2001
Travaux de linguistique
III. Notes de lecture
Notes de lecture
Jean-Michel Gouvard -
La versification, Paris, Presses
Universitaires de France, 1999, X - 305 p., 2 13 048347 x.
Conçu comme un manuel, le présent ouvrage a pour but de fournir
un cadre de référence destiné à tous ceux qui désirent trouver une formation
initiale, mais aussi à ceux qui veulent approfondir ou raviver leur
connaissances en matière de versification française. Après avoir esquissé un
bref parcours des traités de versification et des différentes tendances
observées au fil des siècles, l'auteur se propose de centrer le discours sur
les évolutions les plus récentes de la discipline, évolutions tributaires des
avancées de la linguistique.
Dans la présentation l'auteur fait mention de son désir de
privilégier, à la différence de manuels précédents, l'approche « linguistique »
des formes et des techniques poétiques. Au cours des années soixante-dix les
évolutions en linguistique, amorcées entre autres par le structuralisme et par
l'influence du linguiste Jacobson, viennent en effet enrichir les approches
traditionnelles et introduisent un changement décisif dans la description des
formes poétiques et des techniques de composition. Ceci dit, il ne faut pas
oublier que le manuel s'inscrit non seulement dans une perspective
synchronique, mais qu'il entend prendre en compte le caractère « dynamique »
des formes poétiques et des techniques de versification, à savoir les
différentes évolutions que celles-ci ont subies au cours des siècles.
La caractérisation de l'ouvrage comme un manuel de synthèse,
destiné à des fins pédagogiques justifie le recours à une subdivision
traditionnelle dans les manuels de versification. Il va de soi que ce choix,
dicté sans doute par un besoin de clarté, facilite la lecture pour le lecteur
débutant. L'auteur opte pour une première subdivision en deux parties: les
trois premiers chapitres, consacrés à l'étude du vers, constituent un premier
sous-ensemble, les trois derniers chapitres forment un second sous-ensemble,
organisé autour des structures plus amples. Le premier chapitre est consacré au
décompte des syllabes, le deuxième à l'accent et le troisième aux mètres. Dans
les trois derniers chapitres l'auteur étudie la rime, les strophes et les
variations métriques.
Le même besoin de clarté se traduit à l'intérieur de chaque
chapitre. L'auteur prête beaucoup d'attention aux problèmes qui peuvent faire
confusion chez l'étudiant débutant: il fournit une définition suffisamment
large de certaines notions ambivalentes telles que le hiatus (p. 41) ou la
synérèse et la diérèse (p. 51) avant de procéder à une analyse du
fonctionnement de ces phénomènes, ainsi que de leur évolution. Autant dire
qu'il ouvre des perspectives historiques qui expliquent l'apparition des
éléments constitutifs du vers français et qui montrent dans quelle mesure
celui-ci a évolué au fil des siècles.
Les exemples choisis embrassent une période qui va du Moyen Âge
- pensons au texte qui a inauguré la naissance du vers français, la Chanson de
Roland - aux vers modernes, et ici l'auteur cite Éluard. En ligne générale les
exemples, tirés d'auteurs « antologisés » et donc connus d'un public large,
aident à comprendre les procédés de versification et leurs changements
historiques. Il est cependant regrettable que l'auteur ne consacre qu'un nombre
(très) limité de pages aux vers libres modernes et aux facteurs qui ont
provoqué une remise en cause du système de versification classique.
L'ouvrage se termine par une bibliographie sélective qui
présente un double intérêt: les références données orientent en effet vers des
ouvrages qui illustrent les nouvelles voies empruntées par la discipline et
vers des ouvrages qui ont un intérêt historique.
En conclusion il importe de souligner que le présent ouvrage
reste fidèle aux objectifs énoncés dans la présentation, c'est-à-dire être un
manuel de synthèse destiné à un public étudiant. En outre l'ouvrage montre avec
clarté comment les avancées de la linguistique ont entraîné un changement en
profondeur dans la description des formes poétiques et de leurs évolutions
historiques.
