Travaux de linguistique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8011-3685-9
278 pages

p. 83 à 95
doi: en cours

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II. Travaux

no42-43 2001/1-2

2001 Travaux de linguistique II. Travaux
A. Syntaxe du groupe prépositionnel

Préposition à éclipses

Claire Blanche-Benveniste  [*] École Pratique des Hautes Études, Paris
Les prépositions dites « faibles », à, de, en, ne peuvent pas se trouver devant QUE en français (il en va de même en anglais). Il importe peu que le QUE en question soit analysé comme une conjonction ou comme un pronom relatif. Deux solutions sont possibles en français : une solution « pauvre » qui consiste à supprimer la préposition, comme dans J’ai besoin qu’il vienne, où l’on devrait avoir une préposition DE, comme dans J’ai besoin de cela, et qu’on analysera donc avec un DE sous-jacent, J’ai besoin Ø qu’il vienne. Une solution « riche » qui consiste à ajouter un CE servant d’appui, Je m’attends à ce qu’il vienne. Dans les tournures clivées, la suite préposition + QUE n’est pas davantage possible *c’est à sa mère à QUE je pense. La solution « pauvre » consiste à enlever la préposition, c’est à sa mère Ø que je pense. La solution « riche » consiste à choisir, lorsque c’est possible, un pronom relatif QUI ou LEQUEL, plus solide que QUE, c’est à sa mère à qui je pense, c’est à sa mère à laquelle je pense.
Dans les deux cas, la répartition entre les deux solutions ne semble pas prévisible par des règles strictes. Cette répartition varie selon les usages et il ne semble pas qu’on puisse voir une évolution diachronique de l’une à l’autre des deux solutions.
In French as in English, « weak prepositions » à, de, en, cannot precede a QUE, whether it be a conjunction or a relative pronoun. When a verbal predicate requires a prepositional phrase for its complement, and the complement comes under a QUE + sentence form, DE + QUE would be ungrammatical, *J’ai besoin de qu’il vienne, *je m’attends à qu’il vienne. Two grammatical solutions can be used, a « poor one  », zeroing the preposition, J’ai besoin Ø qu’il vienne, je m’attends Ø qu’il vienne, and a « rich one », adding a demonstrative CE between the preposition and QUE, Je m’attends à ce qu’il vienne. For cleft sentences, where the same ungrammaticality could occur, *c’est à sa mère à que je pense, the « poor solution » consists in zeroing the preposition, *c’est à sa mère Ø que je pense, or in using a strong relative pronoun, QUI or LEQUEL, c’est à sa mère à qui je pense, c’est à sa mère à laquelle je pense.
Both solutions, in both cases, cannot be predicted by regular rules. The choice depends on variable usages and no diachronic ordering can be stated.
Les prépositions spécifiques des valences verbales sont généralement considérées comme indispensables pour une bonne réalisation des compléments qu’elles « introduisent ». Le verbe confier a un complément de valence à valeur de « bénéficaire ». Lorsque ce complément est réalisé sous forme de syntagme nominal, il doit être précédé de la préposition à :

Elle a confié la robe à sa mère.

Sans cette préposition, la tournure serait grammaticalement mal formée

Elle a confié la robe *sa mère

C’est seulement lorsque ce complément « bénéficiaire » est réalisé sous la forme d’un pronom clitique, me, te, se, lui, leur, qu’il se réalise sans la présence de la préposition à :

Elle m’a confié la robe, elle la lui a confiée, elles la leur ont confiée, elles se la sont confiée, etc.

Par là s’explique l’habitude de dire que ces compléments sont « introduits » par une préposition et de considérer ce type de prépositions comme des « introducteurs ». Mais pourtant, dans d’autres situations, par exemple entre c’est et qu-, la préposition à exigée par le verbe confier devant le complément nominal a un statut plus compliqué. Elle peut figurer une fois devant le complément nominal, ce qui paraît le plus « normal » :

[1]

C’est à sa mère qu’elle a confié la robe

c’est [ + prép N ] [ - prép que] V a confié

Elle peut être absente devant le complément nominal, mais présente devant qu- (réalisé sous forme du pronom qui) :

[2]

C’est sa mère à qui elle a confié sa robe

c’est [ - prép N ] [ + prép que] V a confié

Elle peut aussi figurer deux fois, aussi bien devant le complément nominal que devant qu-  :

[3]

