Florence Lefeuvre
[*]
Université de Bretagne Occidentale -
Lattice
L'objet de cet article est d'examiner la préposition
pour lorsqu'elle est suivie du pronom
quoi. Elle est prise dans une tension
entre le maintien de son statut prépositionnel au sein du groupe
pour quoi et sa disparition en tant
que préposition avec l'adverbe pourquoi. Pour se distinguer de l'adverbe
pourquoi, le groupe
pour quoi se rattache à des supports
particuliers et récurrents, dans des tournures syntaxiques qui lui sont propres
; il est généralement employé avec des valeurs différentes de celle de la
cause. Lorsqu'il ne peut pas s'utiliser, pour des raisons syntaxiques ou
sémantiques, ses emplois sont complétés par un réseau de locutions
prépositionnelles proches de pour, par
exemple en raison de et
en vue de dans
en raison de quoi et
en vue de quoi.
The aim of this paper is to examine the preposition
pour when it is followed by the
pronoun quoi. It hesitates between
holding a position as a preposition inside the group
pour quoi and disappearing when
employed in the adverb pourquoi. To
mark the difference with the adverb pourquoi, the group
pour quoi often links up with
particular and recurrent terms in syntactic phrases characteristic of
pour quoi ; it is usually used with
meanings different from those to do with cause. When you cannot use it, for
syntactic or semantic reasons, you can use other prepositions close to
pour, for instance
en raison de and
en vue de which yield
en raison de quoi and
en vue de quoi.
L'objet de cet article est d'examiner la préposition
pour lorsqu'elle est suivie du pronom
quoi. Cette étude s'inscrit dans une
recherche sur l'ensemble préposition + quoi où notre attention s'est portée
essentiellement sur le connecteur quoi. Pour la présente étude, nous nous
servirons du cadre mis en place pour ce connecteur.
Dans l'ensemble préposition + quoi, la préposition
pour a un fonctionnement particulier.
En effet, elle est prise dans une tension entre le maintien de son statut
prépositionnel que l'on décèle avec pour
quoi et sa disparition en tant que préposition avec l'adverbe
pourquoi. Cette tension se manifeste
par le fait que les emplois de pour,
dans le groupe préposition + quoi,
sont complétés par un réseau de locutions prépositionnelles proches de
pour, par exemple,
en raison de et
en vue de dans
en raison de quoi et
en vue de quoi. Ces locutions sont
utilisées lorsque pour quoi ne peut
pas s'employer. Ainsi, la préposition pour suivie de quoi n'est pas dans une position stable. Soit
elle se trouve grammaticalisée dans l'adverbe pourquoi, soit son emploi est complété par celui
de plusieurs locutions prépositionnelles.
Cette problématique nous permet de considérer les points
suivants. Dans un premier temps, nous analyserons le contexte particulier dans
lequel apparaît pour quoi. Dans un
second temps, nous étudierons comment pour
quoi se démarque de l'adverbe pourquoi et dans un troisième temps, nous
verrons que pour, dans le groupe
préposition + quoi, est étayé par des
locutions prépositionnelles de façon à compléter les emplois où il fait
défaut.
1. Un contexte d'emploi
particulier
La préposition pour
dans l'ensemble préposition + quoi,
s'emploie, la plupart du temps, dans un contexte linguistique particulier :
tout se passe comme si pour quoi
sélectionnait des emplois distinctifs, sans doute pour se démarquer de
l'adverbe pourquoi. Nous distinguerons
trois cas de figure selon le type de support auquel se rattache
pour quoi.
1.1. Support participial, adjectival ou
substantival
Le complément en
pour
quoi peut se rattacher à un participe passé, plus rarement à un
adjectif ou à un substantif : la préposition
pour introduit alors un argument sous-catégorisé
(
Cadiot, 1991: 47)
par le support en question. Dans l'emploi le plus fréquent,
pour quoi est complément du participe
passé
fait. Les occurrences, comme en
[1], sont alors nombreuses (22 occurrences)
[1] :
| [1] |
Et le souffleur, pour
quoi est-ce qu'il serait fait alors ?
