2001
Travaux de linguistique
II. Travaux
B. Formes et sens des prépositions
À travers, au travers (de) et le point de vue
Fabienne Martin
Marc Dominicy
[*]
Laboratoire de Linguistique Textuelle et de Pragmatique Cognitive, Université Libre de Bruxelles
L'emploi de la paire prépositionnelle à travers-au travers (de) peut être expliqué par deux hypothèses - à savoir (i) qu'à travers s'oppose, en tant que terme non-marqué, au terme marqué au travers (de), et (ii), qu'en optant pour au travers (de), l'énonciateur s'attribue au moins un état Intentionnel à soi-même, ou en attribue au moins un à un autre esprit conscient. Nous montrons qu'en contexte perceptuel, le choix de l'une ou l'autre locution prépositionnelle se révèle sensible aux effets représentationnels de l'altération qui affecte la perception le long du trajet allant soit du sujet de perception à l'objet perçu, soit en direction inverse.
The French prepositional pair à travers-au travers (de) [both translatable as « through » or « across », dependent on the context] can be accounted for by assuming (i) that à travers contrasts with au travers (de) as an unmarked vs. marked item, and (ii), that, by opting for au travers (de), the speaker attributes at least one Intentional state to him/herself, or to another conscious mind. We show that, in perceptual contexts, the choice of one or the other prepositional item proves sensitive to the representational effects of the alteration that affects perception along the path leading from the perceptual subject to the perceived object, or conversely.
Les locutions prépositionnelles à travers et au travers (de) confrontent la recherche linguistique à un défi qui nous paraît exemplaire à plus d'un titre. Certains synonymistes (par exemple, Bénac 1956 : 964 ; cf. aussi le TLF) soutiennent que si à travers « suppose un passage vide, libre, ou un jour », au travers (de) suppose, au contraire, « un passage qu'on se fait entre des obstacles ou en traversant, en pénétrant un obstacle 1». D'autres auteurs, comme Dupré (1972 : 2579-2580), Grevisse (1986 : § 924), Hanse (1983 : 943-944) ou Spang-Hanssen (1963 : 231-233), plaident, à l'inverse, pour une « synonymie grammaticale » entre les deux expressions.
La synonymie grammaticale
Si nous voulons élucider la notion - particulièrement obscure - de « synonymie grammaticale », différentes voies s'offrent à nous.
La plus traditionnelle emprunte à la phonologie praguoise l'idée qu'entre nos locutions s'instaure une opposition « privative » dans laquelle à travers fonctionne comme « terme non-marqué », et au travers (de) comme « terme marqué ». Cette stratégie descriptive n'exige pas que les deux expressions soient toujours interchangeables, mais bien qu'une implication sémantique (entailment) permette de déduire l'énoncé qui contient à travers de l'énoncé correspondant avec au travers (de). En d'autres termes, le couple grammatical au travers (de) - à travers pourrait recevoir le même traitement sémantique, puis pragmatique, que le couple lexical jument-cheval, ou que le couple logique et-ou (cf. Dominicy et Defrise 1991). Dans les paires d'énoncés-reprises en [1,2,3], (a) entraînerait chaque fois (b) par implication sémantique ; ce qui n'exclurait pas l'existence de deux classes d'occurrences : celles données sous [4], où l'apparition du terme marqué créerait un problème vériconditionnel donc sémantique, et celles données sous [5], où l'incongruité du terme non-marqué ne serait que pragmatique et discursive :
| [1] |
- Jean possède une jument
- Jean possède un cheval
|
| [2] |
- J'irai en Espagne et en Italie
- J'irai en Espagne ou en Italie
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| [3] |
- Jean regardait le ciel au travers des branches
- Jean regardait le ciel à travers les branches
|
| [4] |
- Ce n'est pas un cheval /??une jument, c'est une jument
- Madrid se situe en Espagne ou /??et en Italie
- Jean regardait à travers le / ??au travers du trou de la serrure
|
| [5] |
- Ce n'est pas un cheval, c'est une jument /??un cheval
- J'irai en Espagne ou en Italie, voire en Espagne et /??ou en Italie
- Jean regardait le ciel à travers son télescope - ou plutôt au travers / ??à travers, tant les lentilles étaient abîmées
|
Les versions inacceptables de [4a, b] disent le faux, en ce sens que [4a] dénie, puis attribue, à un équidé la qualité de femelle, et que [4b] situe Madrid dans deux pays différents. En [5a, b], le problème naît de ce que, dans les versions acceptables, le terme non-marqué acquiert, par le contraste avec le terme marqué, sa valeur sémantique « forte », complémentaire de la valeur sémantique du terme marqué. Mais il reste vrai qu'un cheval peut ne pas être un cheval mâle, et qu'on peut aller en Espagne ou en Italie en visitant Madrid et Florence ; de sorte que les versions inacceptables se laissent sauver par un commentaire métalinguistique :
| [5'] |
- Ce n'est pas un cheval au sens strict, c'est un cheval au sens large (une jument)
- J'irai en Espagne ou -exclusivement- en Italie, voire en Espagne ou -inclusivement (et/ou)- en Italie
|
Pareille approche rendrait compte des inégalités distributionnelles observées dans les corpus. Ainsi, pour la poésie publiée entre 1800 et 2000, la base de données textuelles Frantext nous fournit, tous emplois confondus, 1456 attestations d'à travers, contre 108 seulement pour au travers (de). Cependant, si les acceptabilités inégales des deux versions de [4c] semblent donner raison et à Bénac et au TLF, il convient aussi de reconnaître que, dans de nombreux cas, la présence ou l'absence d'un obstacle ne revêt, a priori, aucune dimension vériconditionnelle. Spang-Hanssen (1963 : 231) cite, à cet égard, un exemple de La Varende :
| [6] |
Si lui était mort, on eût ainsi apporté la petite châsse au travers de la plaine, même un dimanche.