Isabelle Melis
Centre d'études italiennes, KUL,
Blijde Inkomstraat 21
3000 Leuven
Anita Berit Hansen -
Les voyelles nasales du français parisien
moderne. Aspects linguistiques, sociolinguistiques et perceptuels des
changements en cours, Copenhagen, Museum Tusculanum Press.
University of Copenhagen, 1998, 373 pages, Collection « Études Romanes », vol.
40.
Les phonéticiens l'ont signalé depuis le début du XXe siècle et le répètent de plus en plus
souvent : la prononciation des voyelles nasales en français est en pleine
mutation. Mais qu'est-ce qui change, dans quel sens, dans quelle mesure, et
pourquoi ? Le [Œ¸¸¸], a-t-il vraiment disparu du français parisien, en faveur
du [] ? Qu'en est-il des autres voyelles
nasales : est-ce que le [ã] se rapproche du [ç], poussant celui-ci dans le sens
d'un [õ], dans un changement en chaîne ? Et quelle est la dimension
sociolinguistique des changements en cours ?
Dans cet ouvrage, qui est le remaniement de sa thèse de doctorat
à l'université de Copenhague, Anita Berit Hansen présente non seulement un état
de la question très fouillé des recherches sur les voyelles nasales effectuées
depuis le début du XXe siècle
(p. 89-142), mais surtout elle s'efforce de faire la lumière sur la question en
formulant un ensemble d'hypothèses précises pour lesquelles elle fournit des
réponses quantitatives à partir d'expériences faites sur la prononciation de
locuteurs parisiens. Regardons la procèdure suivie.
Dans un premier temps on réunit les données d'observation (p.
147-162) : des enregistrements de français parlé où, pour chaque voyelle nasale
potentielle (c'est-à-dire pour chaque phonème vocalique nasal) dans le corpus,
on indique la prononciation réelle du locuteur. Les 42 locuteurs, qui ont
habité à Paris pendant plus de la moitié de leur vie et y vivent toujours au
moment de l'enregistrement, sont sélectionnés en fonction de l'âge, du niveau
social (niveau de formation) et du sexe, afin d'évaluer l'importance de
facteurs sociolinguistiques (p. 147-151). Les enregistrements réalisés par
l'auteur entre 1989 et 1993 (26 locuteurs) sont comparés à ceux faits par
Caroline Péretz-Juillard en 1972-1974 (16 locuteurs), en vue de suivre
l'évolution de la prononciation dans le temps (les informateurs des deux corpus
sont nés entre 1907 et 1977). Quand A est prononcé comme B, alors que B existe
déjà, il faut un critère pour déterminer la prononciation de référence,
c'est-à-dire ce qui (selon la norme, ou selon un état antérieur de la
prononciation) devrait être prononcé
A, et ce qui devrait être prononcé B. Hansen prend comme critère l'orthographe
(règles orthoépiques, p. 67-71) : c'est l'orthographe qui indique si tel ou tel
mot comporte un phonème /ã/, un phonème /ç/, etc. La réalisation de ce phonème
par le locuteur est notée par les symboles conventionnels [Œ, ,
ã, ç], par le [õ], ou par deux symboles combinés (par exemple [Œ-])
en cas de prononciation intermédiaire.
La transcription des corpus a été réalisée par A.B. Hansen.
Toutes les conclusions portent donc sur le jugement auditif d'une seule
personne, ce qui constitue une objection évidente et d'ailleurs courante. Afin
d'écarter ce problème, l'auteur se livre à une expérience préalable (p.
166-174) dans laquelle des stimuli (parole lue de 4 locuteurs) sont soumis au
jugement de cinq phonéticiens expérimentés. Ceux-ci identifient la voyelle
nasale prononcée en faisant un choix parmi huit variantes possibles désignées
par un ou plusieurs signes phonétiques. Le résultat est déroutant : même si le
nombre de variantes prévues est très élevé (8 variantes pour 4 phonèmes), les
divergences dans le jugement des phonéticiens sont extraordinaires. Les juges
individuels semblent avoir une préférence pour tel ou tel sous-ensemble de
variantes. Peut-être l'accord entre les juges aurait été meilleur si les
réponses possibles avaient été représentées par des sons acoustiques (de
référence) plutôt que par des signes phonétiques, mais cette expérience n'a pas
été envisagée par Hansen. Par ailleurs l'analyse acoustique des voyelles
nasales (identification des valeurs formantiques à partir de l'analyse
spectrale) est particulièrement délicate (en raison de l'anti-résonance due à
la cavité nasale) ; dans l'état actuel des connaissances, il n'y a pas vraiment
de solution de rechange pour l'analyse auditive. Il faut cependant constater
que la manifestation acoustique n'occupe qu'une place marginale dans l'étude de
Hansen (p. 73-74).
