Travaux de linguistique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8011-3685-9
278 pages

p. 43 à 57
doi: en cours

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II. Travaux

no42-43 2001/1-2

2001 Travaux de linguistique II. Travaux
A. Syntaxe du groupe prépositionnel

Le pronom en : des compléments adnominaux aux syntagmes quantificateurs

Véronique Lagae  [*] Université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis
La présente étude se propose d’examiner certains syntagmes binominaux en de, souvent dits quantificateurs, par le biais des formes pronominales qui y correspondent (des livres, j’en ai lu des tas). Cette approche pose le problème des limites entre en quantitatif (j’en ai lu deux) et en adnominal (j’en ai lu la préface). En effet, il apparaît que certaines données échappent à cette bipartition et constituent des cas intermédiaires partageant un certain nombre de caractéristiques avec l’un et l’autre emploi de en. The purpose of this paper is to deal with so-called quantifying noun-phrases of the ‘N1 de N2’ type, through their pronominal counterparts (e.g. des livres, j’en ai lu des tas). This approach raises questions concerning the boundaries between quantitative en (e.g. j’en ai lu deux) and adnominal en (e.g. j’en ai lu la préface). Indeed, some facts cannot specifically be attributed to one or the other type, as they constitute intermediate forms sharing properties with both uses of en.
Dans cette étude, la problématique de la préposition sera abordée par une voie quelque peu détournée. En effet, on s’intéressera à certains syntagmes binominaux en de, qui peuvent donc être représentés schématiquement par N1 de N2, par le biais des formes pronominales qui y correspondent et qui comportent le pronom clitique en. Il s’agit d’exemples comme :

[1]

Même à Marseille, il y en a eu un paquet quand même [des Allemands]

(ex. oral, GARS)

[2]

Le chlorure de sodium (…) il y en a cinq grammes par litre.

(ex. oral, GARS)

[3]

Il fut joliment heureux que je lui donne de mon cassoulet parce qu’il mangeait seulement de la tomate, lui, depuis trois ans. (…) Il en avait consommé déjà, m’apprit-il, plus de trois mille boîtes à lui tout seul.

(Céline)

[4]

On va en retrouver en quatrième année peut-être un peu moins de la moitié des étudiants]

(ex. oral, AUV)

Cette option présente notamment l’avantage de restreindre un peu un champ d’investigation extrêmement vaste [1]. Ces formes peuvent théoriquement recevoir deux analyses différentes. D’une part, elles pourraient être analysées comme les exemples [5-6], c’est-à-dire comme en quantitatif accompagné d’un quantificateur qui serait ici de type nominal. C’est ce que suggère la terminologie utilisée dans les études qui y ont été consacrées : Dessaux (1976) et Buvet (1993) parlent de ‘déterminants nominaux de quantité’ et Benninger (1999) de ‘substantifs quantificateurs’.

[5]

Pour Noël, je vais en faire environ deux cents [des biscuits]

(ex. oral, GARS)

[6]

Disons que des logements, il s’en construit beaucoup.

(ex. oral, AUV)

D’autre part, les exemples [1-4] pourraient être rapprochés plutôt de [7-8], où l’on trouve en adnominal, complément du nom de détails et de extraits :

[7]

Il y a une disposition (…), vous en connaissez mieux les détails que moi.

(ex. oral, AUV)

[8]

(…) vos télégrammes, vos appels téléphoniques. En voici quelques extraits.

(Le Soir)

