2001
Travaux de linguistique
II. Travaux
A. Syntaxe du groupe prépositionnel
Préposition à éclipses
Claire Blanche-Benveniste
[*]
École Pratique des Hautes Études, Paris
Les prépositions dites « faibles », à, de, en, ne peuvent pas se trouver devant QUE
en français (il en va de même en anglais). Il importe peu que le QUE en
question soit analysé comme une conjonction ou comme un pronom relatif. Deux
solutions sont possibles en français : une solution « pauvre » qui consiste à
supprimer la préposition, comme dans J’ai besoin
qu’il vienne, où l’on devrait avoir une préposition DE, comme dans
J’ai besoin de cela, et qu’on
analysera donc avec un DE sous-jacent, J’ai
besoin Ø qu’il vienne. Une solution « riche » qui consiste à ajouter
un CE servant d’appui, Je m’attends à ce qu’il
vienne. Dans les tournures clivées, la suite préposition + QUE n’est
pas davantage possible *c’est à sa mère à QUE je
pense. La solution « pauvre » consiste à enlever la préposition,
c’est à sa mère Ø que je pense. La
solution « riche » consiste à choisir, lorsque c’est possible, un pronom
relatif QUI ou LEQUEL, plus solide que QUE, c’est
à sa mère à qui je pense, c’est à sa mère à laquelle je
pense.
Dans les deux cas, la répartition entre les deux solutions ne
semble pas prévisible par des règles strictes. Cette répartition varie selon
les usages et il ne semble pas qu’on puisse voir une évolution diachronique de
l’une à l’autre des deux solutions.
In French as in English, « weak prepositions »
à, de, en, cannot precede a QUE,
whether it be a conjunction or a relative pronoun. When a verbal predicate
requires a prepositional phrase for its complement, and the complement comes
under a QUE + sentence form, DE + QUE would be ungrammatical, *J’ai
besoin de qu’il vienne, *je m’attends
à qu’il vienne. Two grammatical solutions can be used, a « poor one
», zeroing the preposition, J’ai besoin Ø qu’il
vienne, je m’attends Ø qu’il vienne, and a « rich one », adding a
demonstrative CE between the preposition and QUE, Je m’attends à ce qu’il vienne. For cleft
sentences, where the same ungrammaticality could occur, *c’est à sa mère à que je pense, the « poor
solution » consists in zeroing the preposition, *c’est à sa mère Ø que je pense, or in using a
strong relative pronoun, QUI or LEQUEL, c’est à
sa mère à qui je pense, c’est à sa mère à laquelle je
pense.
Both solutions, in both cases, cannot be predicted by regular
rules. The choice depends on variable usages and no diachronic ordering can be
stated.
Les prépositions spécifiques des valences verbales sont
généralement considérées comme indispensables pour une bonne réalisation des
compléments qu’elles « introduisent ». Le verbe confier a un complément de valence à valeur de «
bénéficaire ». Lorsque ce complément est réalisé sous forme de syntagme
nominal, il doit être précédé de la préposition à :
|
Elle a confié la robe à sa mère.
|
Sans cette préposition, la tournure serait grammaticalement mal
formée
|
Elle a confié la robe *sa mère
|
C’est seulement lorsque ce complément « bénéficiaire » est
réalisé sous la forme d’un pronom clitique, me,
te, se, lui, leur, qu’il se réalise sans la présence de la
préposition à :
|
Elle m’a confié la robe, elle la lui a confiée, elles la leur
ont confiée, elles se la sont confiée, etc.
