2001
Travaux de linguistique
II. Travaux
B. Formes et sens des prépositions
Tout
contre vs. très
contre
Danielle Leeman
[*]
Université de Paris X Nanterre UMR 5610
(CNRS)
Les contraintes de combinaison entre la préposition
contre et les adverbes
tout ou très ne peuvent être corrélées de manière simple
à ses différents emplois, tels qu'ils sont établis et classés sur des bases
référentielles. L'étude de ces distributions aboutit ainsi à la conclusion que
l'identité en langue de contre ne peut
être résumée à un mouvement dynamique de la cible vers le site (mouvement que
le site arrêterait) : tout au plus s'agit-il là d'un des emplois (que l'on peut
juger prototypique) de la préposition.
The constraints operating on the combination of the preposition
contre with the adverbs
tout and très cannot be correlated in a straightforward
manner with its various usages as they have been established and classified on
a referential basis. A study of these distributions thus leads to the
conclusion that the identity of contre
in language cannot be summarised in terms of a dynamical movement from target
to site (a movement which the site would bring to a halt). This is at most one
possible usage of the preposition (albeit one that may be considered as
prototypical).
On connaît le mot de Sacha Guitry à propos des femmes : « je suis
contre, tout contre », jouant sur le passage d'un sens spontanément interprété
comme oppositif à une interprétation qui ne peut être que locative ; cet énoncé
pose un double problème (sachant qu'un problème peut en cacher un autre) :
d'une part, comment se fait-il que
contre dans
les
femmes, je suis contre soit compris comme oppositif ? D'autre part,
si Sacha Guitry avait enchaîné
Les femmes je suis
contre, très contre, la signification serait restée oppositive :
comment se fait-il que
tout
sélectionne l'interprétation spatiale et que
très à l'inverse ne concerne guère que le sens
oppositif
[1] ?
1. Contre /
tout contre dans l'emploi spatial
Le mot de Sacha Guitry est assez trompeur dans la mesure où
l'on serait, à partir de lui, tenté de généraliser l'observation que
tout vaut pour le sens spatial de
contre et
très pour son emploi oppositif. Or en
fait tout contre n'est possible que
dans certains usages spatiaux de la préposition.
1.1. Quelques bizarreries
Si l'on reprend (en les simplifiant) les exemples fournis par
P. Dendale et W. De Mulder
(1998 : 414), on a un premier ensemble où l'emploi de
contre « se caractérise par le contact
horizonto-vertical, sans adhérence, doublé du trait d'indépendance de la cible
par rapport au site » - emploi « C » :
| [1] |
- Sa maison est contre la mairie → tout contre la
mairie
- Une des robes pendait contre le tuyau → tout
contre le tuyau
- Nana se trouvait près de Victor qu'elle tenait contre
elle → tout contre elle
|
Néanmoins, les énoncés illustrant l'emploi « C » ne
permettent pas tous la modification de contre par tout :
| [2] |
- Dans un mouvement de brusque violence, il la saisit par
le bras, la poussa contre le mur → la poussa tout contre le
mur
- D'une main, elle se cramponna au coussin, de l'autre,
elle serra contre sa poitrine son fils évanoui → elle le serra tout
contre sa poitrine
|
En [2.a], le mur n'apparaît plus comme le lieu même que vient
heurter la jeune femme : le sens est qu'elle est poussée contre quelque chose
qui est localisé juste à côté du mur. Dans le contexte (le cocher veut obliger
une femme à descendre de la calèche), [2.b] reçoit une interprétation
ponctuelle (et non durative comme en [1.c]) et à nouveau
tout introduit un écart, une
disjonction entre la poitrine de la mère et le corps du fils évanoui. Malgré
les apparences, [1.c] et [2.b] ne sont pas synonymes ;
sur ne peut pas être substitué à
contre dans le premier cas mais le
peut dans le second :
- Nana tenait Victor contre elle ≠ Nana tenait
Victor sur elle
- Elle le serra contre sa poitrine ≈ Elle le serra
sur sa poitrine
Si l'on examine les exemples [3] qui illustrent l'emploi « B
» (P. Dendale et W. De Mulder, op.
