Travaux de linguistique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8011-1308-5
174 pages

p. 115 à 142
doi: en cours

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II. HORS THÈME

no44 2002/1

2002 TRAVAUX DE LINGUISTIQUE Ii. hors thème

Forces centripète et centrifuge.

Autour du complément circonstanciel dans la grammaire « traditionnelle » de la première moitié du xxe siècle

Peter Lauwers  [*]
Dans cette contribution nous esquissons le sort du complément circonstanciel dans la grammaire française de la première moitié du XXe siècle en identifiant les facteurs qui ont déterminé son analyse.
En empruntant une image à la physique, on peut dire que l’histoire de la notion de complément circonstanciel ressemble à un jeu de forces où interviennent des forces centripètes et centrifuges. En effet, le circonstanciel a tantôt été rapproché des fonctions « centrales » (par rapport au verbe-prédicat), tantôt éloigné du verbe-prédicat, au point d’être situé à la périphérie de la proposition, pour ne pas dire « hors proposition ».
Le critère syntaxique [± essentiel] qui sous-tend le mouvement centripète (le cc est essentiel, tout comme le complément d’objet), et, qui, de nos jours, culmine dans l’application du modèle valenciel, a cependant été entravé par le poids du contenu (sémantique et informatif/stylistique) dans l’analyse traditionnelle, un facteur qui avait favorisé un mouvement centripète antérieur. Vers la même époque, la grammaire traditionnelle est en passe de reconnaître les compléments (ou adverbes) de phrase, ce qui annonce le mouvement centrifuge qui a mené à la fragmentarisation de la classe des circonstants en fonction du critère de la portée. Si ce changement ne mène pas d’emblée à l’éclatement de la classe, c’est en partie parce que les adverbes (en emploi circonstanciel) et les compléments circonstanciels (= la fonction syntaxique) étaient souvent dissociés. Ce constat étrange s’explique par une conception purement nominale du complément, qui a partie liée avec la distinction sémantico-logique entre détermination et identité et qui s’inscrit dans une tradition grammaticale dominée par ce que nous avons appelé une approche catégorielle et ascendante (bottom-up) des fonctions syntaxiques.
In this contribution, I sketch the destiny of the complément circonstanciel (adverbial constituents) by identifying the factors that have determined its analysis in French grammar during the first half of the 20th century.
Borrowing an image from physics, one can say that the history of the notion of complément circonstanciel resembles a combined action of centripetal and centrifugal forces. The adverbials have, on the one hand, been linked with the central syntactic functions (in relation to the verbal predicate), and on the other hand, they have been separated from the predicate and situated at the periphery of the clause, if not « outside the clause ».
The syntactic criterion [± essential] which forms the basis of the centripetal movement (adverbials are essential just like objects) has nowadays culminated in the application of the valency model. This criterion has, however, been counteracted by the weight of (semantic and informative/stylistic) content in the traditional analysis, a factor which had supported a former centripetal movement. At the same time, traditional grammar was close to recognizing clause-modifying adverbial constituents (or clausal adverbs). This announces the centrifugal movement which has led to the fragmentation of the unitary class of compléments circonstanciels on the basis of the criterion of scope. If this change of perspective did not lead immediately to splitting of the class, this is partly due to the fact that adverbs (in ‘circumstantial’ use) and adverbial constituents (= the syntactic function) are frequently dissociated. This can be explained by a traditional purely nominal conception of the complément. This conception is linked to the semantic/logical distinction between détermination and identité and can be related to the larger frame of French traditional grammar, which adheres to what I have called a categorial bottom-up approach of syntactic function.
 
0. Introduction
 
 
De nos jours, le complément circonstanciel (= cc) de la grammaire « traditionnelle » évoque d’emblée l’image d’une nébuleuse à coloration sémantico-rhétorique [1] qui déploie à l’infini son éventail de sous-types. Pour s’en faire une idée, il suffit de consulter Brunot (1922 : 397, n.1) et Grevisse (1936; 198011 : 191). Dans la tradition grammaticale française, la notion de complément circonstanciel a derrière elle une histoire complexe et mouvementée (Chervel 1977, 1979 ; Le Guern 1998; Wilmet 1997 : 467-468), dans laquelle la manie de l’étiquetage et le travail de délimitation mutuelle des fonctions, sous la pression de l’apprentissage de l’orthographe, ont pu être qualifiés, post factum, de bricolage (Wilmet 1997 : 469).
Ayant étudié de façon détaillée la grammaire traditionnelle française de la première moitié du XXe siècle dans le cadre d’une thèse de doctorat (Lauwers 2001b), nous nous proposons ici de reprendre, à la fois en historiographe et en linguiste, un certain nombre de constats, en les axant davantage sur le complément circonstanciel, concept emblématique de la grammaire traditionnelle. Cette étude complète le panorama historique brossé par Chervel (1977, 1979), qui reste la référence en la matière.
Le corpus comporte 25 grammaires du français [2] publiées au cours de la première moitié du siècle (1896-1948) et est censé représenter le sommet [3] de la production grammaticographique de l’époque. Les tendances dont il sera question portent en germe certains développements ultérieurs [4] (qu’on trouve exposés chez Cortier 2001) et jetteront de la lumière sur un certain nombre de caractéristiques générales de la grammaire « traditionnelle » [5] française, par contraste avec les analyses plus rigoureuses de la linguistique moderne.
Comme nous adopterons une perspective comparative, l’utilisation d’une terminologie standard, qui sert de tertium comparationis, s’impose (cf. les caractères espacés). La plupart des termes sont transparents ; seuls quelques termes pourraient induire le lecteur en erreur :
  • complément circonstanciel (un complément exprimant « les circonstances de l’action » ; c’est l’acception traditionnelle, sémantique, du terme)
  • essentiel/accessoire (l’effacement n’est pas possible/est possible sans entraîner l’agrammaticalité de l’énoncé)
  • complément d’attribution (les compléments datifs)
  • fonction secondaire (= intrasyntagmatique ; fait partie d’un constituant remplissant une fonction primaire).
Les abréviations suivantes seront utilisées : cc (complément circonstanciel) et CO (complément d’objet), ce dernier comportant le COD et le COI.
Quant aux termes provenant des grammaires du corpus, ils seront mis en italiques ou cités entre guillemets. Le concept de complément circonstanciel a par ailleurs été revêtu d’une terminologie relativement stable [6] : complément circonstanciel, complément de circonstance, adverbiale (Prädikats) Bestimmungen (ou Umstands-bestimmungen, d’après Umstandswort, adverbe), auxquels s’ajoutent encore des variantes (en plus du terme habituel) comme complément circonstancié (Dauzat 1947 : 347), régime circonstanciel (Clédat 1896 : 296) ou objet prépositionnel (Wartburg 1947 : 342, 146, 305).
En empruntant une image à la physique, on peut dire que l’histoire de la notion de complément circonstanciel depuis 1850 ressemble à un jeu de forces où interviennent des forces centripètes et centrifuges. En effet, les circonstanciels ont tantôt été rapprochés des fonctions ‘centrales’ (par rapport au verbe-prédicat), tantôt éloignés du verbe-prédicat, au point d’être situés à la périphérie de la proposition, pour ne pas dire « hors proposition ».
Dans la grammaire traditionnelle de la 1re moitié du XXe siècle, les compléments circonstanciels s’exposaient d’abord à une force centripète (1.) qui tendait à en retrancher certains compléments essentiels. De nos jours, cette évolution a abouti. On écarte désormais les cc des compléments essentiels. En étendant le spectre de la valence verbale (Wilmet 1997 : 484 ; Melis 1998 : 7), on ne cesse de grignoter sur leur domaine.
Vers la même époque, la grammaire traditionnelle était en passe de reconnaître les compléments (ou adverbes) de phrase, ce qui annonce un mouvement centrifuge (2.). Si ce changement ne mène pas immédiatement à l’éclatement de la classe des compléments circonstanciels, c’est en partie parce que les adverbes (en emploi circonstanciel) et les compléments circonstanciels (= la fonction syntaxique) étaient souvent dissociés. Ce constat étrange s’explique par une conception nominale du complément (3.). Cette conception s’inscrit dans une tradition grammaticale qui reste très attachée à ce que nous avons appelé une approche catégorielle et ascendante des fonctions syntaxiques (Lauwers 2001a, 2001b, 2001c). Pour conclure (4.), nous reprendrons les principaux résultats de l’analyse, tout en montrant ce qu’ils nous apprennent sur la syntaxe « traditionnelle » en France.
 