Il convient de rappeler ici qu’à la suite de Milner (1978), beaucoup de chercheurs établissent une distinction fondamentale entre en quantitatif [5-6] et les autres emplois de en, dont en adnominal [7-8]. Nous reviendrons dans la section suivante sur les propriétés qui les opposent.
Il n’y a pas de réponse simple et univoque à la question soulevée ci-dessus. En effet, nous montrerons que les formes illustrées par [1-4] ne constituent pas une classe homogène d’un point de vue syntaxique et qu’il faut distinguer différents cas de figure, selon qu’elles partagent telle ou telle propriété avec l’un ou l’autre type de en. Dans un premier temps (par. 1), on présentera une liste de caractéristiques, dans l’ensemble bien connues, qui distinguent les deux emplois de en, cf. Gaatone (1980), Hulk (1983), Kupferman (1991), Lagae (1994, 1997), Milner (1978), Ruwet (1972). Ces caractéristiques générales seront confrontées ensuite (par. 2, 3) à des exemples tels que [1-4].
Deux précisions s’imposent à l’issue de cette introduction. Premièrement, nous ne distinguerons pas entre formes quantitatives et partitives contenant en, car il résulte de Lagae (1994) et de Kupferman (1999) qu’aucun argument syntaxique ne justifie de distinguer un en partitif du en quantitatif. En second lieu, la problématique de cette étude est indissociablement liée à une autre question qu’il ne sera toutefois pas possible de résoudre ici tant elle est complexe, mais à laquelle nous espérons apporter quelques éléments de réflexion : il s’agit du statut de de dans les formes lexicales correspondantes. En effet, si le de correspondant au en adnominal dans des exemples tels que [7] est sans aucun doute analysé comme la préposition, cf. [7a], les choses sont moins évidentes pour les exemples comportant en quantitatif [5-6]. Dans le cas de [5], la forme lexicale [5a] ne comporte pas de de phonétiquement réalisé et quoique le de que l’on trouve dans la forme lexicale correspondant à [6] ait été traditionnellement considéré comme la préposition, il apparaît que cette solution n’est pas sans problèmes, d’où des analyses de ce de comme une tête quantificationnelle ou la tête d’un groupe quantificateur proposées par Hulk (1996) et Kupferman (1999).

[7]
  1. Vous connaissez mieux les détails de cette disposition.
[5]
  1. Je vais faire deux cents biscuits.
[6]
  1. Il se construit beaucoup de logements.
Face à de telles données se pose inévitablement la question du statut de de dans cinq grammes de chlorure de sodium ou trois mille boîtes de tomate.
 
1. En quantitatif et en adnominal
 
 
Parmi les propriétés qui différencient en quantitatif et en adnominal, nous en présenterons six qui serviront de critères pour l’analyse des cas qui nous intéressent [2]. Elles seront illustrées au moyen des exemples [5-6] pour en quantitatif et [7-8] pour en adnominal. Les exemples [9-11] seront également soumis à ces critères et il apparaîtra que ces formes, qui ont l’apparence d’un syntagme nominal, se comportent en fait exactement comme les quantificateurs du type beaucoup.

[9]

Les directeurs des hôpitaux publics sont donc en nombre variable en fonction de la taille de l’hôpital ; on en trouve une quarantaine à Marseille si mes souvenirs sont exacts.

(ex. oral, GARS)

[10]

Même à Marseille, il y en a eu un paquet quand même [des Allemands]

(ex. oral, GARS)

[11]

Alors nous, section langues vivantes, nous en avons suggéré un certain nombre [des équipes]

(ex. oral, AUV)

Il s’agit tout d’abord d’examiner si l’élément postverbal peut commuter avec combien. Cette commutation se révèle possible pour les exemples contenant en quantitatif [5-6] et impossible pour [7-8], avec en adnominal :

[5]
  1. Je vais en faire combien, des biscuits ?
[6]
  1. Des logements, il s’en construit combien ?
[7]
  1. *Vous en connaissez combien, de cette/la disposition ?
[8]
  1. *En voici combien, de vos appels ?
Les exemples [9-11] acceptent également combien :

[9]
  1. On en trouve combien à Marseille, de directeurs des hôpitaux publics ?
[10]
  1. Il y en a eu combien à Marseille, d’Allemands ?
[11]
  1. Nous en avons suggéré combien, d’équipes ?
Ces résultats indiquent que [5-6] et [9-11] comportent une forme de quantification, ce qui n’est pas le cas pour [7-8] où l’on trouve au contraire un syntagme nominal complexe, avec un complément du nom.
Le deuxième critère consiste à vérifier si l’ensemble constitué par en et l’élément postverbal permet une pronominalisation à un niveau supérieur. Il est clair que [5-6] sont les seules formes pronominales possibles, tandis que les exemples [7-8] correspondent à [7c-8b], contrairement à [9-11] qui refusent les pronominalisations illustrées sous [9b-11b] :

[7]
  1. Vous les connaissez mieux que moi, les détails de la disposition.
[8]
  1. En voici quelques-uns, d’extraits de vos appels.
[9]
  1. *On en trouve une à Marseille, de quarantaine de directeurs des hôpitaux publics.
[10]
  1. *Même à Marseille, il y en a eu un, de paquet d’Allemands.
[11]
  1. *Nous en avons suggéré un certain, de nombre d’équipes/un, de certain nombre d’équipes.
Le troisième critère se fonde sur l’observation que en adnominal peut dépendre d’un nom sujet, même si cette construction est soumise à un certain nombre de contraintes (cf. Ruwet, 1972 ; Couquaux, 1980 ; Kupferman, 1991, 1996) :

