Travaux de linguistique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8011-3685-9
278 pages

p. 241 à 252
doi: en cours

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II. Travaux

no42-43 2001/1-2

2001 Travaux de linguistique II. Travaux
B. Formes et sens des prépositions

Tout contre vs. très contre

Danielle Leeman  [*] Université de Paris X Nanterre UMR 5610 (CNRS)
Les contraintes de combinaison entre la préposition contre et les adverbes tout ou très ne peuvent être corrélées de manière simple à ses différents emplois, tels qu'ils sont établis et classés sur des bases référentielles. L'étude de ces distributions aboutit ainsi à la conclusion que l'identité en langue de contre ne peut être résumée à un mouvement dynamique de la cible vers le site (mouvement que le site arrêterait) : tout au plus s'agit-il là d'un des emplois (que l'on peut juger prototypique) de la préposition. The constraints operating on the combination of the preposition contre with the adverbs tout and très cannot be correlated in a straightforward manner with its various usages as they have been established and classified on a referential basis. A study of these distributions thus leads to the conclusion that the identity of contre in language cannot be summarised in terms of a dynamical movement from target to site (a movement which the site would bring to a halt). This is at most one possible usage of the preposition (albeit one that may be considered as prototypical).
On connaît le mot de Sacha Guitry à propos des femmes : « je suis contre, tout contre », jouant sur le passage d'un sens spontanément interprété comme oppositif à une interprétation qui ne peut être que locative ; cet énoncé pose un double problème (sachant qu'un problème peut en cacher un autre) : d'une part, comment se fait-il que contre dans les femmes, je suis contre soit compris comme oppositif ? D'autre part, si Sacha Guitry avait enchaîné Les femmes je suis contre, très contre, la signification serait restée oppositive : comment se fait-il que tout sélectionne l'interprétation spatiale et que très à l'inverse ne concerne guère que le sens oppositif [1] ?
 
1. Contre / tout contre dans l'emploi spatial
 
 
Le mot de Sacha Guitry est assez trompeur dans la mesure où l'on serait, à partir de lui, tenté de généraliser l'observation que tout vaut pour le sens spatial de contre et très pour son emploi oppositif. Or en fait tout contre n'est possible que dans certains usages spatiaux de la préposition.
1.1. Quelques bizarreries
Si l'on reprend (en les simplifiant) les exemples fournis par P. Dendale et W. De Mulder (1998 : 414), on a un premier ensemble où l'emploi de contre « se caractérise par le contact horizonto-vertical, sans adhérence, doublé du trait d'indépendance de la cible par rapport au site » - emploi « C » :

[1]
  1. Sa maison est contre la mairie → tout contre la mairie
  2. Une des robes pendait contre le tuyau → tout contre le tuyau
  3. Nana se trouvait près de Victor qu'elle tenait contre elle → tout contre elle
Néanmoins, les énoncés illustrant l'emploi « C » ne permettent pas tous la modification de contre par tout :

[2]
  1. Dans un mouvement de brusque violence, il la saisit par le bras, la poussa contre le mur → la poussa tout contre le mur
  2. D'une main, elle se cramponna au coussin, de l'autre, elle serra contre sa poitrine son fils évanoui → elle le serra tout contre sa poitrine
En [2.a], le mur n'apparaît plus comme le lieu même que vient heurter la jeune femme : le sens est qu'elle est poussée contre quelque chose qui est localisé juste à côté du mur. Dans le contexte (le cocher veut obliger une femme à descendre de la calèche), [2.b] reçoit une interprétation ponctuelle (et non durative comme en [1.c]) et à nouveau tout introduit un écart, une disjonction entre la poitrine de la mère et le corps du fils évanoui. Malgré les apparences, [1.c] et [2.b] ne sont pas synonymes ; sur ne peut pas être substitué à contre dans le premier cas mais le peut dans le second :
  • Nana tenait Victor contre elle ≠ Nana tenait Victor sur elle
  • Elle le serra contre sa poitrine ≈ Elle le serra sur sa poitrine
Si l'on examine les exemples [3] qui illustrent l'emploi « B » (P. Dendale et W. De Mulder, op. cit.) où l'on a un contact oblique (sans adhérence) doublé d'une relation de force (de la cible) s'opposant à une contre-force (celle du site), on observe encore que la commutation avec contre de tout contre change le sens :

