Travaux de linguistique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8011-3685-9
278 pages

p. 253 à 263
doi: en cours

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III. Notes de lecture

no42-43 2001/1-2

2001 Travaux de linguistique III. Notes de lecture

Notes de lecture

Jean-Michel Gouvard - La versification, Paris, Presses Universitaires de France, 1999, X - 305 p., 2 13 048347 x.
Conçu comme un manuel, le présent ouvrage a pour but de fournir un cadre de référence destiné à tous ceux qui désirent trouver une formation initiale, mais aussi à ceux qui veulent approfondir ou raviver leur connaissances en matière de versification française. Après avoir esquissé un bref parcours des traités de versification et des différentes tendances observées au fil des siècles, l'auteur se propose de centrer le discours sur les évolutions les plus récentes de la discipline, évolutions tributaires des avancées de la linguistique.
Dans la présentation l'auteur fait mention de son désir de privilégier, à la différence de manuels précédents, l'approche « linguistique » des formes et des techniques poétiques. Au cours des années soixante-dix les évolutions en linguistique, amorcées entre autres par le structuralisme et par l'influence du linguiste Jacobson, viennent en effet enrichir les approches traditionnelles et introduisent un changement décisif dans la description des formes poétiques et des techniques de composition. Ceci dit, il ne faut pas oublier que le manuel s'inscrit non seulement dans une perspective synchronique, mais qu'il entend prendre en compte le caractère « dynamique » des formes poétiques et des techniques de versification, à savoir les différentes évolutions que celles-ci ont subies au cours des siècles.
La caractérisation de l'ouvrage comme un manuel de synthèse, destiné à des fins pédagogiques justifie le recours à une subdivision traditionnelle dans les manuels de versification. Il va de soi que ce choix, dicté sans doute par un besoin de clarté, facilite la lecture pour le lecteur débutant. L'auteur opte pour une première subdivision en deux parties: les trois premiers chapitres, consacrés à l'étude du vers, constituent un premier sous-ensemble, les trois derniers chapitres forment un second sous-ensemble, organisé autour des structures plus amples. Le premier chapitre est consacré au décompte des syllabes, le deuxième à l'accent et le troisième aux mètres. Dans les trois derniers chapitres l'auteur étudie la rime, les strophes et les variations métriques.
Le même besoin de clarté se traduit à l'intérieur de chaque chapitre. L'auteur prête beaucoup d'attention aux problèmes qui peuvent faire confusion chez l'étudiant débutant: il fournit une définition suffisamment large de certaines notions ambivalentes telles que le hiatus (p. 41) ou la synérèse et la diérèse (p. 51) avant de procéder à une analyse du fonctionnement de ces phénomènes, ainsi que de leur évolution. Autant dire qu'il ouvre des perspectives historiques qui expliquent l'apparition des éléments constitutifs du vers français et qui montrent dans quelle mesure celui-ci a évolué au fil des siècles.
Les exemples choisis embrassent une période qui va du Moyen Âge - pensons au texte qui a inauguré la naissance du vers français, la Chanson de Roland - aux vers modernes, et ici l'auteur cite Éluard. En ligne générale les exemples, tirés d'auteurs « antologisés » et donc connus d'un public large, aident à comprendre les procédés de versification et leurs changements historiques. Il est cependant regrettable que l'auteur ne consacre qu'un nombre (très) limité de pages aux vers libres modernes et aux facteurs qui ont provoqué une remise en cause du système de versification classique.
L'ouvrage se termine par une bibliographie sélective qui présente un double intérêt: les références données orientent en effet vers des ouvrages qui illustrent les nouvelles voies empruntées par la discipline et vers des ouvrages qui ont un intérêt historique.
En conclusion il importe de souligner que le présent ouvrage reste fidèle aux objectifs énoncés dans la présentation, c'est-à-dire être un manuel de synthèse destiné à un public étudiant. En outre l'ouvrage montre avec clarté comment les avancées de la linguistique ont entraîné un changement en profondeur dans la description des formes poétiques et de leurs évolutions historiques.
