Travaux de linguistique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8011-1308-5
174 pages

p. 101 à 113
doi: en cours

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I. TRAVAUX - C. Sémantique et pragmatique de la préposition

no44 2002/1

2002 TRAVAUX DE LINGUISTIQUE C. sémantique et pragmatique de la préposition

À propos des emplois régis d’avec

Catherine Schnedecker  [*] Université de Metz et Institut Universitaire de France
Les emplois régis d’avec ne sont pas ceux qui ont retenu le plus l’attention des études consacrées à cette préposition, du fait qu’elle y paraît incolore, tout juste « bonne » à véhiculer la relation de sens instituée par le verbe qui l’appelle. Sur la base d’approches expérimentales d’une part et d’une étude systématique des verbes symétriques avec lesquels avec a beaucoup d’affinités d’autre part, nous défendons l’idée qu’avec joue un rôle sémantique plein, complémentaire à celui de ses verbes-recteurs, qui est de spécifier la structure de l’ensemble et le type de relation entre ses élements que ces verbes-recteurs présupposent. The governed uses of avec examined in this paper are not those that have received more attention in studies dedicated to this preposition, because in this uses it seems to be « colorless », hardly “ made ” to convey the meaning established by the governing verb. On the basis of experimental approaches on the one hand and a systematic study of the symmetric verbs with which avec has many affinities on the other hand, we defend the idea that avec plays a full, semantic role complementary to the governing verbs specifying the structure of the set and the type of relation between the elements which are required by these verbs.
 
Introduction
 
 
Cette étude fait suite à un travail antérieur (Bianco & Schnedecker, 2000) où, après d’autres [1], nous avons tâché d’établir les conditions linguistiques susceptibles de favoriser la reprise pronominale plurielle dans des énoncés tels que :

[1]

Après les élections, le sénateur et le député ont déjeuné dans un restaurant trois étoiles.

[2]

Après les élections, le sénateur a déjeuné dans un restaurant trois étoiles avec le député.

Bien qu’ils soient introduits séparément, les référents peuvent être considérés comme « conjoints » du fait notamment du coordonnant et ou de la préposition avec. Ils seraient, de ce fait, aptes à former dans la représentation mentale du locuteur ou de l’interprète, l’ensemble requis par l’interprétation ou la production du pronom ils. Outre la présence dans l’énoncé d’un « coordonnant » [2], l’élaboration de cet ensemble suppose, comme l’ont montré Sanford & Lockhart (1990) et Hielscher & Müsseler (1990), l’appartenance des référents à une même catégorie ontologique, l’identité catégorielle des SN les désignant ainsi que leur implication dans un même schéma d’action.
C’est ce dernier point que nous avons tenté d’approfondir (Bianco & Schnedecker) en faisant valoir que certains prédicats étaient de nature à influer sur la construction cognitive d’une entité plurielle, notamment lorsqu’ils présupposent, comme accompagner ou flirter, la présence d’au moins deux participants. En outre, dans la mesure où certains d’entre eux (flirter) se construisent exclusivement avec avec, nous faisions l’hypothèse qu’ils devaient sans doute conjoindre les référents avec autant de force, dans une structure comme SN1 verbe avec SN2, sinon plus que dans SN1 et SN2 verbe. Nous avons donc mesuré cette influence au moyen d’un dispositif expérimental croisant les deux constructions syntaxiques en et et en avec et trois catégories de verbes sélectionnés, très empiriquement au départ, en fonction de leur capacité à présupposer ou non la pluralité et l’identité des participants, à induire ou non leur localisation dans un même espace-temps et à établir ou non une symétrie de rôles :

[3]

Après les élections, le sénateur et le député ont déjeuné dans un restaurant trois étoiles vs Après les élections, le sénateur a déjeuné dans un restaurant trois étoiles avec le député ⇒ absence de présupposé de pluralité, de conjonction spatio-temporelle et de symétrie (catégorie V1)

[4]

Cet été, Michel et Philippe ont rejoint la Côte d’Azur à vélo vs Cet été, Michel a rejoint la Côte d’Azur à vélo avec Philippe ⇒ présupposé de pluralité et de conjonction spatio-temporelle mais absence de symétrie (catégorie V2)

[5]

Depuis un an, Jacques et François collaborent à la mise au point d’un réseau d’enseignement interactif vs Depuis un an, Jacques collabore à la mise au point d’un réseau d’enseignement interactif avec François ⇒ présupposé de pluralité, de conjonction spatio-temporelle et symétrie (catégorie V3) [3].

