2001
Travaux de linguistique
II. Travaux
A. Syntaxe du groupe prépositionnel
Le pronom
en : des compléments adnominaux aux
syntagmes quantificateurs
Véronique Lagae
[*]
Université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis
La présente étude se propose d’examiner certains syntagmes
binominaux en de, souvent dits
quantificateurs, par le biais des formes pronominales qui y correspondent
(des livres, j’en ai lu des tas).
Cette approche pose le problème des limites entre en quantitatif (j’en ai lu deux) et
en adnominal
(j’en ai lu la préface). En effet, il
apparaît que certaines données échappent à cette bipartition et constituent des
cas intermédiaires partageant un certain nombre de caractéristiques avec l’un
et l’autre emploi de en.
The purpose of this paper is to deal with so-called quantifying
noun-phrases of the ‘N1 de N2’ type,
through their pronominal counterparts (e.g. des
livres, j’en ai lu des tas). This approach raises questions
concerning the boundaries between quantitative en
(e.g. j’en ai lu deux) and adnominal en (e.g. j’en ai lu la préface). Indeed, some
facts cannot specifically be attributed to one or the other type, as they
constitute intermediate forms sharing properties with both uses of
en.
Dans cette étude, la problématique de la préposition sera
abordée par une voie quelque peu détournée. En effet, on s’intéressera à
certains syntagmes binominaux en de,
qui peuvent donc être représentés schématiquement par N1
de N2, par le biais des formes
pronominales qui y correspondent et qui comportent le pronom clitique
en. Il s’agit d’exemples comme
:
| [1] |
Même à Marseille, il y en a eu un
paquet quand même [des Allemands]
(ex. oral, GARS)
|
| [2] |
Le chlorure de sodium (…) il y en a cinq
grammes par litre.
(ex. oral, GARS)
|
| [3] |
Il fut joliment heureux que je lui donne de mon cassoulet
parce qu’il mangeait seulement de la tomate, lui, depuis trois ans. (…) Il
en avait consommé déjà, m’apprit-il,
plus de trois mille boîtes à lui tout
seul.
(Céline)
|
| [4] |
On va en retrouver en
quatrième année peut-être un peu moins de la
moitié des étudiants]
(ex. oral, AUV)
|
Cette option présente notamment l’avantage de restreindre un
peu un champ d’investigation extrêmement vaste
[1]. Ces formes peuvent théoriquement recevoir deux
analyses différentes. D’une part, elles pourraient être analysées comme les
exemples [5-6], c’est-à-dire comme
en
quantitatif accompagné d’un quantificateur qui serait ici de type nominal.
C’est ce que suggère la terminologie utilisée dans les études qui y ont été
consacrées :
Dessaux
(1976) et Buvet (1993) parlent de ‘déterminants nominaux de quantité’
et
Benninger
(1999) de ‘substantifs quantificateurs’.
| [5] |
Pour Noël, je vais en
faire environ deux cents [des
biscuits]
(ex. oral, GARS)
|
| [6] |
Disons que des logements, il s’en construit beaucoup.
(ex. oral, AUV)
|
D’autre part, les exemples [1-4] pourraient être rapprochés
plutôt de [7-8], où l’on trouve en
adnominal, complément du nom de détails et de extraits :
| [7] |
Il y a une disposition (…), vous en connaissez mieux les détails que moi.
(ex. oral, AUV)
|
| [8] |
(…) vos télégrammes, vos appels téléphoniques.
En voici quelques extraits.
(Le Soir)
|
Il convient de rappeler ici qu’à la suite de
Milner (1978),
beaucoup de chercheurs établissent une distinction fondamentale entre
en quantitatif [5-6] et les autres
emplois de en, dont
en adnominal [7-8]. Nous reviendrons
dans la section suivante sur les propriétés qui les opposent.
Il n’y a pas de réponse simple et univoque à la question
soulevée ci-dessus. En effet, nous montrerons que les formes illustrées par
[1-4] ne constituent pas une classe homogène d’un point de vue syntaxique et
qu’il faut distinguer différents cas de figure, selon qu’elles partagent telle
ou telle propriété avec l’un ou l’autre type de en. Dans un premier temps (par. 1), on
présentera une liste de caractéristiques, dans l’ensemble bien connues, qui
distinguent les deux emplois de en,
cf.
Gaatone (1980),
Hulk (1983),
Kupferman
(1991), Lagae (1994,
1997),
Milner (1978),
Ruwet (1972).