Aux données ainsi réunies l'auteur applique plusieurs types
d'analyse.
1. Le premier type, appelé analyse « systémique » par l'auteur
(p. 188-210), concerne le système
phonologique des voyelles nasales, leur nombre et leur nature (le timbre, les
caractéristiques articulatoires) chez chaque
locuteur individuel. Est-ce que tel locuteur possède quatre voyelles
nasales ou seulement trois, et quel est le timbre précis des variantes qu'il
emploie ? La majorité des locuteurs ont gardé quatre voyelles nasales, même si
la nature (le timbre) des 4 éléments dans le système individuel varie
considérablement. Ces données sont également envisagées sous un angle
diachronique: la comparaison des locuteurs enregistrés vers 1974 à ceux
enregistrés vers 1993 montre qu'il ne semble pas y avoir d'évolution au niveau
du nombre de systèmes individuels et de la multiplicité de leurs configurations
(p. 204). Les données semblent contredire l'idée d'une confusion de // et /Œ/
en \, confusion qui aurait entraîné une diminution de la proportion de
systèmes à 4 éléments. La réalisation actuelle du phonème /Œ/ correspond à un
timbre entre [Œ] et [] (arrondissement
partiel). Cependant, le degré de chevauchement entre //
et /Œ/ est aujourd'hui moins extrême qu'en 1974 (p. 210), époque à laquelle la
prononciation de /Œ/ comme [] semble avoir
fonctionné comme caractéristique d'un groupe social particulier.
2. L'analyse variationniste cherche à expliquer l'emploi des
variantes à partir de facteurs externes (non linguistiques), comme le temps
(évolution diachronique, p. 211-228), l'âge du locuteur, son appartenance
socio-culturelle (analyse sociolinguistique, p. 230-250). Les occurrences de
chaque variante sont classées en fonction des facteurs mentionnés, et les
résultats visualisés dans des graphiques et des tableaux. En 1993, la variante
[Œ-] du phonème /Œ/ est très fréquente dans
le groupe socio-cuturel favorisé et acceptée également par les jeunes de
formation technique, au détriment de la variante [].
La réalisation de /ã/ comme [ã-ç], plus fermée et arrondie, est très courante
(45 %) en 1993, quel que soit le niveau social, bien qu'elle semble venir de
couches sociales défavorisées.
3. Sous la rubrique « analyse linguistique » (p. 250-278),
l'auteur examine le rôle de la
position (de la syllabe comportant la voyelle nasale)
dans le groupe rythmique et dans le
mot. En syllabe finale de groupe rythmique, la syllabe porte
l'accent final ; il s'agit donc d'un facteur prosodique. L'évolution des
voyelles nasales est plus avancée sous l'accent final. Dans un mot
monosyllabique le rendement fonctionnel de la voyelle nasale est
potentiellement plus élevé que dans un mot plurisyllabique, ce qui pourrait
freiner l'évolution dans cette position. En effet, la proportion des variantes
récentes des voyelles nasales est moins élevée dans les monosyllabes.
4. Enfin, l'étude présente des tests de perception, visant à
mesurer la confusion entre les
voyelles nasales chez les auditeurs
(p. 285-311) ; ces tests effectués chez 18 auditeurs portent sur la
prononciation de 4 locuteurs. Plusieurs types de stimuli sont utilisés: mots
segmentés, mots isolés, mots insérés dans des phrases, ou encore des paires de
mots que les auditeurs avaient à discriminer. Pour chaque type de stimulus, on
mesure l'erreur d'identification. Les résultats obtenus confirment les
résultats des analyses précédentes : la différenciation de /Œ/ ~ //
pose le plus de problèmes et celle de // ~
/ã/ le moins. Le taux d'erreurs est inférieur pour les phrases complètes parce
que l'identification de la voyelle y est en partie basée sur le
contexte.