|
Certes, le passage inclut une information à la fois vériconditionnelle (
un dimanche) et argumentativement orientée (
même…) qui fait référence à un obstacle potentiel- quoique de nature non pas physique, mais mentale et institutionnelle (donc individuellement ou collectivement « Intentionnelle » au sens de Searle
1985,
1998)
[1]. L'obstacle en question tient à l'existence, dans l'esprit de certains agents humains, d'au moins une croyance et/ou un désir qui, toutes choses égales par ailleurs, les pousse à ne pas parcourir la plaine, un dimanche, pour apporter la châsse. De cela, il ne découle pourtant pas qu'on créerait un problème vériconditionnel en remplaçant, dans [6],
au travers de par
à travers ; mais seulement que l'usage de la première expression s'harmonise mieux (« stylistiquement », diraient certains) avec l'ensemble de la construction discursive. Par la même occasion, on voit comment on pourrait sauver la version réputée inacceptable de [4c] sans devoir imaginer qu'un obstacle physique obstrue le trou de la serrure : il suffirait d'attribuer à Jean une certaine répulsion pour le geste de voyeur qu'il accomplit.
De nombreux couples d'items lexicaux, ou de constructions syntaxiques, se prêtent à des observations similaires. Considérons, d'après Kreutz (2000) et Martin (2001), les exemples qui suivent :
| [7] |
L'ordinateur essaie /??tente de lire le document
|
| [8] |
Le chien était étonné par /??de l'ambiance qui régnait dans la maison
|
Dans [7], l'usage de tenter heurte parce que la lecture du document apparaît alors comme une tâche autonome par rapport au déterminisme computationnel de l'ordinateur - celui-ci acquérant, du coup, une capacité étrange à prendre conscience de ses buts et de ses actions. De manière comparable, le chien subit, en [8], une anthromorphisation plus nette avec de qu'avec par ; en effet, la première de ces prépositions indique, dans ce type d'emploi, que l'étonnement du chien se relie à l'ambiance par une chaîne relationnelle dont l'animal doit être conscient. Fait symptomatique, on obtient facilement le même type de contraste avec nos locutions prépositionnelles :
| [9] |
Le chien se débat à travers /??au travers de multiples difficultés
|
La perspective Intentionnelle
Les données que nous venons de discuter recevront des traitements bien distincts selon le réalisme que l'on est enclin à reconnaître aux rapports ou aux attributions d'états mentaux Intentionnels.
Si, à l'instar de Dennett (1990), on pense qu'il s'agit là de fictions (utiles, mais sans corrélats factuels), on opérera une distinction, à l'intérieur de la sémantique des langues naturelles, entre les aspects vériconditionnels - qui définissent les conditions de satisfaction des actes de langage accomplis - et les aspects représentationnels - qui, sans agir sur ces conditions de satisfaction, aident à construire une symbolisation, au sens de Sperber (1974, 1996), du monde dont il est question. Dans cette conception, il y a « synonymie grammaticale » si, et seulement si, deux expressions sont substituables l'une à l'autre salva congruitate et salva veritate, c'est-à-dire de telle sorte que la grammaticalité et la vérité (donc la satisfaction) ne s'en trouvent pas affectées ; mais la préservation de la vérité (de la satisfaction) ne garantit pas celle des aspects représentationnels véhiculés par l'une ou l'autre expression.