(Rolland, Jean-Christophe)
|
Pour quoi peut être
complément d'un autre participe passé ou adjectif, avec un sémantisme voisin de
être fait pour. C'est le cas avec
être prêt pour (2 occurrences),
être né pour (4 occurrences),
être prédestiné pour (1 occurrence) et
être planté pour (1
occurrence).
| [2] |
[…] et moi, pour quoi
suis-je prêt ?
(Roy, Bonheur
d'occasion)
|
| [3] |
[…] nous nous soumettons à ce pour quoi nous sommes nés.
(Barrès, Mes
Cahiers)
|
| [4] |
Soumets-toi […] à ce pour
quoi […] nous sommes prédestinés.
(Ibidem)
|
| [5] |
Je savais pour quoi
désormais le décor était planté.
(Gracq, Le rivage des
Syrtes)
|
L'adjectif ou le participe passé est le plus souvent en
fonction attributive.
1.2. Support verbal
Nous analyserons le cas de figure où
pour quoi se rapproche d'un
circonstant et celui où il peut être considéré comme un complément
essentiel
[2].
En premier lieu, le complément en
pour représente un circonstant de
prédicat à la différence de l'adverbe pourquoi qui est un adverbe de phrase (cf.
Le Goffic, 1993 :
114-115). On relève alors des supports pour lesquels la préposition
pour n'introduit pas un argument
sous-catégorisé.
Deux séries de supports sont plus particulièrement fécondes
dans l'utilisation de pour quoi en
tant que circonstant. La première série renferme les verbes du champ lexical de
vivre, avec
vivre, survivre, mourir (15
occurrences) :
| [6a] |
Il pensa : « pour quoi
vais-je vivre maintenant ? »
(Bazin, Le Blé qui
lève)
|
La préposition pour
peut alors commuter avec des prépositions non-incolores, comme
en vue de et
au nom de :
| [6b] |
En vue de quoi vais-je vivre ?
|
| [6c] |
Au nom de quoi vais-je vivre ?
|
La seconde série concerne le champ lexical de
lutter avec, notamment,
lutter, se battre, combattre,
batailler (9 occurrences) :
| [7a] |
[…] pour quoi combattons-nous encore
?
(Saint-Exupéry, Pilote de
Guerre)
|
Les locutions en faveur de, au
nom de, en vue de peuvent commuter avec
pour :
| [7b] |
En faveur de quoi combattons-nous encore ?
|
| [7c] |
Au nom de quoi combattons-nous encore ?
|
| [7d] |
En vue de quoi combattons-nous encore ?
|
La possibilité de la commutation accentue le fait que le
complément en pour est un complément
accessoire. En second lieu, pour quoi
se comporte comme un complément essentiel du verbe. Quelques verbes reviennent
souvent dans cette construction. Tout d'abord, on peut noter l'emploi de «
prédicats complexes » (Cadiot, 1991:100) avec
prendre (5 occurrences) et
donner (2 occurrences). En effet,
l'interprétation globale ne passe pas alors par une interprétation forte de la
signification des verbes prendre et
donner. Il est alors difficile de
faire commuter la préposition pour par
une autre préposition. Dans ces exemples:
| [8] |
« Pour quoi
prenez-vous donc ma maison ? » criait-elle. « Etes-vous donc chez une fille,
ici ? Non, mais ce toupet! »
(Mirbeau, Journal d'une Femme
de chambre)
|
| [9] |
Aussi la première démarche du diplomatiste sera-t-elle […]
de discerner s'il est bien ce pour quoi il
se donne.
(L'Histoire et ses
méthodes)
|
la construction est proche de l'attribut d'objet. On parle
parfois d'« attribut indirect » (cf.
Le Goffic, 1993:
305).
L'emploi du verbe être (6 occurrences) est également récurrent
lorsque pour quoi entre dans une
construction indirecte, en tant que complément essentiel :
| [10] |
C'est pour quoi les
fleurs ?
(Queffelec, Les Noces
barbares)
|
Le rôle du sujet est alors généralement assumé par le pronom
démonstratif c'. Celui-ci annonce ici,
de façon cataphorique, le syntagme nominal les
fleurs. Le verbe être sert
à former le tour périphrastique pour quoi que ce
soit / fût (9 occurrences) qui fonctionne comme un pronom indéfini
(cf.