[3]
  1. Il posa l'échelle contre le mur → ≠ tout contre le mur
  2. Je m'appuyai de l'épaule contre le mur → ≠ tout contre le mur
En [3.a], tout contre le mur suppose que l'échelle est entièrement « collée » au mur : on n'a plus un contact qui ne concernerait que les bouts de l'échelle, ou l'un de ses montants si elle est posée dans le sens de la longueur. L'effet sémantique de tout contre par rapport à contre s'oppose ici à celui qui se produit en [2.a] puisque, en [3.a], le résultat est que l'échelle est entièrement en contact avec le mur, tandis qu'en [2.a], il y a dissociation de la personne poussée et du mur. L'exemple [3.b] rejoint en revanche [2.a], puisque Il s'appuya de l'épaule tout contre le mur signifie qu'il s'appuie à un endroit à côté du mur lui-même. A nouveau se pose la question de la pertinence d'une définition référentielle de contre : on ne peut pas directement corréler la possibilité ou impossibilité de tout à tel emploi « B » ou « C » de contre.
En revanche, dans tous les emplois « A », où l'on a « une relation de contact vertical entre cible et site » (op. cit.) mais sans que le support soit impliqué (c'est « le contact et non le support qui est mis en relief »), contre refuse tout - en ceci que tout change le sens initial de contre :

[4]
  1. Les lions reposaient la poitrine contre le sol → ≠ tout contre le sol
  2. Rieux frappa contre le sol, l'un après l'autre, ses pieds couverts d'un enduit blanchâtre → ≠ Rieux frappa tout contre le sol ses pieds couverts d'un enduit blanchâtre
La combinaison tout contre n'est pas synonyme de contre car ces emplois supposent un contact entre la cible et le site (contre commute ici avec sur) alors que tout contre s'interprète comme « tout près », « juste à côté », « au-dessus ». L'association tout contre a donc deux valeurs contradictoires, évoquant soit un rapprochement (cf. [1.c] par exemple), soit un éloignement (cf. [4.c] par exemple) :

[1]
  1. Nana tient Victor tout contre elle (le sens est que Victor est plus proche d'elle que si l'on dit Nana tient Victor contre elle)
[4]
  1. Elle rampa, la poitrine contre le sol, cherchant dans une suprême étreinte de passion à emporter la terre elle-même → elle rampa, tout contre le sol… (le sens est que la poitrine est près du sol mais sans le toucher, alors que dans Elle rampa contre le sol, le sens est que la poitrine est en contact avec le sol)
1.2. Vers une hypothèse
Un autre cas de figure défini par P. Dendale et W. De Mulder (op. cit.) est l'emploi « D » où la cible « est suspendue par en haut » :

[5]

Une vieille couronne fanée pend, au fond de l'enclos, contre le mur → Une vieille couronne pend tout contre le mur

Il n'y a pas forcément contact entre la cible et le site ; sur serait à la rigueur possible mais est plus approprié lorsqu'il y a contact (Un collier pend sur sa poitrine). On en vient ainsi à l'hypothèse que tout contre est une variante possible de contre lorsque la localisation ne suppose pas un contact de la cible avec le site : contre ne marque donc pas par lui-même ce contact ; s'il y a contact, il est le fait du contenu lexical du verbe lui-même.
Vérifions : si l'on prend les exemples [1], on peut avoir tout contre marquant une relation de la cible au site plus proche que contre chaque fois que le verbe n'implique pas en lui-même un contact (être, pendre) ; en [1.c], se trouver auprès de explicite le fait que contre ne renferme pas en soi l'idée de contact : tout contre ne le marque pas davantage, sinon il y aurait une incompatibilité avec auprès de. En [2.a] en revanche, tout contre est inapproprié parce que le mouvement de brusque violence dont il est question permet d'inférer que la cible touche effectivement le site ; il en va de même en [2.b] à cause du verbe serrer, en [3.a, b] du fait des verbes poser et appuyer, qui supposent nécessairement un contact, comme en [4] reposer, frapper, ramper.
En résumé, contre marque une orientation de la cible vers le site mais la préposition n'est pas « télique » en ceci qu'elle n'indique pas en elle-même que le site est atteint : c'est le cotexte (en particulier le verbe) qui est susceptible de l'exprimer. Lorsque le verbe n'implique pas le contact, la variante tout contre accentue la relation de proximité : La maison est tout contre la mairie situe la maison plus près de la mairie que La maison est contre la mairie ; autrement dit, tout tend à « téliciser » contre mais sans pour autant traduire l'atteinte effective du site, ce que montre l'enchaînement possible :