Ce résultat ne serait, en fin de compte, qu'un corollaire aisément négligé des découvertes de Gödel et de Tarski (
cf. Dominicy et Vanderhoeft 1991). En effet, ces deux auteurs ont définitivement ruiné un postulat défendu par tous leurs prédécesseurs (et, notamment, par Descartes et par Wittgenstein) - postulat qui veut que la vérité demeure indissociable d'une représentation adéquate. Dans tous les langages un tant soit peu intéressants, certaines vérités (concernant la validité inférentielle) ne sont pas représentables ; et le métalangage offre nécessairement, du réel, une représentation partiellement inaccessible au langage-objet. La dissociation ainsi instaurée entre vérité (satisfaction) et représentation sous-tend de nombreux développements ultérieurs, comme les thèses quinéennes de l'indétermination de la traduction et de l'inscrutabilité de la référence (Quine
1977,
1978,
1993)
[2], ou encore l'attaque menée par
Popper (1989) contre « le mythe du cadre de référence ». Pour ce qui nous concerne ici, la leçon serait claire : de ce qu'il y aurait « synonymie grammaticale » entre
à travers et
au travers (de), on ne pourrait conclure à une équivalence représentationnelle des deux locutions - leur substituabilité
salva congruitate et salva veritate, observable au niveau phrastique, n'excluant pas que le choix de l'une ou l'autre provoque, au plan textuel, des effets qui, cumulés à d'autres informations (vériconditionnelles ou représentationnelles), nous aident à reconstruire le point de vue ou la perspective Intentionnelle que l'énonciateur adopte, ou qu'il attribue à d'autres sujets de conscience
[3].
Face à cette attaque frontale, les partisans du réalisme Intentionnel - dont nous sommes - hésiteront souvent entre deux réponses.
La première consiste à refuser, en l'occurrence, la dichotomie du vériconditionnel et du représentationnel. On dira, par exemple, que chez les êtres humains, essayer et tenter procèdent chacun d'états Intentionnels (de désirs) spécifiques - le désir de réaliser ce que l'on va tenter de faire impliquant, à la différence du désir de réaliser ce que l'on va essayer de faire, une autonomie, et une identification consciente, du but poursuivi et des actions à mener. De même, chez les humains, l'étonnement de quelque chose se distinguerait de l'étonnement par quelque chose, en ce que l'un impliquerait, et l'autre n'impliquerait pas, l'existence d'une chaîne relationnelle dont le sujet étonné ait pris conscience. Cette stratégie nous conduirait, dans le cas qui nous occupe, à conjecturer que l'usage d'au travers (de) mobilise toujours, contrairement à celui d'à travers, l'adoption effective, par l'énonciateur, d'un certain type d'état Intentionnel, ou l'attribution, par l'énonciateur, d'un certain type d'état Intentionnel effectif à l'un ou l'autre sujet de conscience. En d'autres termes, tant que les états Intentionnels restent auto-attribués ou attribués à des humains conscients (et non, par exemple, à un fœtus, à un malade plongé dans le coma, à un animal, une plante ou un ordinateur), le choix de s'exprimer avec à travers ou au travers (de) aurait des répercussions immédiates sur les conditions de satisfaction de l'énoncé. Si, dans de multiples circonstances, cette dimension vériconditionnelle semble négligeable, et négligée, ce serait, d'abord, parce que le « terme non-marqué » à travers peut toujours se substituer au « terme marqué » au travers (de) tant que d'autres informations (linguistiques, contextuelles ou encyclopédiques) orientent l'interprétation de façon décisive ; et ensuite, parce que l'établissement même des faits mentaux concernés soulève de trop nombreux problèmes au plan épistémologique.
La seconde stratégie, chère à une linguistique cognitive hostile à l'approche vériconditionnelle (cf. par exemple, Fauconnier 1997a), remplace les objets Intentionnels classiques (les états de choses et leurs ingrédients) par les représentations elles-mêmes, selon une logique qu'on trouve à l'œuvre tant dans l'interprétation malebranchiste du cartésianisme (Dominicy 1984) que dans la théorie empiriste des données sensibles (Searle 1985 : 79-81). Plus concrètement, on soutiendra que, dans des énoncés comme [7,8,9], l'attribution d'actions ou d'états mentaux à l'animal s'appuie, dans tous les cas, sur des « métaphores Intentionnelles » qui reflètent, avant tout, les représentations que l'énonciateur se donne, et nous offre, du réel - étant entendu que de telles représentations concernent, sans aucune difficulté, les représentations que d'autres entités pourraient entretenir, et éventuellement nous transmettre, à propos de « leur » réel. La vision finale qui émergera du traitement sémantico-pragmatique se construira alors par l'« intégration conceptuelle » des divers fragments de réalité (des divers « espaces mentaux ») mis en jeu (Fauconnier 1997a, 1997b).