Isabelle Melis
Centre d'études italiennes, KUL,
Blijde Inkomstraat 21
3000 Leuven
Anita Berit Hansen - Les voyelles nasales du français parisien moderne. Aspects linguistiques, sociolinguistiques et perceptuels des changements en cours, Copenhagen, Museum Tusculanum Press. University of Copenhagen, 1998, 373 pages, Collection « Études Romanes », vol. 40.
Les phonéticiens l'ont signalé depuis le début du XXe siècle et le répètent de plus en plus souvent : la prononciation des voyelles nasales en français est en pleine mutation. Mais qu'est-ce qui change, dans quel sens, dans quelle mesure, et pourquoi ? Le [Œ¸¸¸], a-t-il vraiment disparu du français parisien, en faveur du [] ? Qu'en est-il des autres voyelles nasales : est-ce que le [ã] se rapproche du [ç], poussant celui-ci dans le sens d'un [õ], dans un changement en chaîne ? Et quelle est la dimension sociolinguistique des changements en cours ?
Dans cet ouvrage, qui est le remaniement de sa thèse de doctorat à l'université de Copenhague, Anita Berit Hansen présente non seulement un état de la question très fouillé des recherches sur les voyelles nasales effectuées depuis le début du XXe siècle (p. 89-142), mais surtout elle s'efforce de faire la lumière sur la question en formulant un ensemble d'hypothèses précises pour lesquelles elle fournit des réponses quantitatives à partir d'expériences faites sur la prononciation de locuteurs parisiens. Regardons la procèdure suivie.
Dans un premier temps on réunit les données d'observation (p. 147-162) : des enregistrements de français parlé où, pour chaque voyelle nasale potentielle (c'est-à-dire pour chaque phonème vocalique nasal) dans le corpus, on indique la prononciation réelle du locuteur. Les 42 locuteurs, qui ont habité à Paris pendant plus de la moitié de leur vie et y vivent toujours au moment de l'enregistrement, sont sélectionnés en fonction de l'âge, du niveau social (niveau de formation) et du sexe, afin d'évaluer l'importance de facteurs sociolinguistiques (p. 147-151). Les enregistrements réalisés par l'auteur entre 1989 et 1993 (26 locuteurs) sont comparés à ceux faits par Caroline Péretz-Juillard en 1972-1974 (16 locuteurs), en vue de suivre l'évolution de la prononciation dans le temps (les informateurs des deux corpus sont nés entre 1907 et 1977). Quand A est prononcé comme B, alors que B existe déjà, il faut un critère pour déterminer la prononciation de référence, c'est-à-dire ce qui (selon la norme, ou selon un état antérieur de la prononciation) devrait être prononcé A, et ce qui devrait être prononcé B. Hansen prend comme critère l'orthographe (règles orthoépiques, p. 67-71) : c'est l'orthographe qui indique si tel ou tel mot comporte un phonème /ã/, un phonème /ç/, etc. La réalisation de ce phonème par le locuteur est notée par les symboles conventionnels [Œ, , ã, ç], par le [õ], ou par deux symboles combinés (par exemple [Œ-]) en cas de prononciation intermédiaire.
La transcription des corpus a été réalisée par A.B. Hansen. Toutes les conclusions portent donc sur le jugement auditif d'une seule personne, ce qui constitue une objection évidente et d'ailleurs courante. Afin d'écarter ce problème, l'auteur se livre à une expérience préalable (p. 166-174) dans laquelle des stimuli (parole lue de 4 locuteurs) sont soumis au jugement de cinq phonéticiens expérimentés. Ceux-ci identifient la voyelle nasale prononcée en faisant un choix parmi huit variantes possibles désignées par un ou plusieurs signes phonétiques. Le résultat est déroutant : même si le nombre de variantes prévues est très élevé (8 variantes pour 4 phonèmes), les divergences dans le jugement des phonéticiens sont extraordinaires. Les juges individuels semblent avoir une préférence pour tel ou tel sous-ensemble de variantes. Peut-être l'accord entre les juges aurait été meilleur si les réponses possibles avaient été représentées par des sons acoustiques (de référence) plutôt que par des signes phonétiques, mais cette expérience n'a pas été envisagée par Hansen. Par ailleurs l'analyse acoustique des voyelles nasales (identification des valeurs formantiques à partir de l'analyse spectrale) est particulièrement délicate (en raison de l'anti-résonance due à la cavité nasale) ; dans l'état actuel des connaissances, il n'y a pas vraiment de solution de rechange pour l'analyse auditive. Il faut cependant constater que la manifestation acoustique n'occupe qu'une place marginale dans l'étude de Hansen (p. 73-74).