[6]

La maison est tout contre la mairie : il y a juste la place pour passer entre les deux

S'il est vrai que « tout peut accompagner un terme qui désigne lui-même un point extrême dans l'espace ou dans le temps » (H. Bat-Zeev Shyldkrot, 1995 : 81) comme dans Tout au fond de la salle, Tout au début du cours, l'adverbe ne définit pas avec contre « un point précis et bien délimité dans l'espace » (ibid. : 82) : il indique simplement qu'on se rapproche du site. Donc, s'il s'avère que « très rares sont les exemples où sur et contre s'utilisent sans qu'il y ait contact entre cible et site » (P. Dendale et W. De Mulder, op. cit. : 406), on ne peut pas en faire une propriété définitoire de la préposition contre elle-même.
Lorsque, par le cotexte, le site est compris comme atteint, touché par la cible, alors tout active à l'inverse l'éloignement, la dissociation de la cible et du site :

[7]
  1. Il la pousse violemment contre le mur
  2. ≠ Il la pousse violemment tout contre le mur
En admettant que l'adverbe actualise une potentialité sémantique du mot qu'il modifie [2], le fait que tout contre signifie soit le rapprochement soit l'éloignement amène à conclure que contre inclut les deux notions : en [7.a], du fait de l'association pousser violemment, contre est interprété comme décrivant un rapprochement jusqu'au contact de la cible vers le site. Le site étant atteint, tout dans tout contre ne peut activer le sème de rapprochement et donc met au jour le sème contraire, dissociant par conséquent la cible du site : en [7.b], le mur n'est plus compris comme le terme du mouvement. Il faudrait donc affiner la représentation de la signification de contre par P. Cadiot (1999 : 66-67), « en deux composants co-orientés » : schématique : rapprochement et instructionnel : contre-force, puisqu'elle ne prévoit que le rapprochement mais non l'éloignement, la séparation, la dissociation. Cela est confirmé par le dernier emploi (« E ») défini par P. Dendale et W. De Mulder, où le cotexte exprime la quasi-intégration de la cible au site, illustré par :

[8]
  1. Il y avait une éclaboussure de sang contre le mur → ≠ tout contre le mur
  2. Le bateau s'est brisé contre les rochers → ≠ tout contre les rochers
Reste à expliquer [8.c], où le passage de contre à tout contre produit le même effet qu'en [3.a] :

[3]
  1. Il posa l'échelle contre le mur → ≠ tout contre le mur
[8]
  1. Il y a contre le mur un très grand tableau → ≠ tout contre le mur
Dans les deux cas, contre peut signifier soit un contact ponctuel [3], soit le contact de l'entier de la surface de la cible avec le site ; tout contre suppose nécessairement la deuxième interprétation, c'est-à-dire que le rapport de contiguïté concerne une étendue et non plus un point ou une ligne, puisque c'est la totalité d'une face de la cible qui est alors contre le mur. Dans la logique de l'hypothèse précédente, selon laquelle tout actualise un sème de la préposition, les exemples (3.a) et (8.c) conduisent à conclure que contre définit un rapprochement visant le contact partiel ou total de la cible avec le site, tout spécifiant que c'est la totalité qui est concernée.
La « totalité » décrite par tout, si l'on admet qu'elle suppose un « domaine de quantification borné » (Kleiber, 1998 : 90), comporte comme domaine la relation entre une cible A et un site B et comme bornes la cible A et le site B. Cette relation est telle que A est ou proche ou se rapprochant de B, ou B dissocié ou se séparant de A :
IMGIMGIMGIMF
En cas de contact entre A et B, la relation (instituée par le cotexte) est telle que A est partiellement (point, ligne) ou totalement (surface) en contact avec le site.
On notera que tout n'est compatible avec aucune préposition supposant un contact, c'est-à-dire incluant l'idée que la cible touche effectivement le site : on a par exemple Le tableau est tout au-dessus de la cheminée mais non * Le vase est tout sur la cheminée, ou Le tapis va jusqu'au mur mais non * Le tapis va tout jusqu'au mur [4]. La compatibilité de contre avec tout confirme donc que cette préposition ne comporte pas en elle-même le trait « contact » :

