Travaux de linguistique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8011-1322-0
176 pages

p. 117 à 131
doi: en cours

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II. Présentation de thèse

no46 2003/1

COLTIER, Danielle, 2000, Analyse sémantique de selon. Quelques propositions, Thèse de doctorat, Université de Nancy [*]
L’objet de cette étude a été l’observation de la façon dont se construisent les significations de la préposition selon. Le travail comporte deux parties. La première partie donne un état de la question et une réflexion sur certaines descriptions linguistiques qui ont été proposées pour selon. Dans la seconde partie sont présentés les paramètres qui interviennent dans l’apparition des valeurs en co(n)texte de la préposition. Sur le fond, il s’agit de faire valoir que la description de selon + SN d’humain proposée par M. Charolles (1987, 1997) doit être amendée sur certains points pour rendre compte d’un plus grand nombre d’emplois rencontrés.
 
1. Première partie
 
 
La première partie de ce travail est consacrée à la présentation et à l’analyse critique de la description faite de selon par M. Charolles. Cette partie comprend deux chapitres.
1.1. Premier chapitre
La première partie du premier chapitre est consacrée à la présentation de l’analyse que M. Charolles (1987 et 1997) a proposée d’un emploi particulier de selon, illustré par [1] :

[1]

Selon Max, p…. (p = la proposition indexée par le groupe prépositionnel (Gprép.))

Cet emploi est caractérisé par M. Charolles (1987) comme suit : (a) la préposition selon régit un nom propre d’humain; (b) le Gprép. selon A [1] est complément de phrase, ce qui élimine des emplois du type de [2] (où selon A est complément du nom) :
[2]

L’amour selon Mme Guyon

La description proposée comporte deux éléments essentiels.
Le premier élément est le suivant : avec selon + un SN désignant un humain, énoncer « selon A, p » équivaut à faire le rapport d’un discours de A, de la même façon qu’on le ferait avec un verbe de parole du type dire (que), raconter (que), etc. Cette idée est étayée par trois arguments :
  • Dans « selon A, p », la proposition p a nécessairement fait l’objet d’une « énonciation », i.e. d’un discours verbalisé de A et non simplement d’un « discours intérieur ». Comme preuve est avancé le fait que l’adjonction à « selon A, p » d’une suite comme mais il se garde bien de le dire est impossible pour Charolles :

[3]

* Selon R. Barre, la cohabitation est un échec, mais il se garde bien de le dire.

  • Selon sélectionne les noms avec lesquels il se combine: il s’agit de noms dénotant des individus doués de conscience et « capable[s] de produire du langage » (Charolles, 1987 : 254). Cette caractéristique est mise en évidence dans une comparaison avec pour : on peut avoir [4], mais non [5] [2] :
[4]

Pour un chat, toutes les souris ne se ressemblent pas.

[5]

* Selon un chat, toutes les souris ne se ressemblent pas.

  • La bizarrerie de [5] s’expliquerait alors par le fait suivant : un chat ne compte pas parmi les individus doués de conscience et de la capacité de parler ; p, dans [4] et [5], ne peut donc être qu’un contenu de pensée (si l’on admet que les animaux sont doués de conscience). L’énoncé avec selon n’est pas bon. Selon ne peut donc rapporter que du discours verbalisé, la préposition sélectionnant, du même coup, des SN capables de désigner des êtres doués de la parole.
  • La difficulté apparente que constituent les énoncés [6] et [7], où le SN ne désigne pas un être « doué de la capacité de parler » et qui sont pourtant interprétés comme [1], est éliminée par l’argument de la référence indirecte [3] : le SN y désigne, en somme, indirectement un humain :
[6]

Selon la théorie de Russell, les noms propres sont des descriptions définies déguisées.

[7]

Selon mon thème astral, je ne devrais pas avoir de succès professionnel ce mois-ci.

  • Cette possibilité de « référence indirecte » est présentée comme une caractéristique de selon, qui l’oppose également à pour. On n’aurait, d’après M. Charolles, ni [8] ni [9] :
[8]

* Pour la théorie de Russell, les noms propres sont des descriptions définies déguisées.

[9]

* Pour mon thème astral, je ne devrais pas avoir de succès professionnel ce mois-ci.