L'auteur arrive aux conclusions suivantes: les différentes
analyses des données indiquent que les évolutions signalées dans les études de
phonétique française (principalement la confusion de /Œ/ ~ //,
le glissement de /ã/ vers [ç]) sont beaucoup moins poussées que ne le font
croire les phonéticiens. Les résultats ne montrent que des tendances. En 1993
la perte de l'opposition /Œ/ ~ // n'est
attestée que chez 22 % des locuteurs. Le glissement de /Œ/ vers []
semble avoir été freiné après 1974 et en grande partie remplacé par une
prononciation intermédiaire [Œ-]. Le
glissement de /ã/ vers [ç], phénomène observé surtout chez les jeunes, a avancé
de 56 % en 1974 à 69 % en 1993.
Dans le livre de Hansen, l'étude appliquée (corpus, analyses)
est précédée de plusieurs chapitres préliminaires. On y trouve par exemple un
rappel des notions fondamentales de phonologie structuraliste (p. 19-35)
justifié apparemment par le besoin de discuter la notion de « rendement
fonctionnel ». Le chapitre 2 donne une introduction à la sociolinguistique
variationniste (p. 37- 53). Même la phonétique historique fait une courte
apparition au chapitre 6 (p. 79-87), où sont examinées les voyelles nasales en
ancien français. A la place de ces préliminaires parfois redondants et des
nombreuses redites dans la partie expérimentale, le lecteur aurait préféré un
peu plus de concision.
La monographie de A.B. Hansen, sans doute l'étude la plus
détaillée dans son genre, sera désormais la référence obligatoire pour celui
qui s'intéresse à la prononciation des voyelles nasales en français
contemporain.
Piet Mertens
K.U. Leuven, Departement Linguïstiek
Blijde Inkomstraat 21
3000 Leuven
Claude Vincenot -
Précis de grammaire logique, Paris, H.
Champion (Bibliothèque de grammaire et de linguistique 4), 1998, 1224 p.
2-85203-684-3.
La langue est un système d'oppositions ; cet axiome, qui
cristallise l'approche structuraliste des faits linguistiques, est à la base de
l'ouvrage de Claude Vincenot. L'auteur se propose en effet de saisir l'ensemble
des phénomènes grammaticaux à partir du jeu des oppositions bipolaire et
concurrentielle impliquant au moins deux traits. La première oppose deux termes
aux « pôles incompatibles dans le même temps sous le même rapport » (p. 26) ;
la seconde concerne deux termes « compatibles dans le même temps sous le même
rapport » (p. 13). Pour chaque type l'auteur présente divers modes de
représentation et fournit une interprétation des combinaisons cumulative et
vide.
Muni de ces instruments analytiques, l'auteur se propose de
fournir une analyse systématique des systèmes oppositifs grammaticaux et
lexicaux, entreprise ambitieuse qui résulte en un fort volume de plus de mille
pages, structuré en cinq parties. La première (7-194) explicite les principes
opératoires et illustre leur efficacité en phonologie, en morpho-syntaxe et en
sémantique syntaxique. La deuxième (195-470) concerne la syntagmatique ;
l'auteur part de la nécessaire distinction entre la dimension linéaire des
successions et la dimension hiérarchique des relations de dépendance entre
subordonnant et subordonné. Les relations paradigmatiques au sein du lexique
sont présentées dans la troisième partie (471-682) ; l'analyse porte tant sur
la structure interne des mots construits, en particulier sur la préfixation,
que sur les rapports entre termes ; homonymie, polysémie, synonymie et
antonymie sont reconsidérées à la lumière des différents jeux d'oppositions. La
quatrième partie, intitulée l'analyse logico-grammaticale (683-992), présente
une vue d'ensemble de la sémantique grammaticale des termes dépendants -
nominaux et adjectivaux d'une part et adverbiaux d'autre part -, alors que le
verbe et ses relations actantielles sont examinés dans la cinquième et dernière
partie (993-1158). Le modèle syntaxique proposé est verbo-central au niveau des
relations hiérarchiques, mais non au niveau des relations linéaires, ce qui
explique que le verbe régit le sujet d'un certain point de vue, mais subit par
ailleurs les contraintes d'accord en personne. Cette partie est consacrée à
trois thèmes : la description de la valence verbale, les relations entre verbes
constructeurs et les relations entre constructions d'un même verbe, en
particulier la voix.
