2001
Travaux de linguistique
II. Travaux
A. Syntaxe du groupe prépositionnel
Le statut de la préposition dans les
mots composés
Brigitte Kampers-Manhe
[*]
Université de
Groningen
Le rôle de la préposition dans les mots composés du type
sans-abri, par opposition à
contre-culture, a été examiné par le
passé (cf., notamment, Zwanenburg, 1990), tandis que celui qu’elle assume
dans les déverbaux du type gardien de
prison ou les simples synapsies (Benveniste, 1974) du type
pomme de terre,
robe à fleurs, n’a pas reçu
l’attention qu’il mérite. La plupart des morphologues (générativistes)
considèrent même que ces derniers mots ne sont pas de véritables composés parce
qu’ils ne sont pas conformes aux règles de réécriture morphologiques. Cet
article vise à montrer que ce sont bien des composés réguliers, dans lesquels
la préposition est insérée, contrairement à celle des mots considérés comme de
véritables composés, dans le but de légitimer le complément qui la suit. Le
cadre théorique adopté, celui de
Bok-Bennema &
Kampers-Manhe (2000), permettra de rendre compte de la structure de
tous ces composés.
The role of the preposition used in compounds like
sans-abri, as opposed to
contre-culture, has been examined in
the past (cf., among others,
Zwanenburg,
1990), while deverbal compounds like gardien de prison or complex words like
pomme de terre or
robe à fleurs, which equally contain a
preposition, have not received enough attention. Most (generative)
morphologists even consider that they are not real compounds because they do
not obey morphological rules. The purpose of this paper is to show that they
are regular compounds. The difference from those words that are usually
regarded as real compounds is that the preposition is inserted to license the
following complement. We will show how our theoretical approach (Bok-Bennema & Kampers-Manhe,
2000), can account for the structure of all those compounds.
Le rôle de la préposition dans les mots composés du type
sans-abri, par opposition à
contre-culture, a été examiné par le
passé (cf., notamment,
Zwanenburg,
1990), tandis que celui qu’elle assume dans les déverbaux du type
gardien de prison ou les simples
synapsies (Benveniste,
1974) du type pommes de
terre, robe à fleurs, n’a
pas reçu l’attention qu’il mérite. La plupart des morphologues (générativistes)
considèrent même que ces derniers mots ne sont pas de véritables composés parce
qu’ils ne sont pas conformes aux règles de réécriture morphologiques. Cet
article vise à montrer que ce sont bien des composés réguliers, dans lesquels
la préposition est insérée, contrairement à celle des mots considérés comme de
véritables composés, dans le but de légitimer le complément qui la
suit.
Après avoir présenté, dans la section 1, notre cadre théorique
(Bok-Bennema &
Kampers-Manhe, 2000), nous montrerons comment il permet de rendre
compte de la structure des mots du type sans-abri et contre-culture et du statut de leur préposition
respective (section 2). Nous en dériverons ensuite, dans la section 3, celle
des composés du type gardien de
prison, en l’opposant à celle des composés germaniques
correspondants du type can-opener.
Nous montrerons que l’analyse présentée permet de généraliser le rôle de la
préposition dans les binominaux où elle figure et d’expliquer l’existence de
contre-exemples apparents du type robe-fleurs.
Selon Bok-Bennema & Kampers-Manhe (2000), la
composante morphologique suit les mêmes principes que la composante syntaxique.
Nous envisageons cette dernière comme conforme au modèle développé par
Kayne (1995).
Selon lui, toute structure syntaxique comporte une position de
spécificateur/adjoint, de tête et de complément, dans cet ordre fixe et
universel. Tout ordre de surface déviant de cet ordre de base est dû à
l’application de déplacements : ainsi, dans cette optique, la structure de base
de la phrase d’une langue SVO (français) ne diffère pas de celle de la phrase
d’une langue SOV par exemple (néerlandais). La différence entre les deux
langues résulte d’un déplacement de l’objet vers la gauche pour les langues
SOV, et non plus d’un ordre de base différent.