Le Goffic, 1993:
493) et qui peut être employé comme terme de phrase:
| [11] |
Il était d'ailleurs proprement imbécile de se casser la
tête pour quoi que ce fût.
(Japrisot, La dame dans
l'auto)
|
1.3. Absence de support :
pour quoi prédicat
On trouve un dernier cas de figure dans la construction
averbale suivante (6 occurrences) :
| [12] |
Toutes ces pages données du
fond du cœur et tout ça pour quoi
?
(Manœuvre, L'enfant du
Rock)
|
Pour quoi est alors
un prédicat prépositionnel et le groupe tout
ça est le sujet de la phrase averbale (cf.
Lefeuvre, 1999):
en [12], il comporte une valeur anaphorique. Ce type d'exemple se caractérise
par l'absence de terme support. On peut constater que dans ces emplois,
pour quoi exprime le plus souvent des
valeurs de destination ([1]), de finalité voire d'orientation ([6a]) selon le
terme de Cadiot (1990 :
63) ou d'échange ([8]). D'après Cadiot, la valeur archétype de
pour, est celle d'une « trajectoire
dont on n'implique pas qu'elle atteigne sa cible » (1991: 271). Les
significations plus précises de pour
dépendent de son contexte d'emploi (Cadiot 1991 : 20). Dans les occurrences que nous
avons relevées, ce qui est intéressant à constater, c'est que
pour quoi n'exprime pas l'« existence
d'un lien causal » (1991 : 251). Il se différencie en cela de l'adverbe
pourquoi qui se cantonne généralement
à l'expression de la cause et, plus exactement, qui marque une question sur les
motifs de la convenance du prédicat au sujet (cf.
Le Goffic, 1993:
114).
Après avoir envisagé le contexte d'emploi du groupe
pour quoi, nous considérons à présent
comment il se différencie de l'adverbe pourquoi.
Dans le groupe préposition + quoi, le pronom quoi, en tant qu'indéfini, suppose une opération
de parcours (Cf.
Culioli, 1990)
qui balaie toutes les occurrences possibles des éléments d'une classe sans
conclure. Dans l'interrogative, le locuteur essaie de sortir de cette opération
de parcours par l'intermédiaire de l'interlocuteur; pour ce qui est de la
tournure intégrative, lorsque quoi est
un relatif sans antécédent, l'opération de parcours est assumée; et, dans les
relatives, lorsque quoi renvoie à un
antécédent, elle se trouve stabilisée. Pour
quoi connaît la concurrence de l'adverbe
pourquoi dans ces trois
constructions.
2.1. Pour
quoi interrogatif
Dans l'emploi interrogatif, nous n'avons pas trouvé la forme
pour quoi pour exprimer l'existence
d'un lien causal, sans doute parce que la concurrence exercée par l'adverbe
pourquoi aurait été alors trop forte.
L'ambiguïté entre le groupe pour quoi
et l'adverbe pourquoi peut être en
partie résolue par la structure syntaxique de ces énoncés, et ce, de quatre
façons.
- Premièrement, pour
quoi est souvent mis en fin d'énoncés interrogatifs pour éviter que
lui soit attribuée une valeur causale. On peut comparer les exemples
suivants:
| [8] |
Pour quoi prenez-vous
donc ma maison ?
|
| [13] |
Elle m'a pris pour
quoi ?
(Sabatier, Les Fillettes
chantantes)
|
Grâce à la postposition de pour
quoi, il est plus aisé de comprendre l'énoncé [13] que l'énoncé [8]
dans le sens de l'échange plutôt que dans le sens de la valeur causale: dans
cet ordre, la préposition pour peut
s'associer au terme précédent (pris)
et, par conséquent, se dissocier du pronom quoi. En revanche, cette dissociation, en [8],
se fait principalement grâce au contexte d'emploi de l'énoncé.