cit.) où l'on a un contact oblique (sans adhérence) doublé d'une
relation de force (de la cible) s'opposant à une contre-force (celle du site),
on observe encore que la commutation avec contre de tout
contre change le sens :
| [3] |
- Il posa l'échelle contre le mur → ≠ tout
contre le mur
- Je m'appuyai de l'épaule contre le mur →
≠ tout contre le mur
|
En [3.a], tout contre le
mur suppose que l'échelle est entièrement « collée » au mur : on n'a
plus un contact qui ne concernerait que les bouts de l'échelle, ou l'un de ses
montants si elle est posée dans le sens de la longueur. L'effet sémantique de
tout contre par rapport à
contre s'oppose ici à celui qui se
produit en [2.a] puisque, en [3.a], le résultat est que l'échelle est
entièrement en contact avec le mur, tandis qu'en [2.a], il y a dissociation de
la personne poussée et du mur. L'exemple [3.b] rejoint en revanche [2.a],
puisque Il s'appuya de l'épaule tout contre le
mur signifie qu'il s'appuie à un endroit à côté du mur lui-même. A
nouveau se pose la question de la pertinence d'une définition référentielle de
contre : on ne peut pas directement
corréler la possibilité ou impossibilité de tout à tel emploi « B » ou « C » de
contre.
En revanche, dans tous les emplois « A », où l'on a « une
relation de contact vertical entre cible et site » (op. cit.) mais sans que le support soit impliqué
(c'est « le contact et non le support qui est mis en relief »),
contre refuse
tout - en ceci que
tout change le sens initial de
contre :
| [4] |
- Les lions reposaient la poitrine contre le sol →
≠ tout contre le sol
- Rieux frappa contre le sol, l'un après l'autre, ses
pieds couverts d'un enduit blanchâtre → ≠ Rieux frappa tout
contre le sol ses pieds couverts d'un enduit blanchâtre
|
La combinaison tout
contre n'est pas synonyme de contre car ces emplois supposent un contact
entre la cible et le site (contre
commute ici avec sur) alors que
tout contre s'interprète comme « tout
près », « juste à côté », « au-dessus ». L'association
tout contre a donc deux valeurs
contradictoires, évoquant soit un rapprochement (cf. [1.c] par exemple), soit un éloignement
(cf. [4.c] par exemple) :
| [1] |
- Nana tient Victor tout contre elle (le sens est que Victor est plus proche d'elle que si l'on
dit Nana tient Victor contre elle)
|
| [4] |
- Elle rampa, la poitrine contre le sol, cherchant dans
une suprême étreinte de passion à emporter la terre elle-même → elle
rampa, tout contre le sol… (le sens est que la
poitrine est près du sol mais sans le toucher, alors que dans Elle
rampa contre le sol, le sens est que la poitrine
est en contact avec le sol)
|
1.2. Vers une hypothèse
Un autre cas de figure défini par P. Dendale et W. De Mulder
(op. cit.) est l'emploi « D » où la
cible « est suspendue par en haut » :
| [5] |
Une vieille couronne fanée pend, au fond de l'enclos,
contre le mur → Une vieille couronne pend tout contre le mur
|
Il n'y a pas forcément contact entre la cible et le site ;
sur serait à la rigueur possible mais
est plus approprié lorsqu'il y a contact (Un
collier pend sur sa poitrine). On en vient ainsi à l'hypothèse que
tout contre est une variante possible
de contre lorsque la localisation ne
suppose pas un contact de la cible avec le site : contre ne marque donc pas par lui-même ce
contact ; s'il y a contact, il est le fait du contenu lexical du verbe
lui-même.
Vérifions : si l'on prend les exemples [1], on peut avoir
tout contre marquant une relation de
la cible au site plus proche que contre chaque fois que le verbe n'implique pas
en lui-même un contact (être, pendre)
; en [1.c], se trouver auprès de
explicite le fait que contre ne
renferme pas en soi l'idée de contact : tout
contre ne le marque pas davantage, sinon il y aurait une
incompatibilité avec auprès de. En
[2.a] en revanche, tout contre est
inapproprié parce que le mouvement de brusque violence dont il est question
permet d'inférer que la cible touche effectivement le site ; il en va de même
en [2.b] à cause du verbe serrer, en
[3.a, b] du fait des verbes poser et
appuyer, qui supposent nécessairement
un contact, comme en [4] reposer, frapper,
ramper.