Pour nous, la structure morphologique comporte donc, tout comme
la structure syntaxique, une position de spécificateur/d’adjoint et une
position de complément, à côté de celle de la tête. Tout comme dans la phrase,
l’ordre universel des constituants morphologiques est l’ordre
Spécificateur/Adjoint-Tête-Complément. Les différences visibles dans l’ordre
linéaire de ces constituants sont dues au déplacement de certains d’entre eux,
tout comme en syntaxe. Ainsi, les composés endocentriques dont la tête est
modifiée par un substantif, comme homme-grenouille ou
frogman ou un adjectif, comme
bleu ciel ou
sky blue, présentent une structure
d’adjonction, et ont la même structure dans les langues romanes que dans les
langues germaniques :
Cette structure de base reflète les relations sémantiques entre
les constituants, tandis que la structure dérivée peut en être différente,
certains constituants devant être déplacés pour des raisons phonologiques. Pour
obtenir l’ordre correct des constituants dans les langues romanes, et en
français en particulier, il faut supposer qu’un déplacement a lieu, ce qui fait
qu’on obtient respectivement homme-grenouille et
bleu ciel. Comme les déplacements se
font à gauche en Grammaire Générative, c’est la tête qui se déplace. Nous
reviendrons sur ce déplacement.
La structure des composés apparemment exocentriques du type
coupe-pluie ou
scarecrow est celle de la
complémentation, comme [3], dans laquelle le substantif est le complément du
verbe :
| [3] |

|
De même, il est couramment admis que la structure des mots
dérivés relève de la complémentation, les suffixes sélectionnant leur
complément. Ainsi -ier en français et
-ian en anglais sont des suffixes
nominaux qui sélectionnent un radical substantival. Ce dernier doit être
incorporé à ce suffixe par mouvement de tête à tête (par adjonction d’une tête
à gauche d’une autre), comme l’illustre (4) :
| [4] |

|
En effet, un affixe étant un morphème lié, il doit se fondre
avec un radical. Pour expliquer ceci formellement, on peut attribuer ce
déplacement au fait que l’affixe possède un trait fort (Chomsky, 1995) [+i],
qui doit être vérifié visiblement par déplacement de son complément, le
radical, lui-même porteur du trait [-i] (pour une analyse détaillée, voir
Bok-Bennema &
Kampers-Manhe (2000)).
Reste à préciser ce qui déclenche le déplacement de la tête des
composés présentant la structure de [1] dans les langues romanes. Pour ce
faire, il convient d’examiner la structure des mots simples dans ces langues.
Lorsqu’un mot est utilisé comme base pour former un dérivé, il prend une forme
différente de celle qu’il a lorsqu’il fonctionne dans une phrase. Cette
différence est visible à l’écrit et à l’oral dans les langues romanes, en
particulier en espagnol. Comparez ainsi niño ‘enfant’ à niñ-ería
‘enfantillage’. Considérant cette alternance, à l’instar de Harris (1991), nous
admettons qu’un mot n’est qu’un radical qui ne peut fonctionner comme unité
prosodique que si on y ajoute un suffixe flexionnel, un ensemble de traits [+/-
masc], [+/- sing], par exemple, qui sera phonétiquement réalisé ou non. Seul le
radical est utilisé en combinaison avec un suffixe dérivationnel, comme le
montre le contraste entre niñ-o et
niñ-eria.
En français, la présence de ces suffixes flexionnels est
visible à l’écrit, mais peu à l’oral. Le seul marqueur phonétiquement réalisé
est le schwa. On relève ainsi le même contraste qu’en espagnol entre
dout-e et dout-eux.
