2001
Travaux de linguistique
II. Travaux
B. Formes et sens des prépositions
L'emploi spatial de
contre : propositions pour un
traitement unifié
Patrick Dendale
[*]
Université de Metz (CELTED) & Université
d'Anvers
Dans cette étude sur le sens spatial de
contre, nous présentons dans une
première partie quatre traits qui ont été proposés dans la littérature
spécialisée sur contre : le contact,
l'axe de contact, la force (et contre-force), le mouvement. Chacun de ces
traits rencontre des « exceptions », que nous présenterons. Dans la deuxième
partie de notre travail, nous présenterons deux nouveaux traits pour la
préposition : la maximalisation de la proximité de la cible par rapport au site
et l'institution du site comme point de blocage pour la cible. Ces deux traits
intègrent trois des quatre traits commentés dans la première partie de notre
étude, permettent de rendre compte de plusieurs faits du comportement de la
préposition et offrent aussi une explication possible pourquoi le contact, la
proximité et la force ont pu être réunies dans une seule et unique
préposition.
In this study on the spatial use of the French preposition
contre, we first present four semantic
features that have been proposed in the literature :
contact, the axis of contact, force
(and counter-force), and
movement. We will present uses of
contre that constitute exceptions for
each of these features. In the second part of our study, we will present two
new features for contre : the
maximisation of proximity of the
trajector to the landmark and the establishment of the
landmark as an obstruction point for
the trajector. These two features have the advantage of integrating three of
the four features commented on in the first part of our study, of making it
possible to describe several aspects of the behaviour of the preposition and of
offering a possible explanation for why contact, proximity and force can be
combined in one and the same preposition.
Lexis énumère quatre
valeurs pour la préposition contre :
(a) contact, juxtaposition, (b) opposition, hostilité, (c) échange et (d)
proportion. Dans cette étude nous nous concentrerons sur le premier groupe de
valeurs, des valeurs appelées communément spatiales.
1. Descriptions antérieures
Dans les études
[1], relativement peu nombreuses, où il est question de
contre ou de ses équivalents non
français, différents traits ont été proposés pour sa description sémantique.
Tous ces traits connaissent des « exceptions », ce qui signifie qu'aucun d'eux
n'a le statut de condition nécessaire pour l'emploi de
contre et qu'aucun d'eux ne pourra par
conséquent fonctionner éventuellement comme invariant sémantique. Dans cette
étude nous ferons d'abord un survol rapide des problèmes que rencontrent les
quatre principaux traits proposés dans la littérature pour
contre, ensuite nous proposerons
d'autres traits, qui, nous l'espérons, permettront mieux de saisir la
spécificité de
contre
spatial.
1.1. Premier trait : Contact
On a souligné (Vandeloise 1986,
Dendale & De Mulder
1998 : 406, parmi d'autres) que contre est une préposition qui exprime le
contact entre une cible et un site,
caractéristique que contre partage
évidemment avec toute une série d'autres prépositions, dont
sur, son principal concurrent
spatial.
Or, de nombreux exemples attestés montrent que le contact
n'est pas un trait nécessaire de contre. Dans les énoncés [1] et [2], par
exemple, le contact est peu vraisemblable. Dans [3] à [5] il n'est pas
nécessaire :
| [1] |
Tout contre les
dîneurs attablés, l'immense cheminée, pleine de flamme claire, jetait une
chaleur vive dans le dos de la rangée de droite.
(Maupassant, Discotext)
|
| [2] |
Il était tout près, tout près ; je me jetai dans un fossé
par un mouvement de peur instinctive, et je vis passer
contre moi une brouette, qui courait…
toute seule.
(Maupassant, Discotext)
|
| [3] |
Le grand mûrier du père Duplaquet est
contre le mur de son jardin.
(Champfleury, Discotext)
|
| [4] |
Mais, par-dessus les bruits […] un cri terrible domina.
C'était Henriette qui arrivait et qui venait de voir son mari,
contre le mur, en face d'un peloton
préparant ses armes.
(Zola, Discotext)
|
| [5] |
On va s'asseoir tout
contre l'eau, et on regarde les baigneuses.
(Maupassant, Discotext)
|
Il y a lieu, dans ces cas, de parler de
proximité plutôt que de
contact, une donnée dont il faudra
tenir compte dans la reformulation des traits sémantiques de la
préposition.