Ces caractéristiques générales seront confrontées ensuite (par. 2, 3) à des
exemples tels que [1-4].
Deux précisions s’imposent à l’issue de cette introduction.
Premièrement, nous ne distinguerons pas entre formes quantitatives et
partitives contenant en, car il
résulte de Lagae
(1994) et de Kupferman (1999) qu’aucun argument syntaxique ne
justifie de distinguer un en partitif
du en quantitatif. En second lieu, la
problématique de cette étude est indissociablement liée à une autre question
qu’il ne sera toutefois pas possible de résoudre ici tant elle est complexe,
mais à laquelle nous espérons apporter quelques éléments de réflexion : il
s’agit du statut de de dans les formes
lexicales correspondantes. En effet, si le de correspondant au
en adnominal dans des exemples tels
que [7] est sans aucun doute analysé comme la préposition,
cf. [7a], les choses sont moins
évidentes pour les exemples comportant en quantitatif [5-6]. Dans le cas de [5], la
forme lexicale [5a] ne comporte pas de de phonétiquement réalisé et quoique le
de que l’on trouve dans la forme
lexicale correspondant à [6] ait été traditionnellement considéré comme la
préposition, il apparaît que cette solution n’est pas sans problèmes, d’où des
analyses de ce de comme une tête
quantificationnelle ou la tête d’un groupe quantificateur proposées par
Hulk (1996) et
Kupferman
(1999).
| [7] |
- Vous connaissez mieux les détails de cette
disposition.
|
| [5] |
- Je vais faire deux cents biscuits.
|
| [6] |
- Il se construit beaucoup de
logements.
|
Face à de telles données se pose inévitablement la question du
statut de de dans
cinq grammes de chlorure de sodium ou
trois mille boîtes de tomate.
1. En quantitatif et en adnominal
Parmi les propriétés qui différencient
en quantitatif et
en adnominal, nous en présenterons six
qui serviront de critères pour l’analyse des cas qui nous intéressent
[2]. Elles seront illustrées au moyen des
exemples [5-6] pour
en quantitatif et
[7-8] pour
en adnominal. Les exemples
[9-11] seront également soumis à ces critères et il apparaîtra que ces formes,
qui ont l’apparence d’un syntagme nominal, se comportent en fait exactement
comme les quantificateurs du type
beaucoup.
| [9] |
Les directeurs des hôpitaux publics sont donc en nombre
variable en fonction de la taille de l’hôpital ; on en trouve
une quarantaine à Marseille si mes
souvenirs sont exacts.
(ex. oral, GARS)
|
| [10] |
Même à Marseille, il y en a eu un
paquet quand même [des Allemands]
(ex. oral, GARS)
|
| [11] |
Alors nous, section langues vivantes, nous en avons suggéré
un certain nombre [des équipes]
(ex. oral, AUV)
|
Il s’agit tout d’abord d’examiner si l’élément postverbal peut
commuter avec combien. Cette
commutation se révèle possible pour les exemples contenant
en quantitatif [5-6] et impossible
pour [7-8], avec en adnominal
:
| [5] |
- Je vais en faire combien, des biscuits
?
|
| [6] |
- Des logements, il s’en construit combien
?
|
| [7] |
- *Vous en connaissez combien, de cette/la disposition
?
|
| [8] |
- *En voici combien, de vos appels ?
|
Les exemples [9-11] acceptent également
combien :
| [9] |
- On en trouve combien à Marseille, de directeurs des
hôpitaux publics ?
|
| [10] |
- Il y en a eu combien à Marseille, d’Allemands
?
|
| [11] |
- Nous en avons suggéré combien, d’équipes
?
|
Ces résultats indiquent que [5-6] et [9-11] comportent une
forme de quantification, ce qui n’est pas le cas pour [7-8] où l’on trouve au
contraire un syntagme nominal complexe, avec un complément du nom.
Le deuxième critère consiste à vérifier si l’ensemble constitué
par en et l’élément postverbal permet
une pronominalisation à un niveau supérieur. Il est clair que [5-6] sont les
seules formes pronominales possibles, tandis que les exemples [7-8]
correspondent à [7c-8b], contrairement à [9-11] qui refusent les
pronominalisations illustrées sous [9b-11b] :
| [7] |
- Vous les connaissez mieux que moi, les détails de la
disposition.
|
| [8] |
- En voici quelques-uns, d’extraits de vos
appels.
|
| [9] |
- *On en trouve une à Marseille, de quarantaine de
directeurs des hôpitaux publics.
|
| [10] |
- *Même à Marseille, il y en a eu un, de paquet
d’Allemands.
|
| [11] |
- *Nous en avons suggéré un certain, de nombre
d’équipes/un, de certain nombre d’équipes.
|
Le troisième critère se fonde sur l’observation que
en adnominal peut dépendre d’un nom
sujet, même si cette construction est soumise à un certain nombre de
contraintes (cf.