1. Un mouvement centripète : certains cc ne sont pas accessoires
 
 
Dans l’histoire du complément circonstanciel (Chervel 1979), la nature accessoire de ce complément est l’une des trois pistes explorées par les grammairiens. Elle remonte à la Grammaire générale du XVIIIe siècle [7]. Dans le corpus, l’opposition essentiel/accessoire, dans son application au couple CO/cc, est attestée dans la moitié des grammaires [8] ; un tiers l’ignorent complètement. Dans ces dernières, les compléments essentiels et accessoires sont traités indifféremment :
« Au point de vue formel, il n’y a pas de différence entre “ appuyer sur le bouton ” (complément d’objet) et “ dormir sur un oreiller ” (complément de position) ».
(Dauzat 1947 : 195)
Là où elle est conceptualisée, la dichotomie essentiel/accessoire – reconnue explicitement comme telle ou seulement à travers l’un de ses deux pôles – respecte le plus souvent le découpage traditionnel des fonctions syntaxiques (1.1.). Or, dès le début des années ’20, la coextensivité des concepts complément circonstanciel et accessoire est contestée : certains cc ne sont plus ressentis comme accessoires (1.2.). L’application du critère syntaxique se heurte cependant à l’analyse sémantique dominante (1.3.).
1.1. La dichotomie respectueuse des découpages (sémantico-)fonctionnels
La dichotomie essentiel/accessoire – telle que nous l’avons définie dans l’introduction – est attestée dès le début de la période (Clédat 1896 : 314) :
  • « complément essentiel » : « objet même de l’action », p.ex. nuire à/servir ses amis
  • « complément circonstanciel » : « la cause et non l’objet même de l’action », p.ex. … par intérêt personnel
Selon la formule classique, le complément essentiel est appelé par le (sens du) verbe transitif :
« La signification d’un verbe peut être telle qu’il appelle à la fois deux compléments essentiels ».
(Clédat 1896 : 321)
L’opposition essentiel/accessoire est doublée par une explication sur le plan sémantique, comme le montre d’une façon plus nette encore la grosse syntaxe des Le Bidois. L’action « se précise sémantiquement » (Le Bidois T1, 394), « ne se réalise, elle ne s’actualise que par eux et en eux [= les compléments d’objet] ». Le cc, par contre, ne complète pas l’action même du verbe (par un objet sur lequel passe l’action ou auquel tend l’action), mais apporte de la lumière sur les circonstances (Le Bidois T1, 394). Celles-ci restent, comme l’affirment Wartburg et Zumthor (1947 : 15), « extérieures » à l’action ; elles ne contribuent donc pas à la construction de l’action, qui, sans l’objet, ne pourrait aboutir. Par ailleurs, il semble qu’un glissement de circonstance extérieure à accessoire/épisodique ait contribué au succès de l’association de circonstanciel et accessoire (cf. Wilmet 2001 : 633).
On ne saurait cependant croire que tous les grammairiens du corpus estiment que tout verbe transitif demande impérativement un COD. Si les Le Bidois, par exemple, se bornent encore à un à peu près – il y a des verbes qui « appellent à peu près nécessairement un complément objectif » (Le Bidois T1, 393) – Wartburg et Zumthor (1947 : 15-17), deux auteurs qui mettent en évidence le pouvoir constructeur du verbe, précisent que pour certaines sous-catégories sémantiques des verbes, la présence du complément serait moins impérative. Ainsi, les verbes indiquant une perception sensorielle ou intellectuelle « ne supposent pas nécessairement que l’action doit avoir son terme dans un complément d’objet » (1947 : 16). Dans il croit, par exemple, l’idée est complète. Cependant, l’action marquée « tend naturellement vers un objet » et l’« emploi absolu entraîne une certaine indétermination du sens, une certaine imprécision quant à la portée réelle de l’action » (1947 : 16) qui les distingue des intransitifs (il croit vs je pars).
Si en général l’opposition essentiel/accessoire reste limitée au complément d’objet (éventuellement réalisé par une proposition complétive, p.ex. Le Bidois T2, 305 ; Bruneau 1937 : 118 ; Haas 1909 : 100), dont le COI constitue un sous-type, on trouve quelquefois des extensions à l’attribut :
« On conçoit difficilement en effet un verbe d’état (“ il est ”) ou un verbe transitif (“ je vois ”) sans le mot qui le complète nécessairement ».
(Le Bidois T2, 10)
À la différence de leurs homologues français, qui situent l’opposition essentiel/accessoire dans le domaine des CO/cc, les auteurs allemands du corpus appliquent la notion de complément essentiel à l’attribut, l’attribut étant la partie substantielle du prédicat (Haas 1909 : 75 ; Regula 1931 : 203). On relève une exception notable, toutefois : D&P appliquent l’opposition essentiel/accessoire au domaine de l’attribut pour distinguer – à notre connaissance pour la première fois dans l’histoire de la grammaire française [9] – entre attributs essentiels et attributs accessoires. Ainsi, l’étance (= attribut du sujet essentiel) est « l’aboutissement naturel et comme nécessaire de la visée d’un verbe à sens syndestique », test d’effacement à l’appui. En revanche, le greffon (= attribut accessoire) n’est « pas nécessairement appelé[e] par le verbe », mais « accessoirement attaché[e] au soubassement » (V3, 312 ; cf. V2, 141 et V1, 626). Il marque une « syndèse accessoire », c’est-à-dire un rapport prédicatif exprimé « occasionnellement » par un verbe (V3, 185).
Très sporadiquement, d’autres emplois sont encore attestés : les prépositions, qui, sans complément, « demeure[nt] en l’air » (Le Bidois T1, 143) et le constituant postverbal des constructions impersonnelles, qui est « une dépendance nécessaire » (Le Bidois T1, 178), « indispensable pour qu[e l’énonciation] soit complète » (T1, 384) [10]. De façon plus générale, D&P considèrent les compléments ambiants, c’est-à-dire ceux qui sont liés par un rapport plus lâche à leur régent, comme accessoires :
« Le régime y figure comme une circonstance accessoire dont l’omission ne modifierait essentiellement ni le rôle du régent dans la phrase, ni le sens général de celle-ci ».
(V1, 123)
Se pose alors un problème : qu’en est-il des greffons (cf. ci-dessus) circonjacents (i.e. non ambiants), qui, en toute logique, seraient à la fois accessoires (greffon) et essentiels (circonjacent) ? Dans il partait soldat, où soldat est un greffon circonjacent, il partait exprime déjà en soi « un sens complet ». Soldat, greffon circonjacent, n’est donc pas une étance [11], c’est-à-dire, n’est pas essentiel (V3, 186). Le terme circonjacent reçoit en fait une nouvelle interprétation ici : le greffon est circonjacent ou ambiant, selon que le sémantisme du verbe (le procès) intervient ou non dans l’attribution de la caractéristique : partir soldat (on ne devient soldat qu’après être parti) vs prendre qqn vivant (ib. ; V3, 312).
