Travaux de linguistique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8011-3685-9
278 pages

p. 229 à 239
doi: en cours

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II. Travaux

no42-43 2001/1-2

2001 Travaux de linguistique II. Travaux
B. Formes et sens des prépositions

L'emploi spatial de contre : propositions pour un traitement unifié

Patrick Dendale  [*] Université de Metz (CELTED) & Université d'Anvers
Dans cette étude sur le sens spatial de contre, nous présentons dans une première partie quatre traits qui ont été proposés dans la littérature spécialisée sur contre : le contact, l'axe de contact, la force (et contre-force), le mouvement. Chacun de ces traits rencontre des « exceptions », que nous présenterons. Dans la deuxième partie de notre travail, nous présenterons deux nouveaux traits pour la préposition : la maximalisation de la proximité de la cible par rapport au site et l'institution du site comme point de blocage pour la cible. Ces deux traits intègrent trois des quatre traits commentés dans la première partie de notre étude, permettent de rendre compte de plusieurs faits du comportement de la préposition et offrent aussi une explication possible pourquoi le contact, la proximité et la force ont pu être réunies dans une seule et unique préposition. In this study on the spatial use of the French preposition contre, we first present four semantic features that have been proposed in the literature : contact, the axis of contact, force (and counter-force), and movement. We will present uses of contre that constitute exceptions for each of these features. In the second part of our study, we will present two new features for contre : the maximisation of proximity of the trajector to the landmark and the establishment of the landmark as an obstruction point for the trajector. These two features have the advantage of integrating three of the four features commented on in the first part of our study, of making it possible to describe several aspects of the behaviour of the preposition and of offering a possible explanation for why contact, proximity and force can be combined in one and the same preposition.
Lexis énumère quatre valeurs pour la préposition contre : (a) contact, juxtaposition, (b) opposition, hostilité, (c) échange et (d) proportion. Dans cette étude nous nous concentrerons sur le premier groupe de valeurs, des valeurs appelées communément spatiales.
 
1. Descriptions antérieures
 
 
Dans les études [1], relativement peu nombreuses, où il est question de contre ou de ses équivalents non français, différents traits ont été proposés pour sa description sémantique. Tous ces traits connaissent des « exceptions », ce qui signifie qu'aucun d'eux n'a le statut de condition nécessaire pour l'emploi de contre et qu'aucun d'eux ne pourra par conséquent fonctionner éventuellement comme invariant sémantique. Dans cette étude nous ferons d'abord un survol rapide des problèmes que rencontrent les quatre principaux traits proposés dans la littérature pour contre, ensuite nous proposerons d'autres traits, qui, nous l'espérons, permettront mieux de saisir la spécificité de contre spatial.
1.1. Premier trait : Contact
On a souligné (Vandeloise 1986, Dendale & De Mulder 1998 : 406, parmi d'autres) que contre est une préposition qui exprime le contact entre une cible et un site, caractéristique que contre partage évidemment avec toute une série d'autres prépositions, dont sur, son principal concurrent spatial.
Or, de nombreux exemples attestés montrent que le contact n'est pas un trait nécessaire de contre. Dans les énoncés [1] et [2], par exemple, le contact est peu vraisemblable. Dans [3] à [5] il n'est pas nécessaire :

[1]

Tout contre les dîneurs attablés, l'immense cheminée, pleine de flamme claire, jetait une chaleur vive dans le dos de la rangée de droite.

(Maupassant, Discotext)

[2]

Il était tout près, tout près ; je me jetai dans un fossé par un mouvement de peur instinctive, et je vis passer contre moi une brouette, qui courait… toute seule.

(Maupassant, Discotext)

[3]

Le grand mûrier du père Duplaquet est contre le mur de son jardin.

(Champfleury, Discotext)

[4]

Mais, par-dessus les bruits […] un cri terrible domina. C'était Henriette qui arrivait et qui venait de voir son mari, contre le mur, en face d'un peloton préparant ses armes.

(Zola, Discotext)

[5]

On va s'asseoir tout contre l'eau, et on regarde les baigneuses.

(Maupassant, Discotext)

Il y a lieu, dans ces cas, de parler de proximité plutôt que de contact, une donnée dont il faudra tenir compte dans la reformulation des traits sémantiques de la préposition.
1.2. Second trait : Axe de contact
Si on compare le sens de sur et de contre, le trait qui semble opposer ces deux prépositions, c'est l'axe le long duquel se fait le contact : axe horizontal pour contre, axe vertical pour sur.