[7]
  1. Les détails en sont bien connus, de cette disposition.
[8]
  1. Quelques extraits en ont été publiés, de vos télégrammes.
La fonction sujet est exclue dans le cas de en quantitatif [3], c’est-à-dire lorsque le quantificateur se trouve en position préverbale [5c-6c], de même que dans les exemples [9-11] :

[5]
  1. *Des biscuits, deux cents en seront faits avant 4 heures.
[6]
  1. *Des immeubles, beaucoup en furent construits très rapidement.
[9]
  1. *Une quarantaine en a été nommée à Marseille.
[10]
  1. *Un paquet en a disparu à Marseille.
[11]
  1. *Un certain nombre en a été entraîné.
En quatrième lieu, on constate que le caractère +/- humain du référent du pronom n’influence pas l’emploi de en quantitatif et que les exemples avec référent humain sont courants :

[12]

Je pense que les hommes appelés à en juger d’autres devraient avoir fait un stage de deux ou trois mois en prison.

(M. Aymé)

[13]

Il n’y a pas une seule femme, n’est-ce pas, au maximum, il y en a une ou deux qui sont des femmes otages, qui sont des femmes alibis.

(ex. oral, AUV)

Par contre, en adnominal réfère beaucoup plus difficilement à un humain :

[12]
  1. *Pierre, on en a jugé le frère.
Pinchon (1972 : 122-128) a montré qu’il ne s’agit pas d’une impossibilité stricte, mais comme l’ont signalé Blanche-Benveniste et al. (1984 : 47-50) et Lamiroy (1991), l’utilisation de en avec un référent humain provoque généralement un effet de sens désindividualisant qui se remarque notamment lorsque l’on remplace en par le déterminant possessif. Comparez :

[14]

Mais ailleurs j’ai assez parlé de Barbagot et du vieux Béranger pour me dispenser d’en dire plus long sur leur compte. Je me borne ici à en rappeler l’existence.

(H. Bosco in Pinchon 1972 : 155)

[14]
  1. Je me borne ici à rappeler leur existence.
Dans les exemples [9-10], au contraire, en réfère de façon tout à fait naturelle à un humain.
Le cinquième critère consiste à examiner si en peut être remplacé par le relatif dont. Des auteurs comme Milner (1978 : 76), Godard (1988 : 175) et Kupferman (1999 : 35) ont mis en évidence que l’acceptabilité de dont remplaçant en quantitatif varie selon le quantificateur choisi. En effet, si dont est exclu avec les numéraux, ainsi qu’avec des quantificateurs tels que beaucoup, (un) peu ou plusieurs, il est plus acceptable avec certains et quelques-uns.

[15]

des biscuits dont je vais vendre *deux cents / *beaucoup ?quelques-uns/ ?certains

Dans le cas de en adnominal, la relative introduite par dont peut être utilisée sans problème.

[16]

la disposition dont vous connaissez mieux les détails que moi

[17]

vos appels dont voici quelques extraits

Dans les exemples [9-11], la possibilité de remplacer en par dont dépend également du choix du quantificateur : un paquet est incompatible avec dont, un certain nombre est déjà plus acceptable, et une quarantaine se combine parfaitement avec dont.

[18]

*des Allemands dont il y a eu un paquet à Marseille

[19]

?*des équipes dont nous avons suggéré un certain nombre

[20]

des directeurs dont on a envoyé une quarantaine à Marseille

Le sixième et dernier critère n’est pas applicable aux exemples [5-6], mais uniquement à ceux de forme N1 de N2. Il s’agit d’ajouter à droite des formes en question une relative avec pronom relatif sujet. Dans le cas de en adnominal, l’accord du verbe de la relative se fait toujours avec N1 :

[21]
  1. Cette disposition, vous en connaissez mieux les détails qui sont intéressants.
  2. *Cette disposition, vous en connaissez mieux les détails qui est intéressante.
[22]
  1. Vos télégrammes, en voici un extrait qui nous a passionnés.
  2. *Vos télégrammes, en voici un extrait qui nous ont passionnés.
Par contre, dans les exemples [9-11], cette relative ne s’accorde pas avec N1, mais elle se rapporte à en.