1.2. L’irruption de la syntaxe : le complément circonstanciel n’est pas toujours accessoire
Tous les auteurs ne prennent pas pour autant l’association cc/accessoire pour argent comptant. C’est déjà le cas chez Radouant (1922 : 48) :
« On dit souvent que le complément de circonstance exprime un fait d’importance secondaire et, par suite, peut être facilement supprimé. Il n’en est rien. Souvent le complément dit de circonstance est essentiel ».
Exemples : Il le fit jeter en prison. Les troupes se dirigeaient sur Reims. Cette observation judicieuse est confirmée dans l’étude de la ponctuation. La virgule fait défaut quand les compléments de circonstance « sont étroitement unis au terme qu’ils complètent et qu’ils sont indispensables au sens » (Radouant 1922 : 69).
Ferdinand Brunot, l’auteur de la Pensée et la Langue, élargit la perspective. Quoique l’opposition essentiel/accessoire apparaisse à maintes reprises, il ne cesse de la relativiser, dans les deux sens. D’abord, le COD est « nécessaire » dans un grand nombre de phrases (1922 : 315), mais peut faire défaut, soit qu’on prenne le verbe dans un sens général, soit qu’il soit parfaitement déterminé par le contexte, par les circonstances (1922 : 315-316), au point que, dans certains cas (p.ex. la fanfare jouait), l’analyse hésite entre transitif absolu (verbe objectif sans complément) et intransitif (verbe subjectif). De même, le complément d’objet secondaire (= complément d’attribution) n’est « pas indispensable », mais « peut être essentiel » (1922 : 375). D’autre part, le complément de lieu « peut manquer, comme l’objet, comme l’objet secondaire, comme tout autre complément », mais il faut parfois « l’ajouter de toute nécessité » (Monsieur est-il …?) (1922 : 421). Bref,
« il n’y a pas de complément qui soit toujours nécessaire, pas plus l’objet qu’un autre ».
(Brunot 1922 : 375)
Cela n’implique pas pour autant que l’opposition n’ait plus de raison d’être, mais seulement a posteriori : un examen au cas par cas s’impose.
Ces auteurs ne sont pas les seuls à mettre le lecteur en garde contre l’association aveugle de circonstanciel et accessoire (p.ex. Bruneau 1937 : 79 ; Michaut 1934 : 15). Si d’ordinaire les cc ne « font que préciser » le sens (Michaut 1934 : 15),
« parfois ces compléments circonstanciels sont aussi essentiels au sens que les objets ou les compléments d’attribution ».
(1934 : 15)
Que la discussion ait dû prendre quelque ampleur, cela ressort du fait que Michaut & Schricke (1934 : VIII) en traitent dès la préface, à l’occasion d’un problème de terminologie. Il n’empêche que le couple essentiel/accessoire n’est pas encore entièrement opérationnel. En discutant les problèmes de délimitation entre le complément circonstanciel, le complément d’objet et le complément d’agent [p.ex. il s’indigna de cette impolitesse (cause? objet ?) ; il fut blessé de cette impolitesse (agent? cause?)], Michaut (1934 : 15-16) n’applique pas l’opposition essentiel/accessoire aux exemples. Ce manque de rigueur dans la pratique de l’analyse, en dépit de la vigueur des prises de position, caractérise en effet nombre d’auteurs, comme Bruneau (1937 : 82), par exemple, qui n’ont pas encore l’habitude de manipuler les énoncés à l’aide de tests syntaxiques comme nous le faisons de nos jours.
Or quels sont ces compléments circonstanciels dont on remet en question le caractère accessoire? Il s’agit tout d’abord des compléments de lieu (identifiés comme tels par les auteurs) :
Il le fit jeter en prison. Les troupes se dirigeaient sur Reims (Radouant 1922 : 48) [12] ; Il se rendit à Paris et Il le fit jeter à la porte (Michaut 1934 : 15) ; ils allaient en terre étrangère (Bruneau 1937 : 79)
auxquels Brunot (1922 : 421) – mais il n’est pas le seul à le faire – associe les constructions attributives de lieu (Monsieur est-il …?). Outre les compléments de lieu, les auteurs de la Grammaire Larousse (1936 : 69) signalent les compléments de prix, ainsi que des constructions comme tomber de fatigue (au sens figuré). Les emplois figurés – c’est un troisième groupe qui n’est cependant pas identifié comme tel par les auteurs – se prêtent en effet difficilement à l’analyse. De ce fait, ces emplois apparaissent à certains auteurs comme des constructions à complément circonstanciel essentiel (cf. aussi je meurs vs je meurs de faim ; Galichet 1947 : 144-145).
Si l’application du critère syntaxique laisse encore à désirer, c’est que le fonctionnement de ce critère est miné par l’interférence du poids informatif des constituants dans la phrase. Ainsi, ayant parlé de cas comme je meurs de faim, Galichet (1947 : 144-145) passe de la syntaxe à la structuration de l’information (élément rhématique) :
« il n’y a pas a priori de terme plus important que les autres dans les systèmes d’énonciation. Tout terme est susceptible de devenir l’élément essentiel ».
À la rigueur, le couple verbe-sujet n’est là que pour actualiser les compléments (1947 : 145). Comme tant d’autres, Galichet confond grammaticalement essentiel avec rhématique (ou pertinence informative), voire avec importance ‘stylistique’ (1947 : 134, 144-145) :
    « ce sont souvent les divers compléments circonstanciels qui lui donnent tout son intérêt, toute sa couleur ».
    (Larousse 1936 : 69)
    « Il se peut que toute l’idée soit dans les compléments ».
    (Brunot 1922 : 22)
  • la notion d’importance, qui est mentionnée à plusieurs reprises à propos des circonstanciels (Bruneau 1937 : 79, 80, 81).
Tout compte fait, la perspective syntaxique n’est jamais poussée jusqu’au bout, c’est-à-dire l’opposition essentiel/accessoire n’opère jamais un clivage fondamental dans le champ des fonctions syntaxiques. Le critère syntaxique ne parvient même pas à battre en brèche le découpage sémantique des fonctions complément d’objet/complément circonstanciel. La critique selon laquelle le circonstanciel n’est pas toujours accessoire ne mène jamais à un relotissement du champ dans lequel le contenu de la classe des circonstanciels est réparti sur deux classes, dont l’une, les compléments essentiels, s’accrocherait à la classe des CO. Le syntacticien hollandais de Boer, cependant, sort du lot. Tout comme D&P, il cherche à renouveler de fond en comble la théorie traditionnelle des fonctions. De Boer applique la terminologie formelle régime direct/indirect à l’opposition essentiel/accessoire : « le régime “ appelé ” par le verbe » (direct) vs « le régime qui n’est pas “ appelé ” par le verbe » (indirect) (1947 : 38-39). Il oppose ainsi Je vais à Paris à Je dîne à Paris. Chassé par la porte, le circonstanciel (et la sémantique) rentre par la fenêtre, à travers l’opposition intérieur/extérieur, qui se subordonne cependant à l’opposition essentiel (direct) / accessoire (indirect) [13] :