En résumé, contre
marque une orientation de la cible vers le site mais la préposition n'est pas «
télique » en ceci qu'elle n'indique pas en elle-même que le site est atteint :
c'est le cotexte (en particulier le verbe) qui est susceptible de l'exprimer.
Lorsque le verbe n'implique pas le contact, la variante
tout contre accentue la relation de
proximité : La maison est tout contre la
mairie situe la maison plus près de la mairie que
La maison est contre la mairie ;
autrement dit, tout tend à « téliciser
» contre mais sans pour autant
traduire l'atteinte effective du site, ce que montre l'enchaînement possible
:
| [6] |
La maison est tout contre la mairie : il y a juste la place
pour passer entre les deux
|
S'il est vrai que « tout peut accompagner un terme qui désigne
lui-même un point extrême dans l'espace ou dans le temps » (H. Bat-Zeev Shyldkrot, 1995 : 81)
comme dans Tout au fond de la salle, Tout au
début du cours, l'adverbe ne définit pas avec
contre « un point précis et bien
délimité dans l'espace » (ibid. : 82)
: il indique simplement qu'on se rapproche du site. Donc, s'il s'avère que «
très rares sont les exemples où sur et
contre s'utilisent sans qu'il y ait
contact entre cible et site » (P. Dendale et W. De Mulder,
op. cit. : 406), on ne peut pas en
faire une propriété définitoire de la préposition contre elle-même.
Lorsque, par le cotexte, le site est compris comme atteint,
touché par la cible, alors tout active
à l'inverse l'éloignement, la dissociation de la cible et du site :
| [7] |
- Il la pousse violemment contre le
mur
- ≠ Il la pousse violemment tout contre le
mur
|
En admettant que l'adverbe actualise une potentialité
sémantique du mot qu'il modifie
[2], le fait que
tout
contre signifie soit le rapprochement soit l'éloignement amène à
conclure que
contre inclut les deux
notions : en [7.a], du fait de l'association
pousser violemment, contre est interprété comme
décrivant un rapprochement jusqu'au contact de la cible vers le site. Le site
étant atteint,
tout dans
tout contre ne peut activer le sème de
rapprochement et donc met au jour le sème contraire, dissociant par conséquent
la cible du site : en [7.b], le mur n'est plus compris comme le terme du
mouvement. Il faudrait donc affiner la représentation de la signification de
contre par P.
Cadiot (1999 :
66-67), « en deux composants co-orientés » : schématique :
rapprochement et instructionnel : contre-force, puisqu'elle ne prévoit que le
rapprochement mais non l'éloignement, la séparation, la dissociation. Cela est
confirmé par le dernier emploi (« E ») défini par P. Dendale et W. De Mulder,
où le cotexte exprime la quasi-intégration de la cible au site, illustré par
:
| [8] |
- Il y avait une éclaboussure de sang contre le mur
→ ≠ tout contre le mur
- Le bateau s'est brisé contre les rochers →
≠ tout contre les rochers
|
Reste à expliquer [8.c], où le passage de
contre à tout contre produit le même effet qu'en [3.a]
:
| [3] |
- Il posa l'échelle contre le mur → ≠ tout
contre le mur
|
| [8] |
- Il y a contre le mur un très grand tableau →
≠ tout contre le mur
|
Dans les deux cas,
contre peut signifier soit un contact
ponctuel
[3], soit le
contact de l'entier de la surface de la cible avec le site ;
tout contre suppose nécessairement la
deuxième interprétation, c'est-à-dire que le rapport de contiguïté concerne une
étendue et non plus un point ou une ligne, puisque c'est la totalité d'une face
de la cible qui est alors contre le mur. Dans la logique de l'hypothèse
précédente, selon laquelle
tout
actualise un sème de la préposition, les exemples (3.a) et (8.c) conduisent à
conclure que
contre définit un
rapprochement visant le contact partiel ou total de la cible avec le site,
tout spécifiant que c'est la totalité
qui est concernée.
La « totalité » décrite par tout, si l'on admet qu'elle suppose un « domaine
de quantification borné » (Kleiber, 1998 : 90), comporte comme domaine la
relation entre une cible A et un site B et comme bornes la cible A et le site
B. Cette relation est telle que A est ou proche ou se rapprochant de B, ou B
dissocié ou se séparant de A :
En cas de contact entre A et B, la relation (instituée par le
cotexte) est telle que A est partiellement (point, ligne) ou totalement
(surface) en contact avec le site.