Les résultats [4] obtenus au terme d’une tâche de continuation de texte démontrent nettement la double influence et du coordonnant et du verbe (voir tableau 1) :

Tableau 1
Proportion de reprise plurielle en fonction du type de verbe et du coordonnant
V1 (nager)V2 (nourrir)V3 (flirter)
ET82%64%73%
AVEC47%43%65%

Il apparaît d’abord qu’et conjoint plus nettement qu’avec, dans des proportions qui vont pratiquement du simple au double en V1 alors que l’écart se réduit en V2 et V3 [5]. La comparaison des trois colonnes atteste également l’influence des verbes. Le pouvoir conjonctif de et diminue, à raison de 10 %, lorsque l’on passe des verbes de type 1 au type 3 et du type 3 au type 2. La proportion de reprise plurielle dans les énoncés en avec est similaire dans les verbes de type 1 et 2. Elle augmente significativement dans les énoncés de type 3, à un point qui la met à égalité avec et [6]. Enfin, lorsque le verbe induit le pluriel et la symétrie des participants (type 3), la sémantique verbale semble prendre le pas sur le coordonnant et ce seul facteur déterminerait la construction du complexe référentiel. Autrement dit, lorsque le verbe induit une conjonction maximale des participants, la comparaison avec la colonne V1 du tableau montre une augmentation de 18 % de reprise plurielle. Il semble donc que les sujets écrivent des énoncés dans lesquels les référents sont fusionnés, presque indépendamment des modalités syntaxiques de leur fusion par et ou avec.
Ces résultats, s’ils confirment partiellement nos hypothèses, relancent la réflexion au plan linguistique, dans la mesure où ils posent la question du rôle que joue la préposition avec dans les verbes de type 3. Si ces verbes suffisent à eux seuls à conditionner la pluralité, la préposition n’a plus qu’un rôle ancillaire, consistant, comme le suggère P. Cadiot (1997 : 137), à vectoriser la relation impliquée dans le sens du verbe. Dans le cas contraire, il faut clarifier ce qui incombe au verbe d’une part et à la préposition d’autre part, et donc essayer de cerner la valeur sémantique d’avec dans ces emplois régis. C’est l’objet des lignes qui vont suivre.
 
1. La part de pluralité induite par les prédicats dits symétriques
 
 
Les verbes formant la catégorie que nous avons appelée V3 relèvent de la classe particulière des verbes (ou expressions verbales) dits symétriques. Sémantiquement, ils désignent des formes d’interaction elles-mêmes divisibles en deux familles [7] : les interactions qu’un actant fait subir à des individus ou à des objets (p.ex. mêler, mélanger, unir) (Levin, 1993 : 159-168, 58 et seq. parle à ce propos de combinaison/attachement [8]) ou celles qui expriment les formes les plus diversifiées d’interaction sociale impliquant deux actants et qu’illustrent, au plan générique :

être en rapport/contact/accord avec

avoir un lien avec

interagir avec

et, à un niveau plus spécifique [9] :
  • interaction langagière : parler, bavarder, discuter, parlementer, s’entretenir,…
  • interaction à caractère contractualisant : (se) marier/fiancer, commercer, négocier, pactiser,…
  • interaction physique : toper, trinquer, flirter, baiser, forniquer, coïter, copuler,… (cf. Boons et al.1976)
  • interaction « psychologique » : sympathiser, fraterniser,…
  • interaction à caractère antagoniste : (se) battre, lutter, guerroyer, rivaliser, se mesurer, bridger,…
  • échange : échanger, permuter, commuter, parier,…
Les verbes ou locutions verbales symétriques présentent au moins trois caractéristiques, mises en évidence par Borillo (1971), Boons, Guillet & Leclère (1976), Guillet (1978) et De Negroni-Peyre (1978), à même d’expliquer leur rôle dans la construction d’un ensemble référentiel. Ces verbes en effet présupposent :
  • la pluralité des participants impliqués dans l’action dénotée par le verbe, ce qui se traduit par l’impossibilité de les employer « absolument » (Boons et al., 1976 : 209) :
[6]

?Paul flirte [10] vs Paul nage.