C’est la présence du schwa qui empêche le [t] de tomber dans la prononciation
de doute. Cet affixe flexionnel ne
diffère en rien de l’affixe dérivationnel : il sélectionne un radical et doit
se fondre avec lui. La structure d’un mot complet est donc la même que celle
d’un dérivé, comme l’illustre [5a]. L’affixe flexionnel est la tête d’une
projection flexionnelle (= un mot complet). Le complément est incorporé à
l’affixe flexionnel, comme à l’affixe dérivationnel et pour les mêmes raisons,
avec cette différence que les traits catégoriels du complément percolent vers
la projection maximale, la flexion n’ayant pas de statut catégoriel : on
obtient un substantif fléchi, complet. [5b] représente la structure dérivée du
mot grenouille :
Ce mot est alors utilisable en syntaxe, comme une nouvelle tête
substantivale : nous dirons qu’il est recyclé. Notons que les mots ont la même
structure de base dans les langues germaniques, bien que l’affixe flexionnel ne
soit pas visible. Nous attribuons l’ordre différent des constituants des mots
composés du type homme-grenouille au
déplacement de la tête déclenché par le fait qu’en matière de composition
l’unité de base est le radical dans les langues romanes. D’après cette
hypothèse, un mot comme sac-poubelle
en français, hombre rana ‘homme
grenouille’ en espagnol, aura la structure de (6a) : le radical nominal,
l’unité de base sac et
hombr-, respectivement, est modifié
par un substantif complet poubelle,
rana, respectivement. La projection
nominale ainsi formée est sélectionnée par un affixe flexionnel lui permettant
de fonctionner comme mot. La tête nominale est ensuite incorporée à l’affixe
flexionnel, son trait catégoriel percole et on obtient un substantif complet.
Ce déplacement rend compte de la position linéaire de la tête, à gauche du
modificateur. Ceci est illustré dans [6b] :
Quant aux langues germaniques, nous supposons que leurs
composés ont pour tête un mot. La structure de base d’un mot comme
frogman sera donc celle de [7] : le
substantif complet est modifié par un autre qui lui est adjoint. Aucun
mouvement de tête n’est déclenché, ce qui explique que l’ordre de base soit
conservé.
| [7] |

|
Pour plus de détails sur les prédictions qui découlent de cette
hypothèse, en particulier les différences entre les composés français et
néerlandais, voir Kampers-Manhe (2000).
Nous allons considérer comment le modèle ainsi présenté dans
ses grandes lignes permet de rendre compte de la structure des composés
comportant une préposition. Nous commencerons par les composés les plus étudiés
par le passé.
2. Les composés du type Préposition +
substantif
Considérons les mots suivants
| [8] |
Sans-papier, sans-cervelle, contre-poison, après-communisme,
pour-compte
|
La relation entre la préposition et le substantif dans les mots
de [8] est celle de la complémentation, la même que dans la structure
syntaxique correspondante : un sans-papier est un homme qui n’a pas de papiers.
La préposition a donc une valeur référentielle, celle qu’elle a dans les
syntagmes prépositionnels en syntaxe. Cette construction modifie une tête
substantivale non réalisée phonétiquement, mais comportant des traits
syntaxiques et sémantiques : ces traits rendent compte du genre du mot
(masculin), de sa catégorie (substantif), et de son sens, ‘personne sans
cervelle’, par exemple, pour sans-cervelle. L’idée de la présence d’un
élément nominal zéro n’est pas nouvelle : elle est déjà suggérée dans
Rohrer (1977)
pour les composés apparemment exocentriques du type
coupe-pluie et elle a été souvent
reprise, notamment par Zwanenburg (1990). Cette projection nominale est
elle-même le complément d’une projection flexionnelle, qui lui permet de
fonctionner comme mot ; on obtient ainsi [9] :
| [9] |

|
Comme dans la structure [6b], la tête nominale non réalisée
phonétiquement est ensuite incorporée à l’affixe flexionnel.