On notera que
tout
n'est compatible avec aucune préposition supposant un contact, c'est-à-dire
incluant l'idée que la cible touche effectivement le site : on a par exemple
Le tableau est tout au-dessus de la
cheminée mais non
* Le vase est tout
sur la cheminée, ou
Le tapis va
jusqu'au mur mais non
* Le tapis va
tout jusqu'au mur
[4]. La compatibilité de
contre avec
tout confirme donc que cette préposition ne
comporte pas en elle-même le trait « contact » :
| [9] |
- Courbevoie se trouve (tout) à côté / près de
Paris
- Il y a des banlieues industrielles (tout) à l'entour /
autour de la capitale
|
Comme avec contre,
tout combiné à d'autres prépositions est susceptible de marquer soit
[10] le rapprochement soit [11] l'éloignement (sans toutefois que les deux
possibilités atteignent la même préposition) :
| [10] |
- Nous sommes arrivés les premiers et Paul tout derrière
nous
- Le champ est tout au-dessous de la
route
|
| [11] |
- Le trésor serait caché tout au-dedans de la
grotte
- Les valises sont tout au-dessus de
l'armoire
|
Va dans le sens du « bornage » du domaine impliqué par
tout (Kleiber,
op. cit.) le fait que l'adverbe ne se
combine pas avec des locutions prépositives supposant une absence de limite
:
| [12] |
- * Il est parti tout à travers champs / tout vers la
mer
- * La maison se trouve tout en dehors de la ville / tout
au-dehors de la ville / tout hors de la ville / tout loin de la
ville
- * Il y a une station-service tout au-delà du village /
tout en-deçà du hameau
|
Il ne s'associe pas pour autant de manière automatique à des
prépositions ou locutions prépositives évoquant une localisation précise
:
| [13] |
- * Elle habite tout chez ses parents / tout vis-à-vis de
l'église
- * Son pavillon se trouve tout parmi les HLM / * tout
entre deux immeubles
- * La fête se déroule tout face à la mairie (mais ? tout en face de la
mairie)
|
Il apparaît difficile - en première approximation -
d'expliquer les possibilités et impossibilités observées par le fait que
tout serait dévolu aux états passagers
résultant d'événements ou de situations extérieurs (Anscombre, 1994 : 52). Ce que nous en
avons observé avec contre rejoint
plutôt les conclusions de
Nøjgaard (1995 :
174) selon qui tout n'a pas
trait au degré « à proprement parler mais [modifie] l'extension du noyau » : il
détermine « le degré d'extension, c.-à-d. la validité » de ce qu'il
modifie.
2. De contre spatial à contre oppositif
La spécificité de contre par rapport à toutes les autres
prépositions spatiales susceptibles d'être modifiées par
tout est le passage à un sens abstrait
lorsqu'on la dissocie de son régime ; [14] est ainsi ambigu, pouvant
s'interpréter de manière spatiale [14.a] ou oppositive [14.b], mais [14.c] ne
l'est plus, ne correspondant qu'à l'interprétation [14.b] :
| [14] |
- Max était contre le mur de Berlin (Leeman, 1998 :
451)
- « Max se tenait appuyé contre l'ouvrage de maçonnerie qui
séparait Berlin-Ouest de Berlin-Est »
- « Max s'était prononcé contre une séparation politique de
la RFA et de la RDA »
- Le mur de Berlin, Max était contre
|
Mais, si [15.a] peut également signifier une position physique
ou morale (cf. Moi, je suis au-dessus de ça
!), la topicalisation du GN en [15.b] ne retient pas spécialement le
sens abstrait, l'interprétation concrète étant au contraire la plus naturelle
:
| [15] |
- Max était au-dessus du mur de Berlin
- Le mur de Berlin, Max était
au-dessus
|
et la construction elle-même n'est pas possible pour
près de, proche de :
| [16] |
- Max était contre Helmut Kohl (= sa personne physique ou
ses idées)
- Helmut Kohl, Max était contre (= ses
idées)
|
| [17] |
- Max était près / proche de Helmut
Kohl
- * Helmut Kohl, Max était près /
proche
|
De fait, l'emploi adverbial est également problématique lorsque
contre est seulement spatial
[5] dans les exemples du corpus
[6] :
| [1’] |
- ?? La mairie, sa maison est contre
- ?? Le tuyau, une de ses robes pendait
contre
- * Nana se trouvait auprès de Victor qui se tenait
contre
|
| [2’] |
- ?? Il y avait un mur derrière elle : il la poussa