  • la conjonction des participants, entendue pour l’instant au sens large. L’énoncé :
[7]

Jules et Lucie flirtent

laisse entendre que les participants agissent ensemble ce qui n’est pas le cas de :
[8]

Jules et Lucie nagent.

qui, pour être interprété comme [8], nécessite des précisions supplémentaires telles qu’ensemble, l’un avec l’autre (cf. Borillo, 1971 : 19-20) :
[9]

Jules et Lucie travaillent ensemble/l’un avec l’autre vs ?? Jules et Lucie flirtent ensemble/l’un avec l’autre.

Une troisième propriété des verbes symétriques expliquant qu’ils aident à la fusion référentielle tient à ce qu’ils contraignent l’appartenance des actants à une même classe (Borillo, 1971 : 29 ; Boons et al., 1976 : 210-11 ; Lindstromberg, 1997 : 209), ce que suggère le contraste entre [10], [11], d’une part et [12] d’autre part :
[10]

Paul alterne avec Marie.

(ex. de Boons et al., 1976 : 208)

[11]

Le beau temps alterne avec les pluies torrentielles.

(ex. de Boons et al., 1976 : 208)

[12]

*Paul alterne avec les pluies torrentielles.

(ex. de Boons et al., 1976 : 208) [11]

Ce trait est d’ailleurs lexicalisé dans la série de locutions adverbiales et verbales :

Nompartie du corps à Nompartie du corps avec (voir Borillo, 1995 : 106-7) :

face à face/pied à pied/corps à corps/dos à dos/coude à coude avec

faire copain-copain/ami-ami avec

qu’on opposera à :

face à, dos à vs *face avec/*dos avec ; *faire copain/ami avec

où le redoublement lexical fige en quelque sorte l’appartenance à une classe commune.
Sans co-classification des actants, la symétrie serait théoriquement rompue comme dans :
[13]

Paul lutte avec certaines difficultés.

(Boons et al., 1976 : 210)

[14]

Cette attitude ne cadre pas avec Marie.

(Boons et al., ibid.)

ce que montre l’irrecevabilité de :
[15]

*Paul et certaines difficultés luttent.

[16]

*Cette attitude et Marie ne cadrent pas.

[17]

*Il y a lutte entre Paul et certaines difficultés.

[18]

*Il n’y a pas cadre/age entre Marie et cette attitude.

De là, il ressort que la symétrie provient de la nature des référents et, dans une moindre mesure sans doute, du sémantisme des verbes [12]. Apparemment, la préposition avec n’y serait pas pour grand-chose [13]. Au contraire, [13] et [14] tendent à prouver sa capacité à établir des connexions inédites ou inattendues entre des entités de classe distincte, connexions bien établies par l’usage, à en juger les énoncés suivants :
[19]

(…) Il (= R. Carver) se bagarre avec les factures

(Télérama, 2632, 2000)

[20]

(…) Oui je suis malheureux, mais je serai plus fort que mon malheur. Je me mesurerai avec lui.

(Stendhal, Armance, corpus ABU)

[21]

Prenons la république entre deux feux. L’Europe nous aide. Finissons-en avec la révolution.

(Victor Hugo, Quatre-vingt-treize, corpus ABU)

[22]

L’écart se fit vite et il y eut promptement bonne distance entre la corvette et le canot. Le vent et le flot étaient d’accord avec le rameur.

(Victor Hugo, Quatre-vingt-treize, corpus ABU)

[23]

Si on ne cadre pas physiquement avec l’idée qu’il (= Claude Sautet) a du personnage, ça le perturbe totalement.

(Télérama, 2 août 2000)

y compris en présence des locutions qui viennent d’être évoquées :
[24]

(…) Quand il lui avait taillé sa besogne, la laissant en tête-à-tête avec les volumes reliés en vélin blanc, il partait se promener, rendait des visites aux environs, allait jouer dans un château ou dîner chez les bourgeois de sa connaissance.