régime directrégime indirect
régime direct intérieur (ou intrinsèque)régime direct extérieur (ou intrinsèque)Je dîne à Paris, voyager en France
parler à quelqu’un, nuire à qqn, se souvenir de qqn, … (1947 : 40)Pierre va à Paris, tendre les bras vers qqn ; jouer de, remplir de, régner sur, … (1947 : 40, 193)

En l’absence d’indices morphologiques/syntaxiques, le problème de la délimitation (sémantique) circonstanciel/CO se pose encore, mais cette fois-ci à un niveau inférieur de la taxinomie, à savoir au sein des compléments directs (= essentiels [14]). La nouvelle opposition régimes directs intérieurs vs directs extérieurs est le résultat d’une adaptation explicite des catégories de « détermination intérieure » et « extérieure » (de Boer 1947 : 39-40) par lesquelles le grand psycholinguiste Wilhelm Wundt (1922 : II,2 : 79) avait voulu résoudre la question de la nature des cas (cas logiques vs cas locaux).
Les autres auteurs n’en sont pas encore là. Plutôt que de remettre en question le classement des fonctions, on se borne à une mise en garde : les deux oppositions complément d’objet/complément circonstanciel et essentiel / accessoire ne sont pas coextensives.
1.3. Les forces centripètes et la sémantique
Le moins qu’on puisse dire c’est que la dichotomie essentiel/accessoire, tout comme ce qu’on pourrait appeler le test d’effacement, était déjà entrée dans les mœurs grammaticales vers 1950. Elle n’est cependant jamais appliquée à l’ensemble des fonctions ; elle reste en effet fortement liée à des fonctions particulières, en premier lieu le CO et le cc. Or, comme l’opposition entre ces deux fonctions était fondée sur la sémantique (objet de l’action vs circonstances extérieures), l’application du couple essentiel/accessoire s’est avérée problématique : les cc ne peuvent pas toujours être omis, comme le montre le test d’effacement.
Les grammairiens en sont restés là. Ils se sont bornés à critiquer ou à rejeter la distinction essentiel/accessoire (ou à en minimiser l’importance), sans mettre en question la sacro-sainte classification (sémantique) des fonctions syntaxiques. Il leur a semblé plus sécurisant de remettre le test en question… Le fonctionnement de ce ‘test’ a d’ailleurs été hypothéqué par des distinctions analogues mais nullement identiques qui s’y sont greffées. Trois types d’interférences peuvent être distingués : les termes de la proposition minimale canonique, les fonctions primaires qui peuvent être complétées, et, surtout, comme nous avons pu le constater à plusieurs reprises, les éléments maximalement informatifs ou sémantiquement (voire stylistiquement) prépondérants [15].
Tous ces facteurs contribuent à la survie de la classe des cc. Abstraction faite de de Boer, on ne s’interroge même pas sur l’intérêt d’une éventuelle bipartition des anciens cc [16]. En somme, le mouvement centripète qu’impliquerait l’application du raisonnement syntaxique est doublement entravé par la sémantique : d’une part par le découpage sémantique des fonctions, d’autre part par la confusion des plans syntaxique et sémantico-pragmatiques.
Curieusement, cette attraction « centripète » avait déjà été précédée dans la seconde moitié du XIXe siècle d’une tendance centripète d’un autre ordre, qui, elle, avait été renforcée par la sémantique. Pour bien la situer, un retour s’impose à l’histoire du circonstanciel dans la grammaire scolaire au XIXe siècle, telle que Chervel (1977) l’a reconstruite.
Si la première grammaire scolaire [17], c’est-à-dire les grammaires qui partagent le cadre épistémologique de la célèbre grammaire de Noël & Chapsal (1823) – qui a servi de modèle à la grammaire scolaire en France – parle du circonstanciel (dans quelques rares manuels d’analyse logique [18]), c’est uniquement en termes d’un complément indirect exprimant telle ou telle notion. C’est de ce complément indirect qu’est sorti le complément circonstanciel entre 1845 et 1860 (Chervel 1977 : 171). À l’origine de cette évolution se trouve le problème des cc directs, qui à la suite du recul de l’ellipse (p.ex. la veille < à la veille) se prêtaient à une confusion avec le COD, clé de voûte des règles de l’accord du participe passé. Ainsi a-t-on été contraint de créer une nouvelle fonction, ou mieux, de conférer au complément circonstanciel un véritable statut grammatical. Pour cela il fallait élargir la batterie des questions-tests, utilisées depuis belle lurette pour identifier le sujet et le COD. Ce tournant vers la sémantique (mais formalisée quelque peu par les questions) bouleversa l’opposition formelle entre le complément direct et indirect de la première grammaire scolaire en ouvrant la voie au cc. On passa ainsi d’une bipartition (complément direct/indirect) du champ de la complémentation verbale à une tripartition : complément direct (qui ?/quoi ?), complément indirect, complément circonstanciel (quand ?, où ?, comment ?, pourquoi ? …). La grammaire scolaire tentera de définir positivement le COI (Chervel 1977 : 178-181), soit par un critère formel (préposition), soit par l’opposition essentiel/accessoire [19], soit par des critères vaguement sémantiques, mais assez délicats (complément étroitement lié à l’action verbale). C’est la dernière option qui l’emportera vers 1900 et on réunira le COD et le COI dans la catégorie de l’objet. Cette évolution a en effet rapproché du COD ce qui restait de la classe des compléments indirects et donc, indirectement, éloigné les compléments indirects des circonstanciels. De complément indirect, on est passé à complément indirect d’objet, puis à complément d’objet indirect (Chervel 1977 : 181).
Les discussions autour de la réforme de la nomenclature de 1910 – la première en son genre – ont infléchi définitivement le cours de l’histoire ici. De façon générale, on y optait pour la séparation du sens et de la forme dans les désignations (cf. aussi la note complémentaire parue en 1911, apud Lanusse & Yvon 1929). Le texte définitif (1910), considérablement amaigri (moins de termes, absence de définitions) par rapport à ses premiers avatars, se refusait même à imposer des termes pour les sous-catégories sémantiques, conformément à la teneur générale des discussions [20].
Toutefois, dans le domaine de la complémentation verbale, la discussion va à contre-sens de cette tendance. On remplace l’ancienne opposition formelle complément direct (sans préposition)/indirect (= prépositionnel) par une opposition sémantique : complément d’objet/complément circonstanciel (cf. le rapport Maquet 1907). Afin de faire justice à la règle de la passivation, la commission se voit obligée d’ajouter le complément d’objet indirect (sous-catégorie du complément d’objet) dans le deuxième rapport provisoire (Brunot & Maquet 1909 : 345). Il n’empêche que l’opposition est désormais sémantique ; la construction (directe/indirecte) et la syntaxe (possibilité de passivation) y sont subordonnées [21]. Il n’est pas question de l’opposition essentiel/accessoire. La percée de ce nouveau découpage des compléments du verbe est cependant encore freinée artificiellement par le texte définitif de la nomenclature de 1910 [22], qui se limite au terme générique complément.
Les grammaires de référence de la période 1900-1950 se situent au bout de cette évolution. Exception faite de D&P, de Brunot et de Boer, on y trouve toujours l’opposition cc/CO, qui est basée avant tout sur une vague opposition sémantique [23]. Concrètement, le CO est défini comme
l’être sur lequel passe/s’exerce l’action du sujet, i.e. l’objet de l’action (Grevisse, Académie, Ulrix, Dauzat, Lanusse) ; sur qui, sur quoi porte l’action (Bloch, Larousse) ; un être impliqué dans le procès (Engwer) ; celui qui/ce qui supporte l’action (Michaut 1934 : 12) ; le terme de l’action (Wartburg 1947 : 15, 17 ; Le Bidois, T1, 385) ; « l’aboutis-sement, et même dans son type pur, comme l’achèvement du procès » (Galichet 1947 : 135-136) ; une Gegenstandsvorstellung liée au verbe-prédicat sans qu’intervienne une Beziehungsvorstellung (= sans préposition ou avec une préposition vide) (Haas 1909 : 76).
Les cc représentent
les circonstances ou conditions de l’action (Grevisse, Académie, Michaut, Dauzat, Ulrix, Larousse, Bruneau) ; « des idées très variées » (Bloch 1937 : 204) ; « un moyen de situer le couple agent-procès ou objet-procès dans le monde des phénomènes », bref des « coordonnées extérieures au procès », « lieés moins étroitement au procès que l’objet ou l’agent » (Galichet 1947 : 144) ; un Gegenstand lié à un prédicat par l’intermédiaire d’une Beziehungsvorstellung (= préposition non vide) (Haas 1909 : 76) ; ou, de façon purement négative, « andere Bestimmungen zum Verbalbegriff, örtliche, zeitliche u.a., […] ursprünglich ebenfalls durch Kasus […] » (Engwer 1926 : 47).
Corollairement, les compléments d’objet direct et indirect sont le plus souvent réunis dans la classe des compléments d’objet dont ils constituent deux sous-classes, plus ou moins différenciées selon le cas. Ce regroupement était assez souvent motivé par le rapprochement avec un équivalent transitif direct (nuire à qqn = gêner qqn) ou par des considérations diachroniques (le passage de direct à indirect et vice versa).
En somme, tant le découpage CO/CC que l’unité de la classe des compléments d’objet (CO), sont basés sur des considérations sémantiques. La prépondérance de la sémantique aboutit ici à une espèce d’attraction centripète exercée par le COD sur les constituants indirects (i.e. introduits par une préposition) qui n’ont pas de sens « circonstanciel ». Même les compléments inclassables, qui venaient d’être revêtus d’une terminologie plus spécifique, à savoir le complément d’attribution (né vers 1920) [24] et le complément du verbe passif (Delbœuf, 1889 ; Chervel 1977 : 181-185), s’éloignent eux aussi des cc pour devenir des fonctions à part entière, ou, encore, pour s’accrocher aux COI. Tous ces découpages ne résistent pas aux tests syntaxiques modernes (suppression, pronominalisation, passivation, possibilité de déplacement, etc.). Les tests formels avaient d’ailleurs plutôt mauvaise presse dans une grammaire axée sur l’identification du sens au-delà des formes (cf. Lauwers 2001b : 401-410), comme le montre aussi le blocage du critère essentiel/accessoire, le premier facteur centripète.
 
