2002
TRAVAUX DE LINGUISTIQUE
Ii. hors thème
La polysémie de l’adverbe encore
[1]
Maj-Britt Mosegaard Hansen
[*]
L’adverbe encore a un éventail sémantique particulièrement large en français moderne, allant de deux emplois aspectuels – l’un continuatif et l’autre itératif – jusqu’à plusieurs emplois comme connecteur discursif concessif. Entre ces deux pôles, on trouve divers autres emplois, tels un emploi quantifiant, un emploi d’adverbe de degré, etc.
Dans cet article, j’émettrai l’hypothèse que encore est un marqueur polysémique, et j’essayerai de relier ses nombreux emplois à première vue très différents dans un réseau sémantique motivé dont le point d’origine est le sens continuatif. Ce faisant, je me servirai surtout de notions théoriques empruntées à Traugott (1990) et à Givón (1995).
The adverb encore (‘still, yet’) has a rather large number of different uses in modern French, ranging from two aspectual uses – continuative and iterative – to a number of uses as a concessive discourse connective, with several other uses (quantifier, degree adverb,...) in between.
In this paper, I will argue that encore should be seen as polysemous, and I will attempt to tie these superficially very different uses together in a motivated semantic network of extension from an original, continuative, meaning. Theoretical notions borrowed from Traugott (1990) and Givón (1995) will figure prominently in the analysis.
L’adverbe
encore possède en français moderne un éventail particulièrement large d’emplois plus ou moins différents
[2]. Il s’agit notamment de :
- Deux emplois aspectuels, continuatif (1) et itératif (2). Dans les deux cas, la portée de encore est la proposition entière :
| [1] |
Philippe et Sophie ont divorcé il y a dix ans, mais ils se détestent encore autant.
|
| [2] |
Philippe a encore divorcé. C’était pourtant sa quatrième femme.
|
- Un emploi d’adverbe quantifiant, où encore prend un SN indéfini dans sa portée, ce SN pouvant être de nature comptable (3) ou non (4) :
| [3] |
Pourrais-je avoir encore une bière ?
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| [4] |
Pourrais-je avoir encore de l’eau ?
|
- Un emploi que l’on pourrait appeler « additif » :
| [5] |
La piste de trafiquants de drogue surpris en bateau par Maryline et Vanessa Guerro, dans leur folle dérive au large du lagon, se révèle elle aussi peu crédible. […] Autre hypothèse émise par le docteur Guerro : la traite des Blanches. […] Il y a encore la piste des rites vaudou pratiqués sur des êtres humains.
(NO 1795, 44)
|
- Un emploi d’adverbe de degré, où il modifie un adverbe (6) comportant la notion de gradation, ou bien un adjectif à la forme comparative (7)
[3] :
| [6] |
Il y a encore moins d’intégration raciale à New York qu’à Atlanta.
|
| [7] |
Luc est encore plus beau qu’Adrien.
|
- Un emploi où il marque une comparaison (d’ailleurs souvent implicite) (8)-(9), dont le SN sujet de la phrase constitue un des termes, et où ce SN doit être compris comme une instance marginale du prédicat :
| [8] |
Menton, c’est encore la France, alors que Ventimille, c’est déjà l’Italie.
|
| [9] |
Un pingouin, c’est encore un oiseau.
|
| [10] |
De tous tes copains, c’est encore Benjamin le plus beau.
|
- Plusieurs emplois concessifs, où l’adverbe se combine ou bien avec les conjonctions et ou que pour former une locution conjonctive (11)-(12), ou bien avec l’inversion dite « complexe » (13) :
| [11] |
…[L]es responsables de la stratégie des grands opérateurs nous annoncent 19 à 20 millions d’abonnés pour décembre de cette année. Et 60 % des Français, en comptant les nourrissons, équipés en 2002.
Et encore, assure Yves Goblet, responsable de la stratégie et du développement chez Bouygues Télécom, notre rythme de croissance, certes soutenu, reste modeste par rapport à d’autres pays européens, comme l’Italie ou l’Espagne.
(NO 1806, 4)
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| [12] |
Cette mise en pièces de la famille aura fait résurgir l’archétype du secret de famille : l’inceste. Un secret protégé, par peur du scandale, par peur de la justice. Encore que l’on ait vu récemment des filles témoigner contre leur père.
(NO 1828, 4)
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| [13] |
…[I]l n’est pas un seul pays important pour les intérêts américains où la CIA – ou l’une des douze autres agences de renseignements […] n’ait mené récemment une opération d’envergure. Encore ne connaît-on que celles, fiascos ou succès, que les officiels ont bien voulu divulguer à la presse américaine.
(NO 1804, 13)
|
Dans cet article, je partirai de l’hypothèse que encore est un marqueur polysémique, c’est-à-dire qu’il s’agit du point de vue lexicologique d’un seul et même élément dans les exemples (1)-(13) (et non pas de plusieurs éléments distincts, comme ce serait le cas si nous avions affaire à des homonymes), et que cet élément possède plusieurs significations non pas seulement en parole, mais aussi en langue, ces significations ne se réduisant pas à un seul sémantisme de base (comme ce serait le cas si nous avions affaire à un marqueur monosémique). Mais comme il ne s’agit que d’un seul élément lexical, ses différentes significations doivent pouvoir être liées les unes aux autres de façon motivée.
Pour Victorri & Fuchs (1992), encore est également un marqueur polysémique, mais ces auteurs définissent autrement la notion de polysémie : en fait, celle-ci correspond chez eux à ce que j’appellerais la monosémie, c’est-à-dire que encore n’a pour Victorri & Fuchs qu’une seule signification en langue, alors que ses différentes interprétations seraient des faits de parole, qui seraient le résultat de modulations contextuelles diverses. L’avantage de cette façon de concevoir le sémantisme de l’adverbe serait de pouvoir rendre compte des cas comme (14), où le sens de encore est, selon les auteurs cités, intermédiaire entre deux interprétations (continuative ou itérative) également plausibles, et pas forcément mutuellement exclusives (Victorri & Fuchs 1992 : 147) :
| [14] |
Quelques averses se produiront encore.
|
Une telle approche rencontre cependant quelques problèmes : d’abord au niveau descriptif, à propos de l’exemple (14), qui me semble justement sémantiquement ambigu, et non pas vague. C’est-à-dire que ou bien le SN quelques averses réfère de manière spécifique, et alors nous avons affaire au encore continuatif, ou bien il est non spécifique, et il s’agit alors du encore itératif. Les deux interprétations sont donc bien mutuellement exclusives.
Le deuxième problème se situe au niveau explicatif, car l’approche monosémique est incapable d’expliquer pourquoi tous les sens possibles d’un marqueur donné ne sont pas disponibles à n’importe quel moment de l’histoire de la langue ; en d’autres termes, cette approche ne rend pas compte de l’évolution sémantique des morphèmes. Là où Victorri & Fuchs (1992) semblent voir le rapport entre langue et parole, entre structure et usage, de manière strictement synchronique, comme unidirectionnelle, je le conçois plutôt comme étant en forme de spirale. Je veux dire par là que si l’on prend en compte la perspective diachronique, il doit y avoir un va-et-vient continuel entre langue et parole : la constitution de la langue pose un certain nombre de contraintes quant à sa réalisation dans la parole, mais la parole dispose en même temps d’un certain nombre de mécanismes, par exemple la métaphore conceptuelle et la métonymie, qui lui permettent d’étendre et d’infléchir les structures de la langue dans des cas concrets. Certains types d’extension ou d’inflexions seront assez fréquents pour pouvoir changer avec le temps la structure même de la langue.