Aux données ainsi réunies l'auteur applique plusieurs types d'analyse.
1. Le premier type, appelé analyse « systémique » par l'auteur (p. 188-210), concerne le système phonologique des voyelles nasales, leur nombre et leur nature (le timbre, les caractéristiques articulatoires) chez chaque locuteur individuel. Est-ce que tel locuteur possède quatre voyelles nasales ou seulement trois, et quel est le timbre précis des variantes qu'il emploie ? La majorité des locuteurs ont gardé quatre voyelles nasales, même si la nature (le timbre) des 4 éléments dans le système individuel varie considérablement. Ces données sont également envisagées sous un angle diachronique: la comparaison des locuteurs enregistrés vers 1974 à ceux enregistrés vers 1993 montre qu'il ne semble pas y avoir d'évolution au niveau du nombre de systèmes individuels et de la multiplicité de leurs configurations (p. 204). Les données semblent contredire l'idée d'une confusion de // et /Œ/ en \, confusion qui aurait entraîné une diminution de la proportion de systèmes à 4 éléments. La réalisation actuelle du phonème /Œ/ correspond à un timbre entre [Œ] et [] (arrondissement partiel). Cependant, le degré de chevauchement entre // et /Œ/ est aujourd'hui moins extrême qu'en 1974 (p. 210), époque à laquelle la prononciation de /Œ/ comme [] semble avoir fonctionné comme caractéristique d'un groupe social particulier.
2. L'analyse variationniste cherche à expliquer l'emploi des variantes à partir de facteurs externes (non linguistiques), comme le temps (évolution diachronique, p. 211-228), l'âge du locuteur, son appartenance socio-culturelle (analyse sociolinguistique, p. 230-250). Les occurrences de chaque variante sont classées en fonction des facteurs mentionnés, et les résultats visualisés dans des graphiques et des tableaux. En 1993, la variante [Œ-] du phonème /Œ/ est très fréquente dans le groupe socio-cuturel favorisé et acceptée également par les jeunes de formation technique, au détriment de la variante []. La réalisation de /ã/ comme [ã-ç], plus fermée et arrondie, est très courante (45 %) en 1993, quel que soit le niveau social, bien qu'elle semble venir de couches sociales défavorisées.
3. Sous la rubrique « analyse linguistique » (p. 250-278), l'auteur examine le rôle de la position (de la syllabe comportant la voyelle nasale) dans le groupe rythmique et dans le mot. En syllabe finale de groupe rythmique, la syllabe porte l'accent final ; il s'agit donc d'un facteur prosodique. L'évolution des voyelles nasales est plus avancée sous l'accent final. Dans un mot monosyllabique le rendement fonctionnel de la voyelle nasale est potentiellement plus élevé que dans un mot plurisyllabique, ce qui pourrait freiner l'évolution dans cette position. En effet, la proportion des variantes récentes des voyelles nasales est moins élevée dans les monosyllabes.
4. Enfin, l'étude présente des tests de perception, visant à mesurer la confusion entre les voyelles nasales chez les auditeurs (p. 285-311) ; ces tests effectués chez 18 auditeurs portent sur la prononciation de 4 locuteurs. Plusieurs types de stimuli sont utilisés: mots segmentés, mots isolés, mots insérés dans des phrases, ou encore des paires de mots que les auditeurs avaient à discriminer. Pour chaque type de stimulus, on mesure l'erreur d'identification. Les résultats obtenus confirment les résultats des analyses précédentes : la différenciation de /Œ/ ~ // pose le plus de problèmes et celle de // ~ /ã/ le moins. Le taux d'erreurs est inférieur pour les phrases complètes parce que l'identification de la voyelle y est en partie basée sur le contexte.