2. Un mouvement centrifuge : certains cc « modifient » toute la proposition
 
 
De l’autre côté de l’axe, dans les zones périphériques de la phrase, l’unité de la classe des cc est minée par l’action d’une autre force, centrifuge, celle-là, qui ‘éloigne’ ce type de compléments du verbe-prédicat et des autres compléments du verbe.
Pour la doxa grammaticale, les compléments circonstanciels (ou compléments de circonstance), appelés adverbiale Bestimmungen (ou Umstandsbestimmungen, d’après Umstandswort, adverbe) en allemand, passent tous, indistinctement, pour des compléments du verbe, quelle que soit leur portée réelle. Dans la tradition allemande, on parle de (adverbiale) Prädikatsbestimmungen ou Ergänzungen, donc compléments du prédicat [25]. Il s’ensuit que, compléments du verbe, les modifieurs du verbe (p.ex. il parle vite) [26], homologues adverbaux de l’épithète, et les cc extraprédicatifs sont traités indifféremment.
L’incorporation du cc aux compléments du verbe empêche la reconnaissance des cc de phrase. Néanmoins, les cc de phrase, des cc extraprédicatifs, sont reconnus en tant que fonction syntaxique par quelques auteurs du corpus, le plus souvent germanophones (2.1.). D’autre part, la dissociation cc/adverbe dans la tradition française – renforcée par le statut de classe résiduelle de l’adverbe (inclusion de oui, non, etc.) – a permis à l’adverbe d’aller au-devant de cette évolution et de se créer une sous-catégorie appelée adverbe de phrase (2.2.). Ainsi, l’émergence des adverbes de phrase semble avoir partie liée avec ce que nous appellerons la conception nominale des compléments circonstanciels qui écarte ceux-ci de l’adverbe (cf. 3., infra). De façon générale, on note l’impuissance de la grammaire traditionnelle dans ce domaine (2.3.).
2.1. Vers la reconnaissance de la fonction « complément de phrase » (Satzbestimmung)
Les compléments de phrase sont identifiés au niveau de l’analyse en fonctions et différenciés des autres cc par plusieurs auteurs allemands (germanophones) :
Bestimmungen zum ganzen Satze (Haas 1909 : 314), Bestimmungen zu dem ganzen Satze (Engwer 1926 : 43 ; Strohmeyer 1921 : 149) [27], (lose) Satzbestimmungen (Regula 1931 : 240), adverbe-circonstanciel auprès d’une phrase (de Boer 1947 : 225-227).
Cette classe de compléments fait défaut dans les ouvrages de facture française, à l’exception de Brunot (compléments qu’on ajoute à l’ensemble d’une proposition ; 1922 : 26) et des Le Bidois (« des compléments qui affectent la phrase entière » ; T2, 52).
Abstraction faite des compléments à valeur modale (cf. infra) et du contenu de la classe des lose Satzbestimmungen [28] chez Regula, il s’agit des cas suivants :
  • comparaison (1) : comme tous les jours, le berger…,
  • cause (2) : J’éprouvai, à ne l’avoir plus là, je ne sais quel sentiment complexe
  • lieu (3) : un amant fait sa cour où s’attache son cœur (Brunot) (3a) ; ici, partout, là, … antéposés (de Boer 1947 : 227) (3b)
  • temps (4) : Hier j’ai acheté
  • manière (5) : Ainsi l’équipage périt.
  • compléments de propos (6) : au sujet de, touchant, pour ce qui est,
Toute la gamme des compléments circonstanciels semble attestée. Qui plus est, à y appliquer l’outillage syntaxique moderne (questionnement, négation, extraction), force est de reconnaître que l’intuition des grammairiens était – en général ; seul 3a paraît sujet à caution – bonne et que la plupart de ces compléments sont extraprédicatifs, ce qui vaut d’autant plus pour les adverbes modaux (cf. infra). L’intuition est en effet le seul instrument dont ils disposent. Aucun critère syntaxique n’est avancé. Seuls les Le Bidois (T2, 52) et de Boer (1947 : 225-227) attachent une certaine importance à la position (mobilité plus grande chez les premiers ; antéposition et thématisation pour de Boer). Que l’intuition (sémantique) domine, cela ressort aussi du flou qui entoure la portée exacte de ces compléments. On se limite en général à une distinction terminologique (Engwer & Lerch 1926 : 43) :
Bestimmungen zu dem ganzen Satze : comme tous les jours, le berger …,
vs
(näheren) adverbiale Bestimmungen ou Umstandsbestimmungen, qui sont des Prädikatsbestimmungen (= compléments du verbe, tout comme le COD) : très lentement ; (ramener) vers le bercail.
Certains auteurs explicitent quelque peu la portée (sémantique) des compléments de phrase. Dans sa Neufranzösische Syntax, Haas (1909) signale que la construction prép. + inf. (J’éprouvai, à ne l’avoir plus là, je ne sais quel sentiment complexe) peut porter, en l’absence d’un rapport plus spécifique, sur l’ensemble de la phrase (1909 : 309, 314), plus précisément, sur l’ensemble du sujet et du prédicat :
« Bestimmung zum ganzen Satz, d.h. einen Teil der Gesamtvorstellung bilden, der zu Subjekt und Prädikat in irgend einem Beziehungsverhältnis steht ».
(1909 : 314)
En parlant des subordonnées, Brunot (1922 : 26) constate que certains compléments ne complètent pas l’un ou l’autre terme (nom, verbe, adjectif) mais sont des « compléments qu’on ajoute à l’ensemble d’une proposition ». Cette différence de portée n’est cependant que secondaire : ces compléments ne présentent « aucune différence théorique », c’est-à-dire sémantique (ils complètent). Dans le cas des compléments du verbe (un amant fait sa cour / où s’attache son cœur), la différence est particulièrement ténue :
« on a souvent, à tort, considéré comme dépendant du verbe ce qui dépend en réalité de l’ensemble ».
(1922 : 26)
Un autre indice de la prépondérance de la sémantique peut être déduit de la position marginale des adverbes modaux, qui sont dits se rapporter à la phrase mais qui ne figurent pas parmi les exemples des compléments de phrase chez Engwer (1926 : 205-206), Regula (1931 : 209) et Brunot (1922 : 513 ; compléments modaux). Dans le même sens, de Boer, ne considère pas comme sujets de phrase – c’est-à-dire comme thèmes, ce qui implique chez lui [29] qu’ils « détermine [nt] […] toute la phrase » – les adverbes d’aspect ou de mode, qui déterminent une action, une idée qualitative, mais aussi une phrase entière (1947 : 145, 148), contrairement aux déterminations de lieu et de temps antéposées (Ici naquit un poète). Bien au contraire, « acte de pensée additionnel survenu en route », l’adverbe est plutôt prédicat de phrase (1947 : 227), rhème donc – analyse qui correspond à celle de Regula (1931 : 209) – et accède même à la fonction de complément prédicatif, qui regroupe tous les constituants marquant une prédication implicite, prédication seconde, dirait-on de nos jours (1947 : 35). Le statut particulier des adverbes modaux, sémantique oblige, nous conduit déjà au traitement que leur réservent les auteurs français, chez qui la problématique des compléments de phrase se situe au niveau des parties du discours (l’adverbe) comme nous allons le voir.
2.2. L’adverbe de proposition (qui « modifie toute la proposition »)
Dans d’autres grammaires, en effet, la classe des compléments de phrase n’est pas conceptualisée, mais le concept est traité au niveau de la sous-catégorisation de l’adverbe.
C’est la sémantique qui oriente l’analyse syntaxique de l’adverbe : comme le jugement porte sur une pensée, un état de choses, il faut que l’adverbe modal « modifie » la proposition entière. L’adverbe de proposition (Bruneau 1937 : 400-401 ; 389), placé en tête – la place de l’adverbe de manière peut en effet « avoir une grande importance » (1937 : 398) – « domine toute la phrase » et « exprime le sentiment de celui qui parle ». On trouve un traitement analogue chez Wartburg (1947 : 313, 41), Cayrou (1948 : 222), Bloch (1937 : 161), Le Bidois (T2, 101-104) et Dauzat (1947 : 317).
La sous-catégorisation traditionnelle [30] de la classe des adverbes était d’ailleurs entièrement basée sur la sémantique. On y trouvait entre autres les adverbes de doute (peut-être, apparemment), d’affirmation (oui, si, soit, certainement, sans doute, …), de négation et d’interrogation (Larousse 1936 : 374), parfois regroupés sous les adverbes d’opinion, comme l’affirme Grevisse (1936 : 487). Cayrou (1948 : 223-250) distingue ainsi d’abord entre adverbes de circonstance et adverbes d’opinion.
Traités de la sorte, les cc de phrase sont confondus avec les adverbes de négation (oui, non) et d’interrogation. De ce fait et du fait de leur valeur modale (appréciation, jugement de celui qui parle), on leur attribue quelquefois une valeur de proposition, comme dans la syntaxe des Le Bidois (cf. aussi de Boer, 2.1.), qui soulignent cette thèse par une série de paraphrases (T2 : 103-104) :
Naturellement comme on pouvait s’y attendre
Apparemment il semblait que …
La possibilité d’employer ces adverbes de façon isolée n’est pas non plus étrangère à cette analyse (p.ex. Clédat 1896 : 361 ; Ulrix 1909 : 180).
2.3. Conclusion : le problème de la portée et de l’unité de la classe
Quoique les adverbes extraprédicatifs soient reconnus par nombre de grammairiens, ils ne mènent pas automatiquement à un traitement en termes de fonctions syntaxiques, bref, à la reconnaissance d’un complément circonstanciel de phrase [31]. Dans la plupart des grammaires (surtout celles de facture française), la problématique reste cantonnée à la sous-catégorisation de l’adverbe, notamment aux adverbes modaux.
Tous ces compléments (ou adverbes) ont en commun de se rapporter à un ensemble dont l’envergure dépasse celle du seul verbe-prédicat. Cependant, la portée précise de ces compléments (ou adverbes) n’est pas nettement conceptualisée ; c’est une simple question d’étiquetage, basé sur l’intuition sémantique. Tout au plus peut-on trouver des indices de la dissociation de deux types de compléments extraprédicatifs. On relève d’une part des adverbes/compléments modaux qui prennent le contenu propositionnel comme objet – qui est « jugé », ce qui implique en quelque sorte une nouvelle prédication – et qui de ce fait se trouvent pour ainsi dire à l’extérieur de la proposition. D’autre part, certains grammairiens semblent reconnaître des compléments qui se rattachent à l’ensemble de la phrase, qui la complètent simplement. Il s’agit dans ce deuxième cas de l’expression de la comparaison, du propos (quant à …), de la cause, du temps, etc. Cette bipartition peut être déduite de l’intégration imparfaite des adverbes modaux dans la classe des compléments de phrase. Cette dissociation est en outre favorisée par la conception nominale du complément, comme nous le verrons (cf. 3.).
Le flou qui entoure ces distinctions n’a rien de surprenant, puisqu’elles sont basées sur l’intuition sémantique du grammairien. Il n’empêche que deux éléments doivent susciter l’intérêt de l’historiographe ici : (1) la reconnaissance (intuitive) d’éléments portant effectivement sur un ensemble plus vaste que le seul verbe-prédicat, qui annonce la désintégration de la classe unitaire des compléments circonstanciels de l’extérieur, par une force centrifuge ; (2) l’intuition de l’existence de deux sous-ensembles (sémantiques) dans ce nouveau domaine.
 