Au niveau de la sémantique lexicale, cela signifie que ce qui n’est, dans un premier temps, qu’une modulation contextuelle finira souvent – si le type de contexte dont il s’agit est assez fréquent – par se cristalliser, constituant dès lors un sens distinct en langue. Ce qui plus est, la possibilité d’extensions de sens de ce type dépend justement de l’existence de contextes vagues ou ambigus, où l’on peut avoir du mal à trancher entre deux sens possibles d’un marqueur donné, si bien que cette façon de voir les choses est tout à fait compatible avec l’existence de cas « intermédiaires » véritables. Comme le dit Traugott (1989 : 33-34), « polysemy is structured in terms of prototypes that are dynamically flexible ». En d’autres termes, l’approche prônée ici permet en principe de prendre en compte à la fois diachronie et synchronie, l’hypothèse étant que la structure polysémique interne d’un vocable recouperait largement l’évolution diachronique de celui-ci, une évolution diachronique qui tendrait à suivre certains principes très généraux (voir ci-dessous).
Pour en revenir à l’adverbe qui m’intéresse ici, je me propose ainsi de reconstruire un réseau sémantique qui pourrait être sous-jacent à tous les divers emplois de encore que je viens de passer en revue.
Je ferai en outre l’hypothèse que l’on peut identifier un emploi particulier qui peut être considéré comme la signification originelle de encore, et que les autres significations ont évolué à partir de celle-ci au moyen de processus pragmatiques assez généraux. Il s’agit là d’une part d’extensions d’usage de nature métonymique, c’est-à-dire d’extensions qui naissent d’un processus de conventionnalisation d’implicitations pragmatiques de type gricéen (cf. Grice 1975 ; Traugott 1989).
D’autre part, il s’agit des trois tendances diachroniques identifiées par Traugott (1989) dans l’évolution sémantique des lexèmes, à savoir : 1° les significations ayant pour objet l’état de choses « externe » décrit par la proposition évoluent vers des significations ayant pour objet la situation « interne » (c’est-à-dire évaluative, perceptuelle ou cognitive) du locuteur ; 2° les significations ayant pour objet l’état de choses décrit par la proposition évoluent vers des significations ayant pour objet la situation métalinguistique ; et 3° les significations tendent à se fonder de plus en plus sur les croyances ou les attitudes subjectives du locuteur envers l’état de choses décrit (Traugott, 1989 : 34s.).
Selon Traugott (1989), la première de ces trois tendances peut fournir de la matière à la deuxième, et ces deux-là peuvent en fournir à la troisième. Le bien-fondé de ces trois tendances a été étayé dans un nombre important de travaux réalisés par Traugott elle-même, mais également par d’autres chercheurs, dans des travaux portant sur diverses langues.
Ne connaissant l’évolution diachronique de encore que dans ses grandes lignes, je me servirai ici des mécanismes diachroniques postulés comme un outil pour faire surtout ce que Traugott (1989 : 31) appelle de la « reconstruction sémantique interne », c’est-à-dire que je relierai les divers sens identifiés en synchronie à l’aide de cet outil, en faisant l’hypothèse déjà évoquée ci-dessus que l’existence de variation synchronique reflète une évolution diachronique – hypothèse qui est en effet courante dans les travaux sur la grammaticalisation.
En tant qu’adverbe aspectuel (continuatif ou itératif), encore fait partie – avec les adverbes déjà, toujours et enfin – d’un petit paradigme que d’autres ont appelé les « adverbes phasiques » (cf. Löbner 1989, Van der Auwera 1998), car ces morphèmes indiquent de façon différente la transition ou l’absence de transition entre deux phases, positive et négative (ou vice versa), d’un état de choses donné p.
2.1. Première interprétation : encore continuatif
Datant du milieu du 11e siècle, l’emploi continuatif de encore est, d’après le TLF (1979 : 1048), le premier emploi attesté en français. Cela étant, il semble permis d’émettre l’hypothèse qu’il s’agit là d’un emploi qui est à l’origine de tous les autres, d’autant plus qu’à partir de cette signification, on peut reconstruire – entre autres à l’aide des trois tendances de Traugott (1989) – le réseau sémantique du marqueur en posant diverses étapes d’extension de sens. Cela ne veut pas dire que la signification continuative occupe forcément la place centrale dans la langue actuelle.
Dans cet emploi,
encore est un adverbe de phrase qui marque non pas la localisation d’un événement dans le temps, mais plutôt qu’un état de choses donné p, ayant commencé à être vrai avant un moment de repère m0, continue à être vrai à m0 (ce sens correspondant plus ou moins à l’étymologie du morphème, qui vient du latin vulgaire
hinc ad horam). Voilà pourquoi il s’agit d’un adverbe aspectuel, ou phasique, et non pas temporel. Ce qui est asserté par une phrase contenant
encore continuatif, c’est la validité de p à m0, alors que sa validité avant m0 est faiblement présupposée
[4].
Si encore présuppose la validité de p avant m0, il ne dit strictement rien du moment m–i où p a commencé à être valable – il se peut même que le locuteur ne conçoive aucun moment antérieur où cet état de choses n’ait pas été valable. En revanche, il faut, pour que encore puisse être employé de manière pragmatiquement réussie, que le locuteur tienne pour concevable du moins dans l’univers discursif en vigueur qu’une transition à une phase négative de p puisse éventuellement s’effectuer. Ainsi, (15) est tout à fait normal, mais on dira difficilement (16) :
| [15] |
De nos jours, un homme de quarante ans est encore un homme jeune.
|
| [16] |
#Le Pape est encore célibataire
[5].
|
Si quelqu’un est « encore jeune », il n’y a pas eu de moment antérieur où il n’était pas jeune – sauf dans le cas où un univers discursif très spécifique aurait été établi préalablement. En revanche, on peut très bien envisager qu’un jour viendra où ce même homme ne sera plus jeune. Si (16), par contre, ne serait guère un énoncé réussi, c’est parce que – à moins que l’on ait préalablement établi un univers discursif spécial – le Pape ne pourrait se marier et rester pape, et il manquerait donc à un tel énoncé la possibilité d’une éventuelle transition en p.
C’est parce que l’emploi de
encore continuatif nécessite une telle possibilité de transition ultérieure
[6] que – comme l’observe Muller (1999: 230) – (17) est singulièrement moins rassurant que (17’), qui, lui, n’implique strictement rien sur la concevabilité d’un état de choses futur p :
| [17] |
Je t’aimerai encore.
|
| [17’] |
Je t’aimerai toujours.
|
Ce qui n’est en revanche pas nécessaire pour l’emploi de encore, c’est que le locuteur tienne pour inévitable, ou même probable, que l’état de choses p trouve éventuellement son terme. Voilà pourquoi l’on peut fort bien dire (18) :
| [18] |
Nicolas est encore célibataire, et il le restera probablement jusqu’à la fin de ses jours.
|
Cependant, si l’on supprime l’adverbe épistémique probablement de (18), l’emploi de encore semble revêtir une nuance métalinguistique ou citationnelle :
| [18’] |
Nicolas est encore célibataire, et il le restera jusqu’à la fin de ses jours.
|
Voilà pourquoi l’emploi de
encore dans un énoncé comme (18) signale vraisemblablement que le locuteur est conscient qu’« on »
[7] pourrait penser que Nicolas finirait un jour par se marier. Si cela est correct, cela signifie qu’une analyse adéquate du sémantisme de
encore doit prendre en compte l’état (présumé) des connaissances non seulement du locuteur lui-même, mais aussi d’autres individus contextuellement pertinents.