Les prépositions référentielles que l’on trouve dans les
composés du type [10] :
| [10] |
contre-culture, sous-consommation, surhomme, avant-pont,
arrière-pays
|
n’ont pas le statut de tête puisque le composé désigne une
sous-classe des référents de l’élément de droite : une
contre-culture est une sorte de
culture ; nous les considérons comme des modificateurs, suivant
Zwanenburg
(1990), qui oppose les mots du type sous-bois à ceux du type
avant-bras, et nous envisageons la
structure de ces mots comme une structure d’adjonction. Cependant, dans ces
mots, la préposition a également son sens plein. Le statut de la préposition
est donc le même que dans les composés précédents, seule la relation sémantique
avec la tête nominale change. Adaptant selon notre théorie la structure
proposée par Zwanenburg
(1990), nous accordons à ces mots la structure de base [11a], qui
reflète bien cette relation :
Le substantif est ensuite incorporé à l’affixe flexionnel et la
préposition est adjointe à la position Spec-InflP (cf.. [11b]). Pour une explication détaillée de
ce déplacement des éléments « légers », voir
Bok-Bennema &
Kampers-Manhe (2000).
Les deux structures présentées ici rendent bien compte du
statut référentiel de la préposition : tête ou modificateur, elle a la même
valeur référentielle que dans les syntagmes prépositionnels en syntaxe. Qu’en
est-il de la préposition qui figure dans les composés binominaux déverbaux
?
3. Les binominaux déverbaux
Les binominaux déverbaux du type gardien de prison ou
gobeur d’huîtres s’opposent à leurs
équivalents germaniques du type can-opener par la présence de la préposition et
la place du complément du verbe dont est dérivé le substantif. Leur structure
est cependant partiellement la même. En effet, un gardien de prison est une personne qui garde la
prison, comme un can-opener est un
instrument qui permet d’ouvrir les boîtes. Ainsi, on a affaire dans les deux
cas à la combinaison d’un verbe et de son complément, comme dans les composés
apparemment exocentriques illustrés sous [12] :
| [12] |
coupe-vent, sèche-linge, taille-haie, essuie-tout,
protège-nez, protège-slip
|
Considérons la structure de ces composés. Ils se retrouvent
dans les langues romanes, en particulier en italien et en espagnol (pour une
liste des déverbaux dans ces langues, voir
Bok-Bennema &
Kampers-Manhe (2000)). La tête verbale est un mot complet, témoin le
e final, que nous considérons comme un
affixe flexionnel et qui a la même forme que la troisième personne du singulier
de l’indicatif. Dans la structure de base de ces mots le radical verbal prend
donc pour complément un NP pour former un VP, lui-même complément d’un affixe
flexionnel. Le radical verbal est incorporé à l’affixe flexionnel, ce qui donne
la structure [13] :
| [13] |

|
Notons que cette structure est incomplète. Comme dans la
structure [9], cette projection verbale fléchie modifie une tête nominale non
réalisée phonétiquement mais qui comporte le trait catégoriel nominal, des
traits syntaxiques, parmi lesquels le genre du composé, et sémantiques, qui
font qu’il fournit le référent de la classe entière dont fait partie le
référent du mot entier, ici « objet hygiénique » ; il lie le rôle sémantique
externe du verbe. Ce qui nous intéresse ici c’est la légitimation du complément
slip après incorporation de la tête
verbale à l’affixe flexionnel. En effet, si les principes qui valent pour la
syntaxe valent aussi en morphologie, le complément doit être légitimé selon les
mêmes conditions. En syntaxe, comme en morphologie, la condition suivante est
valable :
| [14] |
YP est légitimé par X dans la configuration
[XPX YP] si X= [-N]
|
C’est ce principe qui rend compte de l’agrammaticalité de
*La peur la mort,
*un homme fier son fils, puisque ni le
substantif peur ni l’adjectif
fier ne possèdent le trait [-N], qui
permet de légitimer un complément. Dans les deux cas, on peut « sauver » la
structure en insérant une préposition, ce qui fait qu’on obtient
la peur de
la mort et un homme fier
de son fils. Cela revient à
dire qu’un complément doit être légitimé par une préposition ou un verbe, les
seules catégories capables de le faire. Dans [13], le NP complément se trouve
légitimé par la trace verbale, puisque l’affixe flexionnel est transparent à la
percolation des traits de la tête (ici la catégorie verbale).