3. La conception nominale du complément circonstanciel
 
 
Que la sous-catégorie des adverbes de phrase ait pu se développer sans perturber l’analyse de la phrase en fonctions tient entre autres (pensons aux autres fonctions de l’adverbe) à ce que ‘l’interface’ entre l’adverbe et son emploi comme complément circonstanciel n’était pas évidente dans la tradition française. Le caractère nominal des cc laissait suffisamment de latitude à la sous-catégorie des adverbes de phrase, le rapport entre les cc et les adverbes n’étant pas direct. Cette conception nominale du complément circonstanciel (3.2.) découle directement de la conception nominale du complément dans la tradition française (3.1.) et constitue un courant souterrain par rapport à la conception dominante qui associe le cc à l’adverbe (3.3.).
3.1. La conception nominale (catégorielle) du complément
Dans les grammaires françaises publiées en France pendant la première moitié du XXe siècle, il circule deux visées du complément. Il y a d’abord le complément pris au sens sémantico-fonctionnel du terme qui n’impose aucune restriction aux formes ou structures qui s’y prêtent. La conception dominante, en revanche, assigne au complément un domaine d’application plus restreint. Le complément y est lié à une certaine catégorie grammaticale (partie du discours), à savoir le nom. C’est pourquoi nous qualifierons cette conception de catégorielle. Au sens strict, le complément est nécessairement un nom (ou pronom), ne s’accorde pas et est souvent introduit par une préposition : compléments (déterminatifs) du nom (p.ex. le chauffeur du ministre), compléments d’objet (directs ou indirects) et compléments circonstanciels.
La conception catégorielle du complément a d’abord partie liée avec l’ancienne dichotomie identité/détermination des grammairiens de l’Encyclopédie, corrélée aux phénomènes grammaticaux d’accord et de rection. Chez eux, le régime cesse d’être une notion purement morphologique (rection) et s’associe à la notion sémantico-logique de détermination (cf. Chevalier 1968). La détermination s’oppose à l’identité conceptuelle, c’est-à-dire à une espèce de fusion de concepts (propriété consubstantielle à un nom), qui, elle, s’exprime à travers l’accord (l’homme est mortel vs l’homme apprivoise les animaux). La conception catégorielle du complément continuerait donc tacitement la relation de détermination (cf. aussi Bonnard, GLLF, s.v. complément) [32]. Cette opposition, qui, de nos jours, est abandonnée (abstraction faite de sa survie dans la conception stricte du complément), a été ressuscitée par l’école de Genève (Bally, Sechehaye) et les grammairiens qui s’en inspirent (surtout D&P, Galichet, Dauzat).
À cette explication s’ajoute un phénomène d’une portée encore plus générale. L’interprétation catégorielle du complément s’inscrit dans une conception catégorielle (et ascendante, i.e. bottom-up) globale des fonctions syntaxiques. Celle-ci se caractérise, parmi d’autres traits que nous ne pouvons pas développer ici (voir Lauwers 2001b, 2001c), par l’identification de la fonction syntaxique avec l’une ou l’autre partie du discours. Dans cette perspective, typique de la tradition française, le complément est un nom (ou le complément circonstanciel un adverbe), l’épithète un adjectif [33] et l’apposition un nom. Dans les grammaires d’expression allemande, en revanche, la conception catégorielle des compléments n’est pas vraiment attestée. C’est que le poids de l’approche descendante (top-down ; partant du cadre de la proposition) et sémantico-logique y est beaucoup plus grand, comme cela ressort aussi du traitement des fonctions secondaires, qui ne sont pas liées à telle ou telle partie du discours : Attribut (qui n’est donc pas vraiment l’homologue de l’épithète !), Bestimmung et Apposition.
3.2. Un corollaire : la conception nominale du complément circonstanciel
La restriction du terme complément au domaine ‘nominal’ a plusieurs corollaires. La conception catégorielle du complément implique une conception ‘nominale’ des compléments circonstanciels. Ainsi, par exemple, les propositions cc font partie des propositions « à valeur de nom » (Radouant 1922 : 249-266). De même, Michaut (1934 : 263) et Cayrou soulignent que la proposition remplit « les mêmes fonctions qu’un nom », dont celle de complément de circonstance [34] (1948 : 331 ; cf. aussi 392-3).
La conception nominale du complément sous-tend même l’opposition entre auxirrhèmes (= modifieurs du verbe, p.ex. il court vite) et écarts (= cc + COI) chez D&P. Si c’est certainement l’un des mérites de D&P d’avoir distingué les modifieurs du verbe (auxirrhèmes) des cc (confondus avec les COI dans une seule classe, comme à l’époque de Noël et Chapsal), cette nouvelle distinction est obscurcie par l’inclusion à la classe des auxirrhèmes de toutes sortes d’adverbes extraprédicatifs. C’est que l’opposition auxirrhème/écart continue tacitement le clivage entre adverbe (auxirrhème) et syntagme prépositionnel (écart), c’est-à-dire entre adverbe et complément au sens catégoriel (i.e. strict) du terme.
Cette conception nominale du cc [cc = (prép.) + N)] entre en conflit avec une autre conception du cc, elle aussi catégorielle (i.e. liée à une partie du discours) et solidement ancrée dans la tradition grammaticale française, à savoir celle qui associe le cc à l’adverbe (Chervel 1977, 1979). Voilà qui explique deux constats à première vue suprenants :
  1. l’adverbe (en fonction de cc) est parfois dissocié du complément de circonstance
  2. l’emploi de l’adverbe en tant que complément de circonstance, fonction nominale, implique qu’il fonctionne comme nom, à tel point qu’on lui attribue des caractéristiques nominales
Le premier constat est le moins spectaculaire. Les rapports entre l’adverbe et le cc sont quelque peu problématisés. Chez Dauzat, par exemple, le paragraphe sur la place des adverbes (intertitre) est inséré dans la section intitulée pronoms-compléments (1947 : 420-421), alors que la section sur les compléments circonstanciels suit deux pages plus loin. Seuls les adverbes « les plus indépendants » (e.a. les adverbes de temps et de lieu) sont rapprochés des cc (1947 : 421). Dans le même sens, Galichet (1947 : 40) rapproche les cc des adverbes, sans les confondre pour autant. De telles dissociations sont légion [35].