[23]
  1. *Des directeurs, on en trouve une quarantaine qui a été nommée à Marseille.
  2. Des directeurs, on en trouve une quarantaine qui ont été nommés à Marseille.
[24]
  1. *Des Allemands, il y en a eu un paquet qui a visité le Vieux Port.
  2. Des Allemands, il y en a eu un paquet qui ont visité le Vieux Port.
[25]
  1. *Des équipes, nous en avons suggéré un certain nombre qui a été bien entraîné.
  2. Des équipes, nous en avons suggéré un certain nombre qui ont été bien entraînées.
Les six propriétés qui opposent en quantitatif et en adnominal peuvent être résumées dans le tableau ci-dessous. Le 0 indique que la propriété n’est pas pertinente.

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Pour ce qui est des exemples [9-11], on constate que un paquet [10] auquel on peut ajouter par exemple un tas, une foule, une infinité ou une masse, et les formes contenant nombre [11] (un certain nombre, un nombre important,…) possèdent les six caractéristiques des quantificateurs tels que beaucoup. Dans [10-11], en est donc sans aucun doute en quantitatif. Les quantificateurs de la série une dizaine sont les seuls à permettre sans réserves l’utilisation de dont, mais comme ils partagent les cinq autres propriétés de en quantitatif et que le résultat de ce critère varie de toute façon selon le quantificateur utilisé, il paraît légitime d’admettre que le en dans l’exemple [9] est également en quantitatif.
Les deux sections qui suivent seront consacrées à l’étude d’un certain nombre d’exemples où le statut de en est plus difficile à établir.
 
2. Quantification par contenant et par unité de mesure
 
 
Le premier cas de figure qui sera examiné ici a été nommé quantification par « contenant » dans Lagae et Rouget (1992). Si le terme n’est peut-être pas toujours vraiment approprié — une page peut difficilement être considérée comme un contenant, cf. [28] — il correspond à un comportement syntaxique régulier. Il s’agit d’exemples comme :

[27]

Il fut joliment heureux que je lui donne de mon cassoulet parce qu’il mangeait seulement de la tomate, lui, depuis trois ans. Il en avait consommé déjà, m’apprit-il, plus de trois mille boîtes à lui tout seul.

(Céline)

[28]

Le procureur se lève et l’accuse de vilaines choses que je ne comprends pas. Il y en a une page.

(R. Guillo)

[29]

Du vin, il en restait de nombreuses bouteilles à la cave.

(R. Sabatier)

C’est dans cette même catégorie que peuvent se classer les formes contenant des noms comme tas ou paquet que nous avons vus ci-dessus, cf. [10], mais utilisés cette fois dans leur sens propre :

[30]

Ce produit, j’en ai acheté deux paquets.

[31]

Madame Herote en recevait chaque jour un petit paquet pour son compte de ces lettres non signées et qui ne sentaient pas bon, je vous l’assure.

(Céline)

Le deuxième groupe englobe toutes les formes comportant une unité de mesure :

[2]

Le chlorure de sodium (…) il y en a cinq grammes par litre.

(ex. oral, GARS)

[32]

Marie a acheté dix kilos d’oranges et elle en a revendu cinq kilos à Paul.

auxquelles peut être ajouté douzaine qui possède toutes les caractéristiques d’une unité de mesure lorsqu’il signifie « exactement douze ». En effet, certains objets tels les œufs se comptent par douzaines comme d’autres se comptent par kilos :

[33]

(…) un service spécial, celui des beignets aux pommes pour les hôpitaux de Paris. Il s’en distribuait ainsi chaque matin des milliers de douzaines.

(Céline)

Dans le sens de « approximativement douze », douzaine fonctionne par contre comme dizaine [4] :

[34]

Il y avait une douzaine d’invités à la soirée.

Les exemples [27], pour la quantification par contenant, et [32], pour la quantification par unité de mesure, seront soumis aux six critères introduits dans la section 1. On constate en premier lieu que trois mille boîtes aussi bien que cinq kilos peuvent commuter avec combien :

[27]
  1. Il en avait consommé combien, de tomate ?
[32]
  • Elle en a revendu combien, d’oranges ?
  • Ces deux types de quantification présentent la particularité de donner lieu également à la commutation suivante :

    [27]
    1. Il en avait consommé combien, de boîtes de tomate ?
    [32]
    1. Elle en a revendu combien, de kilos d’oranges ?
    Il en résulte que l’on peut quantifier à la fois la tomate ou les oranges et les boîtes ou les kilos. On reviendra sur ce point.
    Les deux exemples permettent en outre sans problème la pronominalisation illustrée en [27c] et [32c] :

    [27]
    1. Il en avait consommé trois mille, de boîtes de tomate
    [32]
    1. Marie a acheté dix kilos d’oranges et elle en a revendu cinq à Paul.
    Il existe par conséquent une double possibilité de pronominalisation pour les formes lexicales [35] et [36] :