Que se passe-t-il si le suffixe nominal n’est plus le suffixe
flexionnel, mais un suffixe dérivationnel comme -ien, qui, comme tous les suffixes français,
sélectionne un radical ? Le radical verbal prend pour complément un NP, comme
dans le cas de [13], la projection maximale est alors le complément d’un
suffixe nominal, auquel sa tête s’incorpore. Cette fois, les traits de la tête
verbale ne peuvent percoler vers la projection maximale, le verbe perd pour
ainsi dire son statut de verbe, et il ne peut plus légitimer le complément par
l’intermédiaire de sa trace. La structure est mal formée, le mot qui y
correspond agrammatical, *gardien
prison :
| [15] |

|
Comme en syntaxe, la seule configuration possible pour sauver
cette structure est d’insérer une préposition : gardien de prison.
En anglais, on peut avoir la même structure que dans [15] si on
utilise le suffixe -er, qui
sélectionne une racine verbale, cf.
[16a]. Le résultat de l’incorporation de V au suffixe nominal est également
agrammatical, *opener-can, le verbe
perdant son statut de verbe. Pourtant, le complément peut être légitimé dans la
position d’adjoint à la position maximale, ici NP. Cette position n’offre pas
cette possibilité en français. Le déplacement du NP
can sauve la structure, comme le
montre [16b] :
Notons qu’en syntaxe également, la position Spec-NP est une
position légitime pour un syntagme nominal complément d’un nom dérivé d’un
verbe en anglais. Comparez ainsi the city’s
destruction « la destruction de la ville » à
*the destruction city.
L’anglais dispose également de la possibilité de légitimer le
complément par une préposition, comme les langues romanes, en syntaxe comme en
morphologie. En effet, un mot comme opener of
can n’est pas exclu, même s’il est moins naturel que
can-opener.
On peut donc conclure que la préposition
de est un simple moyen de légitimer un
complément et qu’elle est donc insérée à un stade ultérieur de la dérivation,
comme en syntaxe, ce qui rend aussi compte de son manque de valeur
référentielle. Qu’en est-il de la préposition insérée entre deux noms ? Est-ce
le même cas, ou a-t-on affaire à un autre type de préposition ?
4. La structure des binominaux non
déverbaux
La principale différence entre les composés déverbaux et les
composés du type [17] réside dans le fait que la préposition
de alterne avec la préposition
à dans les derniers :
| [17] |
- pomme de terre,
boîte de vitesse, gant
de boxe, chaussures
de marche
- sac à dos, verre
à pied, robe à fleurs, coffre à jouets
|
Pour une argumentation en faveur du statut de mots complexes
pour ce type de mots, nous renvoyons, entre autres, à
Bosredon & Tamba
(1991). Le choix de la préposition semble être guidé par la relation à
exprimer entre les deux substantifs : de pour l’origine (pomme de terre), à pour le but (sac
à dos) ou les caractéristiques (robe à
fleurs). De plus, la préposition à a des propriétés différentes selon qu’elle
équivaut à avec ou à
pour (cf.
Cadiot 1993, qui
met en évidence ces différences de comportement, notamment la plus grande
autonomie de à =
avec + N par rapport au N qui
précède).
Ceci pourrait nous inciter à admettre que la préposition des
binominaux de ce type a un statut différent de celui qu’elle a dans les
binominaux déverbaux, puisqu’elle semble avoir une valeur référentielle.