1.2. Second trait : Axe de
contact
Si on compare le sens de sur et de contre, le trait qui semble opposer ces deux
prépositions, c'est l'axe le long duquel se fait le contact : axe
horizontal pour
contre, axe
vertical pour
sur.
| [6] |
- Elle avait mis sa jambe contre la mienne. (contact sur l'axe
horizontal)
- Elle avait mis sa jambe sur la mienne. (contact sur l'axe
vertical)
|
Mais cette distribution des deux prépositions, si elle est
fréquente, n'est pas absolue. Dans [7] par exemple,
contre est utilisé exceptionnellement
pour un contact sur l'axe vertical;
dans [8], c'est sur et non pas
contre qui indique le contact sur
l'axe horizontal (cf. aussi
Dendale & De Mulder
1998 : 412).
| [7] |
Les lions reposaient la poitrine contre le sol et les deux pattes allongées
(Flaubert, Discotext)
|
| [8] |
deux affiches collées sur une vitre
(Zola, Discotext)
|
1.3. Troisième trait : Force (et
Contre-force)
Certains linguistes - comme
Schepping (1991)
pour le français - se basant sur des exemples aussi bien spatiaux que non
spatiaux, comme [9] à [12], ont proposé le trait de
force /contre-force.
| [9] |
L'avion s'est écrasé contre la montagne.
|
| [10] |
Max nage contre le
courant.
|
| [11] |
Les catholiques luttent contre les protestants.
|
| [12] |
L'échelle est appuyée contre le mur.
|
Ce trait peut être rapproché dans un certain sens de celui de
force externe, utilisé par
Vandeloise (1986 :
204) pour expliquer l'emploi de contre dans l'expression d'un contact qui se
fait sur l'axe vertical, illustré ici par [13], exemple de Vandeloise
:
| [13] |
La secrétaire écrase la mouche contre la table [= le dessus de la table]
|
Une analyse qui centre tout sur l'idée de force/contre-force
se heurte à, au moins, trois problèmes empiriques. Premièrement, celui des cas
rencontrés plus haut (cf. les exemples
[1] à [5]), où contre ne marque pas
nécessairement le contact. Comment peut-il dans le cas de
contre y avoir force quand il n'y pas
de contact ? Deuxième problème, les cas où il y a contact, mais où il est
difficile de parler de forces en jeu :
| [14] |
Le cimetière est contre l'église.
(Barrès, Discotext)
|
| [15] |
Leur jardin est contre
le nôtre
(Zola, Discotext)
|
Troisième problème : les cas où sur est en concurrence avec
contre dans des contextes exprimant la
force, par exemple quand la préposition suit le verbe
serrer :
| [16] |
- Elle serrait contre son cœur la tête de Julien. (Stendhal,
Discotext)
- Puis, ce fut au tour de l'indien de serrer
sur sa poitrine le courageux fils du
capitaine Grant. (Verne, Discotext)
|
Serait-ce ici uniquement contre qui exprimerait la force ?
1.4. Quatrième trait : Mouvement et
Blocage
Contre exprimerait
le mouvement suivi d'un
blocage (Leeman, 1998 : 446 et
Péroz, 1999).
Ignorons pour le moment le trait de blocage. Nous y reviendrons au § 2. En ce
qui concerne le mouvement, on peut dire que s'il est vrai que
contre s'accompagne effectivement
souvent d'un verbe de mouvement (cf.
par exemple [17]),
| [17] |
Brusquement, il dévala, il buta contre la haie du chemin de fer
(Zola, Discotext)
|
ceci n'est pas nécessairement le cas, comme le montrent
clairement [18] et [19], ou encore, [14] et [15] plus haut :
| [18] |
Il se tenait debout contre la cheminée.
(Flaubert, Discotext)
|
| [19] |
M. Mauperin, assis contre le lit de Renée, […]
(Goncourt, Discotext)
|
En outre, le trait mouvement n'est pas spécifique de
contre : d'autres prépositions
(sur, vers, jusqu'à…) sont également
compatibles avec ce trait, excluant parfois même contre, comme dans [20] :
| [20] |
La tasse est tombée sur
/*contre le tapis
|
1.5. Bilan provisoire
Formulés ainsi, aucun des traits proposés dans la littérature
ne permet de décrire ne fût-ce que l'ensemble des emplois
spatiaux de
contre. Si on ne veut pas se résoudre
à constater simplement, comme le fait
Vandeloise
(1986) pour sur, que ces
quatre traits s'organisent comme une ressemblance de famille, il faut trouver
d'autres traits ou formuler les traits existants autrement. C'est ce que nous
proposons de faire dans la section qui suit.