Le second élément de la description de Charolles est le suivant : l’emploi de selon SN désignant un humain signale la mise à distance par le locuteur du contenu de p, mise à distance qui paraît bien proche d’un « refus de prise en charge ». Il est en effet précisé que le locuteur ne prend pas en charge ce contenu « sauf notification explicite du contraire ».
Dans la seconde partie du premier chapitre, toujours, nous soumettons quatre points de cette description à un examen critique.
Premier point, la question de la non prise en charge du contenu de p par le locuteur. Nous montrons que selon n’entraîne pas automatiquement la mise à distance de ce contenu par le locuteur. Nous défendons l’idée que selon ne donne par lui-même aucune indication à ce sujet. Dans [10] par exemple, p est pris en charge par le locuteur :

[10]

Il va falloir trouver un remplaçant à Marie : selon Pierre, elle va être absente plus de six mois.

Second point, le problème de l’impossibilité d’adjoindre des formules du type mais il se garde bien de le dire (cf. [3]), qui notifient l’inexistence d’un discours verbalisé de A. Nous mettons d’abord en doute le jugement de maladresse porté sur [3]. Nous montrons ensuite que l’adjonction de formules manifestant l’existence d’un discours verbalisé (et d’ailleurs il le dit) ne pose pas problème, étrangement, après « Selon A, p » :
[11]

Selon R. Barre, la cohabitation est un échec, et d’ailleurs il le dit.

Or, de telles adjonctions devraient être inappropriées, car redondantes, s’il était vrai que selon SN désignant un humain présentait automatiquement p comme le rapport d’un discours verbalisé. Pour preuve, leur inappropriété dans le cotexte d’un verbe de parole (à un temps de l’indicatif autre que le futur) :
[12]

* R. Barre dit que / raconte / prétend que la cohabitation est un échec, et d’ailleurs il le dit.

Troisième point, le problème posé par les conclusions tirées de la différence d’acceptabilité de Pour un chat… en [4] et de Selon un chat,… en [5], conclusions qui aboutissaient à la formulation de contraintes sur la nature « ontologique » du référent du SN régi : le SN doit référer, directement ou indirectement, à un humain, à un individu « doué de la parole ». Nous montrons que [5] n’est pas bon même si l’on imagine « un univers de fiction dans lequel les chats seraient doués de la parole », mais que la modification de [5] en [13], par exemple, améliore sensiblement l’acceptabilité de l’énoncé :
[5]

Selon un chat, toutes les souris ne se ressemblent pas.

[13]

Selon un des chats, toutes les souris ne se ressemblent pas.

D’un autre côté nous faisons observer que des énoncés comme [14], pour être peut-être moins étranges que [5], ne sont pas pour autant tout à fait satisfaisants, en tout cas, s’ils sont en début de discours. Pourtant, le SN régi désigne un humain :
[14]

? Selon un homme /? Selon l’homme, toutes les souris ne se ressemblent pas.

L’explication que nous avançons de ces phénomènes est que la maladresse de [5] tient plus à des questions de détermination qu’à des questions, extra-linguistiques, concernant la nature ontologique du référent du SN régi. Notre conclusion est que le N doit être précédé de déterminants capables de présenter le SN comme référant à un particulier défini ou appartenant déjà au « monde du discours ». C’est le cas par exemple dans [15], qui est bien plus naturel que [14] ci-dessus :
[15]

Selon un des hommes, toutes les souris ne se ressemblent pas.

Quatrième point, l’explication par la référence indirecte des cas comme Selon la théorie de Russell (cf. [6]), explication qui permettait d’assimiler selon sans SN d’humain dans [6] et [7] à selon avec SN d’humain de [1]. Le problème de cette explication est qu’elle oblige à considérer le SN l’autopsie dans [16] comme référant indirectement aux « personnes » (aux médecins) qui ont pratiqué l’autopsie :
[16]

Selon l’autopsie, la mort remonte à 48 heures.

Or si cette analyse est encore possible quand [16] est énoncé par un journaliste, elle nous semble difficile s’il est prononcé par le médecin qui a pratiqué l’autopsie. Par ailleurs, une telle vue des choses obligerait à considérer [6] et [7] comme strictement identiques à [17] et [18], respectivement :
[6]

Selon la théorie de Russell, les noms propres sont des descriptions définies déguisées.

[17]

Selon Russell, les noms propres sont des descriptions définies déguisées.

[7]

Selon mon thème astral, je ne devrais pas avoir de succès professionnel ce mois-ci.