Dans ce qui suit, nous ne nous risquerons pas à opter pour l'une ou l'autre variante du réalisme Intentionnel. Nous nous bornerons donc à montrer que la prise en compte d'un point de vue - d'une perspective Intentionnelle - réaliste contribue à éclaircir de manière significative les conditions d'emploi de nos deux locutions.
Les auteurs qui traitent - toujours très rapidement - d'à travers et au travers (de) abordent systématiquement ces prépositions à partir de leurs emplois spatiaux, de nature intrinsèquement dynamique (voir, par exemple, Borillo 1998 : 85, Spang-Hanssen 1963 : 231-233). Pour notre part, nous les étudierons ici en contexte perceptuel, et en rapport avec la vision. Notre démarche obéit, sur ce point, à deux motivations principales. Tout d'abord, les emplois perceptuels constituent l'interface entre les emplois spatiaux (chevaucher à travers le brouillard ou au travers du brouillard) et les emplois épistémiques (comprendre le désarroi de Paul à travers ses reproches ou au travers de ses reproches). Ensuite, les intuitions que nous pouvons ressentir et formuler à propos de la perception visuelle sont à la fois plus solides et plus fines que celles qui touchent à l'audition ou aux autres sens.
Comme nous l'avons déjà signalé, nous avons travaillé, jusqu'ici, sur un corpus poétique où se retrouvent toutes les attestations figurant dans Frantext pour la période 1800-2000. Nous y avons ajouté des exemples relevés au fil de nos lectures. Ce choix d'un corpus poétique procède, dans une certaine mesure, du hasard (en ce sens que nous avons exploré ledit corpus pour d'autres études). Mais nous pensons qu'il pourrait bien se révéler crucial pour le genre d'enquête que nous voulons mener : en effet, si l'exploitation des informations représentationnelles (quel que soit leur statut théorique ultime : vériconditionnel ou non) vise surtout à provoquer des effets symboliques, on doit s'attendre à ce que la poésie se montre, à cet égard, plus systématique et plus contrainte. À cet égard, on remarque d'emblée que les différents poètes dépouillés pour Frantext emploient parfois nos deux locutions dans des proportions étonnamment variables :
[10]
Conformément à notre réalisme Intentionnel, nous ferons ici l'hypothèse que lorsqu'un poète ne neutralise pas l'opposition entre
à travers et
au travers (de) en faveur du « terme non-marqué », il transmet, par cet usage, un point de vue ou une perspective sur le monde qui doit trouver des échos dans d'autres secteurs de son texte ou de son œuvre
[4].
Venons-en alors aux contextes perceptuels, et plus singulièrement à la vision. Celle-ci se laisse représenter, linguistiquement, comme le déplacement d'une entité (la cible au sens de Vandeloise 1986) allant soit du sujet de perception S vers l'objet de perception O (voir, par exemple, l'expression jeter un regard), soit de l'objet de perception O vers le sujet de perception S (voir, par exemple, l'expression jeter un éclat). Ce déplacement a lieu dans un milieu (le site au sens de Vandeloise 1986) dont la représentation (vériconditionnelle ou non-vériconditionnelle, selon le type de réalisme retenu) variera en fonction de la perspective Intentionnelle -en fonction du point de vue Intentionnel- que privilégiera l'énonciateur dans ses rapports ou attributions de perception visuelle.
Tout dépend, pour l'essentiel, de l'altération que, selon l'énonciateur, le site exerce sur la cible pendant que celle-ci se déplace de S vers O, ou de O vers S. Si cette altération n'empêche pas S de percevoir O en tant que tel, l'état Intentionnel de S continuera à porter sur O, ou sur la représentation de O ; si cette altération oblige S à percevoir O en même temps que certains fragments du site, l'état Intentionnel de S portera sur O en tant qu'il est modifié par le site, ou sur l'« intégration conceptuelle » des représentations de l'objet O et du site traversé. De ces contraintes générales découlent des conséquences plus particulières, que nous allons illustrer dans ce qui suit.
Hors contexte de neutralisation, et toutes choses égales par ailleurs, (a) l'usage de à travers est favorisé quand le site est un canal, mais (b) l'usage de au travers (de) est favorisé quand le site est un obstacle. Considérons les deux exemples qui suivent :
(Cas a)
| [11] |
L'homme que la brume enveloppe,
Dans le ciel que Jésus ouvrit,
Comme à travers un télescope
Regarde à travers son esprit.