C’est à sa mère à qui elle a confié sa robe

c’est [ + prép N ] [ + prép que] V a confié

La première tournure [1] a une meilleure réputation normative que les deux autres, mais tout le monde s’accorde généralement à reconnaître que les deux autres, [2] et [3], sont aussi grammaticalement bien formées.
Cette particularité est mentionnée depuis longtemps par les grammairiens français, qui pourtant, pour la plupart, ont été gênés par la coexistence de trois tournures grammaticalement si proches (de Wailly 1803, Bescherelle 1867, Martinon 1927, Grevisse 1986). Plusieurs ont cherché à y mettre de l’ordre, en supposant par exemple qu’elles n’avaient pas la même histoire diachronique ou en cherchant à en dévaluer au moins une sur les trois. Une remarque célèbre de l’Académie française avait déjà tenté de discréditer l’usage de la double préposition chez Boileau (cf. N. Fournier 1998: 134-6) :

C’est à vous mon esprit à qui je veux parler.

(Boileau 1668, Satire IX, 1)

Les générativistes ont suivi le même raisonnement, en présentant la tournure à deux prépositions comme un archaïsme (Jones 1996), la tournure à préposition devant qui comme une sorte d’étape intermédiaire dans le développement et la tournure la plus normative comme un aboutissement moderne de l’évolution. Comme il arrive très souvent dans ce type de présentation, tout se passe comme si un « bon complot » avait guidé l’évolution historique pour l’amener vers la seule bonne forme normative.
Il me semble que cette interprétation est fondée sur des bases peu solides et qu’on doit accepter l’idée que les trois tournures coexistent actuellement, et qu’elles ont sans doute coexisté à d’autres époques. Dans cette perspective, il faudrait admettre que ce phénomène de « préposition à éclipses » n’est pas un accident de l’évolution mais qu’il fait partie de la grammaire. Comme d’autres langues semblent présenter des faits analogues (Dixon 1991 : 14, 48, 66, 68, 281-286), on peut être tenté d’y voir un phénomène plus général, qui ne serait pas spécifiquement français.
Je propose de rappeler les principales circonstances dans lesquelles s’observe ce phénomène de la « préposition à éclipses », et d’en envisager quelques interprétations [1].
 
1. La répartition entre prépositions, pronoms et conjonctions dans les clivées et les restrictives
 
 
Je m’intéresse aux « compléments prépositionnels » qui apparaissent en position focalisée dans les constructions clivées en c’est… qu-… et les restrictives en il n’y a que… qu-… Dans les deux cas, ces compléments prépositionnels forment un syntagme autonome, qui n’est aucunement déterminé par la suite en qu-, comme ce serait le cas avec un antécédent et une relative. On peut prendre comme prototypes des syntagmes autonomes et non-autonomes les formes de pronoms celui-ci et celui- (Cf. Blanche-Benveniste et alii, 1987) :

C’est à celui-ci que je l’ai demandé

Il n’y a qu’à celui-ci que je l’ai demandé

C’est celui à qui je l’ai demandé

Il n’y a que celui à qui je l’ai demandé

Dans les constructions clivées et dans les restrictives, qui présentent un syntagme autonome, la forme du complément prépositionnel est dictée par la valence du verbe placé après que. Le relevé des exemples contemporains amène à distinguer trois modèles.
1.1

Le modèle de réalisation le plus simple est celui qui fait apparaître la préposition suivie du syntagme nominal dans la position privilégiée entre d’une part c’est, il n’y a que et d’autre part la conjonction que, soit, schématiquement :

[+prép N] [- prép Que]

C’est [à toi] que ces choses-là arrivent

Il n’y a qu’[à toi] que ces choses-là arrivent

Exemples en français parlé :

ce n’est pas à nous que vous feriez croire cela (Plaidoyer 19,4)

c’est pas à vous qu’il faut le demander (BusE36)

c’est pas pour moi que je parle (BusE49)

c’est sur moi que maman comptait (Barallier 45,12)

c’est sur la goupille qu’il y a marqué les numéros de série (Poi98 Vengeance 45,12)

Exemples en français écrit contemporain :

Et c’est avec son mari et leur serveuse qu’elle a dégusté le plat, à l’abri des regards désapprobateurs (Presse)

Exemple en français écrit du XVe siècle :

C’est à vous mesme que je parle (Pathelin, ca 1456, DMF, p. 176, communiqué par M. Rouquier)

1.2
Dans le deuxième modèle, la préposition ne figure pas devant le syntagme clivé ou restreint, mais devant l’élément Qu-, qui est en ce cas un pronom, qui, quoi, lequel, dont, où, soit schématiquement :
[- prép N] [+ prép Qu-] [2]