|
Par là s’explique l’habitude de dire que ces compléments sont «
introduits » par une préposition et de considérer ce type de prépositions comme
des « introducteurs ». Mais pourtant, dans d’autres situations, par exemple
entre c’est et
qu-, la préposition
à exigée par le verbe
confier devant le complément nominal a
un statut plus compliqué. Elle peut figurer une fois devant le complément
nominal, ce qui paraît le plus « normal » :
| [1] |
C’est à sa mère qu’elle a confié la robe
c’est [ + prép N ] [ - prép que] V
a confié
|
Elle peut être absente devant le complément nominal, mais
présente devant qu- (réalisé sous
forme du pronom qui) :
| [2] |
C’est sa mère à qui elle a confié sa robe
c’est [ - prép N ] [ + prép que] V
a confié
|
Elle peut aussi figurer deux fois, aussi bien devant le
complément nominal que devant qu-
:
| [3] |
C’est à sa mère à qui elle a confié sa robe
c’est [ + prép N ] [ + prép que] V
a confié
|
La première tournure [1] a une meilleure réputation normative
que les deux autres, mais tout le monde s’accorde généralement à reconnaître
que les deux autres, [2] et [3], sont aussi grammaticalement bien
formées.
Cette particularité est mentionnée depuis longtemps par les
grammairiens français, qui pourtant, pour la plupart, ont été gênés par la
coexistence de trois tournures grammaticalement si proches (de Wailly 1803,
Bescherelle 1867, Martinon 1927, Grevisse 1986). Plusieurs ont
cherché à y mettre de l’ordre, en supposant par exemple qu’elles n’avaient pas
la même histoire diachronique ou en cherchant à en dévaluer au moins une sur
les trois. Une remarque célèbre de l’Académie française avait déjà tenté de
discréditer l’usage de la double préposition chez Boileau (cf.
N. Fournier 1998:
134-6) :
|
C’est à vous mon esprit à qui je veux parler.
(Boileau 1668, Satire IX, 1)
|
Les générativistes ont suivi le même raisonnement, en
présentant la tournure à deux prépositions comme un archaïsme (Jones 1996), la tournure à
préposition devant qui comme une sorte
d’étape intermédiaire dans le développement et la tournure la plus normative
comme un aboutissement moderne de l’évolution. Comme il arrive très souvent
dans ce type de présentation, tout se passe comme si un « bon complot » avait
guidé l’évolution historique pour l’amener vers la seule bonne forme
normative.
Il me semble que cette interprétation est fondée sur des bases
peu solides et qu’on doit accepter l’idée que les trois tournures coexistent
actuellement, et qu’elles ont sans doute coexisté à d’autres époques. Dans
cette perspective, il faudrait admettre que ce phénomène de « préposition à
éclipses » n’est pas un accident de l’évolution mais qu’il fait partie de la
grammaire. Comme d’autres langues semblent présenter des faits analogues
(Dixon 1991 : 14, 48, 66,
68, 281-286), on peut être tenté d’y voir un phénomène plus général,
qui ne serait pas spécifiquement français.
Je propose de rappeler les principales circonstances dans
lesquelles s’observe ce phénomène de la « préposition à éclipses », et d’en
envisager quelques interprétations
[1].
1. La répartition entre prépositions,
pronoms et conjonctions dans les clivées et les restrictives
Je m’intéresse aux « compléments prépositionnels » qui
apparaissent en position focalisée dans les constructions clivées en
c’est… qu-… et les restrictives en
il n’y a que… qu-… Dans les deux cas,
ces compléments prépositionnels forment un syntagme autonome, qui n’est
aucunement déterminé par la suite en qu-, comme ce serait le cas avec un antécédent
et une relative. On peut prendre comme prototypes des syntagmes autonomes et
non-autonomes les formes de pronoms celui-ci et celui- (Cf. Blanche-Benveniste
et alii, 1987) :
|
C’est à celui-ci que
je l’ai demandé
Il n’y a qu’à celui-ci que je l’ai demandé
C’est celui à qui je
l’ai demandé
Il n’y a que celui à
qui je l’ai demandé
|
Dans les constructions clivées et dans les restrictives, qui
présentent un syntagme autonome, la forme du complément prépositionnel est
dictée par la valence du verbe placé après que. Le relevé des exemples contemporains amène
à distinguer trois modèles.