[6]
  1. Elle avait mis sa jambe contre la mienne. (contact sur l'axe horizontal)
  2. Elle avait mis sa jambe sur la mienne. (contact sur l'axe vertical)
Mais cette distribution des deux prépositions, si elle est fréquente, n'est pas absolue. Dans [7] par exemple, contre est utilisé exceptionnellement pour un contact sur l'axe vertical; dans [8], c'est sur et non pas contre qui indique le contact sur l'axe horizontal (cf. aussi Dendale & De Mulder 1998 : 412).

[7]

Les lions reposaient la poitrine contre le sol et les deux pattes allongées

(Flaubert, Discotext)

[8]

deux affiches collées sur une vitre

(Zola, Discotext)

1.3. Troisième trait : Force (et Contre-force)
Certains linguistes - comme Schepping (1991) pour le français - se basant sur des exemples aussi bien spatiaux que non spatiaux, comme [9] à [12], ont proposé le trait de force /contre-force.

[9]

L'avion s'est écrasé contre la montagne.

[10]

Max nage contre le courant.

[11]

Les catholiques luttent contre les protestants.

[12]

L'échelle est appuyée contre le mur.

Ce trait peut être rapproché dans un certain sens de celui de force externe, utilisé par Vandeloise (1986 : 204) pour expliquer l'emploi de contre dans l'expression d'un contact qui se fait sur l'axe vertical, illustré ici par [13], exemple de Vandeloise :

[13]

La secrétaire écrase la mouche contre la table [= le dessus de la table]

Une analyse qui centre tout sur l'idée de force/contre-force se heurte à, au moins, trois problèmes empiriques. Premièrement, celui des cas rencontrés plus haut (cf. les exemples [1] à [5]), où contre ne marque pas nécessairement le contact. Comment peut-il dans le cas de contre y avoir force quand il n'y pas de contact ? Deuxième problème, les cas où il y a contact, mais où il est difficile de parler de forces en jeu :

[14]

Le cimetière est contre l'église.

(Barrès, Discotext)

[15]

Leur jardin est contre le nôtre

(Zola, Discotext)

Troisième problème : les cas où sur est en concurrence avec contre dans des contextes exprimant la force, par exemple quand la préposition suit le verbe serrer :

[16]
  1. Elle serrait contre son cœur la tête de Julien. (Stendhal, Discotext)
  2. Puis, ce fut au tour de l'indien de serrer sur sa poitrine le courageux fils du capitaine Grant. (Verne, Discotext)
Serait-ce ici uniquement contre qui exprimerait la force ?
1.4. Quatrième trait : Mouvement et Blocage
Contre exprimerait le mouvement suivi d'un blocage (Leeman, 1998 : 446 et Péroz, 1999). Ignorons pour le moment le trait de blocage. Nous y reviendrons au § 2. En ce qui concerne le mouvement, on peut dire que s'il est vrai que contre s'accompagne effectivement souvent d'un verbe de mouvement (cf. par exemple [17]),

[17]

Brusquement, il dévala, il buta contre la haie du chemin de fer

(Zola, Discotext)

ceci n'est pas nécessairement le cas, comme le montrent clairement [18] et [19], ou encore, [14] et [15] plus haut :

[18]

Il se tenait debout contre la cheminée.

(Flaubert, Discotext)

[19]

M. Mauperin, assis contre le lit de Renée, […]

(Goncourt, Discotext)

En outre, le trait mouvement n'est pas spécifique de contre : d'autres prépositions (sur, vers, jusqu'à…) sont également compatibles avec ce trait, excluant parfois même contre, comme dans [20] :

[20]

La tasse est tombée sur /*contre le tapis

1.5. Bilan provisoire
Formulés ainsi, aucun des traits proposés dans la littérature ne permet de décrire ne fût-ce que l'ensemble des emplois spatiaux de contre. Si on ne veut pas se résoudre à constater simplement, comme le fait Vandeloise (1986) pour sur, que ces quatre traits s'organisent comme une ressemblance de famille, il faut trouver d'autres traits ou formuler les traits existants autrement. C'est ce que nous proposons de faire dans la section qui suit.
 