(Frères Goncourt, Germinie Lacerteux, corpus ABU)

[25]

La maîtresse (…) est effrayée de se trouver si promptement arrivée au but et face à face avec la nécessité de se donner.

(Balzac, La fille aux yeux d’or, corpus ABU)

[26]

Gilliatt se trouva face à face avec la difficulté suprême.

(V. Hugo cité par Le Petit Robert)

 
2. Que fait avec avec les verbes symétriques ?
 
 
Le rôle que tient la préposition avec dans les emplois régis paraît d’autant plus mystérieux que, les prédicats symétriques présupposant la pluralité et la conjonction spatio-temporelle des actants, on voit mal ce qu’elle pourrait faire que ces verbes n’ont déjà fait. C’est d’ailleurs ce qui explique l’attitude consistant à considérer avec comme une préposition incolore ou comme « (…) le marqueur-type de la propriété sémantique de réciprocité ressentie comme inhérente au verbe » (Cadiot, 1997 : 137).
Mais cette solution n’est pas réellement satisfaisante. En effet, si la préposition avec n’était que le vecteur de la réciprocité, elle devrait équivaloir, dans ces constructions, à la préposition à qui peut être régie par les mêmes verbes (voir la liste suggérée par Spang-Hanssen, 1963) ainsi que le proposent certains dictionnaires [14] :

[27]

Les parents ont fiancé leur fille à/avec ce jeune homme.

(Le Petit Robert)

[28]

Comparer un écrivain avec un autre/à un autre.

(Le Petit Robert)

sans qu’à ne soit jamais suspect de réciprocité. Or, de nombreuses études [15] (Bissel, 1957, Spang-Hanssen, 1963, Weinrich, 1989, Cadiot, 1991, 1993) ont démontré la spécificité sémantique de l’une et l’autre préposition. En outre, il existe des verbes symétriques qui se construisent sans avec : ressembler, adhérer, croiser, etc. (cf. Borillo, 1971 : 18). Enfin, si avec véhiculait effectivement la réciprocité, son emploi devrait être ressenti comme redondant en présence d’une tournure adverbiale comme et réciproquement, ce qui n’est apparemment pas le cas :
[29]

Jules flirte avec Lucie et réciproquement.

2.1. La relation entre les éléments : « proximité non spécifique » (Lindstromberg, 1997) ou mise à distance ?
Conformément à l’étymon d’avec : apud hoc, traduit généralement par auprès de <cela>, chez, certaines études ont appuyé l’idée que la préposition indiquerait une relation de proximité non spécifique (Lindstromberg, 1997 : 209), voire de co-présence (Cadiot, 1997 : 151) entre les termes reliés. On pourrait en fait interpréter les choses un peu différemment et suggérer que, antérieurement à l’idée de proximité, le apud hoc à la base d’avec signale que les termes ne sont pas localisés exactement au même endroit, ce qui empêcherait l’absence de contact (physique) ou de recouvrement, etc. Deux arguments viennent étayer cette interprétation. Le premier, d’ordre distributionnel, tient à la co-occurrence régulière d’avec et des structures telles que Être en <ø Ninteraction> avec [16] comprenant assez souvent un nom déverbal issu de verbe symétrique :

A être en discussion/conversation/négociation avec B

être en contact/relation/rapport avec

être en concurrence/compétition/rivalité avec

être en délicatesse/bisbille/en froid/intelligence avec

où la préposition en indique, ainsi que l’a suggéré Leeman (1998 : 97), un rapport avec l’extérieur de A. L’extériorisation du mouvement suppose donc bien qu’il y a une distance – fût-elle minime – entre les deux termes.
Le second argument vient de certaines interprétations ou définitions de dictionnaire. Par exemple, le verbe co-exister est paraphrasé par le Petit Robert par « exister ensemble, en même temps (avec l’idée, pour les personnes de se supporter) », ce qui suggère l’idée d’une proximité physique forcée, donc là encore l’idée de distance – psychologique – entre les participants. De même, dire :

[30]

Jules cohabite avec Lucie.

évoque un état de conflit, d’hostilité latents, et donc un éloignement – fût-il métaphorique ou potentiel – inexistant dans :
[31]

Jules habite avec Lucie.