L'auteur arrive aux conclusions suivantes: les différentes analyses des données indiquent que les évolutions signalées dans les études de phonétique française (principalement la confusion de /Œ/ ~ //, le glissement de /ã/ vers [ç]) sont beaucoup moins poussées que ne le font croire les phonéticiens. Les résultats ne montrent que des tendances. En 1993 la perte de l'opposition /Œ/ ~ // n'est attestée que chez 22 % des locuteurs. Le glissement de /Œ/ vers [] semble avoir été freiné après 1974 et en grande partie remplacé par une prononciation intermédiaire [Œ-]. Le glissement de /ã/ vers [ç], phénomène observé surtout chez les jeunes, a avancé de 56 % en 1974 à 69 % en 1993.
Dans le livre de Hansen, l'étude appliquée (corpus, analyses) est précédée de plusieurs chapitres préliminaires. On y trouve par exemple un rappel des notions fondamentales de phonologie structuraliste (p. 19-35) justifié apparemment par le besoin de discuter la notion de « rendement fonctionnel ». Le chapitre 2 donne une introduction à la sociolinguistique variationniste (p. 37- 53). Même la phonétique historique fait une courte apparition au chapitre 6 (p. 79-87), où sont examinées les voyelles nasales en ancien français. A la place de ces préliminaires parfois redondants et des nombreuses redites dans la partie expérimentale, le lecteur aurait préféré un peu plus de concision.
La monographie de A.B. Hansen, sans doute l'étude la plus détaillée dans son genre, sera désormais la référence obligatoire pour celui qui s'intéresse à la prononciation des voyelles nasales en français contemporain.
Piet Mertens
K.U. Leuven, Departement Linguïstiek
Blijde Inkomstraat 21
3000 Leuven
Claude Vincenot - Précis de grammaire logique, Paris, H. Champion (Bibliothèque de grammaire et de linguistique 4), 1998, 1224 p. 2-85203-684-3.
La langue est un système d'oppositions ; cet axiome, qui cristallise l'approche structuraliste des faits linguistiques, est à la base de l'ouvrage de Claude Vincenot. L'auteur se propose en effet de saisir l'ensemble des phénomènes grammaticaux à partir du jeu des oppositions bipolaire et concurrentielle impliquant au moins deux traits. La première oppose deux termes aux « pôles incompatibles dans le même temps sous le même rapport » (p. 26) ; la seconde concerne deux termes « compatibles dans le même temps sous le même rapport » (p. 13). Pour chaque type l'auteur présente divers modes de représentation et fournit une interprétation des combinaisons cumulative et vide.
Muni de ces instruments analytiques, l'auteur se propose de fournir une analyse systématique des systèmes oppositifs grammaticaux et lexicaux, entreprise ambitieuse qui résulte en un fort volume de plus de mille pages, structuré en cinq parties. La première (7-194) explicite les principes opératoires et illustre leur efficacité en phonologie, en morpho-syntaxe et en sémantique syntaxique. La deuxième (195-470) concerne la syntagmatique ; l'auteur part de la nécessaire distinction entre la dimension linéaire des successions et la dimension hiérarchique des relations de dépendance entre subordonnant et subordonné. Les relations paradigmatiques au sein du lexique sont présentées dans la troisième partie (471-682) ; l'analyse porte tant sur la structure interne des mots construits, en particulier sur la préfixation, que sur les rapports entre termes ; homonymie, polysémie, synonymie et antonymie sont reconsidérées à la lumière des différents jeux d'oppositions. La quatrième partie, intitulée l'analyse logico-grammaticale (683-992), présente une vue d'ensemble de la sémantique grammaticale des termes dépendants - nominaux et adjectivaux d'une part et adverbiaux d'autre part -, alors que le verbe et ses relations actantielles sont examinés dans la cinquième et dernière partie (993-1158). Le modèle syntaxique proposé est verbo-central au niveau des relations hiérarchiques, mais non au niveau des relations linéaires, ce qui explique que le verbe régit le sujet d'un certain point de vue, mais subit par ailleurs les contraintes d'accord en personne. Cette partie est consacrée à trois thèmes : la description de la valence verbale, les relations entre verbes constructeurs et les relations entre constructions d'un même verbe, en particulier la voix.