[18]

Selon ma voyante, je ne devrais pas avoir de succès professionnel ce mois-ci.

ce qui ne nous semble pas évident. En tout état de cause, nous montrons que [6] et [7] ne sont pas également appropriés à tous les co(n)textes qui conviennent à [17]-[18] et inversement.
Ces observations aboutissent à la conclusion qu’il est nécessaire de modifier sur certains points la description proposée pour selon + SN d’humain et qu’il est important de se demander d’abord à quelles conditions le segment de discours « selon + SN d’humain, p » pourra être considéré comme le rapport d’un discours verbalisé de l’humain auquel réfère le SN. C’est ce que nous faisons dans le second chapitre de la première partie.
1.2. Second chapitre
Le second chapitre est consacré à la présentation d’un second aspect de la description proposée, celui de la portée de selon suivi d’un SN d’humain. Selon + SN d’humain est estimé ouvrir une « portée », c’est-à-dire présenter un segment de discours, appelé p, comme pris en charge par le référent du SN régi (que Charolles symbolise par A [4]). La question qui se pose est de savoir où s’arrête cette portée, question qui se pose dès lors que « selon A, p » est suivi d’une autre phrase, par exemple, dans [19] :

[19]

Selon la police, la manifestation a rassemblé 3000 personnes. En fait, il y en avait 5000.

Sont d’abord présentées les conclusions de l’étude de M. Charolles et la liste des « rupteurs » de portée que l’auteur propose. Puis, nous situant dans sa perspective [à savoir que ce qui est dans la portée de selon + nom d’humain est le rapport d’un discours verbalisé de cet humain, qui le prend en charge), nous allongeons d’abord la liste des « rupteurs » en y ajoutant le métadiscours, les appositives, etc. Nous montrons ensuite, à l’aide d’exemples plus délicats, qu’aucun des éléments supposés « rupteurs » ne joue ce rôle de façon automatique. La question de la portée est souvent à considérer relativement au cotexte large. Or, le cotexte large permet entre autres de comprendre ce que fait exactement le locuteur au moyen de l’énonciation de « selon A, p ». Et ces prospections du côté de la « portée » montrent qu’en énonçant « selon A, p », le locuteur ne se limite pas au rapport de propos de A.
1.3. Conclusion
La première partie de notre travail nous conduit ainsi à penser que la description proposée par Charolles ne permet pas de rendre compte de la diversité des interprétations de selon suivi d’un nom d’humain, et qu’elle n’est pas entièrement satisfaisante pour décrire les emplois du type de [6], [7] et [16]. D’où la seconde partie de notre travail, où nous tentons de comprendre à quoi tiennent les différences de signification de selon.
 
2. Seconde partie
 
 
Composée de quatre chapitres, la seconde partie montre que selon suivi d’un nom désignant un humain peut parfaitement servir à autre chose qu’à rapporter du discours verbalisé. D’autres possibilités d’emploi sont listées, le but de l’analyse étant de mettre à jour, contrastivement, les paramètres qui participent à la construction de cette interprétation en « rapport de discours verbalisé ».
2.1. Chapitre d’introduction
Dans le chapitre d’introduction (Chapitre 0) nous partons de la description de selon par les dictionnaires de langue, qui attribuent à la préposition trois grandes significations, que l’on peut nommer valeur de conformité, valeur de dépendance et valeur d’origine. Ce chapitre propose un repérage global des paramètres en jeu dans l’apparition de ces trois valeurs. Parmi ces paramètres, trois sont donnés comme essentiels : (1°) la fonction du Gprép. comme adverbe ou adverbial de phrase ou comme adverbe ou adverbial de constituant, (2°) sa portée sémantique (participation ou non du Gprép. à la construction du sens référentiel de la phrase p et (3°) le type de référence réalisée au moyen du SN régi : référence ou non à un particulier. L’apparition des trois « grandes » valeurs de selon est présentée comme liée à la façon dont se combinent ces trois paramètres :
  • Valeur de conformité : portée ou incidence du Gprép. sur la phrase ou sur un constituant ; participation du Gprép. à la construction du sens référentiel ; référence, au moyen du SN régi, à un référent particulier ;
  • Valeur de dépendance : portée ou incidence du Gprép. sur la phrase ou sur un constituant ; participation du Gprép. à la construction du sens référentiel, référence attributive ;
  • Valeur d’origine : portée ou incidence du Gprép. uniquement sur la phrase ; pas de participation du Gprép à la construction du sens référentiel ; référence, au moyen de SN régi, à un référent particulier.
La nature ontologique du référent du SN régi n’a pas d’effet direct et automatique sur l’interprétation qui est faite de selon, puisque les trois lectures se trouvent avec un SN d’humain, voire un nom propre, dans certains cas :

[20]

Elle fut un héros selon le Christ, une sainte.