Ruwet, 1972 ;
Couquaux, 1980 ; Kupferman,
1991,
1996)
:
| [7] |
- Les détails en sont bien connus, de cette
disposition.
|
| [8] |
- Quelques extraits en ont été publiés, de vos
télégrammes.
|
La fonction sujet est exclue dans le cas de
en quantitatif
[3], c’est-à-dire lorsque le quantificateur
se trouve en position préverbale [5c-6c], de même que dans les exemples [9-11]
:
| [5] |
- *Des biscuits, deux cents en seront faits avant 4
heures.
|
| [6] |
- *Des immeubles, beaucoup en furent construits très
rapidement.
|
| [9] |
- *Une quarantaine en a été nommée à
Marseille.
|
| [10] |
- *Un paquet en a disparu à Marseille.
|
| [11] |
- *Un certain nombre en a été
entraîné.
|
En quatrième lieu, on constate que le caractère +/- humain du
référent du pronom n’influence pas l’emploi de en quantitatif et que les exemples avec référent
humain sont courants :
| [12] |
Je pense que les hommes appelés à en juger d’autres devraient avoir fait un stage de
deux ou trois mois en prison.
(M. Aymé)
|
| [13] |
Il n’y a pas une seule femme, n’est-ce pas, au maximum, il y
en a une ou deux qui sont des femmes
otages, qui sont des femmes alibis.
(ex. oral, AUV)
|
Par contre, en
adnominal réfère beaucoup plus difficilement à un humain :
| [12] |
- *Pierre, on en a jugé le frère.
|
Pinchon
(1972 : 122-128) a montré qu’il ne s’agit pas d’une impossibilité
stricte, mais comme l’ont signalé
Blanche-Benveniste
et al. (1984 : 47-50) et
Lamiroy (1991),
l’utilisation de en avec un référent
humain provoque généralement un effet de sens désindividualisant qui se
remarque notamment lorsque l’on remplace en par le déterminant possessif. Comparez
:
| [14] |
Mais ailleurs j’ai assez parlé de Barbagot et du vieux
Béranger pour me dispenser d’en dire plus
long sur leur compte. Je me borne ici à en rappeler l’existence.
(H. Bosco in
Pinchon 1972 :
155)
|
| [14] |
- Je me borne ici à rappeler leur
existence.
|
Dans les exemples [9-10], au contraire,
en réfère de façon tout à fait
naturelle à un humain.
Le cinquième critère consiste à examiner si
en peut être remplacé par le relatif
dont. Des auteurs comme
Milner (1978 :
76), Godard (1988
: 175) et Kupferman (1999 : 35) ont mis en évidence que
l’acceptabilité de dont remplaçant
en quantitatif varie selon le
quantificateur choisi. En effet, si dont est exclu avec les numéraux, ainsi qu’avec
des quantificateurs tels que beaucoup,
(un) peu ou plusieurs, il est plus acceptable avec
certains et
quelques-uns.
| [15] |
des biscuits dont je vais vendre *deux cents / *beaucoup
?quelques-uns/ ?certains
|
Dans le cas de en
adnominal, la relative introduite par dont peut être utilisée sans problème.
| [16] |
la disposition dont vous connaissez mieux les détails que
moi
|
| [17] |
vos appels dont voici quelques extraits
|
Dans les exemples [9-11], la possibilité de remplacer
en par dont dépend également du choix du quantificateur
: un paquet est incompatible avec
dont, un
certain nombre est déjà plus acceptable, et
une quarantaine se combine
parfaitement avec dont.
| [18] |
*des Allemands dont il y a eu un paquet à Marseille
|
| [19] |
?*des équipes dont nous avons suggéré un certain
nombre
|
| [20] |
des directeurs dont on a envoyé une quarantaine à
Marseille
|
Le sixième et dernier critère n’est pas applicable aux exemples
[5-6], mais uniquement à ceux de forme N1 de N2. Il s’agit d’ajouter à droite des formes
en question une relative avec pronom relatif sujet. Dans le cas de
en adnominal, l’accord du verbe de la
relative se fait toujours avec N1 :
| [21] |
- Cette disposition, vous en connaissez mieux les détails
qui sont intéressants.