Si, dans de nombreux contextes, encore continuatif véhicule également l’idée que l’on aurait pu s’attendre à ce qu’un changement en p se soit déjà produit avant m0, il ne s’agit là à mon avis que d’une implicitation conversationnelle au sens de Grice (1975). Cette implicitation naît de la maxime de quantité, selon laquelle un énoncé ne devrait contenir ni plus ni moins d’information qu’il n’est requis. Si un locuteur éprouve le besoin de signaler qu’il est concevable qu’un état de choses donné trouve éventuellement son terme, mais que ceci n’est pas le cas au moment repère de l’énoncé, l’allocutaire aura – sauf indication du contraire – tendance à comprendre que cet état de choses a duré plus longtemps que prévu. Cependant, la possibilité d’annulation de cette implicitation montre qu’elle ne fait pas partie du sens propre de l’adverbe (Hoepelman & Rohrer 1980 : 126 ; Martin 1980 : 171) :
| [19] |
Ma fille aînée Juliette a passé son bac cette année. Sa sœur Louise est encore en seconde.
|
Encore continuatif contient ainsi dans son sémantisme les germes d’un emploi modal : d’une part il oblige explicitement l’allocutaire à envisager une alternative ultérieure à l’état de choses actuel, et d’autre part son emploi implicitera souvent qu’une telle alternative a en fait pu être envisagée même pour la situation actuelle.
De par son sens, l’emploi continuatif de encore est compatible avec les processus atéliques. Par contre, il semble difficilement admissible avec les processus téliques, sauf dans certains cas où l’aspect du verbe est explicitement imperfectif (cf. Hœpelman & Rohrer 1980).
Encore continuatif semble également incompatible avec les temps composés, où on l’interpréterait de préférence comme un adverbe itératif. Cela s’explique sans doute par le fait que les temps composés dénotent un état dont on ne peut strictement pas sortir, ce qui est incompatible avec l’élément de sens « p ultérieur concevable » dont j’ai parlé plus haut (cf. Hœpelman et Rohrer 1980 : 134).
Donc, en résumé, encore continuatif contient dans son sémantisme la notion d’une frontière entre deux états de choses, p et p, et il indique la non-atteinte de cette frontière à m0. Cela implique qu’il y a une directionnalité inhérente à cet adverbe, telle que m0 se trouve à un point plus avancé dans le temps que le moment m-i antérieur, où p était également valable, mais à un point moins avancé que le moment m+i ultérieur, où p ne sera peut-être plus valable. Voilà pourquoi – comme l’a remarqué Muller (1975 : 31) – on dira bien (20), mais difficilement (21) :
| [21] |
#Il est encore tard.
|
C’est cette notion de directionnalité inhérente et de comparaison implicite entre des points plus ou moins avancés dans le déroulement du temps, qui est responsable de l’idée de cumulation que Nølke (1983 : 141), entre autres, pose comme un élément sémantique de base de encore.
2.2. Deuxième interprétation : encore itératif
L’emploi itératif représente à mon avis une extension sémantique à partir de l’emploi continuatif, extension qui s’explique par l’idée de cumulation que je viens de mentionner. Ce qui est cumulé dans les deux emplois aspectuels, ce sont des intervalles temporels, et ce qui distingue de ce point de vue-là l’emploi itératif de l’emploi continuatif, c’est simplement le fait que ces intervalles sont discontinus dans l’emploi itératif, alors qu’ils sont continus dans l’emploi continuatif.
L’emploi itératif de encore est en principe compatible avec tous les types de processus, téliques comme atéliques.
Le fait que les intervalles soient discontinus – et donc limités – entraîne la disparition de l’implicitation conventionnelle d’une éventuelle transition concevable en p : tout au plus peut-il s’agir là d’une implication logique triviale. En revanche, la présupposition sur la validité de p avant m0 reste, avec la modification importante qu’au moins une transition en p se soit déjà effectuée avant m0, moment pour lequel la vérité de p est de nouveau assertable.
Il semble qu’il doive bien s’agir d’une extension du sens premier, et non pas de deux emplois différents d’un seul et même sens, car quoi qu’en disent Victorri & Fuchs (1992 : 147), les deux interprétations sont mutuellement exclusives dans les contextes où les deux sont possibles, ce qui veut dire que nous avons affaire à un marqueur ambigu et non pas simplement vague. Ce qui est fort probable, en revanche, c’est que l’extension de sens en question a son origine dans des phrases comme (22), (23) ou (24), où les deux interprétations sont souvent aussi probables l’une que l’autre :
| [22] |
Anne a encore les cheveux roux.
|
| [23] |
Tiens, il y a Corinne qui rit encore.
|
| [24] |
Écoute ! L’alarme sonne encore.
|
Encore itératif peut avoir comme implicitation conversationnelle qu’on aurait pu penser que p ne se reproduirait plus, c’est-à-dire qu’une transition définitive en p se serait déjà effectuée à m0. Une implicitation de cette nature me semble néanmoins être moins souvent de mise que dans le cas de encore continuatif.
On remarquera que encore itératif a connu des extensions au niveau de l’énonciation, comme dans (25)-(26) :
| [25] |
Certes, ces arguments sont d’une logique irréfutable. […]
Certes encore, les intellectuels proches de l’opposition n’ont pas tort de dénoncer les risques d’une guerre qui évolue de jour en jour…
(NO 1795, 27)
|
| [26] |
Comment s’appelait encore ce café où on vendait des pizzas ?
|
Dans de tels cas, il ne fonctionne pas toujours comme adverbe de phrase, car sa portée peut – comme c’est le cas dans (25) – se voir restreinte à une partie seulement de la proposition, ici l’adverbe d’énoncé certes.
Selon le philosophe Hare, les énoncés auraient trois composantes : 1° une composante « phrastique », qui correspond à leur contenu propositionnel ; 2° une composante « tropique », qui correspond au mode d’énonciation ; et 3° une composante « neustique », qui est le niveau de la prise en charge de l’énoncé par le locuteur, c’est-à-dire le niveau de l’énonciation en tant que telle (voir Lyons 1977 : 749ss.).
Dans les exemples que nous avons vus précédemment, je dirai qu’encore joue au niveau phrastique, alors que dans (25)-(26), il joue plutôt au niveau neustique. Si, dans (25), l’adverbe marque simplement l’itération au niveau métalinguistique, sa fonction dans (26) est plutôt atténuante. En employant encore, le locuteur laisse entendre qu’il est conscient d’avoir déjà posé la question auparavant, et il implicite qu’il n’aurait donc pas fallu la poser à nouveau. Ici, l’adverbe fonctionne de manière assez semblable à celle des particules modales très répandues dans les langues germaniques (voir, p.ex., Weydt 1969).