[9]
  1. Courbevoie se trouve (tout) à côté / près de Paris
  2. Il y a des banlieues industrielles (tout) à l'entour / autour de la capitale
Comme avec contre, tout combiné à d'autres prépositions est susceptible de marquer soit [10] le rapprochement soit [11] l'éloignement (sans toutefois que les deux possibilités atteignent la même préposition) :

[10]
  1. Nous sommes arrivés les premiers et Paul tout derrière nous
  2. Le champ est tout au-dessous de la route
[11]
  1. Le trésor serait caché tout au-dedans de la grotte
  2. Les valises sont tout au-dessus de l'armoire
Va dans le sens du « bornage » du domaine impliqué par tout (Kleiber, op. cit.) le fait que l'adverbe ne se combine pas avec des locutions prépositives supposant une absence de limite :

[12]
  1. * Il est parti tout à travers champs / tout vers la mer
  2. * La maison se trouve tout en dehors de la ville / tout au-dehors de la ville / tout hors de la ville / tout loin de la ville
  3. * Il y a une station-service tout au-delà du village / tout en-deçà du hameau
Il ne s'associe pas pour autant de manière automatique à des prépositions ou locutions prépositives évoquant une localisation précise :

[13]
  1. * Elle habite tout chez ses parents / tout vis-à-vis de l'église
  2. * Son pavillon se trouve tout parmi les HLM / * tout entre deux immeubles
  3. * La fête se déroule tout face à la mairie (mais ? tout en face de la mairie)
Il apparaît difficile - en première approximation - d'expliquer les possibilités et impossibilités observées par le fait que tout serait dévolu aux états passagers résultant d'événements ou de situations extérieurs (Anscombre, 1994 : 52). Ce que nous en avons observé avec contre rejoint plutôt les conclusions de Nøjgaard (1995 : 174) selon qui tout n'a pas trait au degré « à proprement parler mais [modifie] l'extension du noyau » : il détermine « le degré d'extension, c.-à-d. la validité » de ce qu'il modifie.
 
2. De contre spatial à contre oppositif
 
 
La spécificité de contre par rapport à toutes les autres prépositions spatiales susceptibles d'être modifiées par tout est le passage à un sens abstrait lorsqu'on la dissocie de son régime ; [14] est ainsi ambigu, pouvant s'interpréter de manière spatiale [14.a] ou oppositive [14.b], mais [14.c] ne l'est plus, ne correspondant qu'à l'interprétation [14.b] :

[14]
  • Max était contre le mur de Berlin (Leeman, 1998 : 451)
  1. « Max se tenait appuyé contre l'ouvrage de maçonnerie qui séparait Berlin-Ouest de Berlin-Est »
  2. « Max s'était prononcé contre une séparation politique de la RFA et de la RDA »
  3. Le mur de Berlin, Max était contre
Mais, si [15.a] peut également signifier une position physique ou morale (cf. Moi, je suis au-dessus de ça !), la topicalisation du GN en [15.b] ne retient pas spécialement le sens abstrait, l'interprétation concrète étant au contraire la plus naturelle :

[15]
  1. Max était au-dessus du mur de Berlin
  2. Le mur de Berlin, Max était au-dessus
et la construction elle-même n'est pas possible pour près de, proche de :

[16]
  1. Max était contre Helmut Kohl (= sa personne physique ou ses idées)
  2. Helmut Kohl, Max était contre (= ses idées)
[17]
  1. Max était près / proche de Helmut Kohl
  2. * Helmut Kohl, Max était près / proche
De fait, l'emploi adverbial est également problématique lorsque contre est seulement spatial [5] dans les exemples du corpus [6] :