1.1
|
Le modèle de réalisation le plus simple est celui qui fait
apparaître la préposition suivie du syntagme nominal dans la position
privilégiée entre d’une part c’est, il n’y a
que et d’autre part la conjonction que, soit, schématiquement :
[+prép N] [- prép Que]
|
|
C’est [à toi] que ces choses-là arrivent
Il n’y a qu’[à toi] que ces choses-là arrivent
|
|
Exemples en français parlé :
ce n’est pas à nous que vous feriez croire cela (Plaidoyer
19,4)
c’est pas à vous qu’il faut le demander (BusE36)
c’est pas pour moi que je parle (BusE49)
c’est sur moi que maman comptait (Barallier 45,12)
c’est sur la goupille qu’il y a marqué les numéros de série
(Poi98 Vengeance 45,12)
|
|
Exemples en français écrit contemporain :
Et c’est avec son mari et leur serveuse qu’elle a dégusté
le plat, à l’abri des regards désapprobateurs (Presse)
|
|
Exemple en français écrit du XVe siècle :
C’est à vous mesme que je parle (Pathelin, ca 1456, DMF, p. 176, communiqué par M.
Rouquier)
|
1.2
Dans le deuxième modèle, la préposition ne figure pas
devant le syntagme clivé ou restreint, mais devant l’élément
Qu-, qui est en ce cas un pronom,
qui, quoi, lequel, dont, où, soit
schématiquement :
[- prép N] [+ prép Qu-]
[2]
|
Exemples en français parlé
C’est sûrement elle à qui il pensait l’offrir
(Cl89-90)
|
|
Exemples en français écrit contemporain
c’est certainement cela dont j’ai peur (Gide, d’après
Togeby)
Parce que c’est elle à qui Monica avait confié la Robe,
qu’elle garda dans son appartement du Watergate à Washington (Presse
0508981)
|
|
Exemple en français écrit du XVe siècle
Ouy, Monseigneur, c’est Gervaise à qui je donnay ma main et
ma foy (Le Jouvencel, ca.1461-6,
DMF 1,224, communiqué par M.
Rouquier)
|
1.3
Dans le troisième modèle, la préposition figure dans les
deux emplacements :
[+prép N] [+ prép Qu-]
|
Exemples en français parlé
c’est de ça dont
j’ai parlé dans la dernière réunion où je suis allée (Beaumettes 7,8)
c’est évidemment d’information dont nous allons parler (Charrier
61287)
et c’est là où il
y a la caserne (Poi 98, incendie 33,3)
c’est à peu près à ce
moment-là où moi je suis venu m’installer définitivement (Barrad
17,14)
c’est là où vous
vous rendez compte qu’en fait vous êtes rien (Poi98 Attentat 4,24)
c’est là où
justement il y avait beaucoup plus de dangers (Poi 98 Hold up 27,3)
|
|
Exemples en français écrit contemporain
ce n’est pas de pain, en effet, selon lui, dont les Indiens
avaient besoin (Ionesco, d’après Togeby)
|
|
Exemple en français écrit du XVe siècle
C’est à vous à qui je vendi six aulnes de drap, maître
Pierre (Pathelin, DMF, p. 160, communiqué par M. Rouquier).
|
Lorsque l’on rassemble des exemples pris aux différentes
époques, on se convainc assez facilement que ces tournures existent sous leurs
trois formes depuis le XVe
siècle, qu’elles ont été toutes trois exploitées à l’époque classique
(cf.
Haase 1914,
Fournier 1998),
qu’elles existent encore aujourd’hui et qu’on ne peut pas les placer l’une
derrière l’autre dans une perspective d’évolution historique, comme l’ont
supposé de nombreux grammairiens.
On peut considérer qu’il y a actuellement un supplétisme entre
les deux grands types morphologiques : la réalisation [préposition + pronom] et
la réalisation [absence de préposition + conjonction
que]. La répartition peut être ainsi
résumée :
Les grammairiens qui se sont intéressés à la question ont
souvent été obnubilés par le problème de la « partie du discours » (cf.
Riegel
et alii (1994 : 537), et se
sont surtout attachés à définir la nature de l’élément
qu. Ils ont été gênés d’avoir à
accepter que cet élément doive être analysé, selon les cas, tantôt comme une
conjonction que et tantôt comme un
pronom relatif, qui, quoi, dont, où.