2. Une autre description pour contre spatial
 
 
La description que je propose, rappelons-le, concerne en premier lieu les emplois spatiaux de la préposition. Il faudra examiner ultérieurement comment on pourrait éventuellement l'étendre aux emplois non spatiaux.
2.1. Hypothèse sur le sens de contre spatial
Mon hypothèse sur le sens de contre est que :
Contre signale (i) qu'il y a maximalisation de la proximité de la cible par rapport à un site et (ii) que le site est présenté comme un élément de blocage, qui bloque ou freine le mouvement de la cible, ou qui en limite le positionnement ou la position.
Cette description de contre contient deux traits (complexes) : (i) La maximalisation de la proximité de la cible par rapport à un site et (ii) La présentation du site comme un élément ou point de blocage.
Le trait (ii) se laisse facilement illustrer par un exemple comme [9]:

[9]

L'avion s'est écrasé contre la montagne

La montagne y est présentée comme élément ou point de blocage qui bloque le mouvement de la cible, entraînant les conséquences que l'on sait.
Pour illustrer le trait (i), la proximité maximale, considérons l'énoncé [21] produit lors d'un déménagement :

[21]

Mettez /poussez les cartons contre les murs

Ce que le locuteur veut communiquer par cet énoncé, c'est qu'il aimerait qu'on place ou qu'on pousse les cartons le plus près possible des murs, de façon à dégager le milieu de la pièce. Qu'il y ait contact physique entre les murs et les cartons est pour lui sans importance et est laissé dans le vague par la préposition. Cet exemple montre clairement que ce que contre exprime, ce n'est pas tant le contact, mais la proximité maximale de la cible (les cartons) par rapport au site (le mur). Il faut donc retenir comme trait de contre non pas le contact mais la proximité maximale.
Dans ce même exemple [21] on peut également parler de blocage, dans ce sens que les murs constituent la limite ultime (le point de blocage) du déplacement ou du positionnement de la cible, la dernière position sur l'axe (imaginaire) allant de la cible au site où les cartons peuvent être placés : il n'y a pas d'au-delà du site avec contre. C'est ce qui oppose contre à des prépositions comme à travers, au-delà de, autour de, derrière, etc. qui signalent, entre autres, que la cible passe de l'autre côté du site sans qu'il y ait blocage effectif.
2.2. Les deux traits de la description examinés de plus près
Examinons un peu plus en détail les deux traits de la description proposée pour contre et les déductions qu'on peut en faire.
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2.2.1. Précisions sur le trait Maximalisation de la proximité
La maximalisation de la proximité exprimée par contre n'est pas à comprendre comme une maximalisation objective, (physique) et absolue, sinon la préposition n'exprimerait jamais la simple proximité mais toujours le contact et il n'y aurait pas de différence non plus entre le simple contact et le contact plus force. Il faut comprendre la maximalisation comme une maximalisation subjective et relative: maximal aux yeux du locuteur et pour les besoins de la cause. La maximalité se détermine par rapport aux intentions communicatives du locuteur (cf. ses intentions dans le contexte du déménagement pour [21]), par rapport aux exigences physiques ou aux habitudes de positionnement des objets (la proximité maximale d'une échelle contre le mur est autre que celle des cartons contre le mur), et par rapport à la présence d'autres éléments dans la phrase (cf. la différence entre le verbe placer et les verbes serrer ou appuyer très fort).
La maximalisation de la proximité est donc graduelle et se conçoit comme une échelle sur laquelle on peut situer trois relations spatiales différentes entre la cible et le site de contre : (a) la relation de contact, qui constitue parmi les valeurs spatiales de contre sa valeur prototypique [2], (b) la relation de proximité sans contact et (c) la relation de force (à concevoir comme une forme de contact doublé d'une compression de la cible ou du site, laquelle peut altérer la consistance, la forme ou l'intégrité de la cible ou du site). Les relations (a)-(c) correspondent à autant de (sous-)valeurs attribuées communément à contre : le contact, la proximité /juxtaposition et la force.
C'est donc le contexte linguistique ou extra-linguistique qui détermine s'il faut interpréter la proximité maximale de contre comme contact (Elle mit l'échelle contre le mur), comme contact ou grande proximité (Posez les cartons contre le mur), comme proximité sans contact (Tout contre les dîneurs attablés, l'immense cheminée jetait une chaleur vive) ou comme contact avec force (Elle le serrait contre sa poitrine).
La notion d'échelle de proximité contient un trait, que nous désignerons comme la télicité [3]. Selon que contre est en emploi dynamique ou en emploi statique, cette télicité prendra la forme d'un mouvement effectif [22], d'un mouvement préalable [23] ou simplement d'une tendance vers le site, d'un dynamisme interne, d'un mouvement purement notionnel (qui dans [24] et [25] transforme le contact en force).