(TLF)

[21]

Reb s’exprimait en portugais, y mêlant parfois quelques mots d’espagnol et de français selon ses interlocuteurs et la langue ou les langues qu’ils connaissaient.

(P.-L. Sulitzer)

[22]

Mais la beauté n’est rien selon Chiron.

(TLF) [5]

2.2. Chapitre 1 : selon-1
Le chapitre 1 est consacré à la valeur de conformité (selon-1). On constate d’abord que la valeur de conformité est associée à deux incidences différentes, incidence sur la phrase p ou incidence sur un constituant de la phrase p. Avec une incidence sur la phrase p, c’est une relation « équative » qui s’instaure entre ce que désigne le SN régi et ce à quoi réfère le contenu de p. Ainsi dans [23] le fait que le président vienne saluer les élus de la capitale est présenté comme la tradition ; il y a recouvrement référentiel partiel :

[23]

Selon la tradition, le président est venu saluer les élus de la capitale.

Avec une incidence sur un constituant en revanche, il n’y a pas de relation équative entre le référent du SN régi et celui de la phrase p. Ainsi dans [24] : « tirer ses clichés » n’équivaut pas au « procédé Fresson » :
[24]

Il tire ses clichés selon le procédé Fresson.

Ces différences d’incidence correspondent aussi à la réalisation d’actes différents par le locuteur. Avec une incidence sur un constituant de la phrase, comme dans [24], l’énonciation du Gprép. fait partie de la prédication. Avec une incidence sur la phrase p, comme dans [23], elle correspond à un commentaire sur la prédication p (Saluer les élus est la tradition).
Ces différences entraînent des nuances sémantiques dans la valeur de conformité. Avec une incidence sur un constituant de p, [24], le Gprép. évoque des circonstances du procès. Le type précis de circonstances dépendant, lui, du sens du nom régi. Ainsi est spécifiée en [24] la manière dont s’effectue l’action dénotée par le groupe verbal de p et en [25] des circonstances afférant au temps (précisément, ici, au rythme du procès « se réunir ») :

[25]

Nous nous réunissions selon un calendrier mis au point par Maastricht.

(F. Mitterrand, Ma part de vérité)

Avec une incidence sur la phrase p, le Gprép. s’associe à divers types de commentaires. Il sert notamment à assimiler un procès spécifique, dénoté par la phrase p, à une catégorie abstraite (entité du troisième ordre chez Lyons, 1980) dénotée par le SN régi, catégorie abstraite – telle que, et entre autres, tradition, usage, habitude et méthode. Ce type de commentaire est exemplifié par [23], où le fait que le président vienne saluer les élus de la capitale est présenté comme une tradition.
Dans ce cas de figure peut, en plus, apparaître une nuance de cause ou de raison; en somme, de circonstance non matérielle du procès décrit dans la phrase p. Ainsi, dans [23], l’existence même d’une tradition réglant les actes de tout nouveau président, est-elle facilement comprise comme la raison qui conduit un/ce président particulier à aller saluer les élus. Le commentaire peut encore servir à classer les modalités particulières de réalisation d’un procès spécifique, dans un type général dont p dénote une occurrence unique. C’est le cas dans [26] :

[26]

Selon la méthode de l’Orient, il apprit à lire en récitant des textes par cœur.

où apprendre à lire en récitant des textes par cœur est classé dans le type « méthode de l’Orient/méthode orientale » d’apprentissage de la lecture.
On propose enfin une liste de paramètres liés à l’apparition des deux grands emplois de selon-1 – emploi avec incidence sur un constituant (prédication) / emploi avec incidence sur la phrase (commentaire) – parmi lesquels on peut citer la place du Gprép., le sens du nom régi ou le contenu de la phrase p.
2.3. Chapitre 2 : selon-2
Le chapitre 2 est consacré à la valeur de « dépendance » (selon-2), illustrée de façon prototypique par :

[27]

Le bourgogne est plus ou moins fruité selon les années.