(Hugo, Les Contemplations, III, xxx. « Magnitudo parvi », iii, 117-120)
|
(Cas b)
| [12] |
Son flanc est plus obscur que les collines qu'on voit au travers de la pluie, et quand elle se couche, donnant à boire au bataillon de marcassins qui lui marche entre les jambes, elle me paraît l'image même de ces monts que traient les grappes de villages attachées à leurs torrents, non moins massive et non moins difforme.
(Claudel, Connaissance de l'Est, « Le Porc »)
|
Chose attendue, le contraste reste léger lorsqu'on introduit, dans [12], le terme « non-marqué » à travers - quoique l'on perde alors l'évocation d'une expérience visuelle où la pluie paraît donner aux collines l'aspect obscur d'un flanc porcin. Par contre, si, dans l'exemple [11], on remplaçait deux fois à travers par au travers (de), il faudrait que le télescope ou l'esprit ne soit plus considéré comme un canal, mais comme un obstacle affectant, via la cible, l'objet O du regard - à savoir, ici, « l'idéal divin ». On pourrait alors imaginer que l'esprit, comme le télescope, imprime à cet « idéal divin » une modification cruciale : par exemple, que chaque homme regarde Dieu selon les particularités de ses dispositions mentales.
Il arrive que le choix de l'une ou l'autre locution soit influencé par l'état d'un site concevable, a priori, comme un canal ou comme un obstacle :
| [13] |
A travers la fenêtre sans rideau, depuis longtemps je vois une petite étoile luire.
(Claudel, Visages radieux, « La Nuit de Pâques »)
|
| [14] |
La pensée du voyageur se reporte à l'année précédente. Il revoit sa traversée de l'Océan dans la nuit et la rafale, les ports, les gares, l'arrivée le dimanche gras, le roulement vers la maison, tandis que d'un œil froid il considérait au travers de la glace souillée de boue les fêtes hideuses de la foule.
(Claudel, Connaissance de l'Est, « Pensée en mer »)
|
L'information (indubitablement vériconditionnelle) que la fenêtre n'a pas de rideau, ou que la glace est souillée de boue, va évidemment de pair avec la présence ou l'absence d'une force exercée sur la cible, donc sur l'objet de perception O, par un site respectivement conçu comme un canal ou comme un obstacle. De surcroît, dans l'exemple [14], la « boue » physique du site renvoie à la « boue » morale de la foule, de sorte que l'usage -linguistiquement acceptable - du « terme non-marqué » éliminerait la mise en relation métaphorique de deux espaces mentaux : à travers décrirait un accident de la perception ; au travers (de) en évoque l'essence.
Très fréquemment, donc, le site-obstacle livre une image déformée de l'objet perçu O, et suscite une illusion visuelle plus ou moins frappante :
| [15] |
Oh! les soupers sur les balcons !
Les soupers fins, où la campagne
Semblait, au travers des flacons,
De la couleur du vin d'Espagne !
(Bouilhet, Dernières chansons, X. « Les Neiges d'antan », i, 33-36)
|
| [16] |
Mais enfin où sommes-nous
Je lustre de deux doigts le poil de la vitre
Un griffon de transparence passe la tête
Au travers je ne reconnais pas le quartier
(Breton, Signe ascendant, « Oubliés : Je reviens », p. 120)
|
| [17] |
Petit globe de cristal,
Petit globe de la terre,
Je vois au travers de toi
Ma jolie boule de verre.
(Supervielle, Débarcadères, « La Terre », 1-4)
|
| [18] |
[…] trouver le vin réjouissant :
Le vin rouge, soleil qui dans un rubis veille,
Le vin blanc, soleil vu au travers de la treille.