[1’]
  1. ?? La mairie, sa maison est contre
  2. ?? Le tuyau, une de ses robes pendait contre
  3. * Nana se trouvait auprès de Victor qui se tenait contre
[2’]
  1. ?? Il y avait un mur derrière elle : il la poussa contre
  2. ?? Sa poitrine est oppressée, elle serre son fils contre
[3’]
  1. ?? Un mur se trouvait là : il posa l'échelle contre
  2. ?? Heureusement, il y avait un mur juste à côté : je m'appuyai contre
[8’]
  1. ?? J'examinai le mur : il y avait une éclaboussure de sang contre
  2. ?? Tu vois les rochers là-bas ? Le bateau s'est brisé contre
L. Tuller (1991 : 48-50) propose la condition sémantique suivante pour rendre compte de l'emploi intransitif possible ou impossible d'une préposition spatiale : « [Les prépositions intransitives] indiquent une relation dans l'espace par rapport à un objet statique et non pas mobile [à moins que] le terme sujet de cette relation [soit] lui aussi mobile ». Cette contrainte s'appuie sur l'observation que l'on a [18.a] et non [18.b] mais [18.c] :

[18]
  1. La maison a un jardin devant
  2. * Pierre a mis une serviette devant (= devant lui)
  3. Pierre préfère porter le bébé devant (= devant lui)
mais elle ne s'applique pas à nos exemples puisque, entre autres, [18.a] met en jeu deux entités non mobiles et [18.c] deux entités mobiles et est d'acceptabilité très douteuse. Parallèlement à [18.a, c], on ne pourrait pas construire [19.a, b] :

[19]
  1. * La maison a un garage contre
  2. * Nana porte Victor contre
Du fait que l'impossibilité ou la difficulté d'un emploi absolu ne concerne pas toutes les prépositions spatiales (cf. note 6), on est conduit à admettre une sorte de distribution complémentaire entre les deux emplois de contre, ce qui suppose un traitement homonymique : on a d'un côté le sens spatial avec un Spec tout éventuel associé à contre nécessairement suivi de son régime (l'adverbe est problématique), et d'un autre côté le sens oppositif où tout est interdit mais l'adverbe autorisé [7]. Ce traitement homonymique va évidemment à l'encontre de la description sémantique de contre, qui en fait une unité polysémique (voire monosémique, dans l'optique de P. Cadiot, op. cit.).
 
3. Contre / très contre dans l'emploi oppositif
 
 
De même que tout n'est pas un Spec possible pour tous les emplois de contre au sens spatial, très ne se prête pas à modifier contre oppositif dans l'ensemble des exemples disponibles ; Sacha Guitry aurait pu dire Je suis très contre (les femmes), mais si l'on reprend les exemples de Schepping (1991 : 236), on observe que l'emploi adverbial est possible et que la combinaison avec très ne l'est pas, ainsi :

[20]

Max lutte contre l'injustice → L'injustice, Max lutte contre

* Max lutte très contre (l'injustice)

Le test de la compatibilité de contre oppositif avec très dans les exemples cités par le Grand Larousse de la langue française ou le Trésor de la langue française confirme l'hypothèse que très ne s'associe avec contre qu'après des verbes attributifs :

[21]
  1. Paul (est + semble + paraît + reste + demeure) très contre le projet
  2. J'ai senti Paul très contre ce projet
Il en va de même avec les autres adverbes de degré :

[22]
  1. Je suis (assez + presque + plutôt + de plus en plus…) contre ce projet
  2. * J'ai (voté + plaidé + protesté + combattu) (très + assez + presque + plutôt + de plus en plus…) contre ce projet
On sait que très exclut les verbes (Gaatone, 1981) : il ne peut modifier que les adjectifs ou participes (très gentil, très ému), des GP (très au courant), des adverbes (très vite), voire des noms (très faim) ; autrement dit, il a une relation au statique et au non-temporel. On sait aussi que les verbes dits ETAT (Vendler, 1967) n'impliquent pas, aspectuellement, de déroulement [8]. La compatibilité de très avec les seuls verbes attributifs lorsqu'il modifie contre signifierait donc qu'il présente l'opposition comme une propriété ou comme un état (Kupferman, 1991 : 59), ce qui rejoint une remarque de Cadiot (1991 : 93) selon qui être contre a le même statut que les verbes de sentiment (aimer, admirer, etc.). Là encore, la dynamicité ou le cinétisme de contre invoqués ici ou là ne sont donc pas définitoires de la préposition elle-même mais liés à ce que véhicule le cotexte (en particulier le verbe).
 