contre
- ?? Sa poitrine est oppressée, elle serre son fils
contre
|
| [3’] |
- ?? Un mur se trouvait là : il posa l'échelle
contre
- ?? Heureusement, il y avait un mur juste à côté : je
m'appuyai contre
|
| [8’] |
- ?? J'examinai le mur : il y avait une éclaboussure de
sang contre
- ?? Tu vois les rochers là-bas ? Le bateau s'est brisé
contre
|
L. Tuller (1991 : 48-50) propose la condition
sémantique suivante pour rendre compte de l'emploi intransitif possible ou
impossible d'une préposition spatiale : « [Les prépositions intransitives]
indiquent une relation dans l'espace par rapport à un objet statique et non pas
mobile [à moins que] le terme sujet de cette relation [soit] lui aussi mobile
». Cette contrainte s'appuie sur l'observation que l'on a [18.a] et non [18.b]
mais [18.c] :
| [18] |
- La maison a un jardin devant
- * Pierre a mis une serviette devant (= devant
lui)
- Pierre préfère porter le bébé devant (= devant
lui)
|
mais elle ne s'applique pas à nos exemples puisque, entre
autres, [18.a] met en jeu deux entités non mobiles et [18.c] deux entités
mobiles et est d'acceptabilité très douteuse. Parallèlement à [18.a, c], on ne
pourrait pas construire [19.a, b] :
| [19] |
- * La maison a un garage contre
- * Nana porte Victor contre
|
Du fait que l'impossibilité ou la difficulté d'un emploi absolu
ne concerne pas toutes les prépositions spatiales (
cf. note 6), on est conduit à admettre une sorte
de distribution complémentaire entre les deux emplois de
contre, ce qui suppose un traitement
homonymique : on a d'un côté le sens spatial avec un Spec
tout éventuel associé à
contre nécessairement suivi de son
régime (l'adverbe est problématique), et d'un autre côté le sens oppositif où
tout est interdit mais l'adverbe
autorisé
[7]. Ce
traitement homonymique va évidemment à l'encontre de la description sémantique
de
contre, qui en fait une unité
polysémique (voire monosémique, dans l'optique de P. Cadiot,
op. cit.).
3. Contre /
très contre dans l'emploi oppositif
De même que tout n'est
pas un Spec possible pour tous les emplois de contre au sens spatial,
très ne se prête pas à modifier
contre oppositif dans l'ensemble des
exemples disponibles ; Sacha Guitry aurait pu dire
Je suis très contre (les femmes), mais
si l'on reprend les exemples de
Schepping (1991 :
236), on observe que l'emploi adverbial est possible et que la
combinaison avec très ne l'est pas,
ainsi :
| [20] |
Max lutte contre l'injustice → L'injustice, Max lutte
contre
* Max lutte très contre (l'injustice)
|
Le test de la compatibilité de contre oppositif avec
très dans les exemples cités par le
Grand Larousse de la langue française
ou le Trésor de la langue française
confirme l'hypothèse que très ne
s'associe avec contre qu'après des
verbes attributifs :
| [21] |
- Paul (est + semble + paraît + reste + demeure) très
contre le projet
- J'ai senti Paul très contre ce
projet
|
Il en va de même avec les autres adverbes de degré :
| [22] |
- Je suis (assez + presque + plutôt + de plus en plus…)
contre ce projet
- * J'ai (voté + plaidé + protesté + combattu) (très +
assez + presque + plutôt + de plus en plus…) contre ce
projet
|
On sait que
très
exclut les verbes (
Gaatone, 1981) : il ne peut modifier que les
adjectifs ou participes (
très gentil, très
ému), des GP (
très au
courant), des adverbes (
très
vite), voire des noms (
très
faim) ; autrement dit, il a une relation au statique et au
non-temporel. On sait aussi que les verbes dits ETAT (
Vendler, 1967) n'impliquent pas,
aspectuellement, de déroulement
[8]. La compatibilité de
très avec les seuls verbes attributifs lorsqu'il
modifie
contre signifierait donc qu'il
présente l'opposition comme une propriété ou comme un état (
Kupferman, 1991 : 59), ce
qui rejoint une remarque de
Cadiot (1991 :
93) selon qui
être contre a
le même statut que les verbes de sentiment (
aimer, admirer, etc.). Là encore, la dynamicité
ou le cinétisme de
contre invoqués ici
ou là ne sont donc pas définitoires de la préposition elle-même mais liés à ce
que véhicule le cotexte (en particulier le verbe).