    [35]
    • Il avait consommé trois mille boîtes de tomate.
    1. Il en avait consommé trois mille, de boîtes de tomate.
    2. Il en avait consommé trois mille boîtes, de tomate.
    [36]
    • Elle a revendu cinq kilos d’oranges.
    1. Elle en a revendu cinq, de kilos d’oranges.
    2. Elle en a revendu cinq kilos, d’oranges.
    Ces faits rejoignent évidemment l’observation faite ci-dessus à propos de la double relation avec combien.
    Les exemples suivants montrent qu’avec aucun des deux types de quantification, il n’est possible pour N1 d’être sujet lorsqu’il est accompagné de en.

    [37]
    1. *Trois mille boîtes en ont été consommées.
    2. Trois mille boîtes ont été consommées.
    [38]
    1. *Cinq kilos en sont bons à jeter.
    2. Cinq kilos sont bons à jeter.
    Même si, dans le cas d’une quantification par contenant, les référents humains sont nettement moins fréquents que les non humains, il ne se produit pas d’effet de sens particulier dans un exemple comme [39] :

    [39]

    Des fantassins, on en a envoyé trois bataillons en mission spéciale.

    La quantification par unité de mesure pose un problème particulier, dans ce sens qu’elle s’applique difficilement à des référents humains. Ainsi les exemples suivants semblent-ils franchement bizarres :

    [40]

    ?*Des enfants, il y en avait 150 kilos dans l’ascenseur.

    [41]

    ?*Des voyageurs, on en a trouvé une tonne dans le train.

    La raison en est clairement extra-linguistique : on ne compte pas les êtres humains en mètres, en kilos ou en litres. L’impossibilité n’est pas d’ordre syntaxique, car on peut imaginer des contextes où ces formes seraient plus naturelles. Par exemple, dans un contexte de pénurie alimentaire où les ménagères font la queue devant les magasins :

    [42]

    ?Des ménagères, il y en avait cinq mètres devant la boucherie et dix mètres devant l’épicerie.

    Dans les deux cas, en peut commuter avec dont :

    [43]

    la tomate dont il avait consommé trois mille boîtes

    [44]

    les oranges dont elle en a revendu cinq kilos à Paul

    Enfin, lorsque l’on ajoute une relative à la droite des exemples [27] et [32], elle s’accorde avec N1 dans le cas de la quantification par contenant et plutôt avec N2 dans le cas de la quantification par unité de mesure :

    [45]
    1. Le cassoulet, il en avait consommé trois mille boîtes qui étaient délicieuses.
    2. *Le cassoulet, il en avait consommé trois mille boîtes qui était délicieux.
    [46]
    1. ?*Les oranges, elle en a revendu cinq kilos qui étaient bons à jeter.
    2. Les oranges, elle en a revendu cinq kilos qui étaient bonnes à jeter.
    [47]
    1. *Le chlorure de sodium, il y en a cinq grammes qui sont bons à jeter.
    2. Le chlorure de sodium, il y en a cinq grammes qui est bon à jeter.
    Le tableau récapitulatif [48] fait apparaître que le en de la quantification par contenant tend à se rapprocher plutôt de en adnominal, alors que le en de la quantification par unité de mesure est plus proche de en quantitatif :

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    D’autre part, contenants et unités de mesure ont cinq propriétés en commun. Dans les deux cas, nous avons affaire à un mode de quantification particulier où le quantificateur est lui-même quantifié. Ceci apparaît de la double possibilité de pronominalisation et de la double relation avec combien qui ne se retrouve dans aucune des autres catégories que nous avons examinées. L’interrogation peut en effet porter sur l’élément quantifié, mais également sur le contenant ou l’unité de mesure.
     
    3. Partition interne et externe
     
     
    Les formes exprimant une fraction (la moitié, un tiers, une partie, …, ainsi que la plupart) posent des problèmes d’analyse particuliers. On observe en effet deux comportements syntaxiques différents auxquels correspondent des sémantismes différents, de telle sorte qu’il convient de distinguer entre ce que nous avons appelé la partition interne et la partition externe (Lagae et Rouget, 1992). L’exemple suivant, qui peut recevoir les deux interprétations, permettra d’illustrer les deux cas de figure :

    [49]

    Il en a lu un tiers, de ces manuscrits.