(Jammes, Les Géorgiques chrétiennes, p. 54)
|
| [19] |
Alors je prie le ciel
Que nul ne me regarde
Si ce n'est au travers d'un verre d'illusion
(Reverdy, Sable mouvant, p. 45)
|
Dans [15], il y a surimposition chromatique du site sur l'objet de perception O. Commentant [16], Riffaterre (1983 : 122-123) écrit : « si nous voulons voir à travers une vitre, il nous faut essuyer la buée qui s'y est déposée » [italiques nôtres] - preuve supplémentaire, s'il en était besoin, que le « terme non-marqué » reste toujours utilisable. Avec au travers, la déformation de O (un fragment de la réalité extérieure au taxi égaré où voyage l'énonciateur) se traduit par l'« intégration conceptuelle » du quartier entraperçu et de la transparence créée par le passage des doigts sur la buée ; il en résulte une troisième représentation : celle d'un animal, d'ailleurs fantastique. Les extraits [17] et [18] illustrent plus clairement encore le rôle rempli par au travers de dans les transferts métaphoriques. On dira, assez naturellement, qu'on voit la terre à travers une boule de verre, mais non qu'on voit cette boule à travers la terre ; dès lors, il faut comprendre, en [17], que la terre est vue comme une boule de verre. L'illusion s'accentue avec [18], où l'objet O devient complètement illusoire : ce que perçoit le sujet S, ce n'est plus le vrai soleil, mais quelque chose qu'il prend pour un soleil. Enfin, Reverdy énonce, dans l'exemple [19], les conditions mêmes qui ont présidé à son emploi d'au travers (de) ; il y a là une sorte de réflexivité cognitive.
La profondeur et l'épaisseur
Hors contexte de neutralisation, et toutes choses égales par ailleurs, (a) l'usage de à travers est favorisé quand le site est « profond », mais (b) l'usage de au travers (de) est favorisé quand le site est « épais » :
(Cas a)
| [20] |
Lorsque je vois, au fond des époques futures,
La liste des héros sur ton mur constellé
Reluire et rayonner, malgré les destinées,
À travers les rameaux des profondes années,
Comme à travers un bois brille un ciel étoilé ;
(Hugo, Les Voix intérieures, IV. « À l'Arc de Triomphe », Conclusion, 8-12)
|
(Cas b)
| [21] |
Couché dans l'herbe, sur le dos,
Je regarde, au travers des arbres, les étoiles.
(Fernand Gregh, « Nocturne », 5-6, dans l'Anthologie Walch, III, p. 344)
|
Comme l'a montré Vandeloise (1986, 1993), les notions de « profondeur » ou d'« épaisseur » dépendent, conceptuellement, de l'orientation du site par rapport au mouvement, effectif ou potentiel, de la cible. Dans [20], le site est « profond », c'est-à-dire orienté parallèlement au mouvement ; dans [21], il est « épais », c'est-à-dire orienté orthogonalement par rapport au mouvement. Chez Hugo, les « rameaux des profondes années » semblent plonger vers l'avenir, comme les « branches » nous permettent de remonter jusqu'au paradis dans l'extrait [22] :
| [22] |
Ce sont les visions blanches
Qui, jusqu'à nos yeux maudits,
Viennent, à travers les branches
Des arbres du paradis!
(Hugo, Les Rayons et les ombres, XXX, 33-36)
|
Par contre, une voûte paraît surplomber, en [21], le sujet S de perception.
Dans de très nombreux exemples, un obstacle physique nous est présenté comme « profond », et ne se laisse donc pas distinguer, au plan Intentionnel et conceptuel, d'un simple canal. Cette situation s'observe ordinairement lorsque le site renferme divers objets entre lesquels la cible peut se frayer un chemin. Notre étude de corpus révèle, à cet égard, une affinité systématique entre à travers et entrevoir, d'autant plus exploitée par les poètes qu'elle permet de créer de très riches parallélismes (voir aussi Dominicy 1995, à propos de Maeterlinck) :
| [23] |
À travers mon sort mêlé d'ombres,
J'aperçois Dieu distinctement,
Comme à travers les branches sombres
On entrevoit le firmament!
(Hugo, Les Rayons et les ombres, XL. « Cæruleum mare », 5-8)
|
Quand un site potentiellement « profond » oscille entre les statuts d'obstacle ou de canal, au travers (de) pourra véhiculer une information décisive. Ceci se vérifie dans des contextes où la distance entre S et O est supposée accroître la difficulté de la perception :
| [24] |
Compagnons d'un autre monde
Pris vivants dans votre rêve
Je vous regarde au travers
D'une mémoire mouillée
Mais douce encore à porter,
Je vais clandestinement
Du passé à l'avenir
Parmi la vigne marine
Qui éloigne le présent.
(Supervielle, Gravitations, « Géologies : Loin de l'humaine saison », 35-43)
|
| [25] |
Je ne vois plus le jour,
Qu'au travers de ma nuit,
C'est un petit bruit sourd
Dans un autre pays. (variante : Dans un ancien logis)
(Supervielle, Le Forçat innocent, « Le Forçat innocent », 1-4)
|
La correction que Supervielle a apportée à [25] vise, dans cette perspective, à expliciter vériconditionnellement le contenu global de l'extrait : s'il se situe plus loin que « dans un ancien logis », à savoir « dans un autre pays » [italiques nôtres], l'objet de perception se démêlera encore moins du site - de la « nuit » traversée par la cible.