Exemples en français parlé

C’est sûrement elle à qui il pensait l’offrir (Cl89-90)

Exemples en français écrit contemporain

c’est certainement cela dont j’ai peur (Gide, d’après Togeby)

Parce que c’est elle à qui Monica avait confié la Robe, qu’elle garda dans son appartement du Watergate à Washington (Presse 0508981)

Exemple en français écrit du XVe siècle

Ouy, Monseigneur, c’est Gervaise à qui je donnay ma main et ma foy (Le Jouvencel, ca.1461-6, DMF 1,224, communiqué par M. Rouquier)

1.3
Dans le troisième modèle, la préposition figure dans les deux emplacements :
[+prép N] [+ prép Qu-]

Exemples en français parlé

c’est de ça dont j’ai parlé dans la dernière réunion où je suis allée (Beaumettes 7,8)

c’est évidemment d’information dont nous allons parler (Charrier 61287)

et c’est là où il y a la caserne (Poi 98, incendie 33,3)

c’est à peu près à ce moment-là où moi je suis venu m’installer définitivement (Barrad 17,14)

c’est là où vous vous rendez compte qu’en fait vous êtes rien (Poi98 Attentat 4,24)

c’est là où justement il y avait beaucoup plus de dangers (Poi 98 Hold up 27,3)

Exemples en français écrit contemporain

ce n’est pas de pain, en effet, selon lui, dont les Indiens avaient besoin (Ionesco, d’après Togeby)

Exemple en français écrit du XVe siècle

C’est à vous à qui je vendi six aulnes de drap, maître Pierre (Pathelin, DMF, p. 160, communiqué par M. Rouquier).

Lorsque l’on rassemble des exemples pris aux différentes époques, on se convainc assez facilement que ces tournures existent sous leurs trois formes depuis le XVe siècle, qu’elles ont été toutes trois exploitées à l’époque classique (cf. Haase 1914, Fournier 1998), qu’elles existent encore aujourd’hui et qu’on ne peut pas les placer l’une derrière l’autre dans une perspective d’évolution historique, comme l’ont supposé de nombreux grammairiens.
On peut considérer qu’il y a actuellement un supplétisme entre les deux grands types morphologiques : la réalisation [préposition + pronom] et la réalisation [absence de préposition + conjonction que]. La répartition peut être ainsi résumée :

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Les grammairiens qui se sont intéressés à la question ont souvent été obnubilés par le problème de la « partie du discours » (cf. Riegel et alii (1994 : 537), et se sont surtout attachés à définir la nature de l’élément qu. Ils ont été gênés d’avoir à accepter que cet élément doive être analysé, selon les cas, tantôt comme une conjonction que et tantôt comme un pronom relatif, qui, quoi, dont, où. Lorsque la concurrence est possible, l’usage de la conjonction leur paraît plus « pauvre », parce qu’elle ne fait ressortir aucun cas de « flexion ». Mais il était bien difficile d’analyser que comme un pronom dans des exemples comme :

C’est là qu’il habitait

C’est à ce moment qu’il est parti

C’est ainsi que nous l’appelons

Cela fait partie des cas que mentionne Dixon où la préposition disparaît devant les « measure phrases »,

He runs (for) three miles,

She stood in the pouring rain twenty minutes.

(Dixon 1991 : 285)

Cette omission de préposition correspondrait, selon lui, pour l’anglais, à un effet particulier de la focalisation portant sur des éléments aspectuels des compléments. Mais l’analyse se prolonge pour les cas où, en français, le dispositif clivé permet des constructions sans préposition, qui seraient impossibles dans un dispositif direct :

Elle y est *des années / Il y a des années qu’elle y est

Je joue *la dernière fois / C’est la dernière fois que je joue

Il était ouvert *deux ou trois mois / ça faisait deux ou trois mois qu’il était ouvert

Une autre solution, qui est un peu un renoncement, consiste à voir ici une « grammaticalisation », difficile à analyser morphème par morphème. Une autre solution, qui suppose une sorte de « complémentarité » entre pronom et conjonction, consiste à considérer que, dans une même construction clivée ou restrictive, avec la même valeur syntaxique, deux réalisations morphologiques sont également possibles, l’une avec un pronom qui supporte une préposition et une autre avec une conjonction que qui renvoie la préposition devant le syntagme clivé. Il ne s’agirait pas d’une marque d’une différenciation fonctionnelle entre les tournures proprement relatives : dans un cas la préposition est conservée auprès de l’élément qu-, un touriste à qui :

C’est un touriste déjà assez blasé à qui on promet un dépaysement certain,

(Presse)

et dans l’autre la préposition serait auprès de l’élément clivé, à un touriste que :

C’est à un touriste déjà assez blasé qu’on promet un dépaysement certain.