- Deuxièmement, l'interrogation en
pour quoi se différencie de celle en
pourquoi en ce que la postposition
complexe est obligatoire pour l'adverbe:
| [14a] |
Pourquoi cet homme est-il né ?
|
| [14b] |
*Pourquoi est né cet homme ?
|
alors qu'elle ne l'est pas pour le groupe
pour quoi :
| [14c] |
Pour quoi cet homme est-il né ?
|
| [14d] |
Pour quoi est né cet homme ?
|
Selon Le Goffic (1997 : 34-35), la raison en est que la
cause est conçue comme une réalité extérieure au procès (Paul être né),
contrairement à d'autres valeurs sémantiques susceptibles de se comporter comme
des circonstants intra-prédicatifs, telles que la destination en [14c] et
[14d]. Ainsi, lorsque la postposition complexe n'est pas opérée comme en [14d],
il ne peut s'agir que du groupe pour
quoi. Mais cette observation ne peut s'effectuer qu'avec un groupe
nominal et non avec les pronoms personnels comme en [8].
- Troisièmement, l'indécision entre le groupe
pour quoi et l'adverbe
pourquoi peut être résolue grâce au
paradigme que peut former quoi avec
d'autres régimes de la préposition pour, ainsi, avec quoi + d'autre,
qui et un syntagme nominal :
| [15] |
Et pour quoi d'autre
est-ce que les yeux sont faits ?
(Claudel, L'Ours et la
lune)
|
| [16] |
Pour qui, pour quoi
vivait-il ?
(Gurin, L'apprenti)
|
| [17] |
– C'est pour quoi ?
– C'est pour l'affaire de la
Galerie Karfunkelstein !
(Vincenot, Le Pape des
Escargots)
|
Le pronom quoi peut
commuter explicitement avec ces groupes : il est clairement dissocié de la
préposition pour.
- Quatrièmement, lorsque des locutions prépositionnelles,
différentes de celles qui expriment la valeur causale, peuvent se substituer à
pour tout en gardant un sens très
proche du premier énoncé, il s'agit du groupe pour quoi et non de l'adverbe
pourquoi.
Dans cet exemple :
| [6a] |
Il pensa : « pour quoi
vais-je vivre maintenant ? »
(Bazin, Le Blé qui
lève)
|
comme nous l'avons vu, il est possible de substituer à
pour la locution prépositionnelle
en vue de :
| [6b] |
En vue de quoi vais-je vivre maintenant ?
|
Cette substitution met en évidence la dissociation entre la
préposition pour et le pronom
quoi.
2.2. Pour
quoi intégratif
Deux types de constructions intégratives sont intéressantes à
considérer.
En premier lieu, nous examinerons les constructions qui
renferment un présentatif. Cette structure est fréquente avec d'autres
prépositions suivies de quoi
:
| [18] |
C'est en quoi leur
destination diffère […].
(Cuisiner, Danse
sacrée)
|
| [19] |
Voilà par quoi […]
notre monde est détruit.
(Febvre, Combats pour
l'Histoire)
|
On peut trouver pour
quoi avec le présentatif voilà :
| [20] |
Voilà pour qui et pour quoi [il] était mort.
(Adam, L'enfant
d'Austerlitz)
|
Mais cet emploi (1 occurrence) est rare. En outre,
contrairement aux autres prépositions concernées par cet emploi, la préposition
pour disparaît presque
systématiquement au profit de l'adverbe pourquoi, dans les tournures du genre
c'est pourquoi. On trouve très peu
d'exemples en c'est pour quoi (1
occurrence) :
| [21] |
C'est aussi pour quoi
j'ai si souvent adopté la forme de narration qui rendît impossibles ces
subterfuges.