    Dans la première interprétation (partition interne), [49] signifie qu’il a lu un tiers de chaque manuscrit et dans la seconde (partition externe) qu’il a lu un tiers de l’ensemble des manuscrits. Il est évident que, lorsque en réfère à un nom au singulier qui n’est pas collectif, il s’agit d’un cas de partition interne :

    [49]
    1. Il en a lu un tiers, de ce manuscrit.
    L’exemple [49] sera lui aussi soumis à chacun des six critères présentés ci-dessus. La commutation avec combien est possible dans chacune des deux interprétations, car l’exemple [49] correspond à :

    [49]
    1. Il en a lu combien, de ces manuscrits ?
    Par contre, ni la partition interne, ni la partition externe ne permettent la pronominalisation suivante :

    [49]
    1. *Il en a lu un, de tiers de ces manuscrits.
    Les fractions semblent en outre pouvoir apparaître facilement en position sujet dans les exemples suivants :

    [50]

    Le gâteau, une partie en est brûlée.

    [51]

    Ces manuscrits, un tiers en a été publié.

    Il n’en est pourtant pas toujours ainsi. En effet, nous croyons pouvoir montrer que [50-51] sont tous deux des exemples de partition interne. Pour [50], cela paraît assez évident, puisque en réfère à un singulier. [51] pourrait en théorie recevoir les deux interprétations : la partition interne (un tiers de chaque manuscrit a été publié) et la partition externe (un manuscrit sur trois a été publié. La forme lexicale [51a] permet d’ailleurs les deux lectures :

    [51]
    1. Un tiers de ces manuscrits a été publié.
    Il nous semble néanmoins que la seule interprétation possible pour [51] est qu’un tiers de chaque manuscrit a été publié et que l’on a donc affaire à un cas de partition interne. Cette intuition sémantique se voit confirmée par deux faits : les phénomènes d’accord et le comportement de la plupart. Dans le cas d’une partition externe, le verbe d’un exemple comme [51a] s’accorde fréquemment mais pas systématiquement avec N2, comme il apparaît de la grande variété d’exemples rassemblés par Grevisse et Goosse (1988 : 696-698). Toutefois, lorsque cet accord se fait, l’interprétation de partition interne est exclue. [51b] n’est donc plus ambigu comme [51a] et exprime uniquement la partition externe. Or, on remarque que l’accord avec manuscrits est très difficile dans le cas des formes avec en correspondantes [51c].

    [51]
    1. Un tiers de ces manuscrits ont été publiés.
    [51]
    1. ?*Un tiers en ont été publiés.
    Cela signifie que la partition externe ne permet pas l’utilisation de en lorsque celui-ci se rapporte à un sujet. Les fractions ne peuvent donc apparaître avec en en fonction sujet que dans le cas d’une partition interne. A cela s’ajoute que cette hypothèse fournit une explication simple de l’agrammaticalité de la plupart dans ce même contexte.

    [52]
    1. *La plupart en ont été publiés.
    2. La plupart ont été publiés.
    En effet, ce quantificateur s’est spécialisé dans l’expression de la partition externe. Ainsi, il ne peut pas être suivi d’un singulier — actuellement on n’utilise plus la plupart du lait ou la plupart du travail — exception faite des noms collectifs et d’une locution quasiment figée comme la plupart du temps.
    Plusieurs de nos exemples de partition externe contiennent un en dont le référent est humain, sans que l’on ne constate d’effet particulier :

    [53]

    Et les enfants qui me restent, je partage, j’en mets une moitié en arts plastiques dans le petit couloir que j’ai aménagé au fond.

    (ex. oral, GARS)

    [54]

    Il va y avoir une élimination et on va en retrouver en quatrième année un peu moins de la moitié [des étudiants]

    (ex. oral, AUV)

    Par contre, nous n’avons trouvé aucun exemple de partition interne où en réfère à un nom humain. On pourrait objecter que cela est dû à des facteurs extra-linguistiques et non syntaxiques. En effet, on conçoit difficilement des êtres humains divisés en plusieurs portions. Il est néanmoins possible d’imaginer une situation où la partition interne pourrait s’appliquer à des humains, par exemple si ceux-ci sont affligés de brûlures partielles :

    [55]

    ?*Ce pompier, l’incendie en a brûlé un tiers.

    Même dans ce contexte plus approprié d’un point de vue extra-linguistique, l’exemple reste fort douteux. De ce point de vue, le en dans la partition interne semble donc pouvoir être rapproché du en adnominal.
    Quel que soit le type de partition, il est possible de faire alterner en avec dont. Ainsi l’exemple suivant permet-il les deux interprétations :

    [56]

    Ces manuscrits dont j’ai lu un tiers.