2. Une autre description pour
contre spatial
La description que je propose, rappelons-le, concerne en
premier lieu les emplois spatiaux de
la préposition. Il faudra examiner ultérieurement comment on pourrait
éventuellement l'étendre aux emplois non
spatiaux.
2.1. Hypothèse sur le sens de
contre spatial
Mon hypothèse sur le sens de contre est que :
Contre signale (i) qu'il y
a maximalisation de la proximité de la
cible par rapport à un site et (ii) que le site est présenté comme
un élément de blocage, qui bloque ou
freine le mouvement de la cible, ou qui en limite le positionnement ou la
position.
Cette description de contre contient deux traits (complexes) : (i) La
maximalisation de la proximité de la
cible par rapport à un site et (ii) La présentation du site comme un
élément ou point de blocage.
Le trait (ii) se laisse facilement illustrer par un exemple
comme [9]:
| [9] |
L'avion s'est écrasé contre la montagne
|
La montagne y est présentée comme élément ou point de blocage
qui bloque le mouvement de la cible, entraînant les conséquences que l'on
sait.
Pour illustrer le trait (i), la proximité maximale, considérons l'énoncé [21]
produit lors d'un déménagement :
| [21] |
Mettez /poussez les cartons contre les murs
|
Ce que le locuteur veut communiquer par cet énoncé, c'est
qu'il aimerait qu'on place ou qu'on pousse les cartons
le plus près possible des murs, de
façon à dégager le milieu de la pièce. Qu'il y ait contact physique entre les
murs et les cartons est pour lui sans importance et est laissé dans le vague
par la préposition. Cet exemple montre clairement que ce que
contre exprime, ce n'est pas tant le
contact, mais la proximité maximale de
la cible (les cartons) par rapport au site (le mur). Il faut donc retenir comme
trait de contre non pas le contact
mais la proximité maximale.
Dans ce même exemple [21] on peut également parler de
blocage, dans ce sens que les murs
constituent la limite ultime (le
point de blocage) du déplacement ou du
positionnement de la cible, la dernière position sur l'axe (imaginaire) allant
de la cible au site où les cartons peuvent être placés : il n'y a pas d'au-delà
du site avec contre. C'est ce qui
oppose contre à des prépositions comme
à travers, au-delà de, autour de,
derrière, etc. qui signalent, entre autres, que la cible passe de
l'autre côté du site sans qu'il y ait blocage effectif.
2.2. Les deux traits de la description
examinés de plus près
Examinons un peu plus en détail les deux traits de la
description proposée pour contre et
les déductions qu'on peut en faire.
2.2.1. Précisions sur le trait
Maximalisation de la proximité
La maximalisation de la proximité exprimée par
contre n'est pas à comprendre comme
une maximalisation objective,
(physique) et absolue,
sinon la préposition n'exprimerait jamais la simple proximité mais toujours le
contact et il n'y aurait pas de différence non plus entre le simple contact et
le contact plus force. Il faut comprendre la maximalisation comme une
maximalisation subjective et
relative: maximal
aux yeux du locuteur et
pour les besoins de la cause. La
maximalité se détermine par rapport aux intentions communicatives du locuteur (cf. ses intentions dans le contexte du
déménagement pour [21]), par rapport aux exigences physiques ou aux habitudes de positionnement des
objets (la proximité maximale d'une échelle contre le mur est autre que celle des
cartons contre le mur), et par rapport
à la présence d'autres éléments dans la
phrase (cf. la différence
entre le verbe placer et les verbes
serrer ou
appuyer très fort).
La maximalisation de la proximité est donc graduelle et se
conçoit comme une
échelle sur laquelle
on peut situer trois relations spatiales différentes entre la cible et le site
de
contre : (a) la relation de
contact, qui constitue parmi les
valeurs spatiales de
contre sa valeur
prototypique
[2], (b) la
relation de
proximité sans contact et
(c) la relation de
force (à concevoir
comme une forme de contact doublé d'une compression de la cible ou du site,
laquelle peut altérer la consistance, la forme ou l'intégrité de la cible ou du
site). Les relations (a)-(c) correspondent à autant de (sous-)valeurs
attribuées communément à
contre : le
contact, la proximité /juxtaposition et la force.