(Gide, Ainsi
soit-il)
|
La présence de aussi
en [21] facilite l'emploi du groupe pour
quoi dans la mesure où elle dissocie explicitement les éléments du
groupe c'est pour quoi. Toutefois, on
peut se demander si l'exemple [22a] qui comporte un support habituel à
pour quoi :
| [22a] |
Il essaie de rétablir les valeurs de l'honneur. C'est pour
quoi il lutte.
|
n'est pas recevable, avec la valeur de finalité ou
d'orientation :
| [23] |
Sa lutte est le produit de son intention d'essayer de
rétablir les valeurs de l'honneur.
|
L'énoncé [22b] :
| [22b] |
Il essaie de rétablir les valeurs de l'honneur. C'est
pourquoi il lutte.
|
possède une valeur causale. Il peut se paraphraser par [24]
:
| [24] |
Il lutte parce qu'il essaie
de rétablir les valeurs de l'honneur.
|
L'intention de l'actant semble moins déterminante. Mais il
semble que pour exprimer des valeurs sémantiques différentes de la cause, on
trouvera d'autres expressions, plus explicites, par exemple, c'est
dans ce but que :
| [22c] |
C'est dans ce but qu'il lutte.
|
En second lieu, nous rangerons dans les emplois intégratifs
(cf.
Lefeuvre, 2001)
les énoncés où pour quoi s'appuie
contextuellement sur l'énoncé précédent :
| [25] |
[La marquise] résolut […] d'être plus près des dangers de
celui qu'elle aimait le plus au monde, pour
quoi elle gagna son château.
(Bernanos, Premiers
écrits)
|
D'une valeur indéfinie, quoi voit son sens se restreindre et sa visée
référentielle se construire grâce à l'énoncé précédent. C'est un cas de figure
usuel avec les prépositions qui permettent de structurer l'enchaînement des
énoncés (cf.
Lefeuvre,
2001), comme après :
| [26] |
l'évèque quitte son fauteuil, va vers l'autel, s'agenouille
devant les deux premiers partants dont il baise les pieds,
après quoi il se relève.
(Green, Journal)
|
On ne trouve que très peu d'exemples de ce type avec
pour : pour quoi est en effet supplanté généralement
par c'est pourquoi, d'autant plus
facilement qu'il exprime, comme en [25], l'existence d'un lien causal: la
résolution de la marquise a produit son déplacement au château. Parallèlement à
un emploi tel que [25], il n'existe que très peu d'exemples où
pour quoi survient après une
ponctuation forte, dans une structure parataxique:
| [27] |
Elles lui fournissent le moyen de connaître, de se
connaître par rapport à elles, de produire et de diriger la force nécessaire
pour assurer entre les deux termes contact. Pour
quoi il est obligé de faire appel aux ressources de son fond propre
[…].
(Claudel, Art
poétique)
|
2.3. Pour
quoi relatif
Lorsque quoi est un
relatif dans l'ensemble préposition + quoi, on peut s'attendre à ce que
pour quoi puisse facilement exprimer
la valeur de la cause puisque l'adverbe pourquoi ne connaît pas un emploi de relatif.
Quoi peut avoir deux types
d'antécédents.
Premièrement, le pronom démonstratif neutre
ce qui est peu spécifié lui sert
aisément d'antécédent:
| [28] |
J'avais fait porter dans sa berline d'énormes provisions de
bouche et de très nombreuses bouteilles de champagne, ce
pour quoi il me manifesta une
reconnaissance immodérée.
(Grece, La Nuit du
Sérail)
|
Pour quoi peut
signifier, comme dans l'exemple précédent, l'existence d'un lien causal entre
l'apport de victuailles et la manifestation d'une reconnaissance immodérée.
Avec ce comme antécédent, on pourrait
s'attendre à ne trouver que les emplois du groupe pour quoi. Mais la concurrence avec
pourquoi est si forte qu'elle peut
gagner ce pour quoi et ce, même avec
un support qui justifie le mieux le groupe pour
quoi, comme le montre l'exemple suivant avec le participe passé
fait :
| [29] |
Mon pied allait refaire ce pourquoi il était fait.
(Sarrazin, L'Astragale)
|
Deuxièmement, l'antécédent peut être un syntagme nominal.
C'est un emploi où le groupe pour quoi
n'entre pas en concurrence avec l'adverbe pourquoi : il peut exprimer l'existence d'un
lien causal sans craindre la concurrence de l'adverbe
pourquoi. On trouve alors, pour
antécédents, des substantifs qui correspondent au champ lexical de la cause,
tels que raison, cause, motif
:
| [30] |
La raison pour quoi
[elle] se trouvait là était que […].
(Proust, La
Recherche)
|
| [31] |
[la] cause pour quoi
on n'a pu entendre […].