    Enfin, dans le cas d’une partition interne, une relative auprès de en + un nom de fraction s’accorde avec ce dernier, soit N1.

    [57]
    1. Ce manuscrit, il en a lu une moitié qui est intéressante.
    2. *Ce manuscrit, il en a lu une moitié qui est intéressant.
    Si l’adjonction d’une relative à une forme de partition externe est souvent assez difficile, on constate que les relatives qui s’accordent avec N1 sont totalement exclues dans ce cas. Reprenons l’exemple [53], qui permet uniquement l’interprétation de partition externe. Il apparaît que [58a], où le verbe de la relative s’accorde avec les enfants, est nettement plus acceptable que [58b] où il s’accorde avec une moitié.

    [58]
    1. ?Les enfants, j’en mets une moitié qui sont doués en arts plastiques.
    2. *Les enfants, j’en mets une moitié qui est douée en arts plastiques.
    Les deux types de partition possèdent par conséquent des propriétés syntaxiques assez différentes. Le tableau ci-dessous montre que le en de la partition interne est proche de en adnominal tandis que le en de la partition externe partage presque toutes les caractéristiques de en quantitatif.

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    4. En guise de conclusion
     
     
    Nous sommes maintenant en mesure de compléter le tableau récapitulatif :

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    Il en résulte que les frontières entre en quantitatif et en adnominal ne sont pas absolues mais graduelles. La situation peut être décrite comme suit : les structures avec syntagme quantificateur où l’on trouve en quantitatif et les structures à complément du nom comportant en adnominal possèdent six propriétés opposées ; entre les deux se situent des cas intermédiaires qui partagent tous un nombre plus ou moins grand de caractéristiques avec les deux structures types. En privilégiant une seule propriété, on pourrait trancher dans un sens ou dans l’autre, mais cela simplifierait outre mesure des faits relativement complexes. Soulignons que ce tableau n’a rien de définitif, car il serait sans aucun doute possible de trouver d’autres critères, ce qui permettrait d’affiner la description sans vraisemblablement modifier les tendances générales qui sont apparues dans la description et qui sont visualisées par le biais de l’ordre des différents types dans le tableau.
    Revenons en conclusion sur une remarque qui a été faite à propos de certains des cas étudiés ici [5], et qui peut être généralisée. Il existe en effet, outre la commutation avec combien, une propriété commune à toutes les formes de quantification. On constate que, si en adnominal peut être supprimé et non N1 [61], le contraire vaut pour le en de la quantification par contenant, par exemple. Ainsi, en [62], seul N1 peut être supprimé.

    [61]
    1. Je vous en donnerai un exemple, de ces structures.
    2. Je vous donnerai un exemple.
    3. *Je vous en donnerai, de ces structures.
    [62]
    1. Des gâteaux, j’en ai dévoré une assiette.
    2. Des gâteaux, j’en ai dévoré.
    3. *J’ai dévoré une assiette.
    Il apparaît des exemples [62] que ce n’est pas le N1 assiette qui est sélectionné par le verbe mais le N2 gâteaux. Il en est également ainsi pour les autres types étudiés ici, à l’exception de en adnominal où, au contraire, le verbe sélectionne N1 [61]. Le fait que le verbe sélectionne N2 et non pas N1 est par conséquent une propriété partagée par toutes les formes qui permettent la commutation avec combien, et donc de toutes les formes de quantification [6].
     