La raison tiendrait, selon nous, à ce que le préfixe co- indicie l’idée d’ensemble ce qui serait un peu en porte-à-faux avec celle de « distance » présupposée par avec. Cette dernière serait pour ainsi dire amplifiée par le cadre étroit dans laquelle le préfixe circonscrit la situation.
2.2. Une relation non naturelle et directe
Pour être « à distance », les référents n’en sont pas moins « reliés »/connectés. Autre argument distributionnel à l’appui : les expressions régissant l’emploi d’avec dénotent, on l’a dit, des formes d’interaction. Précisons que les relations ainsi instituées présentent un caractère social [17]. En outre, la relation ainsi établie est directe, comme en attestent trois séries d’arguments. Premièrement, de nombreux verbes régissant avec, notamment les verbes de communication, sont réputés intransitifs, exception faite de parler et discuter, qui sont transitifs indirects [18] :

[33]

Jules discute/*bavarde/*papote de foot avec Lucie.

Deuxièmement, la présence, le cas échéant, d’un complément d’objet direct, qui dénoterait une sorte d’intermédiaire, d’objet transitant entre les participants, est de nature à bloquer l’emploi d’avec :
[34]

Jules communique avec Lucie par Internet.

[35]

Jules communique un dossier *avec Lucie/à Lucie.

[36]

Jules a rendez-vous avec Lucie.

[37]

Jules donne un rendez-vous *avec/à Lucie.

Une troisième série de faits provient des locutions verbales être en <øN> avec, vues plus haut, qui présentent trois particularités. D’abord, la combinaison du déterminant ø et de noms « processifs » selon les termes d’Anscombre (1986) en fait des noms cycliques, c’est-à-dire dénotant un événement ayant une fin « naturelle » [19]. Corollairement, les constructions de ce type sont réfractaires à la modification [20]:
[38]

*Jules est en rapport cordial/franc/harmonieux avec Lucie.

[39]

*Jules est en communication écrite/orale/spontanée avec Lucie.

[40]

*Jules est en vive discussion/discussion animée avec Lucie.

vs

[41]

Jules a eu une vive discussion/une discussion animée avec Lucie.

Les seuls modifieurs, envisageables [21] :
[42]

Jules est en grande/pleine discussion avec Lucie

[43]

Jules est en parfait/plein accord avec Lucie

[44]

Jules est en contact/concurrence étroit(e)/direct(e) avec Lucie

sont à caractère aspectuel (cf. Negroni-Peyre, 1978 : 147, note 4), comme dans (42) et (43) et situent les actants dans « le vif du procès » pour ainsi dire. Sinon, ils portent sur les conditions favorisant (ou non) la mise en relation comme dans (44). Enfin, la présence d’en a pour effet d’assimiler leur sujet au SN introduit par la préposition. Autrement dit, dans :
[45]

être en rapport/en communication/pourparlers avec

le sujet coïncide avec l’événement : il est, si l’on peut dire, rapport, communication, pourparlers. Bref, il ressort de ces remarques qu’être en øN avec exprime une relation « à l’état pur » qui associe directement, au cœur de l’événement, les entités connectées par avec.
La relation établie par avec présente enfin deux autres particularités, qui vont permettre de préciser la nature de l’ensemble dont relèvent les entités ainsi connectées. D’abord, dans les expressions dénotant les formes d’interaction sociale, on peut noter que les participants visent généralement un même but [22] : généralement l’accord/le consensus dans les interactions langagières, la victoire dans les interactions antagonistes, la stabilité dans les situations d’échange, etc. Par ailleurs les participants occupent, dans ce genre de situation, des fonctions bien précises, codifiées, systématisées : celles de locuteur/allocutaire dans les situations d’interlocutions, d’attaquant/défenseur dans les situations antagonistes, etc.
Donc avec montre des affinités avec les cotextes dénotant des situations de mise en relation directe, non naturelle, d’entités initialement « disjointes ». Il en résulte un « tout », à caractère « social » ou « artefactuel », où les unités occupent des fonctions précises. Les « touts » réunissant ces faisceaux de critères sont caractérisés par Winston, Chaffin & Herrman (1987 : 423) comme étant des groupes [23] dont les unités sont appelées membres.
 