La valeur de dépendance est une valeur qui est régulièrement associée à une idée de diversité. Cette diversité peut être signalée de deux façons différentes. Ou bien par un élément de p, qui la verbalise, ce que fait la locution adverbiale plus ou moins dans [27] ci-dessus. Ou bien par le Gprép. lui-même, qui l’introduit, comme dans ce titre d’article :
[28]

De la préparation et de la composition des repas selon les religions.

(Télérama)

Nous interrogeant sur le rôle du Gprép. dans la construction du sens nous remarquons que l’apparition de ce Gprép. dans ces phrases confère un certain degré de généralité au contenu de p ou accroît le degré de généralité, s’il était déjà présent.
Nous proposons ici aussi une liste de paramètres qui entrent en jeu dans cette valeur. La conclusion la plus générale est que la phrase p doit pouvoir être interprétée comme un énoncé non actuel (c’est-à-dire habituel, générique ou de contenu abstrait). Ce qui a pour conséquence que la forme linguistique du SN régi doit pouvoir permettre non pas de référer à un référent particulier, mais d’évoquer un paradigme de référents. D’où un réglage subtil entre le choix du déterminant et le type de nom régi : si le déterminant est pluriel dans beaucoup d’énoncés ayant cette interprétation, on a aussi, comme dans [29], absence de déterminant, ou encore un défini devant un nom massif, [30], un défini singulier avec des noms dont les référents sont considérés comme ayant, intrinsèquement en somme, des variantes [31] :

[29]

Crustacées selon arrivage.

(trouvé sur un menu de restaurant)

[30]

Comptez trois minutes à partir de la reprise de l’ébullition, reversez le tout dans Multiservice, fermez et comptez 16 à 18 mn selon le riz. Égouttez.

(Guide Tupperware)

[31]

Le plaisir change selon l’âge.

(Nouveau Petit Robert)

Ce paradigme de référents doit enfin pouvoir être interprété comme raison, cause ou explication de la diversité – dénotée ou suggérée en p – des situations possibles. C’est le cas dans [29], par exemple, où c’est « l’arrivage » qui « explique » la double possibilité que le restaurant puisse ou non offrir des crustacés. De là découle une certaine sélection sur le SN régi : on aura [32] aussi bien que [29], mais plus difficilement [33] :
[32]

Crustacées selon la saison.

[33]

?? Crustacés selon le carburant / ?? selon le carburant utilisé.

2.4. Chapitre 3 : selon-3
Le chapitre 3 est consacré à la valeur « origine » (selon-3). Nous montrons d’abord que cette valeur n’est pas limitée à des cas où le SN régi désigne un humain. On y traite d’exemples comme [34] bien sûr, mais aussi comme [16] – que nous rappelons – énoncés dont les interprétations respectives ont entre elles un air de famille, et sont en même temps très différentes des interprétations produites par les selon classés dans les valeurs conformité et dépendance.

[34]

Selon les pompiers, deux ailes du bâtiment sont parties en fumée.

[16]

Selon l’autopsie, la mort remonte à 48 heures.

Pour les SN désignant un humain, nous distinguons deux grandes catégories d’emplois : une première catégorie où le contenu de p est compris comme élaboré par A, et une deuxième catégorie où le contenu de p est compris comme élaboré par le locuteur sur la base d’un discours de A.
Nous montrons d’abord que le locuteur peut rapporter le contenu propositionnel d’un discours de A. Il rapporte de façon fidèle ou non quant au signifiant. Quand le locueur rapporte, on peut distinguer à nouveau deux possibilités en fonction de la prise en charge :
  • L rapporte et prend en charge le contenu de p ; il emprunte le contenu de p :

[35]

Grave incendie au Collège. Selon les pompiers, deux ailes du bâtiment sont parties en fumée. Précisons qu’au moment où nous mettons sous presse, aucune victime n’est à déplorer.

  • L rapporte le contenu de p, la prise en charge est en suspens : il fait état du contenu d’un discours de A :
[36]

Selon les pompiers, deux ailes du bâtiment sont parties en fumée. D’après le concierge, ce sont carrément trois ailes qui ont été détruites. Précisons qu’au moment […]

Nous montrons ensuite que le locuteur peut aussi élaborer le contenu de p. Il n’y a pas de rapport de discours. Ici aussi on peut distinguer deux possibilités, relatives, cette fois, au mode d’élaboration mis en œuvre.
  • Le locuteur transfère [6] un point de vue, une opinion, une théorie de A à une entité que A n’a pas pu connaître :
[37]

Je viens de relire Épicure. Eh, bien, figure-toi que selon Épicure, tu es heureux.