C'est donc le contexte linguistique ou extra-linguistique
qui détermine s'il faut interpréter la proximité
maximale de contre comme
contact (Elle mit l'échelle contre le mur), comme
contact ou grande proximité (Posez les cartons contre le mur), comme
proximité sans contact (Tout contre les
dîneurs attablés, l'immense cheminée jetait une chaleur vive) ou
comme contact avec force (Elle le serrait contre
sa poitrine).
La notion d'échelle de proximité contient un trait, que
nous désignerons comme la
télicité
[3]. Selon que
contre est en emploi dynamique ou en emploi
statique, cette télicité prendra la forme d'un
mouvement effectif [22], d'un
mouvement préalable [23] ou simplement
d'une
tendance vers le site, d'un
dynamisme interne, d'un
mouvement purement notionnel (qui dans
[24] et [25] transforme le contact en force).
| [22] |
Brusquement, il dévala, il buta contre la haie du chemin de fer.
(Zola, Discotext)
|
| [23] |
M. Mauperin, assis contre le lit de Renée, […]
(Goncourt, Discotext)
|
| [24] |
Ils s'appuyaient de la nuque et des talons
contre le sol et garaient ainsi leurs
échines de tout contact avec le sable.
(Cladel, Discotext)
|
| [25] |
des belluaires traînaient en laisse des panthères, des
guépards s'écrasant contre terre comme
pour se cacher, des autruches battant des ailes
(Gautier, Discotext)
|
2.2.2. Vertus explicatives du trait
Maximalisation de la proximité
Le fait de postuler pour contre le trait maximalisation de la proximité avec sa télicité
interne a plusieurs avantages théoriques et descriptifs.
- Cela évite de devoir poser pour
contre (spatial) la nécessité de
contact et la nécessité de force/contre-force. Le trait de
maximalisation de la proximité permet
de rendre compte aussi bien des cas de contact que des cas de simple proximité
ou des cas de force. Dans notre hypothèse, la force est ou bien une des trois
positions sur l'échelle de maximalisation, ou bien une information apportée par
le cotexte (par exemple au moyen d'un verbe comme serrer, appuyer).
- Cela évite de devoir postuler pour
contre trois traits séparés :
proximité, contact et
force, qui sont d'ailleurs
partiellement en distribution complémentaire. Notre hypothèse les rassemble
sous un seul et même trait, offrant du coup une explication au fait que ces
trois valeurs sont exprimées et ont pu être exprimées par une seule et même
préposition
[4].
- Cela permet de rendre compte du fait qu'il y a souvent
sous-détermination entre les interprétations contact/proximité d'un côté et
contact / force de l'autre.
Considérons les exemples suivants :
| [21] |
Mettez / poussez les cartons contre les murs (contact ou proximité)
|
| [26] |
Il appuya le front contre les carreaux (force ou contact
[5])
|
- Le sous-trait de télicité offre une explication du caractère
souvent dynamique des contextes avec contre (cf. le trait « Mouvement » commenté dans § 1.4)
mais permet en même temps de rendre compte des emplois de
contre où il n'y a pas de mouvement
effectif. C'est que la télicité peut s'interpréter de façon concrète, physique
(comme mouvement de rapprochement maximal), mais aussi de façon
abstraite (comme
tendance à être maximalement
proche).
- La notion de maximalisation de la proximité est en plus
étayée, nous semble-t-il, par le fait que contre, à la différence d'autres prépositions,
admet le modifieur tout
[6]. On peut dire
tout contre mais pas
*tout sur, *tout jusqu'à, *tout vers
(cf. Leeman, ce
volume).
| [27] |
Et Cosette, se penchant tout
contre Marius, lui caressa l'oreille
(Hugo, Discotext)
|
| [28] |
Placé tout contre le
moteur, le pot catalytique atteint plus rapidement sa température optimum de
fonctionnement.
(Le Point 1255,
5/10/1996, p. 74)
|
| [29] |
Elle releva la tête qu'elle tenait baissée
tout contre son ouvrage, comme pour cacher
elle-même son émotion,
(Chateaubriand, Discotext)
|
La compatibilité de tout et de contre pourrait s'expliquer par le fait que le
sémantisme de la préposition est graduel - ceci à la différence de
sur, sous, etc., qui, n'étant pas
graduels, n'admettent pas tout - ce
qui est une conséquence du trait « maximalisation
de la proximité ».