Il faudrait admettre que les deux coexistent sans aucune différence sémantique.
 
2. Les que-phrases incompatibles avec une préposition
 
 
Je m’intéresse maintenant aux rencontres à prévoir entre une préposition et une « que-phrase ». Certains verbes ont un complément de valence qui se réalise par une préposition suivie d’un syntagme nominal ou d’un verbe à l’infinitif

Je me souviens de cela

Je me souviens de lui

Je me souviens de l’arrivée de Jean

Je me souviens d’avoir vu Jean arriver

Lorsque cette valence complément comporte également une que-phrase, il est impossible de la faire précéder d’une préposition faible comme de, à, en :

Je me souviens de *que Jean est arrivé très tard

Je me plains de*qu’il arrive si tard [3]

Deux solutions se présentent, l’une morphologiquement « riche » et l’autre « pauvre ». La « riche » consiste à étoffer le que en ce que :

Je me souviens, je m’étonne, je me plains de ce que Jean arrive très tard

Magali Rouquier (1988, 1990) a étudié le développement diachronique de cette tournure en ce que, qui semble s’être restreinte au cours de l’histoire. La solution « pauvre » consiste à faire tomber la préposition et à ne garder que le que  :

(Je me souviens, je m’étonne, je me plains) que Jean arrive si tard

Les grammaires d’usage donnent des listes de verbes à solution riche,

(aider à ce que, s’excuser, etc.) de ce que …

(tenir, se plaire, etc) à ce que …

d’autres à solution pauvre,

(avertir, avoir besoin, se désoler, s’indigner, se souvenir, etc.) que …

et de ceux pour lesquels l’usage est hésitant :

s’attendre à ce / que … — se rendre compte de ce / que …

Les choix varient selon les usagers. Grevisse (1986) recommande je demande à ce qu’on m’oublie, là où l’usage le plus général semblerait plutôt être Je demande qu’on m’oublie. La tendance semble être, du reste, de choisir que, comme en témoigne cet exemple de sensibiliser, ordinairement construit avec à (sensibiliser à quelque chose), tel qu’il apparaît avec une que-phrase dans une conversation :

Il faudrait sensibiliser les gens que le feu rouge c’est quand même dans le code de la route

(Sardier 6,8)

Le problème existe aussi dans les réalisations pseudo-clivées, par exemple pour être sûr, être conscient de (Cf. Roubaud 2000)  :

Ce dont je suis sûr, c’est de cela

Ce dont je suis sûr, c’est d’avoir très bien compris

Ce dont je suis sûr, c’est *de qu’il va pleuvoir

La réalisation tend généralement vers que :

Ce dont on est sûr, c’est que ces orages vont se déplacer.

(Roubaud 2000 : 409)

Ce dont les Américains sont conscients, c’est que Bill Clinton va aller piocher dans les poches de certains d’entre eux.

(Roubaud 2000 : 393)

Dixon (1991) mentionne des phénomènes analogues en anglais. Il en fait même un argument privilégié pour poser l’existence d’une forme sous-jacente de la préposition :
« Omission of a preposition before complementisers that, for or to. The preposition is retained before an NP or an Ing complement clause, but must be omitted before a complement clause introduced by that, for or to (and may optionally be omitted before a complement clause beginning in wh- :
He boasted about his victory
He boasted — that he had won
They decided on John
They decided — that John would be chosen
It was decided that John would be chosen
I was surprised by the fact that the plumber came
I was surprised — that the plumber came ».
(Dixon 1991 : 66)
Pour lui, il existe en ce cas en anglais une préposition sous-jacente, parce qu’elle peut réapparaître dans la même construction verbale, au passif :

Everyone hoped (*for) that England would win

That England would win was hoped for by everyone.

(Dixon 1991 : 14)

En français, comme on ne peut pas miser sur une « stranded » préposition de ce type, on peut vérifier qu’il y a une préposition en recourant à une dislocation, qui fait surgir, auprès de l’élément disloqué, un pronom clitique dont la forme n’est pas le, mais en :

On en est sûr, que les orages vont se déplacer

On se donnera donc le droit de poser également en français l’existence d’une préposition sous-jacente.
 