3. Pour en finir provisoirement avec avec
 
 
Nous avons défendu l’idée qu’avec, dans ses emplois régis, n’est pas une préposition « incolore » mais qu’elle joue un rôle complémentaire à celui de ses verbes recteurs. Ceux-ci participent d’une classe de verbes syntaxiquement et sémantiquement bien repérée : les verbes symétriques, qui dénotent, dans leur ensemble, des formes variées d’interaction. D’où leur aptitude à générer des ensembles, c’est-à-dire à impliquer une communauté spatio-temporellement délimitée de participants, ce que semble confirmer l’expérimentation psycholinguistique que nous avons mise au point. Avec renseignerait alors sur la structure de ces ensembles – en l’occurrence des groupes, au sens restreint du terme – en précisant que leurs éléments (ou, précisément leurs membres), initialement disjoints, sont reliés d’une manière directe et non naturelle à des fins/pour des fonctions identiques. En tout cas, il ressort des textes obtenus lors de notre manipulation que les ensembles ainsi élaborés sont nettement moins cohésifs que ceux qui sont induits par le coordonnant et. C’est un point qu’il nous faudra approfondir.
Par ailleurs, il est évident que les arguments proposés ici valent principalement pour les emplois régis d’avec, très (trop ?) minorés au regard des autres emplois dont la diversité et la complexité ont capté l’attention [24]. Toute la question est de savoir s’il faut dissocier ces deux types d’emplois comme le donnent à penser certaines études sur avec ou s’il faut, au contraire, les inscrire dans un continuum, suivant les suggestions de Schlesinger (1979) et de Melis (1998). C’est dire que nous n’en avons pas, nous non plus [25], fini avec avec
 