Lorsque la concurrence est possible, l’usage de la conjonction leur paraît plus
« pauvre », parce qu’elle ne fait ressortir aucun cas de « flexion ». Mais il
était bien difficile d’analyser que
comme un pronom dans des exemples comme :
|
C’est là qu’il habitait
C’est à ce moment qu’il est parti
C’est ainsi que nous l’appelons
|
Cela fait partie des cas que mentionne Dixon où la préposition
disparaît devant les « measure phrases »,
|
He runs (for) three miles,
She stood in the pouring rain twenty minutes.
(Dixon
1991 : 285)
|
Cette omission de préposition correspondrait, selon lui, pour
l’anglais, à un effet particulier de la focalisation portant sur des éléments
aspectuels des compléments. Mais l’analyse se prolonge pour les cas où, en
français, le dispositif clivé permet des constructions sans préposition, qui
seraient impossibles dans un dispositif direct :
|
Elle y est *des années / Il y a des années qu’elle y
est
Je joue *la dernière fois / C’est la dernière fois que je
joue
Il était ouvert *deux ou trois mois / ça faisait deux ou
trois mois qu’il était ouvert
|
Une autre solution, qui est un peu un renoncement, consiste à
voir ici une « grammaticalisation », difficile à analyser morphème par
morphème. Une autre solution, qui suppose une sorte de « complémentarité »
entre pronom et conjonction, consiste à considérer que, dans une même
construction clivée ou restrictive, avec la même valeur syntaxique, deux
réalisations morphologiques sont également possibles, l’une avec un pronom qui
supporte une préposition et une autre avec une conjonction
que qui renvoie la préposition devant
le syntagme clivé. Il ne s’agirait pas d’une marque d’une différenciation
fonctionnelle entre les tournures proprement relatives : dans un cas la
préposition est conservée auprès de l’élément qu-, un touriste à qui :
|
C’est un touriste déjà assez blasé
à qui on promet un dépaysement
certain,
(Presse)
|
et dans l’autre la préposition serait auprès de l’élément
clivé, à un touriste que :
|
C’est à un touriste
déjà assez blasé qu’on promet un
dépaysement certain.
|
Il faudrait admettre que les deux coexistent sans aucune
différence sémantique.
2. Les que-phrases incompatibles avec une
préposition
Je m’intéresse maintenant aux rencontres à prévoir entre une
préposition et une « que-phrase ».
Certains verbes ont un complément de valence qui se réalise par une préposition
suivie d’un syntagme nominal ou d’un verbe à l’infinitif
|
Je me souviens de cela
Je me souviens de lui
Je me souviens de l’arrivée de Jean
Je me souviens d’avoir vu Jean arriver
|
Lorsque cette valence complément comporte également une
que-phrase, il est impossible de la
faire précéder d’une préposition faible comme de,
à, en :
|
Je me souviens de *que Jean est arrivé très tard
Je me plains de*qu’il arrive si tard
[3]
|
Deux solutions se présentent, l’une morphologiquement « riche »
et l’autre « pauvre ». La « riche » consiste à étoffer le
que en ce que :
|
Je me souviens, je m’étonne, je me plains de ce que Jean
arrive très tard
|
Magali Rouquier (1988,
1990) a étudié
le développement diachronique de cette tournure en
ce que, qui semble s’être restreinte
au cours de l’histoire. La solution « pauvre » consiste à faire tomber la
préposition et à ne garder que le que
:
|
(Je me souviens, je m’étonne, je me plains) que Jean arrive
si tard
|
Les grammaires d’usage donnent des listes de verbes à solution
riche,
|
(aider à ce que, s’excuser, etc.) de ce que …
(tenir, se plaire, etc) à ce que …
|
d’autres à solution pauvre,
|
(avertir, avoir besoin, se désoler, s’indigner, se souvenir,
etc.) que …
|
et de ceux pour lesquels l’usage est hésitant :
|
s’attendre à ce / que … — se rendre compte de ce / que
…
|
Les choix varient selon les usagers. Grevisse (1986) recommande
je demande à ce qu’on m’oublie, là où
l’usage le plus général semblerait plutôt être Je
demande qu’on m’oublie. La tendance semble être, du reste, de
choisir que, comme en témoigne cet
exemple de sensibiliser, ordinairement
construit avec à (sensibiliser à quelque chose), tel qu’il
apparaît avec une que-phrase dans une
conversation :
|
Il faudrait sensibiliser les gens que le feu rouge c’est
quand même dans le code de la route
(Sardier 6,8)
|
Le problème existe aussi dans les réalisations pseudo-clivées,
par exemple pour être sûr, être conscient
de (Cf.