3. Emplois non aspectuels et non modaux de encore
3.1. Encore quantifiant
Si l’emploi continuatif de
encore est, selon le TLF (1979 : 1048), l’emploi le plus ancien de cet adverbe, ce dictionnaire n’indique en revanche pas clairement l’ordre d’apparition des emplois itératif et quantifiant. Cependant, il me semble que celui-ci s’expliquerait aisément comme une extension de celui-là, alors que la direction d’évolution inverse serait plus difficile à expliquer. Dans une phrase transitive comme (27), le focus d’information neutre tombera sur le complément d’objet direct (cf. Nølke 1994 : 130ss), et il est dès lors assez naturel que l’itération puisse être réanalysée comme portant surtout sur ce complément d’objet. Suite à une telle réanalyse, l’adverbe aura tendance à changer de place pour se mettre immédiatement avant l’élément qui constitue sa portée
[8]. Nous aurons ainsi un cas d’
encore quantifiant, comme dans (28) :
| [27] |
Aline a encore acheté un t-shirt.
|
| [28] |
Aline a acheté encore un t-shirt.
|
Là où (27) présuppose qu’Aline a déjà acheté un ou plusieurs t-shirts, (28) présuppose plutôt qu’elle en possède déjà un ou plusieurs, qu’elle peut avoir achetés, mais dont elle a également pu prendre possession par d’autres moyens.
Ainsi, au lieu d’être un adverbe de phrase, la portée de
encore se serait restreinte au seul SN, et il est devenu une sorte de pré-déterminatif.
[9]
Encore quantifiant peut, dans certains contextes, avoir comme implicitation conversationnelle que quelqu’un aurait pu penser que la quantité maximale des entités X constituant la portée de l’adverbe serait atteinte avant m0. Cela lie l’emploi quantifiant de encore aux emplois aspectuels du point de vue pragmatique.
3.2. Encore additif
Cet emploi ressemble à l’emploi itératif, mais il en est toutefois légèrement différent, car si l’effet itératif d’une phrase comme (27) ci-dessus portera de préférence sur l’ensemble de la phrase verbale, in casu « acheter un t-shirt », le contexte peut dans certains cas rendre évident que l’itération porte plutôt sur un fait plus général, comme « acheter un vêtement », et non pas sur le fait précis d’« acheter un t-shirt » :
| [29] |
Aline a acheté deux pulls, une mini-jupe et un caleçon. – Et puis, en fait, elle a encore acheté un t-shirt.
|
Cela nous donne un effet d’addition plutôt que d’itération à proprement parler. Ainsi, (30) ne signifie évidemment pas que Burke dit à plusieurs reprises la même chose, mais qu’il dit plusieurs choses différentes qui sont chacune pertinentes dans le contexte actuel :
| [30] |
À l’Anglais Thomas Paine, admirateur de la table rase révolutionnaire de 1789-1793, Finkielkraut oppose l’Anglais Edmund Burke, pour qui « l’Etat doit se concevoir comme une association non seulement entre les vivants, mais entre les vivants et les morts et tous ceux qui vont naître ». Si les hommes refusent de s’intégrer à la chaîne des générations, ils « ne vaudraient guère mieux que les mouches d’un été », dit encore Burke.
(NO 1795, 5)
|
Si, dans (29) et (30), ce n’est que la nature du complément qui change, alors que le verbe reste le même, la catégorie « plus générale » dans laquelle entre la phrase contenant encore peut être assez large pour comprendre des prédicats tout à fait différents. C’est le plus souvent le cas avec la locution figée non seulement q, mais encore p – ainsi dans (31), où la catégorie générale doit être comprise comme quelque chose de l’ordre d’« arguments pour faire une typologie des textes » :
| [31] |
Non seulement la typologie constitue un prolongement de l’entreprise même de l’Analyse de Discours – puisqu’elle consiste à expliquer à partir de catégories linguistiques un phénomène, le Discours – mais encore elle permet de doter l’Analyse de Discours d’une nouvelle ambition et d’un nouveau projet.
(Anne Reboul & Jacques Moeschler, 1998, Pragmatique du discours, Paris, Armand Colin, p. 100)
|
L’emploi additif de encore présuppose que le SN sujet de la phrase ait déjà fait l’objet d’une prédication de nature similaire à celle qui se trouve dans la portée de l’adverbe, et il est implicité conventionnellement que la liste des prédications de cette nature que l’on pourrait faire à propos de ce sujet n’est pas infinie. L’emploi de cet adverbe peut avoir comme implicitation conversationnelle qu’on aurait pu penser que cette liste était déjà fermée, cette implicitation devenant un élément de sens explicite dans la locution non seulement…mais encore…
La locution plus ou moins figée ou encore, qui introduit le dernier élément d’une liste d’alternatives, relève elle aussi de ce sens additif :
| [32] |
Mais qui célèbre-t-on au juste ? L’Hemingway légendaire, cabotin, le chasseur de fauves en Afrique, l’amateur de corridas, le boxeur approximatif, le bagarreur de night-clubs, le pêcheur d’espadons au large de Key West, l’homme qui prétendait jouer les espions et traquer les sous-marins nazis depuis sa demeure de La Havane, ou encore le correspondant de guerre qui libéra Paris et l’hôtel Ritz en août 1944, bientôt rejoint dans sa fameuse chambre 31 par Jean-Paul Sartre, Marlene Dietrich et même un obscur sergent de l’armée américaine qui répondait au nom de Jerome David Salinger ?
(NO 1796, 58)
[10]
|
3.3. Encore adverbe de degré
L’emploi de encore dans (6)-(7) est assez proche de l’emploi continuatif, et je dirais que des exemples comme (33) constituent la cheville entre les deux sens :
| [33] |
Aux États-Unis, les différences entre les ethnies s’accentueront encore dans les années à venir.
|
Dans (33), nous avons un encore continuatif, mais qui se prêterait facilement à une interprétation d’adverbe de degré vu le caractère essentiellement comparatif de l’état de choses dénoté. S’il s’agit néanmoins bien du sens continuatif, c’est d’abord parce que l’idée d’une intensification est déjà inhérente au verbe s’accentuer, et ne vient donc pas de l’adverbe en tant que tel. Deuxièmement, il est clairement question d’un déroulement temporel, et la phrase présuppose la vérité de la proposition « [s’accentuer (la différence entre les ethnies)(aux Etats-Unis)] » à un moment m-i antérieur au moment de référence m0. C’est cette présupposition qui entraîne la notion de comparaison.
Maintenant, une fois que encore dans des exemples comme (33) vient à être réanalysé comme un adverbe de degré, un tel emploi peut être étendu à des phrases comme (34), où il n’est question, ni d’un déroulement dans le temps, ni de la vérité d’une proposition « [être plus beau qu’Adrien (Luc)] » à un m-i avant m0 :
| [34] |
Luc est encore plus beau qu’Adrien.
|
Ce qui est pertinent ici, c’est plutôt l’idée d’une échelle de degrés d’applicabilité du prédicat beau, comme dans (35) :
| [35] |
extrêmement beau
très beau
beau
assez beau
|
Une caractéristique des échelles implicatives de cette sorte est le fait que, quelle que soit la place occupée par une entité évaluée par rapport à une telle échelle, l’applicabilité de tous les points inférieurs de l’échelle à propos de cette même entité sera impliquée, mais pas l’inverse. Si l’on peut dire de quelqu’un qu’il est très beau, on peut asserter également qu’il est beau ou assez beau, mais pas forcément qu’il est extrêmement beau (cf. Levinson 1983 : 130ss.).