(Lacroix, Marxisme)
|
| [32] |
les motifs pour quoi
[vous] êtes ses prisonniers.
(Benoît, L'Atlantide)
|
Mais contrairement aux autres emplois,
pour quoi a comme concurrent
pour lequel :
| [33] |
Sur les raisons pour lesquelles
pourquoi a reçu un traitement
particulier, cf. Renchon, pp.
50-51.
(Exemple tiré de
Grevisse, 1988, p.
646)
|
C'est peut-être pour cela que son apparition dans cette
structure n'est pas si fréquente.
Ainsi, pour quoi
peut se réaliser dans toutes les constructions syntaxiques propres au groupe
préposition + quoi mais avec des
défaillances dans certains de ces emplois. Le système est alors complété par
tout un réseau de locutions prépositionnelles, comme nous allons le voir à
présent.
3. Pour
quoi et les locutions prépositionnelles concurrentes
Le rôle joué par certaines locutions prépositionnelles apparaît
dans les énoncés où le statut prépositionnel de pour est fragile pour des raisons syntaxiques ou
pour des raisons sémantiques. On utilise alors des locutions prépositionnelles,
plus explicites, hors contexte, par elles-mêmes.
Dans un premier temps, nous envisagerons les locutions
prépositionnelles qui expriment un lien causal, ce que ne peut pas faire
pour dans
pour quoi avec toutes les structures
syntaxiques.
Ainsi, dans les tournures intégratives où le pronom
quoi s'appuie contextuellement sur
l'énoncé précédent et où ne survient que rarement la préposition
pour, on trouve les groupes
en raison de quoi, grâce à quoi et
à cause de quoi :
| [34a] |
elle n'oblige pas en conscience, sauf peut-être en raison du
scandale ou du trouble que sa violation pourrait entraîner,
en raison de quoi l'homme est tenu
d'abandonner même son droit […].
(Maritain, Primauté du
Spirituel)
|
| [35a] |
Louis XI avait déjà mis hors de jeu les ducs de Bourbon et de
Nemours, grâce à quoi une bataille […] fut
indécise.
(Bainville, Histoire de
France)
|
| [36a] |
Balbec dépendait de la baronnie de Douvres,
à cause de quoi on disait souvent Balbec
d'Outre-Mer, Balbec-en-Terre.
(Proust, La
Recherche)
|
qui ne peuvent pas commuter avec pour quoi :
| [34b] |
?[…] pour quoi l'homme est tenu d'abandonner même son
droit.
|
| [35b] |
?[…] pour quoi une bataille […] fut indécise.
|
| [36b] |
?[…] pour quoi on disait souvent Balbec d'Outre-Mer,
Balbec-en-Terre.
|
Contrairement à pour
quoi, on peut les trouver dans un emploi parataxique, après une
ponctuation forte:
| [37] |
ce fut, pour tout le peuple et pour moi, jour de fête à cause
de notre heureux retour et de mon avènement, jour de deuil à cause de la mort
de mon père. En raison de quoi j'instituai
tout aussitôt des chorégies où les lamentations alternaient avec les chants de
joie.
(Gide, Thésée)
|
ou avec un présentatif :
| [38] |
Ce sont de menues péripéties de cette sorte qui font marcher
le commerce local, et c'est grâce à quoi
le père Dumas […] se trouve vendre deux pelles et deux pioches à des chercheurs
de trésors.
(Bataille, L'Arbre de
Noël)
|
On les repère dans des emplois interrogatifs, avec la valeur de
la cause :
| [39] |
À cause de quoi en
êtes-vous sûr ?
(Leroux, Le Parfum de la Dame
en noir)
|
En revanche, pour quoi
ne s'emploie pas avec la valeur de la cause dans une structure
interrogative.
Dans un deuxième temps, nous considérerons les locutions
prépositionnelles qui signifient d'autres valeurs que celles de la cause et qui
peuvent compléter les emplois de pour
quoi. Deux raisons motivent leur apparition.