Conclusions
 
 
Je suis partie des définitions référentielles de contre, qui essaient de décrire les conditions auxquelles une certaine situation spatiale peut être dépeinte par le biais de cette préposition ; ces études procèdent par « traits » selon la position relative de la cible A et du site B dans A contre B ; le sens oppositif serait une interprétation métaphorique (c'est-à-dire une application à l'abstrait) du schéma conceptuel élaboré à partir de l'expérience concrète. Il a été observé que les différents emplois ainsi identifiés ne peuvent directement être corrélés à la compatibilité de contre avec tout et très :
  1. contre ne peut être modifié par tout qu'au sens spatial, tout décrit l'extension d'un domaine borné, concret ou abstrait : a priori, on ne voit pas pourquoi il exclurait contre au sens oppositif ; très signale le haut degré d'une propriété ou d'un état concernant une entité concrète aussi bien qu'abstraite [9] : on ne s'explique donc pas non plus pourquoi il exclut contre au sens spatial ;
  2. l'adverbe est incident à une relation instituée A contre B, qu'il spécifie : on a avancé l'hypothèse qu'il sélectionne en l'explicitant l'une des virtualités sémantiques de la préposition ; tout et très n'activent pas les mêmes traits de contre et, étant spécialisés l'un dans le domaine spatial, l'autre dans le domaine oppositif, ils impliquent que l'on ne peut décrire comme une application directe le passage du sens dit concret au sens dit abstrait (Dendale et De Mulder, op. cit., aboutissent à la même conclusion) ;
  3. dans son emploi spatial, sa compatibilité avec tout montre que contre définit un domaine borné par A (la cible) et B (le site), mais la relation entre A et B n'est pas spécifiée comme une proximité, encore moins un contact, puisque A tout contre B peut aussi bien signaler le rapprochement de A vers B que l'éloignement de B de A. On ne peut donc caractériser le signifié de contre par un sème tel que « proximité » : les sens « rapprochement » ou « contact » sont en fait des effets seconds, de discours [10]. Intuitivement d'ailleurs, le sens oppositif serait une métaphore plutôt de l'éloignement, de la séparation : lutter contre, plaider contre, voter contre (etc.) c'est agir dans le sens du rejet, se protéger contre le soleil, c'est établir une barrière entre soi et son contact possible. Pour résumer :
    • A tout contre B exprime le rapprochement de A vers B si le cotexte n'implique pas que A est en contact avec B,
    • A tout contre B exprime la séparation de B de A si le cotexte implique que A est en contact avec B,
    • donc A contre B contient virtuellement aussi bien le rapprochement que la séparation et le contact que son absence entre A et B ;
  4. on peut déduire de ce qui précède que l'incompatibilité de contre avec tout dans l'emploi oppositif vient de ce que contre ne définit pas alors un domaine borné, ce que confirme l'interprétation que nous avons faite de sa compatibilité avec très : être contre décrivant un état, par définition non borné, tout est ici, logiquement, inapproprié. Là encore, donc, on ne peut caractériser contre (de manière générale) dans son emploi oppositif comme traduisant un rapport de force (ce qui suppose une dynamicité) : l'effet sémantique d'un « mouvement vers… » qui contrarierait un mouvement inverse ou une résistance (TLF) provient de ce que véhicule le cotexte lorsqu'il comporte un verbe dynamique, et il ne se retrouve plus lorsque la préposition introduit un GP attributif ; A très contre B exprime simplement un état de A en rapport avec B. Si l'on admet que très active un sème de staticité virtuellement contenu dans la définition de contre, alors A contre B au sens oppositif doit être considéré comme potentiellement aussi bien dynamique que statique.
  5. Il resterait à expliquer ce que signifie la possibilité d'adverbialisation, beaucoup plus aisément réalisable dans le sens oppositif (quoiqu'elle ne soit pas totalement exclue dans le sens spatial). L'adverbe cristallise à lui seul (sans besoin d'un support nominal) une certaine signification lexicale : le fait qu'il s'emploie beaucoup plus naturellement au sens oppositif est peut-être l'indice que là gît l'identité fondamentale de contre, ce qui irait évidemment contre les présupposés en vigueur dans le paradigme cognitiviste.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Dendale P. et De Mulder W., 1998, « Contre et sur : du spatial au métaphorique ou inversement ? », Verbum, 20, 4, p. 405-434.
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·  Kupferman L., 1991, « Structure événementielle de l'alternance un / Ø devant les noms humains attributs », Langages, 102, p. 52-75.
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·  Nøjgaard M., 1995, Les adverbes français. Essai de description fonctionnelle (tome III), Copenhague, Munksgaard.
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NOTES
 