Maintenant, en énonçant (34), on dit que les deux termes de la comparaison sont à situer quelque part dans la partie non inférieure de la même échelle, c’est-à-dire que le prédicat beau est déjà applicable à propos d’Adrien. Cela correspond à l’idée que l’on a en employant encore continuatif, que l’état de choses en question dure depuis un certain temps. De même, encore adverbe de degré présuppose que l’applicabilité du prédicat beau ne commence pas avec le premier terme de la comparaison. Au contraire, avant d’arriver à celui-ci, on a déjà dû parcourir une bonne partie de l’échelle. Encore signale alors que, même si le deuxième terme se situe à un point non inférieur x d’une échelle qui n’est pas d’extension infinie, cette échelle s’étend tout de même au moins jusqu’à un point x+i, où se situe le premier terme de la comparaison.
On peut supposer que l’extension sémantique de (33) à (34) s’est faite parce que l’élément de sens « comparaison » qui est, comme on l’a vu, inhérent au verbe dans (33) est devenu plus saillant que l’élément de sens « persistance dans le temps » exprimé par l’adverbe. Les locuteurs ont alors pu attribuer ce premier élément de sens à la présence de encore, ce qui a permis l’extension de celui-ci à des contextes atemporels, et purement comparatifs.
4. Emplois modaux de encore
Avant tout, je conçois les modalités qui dépendent du locuteur, à savoir les modalités non logiques (notamment les modalités épistémiques) à la manière de Givón (1995 : ch. 4), c’est-à-dire de manière interactionnelle. Givón redéfinit l’échelle des modalités non logiques en termes communicatifs, comme indiquant si, et dans quelle mesure, le locuteur s’attend à ce que la factualité de ses propos soit remise en cause par l’allocutaire, et, de ce fait, si ces propos ont besoin d’une justification évidentielle.
Il pose quatre types de modalisation d’une proposition, à savoir : 1° la présupposition, dont le locuteur n’attend pas de remise en cause par l’allocutaire ; 2° l’assertion ‘réelle’, fortement assertée comme vraie, mais dont la remise en cause par l’allocutaire ne serait pas inattendue ; 3° l’assertion ‘irréelle’, qui est faiblement assertée comme possible, vraisemblable ou incertaine, et dont la remise en cause par l’allocutaire est attendue ; et 4° l’assertion négative, où l’état de choses dénoté est fortement asserté comme faux, le plus souvent en contradiction ouverte de ce que croit l’allocutaire, sa remise en cause étant de ce fait fortement anticipée (Givón 1995 : 114).
[11]
Ainsi, les modalités non logiques seraient fondamentalement au service de la négociation perpétuelle des faits et des perspectives qui peut être considérée comme une caractéristique définitoire du dialogue.
Cette façon de concevoir les choses n’est pas seulement utile parce qu’elle souligne le rôle des deux interlocuteurs dans l’expression de la modalité, mais aussi parce qu’elle rompt avec la conception traditionnelle, selon laquelle la modalité ne comprendrait que les deux domaines de l’assertion irréelle et de la négation, et où seules les modulations possibles de la première sont vraiment prises en compte.
Je considère les emplois comparatif, contrefactuel et concessifs de encore comme relevant de la modalité, mais il faut remarquer que dans des contextes comparatifs ou concessifs, il s’agit de modalisation d’assertions réelles ; ce n’est que dans les contextes contrefactuels que l’adverbe modalise de l’irréel.
4.1. Encore comparatif
Cet emploi représente à mon avis une subjectivation de l’emploi continuatif, qui, comme je l’ai dit, contient déjà l’idée d’une comparaison. Je définis la notion de subjectivation à la manière de Traugott (1995 : 31), à savoir comme l’expression de la croyance subjective du locuteur ou de son attitude envers la proposition. Il s’agit donc d’une forme de modalité.
Je pense que les emplois du type (8) constituent la base de cette extension de sens, dans la mesure où nous avons affaire à un type de contexte plus concret que ceux que nous verrons par la suite. Ce qui fait la différence avec l’emploi continuatif, c’est qu’ici il ne s’agit pas d’évaluer l’existence de phases positives ou négatives d’un état des choses p par rapport au déroulement plus ou moins objectif du temps. On doit plutôt concevoir le locuteur comme parcourant mentalement une carte géographique partant de la France et allant vers l’Italie, et évaluant en route si les villes qu’il traverse appartiennent ou non à la catégorie « villes françaises ». Une forme purement subjective de déroulement du temps reste tout de même pertinente, car le parcours mental en question peut être conçu comme occupant un certain laps de temps.
Encore présuppose que d’autres villes françaises ont été considérées avant Menton, qui est vue comme une instance marginale de la catégorie, si bien qu’il serait étrange de dire (36). Cela implicite bien entendu qu’en continuant son parcours mental dans la même direction, le locuteur risque d’atteindre la frontière de la catégorie :
| [36] |
#Paris, c’est encore la France, alors que Rome, c’est déjà l’Italie.
|
La direction de parcours centre-périphérie ne se laisse en principe pas inverser, quoiqu’on puisse bien entendu choisir de commencer son parcours au centre de l’Italie, ce qui nous donnerait (37) :
| [37] |
Ventimille, c’est encore l’Italie, alors que Menton, c’est déjà la France.
|
Un énoncé comme (9) ci-dessus représente une abstraction supplémentaire par rapport à (8), car ici il faut concevoir le locuteur comme parcourant mentalement la catégorie des oiseaux, et celle-ci n’est évidemment pas, à la différence d’une carte géographique, quelque chose de directement observable, mais au contraire une construction purement notionnelle : l’emploi de encore s’explique si l’on suppose que la catégorie en question ne soit pas structurée de façon aristotélicienne (c’est-à-dire que tous les membres d’une catégorie donnée jouissent en principe d’un statut égal), mais plutôt de manière prototypique, c’est-à-dire qu’on doit la supposer dotée d’un centre et d’une périphérie. L’énoncé signifie alors qu’en partant du centre et allant vers la périphérie, le locuteur constate que les pingouins – bien qu’occupant une place périphérique par rapport à d’autres espèces, comme par exemple les moineaux – restent néanmoins à l’intérieur de la catégorie. En d’autres mots, avec encore le locuteur indique que la frontière entre la catégorie des oiseaux et d’autres catégories voisines n’a pas été atteinte au moment m0 où il considère les pingouins.
Encore présuppose en outre que d’autres espèces d’oiseaux ont été considérées auparavant, et il implicite conventionnellement qu’il est concevable que la frontière de la catégorie soit bientôt atteinte si le locuteur continue son parcours mental dans la même direction. Dans le cadre de la théorie de Givón (1995), cela veut dire que, au cas où l’appartenance des pingouins à la catégorie des oiseaux serait mise en cause par l’allocutaire, le locuteur aurait des arguments moins forts pour défendre sa croyance que s’il s’agissait d’une espèce d’oiseaux plus prototypique.