Roubaud 2000)
:
|
Ce dont je suis sûr, c’est de cela
Ce dont je suis sûr, c’est d’avoir très bien compris
Ce dont je suis sûr, c’est *de qu’il va pleuvoir
|
La réalisation tend généralement vers
que :
|
Ce dont on est sûr, c’est que ces orages vont se
déplacer.
(Roubaud 2000 : 409)
|
|
Ce dont les Américains sont conscients, c’est que Bill
Clinton va aller piocher dans les poches de certains d’entre eux.
(Roubaud 2000 : 393)
|
Dixon
(1991) mentionne des phénomènes analogues en anglais. Il en fait même
un argument privilégié pour poser l’existence d’une forme sous-jacente de la
préposition :
« Omission of a preposition before complementisers
that, for or
to. The preposition is retained before
an NP or an Ing complement clause, but must be omitted before a complement
clause introduced by that, for or
to (and may optionally be omitted
before a complement clause beginning in wh- :
He boasted about his victory
He boasted — that he had won
They decided on John
They decided — that John would be chosen
It was decided that John would be chosen
I was surprised by the fact that the plumber came
I was surprised — that the plumber came ».
(Dixon
1991 : 66)
Pour lui, il existe en ce cas en anglais une préposition
sous-jacente, parce qu’elle peut réapparaître dans la même construction
verbale, au passif :
|
Everyone hoped
(*for) that England would win
That England would win was hoped for by everyone.
(Dixon
1991 : 14)
|
En français, comme on ne peut pas miser sur une « stranded »
préposition de ce type, on peut vérifier qu’il y a une préposition en recourant
à une dislocation, qui fait surgir, auprès de l’élément disloqué, un pronom
clitique dont la forme n’est pas le,
mais en :
|
On en est sûr, que les orages vont se déplacer
|
On se donnera donc le droit de poser également en français
l’existence d’une préposition sous-jacente.
3. Rencontre entre deux prépositions
appartenant à deux valences verbales distinctes
La rencontre se produit lorsqu’un verbe qui construit un
complément de valence avec une préposition admet, dans le même paradigme, une «
interrogative indirecte », qui commence elle-même par une préposition. On
construit très aisément se rendre compte
de, avec un syntagme nominal, en gardant la préposition
de :
|
Te rends-tu compte de la situation ?
|
Avec une que-phrase,
cette préposition se perd :
|
Te rends-tu compte (*de) que c’est dangereux ?
|
Avec des interrogatives indirectes qui commencent par ces
interrogatifs comme comment, quel, non
précédés de préposition, la tournure est possible :
|
Ça dépendra de
comment ça se passe
(oral Répondeur 4,2)
|
|
On peut s’interroger
sur quelles étaient les circonstances quand le décrochage est
intervenu,
(oral, Radio Informations 08/2000)
|
Mais avec des interrogatives comme
de qui il était question, de quoi j’ai l’air, à
qui tu l’as confiée, avec qui je dois travailler, qui commencent
elles-mêmes par une préposition, la décision est plus délicate. Les locuteurs
peuvent-ils tolérer une suite de prépositions de+de, de+à, de+avec, comme il s’en produit dans les exemples
suivants, à la jonction des deux grands constituants ?
|
Te rends-tu compte de de qui il était question ?
Te rends-tu compte de de quoi j’ai l’air ?
Te rends-tu compte de à qui tu l’as confiée ?
Te rends-tu compte de avec qui je dois travailler ?
|
Les exemples sont rarement attestés; lorsqu’on sollicite des
usagers, leurs réponses semblent diverses et peu fiables : « pas joli, mais pas
impossible ». Meyer-Lübke allait jusqu’à dire que le français moderne serait «
plutôt antipathique à la juxtaposition de prépositions » (T. III, p. 132, cité
par Damourette et Pichon VII : 266). Les locuteurs acceptent à la rigueur les
rencontres de de+à,
de+avec, mais ils préfèrent nettement
les solutions dans lesquelles la préposition valencielle « se perd » devant
celle du terme interrogatif :
|
[Te rends-tu compte ] [de qui il était question] ?