Ce qui est plus étonnant, en revanche, c’est que l’adverbe (en fonction de cc) est aimanté vers la sphère nominale. Ainsi, selon Gougenheim, les adverbes peuvent « se comporter comme un groupe nominal » (1938 : 101) [36] : Il s’est levé tôt. Cette réduction, fondée sur la mise en rapport de l’adverbe avec le SN, permet de définir la phrase comme un SV entouré de SN. L’adverbe est donc un constituant non verbal, nominal, qu’on peut remplacer par un SN (p.ex. la veille). Dans le même sens, Radouant se voit obligé de passer par le nom pour prouver que l’adverbe est un cc : « L’adverbe est en général l’équivalent d’un complément de circonstance » (1922 : 218). Plus précisément, « Ce caractère s’affirme dans le fait que l’article et la préposition figurent devant une foule d’adverbes, comme ils feraient devant un nom » (1922 : 218). Si cette possibilité s’observe réellement (à bientôt, à jamais, depuis longtemps, l’accident d’hier) (1922 : 218), il n’en reste pas moins qu’elle paraît trop peu fréquente pour figurer dans la définition. Bref, la conception catégorielle du complément interdit aux grammairiens de considérer l’adverbe comme un complément à part entière. Ils récupèrent cette possibilité grâce au passage par le nom.
La connivence cc/Sprép. est tellement forte que le premier syntagme prépositionnel venu risque d’être qualifié de circonstanciel, même s’il est déjà doté d’une autre fonction :
« Une locution ou un complément circonstanciel à valeur d’adjectif peuvent jouer le rôle d’attribut ».
(Bloch 1937 : 199)
Il s’agit d’exemples comme Les chemins sont déserts, les chaumières sans voix.
3.3. La conception nominale vs la conception adverbiale du complément circonstanciel
Voilà réunis un nombre considérable d’indices qui prouvent l’existence d’un courant souterrain dans la tradition grammaticale française, qui s’oppose à la conception dominante qui, depuis le XVIIIe siècle (Chervel 1977 : 171-172), tend à ramener le complément circonstanciel à l’adverbe, éventuel-lement par le biais de la commutation ou d’une translation (p. ex. Tesnière 19692 : 103, 125, 459, 465), avec ou sans marquant (je partirai vendredi). La conception ‘adverbiale’ du cc est d’ailleurs la seule attestée dans les grammaires d’expression anglaise et allemande du corpus, où le cc tire même son nom du paradigme des éléments adverbiaux : adverbiale Bestimmung, adverb(ial qualification), etc.
Même si la conception ‘nominale’ du cc reste marginale, elle nous permet de compléter le tableau de l’histoire du circonstanciel qu’a brossé André Chervel (1979) :
  1. le circonstanciel comme complément accessoire ;
  2. le circonstanciel comme élément adverbial (commutation avec l’adverbe) ;
  3. le circonstanciel comme concept rhétorique [terminologie, caractéristiques et procédure d’identification (les « questions pertinentes »)].
La deuxième orientation doit être complétée par une tradition ‘nominale’, quasi souterraine, mais tenace [37].
 
4. La résultante ? L’éclatement de la classe des compléments circonstanciels, tiraillés entre des forces centripète et centrifuge
 
 
De nos jours, l’ancienne classe des compléments circonstanciels offre un aspect éclaté (p.ex. Melis 1983, Le Goffic 1993) [38]. La taxinomie est basée sur leur incidence sémantico-pragmatique (formalisée par des tests syntaxiques) et tient compte du rôle de la position et du détachement. D’autre part, les théories de la valence verbale ont absorbé (force centripète) un grand nombre de compléments considérés traditionnellement comme des cc. Par conséquent, la dichotomie essentiel/accessoire, cantonnée à l’origine à l’opposition cc/CO – sauf quelques exceptions – l’a emporté sur l’interprétation sémantique qui dominait encore dans les grammaires du corpus. Elle est devenue courante, notamment depuis Tesnière (p.ex. Le Goffic 1993 ; Riegel et al. 1994, Melis & Desmet 2000). Même si son application n’est pas toujours aisée, on a là une opposition applicable à la plupart des fonctions syntaxiques, y compris certaines fonctions de type nominal (des attributs du sujet/du COD, des datifs, etc.), qui, elles aussi, présentent des variantes accessoires (p. ex. Le Goffic 1993 et Melis & Desmet 2000).
Comme nous l’avons vu, l’éclatement de la classe des compléments circonstanciels a été préparé de longue date par des analyses qui s’inscrivent dans un jeu de forces dont la résultante s’avère être la désagrégation de la classe [39].
Le débat autour du caractère accessoire des cc a d’abord instauré un mouvement centripète. On ne peut pas dire que l’opposition (essentiel/accessoire) était inconnue des grammairiens « traditionnels ». Seulement, son application était entravée par la sémantique et cela de deux manières : d’une part par le découpage sémantique des « compléments du verbe » ; d’autre part, par l’interférence de la sémantique/du poids informatif dans l’application de l’opposition. La première « grammaire usuelle » française à avoir mis au premier plan et opérationnalisé cette opposition fut – abstraction faite de de Boer (cf. 1.2.) qui la revêt d’une terminologie opaque (complément direct/indirect) – celle de Wagner & Pinchon (1962 : 78-79 ; cf. Wilmet 1997 : 487) : compléments essentiels vs circonstanciels.
Ce mouvement centripète a été précédé et renforcé par un autre mouvement centripète (vers 1900), à savoir l’attraction exercée par une fonction syntaxique plus centrale, le COD, sur ce qui restait de la classe des compléments indirects après le divorce avec les circonstanciels, pour constituer le (complément d’) objet, défini comme objet de l’action. Les scories de ce travail de délimitation, c’est-à-dire les compléments inclassables, trop liés à l’action pour être une simple circonstance de l’action, se sont éloignés du complément circonstanciel et ont affirmé ainsi leur autonomie au cours de la première moitié du XXe siècle : les compléments d’attribution et les compléments d’agent.
Si le cc s’expose à des forces centripètes, il faut dire que la reconnaissance des constituants extra-prédicatifs, en premier lieu, les adverbes de phrase, annonce déjà le futur mouvement centrifuge. La dissociation du cc et de l’adverbe, due en partie à la conception nominale du cc (et au fait que les adverbes, classe fourre-tout, ont encore d’autres fonctions, notamment des fonctions secondaires), a sans doute contribué à retarder l’éclatement de la classe des cc, le sort des adverbes de phrase n’ayant aucune influence sur le statut du cc. La conception nominale du cc s’oppose à la tradition adverbiale dominante et découle directement de la conception catégorielle (nominale) stricte des compléments dans la tradition grammaticale française.
L’analyse qui précède montre deux caractéristiques fondamentales de la syntaxe traditionnelle française : le poids de la sémantique dans la théorie de la complémentation verbale (et, corollairement, l’absence d’une réflexion systématique à partir d’une critériologie syntaxique, notamment de tests, qui y ont plutôt mauvaise presse) et l’attachement à une approche catégorielle et ascendante. Elle met en outre le doigt sur l’impuissance de la syntaxe traditionnelle dans les secteurs périphériques de la phrase. L’existence d’une catégorie d’éléments dits hors phrase, qui regroupe essentiellement l’apostrophe, l’interjection/exclamation et l’apposition, en est un autre symptôme.
 