- *Cette disposition, vous en connaissez mieux les détails
qui est intéressante.
|
| [22] |
- Vos télégrammes, en voici un extrait qui nous a
passionnés.
- *Vos télégrammes, en voici un extrait qui nous ont
passionnés.
|
Par contre, dans les exemples [9-11], cette relative ne
s’accorde pas avec N1, mais elle se rapporte à en.
| [23] |
- *Des directeurs, on en trouve une quarantaine qui a été
nommée à Marseille.
- Des directeurs, on en trouve une quarantaine qui ont été
nommés à Marseille.
|
| [24] |
- *Des Allemands, il y en a eu un paquet qui a visité le
Vieux Port.
- Des Allemands, il y en a eu un paquet qui ont visité le
Vieux Port.
|
| [25] |
- *Des équipes, nous en avons suggéré un certain nombre qui
a été bien entraîné.
- Des équipes, nous en avons suggéré un certain nombre qui
ont été bien entraînées.
|
Les six propriétés qui opposent en quantitatif et en adnominal peuvent être résumées dans le
tableau ci-dessous. Le 0 indique que la propriété n’est pas
pertinente.
Pour ce qui est des exemples [9-11], on constate que
un paquet [10] auquel on peut ajouter
par exemple un tas,
une foule,
une infinité ou
une masse, et les formes contenant
nombre [11] (un certain nombre, un nombre important,…) possèdent les six
caractéristiques des quantificateurs tels que beaucoup. Dans [10-11],
en est donc sans aucun doute
en quantitatif. Les quantificateurs de
la série une dizaine sont les seuls à
permettre sans réserves l’utilisation de dont, mais comme ils partagent les cinq autres
propriétés de en quantitatif et que le
résultat de ce critère varie de toute façon selon le quantificateur utilisé, il
paraît légitime d’admettre que le en
dans l’exemple [9] est également en
quantitatif.
Les deux sections qui suivent seront consacrées à l’étude d’un
certain nombre d’exemples où le statut de en est plus difficile à établir.
2. Quantification par contenant et par
unité de mesure
Le premier cas de figure qui sera examiné ici a été nommé
quantification par « contenant » dans
Lagae et Rouget
(1992). Si le terme n’est peut-être pas toujours vraiment approprié —
une page peut difficilement être considérée comme un contenant,
cf. [28] — il correspond à un
comportement syntaxique régulier. Il s’agit d’exemples comme :
| [27] |
Il fut joliment heureux que je lui donne de mon cassoulet
parce qu’il mangeait seulement de la tomate, lui, depuis trois ans. Il
en avait consommé déjà, m’apprit-il,
plus de trois mille boîtes à lui tout
seul.
(Céline)
|
| [28] |
Le procureur se lève et l’accuse de vilaines choses que je ne
comprends pas. Il y en a
une page.
(R. Guillo)
|
| [29] |
Du vin, il en restait
de nombreuses bouteilles à la
cave.
(R. Sabatier)
|
C’est dans cette même catégorie que peuvent se classer les
formes contenant des noms comme tas ou
paquet que nous avons vus ci-dessus,
cf. [10], mais utilisés cette fois
dans leur sens propre :
| [30] |
Ce produit, j’en ai
acheté deux paquets.
|
| [31] |
Madame Herote en
recevait chaque jour un petit paquet pour
son compte de ces lettres non signées et qui ne sentaient pas bon, je vous
l’assure.
(Céline)
|
Le deuxième groupe englobe toutes les formes comportant une
unité de mesure :
| [2] |
Le chlorure de sodium (…) il y en a cinq
grammes par litre.
(ex. oral, GARS)
|
| [32] |
Marie a acheté dix kilos d’oranges et elle
en a revendu cinq kilos à Paul.
|
auxquelles peut être ajouté douzaine qui possède toutes les caractéristiques
d’une unité de mesure lorsqu’il signifie « exactement douze ». En effet,
certains objets tels les œufs se comptent par douzaines comme d’autres se
comptent par kilos :
| [33] |
(…) un service spécial, celui des beignets aux pommes pour
les hôpitaux de Paris. Il s’en distribuait
ainsi chaque matin des milliers de
douzaines.