- Le trait maximalisation de la proximité permet aussi de
rendre compte du sens temporel (« vers ») qu'avait encore
contre en ancien français et qu'il a
toujours régionalement, par exemple en Suisse.
| [30] |
-
Cuntre midi
(Chanson de Roland, 1431) : « vers
midi » (Ménard1980)
- (en Suisse :) Contre les dix heures, contre le soir, contre l'été. (Grand Robert électronique)
|
- L'idée de maximalisation de la proximité peut être
appliquée aussi, il me semble, à certains emplois non spatiaux de
contre, comme l'emploi « opposition »,
au sens restreint de « lutte » :
| [31] |
Se battre contre une
ennemi redoutable
|
l'ennemi peut être conçu comme une entité par rapport à
laquelle la cible veut essayer d'obtenir une proximité maximale afin de pouvoir
la neutraliser. Tout comme pour briser une vitre il faut qu'il y ait contact
entre une cible et la vitre, pour anéantir un ennemi il faut qu'il y ait
possibilité de contact physique avec cet ennemi. Il en est de même d'un
médicament contre l'infection,
contre la toux : on le conçoit comme
quelque chose qui doit agir à l'endroit même, au contact même de l'infection,
de la toux.
2.2.3. Précisions sur le trait
Institution du site comme point de
blocage
Le deuxième trait sémantique de
contre découle en quelque sorte du
premier. En effet, l'idée de maximalisation de la proximité ne se conçoit pas
sans frontière ultime, sans point « nec-plus-ultra » (n'est maximal que ce qui
atteint la frontière ultime). Ce point ultime est celui où (la tendance au)
rapprochement prend fin, où le mouvement « siti-pète » est arrêté, est bloqué. Nous avons
appelé ce point point (ou
élément) de blocage.
Le deuxième trait de contre peut prendre plusieurs formes et avoir
plusieurs effets, selon les contextes : il peut bloquer ou simplement freiner
le mouvement de la cible (cas dynamiques) ou il peut limiter le positionnement
ou la position de la cible (cas statiques).
- Dans les emplois dynamiques impliquant un mouvement
perpendiculaire au site, il peut bloquer ([32]) ou freiner ([33]) le mouvement
de la cible (je passe sur les effets physiques d'altération de la cible ou du
site qui peuvent en résulter : destruction, bruit, etc.) :
| [32] |
Alors, à toute volée, elle lança une carafe qui s'écrasa
contre le mur.
(Zola, Discotext)
|
| [33] |
Paul nage contre le
courant.
|
| [34] |
Il s'appuie contre
la porte qui s'ouvre.
|
- Dans les emplois dynamiques impliquant un mouvement
non perpendiculaire au site, le site,
élément de blocage, limite la liberté de déplacement de la cible en direction
du site :
| [35] |
Une épaisse fumée blanche monte mollement
contre les parois, vers un trou ménagé
entre les rondins et les pierres.
(Genevoix, dans Frantext)
|
- Dans ses emplois statiques enfin, le site limite la
position de la cible en indiquant l'endroit au-delà duquel la cible ne peut pas
se trouver.
| [36] |
La verdure qui pousse contre les murs entre jusque dans les
appartements.
(Flaubert, Discotext)
|
Il faut noter aussi que la préposition
contre est sous-déterminée quant à la
nature de l'élément de blocage, qui peut être un objet physique, une force
physique, une notion, etc. Quand on passe aux emplois non spatiaux elle doit
certainement connaître encore plus de variations.
2.2.4. Pouvoir explicatif du trait
Institution du site comme point de
blocage
- Cette façon de décrire le site permet tout d'abord
d'opposer la préposition contre aux
prépositions et locutions prépositionnelles qui supposent aussi un site mais
qui indiquent que la cible n'est pas bloquée par le site mais qu'elle continue
son mouvement au-delà du site, comme à travers,
au-delà de, de l'autre côté de, autour de, par dessus de, derrière,
etc.
- Ce trait permet de rendre compte aussi de l'emploi «
contraste visuel » de contre décrit
par Schepping
(1991) :
| [37] |
La tour se dresse contre le ciel bleu.
|
Le ciel est présenté dans cet exemple comme le point le
plus éloigné vers lequel la cible est mentalement déplacée, son point de blocage
visuel. Qu'il y ait contact physique
ou non n'est alors pas pertinent.
- Il permet enfin de distinguer
contre de
sur (spatial).