L'ampleur de la matière traitée et l'insistance sur les modes
d'interprétation des oppositions font que, malgré sa longueur, l'ouvrage est un
précis aux analyses assez fréquemment schématiques. Celles-ci suscitent
l'intérêt du lecteur, parce qu'elles font apparaître des rapprochements peu
communs ; on citera par exemple le suggestif parallélisme entre les emplois du
pronom il et ceux du subordonnant
que ou l'interprétation des marqueurs
d'actance à, de et ø comme expression
d'une perspective rétrospective, prospective ou aspective. Leur traitement
devrait toutefois être bien plus détaillé pour que la fécondité de la
perspective adoptée apparaisse de manière convaincante. La titre du livre
suggère une synthèse, appuyée sur un corps d'analyses vérifiables, mais le
texte soulève plutôt des questions et ouvre des voies à la réflexion. Il est à
souhaiter que l'auteur offre, au moins pour certains thèmes, un traitement plus
complet ou que la consultation du livre incite le lecteur à explorer lui-même
la piste proposée.
Ludo Melis
Departement linguïstiek, K.U.Leuven
Blijde Inkomststraat 21
B-3000 Leuven
Le nom et le groupe nominal :
quelques études récentes
Les notes de lecture parues dans le numéro 41 présentaient aux
pages 124 à 127 un ensemble de travaux relatifs au groupe nominal. Aux travaux
signalés il convient d'ajouter les cinq livres ou recueils suivants, qui
attestent clairement l'importance de ce champ en linguistique française
:
Flaux, N. et Van de Velde, D. Les
noms en français : essai de classement. Gap & Paris, Ophrys
(L'essentiel français), 2000, 127 p., 2-7080-0958-3
De Mulder W. et Flaux, N. Les
noms propres : nature et détermination. Villeneuve d'Ascq, Presses
Universitaires du Septentrion (Lexique 15), 2000, 151 p.,
2-907170-08-2
Bosveld L., Van Peteghem M. et Van de Velde D.
De l'indétermination à la qualification, les
indéfinis. Arras, Artois Presses Université (Etudes littéraires et
linguistiques), 2000, 276 p., 2-910663-51-5
Doetjes, J. Quantifiers and
Selection, On the Distribution of Quantifying Expressions in French, Dutch and
English. The Hague, Holland Academic Graphics (HIL Dissertations
32), 1997, 307 p., 90-5569-034-1.
Rouget, C. Distribution et
sémantique des constructions Nom de Nom. Paris, Champion (Les français parlés :
textes et études 4), 2000, 256 p., 2-7453-0394-5.
Dans leur brève synthèse consacrée aux noms communs, Nelly
Flaux et Danièle Van de Velde mettent au centre des préoccupations le problème
classique de la classification des noms. A leurs yeux, le lexique nominal est
biparti : aux noms dénotant des entités du premier ordre, localisables,
s'opposent les noms dénotant des entités autres - états, procès, qualités - et
généralement dérivés de verbes ou d'adjectifs. Cette organisation de base est à
la fois indéniable, mais non rigide ; d'une part, il existe des noms d'un
troisième type, liés aux instruments de la détermination : les noms de quantité
et, d'autre part, les glissements entre catégories, ainsi que la fluidité des
sous-catégories, fournit un tableau plus complexe. Pour résoudre le problème de
classement, les deux auteurs proposent une approche corrélant étroitement sens
et forme : le classement des noms doit se faire à l'aide d'outils descriptifs
de type sémantique, mais leur reconnaissance se fait à partir de propriétés
syntaxiques. Ainsi, elles délimitent le groupe des noms abstraits
indénombrables à partir des compatibilités avec les indéfinis
du/de la et
un(e). Une frontière méthodologique
nette et justifiée peut dès lors être tracée entre une approche proprement
linguistique du problème des classes de noms et d'autres approches,
référentielle ou cognitive.