La directionnalité centre-périphérie est en principe irréversible, ce qu’atteste la bizarrerie de (38) :
| [38] |
#Un moineau, c’est encore un oiseau.
|
Avec un superlatif, comme dans (10), le locuteur laisse entendre qu’ayant parcouru mentalement le groupe des copains de l’allocutaire en entier, il est obligé de constater que Benjamin reste le plus beau. De telles phrases implicitent souvent que l’entité à laquelle s’applique le superlatif n’est pourtant pas un exemple éminent du prédicat de base, c’est-à-dire dans le cas de (10), que Benjamin n’est peut-être pas quelqu’un de très beau dans l’absolu :
| [10’] |
De tous tes copains, c’est encore Benjamin le plus beau. (Alors, les autres, franchement…)
|
Cela provient, me semble-t-il, du fait qu’il n’y a qu’un seul degré pour le superlatif. Cela veut dire que dès que l’on sort de son domaine de validité, on entre dans le domaine du « moins ». Maintenant, si on indique qu’on a quand même fait l’effort de parcourir toute la bande des copains de l’allocutaire avant de conclure que Benjamin est finalement le plus beau, on laisse entendre que ce fait était inattendu. On implicite ainsi que l’on ne considère pas Benjamin comme quelqu’un de très beau, et qu’au cas où l’on serait sommé de défendre l’idée qu’il soit beau, on ne disposerait que d’arguments relativement faibles.
[12]
4.2. Encore concessif
Encore entre dans trois constructions concessives non-synonymes. Il me semble que ces trois constructions répondent aux exigences des trois maximes conversationnelles de quantité, de qualité et de pertinence formulées par Grice (1975).
1° Dans la première construction, encore fonctionne seul comme adverbe conjonctionnel, et il déclenche systématiquement l’inversion du sujet clitique. Cette construction apparaît, semble-t-il, de loin le plus souvent avec le verbe falloir, si bien que l’on aurait presque tendance à considérer la construction encore faut-il que [Phrase] comme une locution figée. Néanmoins, on trouve des exemples attestés avec d’autres verbes, tel celui en (13) ci-dessus.
Dans de tels exemples, encore indique que le discours précédent n’a pas épuisé le sujet, mais qu’il reste encore des choses à dire pour que l’on puisse considérer que la maxime d’exhaustivité de Grice (sous-maxime de la maxime de quantité, qui invite à ne pas dire moins que ce qui est requis) a été observée. C’est-à-dire que le locuteur accepte le contenu du discours précédent (qui peut ou non avoir été produit par lui), mais en même temps, il indique que celui-ci présente les choses d’une façon trop simpliste, et qu’il a donc besoin d’être complété par l’information apportée dans l’énoncé introduit par encore. En d’autres mots, ce discours précédent ne résisterait pas à lui seul à une éventuelle mise en cause.
2° La deuxième construction est celle où
encore se combine avec la conjonction
que pour former une conjonction complexe, qui peut – à l’instar de
bien que – déclencher l’emploi du subjonctif dans l’adverbiale – comme c’est le cas dans (12) ci-dessus –, mais qui ne le fait pas systématiquement,
[13] cf. (39). Cette conjonction complexe peut apparaître de façon absolue, c’est-à-dire sans être suivie par une proposition explicite, comme dans (40), par exemple :
| [39] |
NO : Cette solidarité, est-ce une tendance montante ou déjà une survivance en crise ?
XG : Difficile de le savoir. Encore que l’exemple américain […] doit nous inciter à la prudence sur les bons sentiments.
(NO, 1798, 10)
|
| [40] |
La fébrilité qui régnait en fin de semaine dernière rue des Italiens pourrait laisser croire à un proche dénouement de l’affaire.
Encore que ! Car depuis l’origine règne dans ce dossier un climat de manipulation et de désinformation.
(NO 1794, 30)
|
3° Enfin, dans la troisième construction, encore se combine avec la conjonction et pour former une locution adverbiale d’énoncé (voir [11] ci-dessus). A l’instar de la conjonction encore que, cette locution adverbiale peut apparaître de façon absolue, c’est-à-dire qu’elle ne s’attache pas à un énoncé explicite (41), mais lorsqu’elle introduit une proposition, celle-ci est toujours au mode indicatif :
| [41] |
Lui : Le bush, le désert australien, tu aimes ?
Moi : Connais pas.
Lui : Alors, documente-toi très vite. Seul le bush australien est assez profond pour fuir une femme qui veut un enfant de toi. Et encore…
(Daniel Pennac, 1996, Monsieur Malaussène, Paris, Editions Folio, p. 36)
|
Selon le TLF (1979 : 1048), ces deux emplois sont plus ou moins synonymes, à ceci près que et encore serait une variante plus expressive. Cependant, les exemples attestés que j’ai relevés semblent indiquer que les deux locutions se sont plutôt spécialisées dans deux formes légèrement différentes de concession.
Je dirais que l’emploi de encore que répond à la maxime gricéenne de qualité : la proposition adverbiale introduite par cette conjonction atténue la force et la validité de l’assertion précédente, dont la portée apparaîtrait trop large. En d’autres mots, encore que [Phrase] vient restreindre la vérité du discours précédent, qui à lui seul risquerait d’enfreindre la maxime de qualité.
Avec encore que [Phrase], nous aurions donc affaire à ce que l’on pourrait appeler « une concessive directe », où l’on s’attendrait normalement à ce que la vérité de la proposition q (introduite par encore que) entraîne la fausseté de la proposition p (à savoir celle représentée par la principale).
La forme de concession exprimée par encore que est parfois (e.g. Morel 1996 : 10ss.) appelée « rectificative ». Encore que se distingue d’une conjonction comme bien que, qui d’habitude exprime une concession de nature « logique », par le fait que la vérité de p est réellement compromise par la vérité de q. Avec bien que les deux vérités co-existent, ce qui va contre toute attente (voir aussi de Vogüé 1992). Encore que [Phrase] apparaît comme ajouté après coup, ce qui explique sans doute pourquoi il est en français contemporain presque systématiquement postposé par rapport à la principale, et pourquoi il a alors toujours un contour intonatif indépendant, ce qui n’est pas le cas de bien que [Phrase]. Cette nature rectificative de encore que [Phrase] s’explique si l’on suppose qu’une proposition adverbiale introduite par bien que s’attache à la principale au niveau « phrastique » de Hare (cf. sect. 2.2 ci-dessus), c’est-à-dire au niveau du contenu propositionnel, mais qu’une proposition adverbiale avec encore que [Phrase] s’attache à la principale au niveau « neustique », à savoir le niveau de l’énonciation. Ainsi, bien que signifie que si q est, p ne devrait pas être. Quant à encore que, il signifie plutôt que si q est, on ne devrait pas dire p, et si l’on ne doit pas dire p, c’est parce que p peut ne pas être vraie à la lumière de q. Par rapport à la théorie de GivӮ, cela signifie donc que le degré jusqu’auquel le locuteur est prêt à défendre sa croyance en p est rétrospectivement modifié.
Avec et encore, nous avons à mon avis affaire à ce que l’on pourrait appeler une ‘concession indirecte’, car cette locution me semble indiquer qu’une ou plusieurs inférences que l’on aurait tendance à tirer de la proposition précédente p sont invalidées par la proposition q. C’est-à-dire que p risquerait à lui seul d’enfreindre la maxime gricéenne de pertinence. Nous avons donc une structure p & q, où p est un argument pour r, et où q = r.