3. Rencontre entre deux prépositions appartenant à deux valences verbales distinctes
 
 
La rencontre se produit lorsqu’un verbe qui construit un complément de valence avec une préposition admet, dans le même paradigme, une « interrogative indirecte », qui commence elle-même par une préposition. On construit très aisément se rendre compte de, avec un syntagme nominal, en gardant la préposition de :

Te rends-tu compte de la situation ?

Avec une que-phrase, cette préposition se perd :

Te rends-tu compte (*de) que c’est dangereux ?

Avec des interrogatives indirectes qui commencent par ces interrogatifs comme comment, quel, non précédés de préposition, la tournure est possible :

Ça dépendra de comment ça se passe

(oral Répondeur 4,2)

On peut s’interroger sur quelles étaient les circonstances quand le décrochage est intervenu,

(oral, Radio Informations 08/2000)

Mais avec des interrogatives comme de qui il était question, de quoi j’ai l’air, à qui tu l’as confiée, avec qui je dois travailler, qui commencent elles-mêmes par une préposition, la décision est plus délicate. Les locuteurs peuvent-ils tolérer une suite de prépositions de+de, de+à, de+avec, comme il s’en produit dans les exemples suivants, à la jonction des deux grands constituants ?

Te rends-tu compte de de qui il était question ?

Te rends-tu compte de de quoi j’ai l’air ?

Te rends-tu compte de à qui tu l’as confiée ?

Te rends-tu compte de avec qui je dois travailler ?

Les exemples sont rarement attestés; lorsqu’on sollicite des usagers, leurs réponses semblent diverses et peu fiables : « pas joli, mais pas impossible ». Meyer-Lübke allait jusqu’à dire que le français moderne serait « plutôt antipathique à la juxtaposition de prépositions » (T. III, p. 132, cité par Damourette et Pichon VII : 266). Les locuteurs acceptent à la rigueur les rencontres de de+à, de+avec, mais ils préfèrent nettement les solutions dans lesquelles la préposition valencielle « se perd » devant celle du terme interrogatif :

[Te rends-tu compte ] [de qui il était question] ?

[Te rends-tu compte ] [de quoi j’ai l’air] ?

[Te rends-tu compte ] [où nous allons] ?

[Te rends-tu compte ] [ à qui tu l’as confiée] ?

[Te rends-tu compte ] [avec qui je dois travailler] ?

C’est la situation que P. Le Goffic (1994) décrit comme celle de la « percontative pseudo-directe », qu’il illustre par un exemple :

Réfléchissez ( ) dans quelle aventure vous vous embarquez ici.

(P. Le Goffic (1994 : 265))

Dans les exemples oraux attestés, comment se comportent les verbes d’usage fréquent comme dépendre de, s’intéresser à, réfléchir à, s’interroger sur, se renseigner sur ? Il semble qu’un certain nombre de combinaisons virtuellement possibles soient exclues de l’usage, à cause des difficultés de rencontre des prépositions. Comme on l’a vu, on peut effacer les prépositions valencielles comme de ou à, quand elles sont faibles. Mais, malgré l’exemple cité par Le Goffic, il est apparemment plus difficile d’effacer des prépositions plus « fortes » comme sur  :

*Je l’ai interrogé — de quoi il était question

*Je l’ai interrogé — à qui il l’a confiée

*Je l’ai interrogé — où nous allons

*Je l’ai interrogé — avec qui je dois travailler

Il est également difficile de conserver cette préposition devant l’autre préposition, appartenant à l’interrogative qui suit, car ces combinaisons paraissent toujours « bizarres » :

Je l’ai interrogé sur de quoi il était question

Je l’ai interrogé sur à qui il l’a confiée

Je l’ai interrogé sur où nous allons

Je l’ai interrogé sur avec qui je dois travailler

Le résultat est que l’on tombe là sur des « indicibles » de la langue.
 