L'ampleur de la matière traitée et l'insistance sur les modes d'interprétation des oppositions font que, malgré sa longueur, l'ouvrage est un précis aux analyses assez fréquemment schématiques. Celles-ci suscitent l'intérêt du lecteur, parce qu'elles font apparaître des rapprochements peu communs ; on citera par exemple le suggestif parallélisme entre les emplois du pronom il et ceux du subordonnant que ou l'interprétation des marqueurs d'actance à, de et ø comme expression d'une perspective rétrospective, prospective ou aspective. Leur traitement devrait toutefois être bien plus détaillé pour que la fécondité de la perspective adoptée apparaisse de manière convaincante. La titre du livre suggère une synthèse, appuyée sur un corps d'analyses vérifiables, mais le texte soulève plutôt des questions et ouvre des voies à la réflexion. Il est à souhaiter que l'auteur offre, au moins pour certains thèmes, un traitement plus complet ou que la consultation du livre incite le lecteur à explorer lui-même la piste proposée.
Ludo Melis
Departement linguïstiek, K.U.Leuven
Blijde Inkomststraat 21
B-3000 Leuven
Le nom et le groupe nominal : quelques études récentes
Les notes de lecture parues dans le numéro 41 présentaient aux pages 124 à 127 un ensemble de travaux relatifs au groupe nominal. Aux travaux signalés il convient d'ajouter les cinq livres ou recueils suivants, qui attestent clairement l'importance de ce champ en linguistique française :
Flaux, N. et Van de Velde, D. Les noms en français : essai de classement. Gap & Paris, Ophrys (L'essentiel français), 2000, 127 p., 2-7080-0958-3
De Mulder W. et Flaux, N. Les noms propres : nature et détermination. Villeneuve d'Ascq, Presses Universitaires du Septentrion (Lexique 15), 2000, 151 p., 2-907170-08-2
Bosveld L., Van Peteghem M. et Van de Velde D. De l'indétermination à la qualification, les indéfinis. Arras, Artois Presses Université (Etudes littéraires et linguistiques), 2000, 276 p., 2-910663-51-5
Doetjes, J. Quantifiers and Selection, On the Distribution of Quantifying Expressions in French, Dutch and English. The Hague, Holland Academic Graphics (HIL Dissertations 32), 1997, 307 p., 90-5569-034-1.
Rouget, C. Distribution et sémantique des constructions Nom de Nom. Paris, Champion (Les français parlés : textes et études 4), 2000, 256 p., 2-7453-0394-5.
Dans leur brève synthèse consacrée aux noms communs, Nelly Flaux et Danièle Van de Velde mettent au centre des préoccupations le problème classique de la classification des noms. A leurs yeux, le lexique nominal est biparti : aux noms dénotant des entités du premier ordre, localisables, s'opposent les noms dénotant des entités autres - états, procès, qualités - et généralement dérivés de verbes ou d'adjectifs. Cette organisation de base est à la fois indéniable, mais non rigide ; d'une part, il existe des noms d'un troisième type, liés aux instruments de la détermination : les noms de quantité et, d'autre part, les glissements entre catégories, ainsi que la fluidité des sous-catégories, fournit un tableau plus complexe. Pour résoudre le problème de classement, les deux auteurs proposent une approche corrélant étroitement sens et forme : le classement des noms doit se faire à l'aide d'outils descriptifs de type sémantique, mais leur reconnaissance se fait à partir de propriétés syntaxiques. Ainsi, elles délimitent le groupe des noms abstraits indénombrables à partir des compatibilités avec les indéfinis du/de la et un(e). Une frontière méthodologique nette et justifiée peut dès lors être tracée entre une approche proprement linguistique du problème des classes de noms et d'autres approches, référentielle ou cognitive.