[22]

Brusquement, il dévala, il buta contre la haie du chemin de fer.

(Zola, Discotext)

[23]

M. Mauperin, assis contre le lit de Renée, […]

(Goncourt, Discotext)

[24]

Ils s'appuyaient de la nuque et des talons contre le sol et garaient ainsi leurs échines de tout contact avec le sable.

(Cladel, Discotext)

[25]

des belluaires traînaient en laisse des panthères, des guépards s'écrasant contre terre comme pour se cacher, des autruches battant des ailes

(Gautier, Discotext)

2.2.2. Vertus explicatives du trait Maximalisation de la proximité
Le fait de postuler pour contre le trait maximalisation de la proximité avec sa télicité interne a plusieurs avantages théoriques et descriptifs.
  1. Cela évite de devoir poser pour contre (spatial) la nécessité de contact et la nécessité de force/contre-force. Le trait de maximalisation de la proximité permet de rendre compte aussi bien des cas de contact que des cas de simple proximité ou des cas de force. Dans notre hypothèse, la force est ou bien une des trois positions sur l'échelle de maximalisation, ou bien une information apportée par le cotexte (par exemple au moyen d'un verbe comme serrer, appuyer).
  2. Cela évite de devoir postuler pour contre trois traits séparés : proximité, contact et force, qui sont d'ailleurs partiellement en distribution complémentaire. Notre hypothèse les rassemble sous un seul et même trait, offrant du coup une explication au fait que ces trois valeurs sont exprimées et ont pu être exprimées par une seule et même préposition [4].
  3. Cela permet de rendre compte du fait qu'il y a souvent sous-détermination entre les interprétations contact/proximité d'un côté et contact / force de l'autre. Considérons les exemples suivants :

[21]

Mettez / poussez les cartons contre les murs (contact ou proximité)

[26]

Il appuya le front contre les carreaux (force ou contact [5])

  1. Le sous-trait de télicité offre une explication du caractère souvent dynamique des contextes avec contre (cf. le trait « Mouvement » commenté dans § 1.4) mais permet en même temps de rendre compte des emplois de contre où il n'y a pas de mouvement effectif. C'est que la télicité peut s'interpréter de façon concrète, physique (comme mouvement de rapprochement maximal), mais aussi de façon abstraite (comme tendance à être maximalement proche).
  2. La notion de maximalisation de la proximité est en plus étayée, nous semble-t-il, par le fait que contre, à la différence d'autres prépositions, admet le modifieur tout [6]. On peut dire tout contre mais pas *tout sur, *tout jusqu'à, *tout vers (cf. Leeman, ce volume).
[27]

Et Cosette, se penchant tout contre Marius, lui caressa l'oreille

(Hugo, Discotext)

[28]

Placé tout contre le moteur, le pot catalytique atteint plus rapidement sa température optimum de fonctionnement.

(Le Point 1255, 5/10/1996, p. 74)

[29]

Elle releva la tête qu'elle tenait baissée tout contre son ouvrage, comme pour cacher elle-même son émotion,

(Chateaubriand, Discotext)

La compatibilité de tout et de contre pourrait s'expliquer par le fait que le sémantisme de la préposition est graduel - ceci à la différence de sur, sous, etc., qui, n'étant pas graduels, n'admettent pas tout - ce qui est une conséquence du trait « maximalisation de la proximité ».
  1. Le trait maximalisation de la proximité permet aussi de rendre compte du sens temporel (« vers ») qu'avait encore contre en ancien français et qu'il a toujours régionalement, par exemple en Suisse.