(Céline)
|
Dans le sens de « approximativement douze »,
douzaine fonctionne par contre comme
dizaine
[4] :
| [34] |
Il y avait une douzaine d’invités à la soirée.
|
Les exemples [27], pour la quantification par contenant, et
[32], pour la quantification par unité de mesure, seront soumis aux six
critères introduits dans la section 1. On constate en premier lieu que
trois mille boîtes aussi bien que
cinq kilos peuvent commuter avec
combien :
| [27] |
- Il en avait consommé combien, de tomate
?
|
| [32] |
Elle en a revendu combien, d’oranges
?
|
Ces deux types de quantification présentent la particularité de
donner lieu également à la commutation suivante :
| [27] |
- Il en avait consommé combien, de boîtes de tomate
?
|
| [32] |
- Elle en a revendu combien, de kilos d’oranges
?
|
Il en résulte que l’on peut quantifier à la fois
la tomate ou
les oranges et
les boîtes ou
les kilos. On reviendra sur ce
point.
Les deux exemples permettent en outre sans problème la
pronominalisation illustrée en [27c] et [32c] :
| [27] |
- Il en avait consommé trois mille, de boîtes de
tomate
|
| [32] |
- Marie a acheté dix kilos d’oranges et elle en a revendu
cinq à Paul.
|
Il existe par conséquent une double possibilité de
pronominalisation pour les formes lexicales [35] et [36] :
| [35] |
- Il avait consommé trois mille boîtes de
tomate.
- Il en avait consommé trois mille, de boîtes de
tomate.
- Il en avait consommé trois mille boîtes, de
tomate.
|
| [36] |
- Elle a revendu cinq kilos d’oranges.
- Elle en a revendu cinq, de kilos
d’oranges.
- Elle en a revendu cinq kilos,
d’oranges.
|
Ces faits rejoignent évidemment l’observation faite ci-dessus à
propos de la double relation avec combien.
Les exemples suivants montrent qu’avec aucun des deux types de
quantification, il n’est possible pour N1 d’être sujet lorsqu’il est accompagné
de en.
| [37] |
- *Trois mille boîtes en ont été
consommées.
- Trois mille boîtes ont été
consommées.
|
| [38] |
- *Cinq kilos en sont bons à jeter.
- Cinq kilos sont bons à jeter.
|
Même si, dans le cas d’une quantification par contenant, les
référents humains sont nettement moins fréquents que les non humains, il ne se
produit pas d’effet de sens particulier dans un exemple comme [39] :
| [39] |
Des fantassins, on en a envoyé trois bataillons en mission
spéciale.
|
La quantification par unité de mesure pose un problème
particulier, dans ce sens qu’elle s’applique difficilement à des référents
humains. Ainsi les exemples suivants semblent-ils franchement bizarres
:
| [40] |
?*Des enfants, il y en avait 150 kilos dans
l’ascenseur.
|
| [41] |
?*Des voyageurs, on en a trouvé une tonne dans le
train.
|
La raison en est clairement extra-linguistique : on ne compte
pas les êtres humains en mètres, en kilos ou en litres. L’impossibilité n’est
pas d’ordre syntaxique, car on peut imaginer des contextes où ces formes
seraient plus naturelles. Par exemple, dans un contexte de pénurie alimentaire
où les ménagères font la queue devant les magasins :
| [42] |
?Des ménagères, il y en avait cinq mètres devant la boucherie
et dix mètres devant l’épicerie.
|
Dans les deux cas, en
peut commuter avec dont :
| [43] |
la tomate dont il avait consommé trois mille boîtes
|
| [44] |
les oranges dont elle en a revendu cinq kilos à Paul
|
Enfin, lorsque l’on ajoute une relative à la droite des
exemples [27] et [32], elle s’accorde avec N1 dans le cas de la quantification
par contenant et plutôt avec N2 dans le cas de la quantification par unité de
mesure :
| [45] |
- Le cassoulet, il en avait consommé trois mille boîtes qui
étaient délicieuses.
- *Le cassoulet, il en avait consommé trois mille boîtes
qui était délicieux.
|
| [46] |
- ?*Les oranges, elle en a revendu cinq kilos qui étaient
bons à jeter.
- Les oranges, elle en a revendu cinq kilos qui étaient
bonnes à jeter.
|
| [47] |
- *Le chlorure de sodium, il y en a cinq grammes qui sont
bons à jeter.