  • Le locuteur infère [7] les croyances, non verbalisées, de A :
[38]

MORNE s. f. (mor-ne). Art milit. Ancien. Sorte de bouton, […]

— Blas. Représentation de la morne des chevaliers.

— S’est dit, selon Mercier, pour MORGUE, lieu où l’on expose les cadavres inconnus :

C’est à la MORNE que l’on aperçoit les nombreuses et déplorables victimes des travaux publics. (Mercier.) Ce mot paraît douteux.
[P. Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, XI, Première partie MEMN. – MYZO. p. 575]
Entre ces deux cas de figure majeurs, rapport de discours et élaboration par le locuteur, se trouvent des cas où le locuteur formule en p un contenu propositionnel non explicitement énoncé par A, mais impliqué par des propos de A. Ce cas est illustré par [39] et concerne le contenu du passage en italiques :
[39]

Selon Confucius, la découverte de la soie par les Chinois remonte à 5000 ans. Longtemps la Chine a conservé jalousement le monopole. Il était interdit sous peine de mort de sortir un ver à soie du pays. Ce n’est qu’au XVIIème siècle […].

[L’encyclopédie visuelle de Libération : 238]

Relativement à la question de la prise en charge du contenu de p par le locueur, on observe qu’il n’y a pas automatiquement refus de prise en charge : en [38], le locuteur notifie un refus de prise en charge; en [39], il prend en charge le contenu de p. Dans tous ces cas, le référent humain est bien, au minimum, une origine pour l’énonciation de p par le locuteur, mais A n’est pas nécessairement responsable d’une énonciation antérieure, dont p serait une paraphrase (au sens que R. Martin (1976) donne à ce terme).
Sont examinés certains des paramètres qui conduisent à ces diverses nuances : type de SN régi (pronom ou Nom propre ; en cas de nom propre, patronyme ou prénom, en cas de patronyme, patronyme de notoriété ou pas), contenu de p, etc.
Pour ce qui est des cas où SN ne désigne pas un humain, nous essayons de montrer que, très souvent, les noms régis désignent d’abord une origine, un point de départ pour p. Il s’agit, par exemple, de noms d’activités productrices de savoirs (autopsie, calcul, estimation, observation, sondage, etc.) ou de noms d’objets ou d’entités à même de transmettre du savoir (texte, tradition, thème astral, etc.) ou de noms d’objets résultant d’une production de l’esprit (hypothèse, conception, doctrine, etc.).
Suivi de ces catégories de noms, le tour selon SN ne dit pas, en soi, qui, du locuteur ou d’un tiers, a élaboré ce contenu de p. Ainsi, dans [16], que nous répétons :

[16]

Selon l’autopsie, la mort remonte à 48 heures.

c’est le locuteur, s’il a été agent de l’autopsie (s’il est, par exemple, le médecin légiste); ce n’est pas lui, si [16] est énoncé par un journaliste. Cela tient entre autres, à la « plasticité » référentielle de la plupart des noms qui donnent lieu à cette lecture ; ainsi, pour prendre un exemple différent, le mot sondage pourra-t-il désigner aussi bien le produit de l’activité de sonder que, directement, l’activité de sonder. En fonction de cela, le nom favorisera soit une interprétation en « rapport de discours » – rapport des résultats dont la transcription graphique constitue aussi ce que l’on appelle « un sondage » – c’est le cas dans [40], soit une interprétation « élaboration de p par le locuteur », en tant qu’il construit les résultats, comme dans [41] :
[40]

Selon un sondage effectué dans le journal Le Monde (1977), 10 % seulement des Français partent en vacances.

[41]

[…] selon un sondage effectué dans le journal Le Monde (en 1970), une tournure passive sur quatre seulement comporte un complément d’agent […]

(Le Goffic, 1993 : 203)