Je suis partie des définitions référentielles de
contre, qui essaient de décrire les
conditions auxquelles une certaine situation spatiale peut être dépeinte par le
biais de cette préposition ; ces études procèdent par « traits » selon la
position relative de la cible A et du site B dans A contre B ; le sens oppositif serait une
interprétation métaphorique (c'est-à-dire une application à l'abstrait) du
schéma conceptuel élaboré à partir de l'expérience concrète. Il a été observé
que les différents emplois ainsi identifiés ne peuvent directement être
corrélés à la compatibilité de contre
avec tout et
très :
-
contre ne peut
être modifié par tout qu'au sens
spatial, tout décrit l'extension d'un
domaine borné, concret ou abstrait : a
priori, on ne voit pas pourquoi il exclurait
contre au sens oppositif ;
très signale le haut degré d'une
propriété ou d'un état concernant une entité concrète aussi bien
qu'abstraite
[9] : on ne
s'explique donc pas non plus pourquoi il exclut contre au sens spatial ;
- l'adverbe est incident à une relation instituée
A contre B, qu'il spécifie : on a
avancé l'hypothèse qu'il sélectionne en l'explicitant l'une des virtualités
sémantiques de la préposition ; tout
et très n'activent pas les mêmes
traits de contre et, étant spécialisés
l'un dans le domaine spatial, l'autre dans le domaine oppositif, ils impliquent
que l'on ne peut décrire comme une application directe le passage du sens dit
concret au sens dit abstrait (Dendale et De Mulder,
op. cit., aboutissent à la même
conclusion) ;
- dans son emploi spatial, sa compatibilité avec
tout montre que
contre définit un domaine borné par A
(la cible) et B (le site), mais la relation entre A et B n'est pas spécifiée
comme une proximité, encore moins un contact, puisque
A tout contre B peut aussi bien
signaler le rapprochement de A vers B que l'éloignement de B de A. On ne peut
donc caractériser le signifié de contre par un sème tel que « proximité » : les
sens « rapprochement » ou « contact » sont en fait des effets seconds, de
discours
[10].
Intuitivement d'ailleurs, le sens oppositif serait une métaphore plutôt de
l'éloignement, de la séparation : lutter contre,
plaider contre, voter contre (etc.) c'est agir dans le sens du
rejet, se protéger contre le soleil,
c'est établir une barrière entre soi et son contact possible. Pour résumer
:
-
A tout contre
B exprime le rapprochement de A vers B si le cotexte n'implique pas
que A est en contact avec B,
-
A tout contre
B exprime la séparation de B de A si le cotexte implique que A est
en contact avec B,
- donc A contre
B contient virtuellement aussi bien le rapprochement que la
séparation et le contact que son absence entre A et B ;
- on peut déduire de ce qui précède que l'incompatibilité de
contre avec
tout dans l'emploi oppositif vient de
ce que contre ne définit pas alors un
domaine borné, ce que confirme l'interprétation que nous avons faite de sa
compatibilité avec très :
être contre décrivant un état, par
définition non borné, tout est ici,
logiquement, inapproprié. Là encore, donc, on ne peut caractériser
contre (de manière générale) dans son
emploi oppositif comme traduisant un rapport de force (ce qui suppose une
dynamicité) : l'effet sémantique d'un « mouvement vers… » qui contrarierait un
mouvement inverse ou une résistance (TLF) provient de ce que véhicule le cotexte
lorsqu'il comporte un verbe dynamique, et il ne se retrouve plus lorsque la
préposition introduit un GP attributif ; A très
contre B exprime simplement un état de A en rapport avec B. Si l'on
admet que très active un sème de
staticité virtuellement contenu dans la définition de
contre, alors
A contre B au sens oppositif doit être
considéré comme potentiellement aussi bien dynamique que
statique.