Après avoir présenté dans l'introduction le champ à traiter et
les principes adoptés, les auteurs examinent dans le premier chapitre d'une
part les noms de quantité et de qualité proches de la détermination, et d'autre
part les propriétés de base des vrais noms. Les chapitres suivants traitent des
noms concrets dénombrables (II : noms d'objets naturels ou fabriqués et
collectifs) et indénombrables (III : noms de matières et d'idéalités tels
poésie ou
théâtre), qui sont les noms
prototypiques. Les noms par extension sont traités dans les deux chapitres
suivants : les noms abstraits intensifs (noms de qualités, de sentiments et
d'états) et les noms abstraits extensifs (noms d'activités et
d'actions).
Cette synthèse très dense dans laquelle toutes les décisions
sont bien argumentées sera un point de départ incontournable pour tout travail
sur la classification des noms tant en syntaxe qu'en sémantique.
Le numéro de Lexique
consacré au nom propre comporte deux ensembles d'études. Les premières sont
relatives à la nature du nom propre comme nom référant à un individu. En
ouverture, S. Ben Mansour traduit et commente un passage d'un grammairien arabe
du XIIe siècle sur la
définition du nom propre ; cette présentation permet d'apprécier la densité de
l'analyse et la position originale dans la tradition. La section comporte en
plus deux articles consacrés au problème du référent individuel : W. De Mulder
(Nom propre et essence psychologique. Vers une analyse cognitive des noms
propres ? 47-62) propose de dépasser l'opposition entre nominalisme et réalisme
en traitant le nom propre comme porteur d'un concept individuel qui synthétise
en une essence les qualités diverses réunies dans cet individu particulier. M.
Noailly (« Ce même Bajazet » : nom
propre et principe d'identité. 21-34) invoque la conscience de soi comme
principe fondateur de l'identité d'un individu pourtant à chaque fois différent
de soi. Ainsi s'établit un lien avec les pronoms personnels. Ce rapport est
creusé dans la contribution de D. Van de Velde (Existe-t-il des noms propres de
temps ? 35-45) ; l'auteur montre que les divers types de noms propres, noms de
personne, de lieu et de temps, sont liés à la triade fondamentale
je, ici, maintenant.
Le second ensemble de travaux se propose d'étudier les rapports
entre la classe des noms propres et celle des noms communs et ce par le biais
de leur fonctionnement dans le groupe nominal. Ainsi se dégagent, d'une part,
des différences nettes entre les deux groupes tant pour les combinaisons avec
le trait pluriel (M.-N. Gary-Prieur, Les noms propres et le pluriel. 63-76) que
pour le complexe autre + nom (C.
Schnedecker, Le nom propre modifié par autre ou Comment « une Micheline peut en cacher
une autre ? ». 77-92) et, d'autre part, des passages, mis en évidence dans les
deux dernières études dues à N. Flaux (Le nom propre et le partitif. 93-116 ;
Nouvelles remarques sur l'antonomase. 117-144).
Sous le titre De
l'indétermination à la qualification sont réunies trois études
consacrées aux groupes nominaux indéfinis, circonscrits par leur compatibilité
avec les contextes existentiels. La première étude porte essentiellement sur la
place de du et
des dans l'ensemble des indéfinis (L.