Dans ce qui suit, nous prenons en compte les sites « hétérogènes », qui incluent, sur le plan physique au moins, un obstacle et un canal aisément discriminables. Hors contexte de neutralisation, et toutes choses égales par ailleurs, (a) l'usage de à travers est favorisé avec un site hétérogène où l'obstacle se situe avant le canal sur le trajet allant de S vers O, mais (b) l'usage de au travers (de) est favorisé avec un site hétérogène où le canal se situe avant l'obstacle sur le trajet allant de S vers O :
(Cas a)
| [26] |
Ah! que ces fleurs étaient brillantes et légères!
Elles passaient si près de mes yeux, que souvent
Je croyais voir, au ciel où mourait la lumière,
Des nuages rosés s'effeuiller dans le vent.
Ton visage tremblait à travers les brindilles ;
(Adophe Boschot, « Le Bouquet après la promenade », 9-13, dans l'Anthologie Walch, III, p. 231)
|
| [27] |
Regardant le ciel pur rire à travers ton verre,
Tu chantais, Alexandre, en libre et franc trouvère,
Tes amours, tes gaîtés, comme nous faisons tous ;
(Glatigny, Gilles et Pasquins, « À Alexandre de Bernay », 41-43)
|
| [28] |
Or, la fille de l'onde
Songe au feuillage où pend
La vigne ;
Et regarde à travers
Le verre du plafond
La rose éteinte.
(Cocteau, Vocabulaire, « Les mésaventures d'un rosier », 157-163)
|
(Cas b)
| [29] |
Ainsi, quand des raisins j'ai sucé la clarté,
Pour bannir un regret par ma feinte écarté,
Rieur, j'élève au ciel d'été la grappe vide
Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide
D'ivresse, jusqu'au soir je regarde au travers.
(Mallarmé, « L'Après-midi d'un faune », 57-61)
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| [30] |
On voyait, au travers du rideau de batiste,
Tes boucles dorer l'oreiller,
Et, sous leurs cils mi-clos, feignant de sommeiller,
Tes beaux yeux de sombre améthyste.
(Leconte de Lisle, Poèmes barbares, « Le Manchy », 33-34)
|
| [31] |
Par les noirs tourbillons de l'ombre j'ai gravi
Les trois sphères du ciel où saint Paul fut ravi ;
Et, de là, regardant, au travers des nuées,
Les cimes de la terre en bas diminuées,
J'ai vu, par l'œil perçant de cette vision,
L'empire d'Augustus et l'antique Sion ;
(Leconte de Lisle, Poèmes barbares, « Les Paraboles de Dom Guy », 63-68)
|
Dans l'exemple [26], l'obstacle (les fleurs, les brindilles) frôle le visage du sujet de perception, tandis qu'en [29], le faune de Mallarmé, en tendant les bras, éloigne de lui l'obstacle que constituent les peaux des raisins. Albert Glatigny (exemple [27]) imagine qu'Alexandre de Bernay tient son verre devant ses yeux, alors que, chez Leconte de Lisle (exemple [30]), le rideau est à bonne distance du sujet de perception. L'ondine de Jean Cocteau (exemple [28]) se rapproche de la surface de l'eau ; Leconte de Lisle, par contre, place le sujet de perception de [31] bien loin des nuées qui surplombent la terre. L'importance de ce paramètre tient évidemment au fait qu'un obstacle éloigné, proche de l'objet de perception O, s'oppose davantage au mouvement libre de la cible (le regard), et exerce sur celle-ci, donc sur O, une force d'altération plus marquée.
L'orientation du mouvement
Hors contexte de neutralisation, et toutes choses égales par ailleurs, (a) l'usage de à travers est favorisé si la cible se déplace de O vers S, mais (b) l'usage de au travers (de) est favorisé si la cible se déplace de S vers O :
(Cas a)
| [32] |
Et j'ai dû, cédant à la force,
Souriant à travers mes pleurs,
Consentir à l'affreux divorce
Qui brisait nos deux âmes sœurs !
(Glatigny, Gilles et Pasquins, « Mademoiselle Giraud », 65-68)
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| [33] |
Et tes vagues regards où s'est éteint le jour,
Ton épaule superbe au sévère contour,
Tes larges flancs, si beaux dans leur splendeur royale
Qu'ils brillaient à travers la pourpre orientale,
Et tes seins jaillissants, ces futurs nourriciers
Des vengeurs de leur mère et des dieux justiciers,
Tout est marbre !