[Te rends-tu compte ] [de quoi j’ai l’air] ?
[Te rends-tu compte ] [où nous allons] ?
[Te rends-tu compte ] [ à qui tu l’as confiée] ?
[Te rends-tu compte ] [avec qui je dois travailler]
?
|
C’est la situation que
P. Le Goffic
(1994) décrit comme celle de la « percontative pseudo-directe », qu’il
illustre par un exemple :
|
Réfléchissez ( ) dans quelle aventure vous vous embarquez
ici.
(P. Le
Goffic (1994 : 265))
|
Dans les exemples oraux attestés, comment se comportent les
verbes d’usage fréquent comme dépendre de,
s’intéresser à, réfléchir à, s’interroger sur, se renseigner sur ?
Il semble qu’un certain nombre de combinaisons virtuellement possibles soient
exclues de l’usage, à cause des difficultés de rencontre des prépositions.
Comme on l’a vu, on peut effacer les prépositions valencielles comme
de ou à, quand elles sont faibles. Mais, malgré
l’exemple cité par Le Goffic, il est apparemment plus difficile d’effacer des
prépositions plus « fortes » comme sur
:
|
*Je l’ai interrogé — de quoi il était question
*Je l’ai interrogé — à qui il l’a confiée
*Je l’ai interrogé — où nous allons
*Je l’ai interrogé — avec qui je dois travailler
|
Il est également difficile de conserver cette préposition
devant l’autre préposition, appartenant à l’interrogative qui suit, car ces
combinaisons paraissent toujours « bizarres » :
|
Je l’ai interrogé sur de quoi il était question
Je l’ai interrogé sur à qui il l’a confiée
Je l’ai interrogé sur où nous allons
Je l’ai interrogé sur avec qui je dois travailler
|
Le résultat est que l’on tombe là sur des « indicibles » de la
langue.
La conclusion est provisoire. Elle porte à la fois sur les
données et sur l’analyse. Pour les données, d’abord. La « préposition à éclipse
» n’a généralement pas reçu une bonne légitimation grammaticale, que ce soit
chez les grammairiens classiques ou chez les linguistes contemporains. Ce n’est
pas par hasard. Elle oblige à considérer deux situations désagréables. Dans
l’une, on doit convenir qu’il y a des combinatoires syntaxiques virtuelles
qu’on ne peut pas réaliser facilement. C’est le domaine des « indicibles ».
Dans l’autre, on doit admettre qu’une seule et même « chose » syntaxique puisse
se dire de trois façons différentes, sans qu’il soit possible d’installer
sérieusement, entre les trois, des nuances de style, de contenu ou d’âge
diachronique. Certains grammairiens du XVIIe dotés d’un peu d’humour avaient
réfléchi à cette question avec plus de liberté qu’on ne le fait aujourd’hui. A
l’époque où, pour standardiser la langue selon les consignes officielles, ils
étaient sommés de se prononcer entre plusieurs usages, ils étaient bien
convaincus que, s’ils devaient déclarer mauvais certains usages, c’était
uniquement par conformisme, et que les formes officiellement écartées n’en
continuaient pas moins à exister dans la langue. De deux tournures, disait
Andry de Boisregard, ils veulent toujours qu’il y en ait « une de mauvaise »
:
|
C’est un défaut ordinaire à nos grammairiens de s’imaginer
que dès qu’une chose se dit de deux façons, il faut condamner l’une pour
autoriser l’autre. Pourquoy ne pourront-elles pas estre toutes deux bonnes ?
[…] Il semble qu’il ne leur soit pas libre de les admettre toutes deux et qu’il
faille necessairement qu’il y en ait une de mauvaise, en quoy ils se trompent
fort ».