[30]
  1. Cuntre midi (Chanson de Roland, 1431) : « vers midi » (Ménard1980)
  2. (en Suisse :) Contre les dix heures, contre le soir, contre l'été. (Grand Robert électronique)
  1. L'idée de maximalisation de la proximité peut être appliquée aussi, il me semble, à certains emplois non spatiaux de contre, comme l'emploi « opposition », au sens restreint de « lutte » :
[31]

Se battre contre une ennemi redoutable

l'ennemi peut être conçu comme une entité par rapport à laquelle la cible veut essayer d'obtenir une proximité maximale afin de pouvoir la neutraliser. Tout comme pour briser une vitre il faut qu'il y ait contact entre une cible et la vitre, pour anéantir un ennemi il faut qu'il y ait possibilité de contact physique avec cet ennemi. Il en est de même d'un médicament contre l'infection, contre la toux : on le conçoit comme quelque chose qui doit agir à l'endroit même, au contact même de l'infection, de la toux.
2.2.3. Précisions sur le trait Institution du site comme point de blocage
Le deuxième trait sémantique de contre découle en quelque sorte du premier. En effet, l'idée de maximalisation de la proximité ne se conçoit pas sans frontière ultime, sans point « nec-plus-ultra » (n'est maximal que ce qui atteint la frontière ultime). Ce point ultime est celui où (la tendance au) rapprochement prend fin, où le mouvement « siti-pète » est arrêté, est bloqué. Nous avons appelé ce point point (ou élément) de blocage.
Le deuxième trait de contre peut prendre plusieurs formes et avoir plusieurs effets, selon les contextes : il peut bloquer ou simplement freiner le mouvement de la cible (cas dynamiques) ou il peut limiter le positionnement ou la position de la cible (cas statiques).
  • Dans les emplois dynamiques impliquant un mouvement perpendiculaire au site, il peut bloquer ([32]) ou freiner ([33]) le mouvement de la cible (je passe sur les effets physiques d'altération de la cible ou du site qui peuvent en résulter : destruction, bruit, etc.) :

[32]

Alors, à toute volée, elle lança une carafe qui s'écrasa contre le mur.

(Zola, Discotext)

[33]

Paul nage contre le courant.

[34]

Il s'appuie contre la porte qui s'ouvre.

  • Dans les emplois dynamiques impliquant un mouvement non perpendiculaire au site, le site, élément de blocage, limite la liberté de déplacement de la cible en direction du site :
[35]

Une épaisse fumée blanche monte mollement contre les parois, vers un trou ménagé entre les rondins et les pierres.

(Genevoix, dans Frantext)

  • Dans ses emplois statiques enfin, le site limite la position de la cible en indiquant l'endroit au-delà duquel la cible ne peut pas se trouver.
[36]

La verdure qui pousse contre les murs entre jusque dans les appartements.

(Flaubert, Discotext)

Il faut noter aussi que la préposition contre est sous-déterminée quant à la nature de l'élément de blocage, qui peut être un objet physique, une force physique, une notion, etc. Quand on passe aux emplois non spatiaux elle doit certainement connaître encore plus de variations.
2.2.4. Pouvoir explicatif du trait Institution du site comme point de blocage
  1. Cette façon de décrire le site permet tout d'abord d'opposer la préposition contre aux prépositions et locutions prépositionnelles qui supposent aussi un site mais qui indiquent que la cible n'est pas bloquée par le site mais qu'elle continue son mouvement au-delà du site, comme à travers, au-delà de, de l'autre côté de, autour de, par dessus de, derrière, etc.
  2. Ce trait permet de rendre compte aussi de l'emploi « contraste visuel » de contre décrit par Schepping (1991) :

[37]

La tour se dresse contre le ciel bleu.

Le ciel est présenté dans cet exemple comme le point le plus éloigné vers lequel la cible est mentalement déplacée, son point de blocage visuel. Qu'il y ait contact physique ou non n'est alors pas pertinent.
  1. Il permet enfin de distinguer contre de sur (spatial). Sur pourrait alors être décrit de la façon suivante :
Le site de sur est présenté non pas comme un élément de blocage mais comme une surface (horizontale ou verticale) au niveau de laquelle la cible est localisée de façon stable et autonome par une relation de support, d'adhérence ou de fusion.
(cf. Cuyckens 1991, Vandeloise 1986, 1991)
Considérons les énoncés suivants :

[38]
  1. Brusquement, il allongea le bras et parut écraser une bête contre le mur. (Zola, Discotexte)
  2. Brusquement, il allongea le bras et parut écraser une bête sur le mur.
On a dans les deux cas une force exercée sur la cible mais dans a. (contre) le mur est présenté comme l'élément de blocage qui permet au personnage d'exercer toute la force nécessaire sur la bête ; dans b. (sur) le mur est présenté comme l'objet où était localisée (de façon autonome et stable) la bestiole avant d'être écrasée (et après).
 