[1] Un certain nombre d'informateurs (étudiants entre 20 et 30 ans) admettent très contre au sens spatial : La voiture est garée très contre le trottoir. Je n'en tiendrai pas compte ici.
[2] « Tout renforce la valeur cinétique de contre » (Trésor de la langue française, tome VI, 1978 :72).
[3] Touchent alors le mur le bout des deux montants (sens vertical) ou tout un montant (sens horizontal) pour l'échelle, le clou qui accroche le tableau ou, si ce dernier est posé au sol, l'un de ses côtés, en (8.c).
[4] Cependant, l'adverbe n'est pas automatiquement compatible avec une préposition indiquant la proximité : * Nana est tout auprès de Victor.
[5] La boutade de Sacha Guitry est syntaxiquement acceptable du fait que tout contre y apparaît comme une rectification de contre ; on ne dirait pas naturellement : ?? Les femmes, je suis tout contre. En revanche, on aurait (9') a. Paris, Courbevoie se trouve (tout) à côté. b. En survolant Paris, on voit des banlieues industrielles (tout) à l'entour. c. Les gradins, on a élevé des grillages (tout) autour. d. Son domicile, elle travaille tout près.
[6] On trouve cependant dans le Grand Larousse de la langue française : La porte fermée et l'oreille contre, elle écouta (Barbey d'Aurevilly), et dans le Trésor de la langue française : Son corps nerveux était si tendu, qu'il n'était plus assis sur le banc mais appuyé contre (R. Martin du Gard). Selon A. Zribi-Hertz (1984), toutes les prépositions peuvent être « orphelines » sauf à, chez, de, par, en, vers (notons cependant le marquage de l'égalité des points dans certains jeux : Quinze à !) ; elle donne pour contre spatial l'exemple Le mur, Pierre est appuyé contre. Notre corpus montre que l'emploi « orphelin » n'est en tout cas pas automatiquement possible.
[7] L'emploi « échange » de type Je te donne mes billes contre ton couteau relève d'une troisième catégorie puisque tout est interdit (* Je te donne mes billes tout contre ton couteau) et l'adverbe problématique (?? Il est bien, ton couteau, je te donne mes billes contre).
[8] Sauf devenir (* Paul devient (très) contre ce projet) qui inclut l'idée d'une évolution dans le temps.
[9] Pour d'autres valeurs de très, cf. Authier (1980).
[10] La diversité des orientations possibles de la cible et du site telle qu'inventoriée par C. Vandeloise (1986) ou P. Dendale et W. De Mulder (op. cit.) montre également que ce critère n'entre pas dans la définition la plus générale de contre en langue.
[*] Université Paris-Nord, I.U.T de St.-Denis - Place du 8 mai 1945 - 93206 Saint-Denis cedex 01 - Tél. +00 33 1 49 40 62 75
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« Tout renforce la valeur cinétique de contre » (Tr...
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Touchent alors le mur le bout des deux montants (sens verti...
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Cependant, l'adverbe n'est pas automatiquement compatible a...
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