S’il est vrai que et encore [Phrase] s’attache à une inférence tirée à partir de p plutôt qu’à p lui-même, cela expliquera d’ailleurs le fait qu’à l’écrit cette construction apparaît presque systématiquement après un point (et non pas après virgule). Avec cette construction, le locuteur indique donc que s’il est bien prêt à défendre sa croyance en p, il ne souscrit par contre pas à certaines conclusions que l’on pourrait en tirer.
Dans un énoncé comme (11’), le remplacement de et encore par encore que donnerait l’impression que les chiffres mentionnés dans le paragraphe précédent ne s’avéreront peut-être pas corrects après tout, alors que l’énoncé original, (11), semble signifier que la conclusion que l’on pourrait être tenté de tirer du paragraphé précédent, à savoir que le rythme de croissance des opérateurs de télécommunication serait élevé, n’est pas une inférence valable :
| [11’] |
Les responsables de la stratégie des grands opérateurs nous annoncent 19 à 20 millions d’abonnés pour décembre de cette année. Et 60 % des Français, en comptant les nourrissons, équipés en 2002.
Encore que, assure Y.G., notre rythme de croissance, certes soutenu, reste modeste par rapports à d’autres pays européens.
|
De même, si et encore était remplacé par encore que dans (42), cela signifierait que, finalement, les parents du locuteur ne regrettent peut-être pas tellement d’avoir quitté l’école très tôt. Mais ce que le locuteur a l’intention de signifier doit plutôt être le fait qu’il ne faut pas inférer de ce qui précède que ses parents soient dans la misère à cause de leur faible scolarisation :
| [42] |
Ma mère a arrêté l’école à 13 ans. Mon père, il sait pas à quel âge, parce qu’il connaît pas sa date de naissance. Mais ils regrettent énormément. [Et encore/?Encore qu’] ils travaillent. Ma mère, comme elle dit, elle a trouvé le ménage. Elle m’a dit que quand je serai grand, il faudra le bac pour faire le ménage.
(NO 1795, 41)
|
Si l’hypothèse de la spécialisation est correcte, il devrait dans l’ensemble être plus facile de remplacer
encore que par
et encore que l’inverse, car d’un point de vue logique une proposition donnée s’implique toujours elle-même (de façon triviale), et elle impliquera souvent aussi un certain nombre de propositions très voisines, qui pourront donc jouer le rôle d’inférences potentielles. Par contre, la négation d’une inférence non identique à la proposition d’origine entraîne beaucoup moins souvent la négation de cette proposition.
[14]
Comment a-t-on pu arriver à ces emplois concessifs à partir des emplois que nous avons déjà constatés ? À mon avis, c’est encore une fois l’emploi continuatif qui est à la base de l’extension. En effet, à travers les langues, les adverbes ayant un sens duratif ou continuatif semblent avoir tendance à revêtir un sens concessif en se subjectifiant. Il s’agit sans doute là d’une conventionnalisation d’une implicitation de pertinence, comme l’a remarqué König (1988 : 160) : c’est-à-dire que si un locuteur asserte l’existence d’un état de choses donné en explicitant le fait qu’un autre état de choses continue à exister en même temps, l’allocutaire sera souvent porté à inférer que les deux états de choses auraient pu ou auraient dû être incompatibles, ce qui nous donne la relation concessive. Or, une telle relation n’a aucune existence dans le monde objectif, mais uniquement dans la tête des locuteurs, ce qui veut dire qu’il s’agit d’un rapport postulé entre deux propositions assertables en même temps, et non pas d’un rapport entre deux états de choses, d’où la notion de subjectivation du sémantisme de encore.
Nous avons vu que les divers emplois de encore semblent pouvoir s’expliquer à l’aide des mécanismes diachroniques mentionnés dans l’introduction. La figure 1 représente le réseau sémantique exposé dans le présent article. Si je n’ai pas, pour l’instant, pu vérifier toutes les étapes supposées, il reste néanmoins que le réseau proposé est tout à fait compatible avec les grandes lignes de l’évolution de l’adverbe, telles qu’elles sont indiquées dans le TLF (1979 : 1048).
Figure 1 :
Réseau sémantique de encore
À mon avis, une approche monosémique d’un adverbe comme encore, c’est-à-dire une approche qui cherche à circonscrire un sémantisme de base invariable auquel pourraient être ramenées toutes les instanciations concrètes de l’adverbe, présente, certes, un attrait théorique, grâce à son économie descriptive.
Cependant, une telle approche comporte également un certain nombre de problèmes : 1° L’économie descriptive est en quelque sorte illusoire, dans la mesure où une description sémantique très abstraite et générale laisse simplement la plus grande partie du travail interprétatif à la pragmatique. En d’autres mots, le « fardeau explicatif » ne disparaît pas, mais il est déplacé d’un niveau. 2° L’entrée lexicale postulée par une approche monosémique risque de ne pas pouvoir différencier avec suffisamment de netteté le vocable étudié de tant d’autres lexèmes ou constructions. Dans la mesure où la notion d’un sémantisme de base est supposée refléter une réalité psychologique, il semble que l’apprentissage des emplois corrects du vocable en deviendrait plus difficile. 3° L’idée de l’invariable noyau de sens qui connaîtrait des modulations contextuelles diverses est incapable d’expliquer le fait que les différentes interprétations que peuvent avoir un lexème donné en synchronie ne sont souvent pas toutes disponibles à n’importe quel moment de l’histoire de la langue.
L’approche polysémique permet quant à elle une plus grande précision dans la description de la face « codée » du langage, tout en étant compatible avec l’existence d’emplois cheville ou même intermédiaires entre deux catégories d’emplois. En fait, l’idée que la polysémie synchronique reflèterait le plus souvent une évolution diachronique du sens des lexèmes présuppose l’existence de tels emplois cheville ou intermédiaires. L’approche polysémique est en outre compatible avec la notion, de plus en plus courante en linguistique cognitivo-fonctionnelle et étayée par les résultats de certaines expériences psycholinguistiques (cf. p. ex. Bybee 1985, Langacker 1987, Croft 2001), que la représentation mentale qu’ont les locuteurs du système langagier est en large mesure basée sur les usages concrets qui est fait des lexèmes et des constructions et sur leurs fréquences relatives, même lorsque les usages en question se laisseraient en principe prédire à partir d’une règle ou d’une description plus abstraite.
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Weydt, H., 1969, Abtönungspartikel, Bad Homburg, Gehlen.
[1]
Je remercie Hanne Korzen, Henning Nølke et les lecteurs anonymes de
Travaux de Linguistique d’avoir bien voulu me faire bénéficier de leurs commentaires sur des versions antérieures de ce travail. Il va sans dire qu’ils ne sont en aucune façon responsables des éventuelles erreurs de la présentation.
[2]
Outre les emplois de base présentés ici, quelques autres emplois, variantes me semble-t-il des précédents, seront mentionnés dans des notes de bas de page.
[3]
Dans cette construction,
encore connaît des variations de position qui influent sur sa portée, et, partant, sur son interprétation précise. Pour plus de détails, voir Fuchs (1999).