En tout état de cause, et comme on le constate à la lecture de [41], le contenu de p entre aussi en jeu : on ne voit pas bien que le journal Le Monde ait coutume de faire des sondages sur les tournures passives. Ce qui revient à dire aussi que l’interprétation complète de ces énoncés mobilise assez facilement des connaissances du monde et la prise en compte des types de discours dans lesquels ils apparaissent : discours d’un journaliste pour [40], vs. discours d’un linguiste pour [41].
Comme pour les autres valeurs de selon, nous cherchons à cerner les paramètres qui produisent ces diverses interprétations. Elles dépendent encore de la forme du SN régi, du contenu de p, ou se déduisent de la situation de communication (selon l’autopsie). Les observations faites tendent à accréditer l’idée que l’emploi de selon SN dans ces cas, comme dans ceux qui régissent un nom d’humain, a essentiellement comme fonction de dire une origine (et non pas directement un mode d’accès, comme l’emprunt aux propos d’autrui, l’inférence ou le transfert).
On fait enfin observer que lorsque le SN régi ne désigne pas un humain, il existe apparemment pour cette lecture « origine » des conditions sur la forme du SN régi : le contenu de p doit pouvoir être compris comme ne résultant pas de l’expérience directe, mais d’une élaboration intellectuelle. Cette condition est mise en évidence par les faits suivants : une apparente sélection sur les nom régis qui se résout en conditions d’emploi pour certains au moins de ces noms. Nous constatons par exemple que tous les noms susceptibles de désigner une entité capable en elle-même d’être à l’origine d’un savoir, d’une information, ne s’associent pas facilement à selon. Ainsi, si l’on a [42], [43] est plus difficile :

[42]

Au bruit, la voiture qui démarre, c’est une 2CV.

[43]

*Selon le bruit, la voiture qui démarre, c’est une 2CV.

De là l’idée que [43] illustre un fait assez général : le contenu de p ne doit pas pouvoir être compris comme résultant d’une expérience directe, la perception, par exemple, dans [43]. La maladresse des noms « iconiques » telles que photo, tableau, etc. après selon va presque dans le même sens. Ils passent plutôt mal et sont rares dans le corpus attesté. Des prépositions comme d’après leur conviennent mieux :
[44]

D’après la photo, le député assistait à la manifestation.

[45]

? Selon la photo, le député assistait à la manifestation.

Ces noms « iconiques » ne disent pas une expérience directe des faits dénotés en p (le locuteur énonce p à partir de ce qu’il voit sur la photo), mais il y a cependant une certaine forme d’expérience, celle précisément de la perception de ce qui se trouve sur la photo.
Inversement, l’emploi, dans [46], de noms tels que document pour désigner le même référent extra-linguistique que celui de « photo », dans [45], est parfait :

[46]

Selon les documents dont nous disposons (une photo prise par un amateur), le député assistait à la manifestation.

Or, le nom « document » laisse évidemment supposer que le locuteur s’est trouvé dans une situation où le contenu de p ne lui était pas directement accessible, que donc, il n’en a pas d’expérience directe. Seraient donc exclus les noms qui supposent une perception (odeur, bruit, photo, par exemple).
En fait, la sélection des noms n’est pas aussi catégorique qu’il n’y paraît. On le voit bien sur les noms « iconiques » : si [45] manque de naturel, [47] est parfait :

[47]

Selon les photos prises par un des plus grands reporters de l’époque, le député assistait à la manifestation.

[48]

Selon un tableau peint à l’époque des faits, elle assista au sacre de son petit-fils.

L’emploi des noms iconiques photo, tableau, etc., sinon celui des noms tels que odeur, bruit est seulement soumis à une condition : il doit, d’une façon ou d’une autre, manifester une élaboration de p par le locuteur. Le locuteur doit au moins avoir eu à estimer la crédibilité des référents iconiques, ce que marque dans [47] la précision prises par un des plus grands reporters etc. Dans ce cas, le locuteur ne se contente pas de décrire en p ce qu’il voit sur la photo. Il « évalue » cette photo.
La modification du SN régi par des expressions capables d’en faire les représentants de référents qui sont ou ont été en possession du locuteur et qui sont donc évalués par lui, redonnent aux exemples leur parfait naturel.
C’est aussi un effet que peut avoir l’emploi de ces noms au pluriel. En ce qui concerne le pluriel, nous notons simplement qu’il s’agit là d’un indice qui fait effectivement supposer que p est non la « simple » verbalisation de ce qui se trouve sur tel ou tel objet iconique, mais la verbalisation du résultat d’une activité, aussi minime soit-elle, d’élaboration de p. Le pluriel de dessin dans [49], par exemple, laisse en effet, aisément imaginer que p a été élaboré à partir de la confrontation de plusieurs dessins, confrontation à l’issue de laquelle, le locuteur construit p.
Le parfait naturel de ces énoncés est également lié à des contraintes sur p, contraintes relatives, et au choix des temps et aux SN référentiels qui y sont employés : des SN référentiellement dépendants participant largement au naturel des énoncés, comme le fait voir [49], où ils sont en italiques :

[49]

Selon les dessins faits lors de la mise à jour du mur, un objet sphérique identique se trouvait sous le banc.