Sur pourrait alors être décrit de la
façon suivante :
Le site de sur est
présenté non pas comme un élément de blocage mais comme une surface
(horizontale ou verticale) au niveau de laquelle la cible est localisée de
façon stable et autonome par une relation de support, d'adhérence ou de
fusion.
(cf.
Cuyckens 1991, Vandeloise
1986,
1991)
Considérons les énoncés suivants :
| [38] |
- Brusquement, il allongea le bras et parut écraser une
bête contre le mur. (Zola,
Discotexte)
- Brusquement, il allongea le bras et parut écraser une
bête sur le mur.
|
On a dans les deux cas une force exercée sur la cible mais
dans a. (contre) le mur est présenté
comme l'élément de blocage qui permet au personnage d'exercer toute la force
nécessaire sur la bête ; dans b. (sur)
le mur est présenté comme l'objet où était localisée (de façon autonome et
stable) la bestiole avant d'être écrasée (et après).
Dans cette étude, nous avons essayé de montrer qu'on a intérêt
à remplacer les traits
contact, axe de contact,
force (et contre-force) et
mouvement, utilisés dans la littérature
spécialisée pour décrire le sens spatial de
contre, par deux autres traits, (i)
maximalisation de la proximité et (ii)
site comme élément ou point de
blocage. Ces deux traits, qui intègrent trois des quatre traits
existants
[7], ne
rencontrent pas les problèmes signalés pour les autres traits et permettent
d'expliquer toute une série de comportements de la préposition
contre dans ses emplois
spatiaux.
·
Cadiot, P., 1991,
De la grammaire à la cognition. La préposition «
pour », Paris, Éditions du CNRS.
·
Cuyckens, H., 1991,
The semantics of spatial prepositions in Dutch :
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Antwerp.
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Dendale, P. & De
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Contre et
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·
Herskovits, A., 1986,
Language and Spatial Cognition. An
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Cambridge University Press.
·
Leeman, D., 1998, «
La métaphore dans la description des prépositions »,
Verbum, 20, 4, p.
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Leeman, D., 2000, «
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Paris, Larousse.
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Péroz, P., 1999, «
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·
Vandeloise, Cl.,
1991, Spatial Prepositions. A Case Study from
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·
Vandeloise, Cl. 1999,
« Le rôle de la force dans la description contre », Conférence donnée à l'Université de
Metz le 30/4/1999.
[1]
Vandeloise (1986),
Herskovits
(1986),
Cadiot
(1991),
Schepping
(1991),
Cuyckens
(1991),
Leeman
(1998),
Dendale
& De Mulder (1998).
[2]
Sans doute parce que la maximalisation de la proximité y
connaît une frontière
physique.
[3]
Avec un autre néologisme, on pourrait parler de tendance «
siti-pète », la tendance à vouloir se
rapprocher du site. C'est un trait que n'a pas la préposition
sur. On pourrait ainsi différencier
les phrases sous a. et b. en soulignant que dans a. c'est le
mouvement ou la télicité vers le site
qui est davantage mis en relief, alors que dans b. c'est la
localisation globale de la cible à
l'endroit du site qui est signifiée :
-
une feuille de papier collée
contre la vitre (Goncourt,
Discotext
-
deux affiches collées
sur une vitre (Zola,
Discotext)
[4]
Une approche en traits liés par ressemblances de famille ne
permet pas d'expliquer
pourquoi ces
trois traits sont présents dans
contre. C'était aussi la raison pourquoi
Vandeloise avait recours aux concepts globaux pour la description de par
exemple
sur.
[5]
Que
appuyer puisse
exprimer le simple contact est clairement illustré par l'exemple suivant
:
Yvonne appuyait son épaule
contre la mienne et ce simple contact me
bouleversait. (Modiano,
Discotext)
[6]
On a aussi d'autres modifieurs comme
juste ou
presque :
-
Je m'étais trouvé une place
assise derrière le chauffeur, juste contre
la vitre. (Frantext)
-
Je me retournai pour voir
presque contre le mien son visage; un
visage gonflé, congestionné (…) (Gide, Frantext).
[7]
Il n'y a que le trait
axe de
contact qui n'a pu être intégré ici dans les traits que nous avons
proposés. Il reste à lui trouver une place dans la description de
contre et de
sur.
[*]
Université de Metz (CELTED) & Université d'Anvers -
Terlinckstraat 27 - B-2600 Berchem (Belgique) - Tél. +32 3 239.03.25 -
pdendale@ uia. ua. ac. be