Cependant, elle est différente des prépositions comme
sans, qu’on rencontre dans les
composés étudiés dans la section 2. En effet, comme le dit
Cadiot (1991), la
préposition à est une préposition «
incolore » même dans les expressions comme nourrir au biberon. En effet, elle ne peut pas
référer mais sert à obtenir des noms qui désignent une sous-classe du mot tête.
Pour Bosredon & Tamba
(1991 : 44), les mots formés à l’aide de à et de
sont aussi des mots complexes sous-classifiants, et les prépositions des «
opérateurs de couplage ». Ces opérateurs sont les deux transcriptions
graphiques de l’opérateur zéro qu’on trouve dans papier-calque. Ainsi, on a
papier de verre,
papier à dessin et
papier-calque. On retrouve cette idée
chez Bartning
(1993), qui cite Cadiot (1989) : « Alors que les prépositions
incolores ont pour fonction dominante de vectoriser une relation qu’elles ne
codent pas (mais qu’elles empruntent au contexte linguistique ou dont elles
héritent à partir de la représentation sémantique du référent), les
prépositions « sémantiques » ont en principe une organisation argumentale qui
leur est propre, qu’elles codent lexicalement … » (Barting, 1993 :
164).
Le choix des prépositions est donc guidé par la relation
sémantique à signifier ; fonctionnellement, elles sont équivalentes. Ceci
explique les hésitations qu’on a à interpréter le sens des mots complexes ;
ainsi, comme le disent Bosredon & Tamba (1991), si le sens est
relativement motivé dans verre à pied,
« qui a un pied », il n’est pas toujours facile à reconnaître dans
poste à essence, « qui délivre, qui
fournit, qui a » (cf.
Anscombre, 1990
pour plus d’exemples.). Plusieurs arguments prouvent que ces prépositions ne
sont pas porteuses de sens. Tout d’abord, en cas de troncation, la préposition
disparaît, alors qu’elle est maintenue si elle est référentielle : ainsi,
Bosredon & Tamba
(1991) opposent mes chaussures à
talons, qui devient mes
talons, à téléphone sans
fil, dont téléphone peut
être supprimé, avec maintien de la préposition ; de même dans les sigles la
préposition vectorielle disparaît : HLM, alors que la préposition référentielle est
maintenue, comme dans TSF, avec le
S de sans. De plus, on a souvent noté les hésitations
à employer l’une ou l’autre des prépositions :
| [18] |
Papier de/à musique, instrument de/à musique, épingle à/de
nourrice
|
L’idée que ces prépositions n’ont pas véritablement de contenu
est soutenue par le fait qu’elles semblent pouvoir être supprimées sans que
cela nuise à l’interprétation du mot composé. Ainsi, on trouve à côté des
synapsies sous (19), des mots composés du type [20] :
| [19] |
stylo à plume, stylo à feutre, stylo à bille, robe à fleurs,
sac de poubelle, sac à dos
|
| [20] |
stylo-plume, stylo-feutre, stylo-bille, robe-fleurs,
sac-poubelle, étui-sac
|
Ceci est aussi noté par
Goosse (1975),
qui signale que le complément de nom tend à se passer de préposition. Il oppose
coin-couture à
coin-bureau et
coin-jardin, synthèmes formés de façon
plus classique, selon lui.
Ces arguments nous font opter pour une structure du type (21),
dans laquelle le constituant de droite, que nous considérons comme un
complément modifiant, occupe la position de complément, suivant
Larson (1988).
La préposition est insérée, comme dans les déverbaux de la section précédente,
pour légitimer le complément, en fonction de la relation à exprimer, mais n’a
pas de véritable contenu référentiel.
| [21] |

|
Les mots du type [20] semblent constituer des contre-exemples à
l’hypothèse avancée, vu le manque de préposition. Il n’en est rien cependant :
ces mots présentent la structure d’adjonction donnée sous [6]. Contrairement à
Goosse (1975),
nous ne faisons pas de différence entre les nouvelles créations, comme
sac-poubelle, et ce qu’il appelle les
synthèmes formés de façon plus classique. Le français dispose donc des deux
possibilités pour unir deux noms dans un composé : soit par la complémentation,
avec emploi obligatoire d’une préposition, soit par adjonction d’un
modificateur, avec une tendance actuelle à préférer cette solution. Ceci
explique pourquoi on ne peut trouver, à côté de mots tels que
machine à laver des mots comme
*machine laver, le verbe fléchi ne
pouvant s’employer comme adjoint. La solution possible est
lave-linge, qui présente une structure
identique à celle de coupe-pluie
(cf. [3] et [13]).