(Leconte de Lisle, Poèmes antiques, « Niobé », 440-447)
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(Cas b)
| [34] |
Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,
La belle fille heureuse, effarée et sauvage,
Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.
(Hugo, Les Contemplations, I, xxi, 14-16)
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| [35] |
Et le voile qui tourne autour d'elle en spirale,
Suspendu dans sa course, apaise ses longs plis,
Et, se collant aux seins aigus, aux flancs polis,
Comme au travers d'une eau soyeuse et continue,
Dans un divin éclair, montre Pannyre nue.
(Samain, Aux Flancs du vase, « Pannyre aux talons d'or », 16-20)
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Le contraste entre [32] et [34] est particulièrement frappant : le sourire de [32] - la cible - va de O (celui qui sourit) à S (le sujet à qui le sourire est adressé) à travers l'obstacle - le site - que constituent les pleurs. Si, dans un exemple comme Il sourit à travers ses larmes (Hermant, cité par Grevisse 1986 : § 924), on remplace à travers par au travers de, le trajet s'inverse : ce n'est plus le sourire qui va de O vers S, mais le regard de S qui se déplace vers O pour débusquer le sourire de O. Chez Hugo (exemple [34]), qui a corrigé à travers en au travers, « la belle fille » ne sourit pas, elle rit ; et le rire, à la différence du sourire, ne s'adresse pas à quelqu'un (Dominicy 1986, 1998). Intuitivement, l'on ressent ce type de trajet comme particulièrement adapté en contexte voyeuristique - l'exemple de Samain, comparé à celui de Leconte de Lisle, nous le confirme. Pour expliquer ce phénomène, on supposera que le voyeur, qui joue le rôle d'un sujet de perception S, s'attribue à lui-même, ou se voit attribuer, des états Intentionnels de désir, d'attente, de crainte, de frustration… qui portent tous sur les déformations que le site fait subir à la cible (son regard) et à l'objet O. Corrélativement, le voyeurisme trouve sa meilleure expression dans des contextes où l'obstacle d'un site hétérogène est éloigné du sujet S.
Pour conclure, nous aimerions revenir sur le rôle d'interface que jouent les emplois perceptuels. On pourrait nous objecter que, si les emplois épistémiques imposent, eux aussi, la prise en compte d'une perspective Intentionnelle, il n'en va pas de même pour les emplois spatiaux, dont les paramètres se situeraient dans la réalité physique elle-même. A cela, nous rétorquerions que le choix entre, par exemple, marcher à travers les branchages ou marcher au travers des branchages, dépend tout autant des états Intentionnels que l'énonciateur s'auto-attribue, ou qu'il attribue à un autre sujet de conscience. Il faut alors s'interroger, de nouveau, sur le statut qu'il convient de reconnaître à de telles attributions d'états mentaux : font-elles partie des conditions de vérité, ou transmettent-elles des informations non-vériconditionnelles, relevant de ce qu'on a parfois appelé « l'évidentialité » ? La réponse fournie à cette question déterminera, pour une bonne part, la forme que devra prendre notre théorie sémantique.
Sources premières
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[1]
Conformément aux recommandations de
Searle (1985), nous utilisons la majuscule chaque fois que le mot « Intentionnel », ou l'un de ses dérivés, ne s'emploie pas dans son usage ordinaire : tout ce qui est intentionnel est Intentionnel, mais non réciproquement.
[2]
On sait que Quine a utilisé ces deux thèses pour mettre en cause toute tentative de conférer à l'Intentionnalité le statut d'un phénomène scientifiquement objectivable.
[3]
Voir, à ce sujet, le titre original de Dennett (1999) :
The Intentional Stance. La recherche sur les aspects non-vériconditionnels du sens a surtout été menée, jusqu'ici, en référence à la théorie de « l'argumentation dans la langue ».
Anscombre et Ducrot (1983 : 20) citent, notamment, ce texte « lu dans la presse » :
Peu d'automobilistes dépassent le 120 km/h (presque 20%). Si un tel exemple a pu être produit malgré le sentiment de bizarrerie qu'il provoque chez tout locuteur français, c'est parce que son auteur s'est cantonné au plan vériconditionnel, sans tenir compte de l'orientation argumentative lexicalement assignée à presque. Cette orientation argumentative relève donc d'un niveau représentationnel et Intentionnel, qui met en jeu les intentions que l'énonciateur est censé entretenir.
[4]
Ainsi, la prédilection que Claudel manifeste pour
au travers (de) nous semble liée à une attitude exégétique qui interprète le monde sensible à la fois comme un « moyen » d'accéder à Dieu, et comme un « obstacle » à cet itinéraire spirituel.
[*]
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