- Le chlorure de sodium, il y en a cinq grammes qui est bon
à jeter.
|
Le tableau récapitulatif [48] fait apparaître que le
en de la quantification par contenant
tend à se rapprocher plutôt de en
adnominal, alors que le en de la
quantification par unité de mesure est plus proche de
en quantitatif :
D’autre part, contenants et unités de mesure ont cinq
propriétés en commun. Dans les deux cas, nous avons affaire à un mode de
quantification particulier où le quantificateur est lui-même quantifié. Ceci
apparaît de la double possibilité de pronominalisation et de la double relation
avec combien qui ne se retrouve dans
aucune des autres catégories que nous avons examinées. L’interrogation peut en
effet porter sur l’élément quantifié, mais également sur le contenant ou
l’unité de mesure.
3. Partition interne et externe
Les formes exprimant une fraction (la moitié, un tiers, une partie, …, ainsi que
la plupart) posent des problèmes
d’analyse particuliers. On observe en effet deux comportements syntaxiques
différents auxquels correspondent des sémantismes différents, de telle sorte
qu’il convient de distinguer entre ce que nous avons appelé la partition
interne et la partition externe (Lagae et Rouget, 1992). L’exemple suivant, qui
peut recevoir les deux interprétations, permettra d’illustrer les deux cas de
figure :
| [49] |
Il en a lu un tiers, de ces manuscrits.
|
Dans la première interprétation (partition interne), [49]
signifie qu’il a lu un tiers de chaque manuscrit et dans la seconde (partition
externe) qu’il a lu un tiers de l’ensemble des manuscrits. Il est évident que,
lorsque en réfère à un nom au
singulier qui n’est pas collectif, il s’agit d’un cas de partition interne
:
| [49] |
- Il en a lu un tiers, de ce
manuscrit.
|
L’exemple [49] sera lui aussi soumis à chacun des six critères
présentés ci-dessus. La commutation avec combien est possible dans chacune des deux
interprétations, car l’exemple [49] correspond à :
| [49] |
- Il en a lu combien, de ces manuscrits
?
|
Par contre, ni la partition interne, ni la partition externe ne
permettent la pronominalisation suivante :
| [49] |
- *Il en a lu un, de tiers de ces
manuscrits.
|
Les fractions semblent en outre pouvoir apparaître facilement
en position sujet dans les exemples suivants :
| [50] |
Le gâteau, une partie en est brûlée.
|
| [51] |
Ces manuscrits, un tiers en a été publié.
|
Il n’en est pourtant pas toujours ainsi. En effet, nous croyons
pouvoir montrer que [50-51] sont tous deux des exemples de partition interne.
Pour [50], cela paraît assez évident, puisque en réfère à un singulier. [51] pourrait en
théorie recevoir les deux interprétations : la partition interne (un tiers de
chaque manuscrit a été publié) et la partition externe (un manuscrit sur trois
a été publié. La forme lexicale [51a] permet d’ailleurs les deux lectures
:
| [51] |
- Un tiers de ces manuscrits a été
publié.
|
Il nous semble néanmoins que la seule interprétation possible
pour [51] est qu’un tiers de chaque manuscrit a été publié et que l’on a donc
affaire à un cas de partition interne. Cette intuition sémantique se voit
confirmée par deux faits : les phénomènes d’accord et le comportement de
la plupart. Dans le cas d’une
partition externe, le verbe d’un exemple comme [51a] s’accorde fréquemment mais
pas systématiquement avec N2, comme il apparaît de la grande variété d’exemples
rassemblés par Grevisse
et Goosse (1988 : 696-698). Toutefois, lorsque cet accord se fait,
l’interprétation de partition interne est exclue. [51b] n’est donc plus ambigu
comme [51a] et exprime uniquement la partition externe. Or, on remarque que
l’accord avec manuscrits est très
difficile dans le cas des formes avec en correspondantes [51c].
| [51] |
- Un tiers de ces manuscrits ont été
publiés.
|
| [51] |
- ?*Un tiers en ont été publiés.
|
Cela signifie que la partition externe ne permet pas
l’utilisation de en lorsque celui-ci
se rapporte à un sujet. Les fractions ne peuvent donc apparaître avec
en en fonction sujet que dans le cas
d’une partition interne. A cela s’ajoute que cette hypothèse fournit une
explication simple de l’agrammaticalité de la
plupart dans ce même contexte.
| [52] |
- *La plupart en ont été publiés.
- La plupart ont été publiés.
|
En effet, ce quantificateur s’est spécialisé dans l’expression
de la partition externe. Ainsi, il ne peut pas être suivi d’un singulier —
actuellement on n’utilise plus la plupart du
lait ou la plupart du
travail — exception faite des noms collectifs et d’une locution
quasiment figée comme la plupart du
temps.