4. Conclusion
 
 
La conclusion est provisoire. Elle porte à la fois sur les données et sur l’analyse. Pour les données, d’abord. La « préposition à éclipse  » n’a généralement pas reçu une bonne légitimation grammaticale, que ce soit chez les grammairiens classiques ou chez les linguistes contemporains. Ce n’est pas par hasard. Elle oblige à considérer deux situations désagréables. Dans l’une, on doit convenir qu’il y a des combinatoires syntaxiques virtuelles qu’on ne peut pas réaliser facilement. C’est le domaine des « indicibles ». Dans l’autre, on doit admettre qu’une seule et même « chose » syntaxique puisse se dire de trois façons différentes, sans qu’il soit possible d’installer sérieusement, entre les trois, des nuances de style, de contenu ou d’âge diachronique. Certains grammairiens du XVIIe dotés d’un peu d’humour avaient réfléchi à cette question avec plus de liberté qu’on ne le fait aujourd’hui. A l’époque où, pour standardiser la langue selon les consignes officielles, ils étaient sommés de se prononcer entre plusieurs usages, ils étaient bien convaincus que, s’ils devaient déclarer mauvais certains usages, c’était uniquement par conformisme, et que les formes officiellement écartées n’en continuaient pas moins à exister dans la langue. De deux tournures, disait Andry de Boisregard, ils veulent toujours qu’il y en ait « une de mauvaise »  :

C’est un défaut ordinaire à nos grammairiens de s’imaginer que dès qu’une chose se dit de deux façons, il faut condamner l’une pour autoriser l’autre. Pourquoy ne pourront-elles pas estre toutes deux bonnes ? […] Il semble qu’il ne leur soit pas libre de les admettre toutes deux et qu’il faille necessairement qu’il y en ait une de mauvaise, en quoy ils se trompent fort ».

(Andry de Boisregard, 1689, Réflexions sur l’Usage présent de la Langue Française, p. 420)

Pour l’analyse, la clef des embarras vient du statut grammatical à accorder à qu-. Les grammaires orientées vers les solutions morphologiques ont tendance à décider que deux constructions différentes se manifestent dans les clivées, selon qu’il s’agit d’un pronom relatif, qui supporte les prépositions :

C’est vous à qui je veux en parler

ou d’une conjonction, qui rejette la préposition :

C’est à vous que je veux en parler

Berrendonner (1997), convaincu que ce sont des constructions distinctes, envisageait même que les locuteurs puissent s’y embrouiller en produisant des « hybrides », qui seraient les formes à double préposition,

C’est à vous à qui je veux parler.

Je ferais plutôt l’hypothèse qu’il s’agit, dans les trois cas cités, d’une seule et même structure syntaxique clivée, quelle que soit la réalisation morphologique qui en est donnée, soit par des pronoms qui supportent les prépositions, soit par une conjonction qui les refuse. La réalisation morphologique se situerait au niveau des réalisations et non au niveau de la structure syntaxique.
C’était déjà la position qu’avaient adoptée Moreau (1971), Kayne (1975) et Tranel (1978) pour analyser les emplois non-prépositionnels du relatif, qui et que, où ils voyaient des manifestations d’une conjonction. Ces linguistes fondaient leurs analyses essentiellement sur les phénomènes de « relatives emboîtées ». Je proposerai d’étendre l’analyse aux emplois prépositionnels manifestés dans les tournures syntaxiques focalisantes que je viens de citer. Le pronom et la conjonction y ont une distribution réglée par le phénomène de la « préposition à éclipse » : préposition présente avec la réalisation de pronom; préposition absente avec la réalisation de conjonction. Cela reviendrait à dissocier, dans les deux cas, le niveau des structures syntaxiques et le niveau des réalisations morphologiques.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Blanche-Benveniste C., Deulofeu, J., Stefanini, J. et van den Eynde, K., 1997, L’Approche pronominale et son application au français. Paris, SELAF.
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·  Moreau M.-L., 1971, « L’homme que je crois qui est venu. QUI, QUE, relatifs et conjonctions », Langue française 11, p. 77-90.
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·  Tranel B., 1978, « On the elision of i in French qui », Studies in French Linguistics, 1, p. 53-75.
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NOTES
 
[1] J’ai déjà abordé une partie de cette question dans une communication faite au XXIIe Congrès de Linguistique et Philologie Romanes, à Bruxelles, en juillet 1998. J’essayais alors d’y englober des énoncés non-normatifs relevés en français parlé. Ici je ne retiendrai que des énoncés réputés normatifs.
[2] Il est usuel de considérer que dont représente [de + que] et que représente [locatif + que].
[3] Damourette et Pichon en citent quelques exemples qu’ils auraient entendus oralement, et qui paraissent assez isolés, comme Il a joué à qu’il serait un horrible monstre (Damourette et Pichon VII, 257). Nous n’en avons pas rencontré dans les corpus de français parlé actuels.
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