Tout d'abord, elles apparaissent généralement dans les énoncés
où le contexte ne suffirait pas à expliciter le groupe
pour quoi. Considérons l'expression du
but. Celle-ci peut être signifiée par en vue
de. On peut trouver cette locution dans une structure où elle
marque, plus clairement que pour, la
notion de but et également d'une manière différente puisque
pour se base davantage sur le
contexte. Un verbe n'est pas nécessaire pour faire comprendre qu'il s'agit de
marquer la finalité, contrairement à pour
quoi, comme on le voit en [40a] et [40b] :
| [40a] |
Comment ça existait-il ? Par quel hasard des hommes sur terre
? En vue de quoi, la vie ? Et quelle
justification donner à la mort ?
(Guerin, L'Apprenti)
|
| [40b] |
?Pour quoi, la vie ?
|
Pareillement, pour signifier l'échange et l'orientation vers la
considération d'un thème, on relève respectivement
à la place de quoi et
au nom de quoi qui peuvent s'utiliser
avec des verbes qui n'impliquent aucune de ces idées sémantiques :
| [41a] |
C'était comme si sa tête se fut vidée de ses pensées,
à la place de quoi il y avait un poids de
plomb.
(Ramuz, Aimé Pache - Peintre
Vaudois)
|
| [42a] |
Au nom de quoi ces questions ?
(Gide, Correspondance)
|
ce qui semble plus difficile avec pour quoi :
| [41b] |
?C'était comme si sa tête se fut vidée de ses pensées,
pour quoi il y avait un poids de
plomb.
|
| [42b] |
?Pour quoi ces questions ?
|
Ensuite, pour quoi ne
peut s'employer que dans certaines constructions syntaxiques. Ainsi,
contrairement à ces locutions suivies de quoi, on ne peut trouver que difficilement le
groupe pour quoi après un présentatif
:
| [43] |
[…] vous êtes la douceur elle-même et la paix, et c'est
au nom de quoi, mon ami, je vous
aime.
(Verlaine, Œuvres
poétiques)
|
ou après une ponctuation forte :
| [44] |
Je ne tiens sans doute plus beaucoup à la vie, mais j'ai
cette idée fixe: durer. Faire durer encore quelque temps et moi-même et mes
dépendances : linge, vêtements, chaussures, espérance, confiance, sourire,
bonne grâce; les faire durer jusqu'au revoir. En vue
de quoi je me fais économe, parcimonieux de tout.
(Gide, Journal)
|
Ainsi, ces locutions apparaissent soit dans des structures
syntaxiques où le groupe pour quoi
apparaît difficilement, soit avec des valeurs sémantiques plus explicites par
elles-mêmes ou plus difficiles à signifier pour pour quoi comme celles de la cause.
En ce qui concerne le groupe pour
quoi, il existe une tension entre d'une part la grammaticalisation
en l'adverbe pourquoi et, d'autre
part, la disjonction entre pour et
quoi. Cette disjonction apparaît dans
la possibilité de commuter la préposition pour avec d'autres prépositions. Il serait
intéressant également de compléter cette étude en envisageant les commutations
possibles avec le pronom quoi, comme
le montrent les expressions pour cela
que et pour cette raison
que.
·
Anscombre J.-C.,
1984, « La représentation de la notion de cause dans la langue »,
Cahiers de grammaire, 8, p.
1-53.
·
Cadiot P., 1990, « À
propos de complément circonstanciel de but », Langue française, 96, p.
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·
Cadiot P., 1991,
De la grammaire à la cognition : la
préposition pour, Paris, Éditions du CNRS.
·
Cadiot P., 1997,
Les prépositions abstraites en
français, Paris, Colin.
·
Cervoni J., 1991,
La préposition, Paris,
Colin.
·
Culioli A., 1990,
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Ophrys.
·
Grevisse M., 1988,
Le Bon Usage, Gembloux (Belgique),
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66-95.
[1]
Nous signalerons le nombre d'occurrences relevées dans le
corpus de Frantext qui comprend 234 occurrences, de 1900 à
1985.
[2]
Il existe d'autres emplois, non répertoriés ici, où
pour quoi se rattache à un verbe, en
tant que circonstant ou complément essentiel. Nous n'analysons que les emplois
récurrents.
[*]
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