Nous avons montré dans cette contribution que la préposition
que l’on trouve dans les synapsies n’a pas de statut référentiel, qu’elle ne
sert qu’à légitimer le complément d’un verbe dont la catégorie n’est plus
visible par suite de son incorporation à un suffixe dérivationnel, ou d’un
substantif, dont les traits catégoriels ne permettent pas de légitimer le
complément. Nous avons également souligné que l’absence de préposition entre
deux substantifs ne contredit pas cette hypothèse puisque dans ce cas on a
affaire à une structure d’adjonction, dans laquelle le constituant de droite
est un modificateur, selon la régularité de la composition dans les langues
romanes. Nous avons ainsi pu rendre compte de la structure de ces mots composés
et de la différence de statut entre les prépositions dites référentielles et
les prépositions dites incolores dans la mesure où les premières ont un statut
lexical, les secondes uniquement la fonction de légitimer le
complément.
·
Anscombre J.C., 1990,
« Pourquoi un moulin à vent n’est pas un ventilateur »,
Langue française, 86, p.
103-125.
·
Benveniste E., 1974,
Problèmes de linguistique générale II,
Paris, Gallimard.
·
Bartning I., 1993, «
La préposition de, essai d’approche
cognitive », Lexique, 11, p.
163-191.
·
Bok-bennema R. et B.
Kampers-Manhe, 2000,
Romance Compounding and the Theory of
Morphology, manuscrit.
·
Bosredon B. et I.
Tamba, 1991, «
Verre à pied et
moule à gaufres, préposition et noms
composés de sous-classe », Langue
française, 91, p. 40-57.
·
Cadiot P., 1989, « La
préposition : interprétation par codage et interprétation par inférence »,
Cahiers de Grammaire, 14, Université
de Toulouse-Le Mirail, p. 25-50.
·
Cadiot P., 1991, «
À la hache ou avec la hache ?
Représentation mentale, expérience située et donation du référent »,
Langue française, 91, p.
7-23.
·
Cadiot P., 1993, «
À entre deux noms : vers la
composition nominale », in A.-M. Berthonneau et P.
Cadiot Lexique, 11 : Les
prépositions : méthodes d’analyse, p. 193-240.
·
Chomsky N.,
The Minimalist Program, Cambridge, MIT
Press.
·
Goosse A., 1975,
La néologie française aujourd’hui,
Paris, Conseil national de la langue française.
·
Kampers-Manhe B.,
2000, « La composition en français et en néerlandais »,
Leuvense Bijdragen, 89, Leuven, p.
157-172.
·
Kayne R., 1995,
The Antisymmetry of Syntax, Cambridge,
MIT Press.
·
Larson R., 1988, « On
the Double Object construction », Linguistic
Inquiry, 19, p. 335-391.
·
Rohrer C., 1977,
Die Wortzusammensetzung im modernen
Französisch, Tübingen, TBL Verlag Gunter Narr.
·
Zwanenburg Z., 1990,
« Argument structure in Derivation and Compounding »,
Recherches de linguistique française et romane
d’Utrecht, 9, p. 37-42.
[*]
Département des Langues et Cultures Romanes/Centre for Language
and Cognition Groningen — Université de Groningen — Adresse: RTC Faculteit der
Letteren Oude Kijk in’t Jatstraat 26, Postbus 716 — 9700AS Groningen (Pays-Bas)
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