Bosveld - de Smet, Les syntagmes nominaux en des et du : un couple curieux parmi les indéfinis
17-116) ; l'auteur adopte une perspective sémantico-logique, mais accorde
également une large place aux considérations sémantiques et syntaxiques. Les
deux autres travaux sont complémentaires en ce qu'ils couvrent l'ensemble des
déterminants indéfinis, au sens retenu plus haut, de morphologie adjective ;
Marleen van Peteghem traite en effet des qualitatifs
tel, même et
autre (Les indéfinis corrélatifs
autre, même et
tel 117-202) et Danièle Van de Velde
quel et les autres adjectifs indéfinis
sauf tout et
chaque, qui ne passent pas le test
définitoire (Les indéfinis comme adjectifs 203-272). Les deux travaux proposent
une description sémantique des items lexicaux et s'ouvrent sur la question de
la catégorie : ces lexèmes sont-ils des déterminants ou des adjectifs ? Les
réponses apportées divergent : pour M. Van Peteghem il s'agit de déterminants,
alors que D. Van de Velde met en évidence les propriétés prédicatives et donc
adjectives des termes qu'elle étudie. On observera le caractère paradoxal des
conclusions, vu que les adjectifs étudiés par D. Van de Velde sont plus
couramment traités comme des déterminants, alors que la tradition grammaticale
est plus réservée quant aux qualitatifs. L'ensemble formé par les trois études
constitue, pour ce pan important de la grammaire du nom et du groupe nominal,
la description la plus précise dont on dispose à l'heure actuelle en
linguistique française et il suscite en plus des questions intéressantes sur
les rapports entre détermination au sens restreint et caractérisation
adjective.
La thèse de doctorat de Jenny Doetjes est consacrée à la
quantification en anglais, en français et en néerlandais ; l'auteur envisage
non seulement la quantification nominale, mais également celle des verbes et
des adjectifs, élargissant la perspective aux marques de degré. Elle distingue
entre les expressions quantifiantes qui sélectionnent une classe syntaxique et
qui révèlent dès lors la présence de propriétés structurales propres à cette
classe, le nom ou le verbe, et les expressions quantifiantes a-sélectives qui
peuvent s'adjoindre à différents types d'expressions ; celles-ci sont sensibles
à la présence d'un trait 'quantifiable' ou 'gradable' au niveau des unités
lexicales, mais non de propriétés des classes. L'analyse très détaillée met en
évidence des différences et des parallélismes entre les quantifieurs d'une part
et entre les trois langues considérées d'autre part.
La monographie que C. Rouget consacre aux structures du type N
de N, où N doit être compris tant
comme un nom nu que comme un groupe nominal, reprend à la base un champ déjà
fréquemment exploré. L'auteur se propose en effet de dégager, à l'aide d'une
étude distributionnelle systématique appliquée à un vaste ensemble d'exemples
oraux attestés, une typologie de constructions corrélées à des interprétations.
La méthodologie adoptée est celle de l'approche pronominale et l'auteur
présente et justifie dans son premier chapitre la grille d'analyse appropriée.
Son application aux matériaux permet de dégager huit classes de constructions,
quatre marginales et quatre centrales. Dans le premier groupe figurent les
structures dans lesquelles N1 fait partie d'une locution verbale (avoir la direction d'un service important), les
structures à N1 approximatif (une espèce de
chaise) ou à N1 quantitatif (une foule
de détails) et, enfin, les noms composés. Ces diverses classes
peuvent être qualifiées de marginales dans la mesure où le rapport articulant
N1 et N2 est non canonique, soit que N1 ne soit pas autonome (classes 1 à 3),
soit que la solidarité des composantes empêche la décomposition syntaxique
(classe 4). Les classes de base s'y opposent par le fait que N1 est la tête du
syntagme nominal régissant de N2.
L'auteur prévoit quatre classes. Les trois premières peuvent être définies en
fonction du rapport entre N1 et N2 : N2 qualifie ou identifie N1 (l'anniversaire de sa mère), N2 est un argument
de N1 (le départ de Julie ; la restauration du
moulin) ou N2 est inclus dans N1 qui en est un hypéronyme (le problème des déchets). La quatrième classe
est particulière dans la mesure où elle permet une double analyse : N1 peut
être conçu comme la tête du groupe nominal ou comme une expression quantifiante
(un petit groupe de manifestants) ;
seule la première interprétation impliquant une relation de partie à tout est à
envisager ici.
La classification est appuyée par l'analyse de nombreux
exemples disposés en tables très éclairantes et fournit une base solide aux
analyses de cette construction fondamentale.
Ludo Melis
Departement linguïstiek K.U. Leuven
Blijde Inkomststraat 21
3000 Leuven