Plusieurs de nos exemples de partition externe contiennent un
en dont le référent est humain, sans
que l’on ne constate d’effet particulier :
| [53] |
Et les enfants qui me restent, je partage, j’en mets une
moitié en arts plastiques dans le petit couloir que j’ai aménagé au
fond.
(ex. oral, GARS)
|
| [54] |
Il va y avoir une élimination et on va en retrouver en
quatrième année un peu moins de la moitié [des étudiants]
(ex. oral, AUV)
|
Par contre, nous n’avons trouvé aucun exemple de partition
interne où en réfère à un nom humain.
On pourrait objecter que cela est dû à des facteurs extra-linguistiques et non
syntaxiques. En effet, on conçoit difficilement des êtres humains divisés en
plusieurs portions. Il est néanmoins possible d’imaginer une situation où la
partition interne pourrait s’appliquer à des humains, par exemple si ceux-ci
sont affligés de brûlures partielles :
| [55] |
?*Ce pompier, l’incendie en a brûlé un tiers.
|
Même dans ce contexte plus approprié d’un point de vue
extra-linguistique, l’exemple reste fort douteux. De ce point de vue, le
en dans la partition interne semble
donc pouvoir être rapproché du en
adnominal.
Quel que soit le type de partition, il est possible de faire
alterner en avec
dont. Ainsi l’exemple suivant
permet-il les deux interprétations :
| [56] |
Ces manuscrits dont j’ai lu un tiers.
|
Enfin, dans le cas d’une partition interne, une relative auprès
de en + un nom de fraction s’accorde
avec ce dernier, soit N1.
| [57] |
- Ce manuscrit, il en a lu une moitié qui est
intéressante.
- *Ce manuscrit, il en a lu une moitié qui est
intéressant.
|
Si l’adjonction d’une relative à une forme de partition externe
est souvent assez difficile, on constate que les relatives qui s’accordent avec
N1 sont totalement exclues dans ce cas. Reprenons l’exemple [53], qui permet
uniquement l’interprétation de partition externe. Il apparaît que [58a], où le
verbe de la relative s’accorde avec les
enfants, est nettement plus acceptable que [58b] où il s’accorde
avec une moitié.
| [58] |
- ?Les enfants, j’en mets une moitié qui sont doués en arts
plastiques.
- *Les enfants, j’en mets une moitié qui est douée en arts
plastiques.
|
Les deux types de partition possèdent par conséquent des
propriétés syntaxiques assez différentes. Le tableau ci-dessous montre que le
en de la partition interne est proche
de en adnominal tandis que le
en de la partition externe partage
presque toutes les caractéristiques de en quantitatif.
4. En guise de conclusion
Nous sommes maintenant en mesure de compléter le tableau
récapitulatif :
Il en résulte que les frontières entre
en quantitatif et
en adnominal ne sont pas absolues mais
graduelles. La situation peut être décrite comme suit : les structures avec
syntagme quantificateur où l’on trouve en quantitatif et les structures à complément du
nom comportant en adnominal possèdent
six propriétés opposées ; entre les deux se situent des cas intermédiaires qui
partagent tous un nombre plus ou moins grand de caractéristiques avec les deux
structures types. En privilégiant une seule propriété, on pourrait trancher
dans un sens ou dans l’autre, mais cela simplifierait outre mesure des faits
relativement complexes. Soulignons que ce tableau n’a rien de définitif, car il
serait sans aucun doute possible de trouver d’autres critères, ce qui
permettrait d’affiner la description sans vraisemblablement modifier les
tendances générales qui sont apparues dans la description et qui sont
visualisées par le biais de l’ordre des différents types dans le
tableau.
Revenons en conclusion sur une remarque qui a été faite à
propos de certains des cas étudiés ici
[5], et qui peut être généralisée. Il existe en effet,
outre la commutation avec
combien, une
propriété commune à toutes les formes de quantification. On constate que, si
en adnominal peut être supprimé et non
N1 [61], le contraire vaut pour le
en
de la quantification par contenant, par exemple. Ainsi, en [62], seul N1 peut
être supprimé.
| [61] |
- Je vous en donnerai un exemple, de ces
structures.
- Je vous donnerai un exemple.
- *Je vous en donnerai, de ces
structures.
|
| [62] |
- Des gâteaux, j’en ai dévoré une
assiette.
- Des gâteaux, j’en ai dévoré.