Après avoir présenté dans l'introduction le champ à traiter et les principes adoptés, les auteurs examinent dans le premier chapitre d'une part les noms de quantité et de qualité proches de la détermination, et d'autre part les propriétés de base des vrais noms. Les chapitres suivants traitent des noms concrets dénombrables (II : noms d'objets naturels ou fabriqués et collectifs) et indénombrables (III : noms de matières et d'idéalités tels poésie ou théâtre), qui sont les noms prototypiques. Les noms par extension sont traités dans les deux chapitres suivants : les noms abstraits intensifs (noms de qualités, de sentiments et d'états) et les noms abstraits extensifs (noms d'activités et d'actions).
Cette synthèse très dense dans laquelle toutes les décisions sont bien argumentées sera un point de départ incontournable pour tout travail sur la classification des noms tant en syntaxe qu'en sémantique.
Le numéro de Lexique consacré au nom propre comporte deux ensembles d'études. Les premières sont relatives à la nature du nom propre comme nom référant à un individu. En ouverture, S. Ben Mansour traduit et commente un passage d'un grammairien arabe du XIIe siècle sur la définition du nom propre ; cette présentation permet d'apprécier la densité de l'analyse et la position originale dans la tradition. La section comporte en plus deux articles consacrés au problème du référent individuel : W. De Mulder (Nom propre et essence psychologique. Vers une analyse cognitive des noms propres ? 47-62) propose de dépasser l'opposition entre nominalisme et réalisme en traitant le nom propre comme porteur d'un concept individuel qui synthétise en une essence les qualités diverses réunies dans cet individu particulier. M. Noailly (« Ce même Bajazet » : nom propre et principe d'identité. 21-34) invoque la conscience de soi comme principe fondateur de l'identité d'un individu pourtant à chaque fois différent de soi. Ainsi s'établit un lien avec les pronoms personnels. Ce rapport est creusé dans la contribution de D. Van de Velde (Existe-t-il des noms propres de temps ? 35-45) ; l'auteur montre que les divers types de noms propres, noms de personne, de lieu et de temps, sont liés à la triade fondamentale je, ici, maintenant.
Le second ensemble de travaux se propose d'étudier les rapports entre la classe des noms propres et celle des noms communs et ce par le biais de leur fonctionnement dans le groupe nominal. Ainsi se dégagent, d'une part, des différences nettes entre les deux groupes tant pour les combinaisons avec le trait pluriel (M.-N. Gary-Prieur, Les noms propres et le pluriel. 63-76) que pour le complexe autre + nom (C. Schnedecker, Le nom propre modifié par autre ou Comment « une Micheline peut en cacher une autre ? ». 77-92) et, d'autre part, des passages, mis en évidence dans les deux dernières études dues à N. Flaux (Le nom propre et le partitif. 93-116 ; Nouvelles remarques sur l'antonomase. 117-144).