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NOTES
 
[1]Sanford & Lockhart (1990) ; Hielscher & Müsseler (1990) et Sanford et Moxey (1995). Pour une présentation détaillée de ces travaux, leur discussion argumentée et l’exposé de notre expérimentation, nous renvoyons à notre étude (2000) réalisée en collaboration avec M. Bianco
[2]Les auteurs font un usage assez lâche du terme de coordonnant, fondé sur la syntaxe mais aussi sur le sémantisme des morphèmes, ce qui explique qu’ils incluent avec, aussi bien que
[3]Voici la liste des verbes utilisés pour l’expérimentation : catégorie V1 : déjeuner, nager, apprendre, chercher, parcourir, faire une randonnée ; catégorie V2 : assister, fréquenter, croiser, rejoindre, convaincre, nourrir ; catégorie V3 : flirter, coopérer, collaborer, convoler, sympathiser, correspondre. Les verbes de cette dernière catégorie ont été choisis en fonction de leur construction obligatoire avec avec.
[4]Nous avons observé, dans un premier temps, la proportion de reprises plurielles portant sans ambiguïté sur l’ensemble des deux personnages de la phrase amorce, considérant que toutes les reprises pronominales plurielles (ils, elles, eux, leur…) manifestent la construction d’une entité plurielle. Ont été également prises en compte les reprises en SN1 et SN2 qui constituent une catégorie de reprises marginales (3% seulement des réponses).
[5]Une analyse de la variance (doublée de tests non paramétriques lorsque cela était nécessaire) a été effectuée par sujet et par items. Les résultats présentés ci-dessous sont significatifs au seuil de p.05.
[6]La différence n’est pas statistiquement significative.
[7]Ces familles sont établies sur des critères syntaxiques par Boons et al. : voir notamment leur table 35S. On se reportera à la liste présentée par De Negroni-Peyre (1978 : 156-162). Voir enfin Giry-Schneider (1987). Pour l’anglais, cf. Levin (1993) qui établit les classes sur des bases syntaxico-sémantiques et Lindstromberg (1997).
[8]Cette famille se subdivise, chez Levin (1993), en « Mix/amalgamate/shake verbs ».
[9]Certaines formes de l’interaction se distinguent également par des constructions régulières, impliquant les trois préfixes inter-, con- et syn-, issus du latin et du grec :
[i] inter-agir (interaction) avec, inter-changer,
[ii] sym-pathiser, syn-chroniser,
[iii] co-exister, co-habiter, collaborer, (se) concerter.
qui suggèrent toutes, suivant des modalités qu’il faudrait explorer, l’idée d’un ensemble (cf. Benveniste, 1948). La préposition entre, qui apparaît en filigrane dans la série [i], est par ailleurs suscitée par la nominalisation des verbes symétriques, comme l’ont fait observer Borillo (1971 : 30) et Giry-Schneider (1987) : Le flirt entre Jules et Lucie vs *Le déjeuner entre Jules et Lucie.
[10]Même si on peut considérer, à l’instar de Boons et al. (1976 : 209) que : « dans le sémantisme de quelques verbes “ symétriques ”, la notion de dualité est suffisamment forte pour que la présence du second actant soit rendue facultative ». En outre, les emplois « absolus » pourraient, selon les auteurs, suggérer l’exercice d’une profession ou l’habitualité d’une action, voire la dénotation d’une propriété.
[11]Sauf si, comme le font observer les auteurs, Paul est le nom donné à un cyclone. Ils envisagent d’autres cas d’exception à la p. 210.
[12]Et non pas de la préposition comme le suggère Lindstromberg (1997).
[13]Encore que cette opinion ne fasse pas l’unanimité à en juger l’exemple de Cadiot : J’en ai fini avec cette question, commenté en ces termes : « Disant “ j’en ai fini avec cette question ”, je dis aussi “ cette question en a fini avec moi ” » (Cadiot, 1997 : 138).
[14]C’est le cas du TLF où on lit « Construit avec certains verbes, avec peut se substituer à d’autres prépositions sans entraîner de changement de signification ».
[15]On rappellera le célèbre commentaire de Spang-Hanssen pour qui : « À et avec varient de façon très libre après bien des mots qui marquent l’union ou la confrontation. Cette variante (…) repose (…) sur deux représentations différentes de l’idée d’union : on peut mettre l’accent soit sur l’idée directive (à), soit sur la dualité, la réciprocité (avec). Avec suppose une idée de parallélisme, et c’est probablement pour cela qu’on met à dès qu’on n’envisage pas deux phénomènes de même niveau, mais par exemple, l’adjonction d’une chose inférieure en importance à une autre ou bien la comparaison de deux phénomènes dont la similitude a besoin d’être démontrée » (Spang-Hanssen, 1963 : 159).
[16]être peut d’ailleurs permuter avec se mettre/entrer.
[17]Cela ne concerne évidemment pas les verbes dits de combinaison/attachement. Mais ceux-ci impliquent néanmoins des entités (non humaines ou humaines) en position « d’objet » entre lesquelles ils indiquent un lien artificiel, imposé de l’extérieur, parallèle, dans une certaine mesure donc, au lien social.
[18]Borillo (1971 : 19) note qu’« avec certains verbes un complément doit ou peut apparaître ex. : échanger, négocier, parier, etc. ».
[19]Ceci permet d’expliquer pourquoi on n’a pas : *être en mariage, en combat : la fin du mariage ou d’un combat est marquée par une procédure juridique ou un décret. On notera néanmoins que : 1) certaines de ces expressions s’améliorent en présence de plein : être en plein combat ; 2) certaines expressions de sens apparemment proches ne se plient pas aux mêmes constructions : être en guerre, être en opposition sont meilleurs qu’être en lutte, en combat.
[20]Le déterminant ø du SN y est évidemment pour beaucoup comme l’ont montré de nombreuses études (Anscombre, 1986, Kupferman, 1991, Giry-Schneider 1991).
[21]Dans certains cas, ils sont même obligatoires : *Jules est en termes avec Lucie vs Jules est en bons/mauvais termes avec Lucie.
[22]Comme le rappelle le DHLF, beaucoup de ces formes proviennent du domaine du négoce ou de la diplomatie.
[23]« Membership in a collection is determined on the basis of spatial proximity or by social connection. (…). Collections whose members are determined by social connection are generally referred as ‘groups’ » (ibid.).
[24]Voir néanmoins les contributions de C. Schapira et de I. Choi-Jonin dans les actes du colloque.
[25]Voir la note 12.
[*]Université de Metz et Institut Universitaire de France – UFR Lettres et langues – Ile du Saulcy, F-57045 METZ – Tél. +03 87 31 55 57 (secrétariat) – Fax +03 87 31 52 55 – ccschnede@ club-internet. fr
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