- *J’ai dévoré une assiette.
|
Il apparaît des exemples [62] que ce n’est pas le N1
assiette qui est sélectionné par le
verbe mais le N2
gâteaux. Il en est
également ainsi pour les autres types étudiés ici, à l’exception de
en adnominal où, au contraire, le
verbe sélectionne N1 [61]. Le fait que le verbe sélectionne N2 et non pas N1
est par conséquent une propriété partagée par toutes les formes qui permettent
la commutation avec
combien, et donc
de toutes les formes de quantification
[6].
·
Benninger C., 1999,
De la quantité aux substantifs
quantificateurs, Recherches
linguistiques, 23, Metz, Université de Metz.
·
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Pronom et Syntaxe — L’approche pronominale et son
application au français, Paris, Selaf.
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Détermination : les noms », Lingvisticae
Investigationes, 18, p. 121-150.
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Place de la transformation MONTE dans la syntaxe du français moderne »,
Le Français moderne, 48, p.
193-218.
·
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« Déterminants nominaux et paraphrases prépositionnelles : Problèmes de
description syntaxique et sémantique du lexique »,
Langue française, 30, p.
44-62.
·
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Van de Velde D., 2000,
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classement, Gap-Paris, Ophrys.
·
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La syntaxe de en et l’obsession de la
solution unitaire » Lingvisticae
Investigationes, 4, p. 181-201.
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phrases simples à verbe support, Genève-Paris,
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La syntaxe des relatives en français,
Paris, Editions du C.N.R.S.
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syntaxe du pronom en dans la
construction quantitative », Revue québécoise de
linguistique, 13, p. 167-199.
·
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“autre” de : une tête
quantificationnelle ? », Langue
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Aspect du groupe nominal et extraction de en », Le Français
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Les génitifs : Gouvernement d’antécédent et gouvernement thématique »,
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Kupferman L., 1999, «
Réflexions sur la partition : Les groupes nominaux partitifs et la
relativisation », Langue française,
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Problèmes de délimitation syntaxique », Revue
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En quantitatif : pronom lié à la
fonction objet ou à une position ? », Travaux de
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J’en ai lu deux, de livres : les
structures à détachement de forme de N », à paraître dans les
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linguistique, Presses universitaires d’Artois.
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·
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·
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Genève, Droz.
·
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syntaxe du pronom en et la
transformation de ‘montée du sujet’ », Théorie
syntaxique et syntaxe du français, Paris, Seuil, p.
48-86.
[1]
Comme il apparaîtra par la suite, le choix de travailler sur
les formes pronominales permet d’écarter la problématique assez complexe de la
distinction entre syntagmes quantificateurs et non quantificateurs,
problématique à laquelle ont été confrontés les auteurs qui ont étudié ces
syntagmes binominaux,
Dessaux (1976), Buvet (1993) et
Benninger (1999).
Le point de vue adopté dans ces travaux est de toute façon assez différent de
celui de la présente étude.
Flaux et Van de Velde
(2000 : 12-24) proposent un classement très complet des noms
‘quantitatifs’ en considérant également leurs emplois dans d’autres structures
que celles en N1 de N2.
[2]
Les critères 2 et 5 ont été présentés dans
Lagae et Rouget
(1992). Ils n’y étaient toutefois pas utilisés pour distinguer entre
deux types de
en, mais pour établir un
classement des modes de quantification. Pour un aperçu d’autres
caractéristiques opposant
en
quantitatif et
en adnominal, voir
Lagae (
1994,
1997, à
par.).
[3]
Comme il apparaît de
Lagae (1997),
cette affirmation doit être quelque peu nuancée. En effet,
en quantitatif peut être sujet dans
certaines circonstances précises, p. ex.
à cette
tristesse s’en ajoute une autre (G. Brée).
[4]
Cet emploi de
douzaine
comme unité de mesure explique pourquoi on peut parler d’une demi-douzaine et
non d’une demi-dizaine, cf.
Lagae et Rouget (1992 :
10). Le néerlandais possède deux mots différents correspondant aux
deux emplois de douzaine :
dozijn
signifie exactement douze, et
twaalftal environ douze.
[5]
Cf.
Dessaux (1976) et
Milner (1978 :
41) à propos des unités de mesure et
Giry-Schneider (1987 :
148-150) à propos des noms quantificateurs tels que
paquet ou
tas.
[6]
Flaux et
Van de Velde (2000 : 13) ont toutefois observé que lorsque le syntagme
binominal est sujet, certains verbes tels que
suffire sélectionnent plutôt N1.
[*]
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