- Il resterait à expliquer ce que signifie la possibilité
d'adverbialisation, beaucoup plus aisément réalisable dans le sens oppositif
(quoiqu'elle ne soit pas totalement exclue dans le sens spatial). L'adverbe
cristallise à lui seul (sans besoin d'un support nominal) une certaine
signification lexicale : le fait qu'il s'emploie beaucoup plus naturellement au
sens oppositif est peut-être l'indice que là gît l'identité fondamentale de
contre, ce qui irait évidemment contre
les présupposés en vigueur dans le paradigme cognitiviste.
·
Anscombre J.-C.,
1994, « Morphologie et représentation événementielle : les cas des noms de
sentiment et d'attitude », Langue
française, 105, p. 40-54.
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Note sur l'interprétation sémantique de très +
participe passé passif », Cahiers de
lexicologie, 37, p. 25-33.
·
Bat-Zeev Shyldkrot
H., 1995, « Tout : polysémie,
grammaticalisation et sens polysémique », Langue
française, 107, p. 72-92.
·
Cadiot P., 1991,
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pour », Paris, Éditions du CNRS.
·
Cadiot P., 1999, «
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·
Dendale P. et
De Mulder W., 1998, «
Contre et
sur : du spatial au métaphorique ou
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·
Gaatone D., 1981, «
Observations sur l'opposition très-beaucoup », Revue de linguistique romane, 45, p.
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Wilmet, Paris-Bruxelles, De Boeck et Larcier, Duculot, p.
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·
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·
Zribi-Hertz A., 1984,
« Prépositions orphelines et pronoms nuls », Recherches linguistiques de Vincennes, 11, p.
46-91.
[1]
Un certain nombre d'informateurs (étudiants entre 20 et 30 ans)
admettent
très contre au sens spatial
:
La voiture est garée très contre le
trottoir. Je n'en tiendrai pas compte ici.
[2]
«
Tout renforce la
valeur cinétique de
contre »
(
Trésor de la langue française, tome
VI, 1978 :72).
[3]
Touchent alors le mur le bout des deux montants (sens vertical)
ou tout un montant (sens horizontal) pour l'échelle, le clou qui accroche le
tableau ou, si ce dernier est posé au sol, l'un de ses côtés, en
(8.c).
[4]
Cependant, l'adverbe n'est pas automatiquement compatible avec
une préposition indiquant la proximité :
* Nana
est tout auprès de Victor.
[5]
La boutade de Sacha Guitry est syntaxiquement acceptable du
fait que
tout contre y apparaît comme
une rectification de
contre ; on ne
dirait pas naturellement : ??
Les femmes, je suis
tout contre. En revanche, on aurait (9')
a. Paris, Courbevoie se trouve (tout)
à côté.
b. En survolant Paris, on voit
des banlieues industrielles (tout) à l'entour.
c. Les gradins, on a élevé des grillages (tout)
autour.
d. Son domicile, elle
travaille tout près.
[6]
On trouve cependant dans le
Grand
Larousse de la langue française : La porte fermée et l'oreille
contre, elle écouta (Barbey d'Aurevilly), et dans le
Trésor de la langue française : Son
corps nerveux était si tendu, qu'il n'était plus assis sur le banc mais appuyé
contre (R. Martin du Gard). Selon A.
Zribi-Hertz
(1984), toutes les prépositions peuvent être « orphelines » sauf
à, chez, de, par, en, vers (notons
cependant le marquage de l'égalité des points dans certains jeux : Quinze à !)
; elle donne pour
contre spatial
l'exemple
Le mur, Pierre est appuyé
contre. Notre corpus montre que l'emploi « orphelin » n'est en tout
cas pas automatiquement possible.
[7]
L'emploi « échange » de type
Je
te donne mes billes contre ton couteau relève d'une troisième
catégorie puisque
tout est interdit
(
* Je te donne mes billes tout contre ton
couteau) et l'adverbe problématique (??
Il est bien, ton couteau, je te donne mes billes
contre).
[8]
Sauf
devenir
(
* Paul devient (très) contre ce
projet) qui inclut l'idée d'une évolution dans le
temps.
[9]
Pour d'autres valeurs de
très,
cf. Authier
(1980).
[10]
La diversité des orientations possibles de la cible et du site
telle qu'inventoriée par C.
Vandeloise
(1986) ou P. Dendale et W. De Mulder (
op. cit.) montre également que ce critère
n'entre pas dans la définition la plus générale de
contre en langue.
[*]
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