3. Conclusion
 
 
Dans cette étude, nous avons essayé de montrer qu'on a intérêt à remplacer les traits contact, axe de contact, force (et contre-force) et mouvement, utilisés dans la littérature spécialisée pour décrire le sens spatial de contre, par deux autres traits, (i) maximalisation de la proximité et (ii) site comme élément ou point de blocage. Ces deux traits, qui intègrent trois des quatre traits existants [7], ne rencontrent pas les problèmes signalés pour les autres traits et permettent d'expliquer toute une série de comportements de la préposition contre dans ses emplois spatiaux.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Cadiot, P., 1991, De la grammaire à la cognition. La préposition « pour », Paris, Éditions du CNRS.
·  Cuyckens, H., 1991, The semantics of spatial prepositions in Dutch : A cognitive-linguistic exercice, PhD, University of Antwerp.
·  Dendale, P. & De Mulder, W., 1998, « Contre et sur : du spatial au métaphorique ou vice versa ? », Verbum, 20, 4, p. 405-434.
·  Herskovits, A., 1986, Language and Spatial Cognition. An Interdisciplinary Study of the Prepositions in English, Cambridge, Cambridge University Press.
·  Leeman, D., 1998, « La métaphore dans la description des prépositions », Verbum, 20, 4, p. 435-458.
·  Leeman, D., 2000, « Tout contre », Communication au colloque « La préposition française dans tous ses états », Université de Tel-Aviv, 3-9 septembre 2000.
·  Lexis, 1977, Larousse de la langue française. Paris, Larousse.
·  Péroz, P., 1999, « Contre », Conférence donnée à l'Université de Metz, le 21/1/99.
·  Schepping, M.-T., 1991, « The lexical meaning of the French preposition contre », In : Rauh, G. (éd.), 1991, Approaches to prepositions, Tübingen, Gunter Narr, p. 225-252.
·  Vandeloise, Cl., 1986, L'espace en français, Paris, Seuil.
·  Vandeloise, Cl., 1991, Spatial Prepositions. A Case Study from French, Chicago, University of Chicago Press.
·  Vandeloise, Cl. 1999, « Le rôle de la force dans la description contre », Conférence donnée à l'Université de Metz le 30/4/1999.
 
NOTES
 
[1] Vandeloise (1986), Herskovits (1986), Cadiot (1991), Schepping (1991), Cuyckens (1991), Leeman (1998), Dendale & De Mulder (1998).
[2] Sans doute parce que la maximalisation de la proximité y connaît une frontière physique.
[3] Avec un autre néologisme, on pourrait parler de tendance « siti-pète », la tendance à vouloir se rapprocher du site. C'est un trait que n'a pas la préposition sur. On pourrait ainsi différencier les phrases sous a. et b. en soulignant que dans a. c'est le mouvement ou la télicité vers le site qui est davantage mis en relief, alors que dans b. c'est la localisation globale de la cible à l'endroit du site qui est signifiée :
  1. une feuille de papier collée contre la vitre (Goncourt, Discotext
  2. deux affiches collées sur une vitre (Zola, Discotext)
[4] Une approche en traits liés par ressemblances de famille ne permet pas d'expliquer pourquoi ces trois traits sont présents dans contre. C'était aussi la raison pourquoi Vandeloise avait recours aux concepts globaux pour la description de par exemple sur.
[5] Que appuyer puisse exprimer le simple contact est clairement illustré par l'exemple suivant : Yvonne appuyait son épaule contre la mienne et ce simple contact me bouleversait. (Modiano, Discotext)
[6] On a aussi d'autres modifieurs comme juste ou presque :
  • Je m'étais trouvé une place assise derrière le chauffeur, juste contre la vitre. (Frantext)
  • Je me retournai pour voir presque contre le mien son visage; un visage gonflé, congestionné (…) (Gide, Frantext).
[7] Il n'y a que le trait axe de contact qui n'a pu être intégré ici dans les traits que nous avons proposés. Il reste à lui trouver une place dans la description de contre et de sur.
[*] Université de Metz (CELTED) & Université d'Anvers - Terlinckstraat 27 - B-2600 Berchem (Belgique) - Tél. +32 3 239.03.25 - pdendale@ uia. ua. ac. be
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