(Andry de Boisregard, 1689, Réflexions sur l’Usage présent de la Langue
Française, p. 420)
|
Pour l’analyse, la clef des embarras vient du statut
grammatical à accorder à qu-. Les
grammaires orientées vers les solutions morphologiques ont tendance à décider
que deux constructions différentes se manifestent dans les clivées, selon qu’il
s’agit d’un pronom relatif, qui supporte les prépositions :
|
C’est vous à qui je
veux en parler
|
ou d’une conjonction, qui rejette la préposition :
|
C’est à vous
que je veux en parler
|
Berrendonner (1997), convaincu que ce sont des
constructions distinctes, envisageait même que les locuteurs puissent s’y
embrouiller en produisant des « hybrides », qui seraient les formes à double
préposition,
|
C’est à vous
à qui je veux parler.
|
Je ferais plutôt l’hypothèse qu’il s’agit, dans les trois cas
cités, d’une seule et même structure syntaxique clivée, quelle que soit la
réalisation morphologique qui en est donnée, soit par des pronoms qui
supportent les prépositions, soit par une conjonction qui les refuse. La
réalisation morphologique se situerait au niveau des réalisations et non au
niveau de la structure syntaxique.
C’était déjà la position qu’avaient adoptée
Moreau (1971),
Kayne (1975) et
Tranel (1978)
pour analyser les emplois non-prépositionnels du relatif,
qui et que, où ils voyaient des manifestations d’une
conjonction. Ces linguistes fondaient leurs analyses essentiellement sur les
phénomènes de « relatives emboîtées ». Je proposerai d’étendre l’analyse aux
emplois prépositionnels manifestés dans les tournures syntaxiques focalisantes
que je viens de citer. Le pronom et la conjonction y ont une distribution
réglée par le phénomène de la « préposition à éclipse » : préposition présente
avec la réalisation de pronom; préposition absente avec la réalisation de
conjonction. Cela reviendrait à dissocier, dans les deux cas, le niveau des
structures syntaxiques et le niveau des réalisations morphologiques.
·
Berrendonner A.,
1997, Conférence EPHE, « Les hybridations ».
·
Blanche-Benveniste
C., 1998, « Présence et absence de prépositions dans les clivées et les
pseudo-clivées », in A. Englebert, M.
Pierrard, L.
Rosier, D.
Van Raemdonck (éds) ;
XXIIe Congrès de Linguistique et de
Philologie Romanes, (Bruxelles,
1998), Tübingen, Niemeyer, vol. VI, p. 55-65.
·
Blanche-Benveniste
C., Deulofeu, J.,
Stefanini, J. et
van den Eynde, K., 1997,
L’Approche pronominale et son application au
français. Paris, SELAF.
·
Damourette J. et
Pichon E., 1911-1940,
Des mots à la pensée. Essai de Grammaire
française. Paris, d’Artrey.
·
Dixon R. M. W., 1991,
A New Approach to English Grammar on Semantic
Principles. Oxford, Clarendon Press.
·
Fournier N., 1998,
Grammaire du français classique.
Paris, Belin (Collection SUP).
·
Haase A., 1914,
Syntaxe française du XVIIe siècle. Paris,
Delagrave.
·
Hadermann P., 1993,
Étude morphosyntaxique du mot « où ».
Louvain-la-Neuve, Duculot (Collection « Champs Linguistiques
»).
·
Jones M. A., 1996,
A Grammar of Modern French. Cambridge
University Press.
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[1]
J’ai déjà abordé une partie de cette question dans une
communication faite au
XXIIe Congrès de Linguistique et Philologie
Romanes, à Bruxelles, en juillet 1998. J’essayais alors d’y englober
des énoncés non-normatifs relevés en français parlé. Ici je ne retiendrai que
des énoncés réputés normatifs.
[2]
Il est usuel de considérer que
dont représente [
de +
que] et que
où représente [locatif +
que].
[3]
Damourette et Pichon en citent quelques exemples qu’ils
auraient entendus oralement, et qui paraissent assez isolés, comme
Il a joué à qu’il serait un horrible
monstre (Damourette et Pichon VII, 257). Nous n’en avons pas
rencontré dans les corpus de français parlé actuels.
[*]
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