[4]
Pour la notion de présupposition faible, voir Nølke (1983 : 33).
[5]
Le # indique non pas l’agrammaticalité, mais la non-réussite pragmatique.
[6]
Cet élément de sens, étant manifestement non-vériconditionnel, mais en même temps non-annulable, peut être conçu comme une implicitation conventionnelle (au sens de Grice 1975) liée à
encore continuatif.
[7]
L’identité de ce « on » ne sera sans doute pas la même d’un contexte à l’autre : ainsi, il peut s’agir tantôt de l’allocutaire, tantôt d’une ou de plusieurs tierces personnes, tantôt même du locuteur lui-même à un moment autre que celui de l’énonciation.
[8]
Une explication analogue vaudra pour un emploi proche des emplois aspectuels (et surtout de l’emploi continuatif), mais où
encore prend dans sa portée un adverbial de temps, et non pas une proposition entière, et où il peut en outre être placé aussi bien à gauche comme à droite de cet adverbial :
| [i] |
L’année dernière encore/Encore l’année dernière, son fils était vivant.
|
Cet emploi s’explique assez aisément, me semble-t-il, à partir du sens aspectuel. Ainsi, malgré la différence de portée de
encore, l’interprétation d’un exemple comme (i) ne diffère pas au niveau vériconditionnel de celle de (i’) :
| [i’] |
Son fils était encore vivant l’année dernière.
|
On peut donc faire l’hypothèse que cet emploi « temporel » a son origine dans des contextes comme (ii), où l’adverbial temporel en position finale constitue
mutatis mutandis le focus neutre de l’énoncé, et où ni la position de
encore, ni la courbe intonative non marquée ne donnent d’indications univoques quant à sa portée :
| [ii] |
Madeleine dormait encore à midi.
|
Du moment où certains locuteurs sont amenés à analyser
encore dans (ii) comme portant sur l’adverbial de temps, ils pourront l’interpréter essentiellement comme un marqueur du focus, ce qui les autorisera, dans un deuxième temps, à le déplacer avec – et même à droite de – celui-ci, comme dans (ii’) :
| [ii’] |
Encore à midi/A midi encore, Madeleine dormait.
|
Pour plus de détails sur cet emploi, voir Fuchs (1993).
[9]
Dans la mesure où cette hypothèse représente bien la direction d’évolution de l’adverbe, elle est intéressante par rapport à une problématique de grammaticalisation, car Traugott (1999) affirme que les adverbes ont un statut particulier parmi les parties de discours, étant donné qu’ils sont normalement sujets à deux types d’évolutions diachroniques : du point de vue strictement sémantique, ils tendent à se subjectifier, ce qui implique que leur signification devient plus abstraite, mais en même temps, ils tendent à élargir leur portée du point de vue syntaxique comme du point de vue sémantique, un tel élargissement pouvant aller jusqu’au point où c’est l’énoncé ou l’énonciation même qui constitue la portée d’un adverbe qui à l’origine portait sur une partie de la phrase seulement.
Avec
encore quantifiant, cependant, nous avons un adverbe qui, d’une part a restreint sa portée originelle, mais dont le sens est aussi, me semble-t-il, devenu moins abstrait, dans la mesure où l’idée de cumulation qu’il véhicule ne porte plus sur des intervalles temporels, mais sur une quantité d’entités le plus souvent de nature physique et concrète.
[10]
Il existe un emploi de
encore qu’on pourrait qualifier d’« exclamatif », faute d’un meilleur terme. Il s’agit de l’emploi exemplifié dans (i), où le syntagme prépositionnel ajouté après coup, et sur lequel porte
encore, semble renforcer la force exclamative de l’énoncé :
| [(i)] |
Elle m’a engueulé – et encore devant mon copain ! – et devant mon copain encore !
|
Il me semble qu’il s’agit là d’une extension de l’emploi additif, qui cette fois joue au niveau « tropique » de Hare, c’est-à-dire au niveau du mode d’énonciation. En d’autres mots, nous aurions dans (i) deux exclamations à propos du même état des choses, la deuxième plus forte que la première grâce à l’ajout du syntagme prépositionnel, dont le contenu constitue une circonstance aggravante, un etat de choses qui sort des normes, et qui est
ipso facto inattendu.
[11]
Il faut remarquer, comme Givón lui-même l’a observé (1984 : 322), que, vue sous l’angle de la certitude subjective du locuteur, cette échelle est contestable, car de ce point de vue, une assertion négative est pareille à une assertion réelle. Cependant, une assertion négative implique, contrairement à une assertion réelle simple, la prise en compte de l’état de choses inverse, ce qui crée une asymétrie fondamentale entre les deux types d’assertions quant au degré d’accord interpersonnel attendu par le locuteur.
[12]
L’emploi de
encore qu’on pourrait appeler « contrefactuel », et où il est combiné avec
si, peut être considéré comme un cas spécial de l’emploi comparatif, relevant cette fois de l’irréel : ce qui est explicitement ou implicitement comparé, ce sont diverses conditions suffisantes pour la réalisation d’un état de choses q, et le locuteur constate que même une condition p, qui se trouve à la marge du domaine des conditions suffisantes, n’est pas remplie :
| [i] |
(Il n’est pas intelligent ; il n’est pas marrant ; il n’a pas d’argent‚ …). Si encore il était beau, je sortirais peut-être avec lui. (Mais même pas…)
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Encore indique ainsi que p n’est qu’un argument faible pour croire à la proposition q exprimée dans la principale.
[13]
On peut supposer que le choix de mode dans la subordonnée est fonction du degré d’assertion ou au contraire de présupposition du contenu de celui-ci : ainsi, si la subordonnée véhicule une information supposée inconnue de l’allocutaire, elle sera de préférence à l’indicatif, alors qu’une subordonnée véhiculant une information supposée connue de l’allocutaire sera de préférence au subjonctif.
[14]
Il est vrai que les deux expressions semblent interchangeables dans certains contextes, tel celui de (i). Mais cette interchangeabilité peut s’expliquer par le fait que les deux opérations donnent dans de tels contextes des résultats analogues du point de vue informationnel :
| [(i)] |
…il faut regarder les gens qui parlent pour quand vous allez transcrire vous vous rappelez de ce qu’ils ont fait à ce moment-là, hein parce que à moins que vous ayez une caméra vidéo où vous avez le son non mais ça peut se faire hein moi je l’ai déjà fait où vous avez le son et la parole et dans ce cas-là vous pouvez presque toujours tout reconstituer [encore que/et encore] la caméra vidéo il faudra avoir d’autres caméras si il y a deux interlocuteurs et puis des opérateurs derrière pour changer la les plans…
(Caprile, i-ii)
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La version originale de (i), avec
encore que, me semble signifier que, tout bien considéré, l’on ne pourra pas forcément reconstituer tout le contexte d’une interaction verbale uniquement grâce à l’enregistrement vidéo. De là, on pourra inférer que la caméra vidéo n’est pas forcément préférable au magnétoscope pour faire des corpus.
Avec
et encore, il me semble que q vient plutôt corriger une des conclusions que l’on pourrait tirer de p, à savoir que la caméra vidéo serait préférable au magnétoscope pour constituer des corpus. Ainsi, les deux versions peuvent avoir les mêmes conséquences pour l’idée que l’allocutaire se fera du message.
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