(L’art juif)

 
3. Conclusion
 
 
Le travail que nous avons fait sur selon demande à être poursuivi et amélioré. Néanmoins, il nous semble avoir permis de montrer, d’une part, que les tours du type Selon + SN désignant un humain ne peuvent sans distinction être réduits à une forme de discours rapporté et d’autre part, que la question de la « portée » de ces tours ne peut être véritablement traitée qu’une fois clairement établies les conditions sous lesquelles les tours Selon + SN désignant un humain constituent effectivement une forme de rapport de discours. Ces conditions touchent à la fois à des éléments strictement linguistiques – éléments nombreux (forme, place, nombre du SN régi, temps des verbes, etc.) – mais aussi à des éléments non linguistiques (connaissances du monde et types de discours). Et c’est là, peut-être, un autre intérêt de ce travail que d’avoir tenté de les cerner, au prix, quelquefois, d’un léger désordre dans la présentation des faits.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Charolles M., 1987, « Spécificité et portée des prises en charge en “selon A” », Revue européenne des sciences sociales, 25, 77, p. 243-269.
·  Charolles M., 1988, « Les plans d’organisation textuelle : période, portée, séquence », Pratiques, 57, p. 3-14.
·  Charolles M., 1997, « L’encadrement du discours. Univers, champs, domaines et espaces » , Cahiers de Recherche Linguistique de l’URA 1035, 6.
·  Dendale P., & Tasmowski L., 1994, « Présentation. L’évidentialité ou le marquage des sources du savoir », Langue française, 102, p. 3-7.
·  Fauconnier G., 1984, Espaces mentaux. Aspects de la construction du sens dans les langues naturelles, Paris, Minuit.
·  Le Goffic P., 1993, Grammaire de la phrase française, Paris, Hachette.
·  Lyons J., 1980, Sémantique linguistique, Paris, Larousse.
·  Martin R., 1976, Inférence, antonymie et paraphrase. Éléments pour une théorie sémantique, Paris, Klincksieck.
 
NOTES
 
[*]Celted, Université de Metz. UFR Lettres et Langues, Ile du Saulcy, F – 57045 METZ CEDEX 1 – tél. – courriel danielle. CCCOLTIER@ wanadoo. fr Et Université du Maine, Faculté des Lettres, Langues et Sciences humaines, avenue Olivier Messien, F-72085 LE MANS cedex 9.
[1]Dans un groupe prépositionnel du type selon Max, selon la police, etc. les syntagmes Max et la police sont symbolisés par A chez Charolles. Ce faisant, l’auteur ne distingue pas entre la séquence linguistique (le syntagme nominal régi par la préposition) et le référent de ce syntagme. Nous verrons plus loin qu’il faut distinguer les deux. C’est pourquoi nous désignerons dans la suite de ce travail par SN le syntagme régi et par A le référent du syntagme, sans préjuger par ailleurs de la nature humaine ou non du référent.
[2][5] « est très douteux », écrit Charolles « sauf à imaginer un univers de fiction dans lequel les chats seraient doués de la parole » (1987 : 254).
[3]Plus précisément, par l’argument du « connecteur pragmatique », notion empruntée par Charolles à Fauconnier (1984).
[4]Un A qui désigne chez lui à la fois la forme linguistique (le SN) et son référent, deux choses qu’il convient à notre avis de distinguer clairement. Aussi avons-nous proposé plus haut de désigner par SN le segment linguistique. Nous proposons ici de désigner par SNh le segment linguistique comportant un nom propre ou commun désignant un humain, ce SNh pouvant référer, selon les cas, soit à un humain, soit à un non humain. Freud dans Selon Freud peut ainsi référer soit à l’humain nommé Freud, soit à un objet non humain, sa théorie. Nous n’utiliserons A que dans les cas où le SNh réfère à un humain.
[5]Ponctuation strictement respectée.
[6]Le terme de « transfert » est emprunté à Fauconnier (1984).
[7]Le terme d’« inférence » est emprunté aux études sur l’évidentialité (cf. Dendale, 1994).
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