    BIBLIOGRAPHIE
     
    ·  Benninger C., 1999, De la quantité aux substantifs quantificateurs, Recherches linguistiques, 23, Metz, Université de Metz.
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    ·  Buvet P.A., 1994, « Détermination : les noms », Lingvisticae Investigationes, 18, p. 121-150.
    ·  Couquax D., 1980, « Place de la transformation MONTE dans la syntaxe du français moderne », Le Français moderne, 48, p. 193-218.
    ·  Dessaux A. M., 1976, « Déterminants nominaux et paraphrases prépositionnelles : Problèmes de description syntaxique et sémantique du lexique », Langue française, 30, p. 44-62.
    ·  Flaux N. et Van de Velde D., 2000, Les noms en français : esquisse de classement, Gap-Paris, Ophrys.
    ·  Gaatone D., 1980, « La syntaxe de en et l’obsession de la solution unitaire » Lingvisticae Investigationes, 4, p. 181-201.
    ·  Giry-Schneider J., 1987, Les prédicats nominaux en français. Les phrases simples à verbe support, Genève-Paris, Droz.
    ·  Godard D., 1988, La syntaxe des relatives en français, Paris, Editions du C.N.R.S.
    ·  Grevisse M. et Goosse A., 198812, Le bon usage, Paris-Gembloux, Duculot.
    ·  Hulk A., 1983, « La syntaxe du pronom en dans la construction quantitative », Revue québécoise de linguistique, 13, p. 167-199.
    ·  Hulk A., 1996, « L’ “autre” de : une tête quantificationnelle ? », Langue française, 109, p. 44-59.
    ·  Kupferman L., 1991, « Aspect du groupe nominal et extraction de en », Le Français moderne, 59, p. 113-147.
    ·  Kupferman L., 1996, « Les génitifs : Gouvernement d’antécédent et gouvernement thématique », Langue française, 109, p. 104-125.
    ·  Kupferman L., 1999, « Réflexions sur la partition : Les groupes nominaux partitifs et la relativisation », Langue française, 122, 30-51.
    ·  Lagae V., 1994, « En dans son interprétation partitive : Problèmes de délimitation syntaxique », Revue Romane, 29, p. 3-16.
    ·  Lagae V., 1997, « En quantitatif : pronom lié à la fonction objet ou à une position ? », Travaux de Linguistique, 35, p. 103-114.
    ·  Lagae V., « J’en ai lu deux, de livres : les structures à détachement de forme de N », à paraître dans les Actes du colloque franco-roumain de linguistique, Presses universitaires d’Artois.
    ·  Lagae V. et Rouget C., 1992, « Quantification et Partition », I.T.L., Review of Applied Linguistics, 95/96, p. 91-109.
    ·  Lamiroy B., 1991, « Coréférence et référence disjointe : les deux pronoms en », Travaux de Linguistique, 22, p. 41-65.
    ·  Milner J.-C., 1978, De la syntaxe à l’interprétation, Paris, Seuil.
    ·  Pinchon J., 1972, Les pronoms adverbiaux ‘en’ et ‘y’, Genève, Droz.
    ·  Ruwet N., 1972, « La syntaxe du pronom en et la transformation de ‘montée du sujet’ », Théorie syntaxique et syntaxe du français, Paris, Seuil, p. 48-86.
     
    NOTES
     
    [1] Comme il apparaîtra par la suite, le choix de travailler sur les formes pronominales permet d’écarter la problématique assez complexe de la distinction entre syntagmes quantificateurs et non quantificateurs, problématique à laquelle ont été confrontés les auteurs qui ont étudié ces syntagmes binominaux, Dessaux (1976), Buvet (1993) et Benninger (1999). Le point de vue adopté dans ces travaux est de toute façon assez différent de celui de la présente étude. Flaux et Van de Velde (2000 : 12-24) proposent un classement très complet des noms ‘quantitatifs’ en considérant également leurs emplois dans d’autres structures que celles en N1 de N2.
    [2] Les critères 2 et 5 ont été présentés dans Lagae et Rouget (1992). Ils n’y étaient toutefois pas utilisés pour distinguer entre deux types de en, mais pour établir un classement des modes de quantification. Pour un aperçu d’autres caractéristiques opposant en quantitatif et en adnominal, voir Lagae (1994, 1997, à par.).
    [3] Comme il apparaît de Lagae (1997), cette affirmation doit être quelque peu nuancée. En effet, en quantitatif peut être sujet dans certaines circonstances précises, p. ex. à cette tristesse s’en ajoute une autre (G. Brée).
    [4] Cet emploi de douzaine comme unité de mesure explique pourquoi on peut parler d’une demi-douzaine et non d’une demi-dizaine, cf. Lagae et Rouget (1992 : 10). Le néerlandais possède deux mots différents correspondant aux deux emplois de douzaine : dozijn signifie exactement douze, et twaalftal environ douze.
    [5] Cf. Dessaux (1976) et Milner (1978 : 41) à propos des unités de mesure et Giry-Schneider (1987 : 148-150) à propos des noms quantificateurs tels que paquet ou tas.
    [6] Flaux et Van de Velde (2000 : 13) ont toutefois observé que lorsque le syntagme binominal est sujet, certains verbes tels que suffire sélectionnent plutôt N1.
    [*] Université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis — Le Mont-Houy — F-59313 Valenciennes Cedex 9 — Tél. +(33) 3 27 51 16 41, Fax +(33) 3 27 51 16 00 — Domicile : Schaapsdreef 14A — B-8500 Courtrai (Belgique) — Tél. +(32) 56 21 09 37 — veronique. lagae@ univ-valenciennes. fr
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