Sous le titre De l'indétermination à la qualification sont réunies trois études consacrées aux groupes nominaux indéfinis, circonscrits par leur compatibilité avec les contextes existentiels. La première étude porte essentiellement sur la place de du et des dans l'ensemble des indéfinis (L. Bosveld - de Smet, Les syntagmes nominaux en des et du : un couple curieux parmi les indéfinis 17-116) ; l'auteur adopte une perspective sémantico-logique, mais accorde également une large place aux considérations sémantiques et syntaxiques. Les deux autres travaux sont complémentaires en ce qu'ils couvrent l'ensemble des déterminants indéfinis, au sens retenu plus haut, de morphologie adjective ; Marleen van Peteghem traite en effet des qualitatifs tel, même et autre (Les indéfinis corrélatifs autre, même et tel 117-202) et Danièle Van de Velde quel et les autres adjectifs indéfinis sauf tout et chaque, qui ne passent pas le test définitoire (Les indéfinis comme adjectifs 203-272). Les deux travaux proposent une description sémantique des items lexicaux et s'ouvrent sur la question de la catégorie : ces lexèmes sont-ils des déterminants ou des adjectifs ? Les réponses apportées divergent : pour M. Van Peteghem il s'agit de déterminants, alors que D. Van de Velde met en évidence les propriétés prédicatives et donc adjectives des termes qu'elle étudie. On observera le caractère paradoxal des conclusions, vu que les adjectifs étudiés par D. Van de Velde sont plus couramment traités comme des déterminants, alors que la tradition grammaticale est plus réservée quant aux qualitatifs. L'ensemble formé par les trois études constitue, pour ce pan important de la grammaire du nom et du groupe nominal, la description la plus précise dont on dispose à l'heure actuelle en linguistique française et il suscite en plus des questions intéressantes sur les rapports entre détermination au sens restreint et caractérisation adjective.
La thèse de doctorat de Jenny Doetjes est consacrée à la quantification en anglais, en français et en néerlandais ; l'auteur envisage non seulement la quantification nominale, mais également celle des verbes et des adjectifs, élargissant la perspective aux marques de degré. Elle distingue entre les expressions quantifiantes qui sélectionnent une classe syntaxique et qui révèlent dès lors la présence de propriétés structurales propres à cette classe, le nom ou le verbe, et les expressions quantifiantes a-sélectives qui peuvent s'adjoindre à différents types d'expressions ; celles-ci sont sensibles à la présence d'un trait 'quantifiable' ou 'gradable' au niveau des unités lexicales, mais non de propriétés des classes. L'analyse très détaillée met en évidence des différences et des parallélismes entre les quantifieurs d'une part et entre les trois langues considérées d'autre part.
La monographie que C. Rouget consacre aux structures du type N de N, où N doit être compris tant comme un nom nu que comme un groupe nominal, reprend à la base un champ déjà fréquemment exploré. L'auteur se propose en effet de dégager, à l'aide d'une étude distributionnelle systématique appliquée à un vaste ensemble d'exemples oraux attestés, une typologie de constructions corrélées à des interprétations. La méthodologie adoptée est celle de l'approche pronominale et l'auteur présente et justifie dans son premier chapitre la grille d'analyse appropriée. Son application aux matériaux permet de dégager huit classes de constructions, quatre marginales et quatre centrales. Dans le premier groupe figurent les structures dans lesquelles N1 fait partie d'une locution verbale (avoir la direction d'un service important), les structures à N1 approximatif (une espèce de chaise) ou à N1 quantitatif (une foule de détails) et, enfin, les noms composés. Ces diverses classes peuvent être qualifiées de marginales dans la mesure où le rapport articulant N1 et N2 est non canonique, soit que N1 ne soit pas autonome (classes 1 à 3), soit que la solidarité des composantes empêche la décomposition syntaxique (classe 4). Les classes de base s'y opposent par le fait que N1 est la tête du syntagme nominal régissant de N2. L'auteur prévoit quatre classes. Les trois premières peuvent être définies en fonction du rapport entre N1 et N2 : N2 qualifie ou identifie N1 (l'anniversaire de sa mère), N2 est un argument de N1 (le départ de Julie ; la restauration du moulin) ou N2 est inclus dans N1 qui en est un hypéronyme (le problème des déchets). La quatrième classe est particulière dans la mesure où elle permet une double analyse : N1 peut être conçu comme la tête du groupe nominal ou comme une expression quantifiante (un petit groupe de manifestants) ; seule la première interprétation impliquant une relation de partie à tout est à envisager ici.
La classification est appuyée par l'analyse de nombreux exemples disposés en tables très éclairantes et fournit une base solide aux analyses de cette construction fondamentale.
Ludo Melis
Departement linguïstiek K.U. Leuven
Blijde Inkomststraat 21
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