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NOTES
 
[1]Rémi-Giraud (1998 : 101-102) parle d’une dérive sémantique à laquelle s’ajoute encore une seconde dérive sémantique, à savoir celle qui consiste à appliquer l’étiquette de circonstanciel à des compléments qui ne se rapportent pas au verbe mais au nom, par exemple (Maingueneau ; Grevisse & Goosse). C’est une pratique – contestée – qu’on trouve aussi dans notre corpus, mais qui concerne non seulement le cc, mais aussi le sujet, l’objet, et le complément d’attribution (p.ex. fidèle à …). C’est pourquoi nous n’en traiterons pas ici.
[2]Le corpus compte 15 grammaires de facture française, quatre (couples de) auteurs allemands (Plattner, Haas, Strohmeyer, Engwer), un Autrichien vivant à Brno (Regula), deux Belges (Ulrix, Grevisse), un Hollandais (de Boer), un Anglais (Sonnenschein) et un duo suisse (Wartburg et Zumthor).
[3]Pour la sélection du corpus, nous avons combiné des critères internes – à partir d’une définition de « grammaire (de référence) » – et externes, à savoir la mention dans 5 bibliographies « savantes » de l’époque. L’affinement (mention dans au moins 2 des 5 bibliographies) du critère externe a permis de remédier au problème de la non-disponibilité de centaines d’ouvrages scolaires et à l’arbitrage pénible du « niveau » des grammaires, qui précédait nécessairement l’étude proprement dite.
[4]Pour un état des lieux, voir le recueil édité récemment par Rémi-Giraud et Roman (éds 1998).
[5]Notre contribution complète à la fois Chervel (1979) et Cortier (2001). Le premier s’arrête à l’année 1910 ; le dernier commence son étude à l’année 1962, c’est-à-dire au moment où le structuralisme américain fait son entrée, et vise surtout le cas du syntagme prépositionnel. Sur le traitement des compléments en général dans la grammaire française du XXe siècle, voir Wilmet (2001), et surtout, Fournier (2000), qui, tout comme Vergnaud (1980), se concentre sur les effets de la réforme de la nomenclature grammaticale de 1910.
[6]Seuls quatre auteurs du corpus empruntent des voies différentes, soit qu’ils n’utilisent pas de terme (générique) – Brunot (1922 : 397, n.1) et l’Anglais Sonnenschein, qui, abstraction faite de adverbial qualification (Sonnenschein 1912 : 100), s’en tient, tout comme la terminologie grammaticale anglaise de 1911 dont il était l’artisan (cf. aussi Report 1923 : 12), à adverbs ou adverb equivalents –, soit qu’ils procèdent à un relotissement complet du champ (D&P et de Boer ; voir respectivement 1.1. et 1.2.).
[7]Dans son article « construction », Du Marsais fait état de déterminations « nécessaires » du verbe et de circonstances, non nécessaires (Chervel 1977 : 179). De même, Beauzée (Encyclopédie méthodique, p. 132-133, apud Chevalier 1968 : 700) oppose les compléments du verbe actif transitif (l’esprit s’y attend ; on demande ce qu’il a donné et à qui il a donné) aux compléments marquant une « circonstance ». Voir aussi sa théorie de la complémentation (Swiggers 1989 : 394-398). Pour d’autres attestations (XVIIIe et XIXe siècles), voir Chervel (1977 : 172, 179-180).
[8]Dans les 5 autres ouvrages (D&P, Regula, Grevisse, Académie, Engwer), l’opposition essentiel/accessoire est attestée, mais n’est pas appliquée au couple CO/cc. Notons que le cas des propositions relatives explicatives n’a pas été pris en considération ici.
[9]Le passage suivant est révélateur du désintérêt de la grammaire traditionnelle française à l’égard de la problématique essentiel/accessoire dans le domaine de l’attribut. Au lieu de relever le caractère accessoire des attributs, Grevisse n’a d’yeux que pour le sémantisme des verbes recteurs : « L’attribut, qu’on appelle aussi prédicat, exprime la manière d’être que l’on affirme du sujet par le moyen d’un verbe. L’attribut peut être rattaché au sujet non seulement par l’intermédiaire du verbe être ou d’un verbe similaire […] ; mais encore par l’intermédiaire d’un verbe d’action : La neige tombe abondante. Il allait muet, pâle et frémissant aux bruits » (1936 : 109).
[10]Grevisse (1936 : 119) l’affecte exclusivement aux compléments de l’adjectif. Il semble vouloir calquer l’analyse de la valence des adjectifs [p.ex. enclin à … vs équestre] sur celle des verbes. Des idées analogues, mais moins élaborées, se trouvent chez l’Académie (1932 : 93) et Larousse (1936 : 228-229).
[11]Les auteurs parlent de couvercle, ce qui doit être un lapsus, le couvercle étant l’attribut du COD essentiel.
[12]Le passage sur la ponctuation (cf. supra) chez Radouant (1922 : 69) contient encore les exemples suivants (dont le caractère accessoire est parfois discutable) : coûter cinq francs, il a dormi toute la nuit, descendre en un puits, sous un sourcil épais il avait l’œil caché.
[13]Les termes circonstanciel et adverbial apparaissent d’ailleurs quelques fois comme pendants du régime direct (1947 : 98, 145), mais le terme circonstanciel garde son sens sémantique (1947 : 40).
[14]L’auteur attribue une extension très large à la classe des régimes directs. Ainsi le verbe descendre a-t-il trois régimes directs : descendre un objet du grenier à la cave (1947 : 39). On a là une analyse remarquablement moderne.
[15]La première interférence concerne les composantes minimales de la/des proposition(s) minimale(s) canonique(s) qui sont dites essentielles ou nécessaires et qui, cependant, peuvent manquer dans certains cas (Grevisse 1936 : 95 ; Ulrix 1909 : 98 ; Galichet 1947 : 128, 133-134 ; Radouant 1922 : V, 237). Une autre interférence a trait aux éléments du premier niveau de l’analyse (= éléments essentiels), qui peuvent être étoffés par des compléments (Grevisse 1936 : 95 ; Michaut 1934 : 14 ; mutatis mutandis Bruneau 1937 : 70, 163 vs 86).
[16]C’est la solution de Goosse (1986 : 497-500), qui distingue des compléments adverbiaux essentiels et non essentiels ; de même, Denis & Sancier-Château (1994).
[17]Le concept de cc est connu bien avant le XIXe siècle : Girard, Beauzée, Du Marsais, Boniface, etc. Les deux derniers parlent de complément adverbial. Voir à ce propos Chervel (1977 : 171-172).
[18]Les Leçons d’analyse logique de Noël & Chapsal (1842 : 6) le mentionnent également (contrairement à la grammaire de Noël & Chapsal). Il est considéré comme un complément expri